dimanche 27 novembre 2011

"Si les hommes n'étaient pas aussi seuls, le monde se porterait bien mieux".

Voilà une citation qui résume bien la situation de tous les personnages d'un roman-fleuve, lâchons l'expression, une saga familiale, publiée il y a quelques semaines en France par un jeune auteur néerlandais, aussi précoce que controversé et aussi lucide que pessimiste sur l'espèce humaine. "Notre Oncle", paru aux éditions Héloïse d'Ormesson (merci Audrey !), en co-édition avec Actes Sud, est son 7ème roman publié en français et, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il m'a dérouté, intrigué et, s'il ne m'a pas totalement démoralisé, il n'a pas pour autant fait progresser l'estime que je peux avoir en l'espèce humaine...


Couverture Notre oncle


Ce pavé de 660 pages se déroule dans un pays inconnu (sans doute en Amérique Latine, si l'on se fie à quelques indices), en des temps inconnus mais incontestablement modernes, dans un régime politique que l'on découvre d'emblée et qui va nous accompagner jusqu'au bout : "Notre oncle" a pour cadre une dictature militaire de la pire espèce, où l'armée a les coudées franches pour réduire au silence tout opposant présumé, où l'arbitraire règne en maître, mais où une opposition s'organise et vient mettre un grain de sable dans la belle mécanique totalitaire en place.

Le major Anthony est l'un des rouages de cette belle mécanique. Son boulot, c'est justement de débarquer chez les opposants présumés, de les arrêter, par la force, si nécessaire, et de remettre ces prisonniers à d'autres militaires qui sauront au mieux, remettre ces victimes désignées au pas, ou, au pire, les empêcher de nuire. Définitivement.

Un soir, alors qu'il doit arrêter un couple en pleine nuit, l'intervention tourne au drame. Un jeune soldat du détachement commandé par le major Anthony, commet une bavure. Avant même d'avoir été mis aux fers et soumis à la torture, ces opposants présumés sont exécutés pour un geste mal interprété...

Du souci en perspective pour le major, qui aime le travail bien fait et pas cette intervention bâclé par inexpérience... Pire, en fouillant la maison, Anthony découvre la fillette du couple qui vient d'être tué. Elle était dans sa chambre mais elle est sans doute trop jeune pour avoir bien compris ce qui se tramait sous son toit.

Dilemme pour le major. Lui qui est du genre à appliquer les règles à la lettre, service, service, le voilà déchiré par un sentiment violent... Normalement, il devrait faire subir à la gamine le même sort qu'à ses parents. Dégât collatéral. Mais voilà, le major a aussi une vie privée. Et son mariage avec la plantureuse Paloma va mal. Pour une raison simple : Anthony est stérile et n'a donc pas pu donné à son épouse l'enfant qu'elle désirerait tant avoir.

Et voilà un enfant désormais sans parent qui se trouve juste là, devant lui... La tentation est grande de soustraire l'enfant à l'autorité et de se l'approprier, purement et simplement. Et comme la gamine n'était pas prévue au programme, voilà qui facilite les choses. Anthony "adopte" donc la fillette, Lina.

Lorsqu'il la ramène au foyer conjugal, Anthony se dit qu'il a réussi le coup du siècle et que son couple est sauvé. Lui qui jusque-là n'a comme unique fierté la piscine minable qu'il est parvenue à faire creuser dans son jardin, il est sûr que cette fois, une vraie vie de famille l'attend.

Mais c'est sans compter la réaction des deux autres intéressées : Lina se languit de ses parents et veut rentrer chez elle ; Paloma, elle, voudrait surtout connaître les joies biologiques de la maternité (grossesse, accouchement, etc.). Résultat des courses, Anthony a enfreint ses sacro-saintes règles pour rien, pris le risque de gâcher sa carrière pour une femme neurasthénique et une fillette quasi muette...

Tant bien que mal, il va essayer de cimenter cette nouvelle famille, mais c'est lui qui va la faire définitivement exploser quand il va devoir quitter son foyer pour partir au front. Car une partie du pays est tenue par un mouvement de résistance qui semble donner plus que du fil à retordre à l'armée chargée de faire régner sur l'ensemble du territoire sa main de fer (et sans gant de velours).

Pour avoir trop souvent dit comment il voyait la stratégie à appliquer sur le terrain, Anthony, plus bureaucrate zélé que militaire d'élite, va se voir confier par son supérieurs hiérarchique (et, accessoirement, amant de sa femme) une mission qui devrait, en principe, l'éloigner de sa famille pour une quinzaine de jours maximum.

Mais rien ne se déroule jamais comme prévu et la famille reconstituée du major Anthony va voler en éclats, incapable de résister à son absence. Après cette séparation, nous allons donc suivre le chemin séparé de ces trois personnages, Anthony, Paloma et Lina, en route vers leurs inéluctables destins (que je vous laisse le soin de découvrir plus en détails).

Grunberg se lance dans ce genre si spécial de la saga familial, ce genre qui nous raconte les vies de personnages romanesques que l'on voit traverser les vicissitudes de l'existence. Là, le traitement est un peu... différent. Pour y avoir des vicissitudes, il y en a, c'est certain, de la première à la dernière page. Ce qui change, ce sont les personnages eux-mêmes et leur conception de l'existence (à moi que ce soit justement l'existence elle-même qui ait fait d'eux ce qu'ils sont...).

En mettant en scène des personnages désenchantés, sans avenir, espoir ou sentiment, Grunberg étale son profond pessimisme à propos de l'espèce humaine, sur fond de totalitarisme qui s'affrontent. Dans aucun des lieux où vont les personnages, on ne trouve autre chose que froideur, fatalisme et manque d'ambition. Partout, un absent de marque : l'amour. Toute cette société, du côté du pouvoir en place comme du côté de ceux qui s'y opposent, la même carence affective.

Le major est un soldat obtus, arc-bouté sur des principes et des valeurs démentis chaque jour par les faits. Lui qui se rêvait en Napoléon dans sa jeunesse n'est qu'un minable exécutant qui s'en prend à des personnes désarmés et abat sur eux le bras d'une justice d'autant plus aveugle qu'elle n'a rien de juste. L'idée même de liberté donne des boutons à ce brave homme, simple participant à la grande machine liberticide. Construit sur des principes, il estime que la liberté abolit tout repère, ce qui la rend dangereuse, et que la seule liberté qui vaille, c'est la guerre, qu'il ne connaîtra enfin de près que pour son malheur.

Paloma rêve de strass, de paillettes et de célébrité. Ses modèles sont en photo dans les magazines de mode et people. Son principal atout, elle en est certaine, c'est son sex-appeal. Le mariage devait en faire une femme grâce à la maternité, mais la voilà enchaîné à son médiocre et stérile mari pour le pire sans qu'il ne puisse y avoir de meilleur. Son seul espoir, cet amant fertile qui lui promet de l'engrosser dès que la guerre aura pris fin... Sauf que la fin de la guerre est loin d'être proche, si j'ose dire....

Lina, enfin, est née dans une famille qu'on suppose heureuse, jusqu'au jour où la bêtise d'un soldat inexpérimenté va la faire basculer. Privée de la seule famille qu'elle aurait jamais dû avoir, la gamine va se renfermer sur elle même, se construire sans cet amour familial aussi indispensable à l'être humain pour se développer que la lumière pour les plantes. D'abord en quête de ses parents (dont elle ignore toujours le sort funeste), elle va ensuite péniblement se chercher un talent à mettre en valeur pour devenir quelqu'un et ensuite, un idéal, ambition qui lui a toujours fait défaut. Mais, lorsqu'enfin, elle aura trouvé sa voie, une nouvelle fois, la Fortune, la Providence, la Destinée, quel que soit le nom qu'on lui donne, réduira ses efforts à néant.

Tous subissent les évènements qui se produise. Seul celui qu'on appelle le chef d'orchestre, dernière rencontre-clef dans la vie de Lina (et dans le roman itou), semble vouloir contrôler cela. Seule autorité visible du livre, puisque jamais on ne voit les dirigeants de la dictature, rien que des sous-fifres, il est le moteur de la révolution en marche chargée de renverser le pouvoir totalitaire. Mais, on le soupçonne de vouloir remplacer le pouvoir déboulonné en en instaurant à terme un autre, tout aussi autoritaire et fondé sur la haine. Car, le chef d'orchestre ne déteste pas que le péché, mais aussi les pécheurs, nous rappelle Grunberg. Une idéologie qui nourrit constamment sa paranoïa au point de voir des espions partout...

Mais, comme toutes les figures autoritaires rencontrées au long du roman, le chef d'orchestre n'est qu'un mythe. Les autres autorités sont des mythes, car abstraites, lui est un mythe car tout ce qu'il représente n'est qu'illusion, du flanc.

Et Lina doit se construire, depuis la mort de ses parents, jusqu'à sa rencontre tronquée avec le chef d'orchestre, dans cette absence d'autorité, qui ne peut mener qu'à la désillusion, au désespoir... à l'indifférence, au détachement total de cette vie dont elle a été expulsée.

Voilà comment on en arrive au point final de ce long exposé : l'explication (succincte) du titre, "notre oncle". Cet "oncle", on le rencontre à plusieurs reprises dans le livre. Et à chaque fois, il désigne les figures tutélaires censées présider à l'existence des personnages. Etat, terre ou dieu, notre oncle est partout sans jamais être là, symbole très puissant de l'autre grand absent du livre : le père.

Pas de père, juste des oncles, et des oncles fantoches, hypothétiques, désincarnés, désintéressés.

Alors, oui, "Notre oncle" est un roman sombre et pessimiste. Mais le regard de Grunberg sur la vacuité de l'existence est frappant, violemment intéressant. Sans malheur, le bonheur est impossible. Mais, ce bonheur, autre mythe pour nos personnages, est d'abord individuel quand tous ceux qui le recherchent le rêvent collectif.

Reste donc à la pauvre Lina, condamnée par la vie à la solitude, à s'accomplir dans ce qui a brisé définitivement les minces espoirs de ses parents (biologiques comme "adoptifs") : la mort.

La mort que l'on donne autant que celle qu'on attend.

lundi 21 novembre 2011

Recherche Britney désespérément...

Autant je suis peu sensible aux couvertures, autant je suis très attentif aux titres des livres, car, parfois, ils m'intriguent et me donnent envie de lire un roman plutôt qu'un autre. Et c'est ainsi qu'en cette rentrée littéraire, je me suis laisser tenter par le nouveau roman de Jean Rolin, "le ravissement de Britney Spears" (paru aux éditions POL). Une vraie découverte, car, si je connais et apprécie Olivier Rolin, je n'avais encore jamais lu de livre de Jean, son frère.


Couverture Le ravissement de Britney Spears


Comment un agent des services secrets français peut-il se retrouver au fin fond du Tadjikistan, avec comme mission de noter les plaques d'immatriculation des voitures traversant (dans les deux sens) la frontière chinoise ? Eh bien, parce qu'il a échoué dans sa mission précédente, manquant de provoquer un incident diplomatique international à côté duquel le sabordage du Rainbow Warrior par les faux époux Turenge passerait pour de la gnognote...

Cette mission, c'est empêcher l'enlèvement de la chanteuse américaine Birtney Spears par des islamistes fondamentalistes. Comment les services français ont-ils obtenu cette information ? Mystère et boules de gomme... Mais une chose est certaine, nos valeureux espions comptent bien profiter de la situation, si jamais elle se produit...

Alors, un des meilleurs agents de terrain est envoyé à Los Angeles pour veiller sur la star, ou plutôt, pour se tenir prêt à intervenir avant tout le monde en cas de tentative terroriste. Mais voilà, est-il le vraiment le meilleur pour cette mission tant il semble étranger à l'univers "people" des paillettes hollywoodiennes. Pire encore, cet agent ne conduit pas et doit utiliser taxis, bus et métro dans cette mégapole où tout est fait pour donner la priorité à l'automobile.

Bref, voilà un homme qui, du fin fond de son exil asiatique, va nous relater ses (més)aventures dans cet univers qu'il méprise, lui qui préfère Orson Welles ou Bergman aux blockbusters planétaires et aux starlettes pour adolescents.

Sans jamais la rencontrer véritablement, le narrateur va donc passer deux mois aux basques de Britney Spears, essayant de se familiariser avec les us et coutumes des stars, des paparazzis qui ne les lâchent pas d'un pouce, des médias qui font leurs choux gras de n'importe quel incident les concernant et découvrant aussi, de par ses pérégrinations à travers la Cité des Anges, l'envers du décor, bien moins glamour.

Il faut préciser que le moment pour surveiller Britney est particulièrement bien choisi car la jeune femme est au quotidien sous le feu des projecteurs, les médias et le public attendant de voir si elle va réussir à se sortir d'une période compliqué (divorce, addictions, pétages de plomb, prise de poids, activité musicale au ralenti...). Mais, peu à peu, comme c'est le sort terrible de métier, elle va se voir remplacée à la une des gazettes (et pas seulement) par une oncurrente plus jeune et plus déjantée, Lindsay Lohan...

Comme si le ravissement évoqué part Rolin dans le titre de son roman n'était ni l'expression d'une joie quelconque, ni une extase mystique, ni même un kidnapping à la portée retentissante, mais bel et bien, le ravissement de la une des titres de la presse people ou de caniveau...

Voilà qui ne facilite pas la tâche de notre narrateur, obligé de s'acoquiner avec le "gratin" des journalistes people, afin de ne jamais perdre la trace de Britney et, par-là même, le fil de sa mission. Une mission dont la vacuité n'a d'égal que celle de ce monde totalement artificiel (pour eux, même le paradis, l'est...) et vain mais qui focalise l'attention en permanence d'un pays aux mains de la superficialité et de la pudibonderie.

Alors, il erre, de quartiers chics en établissements de luxe, mais aussi de zones plus sauvages, moins peuplées, en lieux laissés à l'abandon, comme ceux qui y vivent ou y survivent tant bien que mal, bien loin des fastes des villas de stars. Il joue les pique-assiette, essayant de se rappeler que l'espion qu'il est, malgré tout, se doit de rester discret dans un monde où cette valeur n'existe pas...

Et, comme dans ce monde, tout n'est qu'illusion, le narrateur finit par se demander lui-même si sa mission a vraiment une existence, si on ne se joue pas de lui comme ces stars se jouent de leurs fans et des médias et s'il n'y aurait pas une autre histoire derrière le décor de carton-pâte dans lequel on le force à évoluer.

A sa manière, Jean Rolin nous offre un roman qui se situe quelque part entre le roman noir des années 40 et les écrits de Brett Easton Ellis. Le narrateur a beau être un agent secret, il fait penser, par son côté désabusé et fatigué, à ces détectives privés qu'affectionnaient les Chandler ou autres Hammett. Les motels où descend notre agent sont aussi miteux que leurs bureaux étaient délabrés. Et toute l'affaire tourne autour de femmes fatales, blondes (enfin, par toujours...), lointaines et sans doute venimeuses, si on les côtoie de trop près.

Pour le côté Ellis, il y a ce voyage dans les coulisses de la High Society hollywoodienne où seul le paraître compte, où, pour être discret, il suffit de porter d'énoooormes lunettes de soleil qui vous font remarquer encore un peu plus (mais c'est ça, le jeu !!), où les fringues de marque, la coiffure les cosmétiques en disent plus long sur vous que bien des discours (mais moins que les articles de presse et les reportages audiovisuels), où la vulgarité s'étale sans pudeur ni limite, où la violence n'est pas physique mais sociale et morale, où l'alcool et la drogue font partie du quotidien, où tout n'est finalement qu'une gigantesque comédie... pas drôle.

Enfin, dernier contraste, celui entre les deux lieux où nous voyons évoluer notre brave agent... Entre Los Angeles et le Tadjikistan, quelle différence d'atmosphère ! La fourmilière californienne est en ébullition permanente quand l'ennui menace de tout ronger sur place comme la rouille une grille en fer forgé... Mais, après à la futilité totale de Hollywood, il se retrouve dans un lieu certes bien moins excitant a priori mais qui concentre tous les maux de la géopolitique mondiale actuelle (le Tadjikistan a des frontières que nous qualifierons poliment de poreuses avec la Chine, le Pakistan et l'Afghanistan).

Et pourtant, le monde entier se fout éperdument (et lui le premier) de ce qui se passe là-bas tandis que les frasques de Britney, Lindsay et les autres alimentent les conversations devant les machines à café du monde entier...

Rolin dénonce dans "le ravissement de Britney Spears", cette société otage du people au détriment de toute autre évènement pourtant plus important qui pourrait se dérouler dans le monde. Tout n'y est que toc et bling-bling, mais c'est ce qui fait rouler les affaires.

Après tout, doit-on être surpris de cela ? La règle de notre société (du spectacle) actuelle n'est-elle pas, quoi qu'il se produise par ailleurs : the show must go on ?

Je ne me pose qu'une seule question au sujet de ce roman : faut-il le lire au premier degré ou bien peut-on le lire avec un certain recul, qui confinera au mépris de la culture populaire chez certain, à un humour féroce, chez d'autres...

vendredi 18 novembre 2011

"Quoi ! Des phalanges mercenaires terrasseraient nos fiers guerriers !" (extrait de... "la Marseillaise").

C'est la première fois que je participe à un partenariat proposé par le site Livraddict.com, ça s'arrose, non ? Bon, pas tout de suite, j'ai encore tout un billet à rédiger. Et ce billet va concerner un thriller politique plutôt réussi, en tout cas agréable à lire, publié de façon originale par une maison d'éditions que je ne connaissais pas mais dont je vais me souvenir, Scrinéo. Un thriller signé par... un officier de police (à la Brigade de Répression du Banditisme), Marc Wilhem. Autant dire qu'il sait de quoi il parle dans ce quatrième livre, intitulé "Contractors".


Couverture Contractors


Un "contractor", c'est ce que l'on appelait il n'y a pas si longtemps encore un mercenaire. Un contractor est, pour utilisé le mot français équivalent, un contractuel, un soldat qui a signé un contrat avec une Société Militaire Privée (SPM), secteur économique en plein essor depuis ces dernières années.

Stéphane Muller est l'un de ces contractors. Ancien militaire, il est passé dans le privé et travaille pour une boîte française chargée de sécuriser des lieux, des sites industriels, des transports de marchandises ou autres. Pour l'heure, sa mission l'emmène au Brésil où, pour le compte d'une entreprise chinoise, il doit, avec ses hommes surveiller un chantier d'exploitation forestière dans un coin perdu de la forêt amazonienne.

L'objectif des mercenaires : empêcher quiconque d'approcher de trop près ce chantier totalement illégal qui vise à faire transiter des bois précieux jusqu'en Chine sans respecter une seule seconde les conventions internationales et les lois brésiliennes, mais avec l'assurance de dégager au final un copieux bénéfice.

Voilà comment Stéphane et ses acolytes (Johannes, le Sud-Africain, Boris, le Russe ou Boiselet, le Français,  en rupture avec l'armée pour cause d'idées d'extrême-droite très affirmées, etc.) vont s'en prendre à une escadre de l'armée brésilienne venue sur place voir ce qui s'y passe. Une escadre dirigée par Thomas, un officier sûr de son fait, conscient de la noblesse de sa mission, persuadé que le pays doit lutter contre ce genre de trafic pour grandir et gagner ses galons de puissance mondiale plus seulement émergente.

Dans l'embuscade, Thomas va laisser son meilleur ami, tué par les balles des mercenaire. Il va aussitôt se jurer de retrouver ces assassins où qu'ils aillent, où qu'ils se trouvent...

Et il va devoir en effet traverser le globe sur les traces de Stéphane et de ses hommes. Car, ceux-ci doivent escorter le chargement de bois par les mers jusqu'en Chine, en passant par des secteurs où sévissent des pirates qui ne font pas vraiment de quartier... Une fois le chargement arrivé à destination sans trop d'embûches, si ce n'est une petite bataille navale réglée en deux temps, trois mouvements, Stéphane et son équipe pourront revenir en France.

Mais ce retour dans l'Hexagone n'est pas synonyme de vacances, au contraire, une nouvelle mission y attend les contractors, secrète, sensible, dangereuse... et pas que pour Stéphane et ses hommes.

Nous sommes en effet en pleine pré-campagne présidentielle. L'actuel locataire de l'Elysée ne se représentera pas et deux hommes sont favoris pour lui succéder : le premier ministre, Darcourt, et le ministre d' intérieur, Bellestra. Deux hommes qui ne s'apprécient guère, bien que du même bord politique. Alors, tous les coups sont permis.

Samir est un jeune journaliste. il travaille pour Amicus, une agence de presse indépendante qui réalise des reportages d'investigation assez poussées sur des sujets qui défrayent la chronique. Enfin, indépendante, tout est relatif. Car l'agence appartient à un groupe industriel qui détient également la plus grande chaîne de télé du pays et l'un des quotidiens les plus suivis. Et comme le groupe est plutôt proche du ministre de l'intérieur, trouver deux ou trois trucs pour entamer la popularité et l'aura immaculée du premier ministre serait parfait.

Samir va s'y coller et trouver la faille... Gagnant ainsi ses galons de grand reporter, le jeune homme va alors se voir confier une autre enquête d'envergure. Mais, entre information et manipulation, il n'y a plus qu'un pas, de nos jours...

Marc Wilhem a donc choisi de nous éclairer sur ces Sociétés Militaires Privées qui fleurissent depuis la fin de la guerre froide. Pas en nous emmenant dans territoires évidents où l'on sait bien qu'elles sévissent (Irak, Afghanistan...) mais dans des territoires où la guerre qui fait rage est économique ou politique.

Nous ne sommes plus au temps de Bob Denard et de la Françafrique triomphante, mais dans une époque où les intérêts sont tels, aux quatre coins du monde, qu'il faut des hommes capables de défendre mais aussi d'attaquer, d'utiliser la force armée dans la plus totale illégalité ou en état de légitime défense, si l'occasion se présente. Wilhem, entre Brésil, côtes somaliennes, Chine et France, met en place des théâtres d'opération particuliers où le front est économique, diplomatique et politique et plus à proprement parler militaire.

Mais, au-delà de la description des agissements plus ou moins coupables de ces barbouzes du XXIème siècle, Wilhem dessine une trame de fond passionnante à partir de faits réels, que ce soit l'exploitation clandestine des bois tropicaux (j'allais dire le braconnage...), l'interventionnisme discret mais de plus en plus téméraire de la Chine à travers le monde, la piraterie moderne ou encore les relations sulfureuses entre médias, industriels et politiques.

Et il utilise pour cela des évènements que le lecteur reconnaîtra parfois aisément, puisque ce sont de vraies affaires, revues et un poil corrigées (enfin, j'espère !) qui sont le cadre de cette affaire. Les intérêts de chacun s'entremêlent et l'engrenage fonctionne parfaitement jusqu'au dénouement et aux révélations finales qui vont s'ensuivre.

Wilhem choisit à juste titre, à mes yeux, de ne pas recourir au manichéisme dans le traitement de ces SMP : à tour de rôle, on voit Stéphane et ses hommes agir "bien" ou "mal", selon des valeurs qui ne s'appliquent pas vraiment au monde des mercenaires, qui n'ont en tête que la réussite de la mission qui leur a été confiée. Ils sont payer pour obéir aux ordres, pas pour porter des jugements moraux dessus.

Pourtant, Stéphane Muller est atypique dans sa manière d'appréhender le job, puisque lui, conserve cette espèce de sens du devoir qui lui fut inculqué lorsqu'il était dans l'armée régulière. A contrario, Thomas, l'officier brésilien qui se lance à la poursuite des barbouzes pour venger son ami d'enfance va choisir volontairement de sortir du cadre très ordonné, très carré, qui est le sien au quotidien, de laisser la noblesse de ses idéaux au vestiaire le temps de régler ses comptes. Enfin, Samir, de par sa jeunesse, son inexpérience, a une vision naïve et idéalisée de son métier de reporter. Il fonce tête baissée, sans penser une seconde que les tuyaux qu'il dégote soient un peu percés. Et voilà comment le piège va se refermer sur lui...

Mais, au-delà de leurs erreurs, de leurs défauts, de ces destins si différents, ces trois-là possèdent encore, envers et contre tout (ou tous) quelque chose qui les différencie de tous les autres personnages de "Contractors" parce que ces autres ne l'ont pas ou plus. Et ce quelque chose, c'est le sens de l'honneur, dans une société où cette valeur est plus qu'obsolète...

Un dernier mot, non plus sur le roman, mais sur le livre et sur une excellente initiative des éditions Scrinéo : à la fin de chacun des livres de cette collection de thriller, l'éditeur invite un spécialiste pour proposer un cahier documentaire sur le sujet central du roman. En une douzaine de pages, on a donc un tas d'informations très intéressantes pour mieux nous permettre d'appréhender le coeur du récit qu'on pourrait ne pas ou mal maîtriser.

Ici, pour "Contractors", la parole est donnée au journaliste Jacques Massey, connaisseur pointu des questions de sécurité. Ils nous donne des explications précises et circonstanciées de ce que sont vraiment les SMP, les cadres législatif et international dans lesquels elles évoluent, les explications sur leur développement exponentiel ces dernières années mais aussi les inquiétudes que ce développement peut légitimement poser et la position des politiques sur ce sujet...

Une initiative remarquable et une très bonne idée qui permettent au lecteur d'approfondir la réflexion après avoir fini le roman proprement dit. Encore une fois, c'est un leitmotiv chez moi, c'est bien la preuve que le thriller, genre souvent synonyme de divertissement et de détente, peut aussi être un genre intelligent qui peut faire fonctionner à plein régime les petites cellules grises de ses lecteurs.

mercredi 16 novembre 2011

Après eux, le déluge...

C'est le 7ème titre de Nicolas d'Estienne d'Orves auquel je m'attaque et, comme les 6 fois précédentes, j'ai aimé retrouver son univers bien déjanté, exempt de politiquement correct, rocambolesque à souhait, avec en plus, cette fois, un très intéressant clin d'oeil à Jules Verne qui est un vrai plus. Comment étiqueter, puisque c'est notre grande habitude, presque une passion, ce nouveau roman ? Sur la couverture de "l'enfant du premier matin", qui vient de paraître chez XO, on lit thriller, un terme générique bien insuffisant. Car, outre le rythme du thriller, d'Estienne d'Orves y ajoute le fantastique et l'ésotérisme pour un livre qui se lit comme avance l'intrigue : à 100 à l'heure.


Couverture L'Enfant du premier matin


Valentin est un garçonnet comme les autres. Ou presque. D'abord, parce qu'il est né le 11 septembre 2001. Ensuite parce que son père est mort accidentellement en 2010 et que ce père disparu semble lui avoir transmis une insatiable curiosité pour des sujets bien complexes pour un enfant de son âge. Ensuite, parce qu'il semble posséder des dons étranges, faire des cauchemars horribles et parler dans son sommeil agité une langue inconnue. Enfin parce qu'il est malade, atteint d'un mystérieux syndrome, une maladie orpheline que tout le monde ou presque semble ignorer.

Lucie, la maman de Valentin, a choisi, à la mort de son époux, de se retirer sur les hauteurs de Carpentras. Evidemment, elle se ronge les sangs devant son fils unique, ses douleurs, ses inquiétudes et ses aptitudes... Elle l'a donc, dès son installation en Provence, emmener consulter un pédopsychiatre, Laurent Soulès, qui semble bien avancer avec l'enfant.

Mais, quand la santé de Valentin se dégrade, à l'approche de ses 12 ans, les deux adultes sont fort désemparés. Ils tentent alors de l'adresser aux spécialistes les plus pointus, ce qui, après un passage par Rome, les envoie à Florence... Pas la capitale de la Renaissance, non, Florence, Wisconsin, trou paumé des Etats-Unis, perdu au milieu d'une dense forêt. Là, se trouve, au milieu des méandres d'un fleuve, un archipel où s'est installée LA clinique qui pourrait soigner Valentin.

Mais, quand Lucie, Valentin et Laurent arrivent là-bas, ils sont fort décontenancés. Car Valentin est loin d'être le seul patient de la clinique du professeur Ouspansky. Ils sont une trentaine de gamins a souffrir des mêmes symptômes, à subir des changements physiques impressionnants et... à se parler dans cette langue bizarre dans laquelle Valentin s'exprimait dans ses cauchemars... Enfin, dernier détail, mais pas des moindres, comme Valentin, tous ces petits malades sont nés le 11 septembre 2001...

Lucie accepte mal ce que subit son fils (on le serait à moins !) mais trouve que cette clinique a plus des airs de secte que de sanatorium. Alors qu'elle essaye de trouver le moyen de quitter les lieux avec Valentin, la clinique est démantelée, tous les occupants disparaissent sans laisser de trace et la jeune mère, à qui il ne reste que son enfant unique, se lance dans une course désespérée pour retrouver son fils, comprendre qui sont ceux qui lui ont pris et pressent qu'il y a là quelque chose qui la dépasse.

Et elle a raison...

Reprenant des thèmes, des lieux et des situations qui lui sont chers, puisqu'on y retrouve des éléments de chacun de ses précédents romans, Nicolas d'Estienne d'Orves nous emmène dans une course contre la montre, ou plutôt contre le temps, menée à toute vitesse, haletante, ébouriffante, la bataille d'une mère pour sauver son fils adoré d'un danger qu'elle ne comprend pas et assez rapidement, car elle soit aussi tenir compte de la maladie du garçon, qui semble sans cesse empirer.

Mais le lecteur, lui non plus n'est pas au bout de ses peines. Car l'auteur, dans son esprit torturé (si, si, un peu quand même...), a conçu un contre-chant qui vient s'entrelacer avec le récit principal comme le ferait une spirale d'ADN. De cette deuxième histoire, je ne vais pas vous parler trop, pour ne pas déflorer l'intrigue. Mais c'est la partie qui fait penser aux romans de Jules Verne, de part l'époque dans laquelle elle se déroule en grande partie, la fin du XIXème siècle, ainsi que par le fantastique et l'aventure qui s'y mêlent.

Des rites sataniques dans cette époque où l'ésotérisme est en vogue, jusqu'aux confins de l'Himalaya, il voyage, notre "Saint-A", comme tous le monde l'appelle. Et nous le suivons avec curiosité dans ses tribulations, jusque dans des lieux dont l'existence vous surprendra certainement...

Cette deuxième facette est, pour nous lecteurs, la possibilité que n'a pas Lucie, d'entrevoir les enjeux majeurs qui se concentrent autour de Valentin. Des enjeux qui remontent aux origines de la civilisation mais qui demeurent aujourd'hui cruciaux. Quand je dis "entrevoir", c'est évidemment parce que l'histoire d'Yves de Saint-Alveydre, personnage centrale de cette partie se déroulant dans le passé, nous est proposée au compte-gouttes, comme les pièces d'un puzzle qui vont finir par s'assembler pour nous donner enfin accès au véritable décor de cette histoire.

Un décor toutefois où les faux semblants abondent, où les croyances , même les plus ancestrales, sont sans cesse remises en cause, où les frontières entre bien et mal sont floues voire entremêlées. Car, en nous faisant voyager aussi bien dans l'espace que dans le temps, d'Estienne d'Orves s'amuse à redessiner tout ce que nous savons de notre histoire et de notre géographie. Ainsi que les valeurs qui sont attachées à ces périodes marquantes de l'humanité.

Et si, finalement,  rien de ce que nous connaissons, ou croyons connaître, ne venait de là où l'on nous l'a dit ? Et si on nous avait menti ? Dans quel but, alors ?

Voilà pourquoi il faudrait vite retrouver Valentin et ses ravisseurs, car, malgré ses 12 ans, l'enfant pourrait être la clef permettant d'accéder au Grand Secret de notre Humanité, rien que ça, et donc de le révéler au monde entier...

Je le savais déjà, pour avoir lu "Fin de race" ou "Rue de l'Autre-Monde", mais aussi les thrillers plus récents qu'a publiés chez XO Nicolas d'Estienne d'Orves, l'imagination de ce jeune auteur (37 ans) n'a pas de borne. Une impression que vient confirmer cet "enfant du premier matin", roman passionnant qui mêle histoire biblique, roman gothique du XIXème siècle, thriller ésotérique contemporain et roman d'action.

Cet auteur baroque et empli d'une folie (pas toujours) douce, poétique et proche du surréalisme, explore dans ce nouveau roman une vision humaniste du monde, une vision qui n'appartient qu'à lui (dans le fond, pas forcément, mais dans la forme, c'est certain !), une vision plutôt anticonformiste et quelque peu provocatrice, au final, dans cette époque troublée où la tolérance n'est pas toujours de mise...

Malgré une fin que d'Estienne d'Orves embrouille à merci dans un étourdissant jeu de miroirs (peut-être même un peu trop étourdissant, on peut s'y perdre...), "l'enfant du premier matin" est un livre qui se dévore (630 pages en moins de 3 jours, en ce qui me concerne). On est emporté par cette histoire d'abord intrigante puis qui nous plonge dans le fantastique comme on glisse sur un toboggan : doucement d'abord, puis de façon vertigineuse.

Avec un leitmotiv, en guise de conclusion : l'homme est au centre de tout et a son destin entre ses propres mains.


Un texte biblique, à avoir en tête au cours de votre lecture (pas vraiment un spoiler, mais il vaut mieux lire le roman d'abord)...

dimanche 13 novembre 2011

"L'opéra, c'est moi !"

Une citation, non pas du personnage dont nous allons parler, mais extraite de sa biographie romanesque écrite par Vincent Borel. Le personnage en question, c'est Lully, le fameux musicien de l'époque de Louis XIV, personnage central et narrateur (voilà une des originalités de la chose) de "Baptiste", sorti en poche chez Points Seuil, et la phrase fait bien sûr référence à la fameuse phrase du Roi Soleil : "l'Etat, c'est moi !".


Couverture Baptiste


"Baptiste", c'est le récit d'une ascension exceptionnelle, celle d'un homme que ni la naissance, ni le caractère, mi les moeurs ne prédisposaient à monter si haut. Car, Baptiste est fils d'un meunier florentin, initié très tôt aux amours contre-nature, se découvrant des talents musicaux par hasard et une prédisposition pour les fêtes bien arrosées et les blagues de potaches.

Repéré par un membre de la famille de Guise lors d'une de ces fêtes, le tout jeune Giambattista est acheté à ses parents et offert à la Duchesse de Montpensier, qui va lui donner le prénom sous lequel tout le monde finira par l'appeler : Baptiste.

Mais, tout doué qu'il soit, voilà Baptiste dans la fosse aux lions : propulsé au sein de la bande des six violons, chargés de jouer pour la Duchesse quand bon lui semble, Baptiste doit se frotter aux jalousies de ses collègues : il est italien, n'a pas appris la musique dans une académie mais est autodidacte et surtout, il n'est pas issu d'une famille de musiciens comme c'est l'usage à l'époque. Pourtant, il fait petit à petit son trou à Paris, grâce à son don, c'est vrai, mais aussi à une capacité de travail et une ambition chevillées au corps.

Et, dès cette jeunesse plutôt insouciante, libertine et alcoolisée, il va se constituer ce clan qui lui manquait jusque-là. Et comme il est dégourdi et malin, c'est cette fois de Mazarin qu'il va parvenir à se faire remarquer. Un soutien tacite, pas uniquement dû aux origines communes des deux hommes, qui va ouvrir les portes de la Cour à Baptiste.

Là encore, son talent mais aussi son tempérament, son intégrité, son ambition et son orgueil vont en faire un homme incontournable du cercle proche du jeune Louis XIV. A la mort de Mazarin, haï par tout le royaume, y compris la Cour, c'est sous l'aile de Colbert qu'il trouvera protection. Oh, pas celle d'un mécène, non, car Colbert et Lully sont bien trop habiles politiques pour se fier à qui que ce soit.

D'ailleurs, citons ce passage du roman de Borel, lors de la première rencontre entre Lully et Colbert. Ce dernier, ombre de l'éminence Mazarin, a repris ses dossiers et révèle au musicien comment le voyait la cardinal : "talent... nouveauté... volontaire... plaît au Roi... orgueilleux... peu influençable...Homme utile à garder auprès de sa Majesté..."

Malgré ses origines italiennes très modestes, malgré ses moeurs dissolues et condamnées par la morale de l'époque (quoi que pratiquées par beaucoup d'hommes en vue), malgré son originalité musicale qui heurte les très académiques musiciens de l'époque, Baptiste va devenir indispensable au jeune Roi. D'abord, en en faisant ce roi danseur dont on parle encore, en lui donnant le goût de ces ballets incroyables auxquels toute la Cour participait, ballets pour lesquels il composa des musiques devenues très populaires (ce qui était loin d'être le cas de ses collègues), des mélodies reprises dans les rues par un peuple souvent dans la difficulté matérielle mais en osmose avec son jeune souverain.

Une fois devenu LE musicien du Roi, Lully va imposer ses vues musicales et artistiques à tous, éclipsant tous les autres compositeurs du Royaume et tous ceux qui ne voulaient pas de ses directives. Mais Louis XIV apprécie tant la musique de Baptiste qu'il va l'installer, d'abord comme surintendant de la musique royale, puis directeur de l'Académie Royale de Musique (dont il acquerra le privilège, arme absolue contre ses concurrents) puis le corps des secrétaires du Roi, un des postes les plus élevés de la Cour.

Et c'est justement comme directeur de l'Académie Royale de Musique qu'il va imposer sa patte à tout le royaume : poussé par Colbert qui veut "un opéra à la Française", et non plus l'opéra à l'italienne, Lully va définir le cadre de ce nouveau genre, un genre dont il s'arrogera le monopole, au nez et à la barbe de ses confrères. Une décision indispensable à une époque où Louis XIV commence à délaisser les ballets et attend des spectacles nouveaux pour chanter sa gloire.

Lully saura parfaitement cela. A sa mort, en 1687, il aura su obtenir des postes et des privilèges (donc transmissibles à ses héritiers) de haute tenue, il aura su faire oublier ses origines étrangères et roturières en devenant le maître de la musique "à la française" et Monsieur de Lully. Il aura su avoir l'oreille de Louis XIV pendant plus d'un quart de siècle, devenant le seul musicien à composer pour lui. Il aura su échapper aux jalousies, aux chausses-trappes politiques et courtisanes, mais aussi à tous les dévots qui réprouvaient son homosexualité et ses débauches. C'est pourtant la religion qui le perdra et le fera tomber en disgrâce, Louis XIV subissant l'influence très religieuse de sa favorite, Mme de Maintenon.

En faisant de Lully le narrateur de sa propre vie, Vincent Borel nous en dresse un portrait loin des clichés véhiculés sur lui depuis des siècles et qui en font un véritable tyran. Ambitieux et orgueilleux, oui, courtisan, oui et non, car s'il a su s'approcher bien près du Roi Soleil et si son oeuvre n'a cessé de rendre des hommages appuyés au souverain, il est l'antithèse de ces courtisans qui sont nés nobles, n'ont rien eu à faire pour rejoindre la Cour, n'ont ni talent ni besoin d'en avoir pour être quelqu'un.

Son ambition est, c'est vrai, très personnelle (devenir quelqu'un envers et contre tout en partant du bas de l'échelle sociale, devenir plus Français que ces Français qui le raillent) mais aussi artistique. Car c'est lui qui a su casser la tradition musicale, complètement  pour régénérer le ballet ou acculturer l'opéra à la culture française. Avec un unique désir : faire du beau.

Car Lully n'est pas qu'un "simple" compositeur : il est multi-instrumentiste, même si le violon semble être son instrument deprédilection, il est chef d'orchestre, danseur, chorégraphe, comédien, chanteur, se mettant en scène dans ses oeuvres en même temps que le Roi et toute sa Cour... Homme d'affaires, également, qui sait faire valoir ses droits, allant jusqu'à réclamer son dû à Colbert en personne, un poil avare, même, ne jurant que par l'or qu'il amassera tout au long de sa vie, laissant à ses descendants une fortune immense.

Et l'on découvre que la musique, en cet Ancien Régime verrouillé (par Richelieu, d'abord, Mazarin ensuite, et enfin, par Louis XIV lui-même), un mode de communication entre grands du Royaume, un outil politique d'importance, un objet de pouvoir, indispensable à maîtriser dans un pays où, même lorsqu'on est en guerre, une seule chose a de l'importance : faire la fête.

Dans cette atmosphère orgiaque quasi permanente, Lully se sent chez lui. La fête fait partie de son caractère, l'abus de vin, de tabac, les liaisons avec des hommes, les blasphèmes, sont son quotidien. L'homme est truculent (attention, on aime ou pas, mais il a un côté paillard et pas du tout hypocrite qui charme en cette époque de Tartuffes), entièrement centré sur son art.

Et, même si aujourd'hui, son nom n'est pas le premier qui vient à l'esprit lorsqu'on demande de citer un musicien classique, il faut se souvenir que la musique de Lully va influencer tous les compositeurs européens à venir. Son aura posthume brillera longtemps, malgré sa disgrâce finale.

Pour en revenir au livre de Vincent Borel, il s'agit bien d'un roman, presque d'une réhabilitation du personnage. Il n'hésite pas à prendre des libertés avec les biographies officielles : point, par exemple, de coup de bâton sur le pied déclenchant la gangrène, comme on l'apprend à l'école ou comme on le trouve dans la plupart des livres ou sur Wikipedia. Lully devient un véritable personnage de roman au fil des pages et l'on a envie de (re)découvrir sa musique pour accompagner sa lecture.

Un personnage qui s'adresse directement à nous, lecteurs de 2011, comme s'il nous apparaissait. Ce qui permet à ce garçon espiègle de jouer astucieusement avec l'histoire et la culture de son époque pour des clins d'oeil souvent très drôles. On le suit jusqu'à l'épilogue où il nous emmène dans l'église Notre-Dame-des-Victoires, à Paris, où il repose.

Enfin, "Baptiste", c'est aussi la passionnante chronique d'un règne, en tout cas de la première moitié du règne de Louis XIV. Arrivé en France juste avant la fronde, Lully meurt en 1687 alors que la Cour s'apprête à prendre ses quartiers à Versailles. Il a connu la meilleure partie du règne du souverain, lorsque celui-ci sut conquérir le coeur de son peuple, être un roi ouvert, joyeux, fin politique, le Roi Soleil dans toute sa splendeur.

Lully disparaît alors que les nuages commencent à masquer le soleil : la révocation de l'édit de Nantes a réveillé les querelles religieuses, un fanatisme catholique gagne la cour (jusqu'à l'entourage proche de Lully, pourtant peu enclin à la dévotion...), les caisses ont bien du mal à se remplir, les impôts écrasent le peuple qui ne mange pas à sa faim, l'ennui a gagné la noblesse, de plus en plus oisive et renfermée sur elle-même et le pouvoir se concentre dans les mains d'un monarque désormais tout-puissant, incarnant seul l'Etat, pour le meilleur et pour le pire.

Comme si l'ère des réjouissances, des fêtes grandioses, des ballets et des opéras magnifiques était morte en même temps que Lully...


Alors, pour finir, écoutons la musique de Lully...
- Son premier grand ballet, "le triomphe de l'amour".
- L'un de ses ballets les plus connus, composé pour une des pièces de son complice Molière, "le Bourgeois Gentilhomme". La relation orageuse entre Lully et Molière est l'un des épisodes marquants de "Baptiste".
- un extrait de son premier grand opéra : "Alceste".
- un extrait d'une de ses oeuvres majeures : l'opéra "Atys".
- enfin, son "Te Deum", une de ses rares oeuvres sacrées. L'oeuvre qu'il dirigeait lorsqu'il se serait donné un coup de canne fatal sur le pied... Idée non reprise dans "Baptiste"...


mercredi 9 novembre 2011

"Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais" (Saint Paul).

Il y a 40 ans, un roman d'horreur était publié par un auteur connu jusque-là pour ses écrits humoristiques. Ce roman, et plus encore son adaptation cinématographique, sont devenus cultes. L'auteur s'appelle William Peter Blatty et le roman, c'est "l'exorciste"... Blatty, 80 ans passés, vient de publier en France, aux éditions Robert Laffont, son nouveau roman "Dimiter", un thriller ésotérique qui flirte avec le fantastique. Etonnant, non ? Pourtant, même si on ne peut s'empêcher de repenser à "l'exorciste" et même s'il y a des éléments communs, "Dimiter" est un roman bien différent.





Tout commence en Albanie, en 1973. Un inconnu, pas très bavard, est arrêté par la police locale qui enquête sur une vendetta familiale. Dans cet état policier, coupé du reste du monde, un inconnu qui semble arriver de nulle part, ne paraît n'avoir rien à faire là, n'est reconnu par personne et propose une identité plus que floue intrigue, inquiète même : il ne peut être qu'un espion.

Transféré dans le service du colonel Vlora, l'homme, qui conserve un parfait mutisme, est alors soumis aux tortures les plus élaborées, physiques et psychologiques. Et pourtant, il ne dit rien. Plus incroyable encore, il semble ne ressentir aucune douleur. Et, pour finir, il réussit à s'évader en laissant derrière lui les cadavres de ses tortionnaires.

Pour Vlora, le seul homme capable de se sortir d'une telle situation sans une égratignure s'appelle... Dimiter. Un homme que beaucoup connaissent sous un charmant surnom : "l'agent de l'enfer".

Un an plus tard, à Jérusalem. Simultanément, des évènements inhabituels se produisent dans la ville. Un accident de la route laisse une voiture calcinée après avoir défoncé la pompe à essence d'une station-service, mais il n'y a aucune trace d'un conducteur... Un corps sans vie est découvert au bas de l'escalier qui mène à l'église orthodoxe de l'Ascension... A l'hôpital de la Hassadah, des malades atteints de maladies incurables guérissent soudainement... Un autre cadavre est découvert, ô sacrilège, dans le tombeau du Christ...

Aucun de ses évènements ne semble avoir de lien avec les autres, mais ils mettent en émoi deux amis d'enfance, Moses, devenu neurologue, et Meral, flic au commissariat en charge de la Vieille Ville et donc du quartier chrétien de la ville trois fois sainte.

Et, dans cette période de guerre froide, quelques mois à peine après la guerre des 6 Jours, l'Etat d'Israël, qui dit police dit aussi services secrets. L'activité de renseignement connaît une forte intensité, Américains, Russes mais aussi Albanais sont sur les dents, ce qui ne peut qu'inquiéter les pontes israéliens.

Mais quels rapports peut-il y avoir entre ces deux séries d'évènements ?

C'est un puzzle de 260 pièces, euh, pages que nous propose Blatty avec "Dimiter". Chacune des pièces nous est distribuée par l'auteur avec une précision... diabolique, sans mauvais jeu de mots. Chaque élément est un rouage de l'engrenage final, chaque détail vient s'insérer dans le dessin final.

Et, pour mieux brouiller les pistes, Blatty trouble très habilement les frontières entre thriller classique et fantastique. L'utilisation de rêves, l'aspect miraculeux des guérisons, des symboles disséminés ça et là dans le cours du récit mais aussi des personnages aux curriculum vitae assez flous, tout cela contribue à créer une ambiance tendue tout au long du roman.

On ne sait absolument pas où nous emmène Blatty, tant sur le fond de l'histoire que sur sa forme jusqu'aux dernières pages. L'utilisation des interrogatoires, à plusieurs reprises, donne un aspect désincarné au récit qui ajoute au trouble ambiant d'un roman, finalement très noir où des thématiques différentes (que je ne vous révélerai pas, of course...) viennent se télescoper.

On ne peut tout de même laisser de côté l'aspect religieux des choses, au coeur de cette histoire qui se déroule à la fois, et ce n'est forcément pas un hasard, en Albanie, pays qui, dans sa période totalitaire, a vigoureusement prôné l'athéisme d'Etat, et à Jérusalem, ville qui concentre des lieux saints des 3 grandes religions monothéistes, certains servant même de cadre aux rebondissements de "Dimiter".

On se doute bien que cette question religieuse a une importance cruciale dans tout ce qui se passe sous nos yeux de lecteurs, mais Blatty fait tout pour qu'on ne puisse pas soupçonner les mobiles des uns et des autres, qu'ils soient spirituels ou bassement terre à terre.

Enfin, dernier point qui n'aide pas le lecteur mais le pousse à vouloir aller au bout pour comprendre, c'est le personnage de Dimiter lui-même. L'insaisissable Dimiter, devrais-je écrire. Une légende de l'espionnage mondial, un tueur impitoyable qui a toujours rempli les missions que lui a confiées son employeur : la CIA.

Qui est vraiment Dimiter ? Eh bien, on ne le sait pas ! L'avantage du livre sur le film, c'est qu'on peut aisément et sans trucage particulier laisser dans l'ombre un personnage. Dimiter m'a rappelé l'héroïne mise en scène par Ayerdhal dans son thriller "Transparences", un personnage que personne n'est capable de décrire, comme si elle n'imprimait pas la rétine de ceux qui la croise.

Il est comme ça, Dimiter, un caméléon qui ne laisse derrière lui que des photos floues et imprécises et des descriptions banales à souhait. Un fantôme, sacrément efficace dans son job, mais dont personne ne semble vraiment connaître la raison de sa présence en Albanie. Que dire, alors, de son hypothétique présence en Terre Sainte ?

Dimiter a le rôle titre du roman, le rôle central aussi, puisque toute l'intrigue s'articule autour de lui, et pourtant, il faut attendre la fin du livre pour savoir qui il est. Un bel exercice de style !

Là encore, Blatty joue avec les symboles, dont le personnage de Dimiter semble être presque composé entièrement. Là encore, je ne peux pas trop en dire, trop d'indices risquant de vous dévoiler trop d'éléments clefs de l'histoire...

Qu'elle est frustrante, cette chronique ! Qu'il est difficile de vous parler de ce livre qui m'a intrigué deux jours durant ! Mais on peut dire toutefois qu'il s'agit encore d'un affrontement entre le bien et le mal, comme "l'exorciste", comme si "Dimiter" était le négatif du classique de Blatty.

Reste que "Dimiter" est une lecture très étrange, très déroutante, sans doute déconcertante pour certains lecteurs. Peut-être le dénouement vous laissera-t-il sur votre faim, car il est assez elliptique, mais voilà bien 4 ou 5 heures que j'ai terminé ce roman et je suis toujours incapable de dire s'il faut ou pas ajouter au mot thriller celui de fantastique.

Mais le chemin tracé par Blatty est volontairement tortueux, comme nos vies, comme nos destins.


Voici un lien pour éclairer votre réflexion. Ce n'est pas forcément un spoiler, mais attention tout de même.


lundi 7 novembre 2011

"On n'apprend pas impunément la liberté, l'égalité et la fraternité à des gens à qui on les refuse".

Une citation qui résume, je trouve, parfaitement la démarche littéraire adoptée par Alexis Jenni pour son premier roman, "l'art français de la guerre", publié chez Gallimard et récompensé la semaine dernière par le prix Goncourt. Un roman épais (630 pages), dense, complexe, qui donne matière à réflexion, que certains pourront parfois trouver ambigu dans le propos mais qui, s'il m'a donné du fil à retordre, m'a également beaucoup intéressé.


Couverture L'Art français de la guerre


Le narrateur, peut-être Jenni lui-même ou un homme de sa génération, en tout cas, né après 1962, est un homme fort désabusé. Au début des années 90, alors qu'éclate la guerre du Golfe, sa vie commence à se déliter et peu à peu, il abandonne tout pour se retrouver sur une pente bien savonneuse.

Une rencontre va, si ce n'est le sauver, en tout cas ralentir cette descente vers les bas fonds. Celle de Victorien Salagnon, "un ancien d'Indochine", comme le présentent les clients du bar où le narrateur avait ses habitudes alcoolisées et où Salagnon venait lire son journal, au calme.

Sans trop savoir pourquoi, le narrateur engage la conversation et les deux hommes passent un marché : Salagnon va apprendre au narrateur à peindre (la passion du retraité depuis toujours) à condition que le narrateur mette sur le papier la vie de Salagnon. Enfin, la vie, pas tout à fait. 20 années de cette longue vie, 20 années qui correspondent aux 20 années de guerre traversées par la France entre les années 40 et le début des années 60.

En 20 ans et trois conflits aussi sauvages que leurs théâtres sont différents, Salagnon aura tout connu, vécu sa vie en échappant sans cesse à la mort, presque par miracle. Il la raconte avec force détails au narrateur qui nous transmet ce témoignage (quoi que ce terme soit contradictoire avec le mot "roman" qui précède les parties historiques). Défendant une Nation à laquelle, de fait, il n'appartient pas, soldat itinérant n'ayant pour cadre de vie que sa bande armée et les champs de bataille, il semble croire de mon en moins aux idéaux qu'on lui propose, préférant la rigueur militaire, oasis d'ordre au milieu du désordre du monde.

Ni héros, ni ordure, agissant le plus souvent possible avec ce côté chevaleresque que nourrit l'armée française depuis le Moyen-Age, mais capable de lâcheté aussi en acceptant l'innommable sans jamais se rebeller, Salagnon est un homme assez ordinaire, finalement, se contentant de vivre comme on le lui a appris. Seul le contexte chaotique de son époque en a fait cet ancien combattant au passé douloureux. Lui, l'artiste, dessinateur de talent, est le fruit de cet "art français de la guerre", de cette génération qui n'a cessé de se battre pour conserver puis imposer sa vision de la liberté.

Le fil conducteur de ce roman, c'est donc un état de fait : la France a bel et bien traversé 20 années consécutives de guerre, deuxième guerre mondiale, puis Indochine, puis Algérie. 20 années, une génération, dont la France contemporaine subit encore les conséquences, une grande difficulté à définir ce qu'est "être français", à accepter l'autre, celui qui ne correspond pas parfaitement aux critères de cette nationalité et finalement à vivre ensemble et même à communiquer au sein de notre communauté nationale.

Jenni établit un très intéressant parallèle entre deux France, celle d'avant 1962, vaincue mais invitée à la table des vainqueurs du second conflit mondial, un empire colonial qui commence à prendre l'eau de toutes parts mais qui croit encore en sa grandeur passée et se gonfle d'importance ; et puis, la France d'après 1962, réduite à un confetti sur les planisphères, qui traverse une crise morale autant qu'économique et doit appréhender la question de l'immigration, question de plus en plus présente et source de tensions de plus en plus exacerbées.

Car, pour nombre de ceux qui ont participé aux guerres coloniales, à l'image du "meilleur ami" de Salagon, le peu sympathique Mariani, il est difficile de comprendre et plus encore d'accepter que ceux qui ont autrrefois chasser la France veuillent venir y vivre désormais...

Le narrateur, bien plus modéré dans ses positions, presque indifférent au monde qui l'entoure mais de sensibilité de gauche, refuse évidemment cette idée d'une France en voie de disparition sous la pression raciale, tandis que Salagnon ne prend pas parti, assumant ce qu'il a fait, ce qu'il a vécu, mais n'en tirant ni orgueil ni déshonneur.

Jenni alterne alors les "commentaires" du narrateur, parties contemporaines du récit, celles où il côtoie Salagnon, et les parties "roman", récit des guerres de Salagnon. Les pièces s'assemblent au final pour former le récit de 60 ans d'histoire de France, une histoire extrêmement politique, extrêmement sensible, d'où émerge, selon lui, ce qu'est "l'art français de la guerre".

Ce titre fait allusion au plus vieil ouvrage de stratégie militaire connu, "l'art de la guerre", écrit au VIème siècle avant Jésus-Christ par le général chinois Sun Tzu. Pourquoi voir une spécificité française à cet "art" de la guerre ? Parce que, pour Jenni, il est évident que ce tunnel de 20 années de guerre a reposé sur un leitmotiv : le maintien de l'ordre. Et un maintien de l'ordre qui passe par la force militaire pour mater ceux qui refusent la République qu'on veut leur imposer.

Un "art de la guerre" à la Française qui s'est prolongé bien après la décolonisation pour réapparaître de nos jours sous une forme policière. L'ordre républicain ayant de plus en plus de mal à se faire respecter sur ce territoire national pourtant bien rétréci, la force brutale, jusque-là apanage de l'armée, est de plus en plus souvent confiée à une police qu'on a militarisée.

La France vit, depuis l'Occupation, sur une culture de l'affrontement, du conflit permanent au sein de la communauté nationale. Un conflit entre "bons" et "mauvais" français, quels que soient les définitions qu'on met derrière ces vocables. Et quoi de mieux que ce que l'on voit pour distinguer les uns des autres ? Voilà comment aujourd'hui, dit Jenni, cette différenciation se fait par la race, abstraction ethnologique mais évidente différence entre les êtres humains...

Le point de non-retour a peut-être été franchi lorsque même la langue n'a plus suffi à cimenter la Nation. Seul le sang peut déterminer la Nation, pensent ces patriotes qui ont sacrifié toute leur jeunesse à la grandeur de la France, en vain. Il y a un côté très "gaulois", très "Astérix" chez ces personnages, croisés aussi bien dans la partie roman que dans la partie commentaires du livre : bagarreurs, persuadés de leur importance...

Ces Gaulois belliqueux qui ont été entourloupés par l'un des leurs, Charles De Gaulle, symbole de cette France immortelle et noble, mais qui, par sa science du langage (ah, l'importance du langage, tout imprégné qu'il est de vocabulaire guerrier !) a su leur faire prendre une vision fantasmée de la France pour la réalité, tout en démantelant l'empire... Quand le mirage s'est dissipé, il était trop tard et la France recroquevillée dans ses frontières métropolitaines.

Mais plus grave, ce que Jenni montre au travers des périodes historiques qu'il relate (l'occupation, l'Indochine, l'Algérie), c'est le paradoxe de notre République qui a voulu imposer ses idéaux (liberté, égalité, fraternité) par la force à des populations dites indigènes pour qui, d'une part, ces valeurs n'avaient pas grand sens (tout comme le fameux "nos ancêtres, les Gaulois"), et qui, d'autre part, n'ont jamais été considérés comme libres, égaux et frères par ces mêmes Français... Une quadrature du cercle qui ne peut mener que droit dans le mur, encore plus quand on est incapables de comprendre que la force a toujours échoué et échouera toujours.

Fin de cette analyse peut-être un peu longue, toutes mes excuses. Revenons au livre lui-même. Jenni nous y propose une partie historique passionnante, pas forcément très originale dans le traitement, mais très bien faite. On est vraiment dans le maquis autour de Lyon puis dans la jungle indochinoise et enfin dans la poussière algéroise. On suit surtout un personnage désabusé, Salagnon, entré en résistance à 17 ans, à l'âge où l'on entre dans la vie active, et qui n'a de repères que ceux que lui a donné l'armée, une armée en campagne.

Salagnon, à l'image d'une bonne partie de sa génération, enfin de ceux qui ont eu la chance de survivre à ces conflits abominables, se sent incapable de vivre dans un pays en paix. Pourtant, aucun idéal ne semble l'habiter, il n'est que la conséquence de son époque, un militaire, point barre.

Pourtant, Salagnon a un atout que n'ont pas eu la chance d'avoir beaucoup d'autres, un dérivatif qui lui permet de relativiser, d'embellir l'atroce réalité : il sait admirablement dessiner. Face au réel, le dessin lui offre l'abstraction dont il a besoin pour supporter ce qui l'entoure et ne pas succomber au désespoir, au nihilisme. A plusieurs reprises, d'ailleurs, ses supérieurs lui demanderont de faire le portrait de ses camarades, pour les immortaliser, comme on dit...

Mais Salagnon est aussi l'archétype sur lequel repose toute l'architecture du livre. Il est celui dont les racines françaises remontent sans doute le plus loin de la plupart des personnages qu'il fréquente. pour autant, il ne s'est pas engagé dans la Résistance puis dans l'armée par idéalisme mais, comme je le disais plus haut, parce qu'il ne connaît rien d'autre, parce qu'elle est son école, sa famille, sa vie.

Il est aussi le symbole de ce socle gréco-latin sur lequel repose notre civilisation. Voilà pourquoi Jenni en fait son Ulysse, quittant la femme qu'il aime pour partir faire la guerre très loin de chez lui pendant des années et des années, avant de revenir, fourbu, perdu, sans illusion quant à l'avenir, auprès de celle qui ne l'a jamais oubliée...

Toutefois, l'Ulysse de Jenni va, après son retour, se muer en Orphée. Car sa bien-aimée s'appelle effectivement Eurydice et, comme il l'explique lui-même, si elle est restée aussi longtemps à ses côtés, c'est parce qu'il ne s'est jamais retourné sur l'enfer qu'il a traversé.

Lui a su, en se créant une bulle où il s'est isolé avec Eurydice, rompre avec ce passé trop lourd, tandis que ses camarades, comme Mariani, vivent sur les rancoeurs et les désillusions accumulées. Loin des questions idéologiques et politiques, il a retrouvé une paix, peut-être relative, mais qui lui convient bien. Un paix qui prend sa source dans cet amour infini qu'il partage avec son épouse. Tandis que les autres n'ont qu'une maîtrsse : la France, ou plutôt, l'image qu'ils se font d'elle.

En décernant leur prix à "l'art français de la guerre", les jurés Goncourt ont, à 6 mois des présidentielles, fait un choix éminemment politique. Car ils ont choisi un livre dont le centre névralgique est le débat insoluble de l'identité nationale. Débat où l'on oublie allègrement les valeurs de la République que l'on dit vouloir défendre...


jeudi 3 novembre 2011

"Il n'y a que le souffleur qui sait toute la pièce" (Jean Anouilh).

Bon, j'ai un tout petit peu aménagé la citation d'Anouilh (qui évoque le théâtre et le rôle qu'y tient le souffleur), mais, ainsi tournée, elle correspond parfaitement au livre dont nous allons parler ce matin puisque la traduction de son titre original ("Il suggeritore", en italien) signifie "le souffleur". En français, on l'a traduit par "le Chuchoteur", le premier roman d'un criminologue italien, Donato Carrisi. Après une jolie carrière en grand format, "le chuchoteur" est désormais disponible au Livre de Poche, édition dans laquelle je l'ai lu. Et nous avons là un thriller avec des imperfections, certes, mais d'excellente facture pour un premier roman.


Couverture Le Chuchoteur


La police enquête sur la disparition de 5 petites filles et soupçonne la présence dans la région d'un prédateur sexuel redoutable. Mais l'enquête piétine jusqu'à ce que, par hasard, le chien de deux garçons mette au jour dans une forêt un étrange site : des trous y ont été creusés selon une disposition précise. Dans ce qu'il faut bien appeler des tombes, pas de corps, juste des bras, 5 bras, appartenant probablement chacun à l'une des petites disparues.

Mais un rebondissement inattendu vient rendre cette situation plus déroutante encore : les enquêteurs découvrent en effet sur les lieux un sixième bras, appartenant vraisemblablement à une sixième petite victime, dont on ignorait l'existence...

C'est une équipe du département des sciences du comportement qui est en charge de l'affaire. A sa tête, un criminologue, Goran Gavila, sous ses ordres, une équipe de flics aguerris (Boris, Stern et Sarah Rosa) mais dépassés, qui ne sait pas où chercher pour trouver la piste de l'insaisissable kidnappeur (qui a agit parfois en pleine lumière, sans jamais être repéré). A croire que ces indices découverts ont été laissés là exprès pour narguer les enquêteurs...

La présence d'un 6ème bras change toutefois la donne : il s'agit maintenant de découvrir l'identité de cette petite inconnue. Pour cela, l'équipe fait appel à une aide extérieure en la personne de Mila Vasquez, jeune flic au palmarès impressionnant, dont la "spécialité" est justement de retrouver les victimes d'enlèvement vivantes.

Mais Mila est une jeune femme terriblement indépendante, individualiste, même, ses méthodes ne s'embarrassent pas de protocole et elle agit bien souvent comme une tête brûlée. Un comportement déjà difficile à gérer pour ses supérieurs quand elle agit en solo, mais qui peut s'avérer problématique lorsqu'on doit travailler en groupe.

Résultat, Mila a bien du mal à s'intégrer et, malgré ses qualités et son intuition indéniables, les autres membres de l'équipe, à l'exception de Gavila, ne voient pas forcément d'un bon oeil l'arrivée de ce franc-tireur...

Pourtant, il va falloir que tous allient leur compétence et leur motivation pour déjouer le plan d'un adversaire invisible et insaisissable qui, effectivement, tient les rênes de l'affaire et distille les indices, plus macabres les uns que les autres, pour mieux mener les enquêteurs par le bout du nez.

Je n'en dis pas plus, pour ne rien déflorer de cette histoire qui, pour moi, a un énorme mérite : conserver une tension sans temps mort pendant 560 pages. Jamais le lecteur n'a, tout comme les personnages, un temps de répit. Chaque élément proposé par Carrisi finit par trouver sa place dans le machiavélique puzzle final qu'il nous propose. Car, ne vous y trompez pas, aucun fait relaté dans le cours du récit n'est inutile, tous viennent s'assembler comme les rouages d'un engrenage parfaitement huilé.

Alors, certes, il y a quelques rebondissements un peu prévisibles, il y a quelques situations auxquelles on a le droit de ne pas complètement adhérer, mais c'est un premier roman, rappelons-le,  et l'ensemble, lui, tient bien debout, jusqu'à une fin qui n'apaisera guère les tensions accumulées au long de la lecture.

Et puis, ne l'oublions pas, Carrisi est un criminologue de formation. Ca se ressent dans la construction du livre, au cours duquel l'auteur utilise la construction du roman et les tournants de l'enquête pour passer en revue toutes les catégories de tueurs en série actuellement recensées, en espérant enfin trouver le profil de l'assassin après qui ils courent sans réussite.

Mais, et il est délicat d'évoquer certains aspects du "Chuchoteur" si l'on ne veut pas trop en dévoiler. Pourtant, il me faut bien évoquer un des thèmes majeurs de ce thriller, un thème paradoxal et effrayant : du mal peut-il sortir un bien ? Et quand j'évoque un mal, c'est un mal absolu, sadique, sordide, prêt à toutes les horreurs dans un plan infernal au sein duquel le tueur fait mouvoir tous les acteurs comme un marionnettiste.

Je ne veux pas trop expliquer cet aspect pour ne pas risquer de dévoiler certains éléments, mais il y a dans ce personnage du chuchoteur une perversité inouïe, très originale dans ce type de récit, loin des tueurs en série classiques qu'on croise à foison ces dernières années dans les thrillers du monde entier.

Arrêtons-nous sur le personnage central du récit, Mila Vasquez. Comme je le disais, cette jeune femme est très individualiste dans sa façon de mener ses enquêtes. Elle est très impétueuse, n'hésitant pas à se mettre en danger dans ses interventions. on sent, dès qu'on la rencontre, qu'elle n'a rien à perdre, que c'est une femme blessée.

Jamais vraiment intégrée à sa nouvelle équipe (qu'elle ne voulait pas rejoindre et qui ne l'accueille pas à bras ouverts), elle continue à suivre ses intuitions, à prendre des initiatives sans en référer ni à ses supérieurs ni à ses coéquipiers, se fourrant dans des situations périlleuses mais faisant, malgré tout progresser les choses.

Alors, oui, elle commet des erreurs, mais elle est la seule à s'agiter pour essayer de se défaire du contrôle qu'exerce sur ses poursuivants le chuchoteur. Elle met des coups de pied dans la fourmilière, ne cédant jamais au découragement et c'est sa ténacité qui va permettre de remonter la piste, de rattraper le retard des policiers sur le tueur qu'ils poursuivent.

Carrisi, juriste, criminologue, ajoute une dimension politique à son récit qui est très intéressante. Devant une telle affaire, horrible, capable de bouleverser l'opinion publique, les responsables policiers doivent compter avec les médias d'un côté et les pressions des responsables politiques de l'autre. Pendant que les hommes de terrain doivent se dépatouiller avec des pistes très minces, on leur savonne la planche pour être bien vus, ne pas affoler le bon peuple, ne pas perdre la face (et son poste par la même occasion).

Gavila fait le lien entre ces deux facettes de l'affaire. A la fois impliqué dans l'enquête de terrain, il sert aussi d'interface avec ses supérieurs et les conseille dans les aspects communication. Un micmac politique qui vient parfois entraver la progression de l'enquête, lorsqu'on va jusqu'à cacher à une partie de l'équipe, des éléments fondamentaux.

Bref, il y a fort à faire, en plus d'un adversaire redoutable qui possède toujours un ou plusieurs coups d'avance, avec un contexte extérieur compliqué qui n'arrange rien. Comme si, de toute part, on cherchait à savonner la planche à Mila et ses collègues...

Pour finir, je vais évoquer un des éléments qui m'a le plus troublé dans ce roman, une technique qui m'a d'abord un peu dérangé, puis désorienté puis qui, au final, a contribué au malaise ressenti tout au long de la lecture et à la tension qui donne envie d'avancer, de tourner les pages, de comprendre...

Cet élément, c'est le flou... Oui, je sais, dit comme ça, c'est un peu spécial, alors, je m'explique : si Carrisi est parfaitement clair dans le fil du récit, n'utilise peu ou pas d'ellipse pour nous conter l'enquête, en revanche, il nous laisse perdu au milieu de nulle part. Jamais on ne sait où se passe l'action, on ne connaît pas le pays où se déroule l'enquête, les villes ne sont présentés que par des initiales, les lieux sont toujours flous tout comme les distances et la géographie.

Enfin, les personnages eux-mêmes contribuent à ce flou : on ne sait rien de leurs origines mais enquêteurs, victimes, témoins, des premiers rôles aux figurants, ont tous des noms qui gomment tout repère par des origines très variées, sans point commun apparent entre eux : Mila Vasquez, Goran Gavila, Stern, Klaus Boris, Alphonse Bérenger, J.B. Marin, etc.

Le lecteur se retrouve donc comme enfermé dans une pièce hermétique, sans les repères habituels qui permettent de s'orienter. Perdu dans une enquête complexe, manipulé comme les personnages, le lecteur n'a rien pour se raccrocher et ça, c'est très fort.