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jeudi 17 juillet 2014

"Avec Proust, votre enfant va partir à l'abordage de l'un des plus magnifiques nouveaux monde qui soient".

Je le dis tout de suite, je ne suis pas lecteur de Proust. Et je le regrette avant d'entamer ce billet, car je pense qu'il y a une lecture de notre roman du jour qui peut se faire en parallèle, peut-être même à travers l'oeuvre de l'auteur d' "A la recherche du temps perdu". Ce billet sera donc, comme toujours, une lecture personnelle d'un premier roman, sorti il y a quelques années et disponible au Livre de Poche, "la petite cloche au son grêle", de Paul Vacca. Un court roman, plein d'émotions, et le pluriel n'est pas anodin, car on y passe du rire aux larmes, et pas qu'une seule fois. Un roman placé, donc, sous la figure tutélaire de Marcel Proust, mais pas seulement, on y croise une "guest star", pardonnez-moi l'anglicisme. En attendant, partons pour une tranche d'enfance, avec ses souvenirs agréables et ses drames...





Le narrateur aura bientôt 13 ans et vit dans le Nord, à Montigny, pas très loin de Lille. Ses parents, Aldo et Paola, tiennent un café, "Chez Nous", situé au bord de la Nationale, au comptoir duquel se retrouvent habitués et personnes de passage. Une vie heureuse, simple et tranquille, modeste et marquée par un labeur quotidien qui ne laisse que peu de place aux loisirs.

Paola, pourtant, a un passe-temps qu'elle essaye de transmettre à son jeune fils : la lecture. Elle lit chaque soir à son fils des romans, en particulier ceux de son écrivain préféré : Marcel Proust. Peu importe son jeune âge, l'enfant se laisse bercer par ces mots et ce style si particuliers. Au point de vouloir, en cachette, lire par lui même ces livres qui le transportent dans un autre monde, un autre temps, une autre vie...

Aldo est un peu dépassé par tout cela, la lecture, ce n'est pas trop son truc et il préférerait nettement que son fils s'intéresse au sport. Si ce n'est pas le football, tant pis, ce sera un autre, mais, c'est de l'activité physique qu'il faut à ce garçon, pas un bourrage de crâne signé par ce... Proust. Un inverti, en plus !

Peut-être Aldo est-il surtout jaloux de la complicité qu'entretiennent sa femme et son fils et dont il se sent un peu exclu. Pour autant, l'homme n'a rien d'un tyran domestique. Au contraire, il est fou d'amour pour sa belle, chaque jour un peu plus, et son fils, en grandissant, fait sa fierté. Même s'il lit Proust au lieu de faire des activités plus normales pour un garçon de son âge...

Lorsqu'il ne se plonge pas dans "la Recherche", il se consacre pourtant à des activités de son âge, les copains de classe, les bêtises, les premiers émois amoureux, en particulier lorsqu'il longe la Solène, le cours d'eau local, sur son vélo, rêvant à celle qui vit là et occupe ses rêves. Il est timide, ce garçon, il n'ose pas aller vers elle. Mais il a de bonnes raisons pour cela...

Reste qu'il aimerait bien que les filles de sa classe l'ignorent un peu moins, lui le timide, le discret. Enfin, les jolies, pas celle qui flashe sur lui lorsqu'elle le voit avec Proust sous le coude... Mais bon, les aléas de l'adolescence, dira-t-on... Et la complicité avec son meilleur ami, Mouche, toujours de bon conseil, enfin presque, et toujours prêt à donner un coup de main...

Et puis, il y a Paola. Cette maman tellement importante pour l'enfant. Impossible de s'éloigner trop longtemps d'elle et le temps est long, interminable, lorsqu'elle part s'occuper d'une de ses tantes, malade. La famille boitille quand elle n'est pas là. Elle en est le ciment. Et sa tendresse, son amour, sont les ailes du garçon, qui se sent libre et heureux quand elle est là.

Peu à peu, Proust va devenir un membre à part entière de la famille. Mais il ne va pas s'arrêter là. Proust et son oeuvre vont infuser "Chez nous" avant de se diffuser aux alentours. Les clients du bar puis tout le village vont faire connaissance de l'oeuvre du romancier, l'intégrer dans leur vie avant d'eux-mêmes y entrer.

Montigny va devenir un Cabourg en plein pays chtimi, chacun cherchant à quel personnage de "la Recherche" il pourrait correspondre, les autres se mettant à lire ces livres qui ont parfois la réputation d'être ennuyeux, en tout cas difficiles... Et ça fonctionne, Proust est bientôt un citoyen d'honneur d'un village où il n'a jamais mis les pieds et près d'un siècle après sa mort.

Proust crée du lien social, du lien culturel, rabiboche les fâchés, efface les inégalités, les différences, fait des marginaux des personnages centraux et d'un enfant le maître d'un monde où l'imaginaire prend soudainement le dessus sur la réalité, le quotidien, les soucis. Et par-dessus tout, sur la fatalité.

"La petite cloche au son grêle" est un roman dont il est difficile de parler. D'abord, parce qu'il est court. Ensuite, parce qu'il fonctionne selon une mécanique narrative très précise qu'il ne faut évidemment pas révéler ici et qui ne se met en place que dans les dernières lignes. Enfin, parce que s'y mêlent des émotions contradictoires qui s'affrontent, se complètent, se mélangent, s'émulsionnent...

Voilà pourquoi j'ai laissé volontairement dans l'ombre certains éléments majeurs de l'histoire, et particulièrement la source de cette fatalité que j'ai évoquée quelques lignes plus tôt et qui va également générer la partie dramatique du récit. Par ailleurs, cela colle bien au récit lui-même, car le lecteur n'est pas mis devant le fait accompli et ne comprend que petit à petit ce qui se passe...

Et malgré cette épée de Damoclès, bien qu'on sente que sa chute est inexorable, il émane du roman de Paul Vacca une tendresse, une douceur, une drôlerie mais aussi un sacré culot qui rappelle qu'à coeur vaillant, rien n'est impossible. La puissance de l'enfance, à qui l'on ne peut rien refuser, mais qui rend aussi suffisamment inconscient des barrières à abattre.

J'ai beaucoup aimé le mélange de récit quotidien, de cette vie aussi modeste qu'elle est heureuse, des extras que s'octroient Paola et Aldo, emmenant leur fils dans leur sillage pour un weekend inoubliable sous le sceau proustien. Des angoisses adolescentes du narrateur et des craintes des adultes, lorsque l'insouciance s'est envolée.

Et puis, comme je l'ai dit en préambule, il y a le jeu de miroirs entre "la Recherche" et le livre de Paul Vacca. Je ne suis pas compétent pour mener cette réflexion, car je n'ai qu'une vague vision de l'oeuvre classique. Je n'en connais, comme beaucoup d'entre vous, que les grandes lignes et quelques passages, devenues images d'Epinal, voire cliché.

Pourtant, c'est bien à l'un d'eux que je vais me référer. Vous me voyez venir ? Eh oui, la madeleine... Celle qu'on trempe dans son thé et qui, etc., etc. Les choix narratifs, je ne détaille pas, toujours pour les mêmes raisons et vous les comprendrez vite si vous vous plongez dans "la petite cloche au son grêle", créent une atmosphère pleine de nostalgie.

Mais cette nostalgie n'écrase pas tout. Non, on est avec le narrateur et l'on vit les événements, en ne comprenant que progressivement où l'on nous emmène. La nostalgie de la jeunesse évanouie, de l'insouciance enfantine, la nostalgie du bonheur, sans entrave, la nostalgie aussi de la communion qu'avaient su créer autour d'eux Paola et son fils à travers Proust.

Pas de madeleine, dans "la petite cloche au son grêle", non, mais un phénomène identique. un déclencheur, en apparence banal, ordinaire, le genre de truc qu'on ne remarque pas mais qui se grave dans l'esprit au point de provoquer des réflexes conditionnés, de réveiller la mémoire assoupie ou refoulée et de replonger dans le passé, dans son confort, mais aussi dans ce qui fait de lui le passé. Franchir la parenthèse refermée.

Enfin, voici un livre qui évoque la lecture et lui rend hommage de la plus belle des façons. Paul Vacca a choisi Proust, auteur pour qui il nourrit une véritable passion. Mais, en dehors de tout ce qui se passe dans ce roman précis, je crois que ce lien si particulier au livre, ces horizons qu'il ouvre, ces portes qu'il enfoncent, tout cela pourrait se produire avec les livres d'autres écrivains.

Sans doute sommes-nous nombreux à être tomber dans cette marmite de potion magique quand nous étions petits. J'ai eu la chance, comme le narrateur, qu'on me lise des histoires quand j'étais enfant, avant de moi-même me lancer dans la lecture. Ces lignes qui peuvent sembler monotones au premier regard mais qui, lorsqu'on les égrène, prennent des formes, de la couleur, des odeurs, des sons, de la consistance...

Ces lignes dans lesquelles on entre comme dans une eau un peu froide d'abord, puis délicieuse, dont on ne veut plus sortir, dans laquelle on s'immerge, on flotte, on nage. La lecture qui crée une vie parallèle, aux antipodes de la vie quotidienne. L'enfant mis en scène par Paul Vacca (ou que fut Paul Vacca ?) a découvert l'univers des Guermantes et de Swann, l'univers si éloigné du sien dans lequel il fait évoluer ses nombreux personnages.

Et, à sa plus grande surprise, il s'y sent parfaitement bien. Oh, à son âge, bien sûr, il ne comprend pas tout, ne maîtrise pas tous les tenants et les aboutissants, ni le contexte historique. Pas plus que les grands sentiments humains qui sous-tendent l'oeuvre, lui qui n'est encore qu'un enfant amoureux comme on l'est à 12 ans...

Mais peu importe tout ça, peu importe les différences d'époques et de statuts sociaux, d'âge et d'expérience, et même encore beaucoup d'autres chose. Oui, peu importe tout cela, parce que le pont que la lecture construit entre ces deux mondes est indestructible et s'élance aussi loin qu'il est possible de s'étendre.

Oui, tout est dans cette capacité d'imaginer que nous possédons tous, mais dont nous nous servons à des degrés divers. Que nous stimulons plus ou moins souvent. Que nous faisons travailler comme on fait travailler un muscle, que nous nourrissons en plus ou moins grande quantité. L'enfant qui raconte son étonnante expérience avec Proust est un champion en la matière.

Son imagination n'est même pas débordante, car le mot est trop faible. Il la fabrique sur commande, s'y immerge comme s'il appuyait sur un bouton ON, avant de réintégrer le réel en cliquant sur OFF. Et très vite, car il n'est pas seulement imaginatif, mais il est intelligent, curieux et sensible, il va l'utiliser comme une arme défensive contre cette fatalité qui lui apparaît, monstrueuse, ignoble.

Voilà aussi de quoi parle "la petite cloche au son grêle". De l'aide précieuse que son imaginaire a apportée à un enfant timide et un peu solitaire pour traverser cet âge si particulier de l'existence et les embûches de la vie pour devenir un adulte équilibré, en tout cas, c'est ainsi que je vois les choses. Je pousse peut-être un peu loin le raisonnement...

Mais je suis certain d'une chose, c'est qu'il faut tous avoir notre Proust, quel que soit son nom, son oeuvre (mais bon, Proust ou un autre auteur classique, ça ne serait pas mal aussi, tout ce que nous lisons prend sa source dans cette littérature-là, ne l'oublions jamais), il faut nourrir notre imaginaire avec fidélité et enthousiasme.

Et être attentif lorsque retentira notre petite cloche au son grêle...

dimanche 8 juin 2014

"Le proverbe indien est bien vrai : tout Européen qui vient aux Indes gagne de la patience, s'il n'en a pas ; et il la perd s'il en a !" (Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre).

L'Inde sert de décor à notre roman du jour. Un pays qui a pour moi cet aspect exotique des contes des Mille-et-une nuits bien loin de la réalité contemporaine d'un pays certes en émergence, mais encore marqué par la pauvreté. L'Inde sert donc de décor à notre roman du jour et c'est ce même décalage entre l'Occident et elle qui joue un rôle dans l'histoire, plus que le pays lui-même. En tout cas, c'est bien en Inde, dans le sud du sous-continent, que nous suivons les personnages du roman de Catherine Cusset, "Indigo", qui vient de sortir en poche chez Folio. Un roman tout en introspection, avec des personnages qui évoluent dans des milieux intellectuels sans forcément l'être, avec leurs qualités, mais surtout leurs défauts, et à un moment où ils sont à la croisée des chemins... On est pile-poil dans la phrase de Bernardin de Saint-Pierre.





Une réalisatrice et deux écrivains français sont invités à venir participer à un festival culturel organisé par l'Alliance Française à Trivandrum, capitale de l'Etat du Kerala, à la pointe sud de l'Inde. Nous sommes en décembre 2009, un an plus tôt, Bombay était victime d'attaques terroristes meurtrières et la tension reste vive dans le pays, dans la crainte de nouveaux attentats.

La réalisatrice, c'est Charlotte, qui a réalisé deux films, au succès plus critique que public. Elle vit à New York où elle a fondé une famille. Pour ce séjour en Inde, elle laisse pour la première fois ses deux enfants derrière elle, un crève-coeur. Mais, si elle a accepté cette invitation, c'est parce que, depuis 6 mois, elle ne parvient pas à faire son deuil.

Or, ce pays qu'elle ne connaît pas, si lointain, si différent, si évocateur et pourtant si peu connu, lui rappelle son amie disparue. En acceptant ce voyage, ce séjour en Inde, elle espère pouvoir enfin accepter cette mort et reprendre le cours d'une vie paralysée par la tristesse et une grosse part de culpabilité. Ce n'est pas un pèlerinage qu'elle entreprend, mais un voyage pour comprendre un peu mieux cette amie.

L'écrivain chevronné, c'est Roland, qui a connu le succès aussi bien par ses romans que par ses essais philosophiques. Roland, comment vous dire... A première vue, ce n'est pas le gars le plus sympa qu'on puisse rencontrer. La soixantaine passée, il reste un indécrottable don juan, toujours en train de jouer les jolis coeurs pour séduire (comprenez : coucher avec) les demoiselles qu'il rencontre... Enfin, pour parler franchement, c'est un insupportable goujat.

Pourtant, en Inde, il a emmené sa compagne actuelle, Renata, belle Italienne qui a presque 30 ans de moins que lui. Sa vie sentimentale est marquée par des ruptures, le plus souvent de son fait, mais l'Inde le ramène à ce qui fut, peut-être, l'amour de sa vie. Qui sait, si d'anciennes braises ne pourraient pas repartir ? Mais, c'est une autre nouvelle, inattendue, certainement pas souhaitée, qui va mettre le feu à sa vie...

L'autre écrivain, c'est Raphaël, quadra, décontracté en toutes circonstances, qui a fait parler de lui avec un livre racontant sa jeunesse, terrible, comme il se doit pour faire parler de soi à travers un livre. Les cheveux longs, les jeans, les santiags, il est la coolitude incarnée, l'homme qui a su s'en sortir pour se reconstruire.

Des quatre personnages centraux de ce roman, Raphaël est le seul qui n'a aucun lien direct ou indirect avec l'Inde. Mais, comme les trois autres, lui aussi va avoir droit à son lot de surprises au cours de ce voyage. Et, si l'on découvre tout au long du livre son armure, cette image impeccablement travaillée qui fait son image de marque, rien ne dit qu'il ne sera pas amené à la fendre...

Enfin, il y a Géraldine. C'est elle qui a organisé ce festival culturel pour l'Alliance Française. Voilà quelques années qu'elle est venue vivre à Trivandrum avec l'homme qu'elle a épousé. Un Indien musulman rencontré par hasard en Normandie dont elle est tombée amoureuse. Dix mois plus tôt, ils ont eu un garçon et profitent d'une vie certes modeste, mais heureuse.

Avec le budget plus que restreint dont elle dispose, elle a voulu monter ce festival pour promouvoir la culture française en Inde et les échanges entre les deux pays. Sans doute n'imaginait-elle pas la complexité de sa tâche... Un festival de cinéma qui se déroule au même moment et qui risque d'attirer le public, des contingences matérielles permanentes, des questions d'argent, et... des caprices...

Mais tout cela n'est rien face au bouleversement complètement inattendu qui va se produire et remettre en question son existence. Ou en tout cas, la sortir de sa torpeur, de son train-train. Et, malgré le fiasco annoncé de son festival et les problèmes financiers qui en découleront probablement, lui permettre d'envisager les choses sous un plan plus humain, plus profond.

Dans "Indigo", on suit ces quatre personnages principalement, trois d'entre eux sont au centre des chapitres qui se succèdent. Seul Raphaël, sans doute parce qu'il n'a pas de lien avec l'Inde, bien qu'il soit un des principaux protagonistes, n'a pas droit à ses chapitres. Car, c'est par ricochet que ce voyage va changer sa vie. Ou son image. Ou les deux.

"Indigo", c'est le périple de ces trois Français, arrivant en Inde avec leurs gros souliers, leur attitude de gens importants. Leur manière de se comporter en Français, alors qu'ils sont à l'étranger... C'est vrai qu'à plusieurs reprises, ils sont très agaçants. Un peu largués aussi, dans un pays dont ils maîtrisent mal les us et coutumes. Un peu déphasés par ce changement de latitude et de culture.

Mais, ce sont aussi l'irruption programmée ou brutale de changements dans leurs vies qui vient aussi brouiller les cartes. Petit à petit, ils vont révéler leurs fragilités, leurs doutes, leurs angoisses, loin de l'image froide (ne dit-on pas "papier glacé" ?) que le public peut avoir d'eux. Et surtout, si loin de leurs terrains conquis, ils tombent de leur piédestal.

Leur célébrité, les barrières dont ils s'entourent pour se protéger, leur image publique, ici, n'ont plus cours. Ce sont Charlotte, Roland et Raphaël, individus comme les autres, qui sont là et leurs écarts, qui passeraient sans souci à Paris ou à New York, ici, n'ont l'air d'être que de l'impolitesse, de la vanité et du mauvais caractère.

Bien sûr, ce livre peut paraître à certains comme un énième roman germanopratin, intello, gonflant, gonflé... Oui, et je veux bien reconnaître qu'il possède effectivement certains de ces aspects. Sans doute y a-t-il beaucoup de choses que Catherine Cusset a connues, que ce soit pour l'Inde, pour les écrivains, pour elle-même et les remises en question.

On retrouvait dans un de ses précédents romans, "un brillant avenir" (Goncourt des Lycéens 2008), ce mélange d'inspiration autobiographique et de recherche romanesque, en nous emmenant dans la Roumanie de l'après-guerre. Bien sûr, "Indigo" n'est pas un roman d'aventures épiques, ce n'est pas de la littérature d'imaginaire mais le lecteur aurait tort, je crois, de le classer dans une littérature blanche sans souffle ni âme.

D'abord, parce que l'Inde est là, tout de même, qu'on y voyage. Elle n'est pas qu'un décor, la vie dans l'Etat du Ketala ou à Dehli, ville dans laquelle arrive nos festivaliers au début du roman. On n'est pas dans un road-trip, plus un voyage touristique, mais on partage la découverte de ce pays à travers les yeux des Occidentaux. Et, par exemple, j'ai appris l'existence des filets chinois de Fort-Cochin (je reconnais volontiers que je connais très mal l'Inde...).

De même, si j'ai évoqué la situation tendue et la crainte latente du terrorisme, c'est qu'elle est réelle et qu'elle influe, même discrètement sur le récit. Des contrôles aéroportuaires au début du livre jusqu'aux dernières pages, cela revient à intervalles réguliers. Avec, derrière, les grandes questions religieuses et idéologiques qui touchent l'Inde depuis son indépendance et plus encore avec la partition du Pakistan et les conflits autour du Cachemire. Et l'idée que l'Inde, qui a connu pas mal d'incidents graves cette dernière décennie, puisse souffrir de ces montées de radicalisme.

Bien sûr, ce n'est pas le sujet central du roman, mais c'en est un des éléments non-négligeables, comme les évolutions de la société indienne, qui, petit à petit, se libère du système de castes, même si le chemin reste long avant d'avoir une société plus égalitaire... La place des musulmans dans cette société, leurs positions, leurs regards sur le monde, la méfiance qu'ils inspirent aussi, question d'ailleurs sans doute bien plus occidentale qu'indienne, tout cela est dans "Indigo".

En particulier à travers deux personnages, aux comportements et aux attitudes très différentes, l'un plus ouvert et modéré (si tant est que ce mot ait un sens), l'autre, plus revendicatif, en colère. Ils sont deux des visages d'une communauté qui en comporte certainement bien d'autres, dans un pays où le radicalisme islamiste a fait des dégâts et donc suscité de l'inquiétude...

Un festival culturel n'est pas un havre de paix. On peut le regretter, mais le fait que la culture soit implantée dans la société fait que la société influe sur la culture. On le ressent à Trivandrum, d'ailleurs. Les questions posées dans les tables rondes en sont imprégnées, oubliant parfois l'objet principal de l'événement : le partage entre deux cultures assez éloignées.

Mais on le ressent aussi dans le comportement même des personnages que la culture a nourris, aidés, parfois. Ils s'en sont servi dans leur vie quotidienne comme dans leur vie professionnelle. Mais aussi avant de devenir artiste ou de travailler dans les milieux culturels. En aucun cas, Roland et Raphaël  ne sont des générations spontanées.

Cela donne à Zweig et à Rimbaud, en particulier, mais bien d'autres écrivains, philosophes et artistes une place dans "Indigo". A part Charlotte, prototype de l'artiste qui semble imperméable à tout dans la pratique de son art, n'a pas d'avis, pas de thèse, pas d'influence, ou en tout cas, ne sait pas le verbaliser, les deux autres rivalisent de références, de réflexions représentatives de la pensée occidentale.

Catherine Cusset, fine observatrice des comportements humains, instaure le climat idéal pour une introspection : des personnages loin de chez eux, de leur cadre de vie habituel, de leurs repères sociaux, et confrontés à des questions personnelles qu'il aurait été facile, à la maison, de glisser sous le tapis, comme la poussière, ou d'évacuer en deux temps, trois mouvements.

C'est assez paradoxal, mais les personnages sont en huis-clos dans l'un des plus grands pays du monde ! Et ce huis-clos, il est accentué par ces tensions dont je parlais plus haut, mais aussi par l'inconnu, qui fait qu'on évite de trop sortir des sentiers battus. Charlotte, la plus aventureuse du lot, en fera l'expérience à deux ou trois reprises...

Alors, on réfléchit à soi, à sa vie, à ce qui arrive, ce qui est de son ressort, de ce qui ne l'est pas. Et sans doute, les trois personnages qui vont quitter l'Inde à la fin du festival, reviendront différents, je le crois sincèrement. Quant à Géraldine, de cette expérience si contrastée, qui aurait pu se finir tellement plus mal, elle tirera forcément nombre d'enseignements utiles pour la suite.

Je me demande si "Indigo" n'est pas avant tout un roman sur le karma. Sur les causes et les conséquences de nos actes qui sont le fil dont nous tissons nos existences. Et, puisque nous sommes occidentaux, que l'idée de réincarnation nous semble lointaine, alors, c'est dans la seule existence terrestre qui nous sera jamais donnée que nous ressentirons l'effet de ces causes et de ces conséquences...

Alors, gare à nos actes ! Un mauvais karma nous retombera sur le nez un jour ou l'autre. Les quatre personnages sont à des stades différents de leurs vies, ils se retournent tous sur leur passé et, de cette expérience plus ou moins longue, plus ou moins riche, plus ou moins heureuse, ils vont devoir tirer les informations qui leur serviront à construire leur avenir.

Un avenir serein, souhaitons-leur, car on s'attache (plus ou moins) à ces personnages, dont on comprend que la vie n'a pas toujours été facile et qu'il ne faut pas forcément se fier au premier sentiment qu'ils provoquent en nous. Sérénité, oui... Car, en principe, à la fin du livre, après avoir bardé et bousculé tout le monde, l'orage est passé...

Cet orage qu'en Inde, annonce un ciel de couleur... indigo.

mercredi 12 mars 2014

"L'Afrique est sur la croix. L'Afrique c'est Jésus. Elle meurt pour que le reste de l'humanité vive".

Ne nous excitons pas, ce titre est extrait du roman, et forcément sorti de son contexte pour servir de titre à ce billet. Par ailleurs, s'il est beaucoup question de religion, ou plutôt de religions, au pluriel, ce n'est pas l'unique thématique de notre livre du jour. Et c'est surtout un roman assez drôle et imaginatif dans le style, mettant en scène une belle héroïne. C'est la première fois, avec "Le Christ selon l'Afrique" (en grand format chez Albin Michel), que je lis un roman de Calixthe Beyala, auteure qui attire aussi bien les honneurs (un Grand Prix de l'Académie Française) que les polémiques (accusations de plagiat). Je ne suis qu'un humble lecteur et je me suis bien amusé, tout en réfléchissant. Un cocktail qui me satisfait.





Boréale a une vingtaine d'année et vit dans un quartier pauvre de Douala, au Cameroun. Elle gagne sa vie comme femme de ménage chez Dame Sylvie, une artiste française, venue s'installer en Afrique après le naufrage de son mariage, sans succès : le climat tropical n'a pas soigné la dépression qui la ronge lentement.

Chez Dame Sylvie, Boréale travaille avec une autre femme, plus âgée qu'elle, Mina, qui s'occupe des fourneaux. Mina aussi exubérante et généreuse qu'elle peut-être désagréable avec Boréale. Sans doute une question de jalousie pour sa cadette, plus jeune, plus jolie... Alors, quand ça lui prend, Mina déverse sa rancoeur sur Boréale qui encaisse sans rien dire...

Il faut dire que la famille de la jeune femme ne lui apporte guère de réconfort et que chez Dame Sylvie, c'est pas si mal... La mère de Boréale ne jure que pas sa fille aînée, Olivia, et ne parle à Boréale que pour la dénigrer... On comprend même que son enfance n'a pas été rose, loin de là... Quant à la tante de Boréale, M'am Dorota, elle nourrit de grands projets pour sa nièce...

Mariée à un homme riche, M'am Dorota aimerait devenir mère... Plus exactement, elle voudrait avoir un enfant de son époux, mais ne peut, ou ne veut, le porter. Alors, elle verrait bien Boréale jouer les mères porteuses. Ce à quoi Boréale ne semble pas vraiment disposée... Elle se trouve un peu jeune pour porter un enfant et elle trouve aussi que réduire la femme au simple rôle de mère est quelque peu restrictif...

Car libre, Boréale l'est. Oh, il y a bien eu une relation avec Homotype, mais elle y a mis fin quand elle s'est rendue compte que lui aussi était libre... Pour ne pas dire volage... Aimer, d'accord, mais avec une certaine exclusivité, pense Boréale. Alors, désormais, il leur arrive de se retrouver pour un câlin, et même un peu plus, car Homotype se défend dans ce domaine, mais c'est tout. Il n'a plus aucune chance d'être un jour son homme, foi de Boréale !

Mais Homotype n'est pas qu'un don juan, c'est aussi un garçon étonnant... Ancien étudiant en droit, il est proche du mouvement rastafari et évoque régulièrement les racines africaines, qui plongent dans l'Egypte antique. Considéré comme un artiste ou un hurluberlu, dans le quartier, il du mal à être pris au sérieux alors qu'il défend des positions panafricaines...

Il faut dire que toute cette histoire se déroule dans un Cameroun qui se divise de plus en plus souvent autour des questions religieuses... Le pays est devenu un vrai marché aux croyances où les différentes églises, en particulier les nouvelles églises évangélistes, rivalisent d'astuce et de créativité pour gagner des parts de marché sur la concurrence...

A grand renfort de discours enflammés et de "miracles", de cérémonies spectaculaires et de transes, ces prophètes rallient de plus en plus de fidèles autour de la personne du Christ. Mais quels liens y a-t-il entre Jésus et l'Afrique ? Et entre les autres religions monothéistes, qu'elles soient en perte de vitesse, comme le catholicisme, ou regardées avec crainte et méfiance comme l'Islam ?

En fait, ces poussées religieuses ne sont qu'un symptôme parmi d'autres, selon Homotype, de cette soumission de l'Afrique à l'homme blanc. Quand ce ne sont pas les prophètes, on met en avant la science, comme Doctaire Modeste Nourdjou, le scientifique du quartier, une science qui vient des recherches occidentales alors que, affirme Homotype, l'Afrique a perdu ce savoir qu'elle possédait depuis l'Egypte antique...

Les politiques, alors ? Ils sont bien trop occupés à conserver leur pouvoir et à s'en mettre plein les fouilles... Ces puissants, bien souvent corrompus, s'accommodent volontiers de la situation présente et ne travaillent en rien à l'autonomie et l'indépendance du pays et, au-delà, du continent... N'en déplaise à Madame Foning, cette richissime politicienne, qui n'hésite pas à intervenir dans le quartier, surtout s'il y a des caméras pour la filmer, afin de prêcher la bonne parole du pouvoir en place...

Et l'Afrique n'arrive pas à se débrouiller seul pour régler les problèmes du continent... Le roman évoque la Côte d'Ivoire et la Libye... On pourrait rajouter depuis le Mali et la Centrafrique, d'ailleurs... Là encore, ce sont les Occidentaux qui interviennent pour faire le gros du travail, décident des dirigeants qu'il faut démettre... et de ceux qui restent en place...

Voilà, à différents niveaux, dans quel pays vit Boréale. Et tout ça, c'est un peu le cadet de ses soucis, à la demoiselle. En fait, elle aimerait bien que tous ces oiseaux de mauvaise augure et tous ces empêcheurs de vivre en rond lui lâchent la grappe. Boréale ne se posent aucune de ces questions existentielles, elle a juste envie de s'amuser quand elle en a envie...

Il est beaucoup question d'amour et de sexe, dans "Le Christ selon l'Afrique", mais souvent séparément... Boréale ne cherche pas vraiment le grand amour. Pas sûre qu'elle y croie, d'ailleurs, pas plus qu'à tout le reste. Sans doute n'a-t-elle pas l'existence dont tout le monde rêve, mais elle n'a pas à se plaindre, gagne sa vie, s'amuse, ne pense pas trop au lendemain, dit ce qu'elle a à dire quand il le faut...

Peu importe la réputation, les on-dit, elle s'en fout bien de tout cela, Boréale. Elle ne juge pas, elle attend qu'on fasse pareil à son égard, même si on trouve qu'elle sort des clous ou du chemin qu'on aimerait tracé pour elle... Calixthe Beyala évoque aussi la condition des femmes en Afrique, dans ce roman. Des femmes assignées aux missions maternelles et c'est à peu près tout ; ou bien des prostituées, et là, la montée des idées moralisatrices n'aide pas...

Le tableau a l'air assez sombre, comme cela, et il l'est indubitablement. Pourtant, "Le Christ selon l'Afrique" est une lecture inventive et colorée, qui donne souvent le sourire et même parfois plus. La manière de parler de Boréale, qui est notre narratrice, regorge de trouvailles, de néologismes, d'associations de mots amusantes, d'épisodes hauts en couleurs...

Oui, je me suis franchement amusé au fil de ce récit picaresque qui nous permet de découvrir et d'accompagner un personnage qui a du caractère et qui n'hésite pas à le faire savoir à bon escient. Elle sait ce qu'elle veut, Boréale, et sans doute plus encore, ce qu'elle ne veut pas... Elle trace son propre sillon loin des querelles et des tensions.

J'en ai explicité pas mal, elles sont là, d'abord façon Clochemerle, et puis de plus en plus fort. On n'en est pas encore à des scénarios qui pourraient dégénérer à la façon du Rwanda ou de la Centrafrique, mais la violence n'est jamais très loin... Faut-il pour autant penser que plonger inexorablement dans le chaos est une fatalité pour l'Afrique ?

C'est sans doute un des grands enjeux de ce roman qui, pour critiquer la religion et son influence néfaste sur la société camerounaise, n'en tourne pas moins à la parabole. Je ne vais rien vous dire de la seconde partie du roman, et en particulier de l'événement qui va tout bouleverser pour Boréale, avant tout, mais peut-être plus que cela...

Encore une fois, Boréale va surprendre tout le monde, changer radicalement de cap, mais, même lorsqu'elle accepte certaines concessions, lorsqu'elle revient sur certains de ses choix, elle finit immanquablement par reprendre les rênes de sa vie et mener sa barque seule, contre vents et marées, contre les courants dominants, au milieu des récifs...

"Demain est une incertitude. Oui, une incertitude, pas seulement pour l'homme noir qui s'était éloigné de sa spiritualité originelle mais également pour l'homme blanc qui s'agrippait au pouvoir de la raison et aux biens matériels", nous dit Boréale à la fin du livre. Ce monde a-t-il besoin d'un sauveur, d'un nouveau Christ ?

Ou tout simplement d'une nouvelle génération d'hommes et de femmes africains qui rompent avec les vieilles habitudes pour prendre son destin en main et, dans le même temps, celui du continent. Ce constat, c'est celui que fait Calixthe Beyala dans ce roman, en tout cas, c'est ce que j'y lis, en espérant ne pas me tromper...

Mais la romancière le fait avec un humour féroce et même un certain cynisme. Je ne peux pas trop entrer dans les détails, mais si la question religieuse est directement mise en avant dans le titre du roman, ce n'est évidemment pas un hasard... Et plusieurs aspects de ce dénouement pourraient faire grincer des dents... Moi, je me suis bien amusé de ces retournements de situation et de cette trouvaille finale...

Sans doute cela relève-t-il, pour le moment en tout cas, plus du voeu pieux que du constat d'un mouvement amorcé et destiné à durer... Mais, "Le Christ selon l'Afrique" est plus une fable et une satire qu'un pur roman politique. Son final se veut optimiste et, à défaut de pouvoir suivre plus longtemps Boréale, de la voir encore grandir, s'affirmer et faire ses preuves, on a envie de croiser les doigts pour que ses souhaits prennent corps, pour elle, son pays, son continent...

Avant de clore ce billet, un mot de la bande-son du roman, puisque Calixthe Beyala a cédé à cette nouvelle tendance. Les morceaux, de Francis Bebey à Manu Dibango, de James Brown à Aretha Franklin, de Brassens à Christophe, des Beatles à Tracy Chapman, de Bob Marley à Burning Spear, pour vous mettre des fourmis dans les jambes, forment un play-list métissée et équilibrée entre sons noirs et musiques plus occidentalisées.

Il y a de quoi faire et, à l'image de ce que fit Alain Resnais dans "On connaît la chanson", chacun de ses titres a été choisi pour correspondre à une humeur et une situation, quotidienne ou plus inattendue. La musique, les musiques, même, sont au coeur de ce livre qui, malgré un contexte qui ne prête pas forcément à rire, malgré un constat qui pourrait sombrer dans un profond pessimisme, respire la joie de vivre.

Et cela aussi fait beaucoup pour qu'on passe un bon moment en compagnie de Boréale.

mardi 11 mars 2014

"Le sport va chercher la peur pour la dominer, la fatigue pour en triompher, la difficulté pour la vaincre" (Pierre de Coubertin).

Je suis dans une période très sportive, ces jours-ci... Euh, sportif de canapé, n'exagérons pas, même si j'aime le sport, je ne suis pas le plus grand pratiquant. Mais voilà une troisième lecture consécutive consacrée au sport et, une fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'un recueil de nouvelles. J'ai peu l'habitude d'en lire et je suis bien embarrassé pour en parler, j'espère que vous adhérerez à ma façon de faire... Des nouvelles qui ont donc pour toile de fond le sport, ou, plus exactement, les sportifs. Car, on a beau être sportif, on n'en est pas moins homme, ou femme. Et puis, en lisant "le Saut de Malmö", que Folio publie dans sa collection de livres à deux euros, j'ai pu découvrir le style d'un auteur dont on a beaucoup parlé à l'automne dernier : Tristan Garcia, dont le roman, Faber, a été remarqué... Le thème de ces nouvelles est évidemment plus léger, mais ces textes nous parlent aussi du monde dans lequel évoluent ces athlètes...





Petite précision, ces nouvelles sont extraites d'un recueil paru chez Gallimard et intitulé "En l'absence de classement final". 9 des nouvelles de ce recueil ont été rassemblés dans cette édition Folio, pour 120 pages. Je vous propose un tour d'horizon individuel de ces textes, 5 pages pour le plus court, 25 pour le plus long, avant d'en tirer quelques réflexions globales...


Le livre s'ouvre avec la nouvelle qui lui donne son titre, "le saut de Malmö". Le narrateur est un sauteur en longueur. Cinq années plus tôt, il a établi son record personnel, à Malmö, 8,03m, une performance plus qu'honorable. Mais notre sauteur doute. Plus jamais il n'a retrouvé les sensations de ce jour-là, plus jamais, surtout, il n'a approché cette marque...

Sensations... Ceux qui regardent des retransmissions sportives à la télé entendent souvent ce mot... Ici, on a l'impression que le facétieux Tristan Garcia a pris ces journalistes, parfois portés à la répétition et au cliché, à la lettre et raconte ces fameuses sensations... pour montrer qu'elles peuvent être exécrables, sans pour autant altérer la performance, au contraire.

Mais, si le sauteur recherche ces sensations connues cinq années plus tôt, c'est aussi pour souligner la fugacité de cette performance... Pour un athlète comme le narrateur, cela passe si vite, un saut. Une demi-seconde qui a donné du sens à la carrière de ce garçon qui ne sera jamais une star, un collectionneur de médailles. Une demi-seconde, et qu'en garde-t-il ?

Après l'athlétisme, le vélo. Pour une nouvelle complètement déjantée, la plus drôle et la plus burlesque du recueil : "Cycles". Cesar Leon, coureur espagnol, revient à la compétition après une suspension pour dopage. Il a été embauché par une équipe où la répression massive n'effraye pas et où l'on continue à user de substances prohiber pour améliorer les performances (et ce n'est pas la seule équipe à le faire)...

Alors, le repenti replonge, pour le bien de l'équipe, pour obtenir les meilleurs résultats possibles et décrocher une invitation pour le prochain Tour de France. Mais Cesar et son équipe se savent surveillés. Et s'ils se font prendre, les sanctions seront terribles. Commence alors un hilarant jeu de cache-cache aux conséquences aussi délirantes qu'inattendues...

Tristan Garcia choisit la dérision, la raillerie pour traiter de la question du dopage. Il fait de son coureur, le pauvre Cesar, un garçon obéissant, pas du tout dopé à l'insu de son plein gré, mais qui va payer l'incompétence crasse de son équipe de bras cassés... Cette nouvelle pose la question de la morale dans le sport et c'est, eh oui, le cyclisme qui trinque... Injuste ? Peut-être, mais j'ai beaucoup ri aux mésaventures de Cesar Leon, dont le nom mériterait d'être tracé en grandes lettres blanches sur le bitume des étapes du Tour !

C'est de saison, parlons ski, avec la troisième nouvelle, "Combiné". Le combiné, c'est une épreive qui comporte deux courses, une descente, qui convient aux skieurs les plus rapides, et un slalom, discipline plus techniques qui profite à un autre genre de concurrent. Les meilleurs de chaque discipline prise individuellement ne sont pas certains d'y briller, à moins de réaliser une grosse performance dans une course où ils ne sont pas à l'aise naturellement.

Là encore, ce n'est pas vraiment un champion qui est au centre de ce texte. Le narrateur est bien un sportif de haut niveau, mais il n'est jamais le meilleur, même s'il est loin d'être le pire... Un polyvalent, conscient de ses limites, mais aussi de ses capacités... Un simple concurrent au milieu des autres, au palmarès réduit, qui espère saisir sa chance le jour où, peut-être, elle se présentera...

Cette nouvelle est l'illustration du fameux adage de Pierre de Coubertin, "l'important, c'est de participer". Une illustration par l'exemple de cette phrase célébrissime, un hommage à tous ces sportifs de haut niveau qui font le nombre, restent toujours anonymes mais qui n'en sont pas moins méritants que les grandes stars de leurs sport. Cette nouvelle, et ce n'est pas moi qui le dit, c'est une ode à la "médiocrité brillante" (quel bel oxymore !)...

Retour au stade d'athlétisme, mais sur la piste, cette fois, avec un "3000 mètres steeple martyre"... La première des nouvelles de ce recueil a évoquer ouvertement une question politique qui sort du cadre du sport. Mais, comme pour le dopage, Garcia choisit de se rire de cette douloureuse question de l'intrusion dans le sport de questions d'actualité difficiles...

Lakhdar Mamane est un concurrent algérien qui participe au 3000 mètres steeple, une course où il faut sauter des barrières mais aussi la fameuse rivière, à passer à chaque tour... Et, manifestement, Mamane a été pris en grippe par ses concurrents qui lui font passer un sale quart d'heure, tout en courant et sautant...

On assiste non plus à une course d'obstacles, mais à un parcours du combattant, bien loin du fair-play qui devrait présider à toute compétition digne de ce nom... Le lecteur assiste, sidéré, et euh... ricanant, aussi, parce que c'est quand même assez drôle, à cette course pas ordinaire, dans une ambiance de corrida...

Mais qu'a donc fait cet athlète pour mériter un tel traitement ? D'autant que Mamane semble indifférent au traitement de choc qu'on lui inflige (les pointes, sous les chaussures d'athlétisme, croyez-moi, ça fait plus que picoter ! Et il prend quelques gamelles, ouille !), souriant même une fois la ligne d'arrivée franchie...

Je n'en dis pas plus, c'est une nouvelle à chute, mais le parallèle établi par Garcia est à la fois d'une grande pertinence et très bien amené. Il y a, dans cette course folle, quelque chose d'un sketch des Monty Python, avec une conclusion bien plus sombre que ce à quoi on pouvait s'attendre... Et le ricanement initial se fige...

Eh oui, sous le sportif, il y a un homme. Et voilà que parfois, ses instincts les plus profonds remontent en pleine compétition, que l'inné déborde l'acquis et que l'animal prend le dessus sur le champion. C'est la thématique centrale de "L'ombre pour la proie", nouvelle qui a pour cadre une épreuve de biathlon, qui allie le ski et le tir à la carabine...

C'est la plus courte du livre, mais pas la moins intéressante. On n'est pas du tout dans le registre drôle évoqué précédemment, non, on serait presque dans un thriller psychologique, avec, ne le négligeons pas, un soupçon d'ironie, quand même... Une prise de conscience d'un état d'asservissement et une brusque volonté de retrouver la liberté des origines, loin des carcans sociaux et des réglementations étouffantes...

"La libéro de Cuba" s'intéresse à une joueuse de volley-ball. Oh, ça y est, j'entends les adulescents de service s'écrier : "Jeanne et Serge" ! Non, rien à voir avec un dessin animé japonais, pas de ballon aux formes étranges, d'yeux en soucoupes et d'amourettes sportives... Euh, ah si, une amourette, il y a, c'est même le coeur de l'affaire...

Sauf que c'est un amour impossible, interdit... Parce que cette jeune femme, qui a commencé à jouer au volley par amour, aime les femmes... Et, quand on est joueuse de l'équipe nationale cubaine, une telle orientation peut poser problème, voire remettre en question toute une carrière, toute une vie, même...

Présentée comme ça, je risque de vous donner une fausse idée du contenu de cette nouvelle. Bien sûr, elle pose la question de l'homosexualité dans le sport et de la difficulté à être accepté lorsque cela se sait. Mais, il y a autre chose, dont je ne peux parler, on est encore dans une nouvelle à chute. Et cet autre chose, c'est de la géopolitique, eh oui !

Tristan Garcia nous rappelle à quel point les sports collectifs ont souvent donner lieu à des rencontres au cours desquels les sportifs se font soldats et règlent sur un terrain transformé en champ de bataille, les comptes de leur Nations respectives, aux visions politiques diamétralement opposées... Mais, ici, c'est encore autre chose, et c'est avec un certain cynisme que Garcia dénonce l'instrumentalisation que n'hésitent pas à faire les puissants de ce monde du sport de haut niveau...

Retour à l'absurde et au délire avec "Courant de court-circuit". Fans de sports automobiles, cette nouvelle est pour vous ! Son personnage central est un pilote chevronné, champion de Formule 1 sans pour autant être considéré comme le meilleur pilote de sa génération, au contraire... Face à lui, Prost, Mansell et ce jeune brésilien, Ayrton Senna, ont bien meilleure presse.

Et puis, c'est le burn-out... Lui, le froid finlandais au bouillant caractère, craque en pleine course, et de façon fort spectaculaire. Fin de carrière ? Non, reconversion dans le rallye-raid. A lui, les dunes du Dakar ! De quoi redorer un blason terni par ses frasques... Mais voilà, Joonas a toujours des états d'âme et, dans le désert du Ténéré, ce n'est pas franchement recommandé...

La pression, la fameuse pression ! Celle que le champion indestructible gère sans broncher, mais celle qui peut détruire ou inhiber le sportif plus fragile... Joonas est un oiseau rare dans son monde, taiseux, obsesssionnel, mystérieux... Bizarre, quoi ! Et il n'a pas fini de surprendre les observateurs et ses concurrents... Mais, sous l'apparence solide made in Finland, la carapace est pleine de micro-fissures...

Avec "Prunelles brillantes et dents nacrées", Garcia revient aux liens indissociables entre politiques et sport. Et, même si l'on parle de tennis de table, rien à voir avec "la diplomatie du ping-pong", chère à Nixon. En revanche, la Chine et son histoire sont au coeur de cette nouvelle qui met en scène Zhu Peng, un talentueux pongiste d'origine chinoise mais de nationalité belge...

On connaît le refrain : toutes les Nations européennes ont naturalisé des pongistes chinois qui n'avaient pu faire leur trou dans leur pays natal et à qui on donne l'occasion de montrer leurs talents sous d'autres couleurs... Eh bien, en fait, pas du tout. C'est tout autre chose. Sans doute, pour moi, la nouvelle la plus touchante du recueil, tant dans le développement du récit que dans sa conclusion.

Garcia y dénonce les folies de la Chine communiste, qui n'en a plus que le nom, depuis l'avènement de Mao jusqu'à nos jours, et plus particulièrement, ces JO de Pékin si critiqués, qui doivent se tenir dans un avenir proche. Zhu Peng est un exilé, un déraciné et l'on comprend au fil des pages, comment on en est arrivé là... Et l'on se dit que, dans la vie, il y a décidément bien plus important que le sport...

Enfin, "Toute l'histoire humaine s'avance vers un seul et unique but" parle du sport le plus populaire au monde, n'en déplaise aux grincheux : le football. Une finale de coupe d'Europe oppose, à Glasgow, deux équipes mythiques, le Bayern de Munich et l'Ajax d'Amsterdam... Et la minute décisive est la 71ème...

A partir de la description du seul but de la partie, à l'issue d'une magnifique action collective, et de la composition très métissée des deux équipes, Garcia crée l'allégorie d'un monde idéal où chaque individu, quelles que soient sa nationalité, ses origines, sa couleur de peau, sa religion, avance ensemble pour atteindre un but suprême...

Le buteur n'est pas la plus grande star de son équipe mais il réussit le geste parfait au moment idéal pour un moment de bonheur intense et de libération. Un moment qui s'éteindra vite avant que le monde, suspendu à ce ballon qui tourne et se fiche dans des filets, ne reprenne sa course, bien moins parfaite que ces quelques secondes au cours desquels le ballon a traversé le terrain...


A chaque nouvelle, son sport, sa situation, son narrateur, son ton, aussi. Mais, au final, une même impression : ne jamais oublier l'être humain qui se trouve sous la tenue de sportif de haut niveau. J'ai choisi de lire ce recueil de nouvelles juste après le roman que Lola Lafon vient de consacrer à Nadia Comaneci, et l'impression est toute autre...

Quand la gymnaste roumaine semble enfermée à triple tour dans sa personnalité de championne au point qu'on ne voit rien de la femme qu'elle est, ici, en choisissant des sportifs de haut niveau, mais pas les plus grands champions de leur sport, Garcia met en évidence leurs failles, leurs faiblesses... Leur humanité.

Mais il montre aussi que jamais le sport n'est coupé du monde qui l'entoure, que les compétitions ne se déroulent jamais dans une bulle hermétique. Tout vient influer sur les sportifs et leurs performances, des détails les plus insignifiants de leur existence individuelle, jusqu'aux décisions qui les dépassent, des plus grands dirigeants de ce monde, en passant par l'expression d'idéaux personnels...

Quoi qu'il en soit, qu'ils soient des vainqueurs ou des losers, des champions appelés à un destin glorieux ou condamnés à rester anonymes toute leur carrière, tous ces sportifs mis en scène par Tristan Garcia ont une volonté commune, qui fait qu'ils sont effectivement des sportifs, imparfaits, mais véritables : le dépassement de soi. Pour le meilleur et, parfois, pour le pire.

lundi 10 mars 2014

"On peut... être prisonnière en étant apparemment libre..."

Qui peut se vanter d'avoir un jour, si ce n'est atteint, juste frôlé la perfection ? Et est-ce pour cela un gage de bonheur ? Ce ne sont pas les seuls thèmes de notre roman du jour, mais je dois dire que j'ai ressenti tout au long de cette lecture de la compassion pour son personnage central. Je me pose aussi pas mal de questions sur elle, qui restent sans réponse, mais la jeunesse de ce personnage a eu lieu dans un tel contexte qu'on peut aussi comprendre ses réticences à parler d'elle... Avec "la petite communiste qui ne souriait jamais" (chez Actes Sud), Lola Lafon n'écrit pas la biographie romanesque de Nadia Comaneci, mais elle esquisse le mythe d'une fée immortelle qui a flirté avec la déchéance... La légende d'une jeune femme incroyablement douée qui incarne malgré elle l'un des régimes politiques les plus délirants et sinistres que l'Europe contemporaine ait porté...





Un jour de juillet 1976, le monde entier découvre ébahi la Grâce. Oui, je mets une majuscule au mot Grâce. Une minuscule demoiselle d'à peine 14 ans vient de réaliser ce qui n'avait jamais été là : obtenir un 10, la note maximale, dans une épreuve de gymnastique olympique. Et d'autres notes parfaites vont suivre.

Nadia Comaneci, jeune Roumaine inconnue du grand public, mais pas du petit monde de la gymnastique, car elle avait déjà eu l'occasion de marquer les esprits depuis 2 ans, vient de faire une entrée fracassante au Panthéon des sportifs capables de faire rêver le monde entier, les petits comme les grands. Un moment où le temps suspend son vol...

Presque 40 après ces minutes mémorables, éternelles, Lola Lafon se demande qui est cette fée, cet elfe, les deux mots reviennent plusieurs fois, qui a enchanté l'Olympiade. Qui elle est, comment elle est devenue cette gymnaste d'exception et comment est-elle redescendue de son Olympe, une inaccessible étoile accrochée autour du cou...

Et la romancière française va particulièrement se concentrer sur une vingtaine d'années, de 1968, quand elle va commencer la gymnastique, jusqu'à la chute du régime Ceaucescu, au cours de cette révolution d'une grande violences. D'autres images qui ont, elles aussi, et dans un genre complètement différent, marqué durablement les esprits.

Mais, d'abord, ce roman est l'histoire d'une révolution dans un des sports majeurs de l'olympisme. Quand Bela Karolyi et son épouse Marta ouvrent une école de gymnastique à Onesti, en Moldavie roumaine, complètement à l'est de la Roumanie, ils ne connaissent quasiment rien à ce sport. Mais, ils vont mettre en place des méthodes d'entraînement et de préparation insolites, complètement originaux et bâtir une équipe incroyable en brisant tous les codes en vigueur...

Ca ne rigole pas, chez Bela K. ! Des journées quasiment militaire, des régimes alimentaires extrêmement stricts, des cadences folles, des chorégraphies de plus en plus audacieuses, mais aussi plus risquées, avec des figures considérées comme dangereuses, des exercices répétés jusqu'à la nausée ou l'épuisement, des bobos partout...

Mais, la plus grande révolution que va imposer Bela K., c'est la physionomie des gymnastes. Jusque-là, les grandes championnes la tchécoslovaque Vera Caslavska ou la russe Olga Korbut, était des jeunes femmes, grandes, formées, sorties de l'enfance. Les jeunes élèves de Bela et Marta Karolyi sont plus jeunes en âge, mais sont des puces ! Des petites filles, pas des jeunes femmes...

Reste que tout cela serait sans doute demeuré anecdotique sans une demoiselle extraordinaire, une fillette qui a ce truc inexplicable qui fait les champions hors norme. Le hasard veut que Nadia Comaneci soit née justement à Onesti en 1961 et que Bela la repère dans la dernière classe qu'il visite. Réalité ou première pierre de la légende ? Allez savoir...

Ensemble, Bela et Nadia vont porter l'équipe de Roumanie au sommet de la gymnastique. Non seulement la Roumanie n'avait jamais brillé dans cette discipline jusque-là, mais Nadia et ses jeunes copines vont mettre à terre l'équipe soviétique, dominatrice et archi-favorite pour les JO de Montréal. Un séisme qui ébranle aussi le bloc soviétique et le monde entier, en pleine guerre froide.

La gamine étonne par son absence d'émotion et ses quelques mots où elle évoque sa mission... Il n'en faut pas plus pour créer l'image d'un pur produit du communisme, une espèce d'automate, comme ceux qu'on fabriquait au XVIIIème siècle et qui sidéraient ceux qui les voyaient se mouvoir, et même jouer aux échecs...

Mais la déferlante Nadia ne va pas s'arrêter : en Occident, on la prend pour modèle, les petites filles rêvent de devenir gymnastes, de devenir comme elle ; en Roumanie, elle est citée en exemple pour avoir mis à mal le grand voisin soviétique. Ceaucesu, le Conducator, turbulent dirigeant de la Roumanie, va alors en faire l'icone de sa Nation, l'incarnation de la fierté nationale... Du moins, jusqu'à ce que son image ne vienne pas lui faire de l'ombre...

Ces deux décennies peuvent être coupées en deux parties, les années 70, celles de la gloire sportive, des victoires mémorables, des triomphes ; et les années 80, celles de l'instrumentalisation, de la transformation en symbole vivant du régime Ceaucesu qui ne cesse de se durcir, de la relation avec le fils du Conducator, amour véritable ou "idylle forcée", comme on peut le lire parfois... Mais aussi, les années d'une certaine disgrâce, jusqu'à la fuite, quelques jours avant que n'éclate la révolution dans le pays.

Entre les deux, une métamorphose. La fée est devenue femme. On ne voit plus la petite fille qui a ébloui le monde à Montréal. Elle-même, comme ses consoeurs gymnastes, évoquent cette Maladie, comprenez la puberté... Mais c'est surtout sa récupération par le régime, tandis que Bela, aussi peu commode avec le pouvoir qu'il est intransigeant avec ses gymnastes, se voit mettre sans cesse des bâtons dans les roues...

En cela, la trajectoire de Nadia C., comme l'appelle parfois la narratrice, épouse parfaitement l'histoire de son pays. Dans les années 60-70, Ceaucescu a la cote en Europe, on le croit capable de s'opposer à Moscou, le grand Satan... Dans les années 80, tout se dégrade et ce que l'Europe va découvrir à la chute de Nicolai et de sa femme Elena va faire déchanter tout le monde. Une horreur, un régime qui a perdu la raison et pousse son peuple au désastre tout en renforçant le culte de la personnalité du Conducator...

Mais, tout cela, c'est l'image publique de Nadia C. Lola Lafon, en tout cas sa narratrice, aimerait bien savoir qui est Nadia, la Nadia de tous les jours, celle qui n'est ni une championne, ni l'emblème de la réussite à la roumaine. Et pour cela, quoi de mieux que de s'adresser directement à l'intéressée, pour qu'elle se raconte ?

A intervalles réguliers, surtout dans la première partie du livre, beaucoup moins dans la seconde, la narratrice livre en aparté, signalé par des passages en italique, sa correspondances et ses discussions avec Nadia C. en personne. Précision, c'est bien la narratrice qui dialogue avec la gymnaste, pas Lola Lafon, qui précise en entrée du roman que ces conversations sont imaginaires.

Mais, au-delà de cet aspect, c'est le teneur des propos de Nadia qui frappe. Elle se livre peu, reste évasive, contredit la narratrice, lui reproche de trop se documenter, se braque, lui raccroche au nez, boude pendant des semaines... Au final, on n'en sait pas plus. Pire, une aura de mystère, voire de mensonge, commence à l'entourer...

Et si la ravissante gamine qui ensorcelait les spectateurs en Mondovision était devenue une sorcière qui avait trouvé son compte dans la dictature roumaine, au point d'en faire la promotion non sous la contrainte, mais de bon coeur ? Le roman de Lola Lafon n'est pas un texte à charge, mais certains épisodes de sa vie, selon qu'on écoute les uns et les autres, y compris Bela K., sont troublants. Et son évasion n'est pas la moindre de ces situations... disons, bizarres...

La phrase de titre de ce billet est extraite de ces discussions retranscrites en italique, points de suspension compris. La liberté... Nadia C. a-t-elle jamais été libre, elle qui, depuis son entrée dans l'école de Bela et Marta, a été soumise à un rythme de vie réglé comme du papier à musique par d'autres qu'elle, elle qui est devenu un jouet du régime, apparaissant à la demande, elle qui a multiplié les démonstrations triées sur le volet une fois sa carrière terminée pour sans cesse refaire vivre le mythe, elle qui, enfin, a été interdite de quitter la Roumanie et recluse quelque part ?

Et même la Nadia C. actuelle, celle qui discute avec la narratrice, mais sur laquelle on ne sait rien (oh, on trouve des détails sur sa vie d'aujourd'hui sur la toile, mais rien n'est évoqué dans le livre) est-elle libre ? N'est-elle pas toujours prisonnière de cette enfant en justaucorps blanc défiant l'espace, réalisant figure et arabesques avec une facilité déconcertante ? Ce que je viens d'écrire pourrait le laisser croire, Nadia C. n'existe plus après la chute de ce régime qui l'a portée comme elle l'a porté...

Ne s'emprisonne-t-elle pas elle-même dans ce passé glorieux, pas les événements concrets, mais la légende dont elle est devenue le personnage principal ? Enfermée à jamais dans ce corps minuscule et incroyablement souple et agile... J'ai été frappé, que ce soit aux cours des discussion avec la narratrice que dans le corps du récit, par l'absence d'émotions chez cette demoiselle...

A un seul moment, lors d'une compétition, alors qu'elle est blessée à un bras, mal soignée, elle souffre et laisse paraître cette souffrance. Mais, pour le bien de l'équipe, elle concourt quand même, sans rechigner, forçant encore un peu plus l'admiration. Mais d'émotions réelles, de souvenirs de joies, de peines, de tout ce qui fait la personnalité de n'importe quelle petite fille.. rien...

Nadia C. m'est apparue hiératique, un profil de médaille, comme sur la couverture du livre, impassible... Les rares fois où elle évoquent son enfance, c'est pour enjoindre la narratrice de ne pas noircir le tableau lorsqu'elle décrit la Roumanie, pour lui dire que c'était un pays joyeux, coloré, heureux, une vraie carte postale...

La Nadia C. du livre de Lola Lafon est un décor de théâtre, une comédienne en costume qui ne s'en sépare jamais, au point de ne jamais parler d'elle mais de Nadia C., gymnaste mythique aux 5 titres olympiques, celle qui a obtenu dans de fois la note parfaite, celle qui apparaît sur les photos, les vidéos... Désincarnée...

Plus on avance, plus les zones d'ombre s'épaississent autour de Nadia C. et elle ne fait rien pour les dissiper, au contraire... "Vous m'obligez sans cesse à juger. Je refuse d'être la juge de quelqu'un d'autre !", s'insurge-t-elle lors d'une conversation... Et si c'était une autre clé ? Sans cesse poussée à la perfection, parfois impossible à atteindre en raison des "petits arrangements" entre juges, justement, sans cesse jugée par Bela, par Ceaucescu, père, mère, fils, par les médias du monde entier, par les opinions publiques, roumaines et étrangères, elle souffre de devoir toujours être la fée de Mintréal et de décevoir, parce qu'elle a grandi, vieilli...

Alors, non, elle ne dira pas que la vie en Roumanie était dure, horrible, que le régime était ignoble, que les Ceaucescu l'ont utilisée tout en la maltraitant, la méprisant... Pas plus qu'elle ne concédera ses éventuelles erreurs, sa complicité (tacite ou volontaire) avec le régime honni... Jusqu'à cette fuite dont le récit sonne faux de A à Z...

Qui est Nadia C. ? Une image... Mais quel être humain ? Aucune idée... Elle est impossible à comprendre, à cernée, comme si la culture du secret inculquée sous la Roumanie des Ceaucescu, quand n'importe qui pouvait appartenir à la Securitate, la police politique du régime, ou vous dénoncer, était devenue la seule règle de vie qui vaille, immuable...

"Ne me cherchez pas, je suis nulle part", finit-elle par lâcher, en citant un tract d'opposants roumains... Rien de plus à ajouter, on ne saura rien d'autre sur elle. Lola Lafon, qui a grandi dans plusieurs pays du bloc de l'est, dont la Roumanie, parvient à retracer ce destin mythifié en racontant la Roumanie de cette époque. Et le contraste est saisissant, tout comme les enjeux politiques puissants que le sport recèle en cette époque. Tant entre blocs, qu'entre l'URSS et ses satellites...

Elle saisit toutes les ambiguïtés d'une époque traversé par un pays où tout n'est que toc, décors de théâtre et comédie parfois burlesque... Le parallèle entre le personnage que semble jouer ad aeternam Nadia C. et ce pays de carnaval permanent est remarquablement bien rendu. The show must go on, et même les Ceausescu morts, presque devant les caméras, il continue...

Mais, "la petite communiste qui ne souriait jamais" nous rappelle aussi qu'il est facile de juger ces régimes totalitaires qui nous font plisser le nez de dégoût quand on en comprend officiellement l'ampleur, et que nos sociétés occidentales exemplaires sont loin, elles aussi d'être exemptes de reproches...

Pour tout dire, à plusieurs reprises, à travers les mots de Nadia C., Lola Lafon met en évidence des comportements identiques en France, aux Etats-Unis ou au Canada, en tout cas dans le fond. La seule différence, c'est la forme et la manière insidieuse dont ça se passe. Un exemple ? Pourquoi sommes-nous effarés de l'espionnage d'Etat qui consiste à toujours savoir ce que fait un citoyen et où il se trouve, alors que nous avons des smartphones et que nous racontons de nous-mêmes nos vies sur Facebook ?

"La petite communiste qui ne souriait jamais" montre l'universalité du sport quand une performance transcende tous les clivages. Mais, dans le même temps, elle dénonce aussi son instrumentalisation et la starification de jeunes gens dont la vie se résume à des entraînements acharnés et des compétitions sans pitié... Et, même si Nadia C. s'en défend, on a volé l'enfance de cette demoiselle, qui restera à jamais la petite fée en justaucorps blanc de Montréal 1976.


vendredi 7 mars 2014

"Les milliardaires incarnaient, pour l'humanité, l'avant-garde du combat contre la mort..."

Voilà peu, j'ai entendu prononcer pour le première fois ce mot étrange : transhumanisme. Et puis, dans le même temps, sort en poche un roman que j'avais hésité à lire à sa sortie en grand format à l'automne 2012 et qui évoque justement ce sujet. Pas seulement, mais c'est son apothéose. J'avais, je ne vais pas le nier, un peu peur d'attaquer "la théorie de l'information", d'Aurélien Bellanger (disponible chez Folio). Mais je me suis lancé et je l'ai lu finalement avec énormément de plaisir malgré sa complexité, certains de ses passages parlant de sciences, de techniques, de philosophie, de manière assez pointue. Malgré cela, ou même à cause de cela, aussi, soyons fou, je me suis laissé emporter, parce qu'au coeur de tout cela, il y a un destin, un destin extraordinaire, une success story parfois chaotique qui épouse son époque, en profite mais l'influence, également...





Pascale Ertanger est né à Vélizy, dans les années 60, petit-fils d'un ingénieur et fils d'un technicien de chez Alcatel. Adolescent, Pascal a tout de ce qu'on appellerait aujourd'hui un geek. Et sa passion dévorante pour l'informatique, qui commence à entrer des les maisons, va le pousser à apprendre à coder, à échanger avec des amis collégiens au sein d'un club informatique, à contacter des revues spécialisées...

On est au début des années 80 et la France est en pointe dans un domaine qu'on appelle, selon le mot attribué à Alain Minc, "télématique", activité que va incarner le Minitel, grande fierté française. Embauché pour travailler sur des messageries, Pascal va se montrer particulièrement habile et efficace, devenant millionnaire pour ses 20 ans.

Ah, oui, petite précision : le filon qui a tant enrichi Pascal, ce sont les messageries roses, ces sites où des conversations à caractère érotique (voire plus, si affinités...) se tenaient, souvent nuitamment. Ces sites dont les affiches ornaient un grand nombre de murs, dans ces années-là. Une incroyable machine à faire du fric reposant sur les fantasmes et les frustrations des usagers du Minitel.

Contrairement aux plus célèbres messageries de ce genre (qui ne se souvient pas du 3615 ULLA ?), celle pour lesquelles travaillait Pascal Ertanger n'étais pas adossée à un grand groupe industriel ou médiatique. Pour lancer son affaire, Pascal a eu recours à des financements pas très avouables, avec l'aide de personnages pas toujours recommandables.

Mais, la télématique et l'explosion des messageries roses seront la pierre angulaire de l'empire que va bientôt fonder Pasal Ertanger. Lui qui a su monter dans le bon wagon va maintenant montrer tout son talent pour sentir les changements arriver, voire pour les provoquer. Lorsque la télématique va afficher toutes ses faiblesses intrinsèques et que la déferlante internet va s'annoncer...

De vagues en innovations, de trouvailles en recherches théoriques et pratiques, d'investissements avisés en coups marketing, Pascal Ertanger va peu à peu asseoir sa position au sein d'un groupe de jeunes grands patrons plus que prometteurs, surfant, c'est le cas de le dire, sur des innovations technologiques majeures.

Et c'est là que je vais digresser. Ou plutôt, parler de la construction du roman, qui comporte 3 parties : le Minitel et internet, que j'ai déjà évoqué, et une dernière, le 2.0. Chacune de ces parties se composent de chapitres qui alternent, le récit de la vie et de la carrière d'Ertanger mises en perspective avec la relation des évolutions technologiques dans lesquelles elles s'inscrivent.

Et puis, de courts chapitres en italique, portant des mentions qui évoluent : "steampunk", pour la partie "Minitel", "cyberpunk", pour la partie "Internet" et enfin "biopunk" pour la partie "2.0". Des chapitres qui nous plongent dans des théories scientifiques complexes, dont on voit se dessiner la logique au fil des pages, mais dont on ne comprend l'origine que bien plus loin dans le livre.

Pour faire simple, la première grande révolution industrielle, celle qui s'est déroulée au XIXème siècle, reposait sur la maîtrise de la vapeur et de l'énergie qui s'en dégage. Mais cette révolution est aussi à l'origine de l'émergence du capitalisme, un capitalisme dominant qui va imposer son modèle à l'économie, mais également à la politique.

Et si, au tournant du millénaire, l'information avait remplacé la vapeur, pour servir de source d'énergie, et donc de base à une nouvelle révolution industrielle capable de produire de nouvelles formes de richesses, une révolution tertiaire qui ferait entrer les sociétés, le capitalisme et même l'être humain dans une nouvelle ère ?

Pascal Ertanger va devenir une des figures de proue de cette révolution qui a des airs d'évolution, aussi. "L'homme qui réinvente le capitalisme français", selon la une de Challenge(s). L'ascension de Pascal ne sera pas toujours aussi fulgurante, ni rectiligne, elle va connaître des hauts et des bas, Ertanger va changer au fur et à mesure des années qui passent, des décennies, même, prenant des airs de vieux sage retiré dans sa Tour d'Ivoire, loin des contingences bassement matérielles qui freinent tout projet, toute créativité, toute ambition...

Et l'ambition de Pascal Ertanger semble... sans limite. Le nerf de la guerre (économique, mais plus encore), c'est donc l'information, qu'il va falloir déjà définir, ce qui, en soit, n'est pas une mince affaire. Au coeur de tout cela, il y a les travaux de Claude Shannon, je ne développe pas, ce n'est pas simple à résumer et tout est dans le livre de Bellanger. Mais Ertanger ira encore bien au-delà de tout ça.

Qui contrôle l'information, qui la maîtrise, pourra alors tout contrôler, dans un univers entièrement régi par des lois physiques et mathématiques. Tout contrôler, mais aussi tout répliquer, rendre l'humain pas seulement éternel, mais indestructible. Un humain qui se fondrait avec la machine, et réciproquement, pour vaincre la peur de toujours, celle de la mort. Et, plus encore, abolir le temps...

Pardonnez-moi, si vous qui me lisez et connaissez bien ces sujets, me trouvez imprécis ou un peu rapide. Je ne suis ni scientifique, ni philosophe, je me suis débattu avec pas mal de concepts qui me dépassent un peu, je dois le dire, ce qui ne m'a pas empêché d'apprécier cette histoire et son fascinant dénouement. Il ne s'agit pas ici de parler uniquement de la question du transhumanisme ou de savoir si c'est bien ou mal, mais de parler du roman d'Aurélien Bellanger. D'où, parfois, quelques tournures qui peuvent vous sembler être des raccourcis.

A elle seule, l'épopée de Pascal Ertanger vaut le coup d'oeil, tout comme l'évocation de ces 30 dernières années, période dans laquelle s'inscrit, s'imbrique, même ce destin si particulier. On voit les choses se faire, se mettre en place, évoluer, être remises en cause ou, au contraire, boostées. On voit le modèle économique français violemment remis en cause par de jeunes patrons nommés Thierry Breton ou Jean-Marie Messier et leurs fortunes (dans tous les sens du terme) diverses. On voit l'avènement d'un capitalisme français qui se détache de l'Etat, qui va même jusqu'à remettre en cause le rôle économique de celui-ci...

A ce titre, la lutte féroce de Pascal Ertanger contre France Télécom dans les années 90 est tout à fait passionnante. Il faut dire que le personnage de Pascal Ertanger, s'il est complètement fictionnel (si vous en doutez, attendez la dernière partie du roman), n'est pas né par hasard dans l'imagination d'Aurélien Bellanger.

C'est en effet en s'inspirant du parcours de Xavier Niel, le fondateur de Free, que Aurélien Bellanger a façonné son personnage de patron atypique, à cheveux longs, préférant les jeans aux costumes-cravates, indépendant de tout pouvoir, visionnaire, talentueux, persuasif, efficace, doté d'un sens inné du management et de la gestion... Un penseur, aussi, et un personnage fascinant, je me répète.

Pour autant, Bellanger ne va pas se limiter à Niel, il va l'hybrider, si je puis employer ce verbe, avec quelques gênes récupérés chez Howard Hughes, je pense... Pour l'excentricité finale, et pas seulement dans le dress code, mais bien dans la manière de vivre, d'être, d'exister. Un repli pour mieux se projeter au-delà du genre humain auquel il finit par ne plus vraiment appartenir.

Outre les aspects biographiques, Bellanger place son personnage d'emblée dans une lignée prestigieuse qui comprend Rockfeller, Howard Hugues, donc, Walt Disney, George Soros, Bill Gates, Steve Jobs, Jean-Luc Lagardère ou encore Sergueï Brin, cofondateur de Google, qu'on croise d'ailleurs en chair et en os dans le cours du roman.

Tous des hommes ayant bâti des fortunes immenses tout en marquant leur époque (attention, il ne s'agit pas d'encenser, juste d'énoncer un fait) et qui ont aussi planché, à leurs niveaux respectifs, sur l'avenir de l'Homme, de l'humanité... Mais, Ertanger, lui, va aller bien plus loin encore que tous ces hommes illustres, franchissant encore des caps supplémentaires, vers une forme nouvelle d'humanité.

Cette dernière partie, "le 2.0", m'a sidéré, tout simplement. J'y ai découvert un tas de choses que j'ignorais, des recherches reposant sur des réflexions philosophiques, scientifiques mais qui frisent aussi le spirituel et le mystique, parfois. On croise même Michel Noir, ancien maire de Lyon, que la politique a mené en prison et qui s'est reconverti à la tête de la première start-up tranhsumaniste française... Tout cela peut paraître aux yeux du béotien que je suis en la matière plus délirant qu'autre chose, mais il flotte comme une impression de science-fiction se déroulant sous nos yeux qui laisse béat.

Encore une fois, je ne suis moi-même pas un scientifique, je regarde donc cela avec fascination, tant cela me paraît extraordinaire, mais aussi avec un mélange d'attraction/répulsion. Où va-t-on ? Quelles barrières éthiques, morales conservera-t-on dans cette aventure, si on en conserve ? Quels sont les objectifs exacts qui sont recherchés ?

Une nouvelle génération d'apprentis sorciers 2.0 est apparue et leurs ambitions, qu'on peut présenter comme une volonté d'améliorer le sort des humains, sous certains angles, peut aussi frissonner tant on pourrait se croire proche d'un univers digne des romans de Philip K. Dick, et des craintes de ce dernier...

Qui contrôlera l'information contrôlera tout... Que restera-t-il d'humain, dans cette histoire, on peut se le demander, à la lecture de "la théorie de l'information", car entre un contrôle absolu, voire totalitaire et une perte complète de contrôle, il n'y a peut-être pas si loin... Et, ne plus rien contrôler de ma vie, c'est ma hantise, alors, là...

Sans oublier ce vieux mythe fantasmé de la prise de contrôle des humains par les machines... En nous réduisant à des données juste composées de 0 et de 1, ne risque-t-on pas de perdre cette humanité, pour un autre état, difficile à cerner ? Et, à travers des outils comme Facebook, ne nous livrons-nous pas pieds et poings liés à ceux qui voudraient collecter assez d'informations pour en acquérir, par n'importe quel moyen, le contrôle ? Immortels, pourquoi pas, mais à quel prix ?

Je ne vais pas plus loin, chaque lecteur de "la théorie de l'information" se fera sa propre idée, poussera plus loin ses réflexions, ira chercher lui-même... eh bien, les informations, puisque c'est la grande thématique du jour, sur le sujet. Pour le moment, cela reste, j'ai l'impression, un sujet encore confidentiel, réservé à des initiés, nul doute que ces débats finiront bientôt par toucher un public plus large.

Avant de terminer ce billet, laissez-moi vous redire que "la théorie de l'information" n'est pas une lecture facile. On manie des concepts parfois compliqués, surtout si on n'est pas soi-même versé dans les questions techniques et scientifiques. Pourtant, j'ai lu ce roman avec aisance, en relativement peu de temps, tournant les pages presque sans m'en rendre compte.

On n'est assurément pas dans ce que d'aucuns appellent "une lecture détente". A elle seule, le parcours et la vie de Pascal Ertanger suffiraient à faire un roman très intéressant. Mais l'ambition de Bellanger, c'est vraiment de raconter à travers lui une époque et ses mutations profondes et extraordinaires, et vice-versa.

Parmi les craintes que j'avais, me retrouver avec en mains un roman au top de la "branchouillitude", un peu pédant, pour ne pas dire chiant et poseur. Ca n'a pas été mon impression, ce qui ne veut pas dire que d'autres ne le ressentiront pas différemment. Il y a bien l'incontournable passage sur la post-modernité, mais il est vite éclipser par la post-humanité, sujet que je trouve personnellement plus intéressant...

En tout cas, voilà un roman que j'avais choisi de ne pas lire en grand format. Opportunité m'a été donnée de m'y attaquer dans sa version poche et finalement, le choix a été judicieux. D'autant plus que je me dis que si je l'avais lu il y a un an et demi, je ne me serais pas plus senti concerné que ça, ignorant tout alors du transhumanisme... Désormais, je n'en sais pas beaucoup plus, mais ce sujet a su stimuler mes méninges... Et les vôtres ?




J'ai gardé pour la fin un article publié par Télérama, où l'auteur de SF Alain Damasio porte un regard sans concession sur le transhumanisme et d'autres thématiques voisines. Sans être parfaitement cohérent avec le livre de Bellanger, il permet au moins d'appréhender un peu mieux certains aspects évoqués plus haut.

mardi 4 mars 2014

"Rétines et pupilles, les garçons ont les yeux qui brillent pour un jeu de dupes : voir sous les jupes des filles..." (Alain Souchon).

Voici un premier roman qui s'attaque à un sujet délicat, la naissance du désir chez un adolescent, de manière assez surprenante et iconoclaste et qui sort dans un contexte bien particulier : celui des violentes tensions morales qui agitent notre société. Disons-le d'emblée, "le ventre lisse", d'Olivier Delahaye, publié chez Héloïse d'Ormesson, sans même tomber dans les croisades moralisantes auxquelles nous assistons depuis plus d'un an, avance sur le fil du rasoir. Mais, ce roman est d'une grande finesse, d'une certaine poésie, même, et recourt à un humour léger et à une mécanique classique du décalage pour créer des situations originales et pertinentes. Reste que son contenu pose aussi certaines questions que Delahaye n'aborde pas du tout...





Romain a 13 ans, mais il n'est pas un adolescent tout à fait comme les autres. Et pour cause, il a grandi en totale marge de la modernité. Son père, antiquaire, et sa mère, universitaire spécialisé dans l'époque médiévale, ne regardent pas la télé, n'ont pas de téléphone portable, ni d'accès à internet, et n'utilisent les ordinateurs que pour tenir la comptabilité ou rédiger des textes...

Pire encore, si le père est un homme plutôt effacé et soumis qui ne semble s'épanouir que lorsqu'il chine et négocie des objets qu'il entrepose chez lui en attendant de les mettre en vente dans son magasin, la mère de Romain est une espèce de furie qui fait régner sur la famille une espèce de terreur morale reposant sur un catholicisme très traditionnel et une vision de la société plus que conservatrice. On ne serait pas étonné plus que cela de la voir au premier rang de "la Manif pour tous"...

Mais Romain arrive à un âge où cette sensation bizarre qu'on ne qualifie pas encore de désir commence à titiller. Loin des tentations pornographiques du web ou des autres médias audiovisuels, Romain fait son apprentissage en regardant les femmes nues peintes ou sculptées qui trônent dans le magasin paternelle.

C'est à partir de ces modèles qu'il se représente le corps féminin. Le fameux ventre lisse des statues. Cependant, cela ne lui suffit plus, Romain ressent désormais l'irrésistible envie de voir une femme in naturalibus et, plus particulièrement, la partie de leur anatomie que ce grand provocateur de Courbet baptisa "l'Origine du Monde"...

Elevé dans une sorte de cocon, l'enfant semble avoir bien du mal à comprendre que sa curiosité ne peut être assouvie simplement en demandant à sa nounou, à une adolescente rencontrée dans le métro ou à une amie de sa mère de lui montrer ce qui se cache sous leurs jupes... De même, sa tentative pour voir en s'immisçant dans une cabine d'essayage de grand magasin se solde par un échec et un début de scandale...

A l'arrivée, non seulement il n'a rien vu de ce qu'il voulait voir, mais en plus, il n'a gagné que gifles et sermon de la part de sa mère, fort marrie de voir son fils unique nourrir de telles idées sordides ! Aucun doute, son fils est sous l'emprise du péché, il faut remédier à cela au plus vite ! Ce sera le rôle d'un psychologue, chez qui Romain sera envoyé illico...

Mais, c'est une autre rencontre qui va changer la vie de Romain. Elle s'appelle Flore, elle a 25 ans, elle est compositrice, collectionne les instruments de musique et donne des cours de piano pour gagner sa vie. Et Flore est aveugle. Une rencontre de hasard qui fascine aussitôt l'enfant. Car Flore est aussi belle qu'elle est mystérieuse.

Mentant à ses parents, Romain va vite abandonner les séances chez le psy pour multiplier celles chez Flore. Il s'y forme à la musique, mais tombe aussi peu à peu sous le charme de la belle musicienne. Celle-ci ne lui apprend pas que la musique, elle va aussi l'aider à développer ses sens, et en particulier, celui du toucher.

Oh, n'y voyez pas malice, elle lui apprend seulement le b.a.-ba du jeune aveugle, afin de voir avec les doigts... Mais, l'été arrive et, avec lui, les grandes vacances. Fin provisoire des cours de musique et exil en Normandie pour Romain, pour un morne congé avec père et mère dans la résidence secondaire familiale... Deux mois estivaux au cours desquels Romain va trouver le moyen de s'illustrer... Et plus pour le pire que pour le meilleur...

Le meilleur, ce sera pour la rentrée...

Je dois dire que j'ai été vite séduit par la première partie du roman, cette découverte du désir chez un jeune adolescent qui essaye, coûte que coûte, de voir ce qui se passe entre les jambes des femmes. Les situations décrites relèvent alors véritablement du comique de situation, où la naïveté de Romain entre en violente collision avec la juste pudeur féminine...

Par moments, j'entendais la voix d'Antoine De Caunes, déguisé en "Toub", le médecin conseiller de "Foun-Radio" : "ton corps change... Ce n'est pas sale... Pense aux fleurs..." La volonté de savoir de l'enfant et sa persévérance ont quelque chose qui pourrait forcer l'admiration. Mais c'est sa méthode qui laisse sérieusement à désirer.

Trop d'empressement, des étapes brûlées et un manque de tact évident... Bref, une inadéquation avec les normes sociales en vigueur... Romain n'est pas un petit pervers, je ne le crois pas, juste un ado torturé par ses hormones. La simple représentation du corps de la femme ne lui suffit pas, il en veut plus, il veut voir, toucher... Mais quel enfant de cet âge n'a pas connu cela ?

Mais, petit à petit, "le ventre lisse" évolue. Bien sûr, on est dès le départ dans un roman initiatique, mais c'est sa tonalité qui change. Car, peu à peu, Petit-Gibus devient Julien Sorel. Je caricature un peu, vous vous en doutez, mais il y a de ça. A tout points de vue, "le ventre lisse", c'est le passage d'un garçon de l'enfance à l'adolescence, une adolescence contemporaine et donc fortement sexuée.

Delahaye décrit cette puberté aussi bien dans les faits ("ton corps change...", bis) que dans la manière d'envisager l'autre. La maladresse, l'indécence et l'impudeur qu'un enfant ne comprend pas, la surprise et la colère de l'enfant qui mesure tout ce qu'on lui a caché mais ne comprend pas non plus vraiment la nature de sa découverte et enfin, l'éblouissement du désir et la douceur des sentiments...

A chacune de ces étapes, Romain est sincère. Ultra-protégé, ce qui est un peu paradoxal, puisque sa naissance n'a été ni désirée avec ferveur, ni déplorée, et qu'il n'est pas vraiment un enfant choyé, Romain est comme coupé du monde qui l'entoure. Et, d'une certaine façon, il est aussi vierge sexuellement parlant que dans sa relation à l'autre.

Alors, on suit cet apprentissage, pour lequel ni la nounou, la charmante Rhodia (que je n'arrive pas à m'imaginer autrement que ressemblant à Hattie McDaniel, dans "Autant en emporte le vent"...), ni les propres parents de Romain n'ont rempli leur rôle... Et, comme on se prend une décharge électrique lorsqu'on met les doigts dans la prise, Romain apprend en commettant des erreurs, et des erreurs de moins en moins légères...

Voilà ce qui arrive lorsqu'on laisse un garçon de 13 ans livré à lui-même ou qu'on le refile à un psy pour jouer les pompiers de service... On est pas dans le renoncement parental que certains soulignent si souvent lorsqu'on parle actuellement d'éducation. Non, on va plutôt dire que l'éducation est une abstraction et un centre d'intérêt secondaire pour les parents de Romain, qui n'ont de parents que le nom...

Alors, comprenant qu'il est de plus en plus surveillé et qu'au sein de la famille, on le considère avec un oeil de plus en plus noir, il va se tourner vers quelqu'un d'autre. Pas n'importe qui, ceci dit. Pas le psy, avec lequel il n'a aucun atome crochu et à qui il ne fait pas confiance, mais plutôt Flore, dont il ne sait pourtant pas grand-chose, si ce n'est qu'elle lui plaît.

Ce genre romanesque, du roman initiatique mettant en scène une histoire entre un adolescent et une femme adulte (même si Flore n'est pas bien vieille elle-même) est un classique littéraire. On pense au "Rouge et le Noir", déjà évoqué plus haut, ou au "Diable au corps", de Raymond Radiguet. Toutefois, Julien Sorel a 18 ans au début du livre de Stendhal, tandis que chez Radiguet, les deux protagonistes sont mineurs...

Delahaye enfreint un tabou sociétal mais, plus que la relation d'un garçon de 13 ans avec une femme adulte, c'est la bienveillance avec laquelle l'auteur raconte cette histoire qui m'a interrogé... Je ne voudrais pas passer pour un moraliste, un vilain rétrograde promouvant le retour à un strict ordre moral, ce n'est pas vraiment le sujet de mon questionnement...

Delahaye choisit d'interrompre son récit à un moment qui est une espèce d'apogée, de paroxysme. Alors que l'histoire ne pourrait "normalement" en rester là, on tourne la dernière page sur un bien-être et un modus vivendi dont est absent tout drame. A aucun moment, "le ventre lisse" ne quitte le registre de la comédie romantique pour basculer dans une tragédie qu'on pourrait croire inexorable, façon "Mourir d'aimer"...

La société n'est jamais impliquée dans cette histoire, la loi, la morale, les tabous n'ont pas de prise, contrairement aux oeuvres citées précédemment où c'est justement le regard du corps social qui engendre le scandale... Le seul regard extérieur provient des parents et tout se règle en famille (je parle évidemment de ce qui se passe dans le livre, je n'extrapole pas, volontairement).

Alors, j'ai cherché la raison d'un tel parti pris... Voilà ma conclusion : Romain n'est pas un rebelle, ni au début, ni à la fin. En tout cas, il n'est pas question de remettre en cause certains fondements de la société. Si rébellion il y a, elle n'est qu'adolescente et ce qui se produit est la transgression de tabous avant tout familiaux... Romain, en agissant comme il le fait, brise le carcan moral imposé par sa mère et prend sa vie en mains...

Reste, et c'est le seul aspect qui me turlupine encore, la question légale... C'est à cela que je pensais en disant que "le ventre lisse" est écrit sur le fil du rasoir. La morale varie d'une personne à l'autre, en fonction de son éducation, de ses convictions, mais la loi doit être acceptée telle qu'elle est, sauf à la faire changer... Or, cette loi stipule que l'âge de la majorité sexuelle est fixée à 15 ans...

Je ne vais pas m'étendre plus longtemps sur le sujet, n'ayant pas été particulièrement choqué par ce que j'ai lu (juste vaguement envieux, je crois...), mais je me suis dit qu'il fallait être drôlement courageux ou carrément inconscient pour publier ce genre de roman par les temps qui courent... Il n'y a rien de glauque, de malsain, de cynique ou d'immoral dans "le ventre lisse", bien au contraire.

Il souffle sur ce court roman (moins de 200 pages) un vent de fraîcheur et une douceur veloutée qui font du bien, et puis, vous connaissez le refrain, qui pour jeter la première pierre, tout ça, tout ça... La réussite même du livre est peut-être de montrer que c'est par l'interdit que Romain va revenir dans le droit chemin dont il semblait s'éloigner par ses frasques de plus en plus inquiétantes.

Et, finalement, en guise de conclusion, je me dis que j'aimerais bien savoir ce qui va se passer ensuite... La probabilité est forte de voir de menaçants nuages noirs s'amonceler, c'est vrai, mais il y a aussi quelque chose de profondément touchant dans ce personnage de Romain. Et c'est bien tout le problème de nos existences terrestres : on n'y fait pas toujours ce qu'on veut, même si l'on est sincère ou bien intentionné...

dimanche 16 février 2014

"Mais le jardin renaîtra (...) Il s'épanouira dans une palpitation insensée d'éventails".

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais j'ai parlé d'un nombre conséquent de romans liés au Japon, ces derniers mois. La plupart, écrits par des auteurs occidentaux, qui plus est... Je ne suis pas un passionné ou un grand connaisseur de la culture nippone, simplement l'exotisme (et ne donnez pas un sens de pacotille à ce mot, juste celui qui évoque des cultures différentes de la nôtre) est pour moi un bon matériau romanesque. Nouvelle expérience avec "le peintre d'éventail", de Hubert Haddad (chez Zulma), un roman profondément différent de ma première rencontre avec l'auteur, "Opium Poppy", mais envoûtant et fort. Et, même au plus fort du drame, la poésie perdure et se met au service d'une histoire très touchante.





Xu Hi-han est étudiant à Tokyo. Mais, avant cela, il a été, encore adolescent, homme à tout faire dans une pension située dans le nord-est de l'île de Honshu, la plus grande de l'archipel. Là-bas, à Atôra, il a rencontré celui qu'il considère encore comme son maître, bien qu'il ait choisi de le quitter, suite à un différend, pour rejoindre la capitale.

Hi-han a appris que cet homme, Matabei Reien, allait bientôt mourir et, redevenant un moment le disciple qu'il avait choisi de ne plus être, il se rend auprès de lui. L'occasion de recueillir ses dernières paroles. Le récit d'une vie étonnante qui a connu des hauts et des bas. Mais qui s'est réalisée à travers la préservation et la transmission des oeuvres de son propre maître.

Matabei Reien est né d'une mère japonaise et d'un père birman mais il a grandi dans un orphelinat, sa famille ayant été tuée dans un bombardement à la toute fin de la guerre. C'est après un drame personnel, survenu quelques jours avant le terrible tremblement de terre qui détruisit Kobe, en 1995, que l'homme, qui avait roulé sa bosse, a volontairement quitté la ville pour échouer à Atôra, au pied du mont Jimura.

D'abord client de la pension de Dame Hison, il finit par s'y installer à demeure. Plus qu'un client, plus qu'un résident, il devient l'amant de la maîtresse des lieux. Et s'habitue à la présence d'autres personnages fidèles aux lieux : l'homme d'affaires, Monsieur Ho, la vieille fille coréenne, Aé-Cha, sortie droit d'un conte asiatique, une vieille domestique mangée de rhumatismes qui aide comme elle peut Dame Hison, et qui sera, un peu plus tard, remplacée par Xu Hi-han...

Il découvre aussi l'existence, dans une masure située à quelques pas de la pension, d'un homme extraordinaire : Osaki Tanako. Le vieil homme vit là dans la plus grande modestie, se consacrant entièrement à l'entretien d'un jardin extraordinaire, onirique, et à son immortalisation sur des éventails qu'il peint avec art et soin, et sur lesquels il écrit un haïku pour chaque paysage.

Un trésor incroyable, dont Osaki a choisi de vivre chichement, sans aucune ostentation, malgré la qualité de son oeuvre bicéphale : le jardin et les éventails, les deux se complétant parfaitement. Matabei, fasciné, se rapproche du vieil homme et devient peu à peu son disciple, même s'il se contente d'écouter celui qu'il ne va bientôt plus appeler que Maître Osaki...

A la mort du vieil homme, Matabei, qui n'a plus de quoi payer son logement à la pension de Dame Hison, lui succède alors pour entretenir le jardin. Une mission humble, discrète, dans laquelle il cherche à pérenniser le travail de son maître mais aussi à l'observer avec un oeil neuf. Et, plus il arpente ses allées, plus il réalise à quel point cet endroit, qui semble hors du temps, un paysage comme on n'en imagine qu'en peinture ou en photographie, est magique, immuable, magnifique...

En devenant un simple employé de la pension, la vie de Matabei a changé. Monsieur Ho ne le voit plus, lui si affable, tandis que Aé-Cha continue de le saluer et de lui sourire. Mais, c'est surtout sa liaison avec Dame Hison qui est bousculée. Son nouveau statut y est sans doute pour quelque chose, mais les tensions et bientôt la rupture, sont dues à un dernier personnage dont je n'ai pas encore parlé : Enjo.

Elle est la protégée de Dame Hison. Une jeune fille plus qu'une femme, une sorte de spectre qui fait des apparitions dans le jardin et dont on se demande si elle n'existe pas que dans l'imagination de tous... Une jeune fille d'une beauté envoûtante qui évolue dans le jardin comme si elle en était une des divinités... Au point de fasciner Matabei, puis Hi-han... Tous ceux qui ont la chance de l'apercevoir, en fait...

Malgré tout, Matabei s'est enraciné dans ce lieu, dans ce jardin à l'ombre duquel il découvre un sentiment étrange. Non, ce jardin n'est pas l'image de la perfection. Il est l'image de l'harmonie ! Car, Matabei en est conscient, la construction à la fois élaborée et pourtant loin de toute symétrie, dans la liberté qui est laissée à la nature de se développer sans pour autant qu'y règne l'anarchie, n'a rien de parfait. Mais on s'y sent serein, en paix... En harmonie, comme les fleurs et les arbres entre eux, comme la faune, y compris les êtres humains qui y déambulent...

Or, s'il y a bien quelque chose que ne connaissent pas les personnages qui côtoient régulièrement la pension de Dame Hison, c'est bien la paix et l'harmonie. Leurs vies, on le découvre au fil du récit de Matabei, ne sont que chaos. Tous ont connu des échecs cuisants, des drames personnels qu'ils n'ont pu effacer de leurs mémoires, des aléas qui les ont conduits dans cette contrée aux allures d'éden. Sans doute le seul lieu capable de les apaiser...

Et puis, le chaos personnel devient un chaos général...

Matabei va alors se lancer dans une nouvelle quête, afin de restaurer l'harmonie perdue. Oh, il sait bien, pour diverses raisons, qu'il ne sera pas l'artisan de cette renaissance. Mais, il sait qu'il peut être celui qui transmettra à d'autres l'art de maître Osaki pour qu'un jour, cet art retrouve toute sa place et offre à d'autres cette sérénité inestimable. Et cela va passer par les éventails...

Je dois dire que Hubert Haddad m'a tout simplement sidéré ! Le mot est fort, mais ce qu'il advient dans "le peintre d'éventail", je ne l'ai pas du tout vu venir. Pourtant, les indices étaient là, dans l'histoire même de Matabei, qui colle tant à celle du Japon contemporain. Mais je n'ai rien vu venir du drame qui allait se produire...

Ensuite, commence véritablement un second roman, si différent du premier, et pourtant parfaitement complémentaire, comme le sont, en fait, le jardin et les éventails de maître Osaki. Ne voyez pas dans ce que je vais dire un simple cliché, c'est vraiment mon ressenti : ces deux parties sont l'alliance du yin et du yang.

Autre formule, pardonnez-moi, mais c'est encore là que ma réflexion m'a mené : du chaos naît l'harmonie. Tant que Matabei est resté dans le jardin, il a observé le lieu, il l'a "senti", il l'a compris, mais sans que celui-ci puisse déteindre sur lui. L'harmonie dont il a été le témoin ne l'a pas gagné pour autant.

Non, l'harmonie, il va la connaître quand il va, dans la situation la plus extrême, comprendre le rôle qui sera désormais le sien, le rôle que la Destinée lui aura assignée, peut-être. Là, dans un contexte diamétralement opposé à celui qu'il a découvert à son arrivée à la pension de Dame Hison, il va chasser ses propres démons, les fantômes qui le hantent, et accepter son sort, sereinement.

L'écriture de Hubert Haddad est pour beaucoup dans ces sensations. Elle est d'une douceur extrême, même dans les moments les plus violents de son histoire. Elle décrit l'indescriptible, que ce soit ce jardin, qui ne fleurit que dans l'imagination du lecteur, sur le terreau des mots du romancier, mais aussi ces éventails fabuleux, discrets et pourtant fondamentaux dans la trame de cette histoire.

Et cette tonalité poétique, Hubert Haddad ne la tient pas que dans la prose : "le peintre d'éventail" est jalonné de haïkus, ces courts poèmes typiquement japonais, positionnés à des moments souvent clés du récit, pour exprimer telle ou telle émotion, qu'on ne peut pas forcément verbaliser dans notre langage quotidien.

Ces haïkus viennent ajouter une touche de légèreté supplémentaire au récit, sans pour autant l'interrompre, le couper dans son élan. Non, ils lui appartiennent, à part entière, le nourrissent, l'enrichissent. Je ne crois pas que "le peintre d'éventail" soit un pur roman à la japonaise, mais une vision d'un Européen de ce Japon d'estampe, et, dans cette idée, les haïkus sont une touche japonisante supplémentaire...

Impossible de faire l'impasse sur une des thématiques fortes du livre : la relation qui s'instaure entre deux hommes autour d'une transmission. La relation entre un maître et un disciple. Dans "le peintre d'éventail", Matabei est à la fois disciple et maître, dans cet ordre, mais, que ce soit sa relation avec maître Osaki ou celle avec Xu Hi-han, tout cela est le fruit du hasard.

Rien ne prédestine un homme comme lui, à l'histoire tourmentée, à la vie déjà bien avancée, à se retrouver dans cet endroit perdu, isolé dans le temps et dans l'espace, comme protégé des agressions du monde qui l'entoure. Mais surtout, rien ne le prédestine à la rencontre avec Osaki, à devenir celui qui va recueillir, si ce n'est les secrets du maître, au moins les clés de son oeuvre...

Mais, il va rester un long chemin à parcourir pour que cet enseignement implicite soit assimilé par Matabei, pour qu'il en mesure la portée, pour qu'il comprenne et maîtrise le savoir dont il est devenu le récipiendaire, presque involontairement. De même, sa rencontre avec Hi-han n'est en rien prévisible, ni même l'affection que le garçon va lui accorder, alors qu'il est devenu une ombre dans ce jardin...

De la même façon, ce que Hi-han va absorber, comme une éponge, au contact de Matabei, ne sera pas évident à ses yeux. Le jeune homme va quitter le nid, rompre avec ce maître pour aller quérir d'autres enseignements, plus orthodoxes, dans une université de Tokyo. Là encore, il faudra un déclencheur tardif pour qu'il comprenne le rôle qui est désormais le sien et surtout, qu'il mesure la chance qu'il a eu de connaître Matabei, de l'écouter...

Il y a d'autres aspects que j'aimerais aborder mais que je vais taire, pour ne pas trop en dire sur l'histoire, ne pas révéler ce que je vous ai volontairement caché. Je pense à la métaphore de l'éventail, le choix de cet objet n'étant, je pense, absolument pas anodin, pas plus que l'idée de peindre des paysages dessus. Mais chut !

"Le peintre d'éventail" évoque aussi les racines, celles qu'on rompt, volontairement ou par la force des choses, celles qu'on bouture ailleurs, dans un autre lieu que celui des origines. A la pension de Dame Hison ne vivent que des déracinés. Plus que cela encore, certains sont étrangers, comme Matabei, Aé-Cha ou Hi-han, ou vus comme tels dans un Japon parfois hostile à ceux qui viennent d'ailleurs. Ou des parias, comme Dame Hison elle-même...

La pension est un havre, pas seulement à cause du jardin ou des éventails de maître Osaki, mais simplement parce qu'on ne se focalise pas là-dessus, parce que, malgré les chicaneries, dont est friand Monsieur Ho, on se respecte et on s'accepte comme on est... Et, dans ce lieu qui respire l'harmonie, il fait bon poser son bagage et s'installer durablement... Enfin...

Mais, on croise aussi, brièvement, Miho Kei, une vieille femme seule, dans un contexte terrible et qui se montre pourtant accueillante, d'une immense gentillesse. Sa famille vit là depuis mille ans, dit-elle, elle ne connaît aucun ailleurs, aucun autre endroit, ses racines sont ancrées profondément dans cette terre au point que rien ne peut la déraciner, au sens propre comme au figuré, pourrait-on dire.

Elle est aussi une des incarnations d'une des impressions qui m'a frappé dans le roman de Hubert Haddad : la solitude terrible de tous ces personnages. Ils ne sont pas seulement en quête de paix et d'harmonie, mais aussi de compagnie, ai-je eu l'impression. Même à la pension, il n'y a guère de lien collectif, si ce n'est le moment des repas, pour le reste, on est seul dans sa vie, on avance seul, on se réalise seul... Et, pour ce qui est de l'histoire en elle-même, on finit seul...

Pas très optimiste, cette vision du livre, j'en conviens, mais croyez-moi, la paix et la sérénité qui émanent d'abord de maître Osaki puis de Matabei, sont un baume... Et l'on comprend que l'accomplissement n'est pas forcément dans un bonheur matériel ou social, mais bien dans le sentiment qu'on a rempli sa mission...

Et, puisque l'un des enjeux de ce roman, c'est ce jardin, dont on ne sait vraiment s'il a toutes les vertus dont le pare Matabei ou si sa mémoire, nourrie des peintures sur les éventails, l'a enjolivé, j'ai eu en tête les derniers mots d'une chanson, pas si éloignée, dans le fond, du roman de Hubert Haddad, "le jardin extraordinaire", de Charles Trénet :

"Pour ceux qui veulent savoir où le jardin se trouve,
Il est, vous le voyez, au coeur de ma chanson.
J'y vole parfois quand un chagrin m'éprouve.

Il suffit pour ça, d'un peu d'imagination !"