mardi 16 septembre 2014

"Nul n'est besoin de faire de la terre un paradis : elle en est un. A nous de nous adapter pour l'habiter" (Henry Miller).

Je suis dans une période très... romans catastrophes. Je ne vais pas sortir les mots compliqués, post-apocalyptique, dystopie et tous ces machins-là, non parlons simple, dans mes lectures, tout part en vrille, en ce moment, à commencer par cette bonne vieille terre. Après "le nuage radioactif", de Benjamin Berton, qui se trouve en rayon littérature générale, voici un pur roman de SF signée par une romancière américaine, Nancy Kress. "Après la chute", que viennent de publier en France les éditions ActuSF, est un roman fascinant, dans le fond comme dans la forme, dans l'histoire qu'elle développe comme dans les thèmes plus profonds qui y sont abordés. Sans oublier une narration très étonnante qui fait de ce livre une sorte de puzzle dont les pièces ne s'assemblent que petit à petit sous nos yeux. Défi à relever : ne pas trop en dire. Et pourtant, il y aurait tant de choses à évoquer ! Ah, le billet frustrant que je sens arriver là !!





De nos jours, une mystérieuse série de disparitions. Toujours des enfants, jamais d'adultes, toujours des circonstances troubles, inquiétantes, même. En tout cas, difficile à expliquer et à comprendre. Voilà qui ne facilite pas le travail de la police. Oh, disons-le, les enquêteurs pataugent dans la semoule, la choucroute, le riz au lait, tout ce que vous voulez.

Pas l'ombre d'une piste pouvant expliquer ces disparitions qui laissent des familles éplorées et incapables de faire le deuil, si tant est qu'il y ait deuil... D'un côté, le désespoir de ne pas savoir, de l'autre, la colère de ne pas comprendre. Et des enfants qui disparaissent, encore et toujours, à intervalles plus ou moins réguliers.

Impuissantes, les autorités n'ont pas choisi de faire appel à un médium, non, ils ont choisi une voie scientifique. Enfin, un des enquêteurs, l'agent spécial Gordon, a opté pour cette voie, de façon tout à fait officieuse et même clandestine. Il a demandé l'aide d'une informaticienne, Julie, qui, à partir des données récoltées par les enquêteurs, a mis en place un algorithme.

Recoupant non seulement les lieux et les dates des enlèvements, mais aussi les ceux d'autres événements apparemment mineurs et sans lien apparent avec l'affaire, elle affine sans cesse ses calculs. Elle espère ainsi pouvoir prendre de vitesse les kidnappeurs en "prédisant" (je mets des guillemets, car le mot n'est pas forcément adéquat) où et quand ils frapperont la prochaine fois.

Force est de constater que, si l'algorithme est au point, techniquement parlant, il n'est pas encore parfait car, telle la cavalerie, la police arrive toujours trop tard. Le délai se réduit, c'est vrai, mais pas suffisamment pour empêcher de nouvelles tragiques disparitions, au grand désespoir de tous, et particulièrement de Julie et de Gordon.

Le temps presse, pas seulement parce que les disparitions inexpliquées atteignent un nombre inquiétant, mais aussi parce que les vies de Julie et Gordon évoluent de telle façon que, bientôt, l'algorithme ne servira plus à rien. Julie se doit de vite comprendre la démarche des kidnappeurs pour endiguer leurs méfaits.

A la même époque, loin des regards humains, se déroulent des changements microscopiques mais fondamentaux. Dans la nature, ces changements modifient d'abord quelques écosystèmes, mais, bientôt, cela gagne du terrain, devient apparent. Pas de quoi inquiéter. Non, on s'interroge, seulement. Sans trouver de véritable réponse.

Et puis, on suit Pete, McAllister, Ravi, Caity, Darlene et quelques autres. Ils vivent dans l'Abri, qui a plus des allures de prison ou de caisson hyperbare, de très grande taille, il est vrai. Mais, en dehors des pièces, nombreuses, qui le compose, l'Abri semble être en dehors du temps et de l'espace, coupé de tout le reste du... monde, là encore, difficile, au moins au début, de dire si le mot est juste.

Là, on survit, comme on peut. Certains de ces habitants ont des malformations, d'autres soucis apparaissent aussi, dues au confinement permanent, au fait que les plus jeunes ne semblent rien savoir de ce qui peut exister en dehors de l'abri. Ni même rien de ce que peut être l'humanité, le monde, l'histoire... Ne reste que quelques cantiques claironnés par Darlene, sans aucune base pour les comprendre.

Pete est celui qu'on suit le plus parmi ces personnages. C'est un adolescent vindicatif, en colère, jaloux, plein de sève et d'envie. Un garçon impulsif et malheureux qui souffre sans doute de ne pas vraiment comprendre ce qu'il fait là. Volontiers bagarreur, aussi. L'Abri est trop petit pour lui, mais comment s'en émanciper ?

Cette communauté vit tant bien que mal, s'organise comme elle peut, attribuant des tâches à chacun, essayant d'entretenir des relations sociales les plus classiques possibles. Mais tous semblent avoir certains objectifs précis à remplir, mais sans vraiment en maîtriser tous les tenants et aboutissants. Ils agissent ou plutôt, obéissent.

Et voilà la dernière composante de ce roman, dont je ne vais vous donner que le nom : les Tesslies. Si j'en dis si peu, c'est que c'est un peu l'Arlésienne et qu'on pourrait se demander si ce n'est pas une illusion ou un mythe. A vrai dire, leur nature reste tout à fait incertaine même une fois le livre refermé. Leur rôle, lui, est plus évident. Mais, ça, je ne peux évidemment pas en parler ici.

Ah, nous voilà arrivé au point difficile de notre billet... Je vais essayer de parler des grandes thématiques de ce roman, sans trop en dire, mais si vous êtes "spoilosensible", autrement dit, si vous avez déjà eu des éruptions eczémateuses depuis que vous avez entamé la lecture de ce billet parce que j'ai osé dire un peu de quoi parle "Après la chute", alors, il semble plus prudent de vous arrêter ici.

"Après la chute" est un roman qui pose clairement la question de la survie de notre planète et, au-delà, de notre espèce. Mais Nancy Kress parvient à le faire de façon très habile, puisqu'elle brouille parfaitement les pistes. La façon dont les trois histoires qui s'entrecroisent dans le roman sont présentées contribuent.

Le fameux point de vue cher à Philip K. Dick.

Derrière, il y a les inconséquences, allez, disons le mot, l'incurie de tous ceux qui vivent sur ce petit caillou bleu. Par ignorance, négligence, indifférence, pour le profit, la gloire, pour maîtriser notre environnement et même le contrôler, le mettre à notre botte, nous concourons à la destruction de l'endroit où nous vivons.

Dans "Après la chute", pour la partie présente, tout du moins, rien ne semble aller de travers. Ce qui focalise l'attention, ce sont ces disparitions et cette partie qui est quasiment un polar. On n'est pas du tout dans un univers science-fictif, dans le sens où Nancy Kress y décrit la réalité. La normalité. Et pourtant, c'est bien là qu'est la source du dysfonctionnement : notre quotidien.

Là encore, pardon de ne pouvoir plus entrer dans le coeur de ce développement, cela en révélerait trop sur l'intrigue de ce roman. Je vous renvoie, comme c'est toujours le cas avec les livres publiés par ActuSF (et c'est une excellente idée, toujours intéressante et parfait complément de la lecture elle-même) à l'entretien avec Nancy Kress qui se trouve en fin d'ouvrage.

On y comprend que, là aussi, il est beaucoup question de point de vue. Et que ce qu'un auteur pet mettre en scène est une vision des choses, une vision (science-)fictive qui n'est pas forcément la sienne. Mais, cela sert un propos et ce propos est écologique : il n'est pas trop tard pour changer avant... la chute, justement.

L'enfance et la maternité plus largement, sont au coeur de ce roman, le premier que je lis de Nancy Kress. Que ce soit dans la partie contemporaine ou dans la partie future, ce sont des sujets qui occupent et préoccupent la plupart des personnages impliqués dans ces histoires. Et l'on va peu à peu comprendre pourquoi.

On s'attache aux personnages que Nancy Kress met en scène, aussi différents et éloignes soient-ils les uns des autres. Julie, d'un côté, et sachez que je ne vous ai pas tout dit à son propos, femme libre, indépendante et qui entend le rester, quoi qu'il arrive. Peter, de l'autre, pour qui on finit par ressentir de la compassion, piégé qu'il est dans un univers (dans le sens contextuel, pas astronomique) qui le dépasse.

A une vingtaine d'années d'intervalles, leurs destins respectifs deviennent les centres d'intérêt du lecteur : que va-t-il leur arriver et comment vont-ils pouvoir se sortir des situations forcément périlleuses qui les attendent ? Rien ne les relie l'un à l'autre, sauf justement ce lien qui passe par les interrogations et les inquiétudes du lecteur.

Reste une question sur laquelle je suis incapable de me prononcer : "Après la chute" est-il un roman optimiste ou pessimiste ? Chaque lecteur a sa sensibilité propre, chaque lecteur va projeter dans sa lecture ses idéaux, ses pensées, sa vision des choses, mais aussi son sentiment profond sur ce qui l'entoure. En gros, s'il est lui-même d'un naturel optimiste ou pessimiste.

Bon, ça ne fonctionne pas avec tous les romans. Mais j'ai toujours été frappé, en lisant les commentaires sur "la Route", de Cormac McCarthy, par exemple, de la divergence des avis entre lecteurs : d'un côté, ceux qui considèrent le livre comme uniformément sombre et dénué d'espoir : de l'autre, ceux qui pensent que l'espoir est au bout de la route...

Avec "Après la chute", je pense que l'on pourrait avoir le même genre de phénomène. Indéniablement, le lecteur est sous tension tout au long de la lecture, jusqu'à ce que le mécanismes narratifs lui révèlent ce qui peut bien relier les trois fils narratifs distincts. Et c'est une fin ouverte qui nous attend alors.

C'est alors, sans doute, que les points de vue de chaque lecteur devraient différer. Et tant mieux ! Il n'y a pas de vérité qui colle parfaitement à une fin ouverte. C'est l'interprétation du lecteur, selon les critères évoqués plus haut, qui va jouer. Chacun aura raison dans son interprétation des faits qui lui sont racontés. Qu'on y voit un éternel recommencement ou l'opportunité unique de se rédimer.

Je me suis pris au jeu proposé par Nancy Kress. J'ai cherché à comprendre où elle venait en venir. J'ai peu à peu profité du point de vue différent qui était le mien par rapport aux personnages pour comprendre ce qu'eux ne peuvent pas voir. Mais cela ne suffisait pas à assembler idéalement le puzzle. Non, pour cela, il a fallu aller jusqu'au bout.

En tout cas, jusqu'à un passage-clé de la dernière partie du roman, un passage bouleversant, aussi terrible qu'il résume exactement ce qui se passe dans cette histoire. Et puis, il y a tout ce dont je ne peux pas parler ici, qui est fascinant et change la relation que le lecteur pourrait avoir à ce qui l'entoure. Le fameux "et si..."

Un dernier mot sur le titre. Le titre français est différent du titre original. Là encore, je ne vais pas détailler mais juste attirer votre attention. Et, une fois n'est pas coutume, je trouve plus judicieux le titre français, même s'il est moins explicite que le titre américain. Plus judicieux, parce qu'il laisse une partie de la mécanique du roman dans l'ombre.

Récompensée à de multiples reprises pour "Après la chute", Nancy Kress signe là un véritable roman de science-fiction, avec ce qu'on s'attend à y trouver. Mais, c'est bien plus que ça, parce que le message sous-jacent est on ne peut plus d'actualité, on ne peut plus fort, on ne peut plus concernant. Reste à savoir si nous sommes prêts à l'entendre.

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