vendredi 19 octobre 2018

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1200 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"On naissait pour entretenir l'Edifice et chacun apprenait à imiter père et mère, à reproduire les gestes, à penser similaire".

Au programme, un des livres les plus bizarres et étranges que j'aie pu lire, une plongée dans un univers oppressant, angoissant, aux côtés d'un personnage qui essaye de se libérer d'une condition pas franchement humaine. Le tout, servi par une écriture clinique, qui ajoute au malaise. Bienvenue dans l'Edifice, un gigantesque (enfin, je ne peux que l'imaginer) bâtiment aux étages innombrables tous identiques, sans aucune chaleur, où vivent des... familles entièrement dédiées à son fonctionnement. On ne se pose aucune question, on avance, on file droit, car on a peur. Peur de se retrouver projetés à l'extérieur, apparemment terriblement dangereux... "Sous béton" (en poche chez Folio) est l'occasion de découvrir une remarquable écrivaine québécoise, Karoline Georges, capable avec ce texte lapidaire de nous bousculer sérieusement, entre roman post-apocalyptique, fable cruelle et sans véritable espoir et ambiance lynchéenne...



L'Edifice. Un gigantesque bâtiment, entièrement construit en Béton Total, possédant des centaines, des milliers d'étages et, à chaque étage, des appartements, enfin, pas tout à fait ce qu'on imagine en lisant ce mot, plutôt des espèces de cellules plus utilitaires que confortables, à peine meublées, d'une blancheur douloureuse...

Au 5969e étage, au numéro 804, vit le narrateur, un jeune garçon. Difficile de vous en dire plus sur lui, c'est peut-être un enfant, au mieux un adolescent, mais ces mots veulent-ils dire quelque chose dans l'Edifice. De même, ses parents n'ont pas jugé bon de lui donner un nom. Il vaut mieux ne pas s'attacher (en sont-ils même capables ?), car l'Edifice n'est pas un havre de paix pour les enfants.

Lui est quasiment un survivant, ce qui ne veut pas dire que le risque qu'on se décide soudainement de se débarrasser de lui est écarté. En attendant d'avoir appris une des tâches officielles que remplissent les habitants de l'Edifice, il est un poids mort, une bouche à nourrir, un inutile... Mais, il est surtout un observateur attentif de ce qui se passe autour de lui.

Avec comme principal sujet, son père et sa mère, là encore des mots qui n'ont pas vraiment le même sens que le nôtre. Leur principale activité concerne la validation de la confirmation des codes pour lui, et la distribution des codes de confirmation pour elle. Le reste du temps, le père ne cesse de s'abrutir en avalant de mystérieuses substances, et la mère se désespère.

L'enfant, lui, suit le rythme qu'on lui impose, les repas faits de nutriments, l'apprentissage en forme de bourrage de crâne, la vie d'une monotonie effroyable où sa seule activité autre que celle qu'on lui impose est de surveiller les éventuelles fissures qui pourraient apparaître dans le Béton Total... Heureusement pour lui, comme tant d'autres mots, "ennui" n'a aucun sens...

Qu'est-ce que l'Edifice, quelles sont ses origines, qui l'a conçu ? Et que s'est-il passé avant ? Tout cela est fort dérisoire, en tout cas, le père et la mère sont bien incapables de répondre clairement à ces questions. La seule chose qu'ils savent, c'est qu'il ne faut rien faire qui puisse risquer de leur valoir l'expulsion. Car dehors, c'est l'horreur...

L'enfant accepte tout cela, que pourrait-il faire d'autre, d'ailleurs, mais il a vu certaines choses qui l'ont rendu méfiant. Et puis, surtout, une étincelle grandit dans son esprit. Doucement, lentement, mais sûrement. Cette étincelle, il y a un mot qui la décrit parfaitement, un mot qui va devenir le véritable moteur de la vie de l'enfant et ce mot c'est :

Pourquoi ?

Dans cet univers où tout semble écrit d'avance, immuable, inéluctable, où l'Edifice impose ses lois d'airain à des habitants terrifiés par l'idée de devoir en sortir et incapables de penser par eux-mêmes, l'enfant va vite se démarquer. Et découvrir un sentiment aussi dangereux qu'enivrant : la curiosité. Encore un mot dénué de sens pour lui, bien sûr, mais qui va être le point de départ de sa transformation.

Par quel bout prendre ce billet ? Franchement, ce n'est pas évident de vous parler de ce livre, finalement assez court (environ 200 pages, mais en réalité, bien moins, entre les pages qui séparent les chapitres et le texte assez aéré). C'est un roman qu'on lit d'une traite, quasiment en apnée, happé par cet univers incroyablement hostile et ces personnages si étranges...

Il faut dire que, d'emblée, on se retrouve au 5969e étage d'un... immeuble, je ne suis même pas certain que le mot soit adéquat. 5969e !! Difficile d'imaginer à quoi ressemble ce bloc de béton, dont on ne sait même pas combien il a d'étages au total, d'ailleurs ! Bref, on est presque tout de suite dans l'abstraction, renforcé par le côté glacial du béton, pardon, du Béton Total, et la blancheur crue des lieux.

Ajoutez à cela que l'on voit à travers les yeux de l'enfant, puisqu'il est le narrateur, et donc qu'il en sait à peu près autant que nous, c'est-à-dire presque rien. Un presque rien qui se résume en fait à ce qu'on lui enseigne, quelque chose qui tient plus de la bouillie pré-mâchée devant formater les habitants et les préparer à leurs tâches à venir qu'à un programme scolaire en bonne et due forme.

On est là, dans cet endroit que j'ose à peine appeler une habitation, tant c'est spartiate et bien peu accueillant, avec des alcôves réservées aux tâches, disons professionnelles, que doivent remplir les habitants. Et pour le reste... Rien que ce béton nu, froid, dur, comme si l'Edifice avait été coulé d'une pièce, comme s'il sortait d'un moule...

On peut aussi évoquer l'espèce d'obsession hygiéniste ou prophylactique (pourquoi je veux employer des mots pareil, moi ?) qu'on ressent, avec cette nourriture contrôlée, des interventions immédiates en cas de symptômes apparaissant chez un individu... On ne veut rien laisser au hasard dans l'Edifice, et surtout pas quelque chose qui pourrait le saper de l'intérieur. Le mal, sous toutes ses formes, rôde dehors.

Enfin, la lumière. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, il ne fait pas sombre dans l'Edifice, bien au contraire. En tout cas, dans les couloirs, sur les paliers interminables, à l'extérieur des... appartements, il règne une luminosité crue, agressive, douloureuse, une blancheur sans aucune pureté, bien au contraire, le genre salle de privations sensorielles, vous voyez ?

Non, cet Edifice n'a vraiment rien d'un havre, d'une demeure où il ferait bon vivre, mais ce n'est sans doute pas son objet. Qui peut le dire, puisque ce bâtiment n'a ni histoire ni passé, qu'on ne sait rien de ce qui se cache derrière lui, qui le gère, pour quelle raison il fonctionne ainsi et pourquoi il se dresse ainsi face à l'hostilité du monde extérieur, indestructible nef, mais certainement pas un refuge.

Ca, c'est pour les murs. Mais les vivants, c'est guère mieux... Dès le départ, on comprend que l'enfant puisse s'inquiéter : la relation avec les deux autres habitants de... l'appartement est quasi nulle, en tout cas il est impossible de la qualifier de familiale. Et vous verrez très vite qu'on peut comprendre la méfiance et la discrétion qu'adopte l'enfant.

Tout contribue à ce que l'enfant ne dorme que d'un oeil et à ce que le lecteur ressente cet inconfort, cette position précaire qui est celle de ce personnage. Et l'on comprend alors aisément qu'il envisage sérieusement d'aller voir ailleurs si le Béton Total est moins... Ou plus... Enfin si on peut envisager un autre type d'existence...

Mais l'extérieur n'est guère plus engageant. Ce que montrent les écrans à l'intérieur de l'Edifice, ce que racontent le père et la mère, ce que colporte la rumeur, tout cela donne une image franchement terrifiante de ce qui se passe dehors. Et que deviennent les malheureux expulsés dans ce monde extérieur horrible et sans espoir ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Ah, ça en fait des interrogations sans réponse, des images flippantes, des impressions claustrophobes que ne contrebalancent même pas les envies d'extérieur... Pourtant, c'est bien cela qui va enclencher l'histoire : le fait qu'il se pose des questions et qu'il cherche, avec ses moyens dérisoires, à trouver des réponses. Quitte à braver l'Edifice, qui n'aime pas ça...

En dire plus, c'est impossible, parce que c'est un processus qu'il faut suivre, pas à pas, que ne maîtrise finalement absolument pas l'enfant. Mais, il y a chez lui une forme de rébellion, une rébellion douce, pas par la force, le combat, mais par l'esprit, l'intelligence, pour briser l'inéluctable, pour remettre en cause un destin tout tracé. Et la mainmise de l'Edifice sur lui.

L'écriture de Karoline Georges se met au diapason : sèche, précise, sans fioriture ni gras, lapidaire et clinique, des faits qu'on énonce, un rythme quasi mécanique et une voix qu'on imagine sans éclat, sans véritable relief. On n'imagine mal, pour quelque personnage que ce soit, d'ailleurs, des variations de ton dans cet univers. Il n'y a pas assez de sentiments pour cela, et cela représenterait sans doute un risque.

Les phrases sont souvent très courtes, la musique des mots syncopée, l'espacement entre les paragraphes ajoutant à cette impression. Mais, au fil des pages, au fil des chapitres, on commence à sentir poindre la détermination de l'enfant, aussi peu encline à se lézarder que les murs en Béton Total de l'Edifice. Il a entamé quelque chose, et il ira au bout, quoi qu'il arrive !

L'ensemble est glaçant, troublant, et en préambule, j'ai évoqué David Lynch, parce qu'il y a quelque chose d'inexorable et d'inexplicable dans ce roman. On peut le tourner dans tous les sens, se creuser les méninges, chercher du sens, une forme d'allégorie, le rattacher à une dimension de notre monde, le vrai, le quotidien, tout cela est absolument impossible.

C'est étrange, déboussolant, oppressant. Le parcours de l'enfant est lui-même difficilement racontable, même si on le voulait. En revanche, le final du livre, lui, est clair et précis, et il fait tout aussi froid dans le dos, là encore par son espèce d'absurdité, sa dimension inquiétante, ce que cela implique pour la suite (car tout ne s'arrête pas avec la fin du livre).

Pour nous, lecteurs français, "Sous béton" est une découverte, puisque c'est le premier roman de Karoline Georges publié sous un label français. Mais, c'est son quatrième roman en près d'une vingtaine d'années et chacun de ses livres a été remarqué à sa sortie (le petit dernier, "De synthèse", aux éditions Alto, a reçu des prix et pourrait encore en recevoir, et pas des moindres).

Amusant, d'ailleurs, de voir qu'en France, il sort en Folio SF et concourt pour des prix qu'on dirait généralistes. Décidément, ces histoires de genres, d'étiquettes, sont vraiment une question très hexagonale, Karoline Georges était d'ailleurs très étonnée de cette situation, de la hiérarchisation des genres, lorsque nous en avons discuté à Epinal, en mai dernier, lors de sa venue aux Imaginales...

Mais on découvre aussi, en naviguant sur son site internet, qu'elle est une artiste complète, au-delà de la littérature et qu'elle possède un talent aussi singulier qu'éclectique. Et il semble certain qu'on reparlera bientôt de Karoline Georges de ce côté-ci de l'Atlantique, parce que c'est une véritable voix, une véritable plume qu'il nous est donné de découvrir.

jeudi 11 octobre 2018

"C'est à ce moment que j'ai décidé pour de bon d'être fou (...) Rester sain d'esprit, c'était accepter le monde tel qu'il était (...) Être sain, c'était le règne de la Malboire".

Cette fois, nous allons parler d'un roman post-apocalyptique clairement étiqueté comme tel, publié par une maison d'édition spécialisée dans l'imaginaire, revendiquant fort et clair l'appartenance à la science-fiction. Et pourtant, entre "Moi, Marthe et les autres", d'Antoine Wauters, évoqué précédemment, et notre roman du jour, "Malboire", de Camille Leboulanger (en grand format aux éditions de l'Atalante), il n'y a pas de différences formelles si évidentes. Au contraire, on a même, je trouve, deux romans assez proches, en particulier dans les messages lancés aux lecteurs. Il y a toutefois dans "Malboire" une attaque assez franche envers quelques grosses sociétés transnational du domaine agro-alimentaire. Mais ce n'est pas tout, dans le box des accusés se tient un autre responsable des malheurs qui nous frappent : l'être humain lui-même, dont la propension à se conduire comme un monstre, n'est pas le moindre des soucis qu'il doit affronter...



Il fait d'abord partie de Ceux de la boue. Des mange-terre, comme on les appelle avec mépris. Des êtres humains ? On peut se poser la question, tant leurs comportements semblent irrationnels, inquiétants. Comme s'ils étaient fait de boue et non seulement de sang et d'os. Des créatures à peine sociables dont on se demande si elles possèdent une forme d'intelligence...

Autant de questions qui vont trouver leurs réponses lorsqu'on va le tirer de la boue, le nettoyer de cette glaise étouffante, enveloppante (et ça va demander un peu de temps), lorsqu'on va lui redonner figure humaine, le remettre sur les bons rails. Le "On" en question s'appelle Arsen, un drôle de personnage, celui-là, un fou, dit-on de lui...

Quant à celui qu'il a tiré de la boue, il est une silhouette vierge. Paradoxalement, alors qu'il est débarrassé de la glaise dans laquelle il est... né, il est l'heure de le modeler, de lui apprendre le monde, la vie, à s'exprimer, à se nourrir, à travailler, en attendant quelques idées essentielles qu'il est encore un peu tôt pour lui faire partager.

Celui qui a quitté Ceux de la boue, qui va bientôt prendre le nom de Zizare et qui est le narrateur de cette histoire dont il est le personnage central, est comme un bébé dans un corps d'adulte. Un disque dur vierge qu'il va falloir maintenant remplir d'informations. Et celles qu'il va recevoir de la part d'Arsen ont de quoi remuer cet être encore fragile.

Avant d'évoquer ces idées, il nous faut parler de ce monde dans lequel se déroule cette histoire. Sans aucun doute, ce monde, c'est le nôtre. Enfin, celui qui fut le nôtre. Car il a bien souffert et ne ressemble plus guère à ce qu'il était au Temps Vieux, celui d'avant le désastre. Cette catastrophe, pas clairement définie, qui a laissé la terre irrémédiablement polluée.

La terre, qu'on a cherché à rendre plus fertile par tous les moyens scientifiques et technologiques disponibles, mais qu'on a en fait empoisonnée, et tout ce qu'elle engendre avec. Le pire, c'est l'eau. En dehors de celle qui tombe du ciel, elle est devenue impropre à la consommation, au point qu'on lui a donné ce nom terrible : la Malboire.

Dans ce monde qui a violemment régressé, on a oublié bien des choses sur le passé et le fonctionnement du monde. Pour la plupart des survivants, pas Ceux de la boue, qui ne sont plus guère en état de penser, mais les autres, il n'existe donc que la Malboire et son alternative, l'eau qui tombe du ciel, qu'il faut absolument conserver pour pouvoir la consommer, avec parcimonie.

Il en va de même pour la nourriture, et finalement pour quasiment tout ce qui touche à la nature, ravagée par l'action des hommes. Et les survivants se montrent résignés à vivre ainsi, sans espoir d'améliorer leur situation, guettant les averses, pas si courantes, et craignant la Malboire, dont l'absorption rend malade et tue.

Mais Arsen, lui, refuse de se résigner, voilà pourquoi on le regarde comme un fou. Parce qu'il est persuadé que, sous la couche où se trouve la Malboire, il existe de l'eau. De l'eau potable, une ressource indispensable pour permettre de changer le quotidien des survivants, mais aussi d'envisager de reprendre là où tout s'est effondré. En essayant de ne pas commettre les mêmes erreurs.

Arsen sait. Il l'a déjà fait ailleurs : creuser suffisamment profondément dans le sol pour en faire jaillir une eau différente de la Malboire. Et, lorsqu'il a tiré Zizare de la boue, il venait d'arriver dans cette région pour lancer une nouvelle expérience. Sur lui, un trésor infiniment précieux : les plans d'une machine à forer. Jamais il ne s'en sépare.

Mais seul, la tâche est impossible. Voilà pourquoi il a tiré le jeune homme de la boue : pour le former, pour qu'il devienne son assistant. Et, malgré son ignorance, sa naïveté, sa méfiance, ses difficultés à apprendre, à s'exprimer, à vivre en société, Zizare accepte de relever le défi lancé par son sauveur. Malgré la confiance qu'il a en cet homme, il est le premier surpris de le voir réussir...

De l'eau... De l'eau tirée du sous-sol, et plus seulement tombée du ciel ! De l'eau qu'on peut boire, avec laquelle on peut cuisiner, se laver ! Evidemment en évitant de la gaspiller, car qui sait si cette source inespérée de va pas se tarir un jour. Une eau que l'on propose aux autres, alentour, à Wassingue, par exemple. Malgré l'agressivité des habitants et leur rejet d'Arsen...

C'est là que Zizare va rencontrer Mivoix, ainsi nommée parce qu'elle ne parle quasiment pas. Et gare à vous s'il elle s'exprime, car ce sont alors des vérités bien senties qui vont sortir de sa bouche ! Mivoix, dont Zizare tombe aussitôt amoureux, bien que ce mot ne veuille pas dire grand-chose pour lui. Mivoix, qu'il emmène avec lui, avec qui il s'installe.

La nouvelle vie de Zizare prend définitivement forme avec cette expérience de vie commune avec Mivoix. Mais, elle va changer encore plus quand il va entendre parler, par un étrange voyageur de passage, de l'existence d'une immense étendue d'eau, sans aucune commune mesure avec la Malboire, qu'il s'agisse de sa superficie ou de sa qualité.

Une eau qui serait retenue derrière un mystérieux édifice, il a appelé ça un barrage. Tout cela excite brusquement l'imagination naissante de Zizare, encore en pleine formation. Arsen, lui, semble bien plus mesuré, mais lorsque son jeune disciple lui annonce qu'il veut voir ce barrage et toute l'eau qu'il retient, son mentor le laisse partir. Accompagné de Mivoix, évidemment.

Commence alors un voyage dans un monde dont Zizare ignore tout. Et il n'est pas le seul... Un monde dans lequel l'eau, pas la Malboire, est une bénédiction, quelque chose de quasiment divin, ou perçu comme tel. Un monde bien plus violent encore que les moqueries et l'agressivité des habitants de Wassingue. Un monde qui réserve encore bien des surprises au jeune et naïf narrateur...

Argh ! J'ai encore fait très long pour présenter ce roman et planter le décor ! Mais, rassurez-vous, j'ai laissé dans l'ombre bien des surprises qui vous attendent et vous mèneront jusqu'à une découverte finale fort choquante. Oui, depuis Wassingue, il y a bien du chemin à parcourir pour Zizare et Mivoix, bien des dangers à braver et bien des révélations à avaler...

En lisant le roman, je me disait qu'il y avait du Candide dans Zizare. Et puis, en progressant dans la lecture de "Malboire", j'ai eu plutôt l'impression qu'il s'agissait d'un négatif du personnage de Voltaire. D'abord, parce que même pour Leibniz, le monde que l'on découvre au début du roman de Camille Leboulanger n'a rien du meilleur des mondes.

En fait, il a tout du pire des mondes, au contraire. Si j'osais, je dirais qu'il a tout du monde apocalyptique presque au sens biblique du terme, car c'est comme si les Quatre Cavaliers l'avaient ravagé consciencieusement jusqu'à le rendre invivable. Conquête, Famine, Maladie, Guerre, ils sont tous là, certains ont déjà fait leur oeuvre, d'autres sont en cours, et il en reste à venir...

La Conquête est évidente, celle de cette planète par le genre humain qui en a fait un lieu à exploiter jusqu'à l'épuisement. A ce titre, un nom apparaît régulièrement, sans véritable signification pour Zizare, à peine plus pour les autres survivants, mais symbolisant tout de même à la fois la grandeur et du Vieux Temps et les malheurs qu'il a engendrés : Floréal.

Floréal n'existe plus, sans doute cette... entité s'est-elle effondrée en même temps que tout le reste de la société. Mais des vestiges demeurent, inertes, parfois inquiétants, et pas seulement parce qu'on a oublié à quoi servaient ces reliques... Et les conséquences de ses activités, elles, n'ont pas cessé de gâcher l'existence des êtres humains, avec comme principal avatar la Malboire.

La Maladie et la Famine (ici, je triche un peu, car plus que la faim, c'est la soif qui menace) sont des corollaires directs de ce que je viens d'expliquer. L'espérance de vie est bien limitée, au monde de la Malboire, et les courageux, ou les inconscients, qui cèdent à une pulsion pour étancher leur soif sans se fier aux avertissements des autres en sont une terrible preuve...

Quant à la Guerre... Là, vous verrez bien...

J'ai digressé, j'en étais à Candide... Oui, Zizare a quelque chose du personnage voltairien par son regard sur le monde, plein d'ingénuité et de simplicité. Mais, pour le reste, tout se déroule quasiment à l'inverse du conte philosophique du XVIIIe siècle : Arsen est bien plus bienveillant que Pangloss envers son élève. Bien plus réaliste aussi sur l'état du monde, qu'il cherche à améliorer tant bien que mal.

Ce n'est pas Arsen qui chasse Zizare et le pousse sur les routes, mais c'est le jeune homme qui décide de se lancer par lui-même dans ce grand voyage initiatique vers le barrage. Enfin, Mivoix ne ressemble pas franchement à la tendre Cunégonde de Candide. Et leur relation, amoureuse et charnelle, ne fait pas l'objet d'une condamnation, n'entraîne pas leur terrible séparation.

C'est donc un voyage à deux que le jeune couple entreprend, Mivoix jouant le rôle de la modératrice du très enthousiaste Zizare, prêt à tout, dans son infinie naïveté, pour appréhender ce monde plein d'attraits qu'il découvre et dont il se gave jusqu'à l'indigestion. Mivoix est plus pragmatique, surtout plus méfiante, moins tête brûlée. Encore faut-il que Zizare tienne compte de ses avis...

C'est un beau personnage que celui de Mivoix, touchante par son apparente fragilité, son silence buté et sa force vive qu'elle déploie toujours à bon escient. Cela ne garantit pas, loin de là, un voyage sans accroc ni mauvaise surprise, mais la jeune femme est, d'une certaine manière, le relais d'Arsen auprès de Zizare, celle qui va lui montrer la vie non plus seulement en théorie, mais dans la pratique.

Mais, en repensant à Zizare, une autre comparaison m'est venue, sans doute inspirée par la scène d'ouverture de "Malboire", l'apparition du jeune homme au milieu de Ceux de la boue. Il y a chez ce jeune homme sorti vierge de la glaise et comblant progressivement ses lacunes dans ce voyage vers l'inconnu quelque chose d'un Golem...

Ce Golem-là n'a pas eu quatre sages à son chevet, la science d'Arsen et le pragmatisme de Mivoix ont veillé à ses premiers pas. Mais la comparaison, qui peut paraître assez surprenante de prime abord, va plus loin : sur le front du Golem, la tradition juive veut qu'on inscrive le mot "emet", la vérité, qui devient, en effaçant le e initial, "met", la mort.

Or, le voyage qu'entreprend Zizare, sans en avoir l'idée au moment où il se lance dans l'aventure, c'est exactement cela : la vérité ou la mort, la seconde n'excluant pas la première, d'ailleurs. "Malboire" est un roman post-apocalyptique, mais il n'oublie pas le côté pédagogique du genre et les découvertes de Zizare vont mener à des révélations majeures (révélation, un des sens du mot apocalypse, tiens...).

J'évoquais en introduction de ce billet ma lecture précédente, celle de la novella d'Antoine Wauters, "Moi, Marthe et les autres", parce que je trouve qu'il y a pas mal de points communs entre les deux textes. Le premier, c'est que l'apocalypse a été la conséquence des activités humaines. Chez Wauters, c'est toutefois une question sociale, chez Camille Leboulanger, le message est clairement écologique.

Il faudrait, pour aller plus loin dans ce développement, en révéler beaucoup sur l'intrigue du roman, ce qui n'est évidemment pas envisageable ici. Mais, je dois dire que Camille Leboulanger mène bien sa barque, et pas seulement parce qu'il a ménagé bien des surprises à ses lecteurs. Son message est clair et juste, sans tomber dans les excès, simplement à partir de constats issus du Vieux Temps. De notre époque, donc.

Cependant, son raisonnement n'est pas manichéen (bouh, les vilains Monsanto, Nestlé et les autres), il ne s'arrête pas à la critique du capitalisme, des industriels, de la quête de toujours plus d'argent et de pouvoir. Non, l'auteur place aussi sur la sellette le commun des mortels, l'humanité dans son ensemble, prise collectivement, mais également individuellement.

Eh oui, le genre humain est responsable de ce qui lui arrive, à lui de changer pour éviter la catastrophe qu'on nous annonce désormais inéluctable. Et tout cela, parce qu'il y a chez l'être humain quelque chose qui le pousse (naturellement ?) vers la monstruosité... Ah, les plus fidèles des lecteurs de ce blog voient soudain apparaître un thème récurrent, souvent traité ici...

"Et si la Malboire n'était pas la cause de tous nos malheurs ? Et si ce n'était pas elle qui faisait des hommes des bêtes ? Et si nous n'avions pas besoin d'un mauvais sort ou de la main délétère du géant Floréal pour nous conduire comme des monstres ?", nous dit ainsi Zizare. "Qui sont les véritables monstres ?", se demande-t-il encore un peu plus loin.

Au fil de son odyssée, le gentil Zizare voit ses congénères bien mal se conduire et oublier qu'ils sont tous dans la même galère, que l'un ne s'en sortira pas sans les autres. Même l'accueil réservé à Arsen par les habitants de la région de Wassingue va dans ce sens : la méfiance au lieu de la confiance, le rejet de l'étranger, le rejet appuyé sur l'irrationnel au lieu de l'expérimentation.

Par la suite, rassurez-vous, c'est encore pire ! Jusqu'au dénouement, glaçant. Parce que les instincts de notre belle espèce humaine ont décidément une fâcheuse tendance à nous conduire droit dans le mur, à diviser pour mieux régner, à rechercher le profit (financier ou autre) sans songer aux contreparties. Et sans hésiter à nuire à son prochain pour y parvenir...

Alors, peut-il y avoir une vie après la boue ? Pour obtenir une réponse (ou le début d'une réponse), lisez "Malboire", de Camille Leboulanger et son final complètement inattendu. Plongez (enfin, pas trop, quand même, ça peut être dangereux) dans l'univers imaginé par ce jeune romancier pas encore trentenaire qui, après une expérience en fantasy, revient à ses premières amours, le post-apo.

Son univers, c'est la nature, celle qui a subi les conséquences de l'activité humaine du Vieux Temps. Cela donne à la fois quelque chose d'effrayant, puisqu'on a en particulier cette marée de boue dans laquelle patauge Zizare quand on le rencontre, et finalement de bucolique. On voyage dans des décors qui changent et nous offrent une palette de paysages très différents.

Avec toujours cette question de l'eau qui est au coeur du roman et permet aussi quelques sorties amusantes, mais du genre grinçant, et poétiques. Eh oui, c'est une quête initiatique, un roman d'apprentissage un peu particulier où le personnage est amené à découvrir des nouveautés fascinantes. Sauf qu'au fil de son parcours, l'émerveillement cède de plus en plus souvent la place à la tristesse et l'inquiétude.

Et puis, il y a cette idée de folie, évoquée dans le titre du billet, qui n'est pas une opposition à la raison, mais plus à la résignation générale. Arsen est le fou, parce qu'il agit en sortant des sentiers battus, du train-train, des certitudes. Parce qu'il croit en quelque chose d'autre, quelque chose de mieux. Et c'est ce qu'il inculque à Zizare.

Et celui-ci embraye : lui aussi sera fou ! Il ne restera pas à attendre la mort, qu'elle soit donnée par la Malboire, une autre épidémie, ou une saloperie quelconque traînant dans cet univers toxique, non, il consacrera sa vie à élargir ses horizons, à découvrir un monde abîmé au point d'en être laid, mais peut-être pas irrémédiablement.

Ce n'est pas un appel à la révolte que nous lance Zizare, mais plutôt un encouragement à s'engager pour faire bouger les choses, pour faire évoluer les mentalités et les êtres. Zizare est un poil à gratter, un empêcheur de tourner en rond, un accélérateur de particules, un coup de pied dans une fourmilière. Bref, il est temps de ne plus se résigner, mais de prendre les choses en main.

Au final, je reste sur une impression bizarrement équilibrée : "Malboire" est-il un roman optimiste ou pessimiste ? On pourrait conclure que c'est au lecteur d'en décider, un peu comme pour "la Route", de Cormac McCarthy (oui, encore ce livre !), mais je crois que c'est plus compliqué que cela. En fait, ce n'est pas arrêté, on est à une croisée des chemins et c'est à nous, les humains, de faire les bons choix.

Nous, vous savez, ceux qui avons la fâcheuse tendance de nous conduire en monstres...

mercredi 10 octobre 2018

"Nés après la cassure, nous ne sommes plus que des fantômes arpentant des fragments et rien ne reste en nous, tout disparaît, tout passe".

Difficile de se distinguer en période de rentrée littéraire, au milieu des centaines de romans qui déferlent sur les rayons des librairies. Notre auteur du jour a opté pour un choix paradoxal : Antoine Wauters n'a pas publié un livre, mais deux en même temps et chez le même éditeur, à la fin du mois d'août. Un court roman, "Pense aux pierres sous tes pas", et ce qu'on va appeler une novella, terme qui qualifie un ouvrage intermédiaire entre la nouvelle et le roman, qu'on retrouve plutôt dans le domaine de l'imaginaire. Et ça tombe bien, car si vous trouverez très certainement "Moi, Marthe et les autres" (publié aux éditions Verdier) sur les étagères des rayons de littérature générale, il s'agit pourtant d'un roman post-apocalyptique, dans la plus pure tradition du genre. Avec un côté fable, avec son côté pédagogique en forme d'avertissement au lecteur et bien sûr, sa morale. Sans oublier un curieux mélange d'humour et de désespoir...


Paris est en ruines. Les causes de cette dévastation restent et resteront inconnus, et ce n'est pas la seule chose que l'on ignore. Et pour cause, les survivants que l'on va suivre dans cet univers déliquescent ne savent plus grand-chose du passé de l'humanité à laquelle ils appartiennent encore, malgré tout.

Les humains sont revenus à un état qui n'est pas complètement primitif, mais s'en rapproche. Et ils ont oublié ce qui a eu lieu avant ce qu'ils appellent la cassure. Il y a bien eu un temps un travail de transmission effectué par les aînés, mais il a fini par s'éroder, se perdre, et on ne vit plus que sur de vagues souvenirs qui n'ont plus ni sens ni contexte précis.

Pire encore, ils ont oublié ce qu'est même le sens de l'humanité et ils s'interrogent sur leur raison d'être, leur raison d'exister dans ce monde détruit, violent, dangereux, cruel, où l'on souffre plus qu'on ne vit, où l'on doit se nourrir comme on peut, où la moindre rencontre peut signifier la mort... La mort : la seule chose qui ait vraiment un sens, puisqu'elle signifie la fin...

Le groupe de personnes que nous accompagnons n'ont plus guère de repères. Juste quelques mots qui restent inscrits sur les frontons des bâtiments, mais le temps qui passe est devenue une abstraction, quelque chose dont on connaît l'existence, mais qu'on ne peut plus mesurer. Comme à peu près tout le reste, d'ailleurs.

Ils sont une vingtaine, une trentaine tout au plus. Il y a là Hardy, le narrateur, Marthe et d'autres hommes et femmes que l'on découvre, que l'on aperçoit, qui disparaisse, aussi, au gré des sorties et des attaques dont on peut faire l'objet. La bande vit dans une grotte bien peu confortable dont on comprend qu'elle se trouve à Montmartre.

Là, la bande se rassemble autour du feu, unique source de chaleur, et réfléchis à son sort, essaye de se souvenir de ce que les anciens, aujourd'hui disparus, leur ont légué, comme ces chansons d'un certain John Holiways, qui deviennent de véritables prières adressées... A quoi, d'ailleurs ? Ces mots, ces chants émeuvent les survivants jusqu'aux larmes, mais leur sens leur échappe également...

Mais, il ne suffit pas de se loger : il faut se nourrir, se chauffer, s'habiller (c'est important, le froid et l'humidité sont vite insupportables), ce qui nécessite de s'aventurer sur ces artères qui furent des boulevards, dans les magasins désertés et ravagés, dans une ville devenue un décor macabre. En redoutant, à chaque pas, de se faire attaquer par une autre bande...

Et malheur à celui qui se fait surprendre... Son sort n'est pas juste la mort, mais ce qui l'attend est encore bien pire... Voilà pourquoi la bande de Hardy, Marthe et les autres se réduit comme peau de chagrin. Et pousse ceux qui s'accrochent à la vie sans trop bien savoir pourquoi tant elle est rude, l'idée d'aller voir ailleurs si les ruines sont moins grises (et moins mal fréquentées) grandit...

Je me rends compte que cette introduction est bien longue pour un texte si court, à peine 70 pages. Mais, il me semble nécessaire de planter le décor, sans forcément entrer dans les faits que Hardy nous raconte, car l'univers dans lequel se déroulent ces histoires est aussi important que les faits eux-mêmes. Tout repose sur la perception du lecteur, ce qu'il sait et que les personnages ignorent.

La cassure, évoquée dans le titre du billet, et qui semble désigner l'événement qui a provoqué l'écroulement du monde tel que nous le connaissons, n'est pas définie : catastrophe naturelle ou provoquée par l'activité humaine, guerre, épidémie ou autre fléau meurtrier, et plus que cela encore, on ne le saura pas.

Mais l'absence de souvenirs de cette époque pourrait laisser imaginer que la cassure ne s'est pas produite aussi nettement et rapidement que les phénomènes que je viens d'évoquer. Et si cet univers, cette ville de Paris ainsi ravagée, étaient le résultat d'une érosion due à la manière dont l'humanité a vécu, une gigantesque régression en passe de ramener les êtres humains à leur état initial ?

Il y a dans tout cela quelque chose qui rappelle "la Route", de Cormac McCarthy : le monde ravagé sans raison explicite, des survivants qui n'ont pour activité quotidienne que l'assurance de leur survie, ce voyage sans but ni raison vers un hypothétique eldorado et d'autres éléments qui apparaissent à travers le style de l'auteur.

L'écriture, évidemment. Simple et épurée, ce qui ne l'empêche pas d'être précise. Le roman est divisée en courts chapitres, quelques lignes à chaque fois, rarement plus, dans lequel un événement, une situation, une idée sont exposés. Le langage aussi a souffert de la même dégradation que la société, les murs et tout le reste.

Pourtant, et c'est peut-être le petit hic de ce livre, Hardy reconnaît lui-même plusieurs fois qu'il sait mal s'exprimer. Or, ce texte est parfaitement lisible, presque trop... Il faut bien que le lecteur puisse s'y retrouver, suivre et comprendre le témoignage de Hardy et ce sera toujours la limite de l'écriture, qui ne peut aller trop loin dans la réinvention de la langue.

Mais, on ressent tout de même au fil des pages les difficultés à s'exprimer, en particulier à conceptualiser, à penser comme si l'on ne disposait plus des outils pour cela. Cela donne au récit de Hardy une espèce de naïveté touchante, mais cela entraîne aussi une réelle curiosité, comme si la survie, et la survie dans des conditions améliorées, passait aussi par là.

Antoine Wauters utilise une autre technique dans son récit qui vient à l'appui de tout cela et met en particulier en évidence l'ignorance des personnages. Il s'agit du name-dropping, l'utilisation des noms propres, ici, en particulier, les noms de lieux, signalés en italique. Mais, des noms qui, eux aussi, ont subi les outrages du temps et de l'oubli...

Ainsi comprend-on que le groupe de Hardy, Marthe et les autres vit à Montmartre car ils y reviennent en employant les petites rues et le "funicul"... Un exemple parmi d'autres extrêmement malin, car il montre la difficulté et l'ignorance des personnages tout en fournissant (ce que ne fait pas McCarthy, d'ailleurs), un certain nombre de repères, toutefois limités à Paris.

L'écriture d'Antoine Wauters, si malmenée soit-elle, n'en reste pas moins teintée d'une vraie poésie, d'une vraie beauté toute simple mais efficace, qui contraste avec l'horreur du décor et du contexte. On retrouve aussi de vrais questionnements philosophiques très intéressants, portés par le groupe, par ses interrogations sur la vie, l'amour, le sexe, la mort et les raisons d'exister.

Et, de manière plus diffuse, sur l'importance du groupe. Au début, on se dit que cela tient d'abord aux risques encourus par ceux qui voudraient vivre seuls, mais, petit à petit, alors que la bande entame son voyage, cette question prend une place bien plus centrale. Je ne vais évidemment pas vous expliquer pourquoi ou comment, non, là, on est dans les événements du livre.

En revanche, ce que je peux vous dire, c'est que la morale de la fable imaginée par Antoine Wauters se trouve sans doute là : dans l'importance du collectif et des valeurs que cela véhicule (solidarité, fraternité, mais aussi tous les sentiments qu'on peut rattacher à la famille et au couple) par rapport à l'individualisme qui ne mène qu'à la mort à court terme.

On peut d'ailleurs remarquer que la formulation du titre du livre est imparfaite : "Moi, Marthe et les autres"... "Moi" ne devrait pas se trouver en tête de cette phrase. Et si on y voyait une hiérarchie voulue par Hardy, un sens des priorités ? Moi d'abord, Marthe ensuite, pour tout ce qu'elle représente, même s'il ne sait peut-être pas expliquer ce qu'il ressent, et les autres au dernier rang.

Il y a chez Hardy ce perpétuel équilibre entre le groupe au sein duquel il se trouve et sa personne, entre l'importance de vivre entouré et ses envies de solitude, voire un certain égoïsme, même si, là encore, ce mot, dans le contexte de l'histoire, n'a pas grand sens. Mais, Hardy a cette envie d'indépendance chevillée à l'esprit. Reste à savoir dans quelles conditions il pourrait expérimenter ce mode de vie de loup solitaire...

Lorsque l'on commence à envisager cela, on reconsidère également l'ensemble du texte : et si, justement, c'était l'égoïsme, l'individualisme forcené en vogue dans la société d'avant la cassure qui avait été le déclencheur de la catastrophe, le point de départ de la destruction du monde ? Joli sujet de réflexion, vous avez quatre heures...

Tout comme le titre de la troisième et dernière partie du livre "les Raisons d'espérer", preuve qu'elles existent, puisqu'il ne peut être totalement rhétorique. En revanche, lorsqu'on approche de la fin du récit, cela semble paradoxal, voire carrément contradictoire. A moins que la leçon à tirer de cette histoire, pour nous, lecteurs d'avant la cassure, ne soit une démonstration par (pour ?) l'exemple...

Le dernier élément que je voudrais aborder dans ce billet, c'est l'humour. Non que les personnages soient capables de recourir à ce mode d'expression, mais parce que le facétieux Antoine Wauters joue avec le décalage entre la situation de ses personnages et la nôtre, qui avons en main la plupart des clés qui manquent à Hardy, à Marthe et aux autres.

Je me suis surpris à sourire largement et même à éclater de rire par endroit, malgré la noirceur du décor et la situation dramatique dans laquelle évoluent les personnages. Antoine Wauters ne se moque pas d'eux, il ne s'agit pas de ça, mais il leur met en main des éléments qui sont des gags pour notre oeil de lecteur d'avant la cassure.

Et cela donne un soupçon de légèreté à une histoire qui en a bien besoin. Mais, plus que cela, cela contraste fortement avec les questionnements des personnages, qui sont empreints de désespoir, faute de perspective d'avenir et de moyens de se rassurer. Ils sont perdus, et nous, nous devrions nous interroger sur les éléments qui nous font rire : ils ne sont peut-être pas si drôles que cela...

Oui, "Moi, Marthe et les autres" est une fable post-apocalyptique, et sa morale nous rappelle, comme il se doit, à nos devoirs bien actuels. C'est aussi un bel exercice de style qui refuse de se confiner à la noirceur et au désespoir en instillant quelques sources de lumières dans la nuit. Pour autant, c'est un conte cruel, violent par moments, où l'humanité est en péril. En voie de disparition, même...

Et, plus largement, c'est un livre qui s'inscrit dans une tendance un peu agaçante de l'édition, celle qui veut qu'on méprise les genres... sauf lorsqu'on les publie soi-même en les accolant une étiquette de littérature générale. Eh oui, "Moi, Marthe et les autres" est bien un roman de science-fiction, il n'y a aucun doute à ce sujet, mais pas tout à fait assumer, jusqu'au placement du livre en librairie...

Combien de lecteurs d'Antoine Wauters et des éditions Verdier ne jetterait pas même un regard à ce texte s'il était publié par une maison spécialisée en imaginaire ? Combien de ces lecteurs vont être des Messieurs Jourdain de l'imaginaire, en lisant sans le savoir (ou sans vouloir le savoir ?), tout en continuant à expliquer, par ailleurs, tout le mal qu'ils pensent du polar ou de la SF ?

On voit de plus en plus d'exemples de romans de genres arriver dans des collections de littérature générale et soudain parés de toutes ses vertus, simplement parce qu'on ne les présente pas ainsi... En ce mois d'octobre, désormais décrété mois de l'imaginaire par les éditeurs spécialisés, il n'est pas inutile de rappeler ces questions éditoriales et les clivages qu'elles inspirent de manière absurde.

Parce qu'il ne devrait pas y avoir de ligne de démarcation entre les livres, les auteurs, les maisons d'édition, mais aussi entre les lecteurs. Le chemin est encore long avant que toutes les entraves ne tombent, qu'on envisage les genres de l'imaginaire comme de la littérature à part entière et qu'il n'y a pas de honte pour une maison généraliste à assumer son choix de publier un roman de SF.

jeudi 4 octobre 2018

"Tu as porté l'histoire de ta mère jusqu'à nous, il est temps de t'en défaire maintenant. A d'autres de la prendre et de la raconter. Elle sera sur nos lèvres désormais".

Notre billet du jour pourrait tenir en une phrase : Laurent Gaudé est un immense conteur et un fabuleux écrivain. Allez, au revoir, et merci ! Euh... Non, on va quand même parler un peu plus en détails de ce bref roman qui vient juste de sortir, "Salina", sous-titré "les Trois exils" (aux éditions Actes Sud), dans lequel l'auteur renoue avec la veine d'un de ses premiers romans, "la Mort du roi Tsongor" (prix Goncourt des Lycéens en 2002). Une histoire en forme de conte, entre réalité et mythe, dans un univers envoûtant. Et puis, un personnage, Salina, femme déracinée depuis toujours qui cherche enfin un lieu où se poser pour l'éternité, une femme perpétuellement bafouée et humiliée qui n'a eu cesse de se venger de ce maudit destin et de ses congénères... C'est riche, c'est puissant, c'est prenant, c'est visuel, c'est envoûtant... C'est du Laurent Gaudé, et il n'y a rien à ajouter.


On l'a appelée Salina, à cause des larmes salées qui inondaient son visage de nourrisson le jour où elle a été abandonnée aux portes du village du clan Djimba. Désormais, il est loin, ce jour funeste où elle aurait pu (dû ?) être dévorée par les hyènes. Il est loin, et Salina sait que son heure est proche. Il lui faut préparer cette échéance.

Pour cela, elle attend son fils, Malaka, parti avec une des caravanes sillonnant le désert et qui va revenir bientôt, si tout va bien. Alors, ils pourront entreprendre son dernier voyage, dont elle sera le guide et dont Malaka sera l'exécutant. Elle a besoin de lui non seulement pour s'appuyer sur son jeune bras, mais aussi parce qu'il est le seul à pouvoir la mener à bon port.

Elle sent que la fin est proche, mais personne n'en connaît le moment exact. Mais Malaka saura quoi faire lorsque l'inéluctable se produira, lorsque Salina s'allongera une dernière fois et fermera les yeux pour l'éternité. Malaka sait ce qu'il lui faudra faire ensuite, malgré l'insupportable douleur. Il lui faudra la conduire jusqu'à sa dernière demeure.

Ce voyage, je ne vais pas vous le détailler, car il faut vous en laisser la primeur, amis lecteurs. Il vous faudra suivre Salina et Malaka dans ce périple, jusqu'aux portes d'un cimetière pas comme les autres, un lieu où Salina espère reposer. A condition qu'on laisse sa dépouille y entrer, car tout le monde ne peut franchir l'entrée de cette nécropole...

Ce sera alors à Malaka de jouer : les portes ne s'ouvriront devant le corps de Salina que s'il sait les convaincre. Et pour les convaincre, le fils de Salina devra raconter la longue et douloureuse existence de sa mère, la femme aux trois fils et aux trois exils, la femme amoureuse et la femme colère, l'étrangère parmi les siens et l'ennemie jurée du clan Djimba...

Ce récit, Malaka va l'entamer dans un contexte très étrange, déroutant, inquiétant, même, avec sur les épaules ce poids énorme : s'il échoue, Salina n'entrera pas dans ce cimetière et son corps finira probablement dans le fleuve, comme ceux que son fils a vu flotter en arrivant... A lui de se montrer éloquent et sincère, de transmettre à ses auditeurs l'amour qu'il a pour sa mère et de les persuader que la guerrière Salina mérite enfin la paix...

Dès la scène d'ouverture de ce court roman (160 pages tout au plus), Laurent Gaudé nous attrape par la main et nous emporte dans son univers. Que vous dire ? C'est incroyablement visuel, on a l'impression de faire partie des témoins de cette scène muette, juste marquée par les bruits de sabots d'un cheval, les pleurs d'un bébé et les grognements des hyènes...

Salina n'est pas bien née, elle est abandonnée aux portes d'un village et, sans Mamambala qui va prendre en pitié ce petit être qui refuse de mourir, elle n'aurait sans doute pas vécu. Coutume oblige. Mais, en contrepartie, elle ne sera jamais acceptée par le clan qui l'a recueillie. Elle sera toujours une étrangère, pire encore, quelqu'un susceptible de porter malheur et dont on se méfie terriblement.

Une situation que son amitié avec un des garçons du clan, un des fils du chef, Kano, adoucit un peu. Jusqu'à ce que l'insouciance de l'enfance s'efface. A peine adolescente, Salina va connaître les premières désillusions, mais surtout les premières brimades. Elle comprend que son destin a été tracé et qu'elle n'a aucun mot à dire pour en modifier la trajectoire. Que tout sera fait pour qu'elle soit malheureuse.

Entre les Sissoko, les chefs du clan, et Salina, ce sera la guerre. Car la jeune fille n'est pas du genre à se laisser faire, à accepter l'injustice qu'on lui promet, à renoncer à ses sentiments et à sa liberté de mouvement et de penser. Mais que peut faire Salina seule contre tous ? Et c'est dans l'immense colère qu'elle va nourrir après ces premières humiliations que va prendre source sa légende...

J'essaye de ne pas trop en révéler, je ne donne que quelques éléments, comme ces trois exils, annoncés sur la couverture, ou comme ces trois fils (mais là, je n'en dirai pas plus). On se doit d'être spectateur du récit de Malaka, de découvrir les péripéties qui ont jalonné son existence. Mais aussi la personnalité forte, violente, même de Salina.

D'elle, on a d'abord une double image, celle de sa prime enfance, ce nourrisson déposé à terre à l'entrée d'un village où l'on ne veut pas d'elle, et celle des derniers jours, vieille femme à l'apparente sagesse, aux mouvements prudents et fatigués. Deux images qui laissent une impression de douceur, de faiblesse, aussi.

Mais, lorsque débute le récit de Malaka, les choses changent bien vite et c'est un tout autre personnage qui nous est décrit. Une femme au caractère bien trempé, au gré des déceptions et des vexations. De cette solitude terrible qui lui est infligée et qu'elle affronte avec courage. De la montée de la colère et des envies de vengeance...

Oui, je l'ai dit plus haut, ce destin contrarié va faire de la paisible Salina une guerrière, mue par une haine féroce, une soif de vengeance et de mort qu'elle n'aura cesse d'assouvir. Des passions d'une grande violence, qu'il s'agisse de sa capacité à aimer comme à haïr, qui vont l'accompagner une bonne partie de son existence et ne trouveront leur apaisement qu'après avoir semé un sacré chaos...

Mais Salina n'est pas la seule protagoniste de cette histoire. Il y a Malaka, bien sûr, son porte-parole ou plutôt son héraut, qui retrace son parcours et qui, ainsi, va nous dévoiler aussi le sien, tout sauf anodin, le clan Djimba et les deux frères de Malaka, les deux autres fils de Salina, devrais-je plutôt écrire, vous comprendrez pourquoi...

La vie de Salina les met tous aux prises les uns avec les autres, dans une histoire qui devient rapidement épique. Malaka enjolive-t-il les faits ? Ne répète-t-il que ce qu'on lui a raconté ? Ou bien cette histoire est-elle tout simplement extraordinaire, à l'image de Salina qui, à chaque étape de son existence, n'a pas vécu la vie du commun des mortels ?

"Salina", c'est aussi un roman sur la transmission, sur l'oralité, sur cette parole puissante qui fonde les êtres et suscitent les légendes. Car oui, il est là, le thème de ce court roman : la fondation de la légende de Salina, lorsque son histoire, jusque-là entendue par son seul fils, trouvent de nouveaux récepteurs, capables de se sentir captivés par elle.

Le titre de ce billet le dit bien (j'aurais encore pu choisir quatre ou cinq autres citations, mais celle-ci colle si bien) : Malaka est une courroie de transmission et, maintenant qu'il a fait son office, l'histoire de Salina va pouvoir se répandre, racontée par d'autres, transmise à d'autres qui à leur tour la raconteront, cycle menant à l'immortalité, certainement sans cesse embellie, enrichie, mythifiée...

Il y a cette image des corps flottants dans le fleuve, à qui on laisse la mission de les emmener à la mer qui leur servira de tombes... Quelle image forte, bouleversante ! Et puis, il y a les autres, comme Salina, qui auront, enfin, si tout se passe bien, un autre destin funéraire... Le commun des mortels, d'un côté, noyé dans la masse des anonymes, et ceux susceptibles de devenir légendaires, de l'autre.

Des images fortes, il y en a tout au long de ce roman, dès les premières lignes, lorsque le silence du désert est percé par les cris d'un bébé et le galop d'un cheval, jusqu'à l'adieu définitif de Malaka à sa mère. Pour autant, cette dernière scène n'est pas pour moi la plus marquante, elle est une conclusion, le point final d'un destin qui n'appartient dorénavant plus ni à Salina ni à son fils.

Non, la dernière scène marquante, pour moi, se trouve dans l'avant-dernier chapitre, point d'orgue cette fois de la guerre sans merci livrée par Salina au clan Djimba. Une scène d'une intensité et d'une émotion remarquables, avec quelque chose tout de même de révoltant. Salina sait aussi être un personnage dur, implacable, et pour l'apaiser, enfin, il faut employer de grands moyens...

Oui, il y a beaucoup d'émotions dans ce court roman. Salina est un personnage magnifique, libre et rebelle, insoumise et impitoyable. Mais, c'est aussi une femme de coeur qui est en quête d'un bonheur qu'on lui refuse depuis le jour de sa naissance. Un être sans racine qui ne souhaite mener qu'une existence paisible, où elle pourra enfin donner, et plus seulement reprendre.

Au cours du récit de Malaka, je l'ai dit plus haut, on se bat. Beaucoup. Avec une violence inouïe. Et des répercussions inattendues qui font que le combat ne connaît pas vraiment de fin. Juste quelques pauses avant de nouveaux pics de tension. L'un d'eux est une bataille d'une férocité titanesque (l'adjectif n'est pas choisi au hasard), apocalyptique au sens premier du terme : celui de la révélation.

Chaque scène que narre Malaka emprunte à des registres différents, et à chaque fois, Salina s'y affirme, grandissant, vieillissant, mais prenant aussi une envergure quasi divine, à la fois angélique et démoniaque, capable de la plus extrême violence aussi bien que de la plus bienveillante tendresse. Et même les deux à la fois, en une occasion...

Enfant, femme, mère, guerrière, folle et sage à la fois, Salina est un personnage complet, né de rien et qui se construit dans une adversité permanente jusqu'à ce qu'elle trouve enfin l'équilibre et finit par atteindre une forme de plénitude. Un parcours exceptionnel qui lui vaut de devenir légendaire, par la grâce des mots de son fils, qui se gravent dans la mémoire de ceux qui les écoutent. Ou les lisent.

Le tout, dans un univers qui rappelle celui de "la Mort du roi Tsongor", une contrée imaginaire qui fait penser à l'Afrique, bien sûr, au désert du Sahara, évidemment, pour la partie concernant Salina. La partie mettant en scène Malaka tranche carrément avec ces premières images, d'abord parce que l'eau y tient une place très importante, en contraste fort avec l'aridité du territoire du clan Djimba.

Et puis, il y a la partie charnière, celle où Salina et Malaka partent ensemble. Un troisième paysage, également très différent, olympien, presque. Et, à chaque fois, une nature particulière dans laquelle l'humain est bien petit, un décor pas forcément hostile, même si la vie au désert n'est pas simple, avec un je-ne-sais-quoi de divin...

Des décors et des personnages qui s'animent grâce aux mots, simples, mais si bien agencés, sans fioriture, mais tellement riches de Laurent Gaudé qui, une nouvelle fois, nous offre une histoire puissante. On aimerait simplement s'asseoir et écouter cette histoire couler, naturellement, sans aspérité, mélange paradoxal de douceur et de violence.

Qu'on la lise ou qu'on l'écoute, on la voit. Tout est fait pour que le lecteur s'immerge pleinement dans ce récit, qu'on aimerait découvrir par la voix profonde d'un griot, au coin d'un feu, dans la sérénité d'une nuit pleine d'étoiles, se tendant à chaque poussée de violence, ressentant une large palette d'émotions à travers l'histoire de Salina, mais aussi de Malaka.

La question de l'oralité, abordée plusieurs fois dans ce billet, n'est pas illogique : à l'origine, "Salina" est une pièce de théâtre, écrite en 2003 par Laurent Gaudé, un domaine que continue d'explorer l'auteur en parallèle de sa carrière de romancier, auréolée, c'est loin d'être courant, d'un Goncourt et d'un Goncourt des Lycéens pour deux romans différents.

C'est par le théâtre que Laurent Gaudé a débuté, et l'on ressent forcément l'influence de ce type d'écriture dans ses romans, et particulièrement dans "Salina". Cette version n'est pas un monologue, du fait de sa construction, ni même une pièce, c'est bel et bien une oeuvre romanesque portée par un véritable souffle, dépaysant et fascinant.

Je l'ai dit d'emblée : c'est du Laurent Gaudé, il n'y a rien d'autre à ajouter !

mercredi 3 octobre 2018

"On va donner du grain à moudre à ceux qui nous soupçonnent de couvrir des bavures. Ils vont écrire n'importe quoi et, un jour, plus tard, cela nous sera utile".

Voilà un roman qui devrait faire grincer bien des dents dans le contexte actuel, car il attaque avec virulence les travers et les dysfonctionnements de notre société. Avec pour point de départ le genre de fait divers capable de faire grimper les tensions qui la traversent jusqu'à des sommets. Un livre à la construction narrative très maligne, servi par une galerie de personnages tous plus infects les uns que les autres et par une écriture qui ne ménage personne : tout le monde en prend pour son grade ! Avec "L'ère des suspects" (en grand format aux éditions Grasset), Gilles Martin-Chauffier nous entraîne dans les coulisses d'une France irrémédiablement divisée, là où s'élaborent de savantes stratégies et se prennent les décisions les plus importantes. Non pas celles qui pourraient servir l'intérêt général, mais celles qui ne remettent pas en cause de prometteuses carrières... Avec trois mots d'ordre incontournables : vanité, hypocrisie et mépris. Et une victime collatérale de marque : la vérité, dernière roue d'un carrosse qui bringuebale et menace chaque jour un peu plus de verser dans le fossé...


Versières, petite ville de banlieue nord, le long de la ligne du RER B. Mais, pour la plupart des gens, lorsqu'on entend le mot Versières, ce n'est pas aux pavillons et aux quartiers résidentiels que l'on songe, mais à la Cité noire, nom donné à la réunion de deux grands ensembles urbains, "les Rubans bleus" et "les Mimosas".

Construite dès les années 1960, elle a connu par la suite les mêmes mutations que la plupart des cités du même genre aux alentours de Paris. Jusqu'à devenir une véritable poudrière. Chômage, immigration, trafics divers, la Cité noire conjugue tous les maux autour desquels la société française se déchire depuis longtemps.

Il y a trois ans, la Cité noire a connu une violente poussée de fièvre : voitures brûlées par centaines, mobilier urbain et services publics détruits, le genre d'événement qui marque les mémoires... Et l'opinion publique pour longtemps. Depuis, les élus, qu'ils s'agissent des élus locaux ou de ceux amenés à gérer les destinées du pays, ont tout fait pour maintenir une paix sociale, fragile mais durable.

Pour cela, on a travaillé avec les "Grands frères" de la cité, dont l'un, Hassan Saïdi, est devenu délégué à la jeunesse à la mairie de Versières, le référent ultime, celui qui sait tout ce qui se passe à la Cité noire. Celui sans qui rien ne se fait à la Cité noire, également. Le personnage le plus important du quartier, bien avant le maire, un brave homme, sans charisme ni autorité.

Mais on a aussi nommé au poste de commissaire un homme dont la souplesse n'est pas la moindre des qualités. Un policier pragmatique au profil atypique, Gildas Méheut, qui doit tout faire pour maintenir l'équilibre précaire. Autrement dit : ne surtout rien faire qui puisse risquer de remettre le feu aux poudres...

En cet été 2016, dans un pays sous tension après les attentats de l'année précédente et prompt à trouver des boucs émissaires à tous ses soucis, le commissariat accueille une jeune stagiaire, Danièle Bouyx. Issue de la grande bourgeoisie parisienne, ambitionnant une carrière juridique fructueuse, elle découvre pour la première fois l'autre côté du périphérique...

Pour l'initier aux subtilités de ce nouveau monde qui s'ouvre à elle, Méheut l'envoie faire une tournée aux côtés d'un jeune flic, lui aussi breton, Cosme Giquel, en poste depuis quelques mois. Le binôme visite donc Versières, de ses quartiers les plus tranquilles aux zones considérées comme les plus difficiles. Celles où le passage d'une voiture de police suffit à provoquer des remous.

Au cours de cette ronde, Cosme et Danièle se trouvent confrontés à quelques jeunes qui les provoquent. Plus tard, ils décident de contrôler l'un d'entre eux, mais le garçon prend la fuite. Finalement, les deux jeunes recrues regagnent le commissariat en se promettant de ne pas raconter les quelques entorses au règlement qu'ils ont faites pendant ces quelques heures.

Mais, le lendemain, un corps est retrouvé près de la Cité noire. Le garçon, âgé de 17 ans, s'appelle Driss Aslass et c'est justement le garçon que Cosme Giquel a voulu contrôler la veille... A peine la nouvelle est-elle connue que tout s'enclenche : peu importe ce qu'il s'est véritablement passé, il faut absolument et par tous les moyens minimiser la portée de ce triste événement.

Et, avant même que l'enquête ne démarre, Méheut et ses supérieurs décident d'allumer un contre-feu parfait : Cosme Giquel fera un coupable et un fusible parfaits, on reconnaît la bavure, on expédie la procédure, on le renvoie vite fait dans sa Bretagne natale où il trouvera bien une nouvelle vocation. Et tant pis si aucun indice évident n'implique le jeune flic dans la mort de Driss...

Cette mort met en branle une impressionnante mécanique, qui va remonter de la Cité noire, de la mairie et du commissariat de Versières jusqu'aux bureaux ministériels, et même jusqu'à l'Elysée, en passant par les études de ténors du barreau et les rédactions de journaux toujours en quête du scoop dont on pourra faire un feuilleton, capable d'assurer de confortables ventes, même en plein été...

Une mobilisation générale dont est absente la question essentielle : qu'est-il véritablement arrivé à Driss ? Qui l'a tué ? Seuls comptes les intérêts particuliers à court terme que cette mort violente et son onde de choc menacent manifestement. Entre enjeux politiques, enjeux économiques, ambitions pouvant se réaliser, chacun cherche à tirer la couverture à lui. Et à manipuler son prochain...

Avant d'aller plus loin, un mot de la construction du roman, car c'est un élément extrêmement important : "L'ère des suspects" est un roman choral, chaque chapitre adopte le point de vue d'un personnage impliqué dans l'histoire, de la mère de Driss à la directrice de cabinet du Ministre de l'Intérieur, en passant par les policiers, les avocats, un journaliste, le délégué à la jeunesse de Versières, etc.

Lorsqu'on découvre le sujet du roman, le premier réflexe est de se dire qu'on a là matière à un polar, du genre de ceux que signe Olivier Norek, par exemple... Mais, rapidement, on comprend que la démarche de Gilles Martin-Chauffier est différente : qui dit polar dit résolution de l'affaire. Or, ici, c'est vraiment le cadet des soucis des personnages.

Non, cette triste histoire est le prétexte pour l'auteur pour mettre en scène une galerie de personnages plus ou moins influents (plutôt plus que moins, d'ailleurs) que cette affaire embarrasse parce qu'elle pourrait remettre en cause leurs carrières et leur pouvoir ou, au contraire, leur permette d'en tirer certains avantages.

En faisant le choix de faire parler les principaux acteurs du drame et de ses conséquences, Gilles Martin-Chauffier nous fait partager leur vision de la situation, leurs positions, leurs stratégies pour éviter les ennuis et les éclaboussures, mais aussi leurs idées, celles qu'ils n'afficheront jamais publiquement parce que cela ferait forcément scandale.

Bref, en opérant ainsi, l'auteur nous ouvre les portes d'un monde merveilleux où la valeur principale est le cynisme, où l'on regarde les autres avec un mépris de bon aloi dont l'intensité varie en fonction de leur position sur l'échelle sociale, où chaque interlocuteur est une pièce qu'on espère déplacer sur l'échiquier afin de servir ses propres intérêts, où l'on cache soigneusement ses véritables objectifs...

C'est aussi un univers où l'on peut enfin se lâcher, s'émanciper des règles, normes, conventions, respect, politesse, politiquement correct et autres absurdités du même genre qui entravent et enquiquinent, mais sont nécessaires pour garder un semblant de cohésion sociale et ne pas mettre tout le pays à feu et à sang.

Dans un entretien qu'il donne sur le site de son éditeur, Gilles Martin-Chauffier insiste sur l'idée de ce double langage omniprésent dans notre société française (et ce n'est pas d'aujourd'hui), à l'appui d'un climat de suspicion permanente, où tout le monde pense que tout le monde a quelque chose à se reprocher : racisme, délinquance, radicalisation, corruption, collusions, complaisance de classes...

Pour la sacro-sainte opinion publique, baromètre qu'on ne perd jamais des yeux, ce sont comme des associations d'idées qui deviennent rapidement des généralités. Il ne faut pas non plus tomber dans l'excès inverse en disant que rien de tout cela n'a de fondement véritable, mais delà à imaginer que derrière tout flic se cache un raciste assoiffé de sang et que tout jeune de banlieue est un djihadiste en puissance...

Le texte de Gilles Martin-Chauffier, de par sa construction et le choix du roman choral et de la narration à la première personne, est d'une grande violence, parce qu'on y dit tout ce qu'on ne dit pas ailleurs, justement. Parce qu'on ne se cache plus derrière des apparences, des faux-semblants et l'hypocrisie qui est de bon ton au sein d'élites plus préoccupées de leur sort que de celui des administrés.

L'image, tiens, un thème récurrent sur ce blog en ce moment, est encore à l'oeuvre. Chacun modèle son personnage pour qu'il soit paramétré à la perfection pour apparaître le plus ceci ou le moins cela. Se faire passer un modèle d'empathie quand on est un monstre d'égoïsme, afficher une compassion exemplaire quand il n'y a en vérité que de vilains petits calculs...

Oui, la plume de Gilles Martin-Chauffier est trempée dans le vitriol et elle n'épargne personne, mettant chacun face à ses contradictions, son absence de sentiment, ses véritables objectifs, ses secrets inavouables, ses faiblesses coupables... Mais, là où l'auteur s'amuse le plus, c'est à mettre en scène la certitude de ses personnages qu'ils sont les plus forts et qu'ils contrôlent tout le monde.

A malin, malin et demi, car chaque personnage sait parfaitement quand on cherche à le manipuler et, comme un judoka qui utilise la force de son adversaire pour le renverser, il entend bien, au moment crucial, utiliser l'autre pour faire avancer ses propres pions... Le lecteur, témoin impartial, ricane devant cette condescendance et cet égocentrisme qui pourraient bien les mener tous à leur perte...

Journaliste (il a longtemps travaillé à "Paris-Match", qui ferait un très bon modèle pour le "Scoop" dont on découvre le travail dans le roman), personnage lui-même parfois contesté, Gilles Martin-Chauffier bouscule tout le monde sans discernement et met en évidence le gouffre qui sépare les hautes sphères de la France d'en bas.

Dans l'entretien au site des éditions Grasset, déjà évoqué, l'auteur fait référence, tant pour le sujet que pour la tonalité, aux "Nouveaux monstres", le film de Dino Risi. En lisant "L'ère des suspects", c'est une autre référence qui m'est venue à l'esprit, "le Bûcher des vanités", du regretté Tom Wolfe, où l'on retrouve un point de départ et une mécanique assez proches.

On peut juger que les formules et les raisonnements des personnages de "L'ère des suspects" sont un peu outranciers, que certains de ces personnages ont des côtés parfois caricaturaux, mais l'ensemble se tient, avec ce petit côté choquant qui ferait de Gilles Martin-Chauffier un parfait invité aux talk-shows spécialisés dans le buzz et la polémique.

Pour autant, ce qu'il dit de la France, de cette société éclatée dont les morceaux semblent irréconciliables, dont les éléments semblent être intrinsèquement non miscibles, dont les rapports entre les personnes semblent reposer sans arrêt sur des préjugés et des idées reçues, est, je le crains, assez proche de la réalité...

Il y est question de sujets forts et importants, au combien délicats par les temps qui courent : les banlieues et le communautarisme, bien sûr, mais aussi la manière générale dont on fait de la politique dans ce pays, soit en voulant en faire une carrière, de la sortie de l'école à la retraite, soit en privilégiant l'idéologie comme base de toute pensée, de tout système de valeurs.

Le lecteur peut se sentir provoqué, peut s'indigner de certaines positions prises par les personnages, peut se récrier ou ricaner, il n'est pas juste un témoin : on doit choisir son camp, camarade, et se demander où l'on se situe nous-même dans ce canevas. Quels sont les éléments du double langage que nous adoptons certainement...

C'est un miroir qui nous est tendu, celui d'une époque où l'on cherche des boucs émissaires en permanence, où l'on a peur de tout et de tous, surtout quand ils ne correspondent pas au portrait-robot du parfait petit citoyen qu'on a soi-même dessiné, où l'indignation est devenue un fonds de commerce et un geste réflexe...

Cette description est d'une totale amoralité, d'un cynisme glaçant, tous deux parfaitement assumés par les uns et les autres. Ce n'est clairement pas un roman écrit pour plaire à tout le monde (à commencer par ceux qui n'envisagent pas un roman ne comportant pas de personnages sympathiques), mais on se prend au jeu de ces vaniteux qui considèrent que l'essentiel, c'est eux-mêmes avant tout le reste.

Il reste juste à comprendre qui seront ceux qui sauront le mieux tirer leur épingle du jeu, ceux qui sauront le mieux profiter de ce drame, tout en espérant qu'il restera confiné à Versières... Les enjeux sont importants, avec le risque de voir le domino qui tomberait le premier en entraîner d'autres dans sa chute. Le genre de chute dont une carrière ne se relève pas...

Ah, et il reste aussi à comprendre ce qui est arrivé à Driss. Enfin, si ça intéresse vraiment quelqu'un...

lundi 1 octobre 2018

"Les images sont des rêves qui voyagent, volatiles comme des fantômes ou des nuages".

Il est décidément beaucoup question de photographie et de peinture sur le blog, ces derniers jours (et aussi de la guerre de Yougoslavie, mais pas cette fois ; on y reviendra toutefois bientôt), et en voici un nouvel exemple avec un roman qui met en scène une des actrices mythiques de l'âge d'or hollywoodien, Ava Gardner. Attention, il s'agit d'une fiction, même si l'on croise nombre de personnages bien connus, et un autre dont le nom parlera sans doute moins au lecteur, mais dont le rôle est central dans le livre. A travers l'exubérance de cette femme libre et vivante, on parle de cinéma, évidemment, mais aussi de photographie et de peinture. Bref, on parle encore une fois de l'image (d'où le choix du titre de ce billet) et de son immense pouvoir. "Les Nuits d'Ava", de Thierry Froger (aux éditions Actes Sud), c'est aussi l'histoire d'un fantasme adolescent qui ne cessent jamais d'obnubiler un garçon somme toute très ordinaire, mais capable de tous les dépassements pour toucher son rêve du doigt (et des yeux, surtout)...


En 1958, Ava Gardner passe l'été à Rome où elle tourne "la Maja nue", film dans lequel elle incarne la Duchesse d'Albe, égérie de Francisco Goya. Et puis, en dehors des plateaux, la star s'éclate en profitant d'un certain anonymat, malgré la présence permanente de ceux qu'on n'appelle pas encore les paparazzis. Des soirées échevelées et surtout très alcoolisées au cours desquelles elle s'oublie, et peut-être aussi sa rupture, moins d'un an plus tôt, avec son mari, Frank Sinatra.

Lors d'une de ces nuits de fête, elle se retrouve chez Giuseppe Rotunno, le chef opérateur qui officie sur le tournage. Bien éméchée, elle multiplie les provocations et les tentatives de séduction auprès de cet homme marié, dont l'épouse dort à l'étage. Au cours de cette folle soirée, Ava Gardner demande à Rotunno de la photographier.

Mais pas n'importe comment : inspirée par un ouvrage d'art qui traînait là, elle se met à nu et prend la pause, imitant les modèles de certains des plus fameux tableaux du genre. Estomaqué, fasciné, placé dans cette situation pour le moins inconfortable par l'un des sex-symbols les plus emblématiques de son temps, Rotunno prend plusieurs clichés, qui pourraient s'avérer scandaleux s'ils tombaient en de mauvaises mains...

Un siècle plus tôt, Gustave Courbet est un peintre de plus en plus en vue. Au milieu des années 1860, on lui consacre d'importantes expositions et les commandes affluent. L'une des plus importantes émane d'un diplomate turc installé à Paris, Khalil-Bey, qui lui demande de peindre pour lui une série de nus, dont l'un va devenir un des plus célèbres tableaux du monde (et l'actualité du moment en témoigne).

Deux ans plus tard, criblé de dettes, Khalil-Bey vend ses toiles et "l'Origine du monde", qui n'appartient pas au catalogue officiel de la vente, commence son extraordinaire parcours, passant de propriétaire en propriétaire, souvent sous le manteau, longtemps caché, entouré d'une aura sulfureuse qui est loin d'être dissipée.

Au milieu des années 1990, Jacques, personnage un peu transparent, discret professeur d'université à Nantes, nourrit deux passions : l'une pour Danton, personnage né dans la même petite ville que lui, Arcis-sur-Aube, l'autre pour Ava Gardner, dont il a découvert la beauté alors qu'il n'était encore qu'un garçon fort complexé et très timide.

Si sa fascination pour le révolutionnaire a quelque peu pâli, celle pour l'actrice n'a jamais faibli, juste connu quelques éclipses. Mais cette flamme est prompte à se ranimer et le garçon devenu adulte y est toujours aussi sensible... Et voilà qu'une sorte de légende urbaine parvient à ses oreilles : il existerait quelque part des photos d'Ava Gardner nue, pas beaucoup, quatre clichés tout au plus.

Des photos exceptionnelles, dit la rumeur, et Jacques se damnerait pour les voir, ne serait-ce que quelques instants, à condition qu'elles existent vraiment. Ou qu'on ne les ait pas détruites. Ce brave homme, étranger au monde du cinéma et du show business, sans carnet d'adresse ni charisme, sans même de compétence pour mener les enquêtes, décide de retrouver ces photos...

Voilà les trois histoires qui s'entremêlent dans ce roman et qui font écho les unes aux autres par différents aspects, artistiques, en premier lieu, à travers la question de la représentation, et pas n'importe laquelle, celle du corps dénudé de la femme, mais aussi par quelques éléments annexes, comme la question de la révolution.

A partir de cette soirée romaine fort alcoolisée, qui est, précisons-le immédiatement, une invention de Thierry Froger, on va découvrir une partie de la vie et de la carrière d'Ava Gardner, que l'on surnomma "la plus belle femme du monde". Elle est l'archétype de la star hollywoodienne, sex-symbol fascinant les spectateurs sur l'écran, et menant en dehors une vie tumultueuse.

En particulier dans le domaine sentimental. La liste de ses amants (et de ses amantes) est longue, et l'on croise certaines de ses conquêtes, parfois très surprenantes, dans le roman. Mais, c'est sa relation très compliquée avec Frank Sinatra dont on se souvient également : mariage, ruptures, réconciliations, divorce, amitié (et plus si affinités), jalousie, provocations...

Frank Sinatra est d'ailleurs un des seconds rôles du roman, sous son mauvais jour. Une espèce de petite frappe, possessif et jaloux, proche de la mafia et capable de bien des bassesses pour empêcher Ava Gardner de vivre sa vie comme elle l'entend. Une faiblesse que l'actrice sait parfaitement exploiter à son avantage pour faire marner son ex, qui ne l'est pas vraiment, ou si, ou pour quelques mois...

La deuxième moitié des années 1950 est aussi une période particulière pour Ava Gardner, qui n'a pas seulement quitté Hollywood, mais les Etats-Unis. Elle s'est installée en Espagne, où son mode de vie va faire trembler la société franquiste... Elle tourne alors surtout en Europe et, si son succès n'est plus tout à fait le même, elle reste une icone.

Mais, sa manière de se comporter à Rome en cet été 1958 est assez ambiguë : fait-elle la fête, dans cette ville qui s'y prête parfaitement, avant-garde de la Dolce Vita qui sera bientôt immortalisée par Fellini, ou bien s'étourdit-elle pour oublier que tout ne va pas bien ni dans sa vie ni dans sa carrière ? Il y a en effet quelque chose d'un peu désespérée dans ces virées bien arrosées...

A travers le parcours d'Ava Gardner, c'est tout un pan de l'histoire du cinéma que l'on découvre, entre Hollywood et Rome, deux pôles très importants du Septième art (et un peu antinomiques, comme on le voit dans "L'Année des volcans", autre roman construit autour d'une star hollywoodienne, Ingrid Bergman).

Parmi les personnages importants du livre, il y a Giuseppe "Peppino"  Rotunno. Son nom, à moins que vous soyez un cinéphile de premier ordre, ne vous dira rien, pourtant, cet homme, qui vit toujours et a 95 ans, possède une impressionnante filmographie (on le suit d'ailleurs sur le tournage du "Guépard", par exemple) et une liste de distinctions interminable.

C'est l'un des plus grands chefs opérateurs du cinéma italien qui se retrouve dans cette histoire à corps défendant, mais non sans fascination pour celle qui lui demande de la photographier. Mais que faire de ces photos ? Eh bien oui, c'est tout l'enjeu de cette histoire, et le parallèle entre ces clichés et le parcours de "l'Origine du monde" est assez savoureux.

Mais il est aussi beaucoup question de politique dans ce livre, et même de révolution. Il y a Jacques, d'abord, compatriote de Danton, mais surtout militant maoïste dans sa jeunesse. Une période où il a épousé une véritable pasionaria, qui elle, a conservé sa capacité d'indignation et sa volonté de s'engager idéologiquement.

Cette période de la vie de Jacques, mais surtout sa relation délicate avec son épouse, tiennent une bonne place dans le roman, mais il n'est pas le seul à avoir eu sa période révolutionnaire. Pour Gustave Courbet, c'est de notoriété publique : il fut un des acteurs importants de la Commune et connaîtra pour cet engagement la prison et l'exil (on peut lire "le Grand soir", de François Dupeyron, par exemple).

Et Ava, alors ? Eh bien, elle aussi a un lien à la révolution, mais certainement moins politique que les deux autres personnages. Mais, à travers ses rencontres avec Ernest Hemingway et surtout Fidel Castro (un des passages marquants de ce roman, d'ailleurs), elle va se frotter à l'exercice révolutionnaire, aux antipodes de son séjour espagnol.

Dans "Les Nuits d'Ava", on croise trois techniques artistiques, la peinture, le cinéma et la photo, avec l'image comme dénominateur commun. Et la question de la représentation par rapport au réel. Et la fascination, l'envoûtement, la puissance de séduction que portent ces images, souvent en opposition à la morale. Mais, aussi avec une distance qui est sans cesse plus réduite, alors qu'elle est indispensable.

Dans "A son image" comme dans "Le Peintre de batailles", romans évoqués précédemment sur ce blog, la photo était étroitement associée à la mort. Or, dans "Les Nuits d'Ava", l'image est cette fois un outil de séduction, une forme d'érotisme, plus ou moins crûment exprimée. Jusqu'à tournebouler les esprits, susciter des fantasmes et même, dans le cas de Jacques, une véritable obsession...

L'image... Le titre de ce billet le dit bien, l'une de ses forces est de se transmettre, de traverser le temps et, désormais, avec les moyens de communication moderne, de traverser l'espace. Elle voyagent, touchant des populations diverses, sans autre lien entre elles que ce qu'elles ressentent devant un tableau, un film, une photo...

Aux fantômes et aux nuages du titre, on pourrait ajouter les souvenirs, car en se fixant, sur une toile, une pellicule ou désormais un disque dur, l'image demeure. Souvenirs d'une rencontre, d'une séance de pose, d'une relation plus ou moins longue. On découvre ou on retrouve certaines avec plaisir et nostalgie, d'autres s'avèrent embarrassantes au point qu'on souhaiterait les voir disparaître...

Jacques reste habité par les images accumulées dans sa mémoire dès l'enfance, lorsqu'il a découvert Ava Gardner et qu'il en est instantanément tombé amoureux, comme on succombe au charme d'une star inaccessible. Et voilà que son imagination tourne à fond en pensant à ces mystérieuses photos, qui n'existent peut-être même pas. Ou même plus.

Jacques n'est pas Courbet ou Ava Gardner. C'est un garçon un peu triste, sans envergure, le genre qui ne laisse pas vraiment de souvenir, pour rester dans cette thématique. Allez, lâchons le mot, c'est un loser, et ce, depuis toujours. Il se voit d'ailleurs comme le seul personnage de cette histoire à ne jamais faire l'amour quand les autres, eux, multiplient les relations...

Cette quête bizarre dans laquelle il se lance va en faire un loser magnifique, un personnage qui gagne en flamboyance, en courage, en détermination, dissipant soudainement la grisaille de son milieu naturel dans laquelle il se noie depuis trop longtemps. C'est comme si, soudain, il s'était enfin trouvé une raison de vivre, et de vivre pleinement, ce qu'il n'avait jamais eu auparavant, même à son époque révolutionnaire.

Cela donne un début bien tristounet, marqué par des échecs douloureux, une vie de famille mouvementée, mais pas dans le meilleur sens du terme, et une carrière qui s'achemine lentement, leeeentement vers une retraite bien mérité, mais certainement pas assorties de palmes académiques... Jacques, c'est l'ennui incarné...

On le voit d'ailleurs se frotter au petit ami de sa fille qui lui file des complexes, tant il semble son exact contraire, tant sur le plan de la personnalité que sur celui de la carrière universitaire... Tiens, encore une question d'image : il a l'âge d'être son père et il est difficile de se dire que la jeune femme ne projette pas sur lui ce qu'elle aurait voulu que soit son père...

Et cela dure jusqu'à ce qu'il se démène pour ces photos... Il se métamorphose alors et nous entraîne dans un final rocambolesque, attendrissant, car il y a cette passion presque enfantine qui l'anime, et une détermination qui forcerait le respect si son objet ne paraissait pas, aux yeux des autres, si dérisoire. Mais, au sien, c'est essentiel, et c'est ce qui compte.

La construction du roman est très intéressante : les trois époques ne sont pas séparées, mais reliées entre elles par les différents points communs qui les unissent. Il arrive que l'on passe d'un fil à l'autre sans presque s'en rendre compte, comme si, finalement, tout n'était qu'une seule et même histoire. Et le malicieux Thierry Froger s'amuse à glisser des clins d'oeil et des parallèles entre ses personnages et et les époques.

Cela va même plus loin, en tout cas, c'est une impression que j'ai eue : la manière de mettre en scène Jacques, qui est le narrateur, ressemble en bien des points à certains romans où les auteurs entremêlent des anecdotes historiques et des sujets qui leur tiennent à coeur et une dimension auto-fictive où ils se mettent en scène.

Je me suis demandé, au fil des pages, si Thierry Froger n'avait pas imaginé la construction de son roman pour lui donner l'allure d'une auto-fiction (et se moquer un peu de ce genre littéraire en vogue). Et, d'une certaine façon, le personnage d'Ava Gardner est lui-même vu à travers ce filtre, car c'est bien d'Ava Gardner dont on parle, sans que ce soit tout à fait Ava Gardner.

Oui, c'est après l'image d'Ava Gardner que court finalement Jacques, sans aucune certitude de pouvoir la capter, la saisir. Et le lecteur fait de même dans son sillage. On court après cette image, symbole de perfection qui a su vaincre le temps qui passe, les aléas d'une carrière jusqu'au déclin et même la mort, qui a emporté la star au début de l'année 1990.

Et peu importe que ces photos existent, puisqu'il y en a déjà tant d'autres immortalisant la beauté d'Ava Gardner (clin d'oeil à Alain Souchon), tant de films, et parmi eux des chefs d'oeuvre qui resteront quoi qu'il arrive dans la mémoire collective, tout comme l'actrice qui les a portés. Et, aux yeux de Jacques et de nombreux autres admirateurs, elle sera toujours "la plus belle femme du monde".


dimanche 30 septembre 2018

"Votre travail actuel, est-ce un résumé ou une conclusion ? ... Je veux dire : est-ce que vous vous bornez à reproduire ce que vous avez vu, ou tentez-vous de l'expliquer ? ... De vous l'expliquer à vous-même ?"

En lisant "A son image", de Jérôme Ferrari, des souvenirs d'une autre lecture, plus ancienne, me sont revenus. Une histoire de photographe qui a couvert la guerre en Yougoslavie et qui est rentré traumatisé de cette expérience, cela évoquait pour moi un roman datant d'une dizaine d'années et signé par un auteur que j'aime beaucoup pour l'étendue de son imaginaire et la variété des sujets qu'il aborde. Ce roman, c'est "le Peintre de batailles", d'Arturo Perez-Reverte (en grand format au Seuil, et disponible en poche chez Points ; traduction de François Maspero), où l'écrivain espagnol pose des questions qui sont assez proches de celle abordées par Jérôme Ferrari, à commencer par le lien entre photographie et peinture, mais aussi ce poids terrible de l'image et cette mission de témoigner. J'ai eu envie de relire ce livre, non pour comparer, mais parce que je me disais que ces deux lectures pouvaient être très complémentaires, et c'est, je crois, effectivement le cas. Et, dernier élément commun, il y a aussi un magnifique personnage féminin, très différent de celui de l'Antonia de Jérôme Ferrari, mais tout aussi important...


Faulques vit seul, retiré du monde, dans une tour de guet abandonnée depuis longtemps, située au bord de la Méditerranée. Enfermé dans ce bâtiment menaçant ruine la plupart du temps, il peint. Il peint une impressionnante fresque, décrivant une effroyable guerre. Un travail qui n'est destiné ni à être vu par quiconque ni à perdurer, mais auquel il se consacre corps et âme.

Il ne sort que pour aller nager ou faire des courses dans la ville la plus proche et ses contacts avec le genre humain se résument à écouter la voie d'une jeune femme commentant aux touristes empruntant la navette maritime ce qu'il y a à voir sur le littoral. A peine quelques minutes, le temps de la saison estivale, et rien d'autre.

Faulques n'est pas un grand peintre, il le sait et il s'en moque. L'oeuvre gigantesque qu'il peaufine au gré de son inspiration n'a pas pour but d'être un chef d'oeuvre impérissable, c'est juste sa manière de régurgiter tout ce qu'il a vu au cours de sa carrière, et plus particulièrement lors de sa dernière expérience sur le terrain.

Dans cette vie antérieure, Faulques était photographe, un photo-reporter qui couvrait les conflits, les événements marquants de l'actualité, les lieux où l'humanité est malmenée, fracassée, massacrée, même. Ce fut le cas en Yougoslavie, dans la décennie précédente. Presque dix ans ont passé depuis, et Faulques n'est toujours pas remis.

Ce qu'il a vu, ce qu'il a connu lors de cette guerre devenue génocide (j'aurais presque envie de mettre le mot au pluriel, tant les exactions ont concerné tous les camps en présence), l'a laissé écoeuré au point de se couper du monde. A moins qu'il y ait une autre raison, plus personnelle, à cette rupture complète avec son passé, à cette rumination expulsée à coups de pinceaux sur les murs de cette tour.

Jusqu'au jour où quelqu'un débarque devant la tour, demandant à voir Faulques. L'homme semble surgir de ce passé que Faulques essaye d'exorciser. Il s'appelle Ivo, il est Croate et les deux hommes se sont croisés, même si le peintre de batailles ne semble pas s'en souvenir immédiatement. Ils se sont croisés et Faulques a bouleversé le destin d'Ivo... Irrémédiablement...

Par la suite, il a voyagé, fait mille métiers, sans jamais oublier Faulques. Aujourd'hui, il l'a retrouvé et l'heure est venue de solder les comptes. Oui, pour Ivo, Faulques a une dette envers lui, une dette exorbitante, incommensurable. Une dette que l'ancien photographe ne peut rembourser que d'une seule manière : en donnant sa vie.

Débute un étrange huis clos discontinu (l'action se déroule sur plusieurs jours, Ivo disparaissant et revenant, tandis que Faulques demeure dans sa tour, sans changer son train-train et poursuivant sa tâche, complétant sa fresque), où les deux hommes s'affrontent de manière surprenante, sans violence, mais avec des mots.

Ivo cherche à comprendre ce que veut faire Faulques avec cette immense peinture, cherche à comprendre Faulques, tout simplement. A lui rafraîchir la mémoire, également, et à le mettre face aux responsabilités qui furent les siennes en tant que photographe. A le culpabiliser, ce qui n'est pas difficile, tant Faulques est déjà rongé par le remords depuis toutes ces années.

Et c'est d'ailleurs avec une certaine résignation que Faulques reçoit Ivo, que l'on perçoit comme une espèce de statue du Commandeur venue rendre justice. Venue incarner le destin, si féroce. A moins que le plus violent dans ce monde ne soit l'être humain lui-même, capable de toutes les monstruosités, d'une immoralité totale et d'une haine tenace.

Car le coeur de cette histoire, c'est bel et bien le genre humain. Une vision particulièrement sombre et pessimiste de ce genre humain, d'ailleurs. Faulques et Ivo échangent sur ces questions, partageant leurs expériences respectives, très différentes, presque complémentaire : le Croate était une victime, le photographe, un témoin.

Mais, le leitmotiv, c'est que personne dans ce monde n'est innocent, quelle que soit sa position. Car, même si Faulques n'était pas un belligérant, sa présence même sur les lieux l'impliquait. Chacun de ses gestes, chacune des impulsions de son doigt sur le déclencheur a eu des conséquences, exactement comme un soldat qui appuierait sur la détente de son arme...

"Je soupçonne que rien ne peut aider à changer la nature humaine. Ou aider à s'en protéger constamment", dit par exemple Faulques. C'est dur, définitif. Sans doute les mots d'un homme désabusé et malheureux, en colère autant contre lui-même autant que contre ses congénères. Mais, c'est sans doute assez juste.

Ce passage évoque, comme une bonne partie du livre, la question de la culture comme outil contre la barbarie. Mais, là encore, Faulques peine à croire que cela suffise. Il met plutôt en avant la mémoire, à condition toutefois qu'elle s'accompagne de lucidité. Qu'elle ne soit donc pas déformée pour quelque cause que ce soit, mais examinée avec objectivité.

Là, on retrouve des thématiques proches de celles développées par Jérôme Ferrari dans "A son image", et en particulier le parallèle entre peinture et photographie, deux manières de créer des images, de représenter le monde, mais des fonctions aussi différentes que les techniques qu'on emploie pour chacune d'entre elles.

L'interrogatoire, utilisons ce mot, même s'il peut sembler fort, d'Ivo tourne beaucoup autour de cela : pourquoi abandonner la photo pour se consacrer à la peinture ? Que cherche à représenter Faulques dans cette fresque ? Après quel objectif court-il ? Et l'on sent que le peintre de batailles lui-même n'a pas forcément toutes les réponses...

C'est un processus en cours dans lequel Ivo s'invite, précipitant la réflexion de son interlocuteur. On se dit que la fin de cette fresque marquera la fin de ce processus, que Faulques aura des réponses, peut-être pas toutes, mais suffisantes. Avec l'irruption du Croate, une autre échéance apparaît qui rend soudain toute projection dans l'avenir pour le moins incertaine...

Ne vous attendez pas, en ouvrant le roman d'Arturo Perez-Reverte, à l'un des romans mouvementés, plein d'aventures et de rebondissements, parfois flirtant avec le polar, auxquels l'écrivain espagnol a pu nous habituer depuis "le Tableau du maître flamand" (presque 30 ans, déjà ! Et déjà un roman autour de la peinture...).

On est dans un roman nettement plus introspectif, où les échanges confinent à la philosophie, à la métaphysique, où la violence est omniprésente, puisqu'elle est la source de tout cela, mais sans se manifester concrètement entre les deux protagonistes. Il y a, entre Faulques et Ivo, un lien particulier, étrange, quand on sait ce qui les unit personnellement, une cordialité qui s'avère glaçante...

Il y aurait beaucoup à dire sur cette relation, mais cela nous emmènerait un peu loin, il y aurait pas mal à dire sur Ivo, et en faisant référence à la statue du Commandeur, j'ai déjà laissé transparaître l'hypothèse qui est la mienne à son sujet. Arturo Perez-Reverte laisse au lecteur le choix de la perception de son roman, il ne dicte rien, n'impose rien, à vous de décider...

Dans "le Peintre de batailles", Arturo Perez-Reverte évoque la puissance de l'image et de la photographie en particulier, comme le fait Jérôme Ferrari dans "A son image". Avec les mêmes écueils : la photo montre-t-elle le réel ou capte-t-elle autre chose, en particulier de la personne qui est choisie comme sujet, de la situation qu'elle offre à ceux qui ne sont pas présents sur place.

Oui, Faulques a été le témoin, il a joué durant toute sa carrière de photographe une courroie de transmission, montrant aux lecteurs des journaux, des magazines dans lesquels paraissaient ses clichés, ce qui se déroule loin d'eux, loin de leur regard. Rendre visible ce que personne ne voulait voir, pour reprendre une formule extraite du roman de Jérôme Ferrari.

Mais être témoin, c'est s'exposer soi-même à l'horreur, sans filtre autre que la carapace que l'on peut se constituer. Supporter l'insupportable pour en saisir l'horreur ou attraper un fugace moment de grâce au milieu du chaos... A chaque drame, une goutte de plus tombant dans un vase, jusqu'à celle qui fait tout déborder. Jusqu'à l'événement qui pousse à tout laisser tomber et à s'isoler du reste de l'humanité.

C'est ça, le parcours de Faulques, un dur à cuire qui en a vu des vertes et des pas mûres au fil de ses décennies comme photographe, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus supporter cette abomination, cette capacité de l'être humain à infliger des souffrances à son prochain, à ôter la vie pour toutes les raisons qu'on peut trouver pour justifier l'injustifiable...

Le peintre de bataille ne peut effacer ce qu'il a vu, jusqu'à l'écoeurement. Ce qui l'a poussé à devenir un ermite enfermé dans sa tour de guet. Il n'est pas Sisyphe, ni Pénélope, son oeuvre avance sans cesse, se complète à chaque jour, qu'il y apporte un simple coup de pinceau ou qu'il conçoive un pan plus large. Ce qu'il peint ne s'efface pas dans la nuit, il ne doit pas tout reprendre.

Le mal est profond, métastasé, incurable. On trouve dans le roman l'idée que l'amour puisse être la solution, l'antidote, et là encore, Faulques semble repousser cette idée, peut-être simpliste à ses yeux. Il y a bien cette jeune femme, dont il ne connaît que la voix, à travers le haut-parleur du bateau qui passe quotidiennement sous ses fenêtres (ou presque).

On la rencontre finalement, elle semble intriguée par cet homme, ses choix de vie, son travail de dingue. Enfin, quand je dis "on", il faut évidemment comprendre Faulques, et l'on caresse l'espoir d'une étincelle qui réveillerait cet homme, le ramènerait au monde, enfin. mais cela peut-il être suffisant ? N'est-il pas déjà au-delà de tout cela ?

Le principal, c'est ce lien particulier entre l'homme et son oeuvre, comme s'il jetait sur les murs lézardés les dernières substances maintenant son être en vie. Il est une sorte d'ectoplasme en sursis, vide, peut-être déjà moribond, ne tenant que pour témoigner une dernière fois de la folie des hommes à travers la folie picturale d'un homme.

Cette oeuvre, évidemment, on ne la voit pas, elle n'existe que dans le roman et on n'en a pas une description très précise. On devine, par touche, qu'il y a des détails très réalistes, crus, terriblement violents, mais aussi des éléments sortis droit de la mémoire du peintre, comme une espèce de testament jalonné de rencontres passées, d'événements vécus...

Mais, il manque un élément à tout cela. Et l'on va finir par comprendre qu'il s'agit d'un personnage, elle s'appelle Olvido, un prénom si paradoxal, puisqu'il signifie "l'oubli" en espagnol et que, manifestement, elle est inoubliable. En creux, on va découvrir cette femme, pourquoi elle est si importante pour Faulques, et pas seulement pour ce que l'on imagine de prime abord.

Autant Faulques paraît bourru, peu attachant (mais peut-être l'était-il avant tout ça, ne préjugeons pas), autant Olvido semble exubérante, un grain de fantaisie dans un univers où il n'y en a pas beaucoup, quelqu'un que l'on remarque partout où elle passe. Une photographe, aussi, mais pas du tout du même genre que Faulques.

Elle est l'artiste et utilise l'image comme telle. Pas de visage, que des objets, avec lesquels elle constitue des espèces d'accumulations fort déroutantes aux yeux de Faulques. Des clichés en noir et blanc, à l'opposé, nous dit-on, de ceux dont elle fut le modèle lorsqu'elle travaillait dans la mode et qu'elle incarnait la beauté. Cette beauté qu'elle expulse délibérément de ses propres photos.

Déroutante, mystérieuse, insaisissable, tellement belle, capable de sortir apprêtée comme pour une soirée de gala alors qu'ils se rendent sur le terrain... Bref, une femme libre, qui n'en fait qu'à sa tête, piétinant les normes et les conventions, bousculant le quotidien si bien réglé de Faulques, apportant à son univers mortifère une bouffée de vie salvatrice.

Olvido, c'est l'antithèse des deux autres personnages principaux, Faulques et Ivo, parce qu'elle incarne le vivant quand les deux hommes puent la mort. Elle est la joie quand ils sont le deuil. Elle est l'insouciance quand ils sont le remords et la rancune. Elle est la beauté quand Faulques est la culpabilité et Ivo la vengeance...

C'est un beau et fort personnage, dont il est un peu difficile de parler, car si elle n'est pas aussi présente que les deux autres protagonistes, son rôle est essentiel (j'allais faire involontairement un jeu de mots de très, très mauvais goût...) dans le roman. C'est à travers elle que toutes les pièces du puzzle vont se mettre en place.

Je l'ai dit, "Le Peintre de batailles" est un roman assez atypique dans la bibliographie d'Arturo Perez-Reverte, qui livre là une sorte de conte philosophique sombre et douloureux sur la condition humaine, avec un Faulques qui est une sorte d'anti-Candide, observant avec une lucidité déprimante un monde qui ne va certainement pas pour le mieux et qu'il est effrayant d'imaginer être le meilleur...

C'est d'ailleurs là que réside le dernier élément qui rapproche "le Peintre de batailles" du livre de Jérôme Ferrari, "A son image" : un véritable pessimisme qui n'est sans doute pas qu'une posture ou un simple élément romanesque. Hélas, depuis la parution de ce roman, la situation en Syrie ou dans d'autres régions du globe tend à leur donner raison.