jeudi 16 août 2018

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1200 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Il va vraiment falloir que je répète le même numéro de cirque dans chaque province, avec chaque général, pour vous convaincre de ma légitimité, hein ?"

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE DEUXIEME TOME D'UN CYCLE.

- "Les Dieux sauvages, tome 1 : la Messagère du ciel".

Tout augmente, que voulez-vous, tout augmente ! Dans le billet consacré à "La Messagère du ciel", premier tome du nouveau cycle de fantasy de Lionel Davoust, j'évoquais une trilogie. Mais, dans la fantasy française, faut-il y voir l'influence d'Alexandre Dumas, il est à la mode de proposer des trilogies en quatre tomes... Pour "les Dieux sauvages", le cycle dont nous parlons aujourd'hui, c'est donc le tome central qui a vu double et qui sera proposé en deux parties, une cette année, l'autre l'an prochain. Cette nouvelle livraison s'intitule "Le Verrou du fleuve" (aux éditions Critic) et on y retrouve Mériane, investie (dans tous les sens du terme) par un dieu qui en a fait sa porte-parole et même son porte-étendard dans la guerre qui oppose le peuple de la Rhovelle à un étrange envahisseur doté de pouvoir extrêmement puissants. La jeune femme n'est pas ravie de ce nouveau rôle, mais elle a compris qu'elle ne pouvait pas y échapper. Et, alors qu'une bataille décisive se profile, la voilà qui va devoir convaincre un monde incrédule qu'elle a le moyen d'empêcher le cauchemar de commencer, ou du moins de retarder considérablement l'échéance... Et ce n'est pas facile, facile...



La Rhovelle est traversée d'ouest en est par le fleuve Aÿs, coupant approximativement le pays en deux moitiés égales, une au nord, une au sud. Une situation géographique très particulière, dont on a tenu compte en haut lieu, en dépit des différends qui peuvent régulièrement opposer les provinces du royaume, au moment d'envisager un système de défense.

Ainsi a-t-on installé sur le fleuve, en plein coeur de la Rhovelle, une gigantesque ville-forteresse, conçue pour résister en cas d'invasion et empêcher que l'ensemble du royaume ne soit conquis par un envahisseur. Ou, s'il y parvient, ce sera après avoir usé longuement ses forces sur ce lieu stratégique qui a gagné le surnom de "Verrou du fleuve".

Oui, mais voilà : depuis la chute de l'empire d'Asrethia, moins de deux siècles plus tôt, jamais la Rhovelle n'a eu affaire au genre d'ennemi qu'elle doit combattre désormais. Une armée de monstres à peine humains, possédant un pouvoir magique sans égal et capable de faire des ravages, comme ont pu d'ores et déjà s'en rendre compte les habitants.

L'invasion a commencé, les troupes rhovelliennes ont été salement repoussées, et désormais, Loered représente quasiment le dernier espoir de repousser cet ignoble adversaire. "Qui contrôle Loered, contrôle le fleuve", a-t-on coutume de dire. Mais, face à ces ennemis-là, il semble clair que si le Verrou du fleuve cède, alors la Rhovelle tombera toute entière en leurs mains.

Mériane, jeune femme arrivée de nulle part au milieu des chefs des différentes maisons rhovelliennes, se présentant comme l'élue du dieu Wer, qui parle par sa bouche, se retrouve ainsi dans une situation bien peu enviable : la frêle personne a en effet, poussée par la voix dans sa tête, celle qui se dit être un dieu, promis qu'elle réussirait de libérer Loered.

Et ça ne s'est pas arrêté là : elle a également annoncé qu'elle rendrait le trône de Rhovelle à son héritier légitime, Erwel, et qu'elle abattrait définitivement le géant qui semble mener les troupes ennemies, le seigneur de guerre Ganner qui, elle l'ignore, est en fait son équivalent dans l'autre camp, puisqu'il est l'élu d'Aska, dieu avec lequel Wer est en concurrence directe.

Une promesse, ça va, trois promesses, bonjour les dégâts... Car tenir la première semble, en l'état actuel, déjà particulièrement optimiste, alors parvenir à atteindre ces trois objectifs, Mériane semble ne même pas l'envisager. Non seulement l'ennemi possède une puissance de feu inimaginable, mais Mériane, pour sa part, est à la tête d'un bien maigre contingent, aux moyens fort limités...

Elle le sait, désormais, elle est seule sur le devant de la scène, la seule qui semble encore croire que la victoire est possible. Elle n'est rien, personne, en tout cas elle n'appartient pas à l'élite militaire, et voilà qu'elle s'auto-proclame stratège, capable de sortir tout le royaume de cette situation désespérée. Pire, elle est peut-être complètement folle, la prophétesse...

A côté des promesses qu'elle a tenues en public, convaincre les principales figures politiques et militaires de Rhovelle qu'elle a les compétences pour y parvenir (la principale étant qu'elle est la messagère du ciel et qu'elle accomplit la volonté de Wer) risque bien d'être le défi le plus délicat à relever. Si Mériane est têtue, elle a forte concurrence parmi ses interlocuteurs...

A elle de chasser les doutes et la résignation, de faire oublier les rivalités internes et les dissensions politiques, afin que le royaume entier s'unisse derrière elle pour sauver le Verrou du fleuve et envisager de vaincre un ennemi a priori supérieur. A elle de faire ses preuves, de remporter des victoires probantes, de prouver aussi que ce qu'elle prophétise peut effectivement advenir.

La situation de Mériane devient alors très inconfortable. D'abord parce que sa relation avec la voix dans sa tête (comment se résoudre à l'appeler Wer, elle qui ne croit pas en lui ?) est toujours aussi tumultueuse, que ce que lui dicte cette voix divine est loin d'être toujours acceptable et qu'elle même peine à croire que ce qu'elle entend et annonce finira par se réaliser...

Ensuite, parce que, justement, pour marquer les esprits, elle doit frapper fort. Mais, pas encore l'ennemi, non, mais les esprits de son propre camp, en leur montrant aussi, à ces vieilles badernes si sûrs de leur supériorité, qu'ils se plantent dans les grandes largeurs ou que ses plans à elle donneront de meilleurs résultats...

Avant même d'envisager de défendre Loered coûte que coûte, il va donc falloir qu'elle démontre qu'elle peut annoncer l'avenir, même quand il s'agit de catastrophes. Et de les laisser se produire, inexorablement, lorsqu'on ne l'écoutera pas... Dilemme terrible, qui affecte bien plus la jeune femme que son omnipotent partenaire...

Être Seigneur de guerre, ce n'est pas l'assurance de connaître gloire et postérité, non, c'est une charge terriblement lourde à porter, surtout quand on n'y est pas vraiment préparée. Et pendant que les puissants essaye de sauver avant tout leurs propres meubles et de préparer, non sans cynisme, un avenir pourtant bien bouché, Mériane, elle, s'engage dans une longue, très longue bataille, seule, ou presque, contre tous...

Lionel Davoust conserve la structure chorale déjà présente dans le premier tome, qui permet ainsi de multiplier les points de vue, mais aussi les lieux à suivre. Cela permet aussi de mettre en relief certains éléments forts du cycle, comme le dialogue (quasi) permanent entre Mériane et Wer, auquel on ne peut assister qu'en étant aux côtés de Mériane.

C'est aussi un second volet porté par un rythme fort, un côté épique très prononcé. Eh oui, c'est la guerre, ça barde, ça castagne, ça massacre, ça défonce, ça pulvérise... Un choc titanesque... sauf qu'on a l'impression que les Titans ne se trouvent en fait que d'un seul côté et que le combat sera très inégal. Eh oui, le lecteur n'est pas parfait, il lui arrive aussi de douter...

Plus sérieusement, puisque ce cycle s'inspire clairement de la vie de Jeanne d'Arc, on peut dire que Loered est pour Mériane ce que Orléans fut pour la Pucelle de Domrémy. D'ailleurs, Lionel Davoust a conservé un fait marquant : comme son modèle, Mériane est envoyée vers Loered non pas à la tête d'une immense armée, mais d'un simple convoi de ravitaillement avec son escorte.

Loered... Parlons-en, de ce verrou du fleuve... Dans ce royaume qui, depuis l'apocalypse que fut la chute de l'empire d'Asrethia, n'a retrouvé qu'un niveau technologique des plus rudimentaires, ce lieu apparaît comme une prouesse, une merveille d'architecture militaire, un monument qui a légitimement de quoi faire la fierté de ses concepteurs et de ses promoteurs.

Non, je ne vais pas vous la décrire ici, tout simplement parce que cela fait partie des surprises qui sont réservées au lecteur. Parce qu'il vous faut aussi ressentir les émotions que les personnages qui se retrouvent face à ce site extraordinaire ressentent. Un souffle coupé, des yeux qui s'écarquillent, l'impression d'être bien petit...

Je ne vous cache pas qu'il serait plaisant de pouvoir contempler cet incroyable dispositif qui, effectivement, avait tout pour être imprenable, jusqu'au débarquement de cette armée contrefaite et pourtant tellement puissance menée par Ganner. Le seul ennemi capable, si on le laisse faire, de balayer cette forteresse en un rien de temps...

Face à ce qui s'annonce comme la plus féroce des batailles, se dresse donc une toute jeune femme, sans expérience militaire, trappeuse vivant à l'écart de tout, paria dans son propre village, mais qu'un dieu facétieux ou provocateur est allé chercher pour qu'elle devienne plus que sa représentante : sa voix, son bras, son arme...

Dans une fantasy qui est un genre traditionnellement très masculin, Mériane s'impose déjà comme une héroïne marquante. Par son fichu caractère (mais avoir du caractère ne signifie-t-il déjà pas qu'il sera "mauvais" ?), par sa détermination, malgré sa situation impossible, le refus de se résigner, que ce soit devant Wer ou devant les hommes qu'elle est amenée à côtoyer.

C'est une révoltée qu'on a en face de nous. Contre un destin qui lui joue de sales tours, contre une monarchie où les hommes occupent tous les postes d'importance, contre cet ennemi qui resserre son étau petit à petit sans qu'on comprenne pourquoi, et encore moins comment. Héroïne, oui, mais pas en quête de gloire, plutôt poussée par la colère et l'envie d'en finir avec ce cirque, pour reprendre un de ses mots.

C'est un beau personnage, Mériance, une force naturelle mais sans commune mesure avec ce que lui donne la présence à ses côtés de Wer. Il n'est pas impossible de l'imaginer en personnage central d'une histoire très différente, dans un contexte plus pacifique. Ou défendant non pas un royaume tout entier (dont la destinée ne la fascinait pas plus que ça il y a encore peu de temps), mais sa propre existence.

Et elle n'est pas la seule. Car du renfort approche, avec là aussi deux personnages féminins qui valent le coup d'oeil et qui prennent vraiment une place importante dans cette histoire. Je veux parler des inséparables Chunsène et Nehyr. Brièvement aperçues dans "la Messagère du ciel", on ne les retrouve pas dès le début du "Verrou du fleuve", mais elles vont s'y octroyer une part prépondérante.

Ce sont les femmes qui font bouger les choses, bousculent tout, devancent les événements, anticipent et frappent, quand les hommes apparaissent bien sclérosés, empesés, lourdauds et dépassés par les événements. Ils ont des certitudes et n'en démordent pas, la première étant qu'une trappeuse déguenillée ne leur arrive pas à la cheville et ne peut être la sauveuse du royaume...

Le Verrou du fleuve, s'il est un enjeu majeur, n'est pas une fin en soi. Le fait que ce tome central ait fini par devenir deux tomes centraux montre bien qu'il reste encore du chemin à faire pour Mériane avant, peut-être, de mettre en échec Ganner et ses troupes et permettre au royaume de Rhovelle de retrouver la paix, d'envisager un avenir moins tumultueux.

Ce deuxième tome s'achève d'ailleurs sur une situation un peu inattendue : non contente d'avoir mis au pas les militaires en leur imposant sa volonté, voilà que Mériane se penche sur les affaires politiques du royaume. N'oubliez pas qu'elle n'est pas seulement la voix de Wer, elle a aussi la confiance d'un personnage qui ne demande qu'à s'affirmer : Erwel, le dauphin du royaume...

Mais chut, n'en disons pas plus, patientons maintenant jusqu'au début de l'année prochaine, quand paraîtra le troisième tome de cette trilogie en quatre volumes. En suivant la vie de Jeanne d'Arc, on a une petite idée de ce qui devrait l'attendre, mais il sera intéressant de voir comment Lionel Davoust va mettre ça en scène, et comment il y inclura les autres protagonistes de cette campagne sauvage, où des dieux jouent à la guerre en déplaçant des pièces humaines...

"Ma mémoire dégueule d'histoires vécues et imaginées et les unes aux autres, sans grâce ni terme, se mélangent. N'attendez rien de moi d'inventé ni rien de véridique. C'est comme cela que les récits se créent".

Vous l'entendez, la musique de cette langue ? De ce court passage (un peu long pour un titre, mais peu importe) qu'on aurait, comme l'ensemble de notre livre du jour, de lire à voix haute pour en saisir toutes les subtilités ? Notre livre du jour est un OLNI, inclassable, déroutant, plein de surprises pour le lecteur, porté par cette écriture merveilleuse dont vous avez là un échantillon. On s'attend à découvrir une biographie romanesque d'un personnage fascinant, multiple, méconnu, on se dit tout de même qu'il doit y avoir un "truc" en plus, puisque l'auteur et sa maison d'édition sont plutôt réputés pour naviguer dans le secteur de l'imaginaire... Et puis, on se lance dans la lecture de "Hildegarde", de Léo Henry (aux éditions de la Volte), et là... On ne résiste pas longtemps, on comprend qu'il faut se laisser porter et faire le point à la fin. Non, ce n'est pas une biographie, pas même romancée, non, c'est une formidable réflexion sur la manière dont se forgent les légendes. Et oui, n'en doutez pas, on est bien dans un roman de fantasy...


En 2012, Hildegarde de Bingen est devenue la quatrième femme à recevoir le titre de Docteur de l'Eglise (sur 36 au total), la plus haute reconnaissance accordée par l'Eglise catholique. Elle rejoint Thérèse d'Avila, Catherine de Sienne et Thérèse de Lisieux (décisions récentes, puisque les deux premières l'ont été en 1970), et devient par ce titre, un modèle à suivre pour les catholiques.

Mais qui fut-elle ? Car, ce nom vous dit peut-être quelque chose, mais dans le détail, peu d'entre vous connaissent sans doute son parcours et son oeuvre, incroyable, prolifique et multiple. Originaire de la région de Mayence, en Allemagne, elle naît en 1098, dixième enfant d'une noble famille. Très jeune, elle donne des signes d'activité mystiques, qui l'accompagneront toute sa vie.

Elle va d'ailleurs relater ces visions dans un de ses ouvrages les plus connus, "le Scivias", commencé alors qu'elle a passé la quarantaine. Rien de surprenant, donc, à la voir entrer en religion. Cela se fait très jeune, dès 8 ans, puis, pour ses voeux, dès 14 ans, dans un couvent bénédictin proche de son lieu de naissance, à Disibodenberg, où elle rencontre son mentor, Jutta de Sponheim.

Forte personnalité, s'opposant régulièrement à la hiérarchie locale de l'Eglise, des hommes qui ne voient pas d'un très bon oeil une femme prendre tant d'initiatives... Car, Hildegarde entend bien s'occuper des femmes de son temps. Elle va ainsi fonder des abbayes pour y installer des communautés de moniales.

Mais il n'y a pas dans la vie de Hildegarde de Bingen que cette dimension strictement religieuse. Cette femme fut une touche-à-tout, passionnée par de nombreux domaines dans lesquels elle a laissé de nombreux ouvrages et documents. Et, parmi ces documents, des partitions, puisqu'elle a composé de nombreuses musiques à caractère sacré.

Certains de ces chants sont interprétés dans une langue très particulière, la Lingua Ignota, qu'elle a forgée de toutes pièces. Une langue aussi bien orale qu'écrite, possédant son alphabet, créé par la sainte elle-même. Nul ne sait vraiment quel objectif suivait Hildegarde en créant cette langue, qu'elle fut probablement la seule à maîtriser, mais ce travail reste aujourd'hui fascinant.

Enfin, elle a laissé un important travail de naturaliste. Elle a observé les plantes et les animaux pour en compiler les descriptions, mais pas uniquement : il s'agissait également de définir les possibles vertus thérapeutiques que l'on pouvait obtenir dans la nature. Hildegarde soigne et apprend comment soigner, cherche à comprendre ce qui cause les maladies pour mieux les soigner, amalgame la science de son époque avec les recettes populaires...

Elle s'éteint en 1179, à Ruppertsberg, à l'issue d'une vie très remplie. Son aura va perdurer longtemps dans la région de Mayence, ce qui lui vaudra d'être béatifiée en 1244. Mais, il faudra attendre le pontificat de son compatriote Benoît XVI et le début du XXIe siècle pour qu'elle soit canonisée et devienne sainte Hildegarde de Bingen.

Voilà quelques éléments biographiques utiles, mais...

Mais ils n'ont qu'un très lointain rapport avec le livre de Léo Henry. Je crois bien que c'est la première fois que je commence un billet sans vraiment savoir comment je vais résumer son histoire. Car, si le livre s'intitule "Hildegarde", si on se demande d'abord un peu pourquoi, on finit par comprendre que, plus que sa personne, c'est son esprit, son influence que l'on va côtoyer tout au long du livre.

Et le personnage d'Hildegarde n'est finalement que très peu présent dans le livre. De manière directe, en tout cas. Non, ce portrait de la sainte va se reconstituer à travers des personnages sur lesquels elle a travaillé ou qui l'ont inspirée, d'autres qui l'ont connue, rencontrée, parfois brièvement, à différents âges de sa vie, d'autres qui ont travaillé à ses côtés, et même d'autres qui ont redécouvert son oeuvre immense.

On se retrouve donc avec un livre en forme de patchwork, si je puis dire, en tout cas une narration déstructurée (ce qui ne veut pas dire sans construction, bien au contraire), qui ne donne que peu de repères chronologiques et qui nécessite pas mal d'attention pour savoir quel lien relie chaque chapitre à Hildegarde de Bingen.

Et cela n'est pas complètement anodin : cela confirme l'idée qu'on n'est pas dans un roman historique tel qu'on le définit habituellement. Bien sûr, on croise des personnages qui ont existé, à des époques différentes, en des lieux différents, et ont entretenu des relations différentes avec Hildegarde. De ce fait, ils ont des témoignages à apporter sur la sainte, chacun y mêlant sa sensibilité.

Une sensibilité où se mêle l'éducation, la foi, la culture de l'époque, et parmi ces éléments, un lien au merveilleux qui est très différent de celui que nous entretenons désormais. En clair, ce qui pour nous relèverait du fantastique, du surnaturel, voire de la superstition, est pour la majeure partie des témoins qui s'adresse à nous, quelque chose de parfaitement normal.

Le mysticisme de Hildegarde, ses visions, mais aussi les souffrances qu'elles entraînent, sa capacité à guérir, parfois perçue comme miraculeuse, dans laquelle elle allie ses connaissances disons scientifiques, et ses prédispositions plus spirituelles, sont relatées à travers le prisme de la foi, sans jamais douter le moindre instant qu'on a affaire à un personnage hors norme, sans doute une sainte.

Reste que, vu depuis le XXIe siècle, plus matérialiste, tout cela nous paraît également extraordinaire, mais pas tout à fait de la même manière. Non, ces récits nous semblent bien incroyables, reposant sur des situations irrationnelles, sans doute enjolivées par les témoins qui transmettent ces faits et gestes. On ne prend pas ce que l'on reçoit, à près d'un millénaire de distance, ces choses au premier degré.

Ou alors, on l'envisage d'une autre manière : comme si ces récits appartenaient d'une certaine manière à un autre monde, dans lequel ce qui nous semble surnaturel est normal, habituel. Bref, comme si nous lisions n'importe quel roman de fantasy ayant pour cadre un monde médiéval, imaginaire ou non, où certains personnages disposent de pouvoir auxquels tout le monde n'a pas accès.

Eh oui, chez Léo Henry, Hildegarde de Bingen devient une héroïne de fantasy, une démiurge, une mage, possédant savoir et aptitudes inaccessibles au commun des mortels. Ceux qui racontent ses hauts faits font d'ailleurs partie de ceux qui n'ont pas ces pouvoirs et ces compétences. Ceux qui ne sont pas des élus de Dieu, mais de simples fidèles.

Ainsi se construit la légende d'Hildegarde de Bingen : à travers les mots de ceux qui l'ont connu enfant, jeune femme ou abbesse pleine d'autorité, guérisseuse ou intellectuelle, sainte bienveillante illuminée par la grâce divine ou femme défendant les intérêts de celles qui l'accompagnent avec détermination face au dogmatisme d'une Eglise dirigée par des hommes.

C'est un aspect que j'ai simplement effleuré, jusque-là, mais c'est l'un des éléments forts de ce livre : la résistance de cette femme face à un patriarcat qu'elle défie sans cesse, qui la menace, la contraint quelquefois, mais finit par céder. Ses soutiens viendront de plus loin : Bernard de Clairvaux ou directement la papauté l'appuieront, contre les prélats locaux.

Mettant en avant l'importance de l'éducation et de l'enseignement, qui constitue des biens que personne ne peut reprendre, elle prend pour cheval de bataille la volonté de donner aux femmes une place à part entière au sein de l'Eglise. Plus encore, de les libérer de la tutelle masculine imposée par la hiérarchie ecclésiastique.

"Hildegarde rêva d'un couvent où nous serions libres (...) de vivre ainsi que nous l'entendrions. Une communauté éloignée de celle des hommes, et pour laquelle des règles neuves seraient édictées. Nous célébrerions la beauté, alors, la noblesse du coeur et de l'âme", dit ainsi un des personnages, une autre abbesse qui s'est formée auprès de Hildegarde.

Léo Henry place d'ailleurs Hildegarde de Bingen dans la lignée de femmes qui, avant elle, ont rejeté le pouvoir masculin, l'ont défié et ont mis jusqu'à leur vie en jeu. D'autres saintes, mais surtout des exemples, à l'image de sainte Ursule de Cologne, dont l'histoire, enfin la légende, nous est contée en ouverture du livre.

Ce premier chapitre, lorsqu'on entre dedans, on se demande ce qu'il vient faire là. On a l'impression de se retrouver au cinéma, quand il y a un avant-programme, un court-métrage qui annonce le film pour lequel on a payé sa place. Alors, on tourne les pages, pas de pop-corn ou d'eskimo, quoi que, et on attend l'entrée en scène de la star annoncée.

Pourtant, plus tard, on comprend le pourquoi de cette entrée en matière : cette histoire, cette légende, utilisons les deux mots, en fonction du point de vue que l'on adopte, le récit des onze mille vierges de Cologne, a subi au fil des décennies, des siècles, le même processus, comme un caillou qui est poli par les vagues.

Ce récit est l'un de ceux qui a inspiré Hildegarde, avant qu'elle-même ne connaisse à son tour l'entrée dans la légende pour devenir un personnage qui dépasse le simple cadre de l'être vivant. Tout ce que je raconte sans doute doit paraître assez abstrait, c'est toute la difficulté de parler de ce livre, qui est d'abord un ensemble.

Une sorte de fix-up, en fait : chaque chapitre est comme un élément d'une oeuvre plus globale, une des pièces d'un puzzle, une des tesselles composant une mosaïques. Chaque chapitre est une nouvelle, avec son angle, son récit, ses personnages, mais aussi sa construction, son mode narratif particulier, qui fait qu'aucun ne ressemble à un autre, mais apporte des éléments supplémentaires pour appréhender l'ensemble du texte.

Le dénominateur commun, c'est l'écriture de Léo Henry, magnifique, ornementée, riche sans être pesante, ciselée, plus gothique que romane, pleine d'une vitalité joyeuse, même lorsque les épisodes racontés s'avèrent plus sombres. "Hildegarde" est un vrai plaisir de lecture, sans doute très atypique pour un roman qu'on a envie de qualifier de fantasy, mais qui ravit l'oeil et l'oreille.

C'est une écriture vive et colorée, comme si on nous décrivait une série de vitraux ou d'enluminures, pleine d'une espèce de poésie naïve, inspirée pas seulement par des personnalités et les moments forts de leur existence, mais aussi par le monde dans son ensemble et cette nature, parfaite illustration de la création divine.

Un mot symbolise parfaitement tout cela. Un mot que l'on n'emploie pas au quotidien, en tout cas, ce n'est pas mon cas, mais qui traverse le livre, depuis sa couverture (que l'on doit à Laure Afchain et Stéphane Perger) jusqu'à son point final, en passant par les lettrines de tête de chapitre. Ce mot, c'est la viridité (que ne connaît pas Blogspot, puisqu'il apparaît souligné en rouge, tiens).

Bien sûr, Léo Henry aurait pu utiliser le mot de verdeur, bien plus courant, mais cette viridité triomphante a du panache, de la beauté, de la puissance, et vient se placer fièrement devant son presque homophone virilité, qui n'a pas la même fraîcheur, la même joliesse, la même légèreté et la même joie.

"Hildegarde" est un OLNI, je vous l'ai dit. Que vous soyez plutôt lecteur de littérature dite blanche ou de littérature de genres, que vous ayez une culture religieuse ou que vous soyez parfaitement athée, peu importe, découvrez ce roman très surprenant, qui met en avant un personnage d'exception, légendaire, c'est le mot du jour, et dont on a ensuite envie de mieux connaître les travaux : Hildegarde de Bingen.



"Je vois la ville qui change, les gens qui changent. Chicago change tout le temps, tu sais. Sauf pour un truc (...) C'est une ville où il faut toujours s'attendre à se faire entuber".

Chicago. La prohibition, la mafia, le jazz... Le cocktail est classique, très traité, c'est vrai, mais il est efficace et forcément, on jette un oeil dessus quand un roman dans ce contexte se présente. Surtout quand il s'agit du deuxième volet d'une série dont on a apprécié les débuts. D'autant que, chose assez rare pour un cycle, dix années séparent ces deux premières histoires... Après le voyage mouvementé à la Nouvelle-Orléans dans "Carnaval", Ray Celestin nous emmène donc cette fois dans l'Illinois, pour "Mascarade" (en grand format au Cherche-Midi, disponible en poche chez 10-18 ; traduction de Jean Szlamowicz). Michael Talbot et Ida Davies sont désormais de jeunes enquêteurs installés, aux compétences reconnues, mais... Car il y a toujours un mais... Et les voilà face à une enquête délicate, pouvant leur offrir des opportunités inespérées... Que faire ? Dans une ville de Chicago chauffée à blanc par un été caniculaire, où les tensions, sociales, raciales et mafieuses s'exacerbent, il risque d'y avoir du grabuge...


Eté 1928. Cela fait dix ans que Micahel Talbot et Ida Davies ont quitté la Nouvelle-Orléans, après avoir activement participé à l'enquête sur celui qu'on appelait "le Tueur à la hache". Le policier blanc et la jeune femme noire ont choisi de mettre le cap au nord pour y découvrir de nouveaux horizons. Ensemble, ils ont rejoint la fameuse agence Pinkerton, où ils ont su faire leur trou.

Ils forment un tandem efficace, devenu rapidement l'un des duos de détectives privés les plus réputés de Chicago. C'est sans doute pour cela qu'ils reçoivent la visite de Mme Van Haren, une des grandes familles de la ville et une de ses grandes fortunes. Elle vient leur demander leur aide : sa fille, Gwendolyn, qui doit se marier prochainement, a disparu.

Elle était venue faire des courses dans un grand magasin, mais n'en est jamais ressortie. Plus inquiétant encore, son fiancé aussi n'a plus donné signe de vie ces derniers jours... De quoi titiller la curiosité des enquêteurs. Surtout lorsque Mme Van Haren leur demande d'opérer dans la plus grande discrétion, et d'éviter de mêler la police à leurs investigations.

Aussitôt, Ida et Michael sont en alerte. Il y a des choses qui ne collent pas, Mme Van Haren cache des choses, et sans doute importantes pour espérer retrouver les deux disparus. En soi, cette affaire loin d'être ordinaire et ce mystère qui l'entoure sont suffisants pour leur donner envie d'accepter de travailler sur ce dossier.

Et puis, il y a la somme qu'elle leur propose, énorme. En principe, ils devraient décliner pour respecter les règlements de l'agence, mais ils voient là une opportunité... Celle de changer de vie, de se lancer dans une nouvelle aventure, ailleurs... Ailleurs que chez Pinkerton, où ils se sentent trop à l'étroit ; ailleurs qu'à Chicago, qu'ils ont trop vue... Va pour l'enquête discrète...

Au même moment, un cadavre a été découvert dans un des coins les plus pourris de Chicago. Parmi les premiers arrivés sur la scène de crime, un photographe, Jacob Russo, dont le principal job est de réaliser les clichés du (ou des) mort(s) et des alentours immédiats avant que les enquêteurs n'investissent les lieux.

Pas vraiment le boulot rêvé, surtout quand on s'imaginait, plus jeune, inspecteur de police, fonction au combien plus noble. Mais une sale blessure à la jambe a empêché Jacob d'aller au bout de ses ambitions et cette fonction est la seule qui s'en approchait. Qui lui permettait d'approcher les flics, les vrais, de se sentir à leur place, de jeter un oeil aux crimes qu'il n'élucidera jamais...

Mais ce jour-là, les choses sont très différentes. Devant ce cadavre, en plein rue, dans ce quartier bien glauque, il ressent quelque chose de bizarre. "Comme un sentiment de déjà-vu", dit-il... Sur le moment, ce n'est qu'une vague impression, même pas un souvenir, mais il est certain qu'il a déjà croisé une scène de crime réunissant plusieurs éléments communs avec celle-ci.

Et si c'était l'occasion qu'il attendait, celle de faire ses preuves, de mener sa propre enquête. De faire le lien entre ce crime et un autre, une piste qu'il sera le seul à remarquer et à suivre. Peu importe la patte folle, il va se lancer là-dedans avec détermination. D'autant qu'il a retrouvé parmi ses photos la scène de crime que lui a rappelé celle du matin et que ça lui donne un sacré coup d'avance...

Dante Sanfelipe est de retour à Chicago, six ans après avoir quitté la ville. Un exil volontaire, mais lui seul sait pourquoi. Pendant cette longue période, il a refait sa vie à New York, une vie solitaire, mais loin d'être inactive, louant ses services à qui avait besoin de résoudre quelques menus problèmes, rarement légaux.

Et le voilà de retour, dans sa ville qu'il ne reconnaît pourtant plus. Et s'il est revenu, malgré le passé, malgré tout, c'est parce qu'on l'a convoqué. Une invitation du genre qu'on ne refuse pas, comme qui dirait un ordre, d'un certain Al. Al Capone en personne. Le seul, l'unique, le maître de la ville, le capo de tutti capi...

Dante et Capone sont de vieilles connaissances. Ils ont travaillé ensemble avant que Dante ne quitte Chicago, avant que Capone ne devienne... Capone. Les revoilà face à face, et la situation est désormais bien différente. Capone est devenu un homme extrêmement puissant, respecté et surtout craint. Et pourtant, c'est lui qui a besoin de l'aide de Dante...

Trois histoires, trois enquêtes, trois domaines différents dans une même ville, l'une des plus riches du monde en cette année 1928, et pas uniquement à cause de (ou grâce à) la Prohibition. Une Gomorrhe moderne où les gangsters ont pris le pouvoir et donnent le rythme à suivre. Une cité où le jazz est devenue une musique incontournable, au-delà des couleurs de peau et des classes sociales...

"Mascarade" est donc le deuxième volet de ce qui sera une tétralogie (le troisième volet est d'ailleurs attendu prochainement, selon le site web de Ray Celestin ; un peu de patience !). Ce choix d'un cycle de quatre romans, Ray Celestin l'explique dans la postface de "Mascarade", après avoir donné quelques clés de lecture, en particulier sur le contexte historique.

Je ne vais pas l'exposer ici, j'aurais un peu l'impression de spoiler quelque chose d'important. Il faudra en reparler lorsque nous aurons les quatre romans en main et que nous pourrons clairement voir l'oeuvre dans son ensemble. Ne passez pas à côté de ces explications, c'est vraiment passionnant et cela permet d'envisager ces livres sous un angle différent.

Il y a, entre les deux livres, un parallèle évident : outre la présence d'Ida et de Michael, qui font le lien, on retrouve un mafieux sur le retour et un personnage qui mène son enquête en marge de son boulot officiel, ici, Jacob, le photographe. Ce qui change, c'est qu'il n'y a pas, en tout cas en apparence, qu'une seule affaire, mais bien trois...

Chacun son fil narratif, chacun son enquête, chacun ses découvertes et ses avancées. On imagine bien qu'à un moment, tout ce petit monde va finir par se croiser, reste à savoir dans quelles conditions et quels liens apparaîtront alors entre ces différentes histoires : une double disparition au sein d'une riche famille, un meurtre dans les bas-fonds de la ville et une enquête interne à la Mafia...

Le soin qu'apporte Ray Celestin à la construction de ses romans a quelque chose de fascinant, vu de l'extérieur. Pour le lecteur que je suis, qui considère l'écriture d'un livre comme un processus magique, ou disons alchimique, ce qu'il fait, dans ces deux romans pris individuellement, mais aussi dans ce projet global de tétralogie, est tout simplement remarquable.

Dans "Carnaval", le romancier s'était appuyé sur un fait divers réel, immortalisé par un ragtime. Dans "Mascarade", c'est un peu différent, car les éléments puisés dans l'histoire sont plus généraux. Il s'agit surtout de cette histoire familière, celle de la Mafia, de Capone et de la Prohibition. Ca nous parle forcément plus que la Mafia de la Nouvelle-Orléans, évoquée dans le premier tome.

Le lecteur a donc forcément plus de repères, des noms qui lui parlent et des situations qu'il a déjà croisées dans d'autres romans, au cinéma, dans des séries télé, etc. Pour autant, "Mascarade" est l'occasion de visiter la ville de Chicago à la fin des années 1920 sous toutes ses coutures. Des quartiers les plus chics aux coins les plus démunis, sans oublier les abattoirs qui ont fait sa richesse (légale).

On découvre également les quartiers où les populations noires, qui ont gagné la ville depuis les Etats du Sud en grand nombre depuis le début du XXe siècle, se sont installés. Sans être aussi présente qu'à la Nouvelle-Orléans, la question raciale est aussi un élément non négligeable de la situation à Chicago, et donc dans ce roman, qui essaye de retranscrire au mieux cette époque.

La ségrégation demeure, elle est un fait, malgré certaines entorses à cette règle qui apparaissent ici ou là. En particulier autour des clubs de jazz. Voilà une autre composante commune à ces romans, le jazz... Emergeant dans "Carnaval", il est le genre musical à la mode dans "Mascarade". Et les musiciens, y compris les musiciens noirs, deviennent de vraies stars.

Mais, "Chicago savait s'y prendre pour dresser les gens les uns contre les autres", nous dit-on. Et les musiciens n'échappent pas à cette règle : d'abord, la situation des musiciens noirs irritent ceux qui veulent que la ségrégation soit nette ; et entre orchestres et musiciens aussi la rivalité est féroce, à l'image de celle entre le cornettiste blanc Bix Beiderbecke et le cornettiste noir Louis Armstrong...

Ce dernier, que l'on a déjà croisé tout jeune homme dans "Carnaval", a changé de statut, il est en passe de devenir le musicien à la mode à Chicago. Lui aussi a rejoint l'Illinois, mais quelques années après Ida et Michael. Son départ de Louisiane et son arrivée à Chicago constituent d'ailleurs la scène d'ouverture de "Mascarade" et quelques années à peine lui ont suffi pour s'imposer, et même dépasser son mentor, King Oliver.

Armstrong est un des personnages secondaires de cette série, ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas important, bien au contraire. Et dans ce deuxième tome, en particulier, c'est lui qui donne le rythme. Au propre, comme au figuré. Car 1928 est l'année de sa consécration, avec un morceau enregistré cet été-là : "West End Blues".



Un morceau si emblématique de cette époque que Ray Celestin s'en empare pour calquer la construction de "Mascarade" sur celle de ce morceau... Il ne fait que 3 minutes 20, quand le roman, lui, compte 565 pages, mais chaque mouvement musical correspond bien à une partie du livre. Et même si Ray Celestin confie dans la postface ne pas avoir totalement réussi à faire ce qu'il voulait à l'origine, il a gardé cette structure.

Et, bien évidemment, "Mascarade" est un roman très musical, porté par une play-list impeccable, avec quelques classiques, et d'autres qui sont des morceaux nettement moins connus. Si vous avez envie d'y jeter une oreille, voici un lien qui recense les titres cités dans le roman, soit cette version en forme de teaser, soit la play-list complète sur Spotify...

"Mascarade" est un vrai roman de gangsters, qui n'est pas sans rappeler le roman pionnier du genre, "Scarface", récemment évoqué sur ce blog. Les enjeux qui apparaissent peu à peu n'ont rien de fictionnels, même si Ray Celestin reconnaît dans la postface du roman avoir pris quelques libertés avec la chronologie.

Ce sont aussi des événements qui annoncent la suite du cycle, puisqu'il semble bien qu'il soit placé sous le signe du déclin et de départ vers de nouveaux cieux plus prometteurs. Je n'en dis pas plus, là encore vous aurez la confirmation de ce qu'on pressent en cours de lecture, concernant le cadre du troisième volet de cette tétralogie.

C'est un roman où la violence est omniprésente et dans lequel les personnages ne sont guère ménagés par l'auteur. Dans une ambiance de fournaise, et ce n'est pas un détail, la tension atteint les mêmes sommets que la température et Ray Celestin nous concocte des rebondissements ultra-spectaculaires et parfois carrément impressionnants. Toujours très visuels.

Ray Celestin sait aussi faire de ses personnages des antihéros très attachants, même lorsqu'ils traînent derrière eux un sacré passif. A l'image de Dante, pour "Mascarade", qui a tout d'un homme qu'on voudrait détester, mais qu'on découvre lancé dans une impossible et solitaire quête de rédemption qui le rend bien plus sympathique. Ou au moins touchant.

Quant à Ida, sans doute plus encore que Michael, un peu plus en retrait, je trouve, dans ce roman, elle n'est vraiment plus la jeune fille intrépide et n'ayant pas froid aux yeux rencontrée dans "Carnaval". On la sent bien plus sûre d'elle-même, mais aussi plus dure, moins spontanée, moins joyeuse... Encore une fois, son avenir va dépendre de ce qui va se dérouler dans cette enquête.

Un dernier mot, sans trop en dire, mais pour saluer le magnifique clin d'oeil final à ce qui va devenir le roman noir, ou plutôt, pour conserver le terme original, "le hardboiled". Entre cette scène qui conclut "Mascarade" et les références à "Scarface", ce roman est un vrai hommage à cette littérature noire qui entre, précisément à cette époque, fin des années 1920, début des années 1930, dans une nouvelle ère. Un âge d'or, même.

mercredi 15 août 2018

"Il s'agit d'une affaire très importante, que la police essaye de résoudre depuis des mois. Je suis certaine que toute aide que vous apporterez sera considérée comme un grand service rendu à la nation".

Comme si je n'avais pas assez de séries de polars historiques en cours, je n'ai pas résisté à l'envie de m'intéresser au premier volet de ce qui s'annonce comme une série très intéressante. Et ce, pour plusieurs raisons : l'époque choisie (l'Entre-deux-Guerres), les enquêtrices mises en scène, l'Angleterre qui est le décor et même le point de départ de cette première histoire, puisqu'il s'agit d'un fait divers véritable. N'oublions pas la romancière, dont le nom parlera sans doute à certains, en particulier les amateurs de séries télévisées, celles-là, et de séries soooo british... "L'Assassin du train", de Jessica Fellowes (en grand format aux éditions du Masque ; traduction de Valérie Rosier), est donc le premier volet de ce qui devrait être une série qui a pour titre français "Les Soeurs Mitford enquêtent", et qu'il nous faudra expliciter un peu plus précisément. Un vrai polar à l'anglaise, dans l'Angleterre du début des années 1920, dans lequel la fiction apporte une réponse à une affaire non élucidée depuis près d'un siècle...



Le 12 janvier 1920, Florence Shore se rend à Victoria station pour prendre le train à destination de St Leonards-on-Sea, près de Hastings, dans le sud-est de l'Angleterre. Elle va s'offrir un bon bol d'air marin et passer quelques jours de vacances chez une de ses amies, Rosa Peal, qui tient un salon de thé dans cette petite cité balnéaire.

Elle prend le train de 15h20 partant depuis le quai n°9, un express jusqu'à la gare de Lewes, où il sera divisé. Pour Hastings, il faut s'installer dans les wagons situés à l'arrière du train. Connaissant bien ces détails, Florence n'a aucun mal à trouver sa place et à s'installer quelques minutes avant le départ du train.

C'est d'ailleurs à sa place qu'on va la retrouver moins de deux heures plus tard, agonisante, après avoir été manifestement agressée au cours du voyage. Mais aucun témoin ni aucun indice viable n'a pu être trouvé, au grand dam des enquêteurs. Et la malheureuse femme ne pourra les aider : elle va mourir sans jamais reprendre connaissance, après un coma de plusieurs jours...

Le meurtre ne fait aucun doute, mais les policiers appelés sur les lieux vont vite considérer cette affaire comme insoluble et la classer sans suite. Ce n'est pas le cas de Guy Sullivan, sergent au sein de la police de la London, Brighton and South Coast Raimway, la compagnie à laquelle appartenait le train dans lequel a eu lieu le drame.

Guy a toujours eu l'ambition de devenir policier, d'entrer au prestigieux Scotland Yard. On s'est toujours un peu moqué de cette lubie au sein de sa famille et, jusqu'ici, il n'a pu faire mieux que cet emploi au sein de cette police du rail. Mais, cette fois, il se dit qu'il tient une opportunité de montrer ce qu'il sait faire, et tant pis s'il doit, pour cela, prendre le risque de perdre son job actuel.

Par hasard, se trouvait dans le même train une jeune femme, Louisa Cannon. Issue d'une famille très pauvre, elle vit dans un des quartiers les plus misérables de Londres avec sa mère et ignore de quoi sera fait leur avenir depuis le décès de son père. Elle doit aussi se méfier de son oncle, personnage peu recommandable qui semble faire de bien curieux projets pour sa nièce.

Elle était dans ce train parce qu'elle se rendait justement à un entretien d'embauche. Afin de s'éloigner de son oncle, mais aussi de gagner un peu d'argent, qu'elle pourrait partager avec sa mère, elle a postulé pour un poste de bonne d'enfants à Asthall Manor, près d'Oxford, la maison de famille de Lord et Lady Redesdale.

Mais son voyage ne s'est pas du tout passé comme elle le prévoyait. Une série d'incidents l'a mise très en retard et c'est à la nuit tombante et trempée comme une soupe qu'elle finit par se présenter à la porte de la maison, le coeur lourd, persuadée d'avoir raté une chance unique de se sortir de l'ornière... Mais, au moment de repartir, on la retient.

La fille aînée des Redesdale, Nancy, que Louisa a eu l'occasion de rencontrer peu de temps auparavant, décide de l'héberger pour la nuit et de lui permettre de rencontrer Lady Redesdale. Un coup de chance, Louisa décroche finalement cet emploi et s'installe chez les Mitford (patronyme de Lord Redesdale) où elle va s'occuper de quatre des enfants de la famille.

En effet, "Farve" et "Muv", comme les appellent leurs enfants, ont une famille fort nombreuse : cinq filles et un garçon, et Lady Redesdale est de nouveau enceinte, ce qui justifie l'embauche de Louisa. Outre Nancy, l'aînée, il y a Pamela ("Pam"), Diana ("Deerling), Unity ("Bobo) et Deborah ("Decca"). Sans oublier Thomas ("Tom"), seul garçon, dont Louisa n'aura pas à s'occuper, puisqu'il est en pension.

Une petite bande souvent bien dissipée, à commencer par l'aînée, Nancy, 16 ans et une énergie intarissable. Toujours prête à se lancer dans des aventures improbables et à y entraîner Louisa, qui a deux ans de plus qu'elle, n'est pas censée s'occuper d'elle, mais qu'elle finit par considérer rapidement comme sa plus proche amie... Ce qui ne sera pas sans avoir de conséquences...

Nancy a l'habitude de lire le journal à vois haute, à la recherche d'histoires pouvant effrayer ses petites soeurs... C'est lors d'une de ces séances que Nancy découvre la tragique histoire de Florence Shore. Une histoire qui frappe les esprits des filles, car elles ont déjà emprunté cette ligne pour se rendre à Hastings.

Quant à Louisa, elle a compris que le drame s'est déroulé justement dans le train dont elle est descendue en catastrophe à Lewes... Et quand Nancy se met en tête de résoudre cette énigme qui laisse les autorités impuissantes, Louisa ne peut que suivre le mouvement... Et va bientôt se retrouver impliquée bien plus qu'elle ne le voudrait dans cette sombre histoire...

Pardonnez-moi, tout cela est un peu long, mais il faut planter le décor. Doublement : celui de la série et celui du livre. Cela va nous demander également d'apporter quelques précisions supplémentaires dans quelques instants. Mais, avant cela, si vous aimez les polars vifs et rapides, entrant immédiatement dans le vif du sujet, "L'Assassin du train" n'est peut-être pas fait pour vous.

On a là un livre qui s'inscrit dans la longue tradition des polars à l'anglaise : un roman à enquête, menée non pas par des policiers, mais par des personnages qui s'improvisent enquêteurs. Et, à l'image de bon nombre de romans d'Agatha Christie, la reine du genre, on doit donc attendre un petit moment avant de se lancer dans l'enquête proprement dite, une fois tout le monde présenté et tous les éléments de l'intrigue réunis.

Alors, commençons par la romancière, si vous le voulez bien. "L'Assassin du train" est le premier roman de Jessica Fellowes, dont vous avez pourtant peut-être l'impression de déjà connaître le nom. Si c'est le cas, c'est sans doute parce que vous êtes des fans de la série "Downton Abbey", créée par Lord Fellowes, qui n'est autre que l'oncle de Jessica.

Cela peut aussi expliquer cet intérêt pour l'Angleterre des années suivant immédiatement la Ie Guerre mondiale et son aristocratie, que l'on retrouve aussi bien dans la série télé que dans ce premier polar. Et, pour évoquer cette période bien particulière, Jessica Fellowes a choisi de mettre en scène une famille dont le nom parle aux Britanniques : les Mitford.

Je vais vous parler de cette famille, mais un peu différemment de ce que fait Jessica Fellowes dans la préface qu'elle signe et qui ouvre le livre. Comme pour celui de la romancière, ce nom, Mitford, vous dit peut-être quelque chose. Cette famille aristocratique a en effet défrayé la chronique par son côté excentrique, jusqu'à ce que certaines des filles se fassent remarquer pour autre chose que de simples frasques.

En effet, dans les années 1930, Diana et Unity vont afficher des idées ouvertement fascistes. La première va épouser Oswald Mosley, le leader du parti fasciste britannique et toutes les deux seront des amies proches d'Adolf Hitler en personne. On reparle régulièrement de ces soeurs-là et de leurs relations avec les nazis, on oublie toujours de parler des engagements de Deborah.

En effet, celle-ci, à la même époque, choisit un engagement totalement opposé, rejoignant le Parti Communiste américain, s'engageant aux côtés des Républicains pendant la Guerre d'Espagne, professant tout au long de sa vie des idées progressistes, et particulièrement en faveur des droits civils pour les Noirs aux Etats-Unis.

Ca devait être sympa, les repas de famille chez les Mitford...

On attribue d'ailleurs à Lord Redesdale, leur père, cette phrase qui résume assez bien ce qu'on ressent déjà dans "l'Assassin du train" : "Je suis normal, ma femme est normale, mais mes filles sont toutes plus folles les unes que les autres". On imagine qu'il disait cela avec un flegme teinté d'une certaine ironie. Ou alors, en ravalant une grande colère ? Allez savoir...

Connaissant ces parcours de vie, je dois avouer que c'est ce qui m'a donné d'abord envie de lire le roman de Jessica Fellowes : j'étais curieux de savoir comment elle allait mettre en scène ces demoiselles dans une situation de polar... Bon, forcément, vous aurez déjà compris qu'il faudra patienter pour que tout cela intervienne, éventuellement.

Car, pour ce premier tome, on est encore bien loin de tout cela. Les soeurs Mitford ne sont encore que des enfants, même Nancy, l'aînée, qui n'a que 16 ans. On ne peut donc pas vraiment dire que ce sont les soeurs qui mènent l'enquête, comme le dit le titre (français), seule Nancy y participe effectivement, et sans forcément en être le fer de lance.

Que cela ne vous fasse pas fuir ! D'abord, parce que le duo que forment l'échevelée et bouillonnante Nancy et la discrète et embarrassée Louisa vaut le coup d'oeil. La pauvre jeune femme, qui n'aspire qu'à la tranquillité, qui essaye de ne pas trop se faire remarquer et de rester à sa place de domestique, doit faire avec les coups de folie de Nancy.

Un dernier point doit être mis en évidence avant d'aller plus loin, après la romancière, après les personnages centraux. Il s'agit du point de départ du roman et du coeur de cette intrigue : l'assassinat de Florence Shore. En effet, Jessica Fellowes s'est inspirée d'un véritable fait divers pour construire son polar, un fait divers qui n'a jamais été élucidé.
Jusqu'ici, j'ai appelé la victime Florence Shore, comme le fait Jessica Fellowes. Mais, il nous faut présenter plus en détails cette personne. En effet, on la connaissait sous le nom de Florence Nightingale Shore et elle était la filleule de Florence Nightingale, célèbre pour avoir posé les bases des soins infirmiers modernes, dès la Guerre de Crimée, à laquelle elle participa.

On peut donc imaginer le choc que ce fut en Angleterre lorsqu'on annonça le meurtre de Florence Shore, qui avait suivi la voie tracée par sa marraine. En effet, elle était aussi devenue infirmière, s'était également engagée auprès des armées, avait participé à la Ie Guerre mondiale et venait, très peu de temps auparavant sa mort tragique d'être démobilisée...

Cette affaire, si je peux me permettre ce parallèle, c'est un peu l'équivalent de notre affaire Seznec. Pas dans les faits, car pour l'affaire Seznec, ce n'est pas les suspects (et même les coupables désignés) qui manquaient, mais pour l'importance qu'occupe ce fait divers dans l'imaginaire collectif. Jessica Fellowes s'en tient d'ailleurs au plus près des faits pour relater ce qu'on sait du crime.

Pour le reste, effectivement, on n'a pas la moindre idée de ce qui a pu se passer dans le train. Il n'y a que des hypothèses et les policiers n'ont jamais réussi à expliquer la mort de Florence Shore. Ce n'est pas non plus ce que fait Jessica Fellowes : "l'Assassin du train" est une pure fiction, il ne s'agit pas de mener une enquête a posteriori et d'apporter une nouvelle hypothèse, comme on le fait régulièrement pour Jack l'Eventreur, par exemple.

Non, Jessica Fellowes s'empare de cette affaire pour en faire le moteur de son intrigue, imaginant une histoire aboutissant à son meurtre, mais qui n'a pas pour ambition d'être plausible. En revanche, cela lui permet de jouer avec la période historique, et particulièrement avec les suites de la Ie Guerre mondiale, qui touchent encore, en 1920, nombre de familles britanniques.

N'en disons pas plus, à vous de découvrir en particulier comment Louisa Cannon et Nancy Mitford vont se retrouver directement impliquées dans cette enquête. Plus qu'une lubie ou une énième extravagance, comme on peut le penser au départ, cela devient au fil des rebondissements tout à fait autre chose...

La question sociale est un élément important de ce roman, qui réunit des aristocrates, une très ancienne famille de la noblesse britannique, puisque l'arbre généalogique des Mitford remonte, dit-on, à la conquête de l'Angleterre par les Normands, et d'autres personnages issus de classes beaucoup plus modestes d'une société ébranlée par l'histoire récente.

D'un côté, ceux qui n'ont à se soucier de rien, puisqu'ils ont tout à portée de main, de l'autre, ceux qui doivent survivre par tous les moyens possibles. Avec le spectre des pires avanies, ce que refuse d'ailleurs Louisa avec une belle force de caractère. Car, il ne faut pas s'arrêter l'impression qu'elle peut laisser, un peu en retrait, il lui est d'abord dicté par sa situation d'employée.

Mais, à seulement 18 ans, alors qu'elle aurait pu céder et suivre son oncle, elle fait preuve tout au long de ce roman d'une belle détermination à s'en sortir, quitte à prendre des risques. On a une demoiselle qui entre dans l'âge adulte, dans les conditions les plus difficiles qu'on puisse connaître, et qui met tout en oeuvre pour s'en sortir, pour se construire une existence meilleure.

On peut la rapprocher, sans jeu de mots, quoi que, du personnage de Guy Sullivan, lui aussi issu d'une famille très modeste, mais dans une configuration différente. Lui aussi a de plus hautes aspirations que ce que le destin familial lui réserve, avec cette ambition d'entrer à Scotland Yard. Il n'a pas non plus tous les atouts de son côté au départ, mais il a la hargne, une violente envie de réussir.

Tous les deux font un peu "tapis", si je puis dire, dans cette histoire. En clair, comme au poker lorsqu'on mise tous ses jetons d'un coup, ils vont mener cette enquête au risque de perdre tout ce qu'ils ont, mais aussi de voir leurs espoirs d'une vie un peu meilleure s'envoler. Soit ils réussissent, soit ils retournent à leur situation d'origine, qu'ils pourraient bien ne plus jamais quitter...

Quant aux Mitford, même si on est encore loin des frasques et des événements qui ont valu aux soeurs de se faire remarquer pour le meilleur et pour le pire, ils donnent déjà une belle impression d'excentricité. En particulier ce père, surnommé Farve, à la fois bienveillant et autoritaire, avec toujours un petit grain, si ce n'est de folie, du moins d'originalité.

Lady Redesdale, elle, apparaît comme une figure bien plus sévère, mais on peut la comprendre : une nouvelle grossesse qui entraîne de la fatigue, des filles très rarement calmes et divers soucis, dont la mort brutale d'un cousin. On sent tout de même qu'avec elle, il faut marcher droit et que c'est elle qui gère la maisonnée. Louisa va s'y frotter plusieurs fois, et cela fera des étincelles...

Voilà, je n'en dis pas plus sur tout cela. Je pense que c'est effectivement un roman qui plaira aux amateurs de polar à l'anglaise, d'intrigues qui prennent leur temps, de pistes diverses et d'impasses... Mais l'ambiance est très réussie, tout comme le contexte historique, avec cette improbable rencontre entre Nancy et Louisa, aux origines si différentes.

Je suis d'ailleurs curieux de voir comment Jessica Fellowes va poursuivre cette série et de voir la place qu'elle va attribuer au personnage de Louisa. J'attends aussi de voir grandir les soeurs Mitford et de voir comment les futures intrigues vont s'organiser avec deux ou trois, peut-être quatre soeurs plus ou moins directement impliquées.

De voir également quel type d'histoire elle va imaginer pour la suite, si elle va poursuivre l'idée de s'appuyer sur des histoires vraies pour construire ses intrigues ou trouver d'autres points de départ. On parle souvent de l'évolution des personnages de séries, là, c'est même plus qu'une évolution, puisqu'il s'agit carrément de les voir grandir.

Allez, on en reste là, à vous de voir si cette lecture vous tente. C'est un bon moment de lecture, avec pas mal de surprises et un suspense qui monte, qui monte... On évoquait dans un précédent billet le genre des "romans à sensation", on retrouve d'ailleurs dans "L'Assassin du train" pas mal d'ingrédients qui renvoient à cette tradition littéraire et populaire...

Bref, vivement la nouvelle enquête des soeurs Mitford !

mardi 14 août 2018

"Le temps était venu de rafraîchir les mémoires, d'infliger des châtiments".

Elle fait flipper, cette entrée en matière, non ? Surtout si je vous dis qu'elle émane d'un assassin sans pitié et particulièrement efficace... Notre roman du jour est le deuxième volet de ce qui est pour le moment une trilogie (et le restera peut-être) installée à Londres à l'époque victorienne (on va revenir sur ce terme) et construite autour d'un personnage absolument passionnant, considéré comme extrêmement sulfureux en ces temps-là : Thomas de Quincey. Nous avions déjà évoqué sur le blog la première enquête de cette série, "Portrait de l'assassin en artiste", voici donc la seconde, qui se déroule d'ailleurs dans la suite directe. "La Reine et l'assassin", de David Morrell (aux éditions Marabout ; traduction de Frédéric Grellier), se déroule dans un contexte historique et politique très particulier et montre Victoria sous un jour un peu différent de ce qu'on a l'habitude de voir. C'est aussi l'occasion de retrouver Thomas de Quincey, quasiment 70 ans, accro à l'opium jusqu'à en prendre des doses capables de tuer un troupeau d'éléphants, et fureteur invétéré. Il est accompagné de sa fille Emily, qui gagne en importance de ce deuxième volet très référencé...



L'église Saint-James, dans le quartier londonien de Mayfair, est bien remplie au moment de l'office. On annonce la présence d'un invité exceptionnel, susceptible de ranimer une flamme patriotique quelque peu éteinte en raison de la situation difficile des troupes en Crimée. Mais les ouailles vont assister à quelque chose de bien plus grave et traumatisant.

En pleine messe, voilà que Lady Cosgrove, arrivée à l'église en grande tenue de deuil, s'affaisse et l'on remarque bientôt près de son banc une inquiétante flaque rouge s'étendre inexorablement. Il est trop tard quand enfin on s'approche d'elle, l'aristocrate est morte, la gorge profondément tranchée, sans que personne n'ait rien vu...

Aussitôt, on essaye de calmer les personnes présentes, mais aussi de laisser sortir le moins de monde possible car l'assassin est forcément dans l'assemblée. Présents au moment du drame, les inspecteurs de Scotland Yard Ryan et Becker prennent les choses en main, soutenu par un drôle de bonhomme, dont l'arrivée a beaucoup fait jaser, surtout lorsqu'il s'est installer sur le banc de Lord Palmerston, ministre de l'intérieur...

Cet homme, accompagné par sa fille, c'est Thomas de Quincey, écrivain à la réputation sulfureuse, opiomane et ne cachant pas cette addiction, qui, depuis quelques semaines et la résolution d'une sinistre affaire de meurtres, est hébergé chez le ministre. Voilà que les choses se répètent de manière dramatique, et ça ne tombe pas bien...

Mais tout cela tourne véritablement au cauchemar quand Becker, envoyé au domicile des Cosgrove, découvre que tout le monde dans la maison a été assassiné. Domestiques et maîtres de maison ont tous subi le même sort funeste, massacrés avec une fureur qui fait froid dans le dos. Seule différence entre l'aristocrate et les membres de son personnel : la mise en scène.

Lord Cosgrove n'a pas été abandonné, comme les autres corps, non, on l'a disposé d'une manière aussi macabre que remarquable, et Becker découvre sur le corps un carton, comme ceux qu'on utilise pour les faire-part de décès. Ce qu'il lit dessus ne lui dit rien, mais il se pourrait que ce soit la signature de l'assassin...

En tout cas, ces multiples meurtres ont de quoi secouer un royaume déjà bien peu stable, en cette année 1855 : la Guerre de Crimée est un bourbier dans lequel l'armée britannique s'enfonce un peu plus chaque jour par la faute de ses officiers, qui ont révélé leur incompétence notoire... Ce désastre a eu pour conséquence de faire tomber le gouvernement.

C'est donc un pays qui ne repose que sur la seule personne de la Reine qui se retrouve face à un drame épouvantable dont rien ne dit qu'il ne se reproduira pas. Un assassin, déterminé, manifestement furieux, fort habile pour tuer et ayant en tête un bien terrible dessein, est dans la nature. Il va falloir vite retrouver sa piste.

Mais les indices sont bien peu nombreux, hormis ceux que le tueur laisse délibérément derrière lui. Personne ne peut savoir le but qu'il s'est mis en tête et, bientôt, les cadavres s'accumulent, à chaque fois dans des maisons de l'aristocratie la plus huppée. Pire, au gré des indices, une hypothèse apparaît : la reine Victoria en personne pourrait être la cible du tueur...

On retrouve donc Thomas de Quincey et sa fille Emily embarqués dans cette tragique affaire. Pourtant, la mort de Lady Cosgrove est arrivée le jour même où ils devaient repartir pour Edimbourg et retrouver leur existence misérable en Ecosse... Mais l'écrivain est plus têtu qu'une bourrique et, bien que jeté à la porte par Lord Palmerston, il a trouvé le moyen de revenir par une fenêtre.

Oublié, le train vers Edimbourg, Thomas a décidé de se pencher sur ce crime pas ordinaire et rien ni personne ne va pouvoir le faire renoncer. Il faut dire que cette nouvelle vocation de détective semble être son unique raison de vivre, alors que sa consommation d'opium n'a cessé d'augmenter et qu'elle aurait dû le tuer depuis longtemps.

Il évoque peut le sujet, mais il se sait en sursis. Il a tellement abusé du laudanum qu'il sait pertinemment que son corps va finir par le lâcher, un jour ou l'autre. Mais, en attendant, il se passionne pour ces histoires criminelles qui le fascinent depuis longtemps, comme en témoigne son ouvrage paru près de 30 ans plus tôt, "De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts".

On dirait même que le fait de réfléchir, collecter et recouper des indices, suivre des pistes même improbables, élaborer des hypothèses, chercher à cerner la personnalité du tueur est le meilleur des traitements. Oh, sa consommation d'opium ne diminue pas drastiquement, bien sûr, il en prend presque s'en rendre compte, comme un réflexe qui paraît s'atténuer un peu.

A ses côtés, Emily le soutient corps et âme, malgré sa mauvaise réputation, sa santé inquiétante et sa pauvreté dans laquelle elle doit aussi vivre. Peu importe, jamais elle n'abandonnera ce vieux fou qu'elle aime tant. Au contraire, si elle peut lui apporter son aide dans ces enquêtes, ce sera encore mieux. Et comme Ryan et Becker sont devenus des amis, des proches même...

Dans cette deuxième enquête, Emily prend d'ailleurs une place croissante. Elle est même, à travers son journal, une des narratrices du roman, proposant son regard sur les événements entourant cette histoire. Et il y a matière à raconter, car pour ces deux-là, ce qui va arriver est tout à fait extraordinaire et parfaitement inattendu.

Emily est une jeune femme d'une grande modernité, on pourrait même dire en avance pour son temps. Féministe, passionnée de sciences, s'intéressant aux questions de santé publique (un de ses grands "jeux" est de démontrer que les vêtements que portent ses interlocuteurs sont imprégnés de substances toxiques, utilisées comme teinture), envisageant une modernisation de la société à tous points de vue, elle se fait aussi remarquer par ses tenues.

Refusant les crinolines très à la mode à cette époque, elle préfère ce qu'on appelle des bloomers, au tombé bien plus naturel et donc nettement plus pratique, ne serait-ce que pour se déplacer. Mais, aux yeux de la société, c'est une tenue jugée scandaleuse, au point qu'on se retourne sur elle dans la rue et qu'on chuchote sur son passage (et sans doute pas pour saluer sa beauté et son élégance).

Peu importe, Emily se réjouit de bousculer les conservatismes de tout poil et de provoquer ces réactions choquées. Et pas question de changer quoi que ce soit, même si elle doit se retrouver devant la Reine. N'est-elle pas elle aussi concernée par tout cela, elle qui est la femme la plus puissante au monde, dirigeante du plus grand empire mondial ?

Cet empire, pourtant, je l'ai dit plus haut, est en mauvaise posture lorsque s'ouvre le roman et que sont commis les premiers meurtres. Le pouvoir est vacant, le gouvernement de George Hamilton-Gordon a démissionné suite aux défaites subies en Crimée. Depuis plusieurs jours, on attend que la Reine nomme un successeur, mais les candidats ne sont pas légion...

Et voilà qu'on s'en prend à l'aristocratie en pleine ville de Londres, en plein quartier de Mayfair, un véritable havre de paix où il est très inhabituel que se produise la moindre violence de ce genre. Soudain, c'est le sentiment de sécurité d'une élite qui s'effondre et la peur gagne ces grandes familles qui n'imaginaient pas une seconde se sentir ainsi en danger.

Cela peut faire sourire, mais ce n'est pas du tout anodin. Comme souvent, je vous encourage à lire les annexes en fin d'ouvrage, et en particulier la post-face où il remet son roman dans son contexte, tant historique que littéraire. C'est très intéressant, ça donne plein de pistes de réflexion et l'une d'entre elles a particulièrement retenu mon attention.

D'abord, David Morrell rappelle que c'est précisément à l'époque où se déroule son roman, au milieu du XIXe, qu'on invente "le roman à sensation", terme péjoratif qui est en fait l'ancêtre de nos thrillers : imaginer des histoires effrayantes se déroulant au plus près du quotidien des lecteurs. Donc, à leur époque et là où ils vivent, par exemple Londres.

Mais, ce n'est pas tout. Avant que le roman à sensation se développe, les criminels frappaient uniquement dans les bas-fonds et les quartiers les plus pauvres. La haute société était complètement épargnée par les meurtres et les actes les plus horribles. Or, l'un des postulats de ce nouveau genre littéraire est de situer ses intrigues et donc les crimes qui les engendrent, aussi dans les beaux quartiers.

La démonstration de David Morrell est bien sûr plus développée et complète, avec même des références littéraires qu'il pourrait être intéressant de découvrir. On mesure alors à quel point David Morrell s'est appuyée sur cette littérature pour écrire son livre, sans pasticher, non, en rendant hommage, à travers des situations récurrentes ou des thèmes de prédilection.

Et puis, il y a un dernier élément qui est loin d'être sans importance : la présence au coeur de ce roman de la reine Victoria. Le titre français, je le précise, n'a rien à voir avec l'original, "Inspector of the Dead", qui ne fait référence qu'à Thomas de Quincey. Mais cette figure est très populaire encore chez les Anglo-saxons, bien moins chez nous, on a donc opté pour un titre plus aguicheur, disons-le.

Bref, Victoria est un des personnages de ce roman, mais une jeune reine Victoria. Lorsqu'on évoque l'époque victorienne, c'est souvent pour parler de l'Angleterre de la fin du XIXe, celle de la Révolution industrielle et de Jack l'Eventreur. Pour "la Reine et l'assassin", on est avant cela, on est dans un règne encore jeune (elle est montée sur le trône en 1837).

On est encore loin de l'icône, de la souveraine presque légendaire, incontournable, au règne de plus de 60 ans, incarnant véritablement son pays et son empire. Au contraire, on découvre une reine impopulaire, critiquée, et pas seulement parce qu'il y a la Crimée. Et que dire de son époux, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, quasiment considéré comme un traître en raison de ses origines allemandes...

On connaît souvent l'Histoire de façon superficielle, quelques dates, quelques événements, quelques personnalités, mais dans le détail, on ignore énormément de choses. J'ai ainsi appris dans "La Reine et l'assassin" que cette souveraine dont j'avais une image hiératique, incontestée, a fait l'objet de pas moins de 7 tentatives d'assassinat dans la première partie de son règne !

Alors, bien sûr, l'histoire qu'imagine David Morrell est complètement fictive, mais elle se nourrit de tout ce contexte historique particulier. Le romancier s'est aussi inspiré, comme c'était déjà le cas pour le premier tome, des écrits de Thomas de Quincey. Après "De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts", déjà évoqué, qui était la référence de la première enquête, cette fois, c'est "Sur le heurt à la porte dans Macbeth" qui est mis en avant.

Publié en 1823, avant "De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts", c'est un essai critique centré sur la scène 3 du deuxième acte de la tragédie de Shakespeare, "Macbeth". Je vous invite à lire ce passage (en fait, dès la fin de la scène précédente), et vous comprendrez plus aisément le lien entre les différentes oeuvres évoquées.

J'ai volontairement laissé dans l'ombre certains éléments du roman, qui apportent des informations au lecteur en marge des recherches menées par De Quincey, Ryan et Becker. J'ai retrouvé cette fine équipe avec plaisir, dans un contexte décidément de plus en plus majestueux. Et j'espère que les éditions Marabout proposeront bientôt une traduction du troisième tome de cette série, "Ruler of the night".

"C'était donc cela, le pouvoir : une succession de mensonges et de trahisons, loin des regards du peuple, bien loin du service des idées".

Toute ressemblance avec notre époque actuelle serait évidemment parfaitement fortuite. Puisque notre livre du jour va nous emmener dans le passé, à une période fascinante et mouvementée de notre histoire : la Révolution. On verra qu'il s'agit d'une période bien précise de la Révolution, et non, ce n'est pas un détail. Voici un polar historique, premier volet d'une série mettant en scène un jeune enquêteur de 19 ans, plein d'idéalisme encore, mais cela durera-t-il ? "L'Affaire des corps sans tête", de Jean-Christophe Portes (en poche aux éditions City), est la première enquête de Victor Dauterive, gendarme aux prises autant avec des histoires macabres qu'avec les tourbillons de l'Histoire, mais surtout avec les manigances tellement humaines qui les engendrent... Un polar qui joue avec l'histoire, entremêlant fiction et réalité, et la transformant en véritable thriller.



Au mois de février 1791, on découvre un cadavre dans la Seine, à deux pas de la Manufacture. Drôle de pêche pour cet homme qui cherchait seulement à améliorer l'ordinaire en sortant quelques poissons de l'eau. D'autant que le corps ainsi remonté à la surface n'est pas complet : il lui manque la tête, et ça ne rend pas cette découverte inopinée plus agréable.

Bien sûr, à Sèvres et aux alentours, c'est l'émoi, l'inquiétude aussi. Le maire de Puteaux se rend sur les lieux, tout comme le dénommé Picot, ancien soldat devenu gendarme dans la brigade de Nanterre. Un vieux de la vieille qui va se passionner pour cette histoire et essayer de retrouver celui ou ceux qui ont cru bon de balancer dans le fleuve un homme après lui avoir soigneusement coupé la tête...

Sèvres, Puteaux, on est aux portes de Paris, du moins de nos jours. En 1791, ce n'est pas tout à fait le cas et dans la capitale, l'histoire du corps sans tête est totalement ignorée. Victor Dauterive, 19 ans, sous-lieutenant au sein de la gendarmerie nationale, le nouveau nom que l'on donne depuis quelques jours à peine à la maréchaussée, a d'autres préoccupations.

Il vient en effet d'être convoqué à l'Hôtel de Ville par La Fayette en personne. Héros populaire, tant en France qu'en Amérique, le marquis est à la tête de la Garde nationale, chargée de maintenir l'ordre alors que les tensions politiques demeurent fortes. Flanqué d'Antoine Talon, chef de sa police secrète, La Fayette souhaite confier à Dauterive une mission d'importance.

Car, pour le marquis, si l'agitation perdure à Paris, c'est la faute d'un homme et d'un seul : Marat. Le journaliste, fondateur et principale plume de "L'Ami du peuple", est la véritable bête noire des autorités. On l'accuse de monter le peuple contre l'aristocratie, de vouloir provoquer de nouveaux troubles et de nouvelles violences, de remettre en cause la monarchie.

Il faut que cela cesse et, pour cela, il faut arrêter Marat. Voilà la mission que va devoir remplir Dauterive, fier de l'honneur qui lui est fait, conscient de l'importance de cette charge. Il sait que son avenir, et la bienveillance de La Fayette à son égard, vont dépendre du résultat de cette opération. Mais, malgré ses précautions, sa tentative va se solder par un échec cinglant.

Suffisant, toutefois, pour convaincre un peu plus Dauterive que ce Marat et ses complices sont une réelle menace, que les écrits enflammés de l'ancien médecin, relayés par d'autres, dont Danton ou Robespierre, risquent de faire dégénérer la situation et de provoquer des violences extrêmes et une répression terrible.

Le jeune homme ne sait pas encore qu'il a mis le doigt dans un terrible engrenage, un formidable jeu de dupes dont l'enjeu central est le maintien d'une monarchie fragilisée depuis la prise de la Bastille. Des jeux de pouvoir où règne la corruption et où personne n'est vraiment ce qu'il semble être. Dauterive, le jeune idéaliste, n'a pas fini de connaître des désillusions...

Et, pendant ce temps, on repêche d'autres corps sans tête dans la Seine...

Ce résumé va peut-être vous paraître succinct, mais c'est volontaire, car la construction du livre est importante et il ne faudrait pas la démanteler en allant trop loin. Pour autant, il reste beaucoup à dire sur ce roman, comme souvent sur le premier volet d'une série, puisque c'est l'occasion de planter le décor et d'installer contexte et personnages.

Commençons par celui que l'on va suivre en priorité, Victor Dauterive. En fait, j'ai déjà dit l'essentiel à son sujet dans les lignes qui précèdent : jeune, ambitieux, membre de la toute nouvelle Gendarmerie nationale, repéré par La Fayette qui semble voir en lui un jeune homme plein de promesses... Pour le reste, il va falloir lire le livre...

Car je ne veux pas trop en dire sur ce garçon, qui est de toute façon amené à évoluer fortement au fil des événements (et sans doute de ceux des tomes suivants). Je peux tout de même vous dire que ce n'est pas son véritable nom, vous le découvrirez tout de suite, en tête de la page recensant les personnages que l'on croisera dans le roman, puis dès sa première apparition.

Pourquoi ce changement de nom ? Ah, là, en revanche, je vais rester muet, car les explications vont apparaître bien plus loin dans le court du récit, et en outre, c'est loin d'être anodin. Laissez-moi simplement vous dire que Victor, s'il est favorable à ce que peut apporter la Révolution, reste un partisan de la monarchie.

Il ressemble finalement à beaucoup de gens en France en ce début d'année 1791. Oui, il y a eu la Bastille, bien sûr, il y a eu l'abolition des privilèges, il y a eu le départ en exil de certains aristocrates dont on craint le retour désormais, il y a eu l'affaire de Nancy, violemment réprimée par La Fayette, il y a eu beaucoup de choses, en somme, mais la monarchie persiste.

Il y a eu aussi l'Assemblée constituante et le retour de la famille royale à Paris qui font que le Royaume de France n'est plus tout à fait le même. Et peu à peu, l'on comprend que le choix de Jean-Christophe Portes de situer son intrigue en 1791 est tout sauf un hasard : c'est l'année-charnière de la Révolution, entre les espoirs suscités par la prise de la Bastille et la Terreur qu'on n'imagine pas encore.

Les éléments historiques que je viens d'énumérer sont tous évoqués, plus ou moins longuement, dans "l'Affaire des corps sans tête", mais le roman va intégrer d'autres événements historiques très important dans le cours du récit, en y faisant participer Victor plus ou moins directement. Le contexte historique est d'ailleurs très important, car derrière l'intrigue fictionnelle, il est beaucoup questions de politiques et des hommes.

J'ai parlé de Marat, personnage très important puisqu'il est le déclencheur de l'histoire, du moins du fil narratif impliquant Victor Dauterive, j'ai évoqué Danton et Robespierre, dont le rôle est également non négligeable dans le livre, et il faudrait encore citer Mirabeau. Et bien sûr La Fayette. Ils sont les acteurs de cette histoire et c'est vrai qu'on ne les découvre pas, en tout cas pour la plupart, sous leur meilleur jour...

Et puis, il y a deux personnages que j'ai gardés pour la fin, parce que je voudrais vous en parler un peu plus en détails. Entendons-nous bien, il s'agit de véritables personnages historiques, que Jean-Christophe Portes introduit dans son roman. Pour le premier, d'ailleurs, il a pris quelques libertés avec sa biographie.

J'ai déjà cité son nom : Antoine Talon. En fait, il faudrait l'appeler Antoine Omer Talon, et c'est l'éminence grise de La Fayette, dans le roman. Mais, c'est un personnage bien trouble, aux objectifs très clairs et qui n'hésite pas pour y parvenir, à manipuler tout son monde. N'en disons pas trop, à vous de découvrir cet homme de l'ombre...

Précision, tout de même, je le disais, Jean-Christophe Portes lui fait jouer un rôle qui relève de la fiction, comme c'est le cas pour d'autres personnages ayant existé. Mais, je ne connaissais pas cet homme et je suis allé, par curiosité, regarder qui avait réellement été Antoine Omer Talon, et il faut reconnaître qu'il n'a pas eu une vie banale, bien au contraire...

Avant de passer à l'autre personnage que je voudrais évoquer, sachez que, en fin d'ouvrage, l'auteur signe une note au lecteur dans laquelle il donne quelques clés de lecture, afin de déterminer (mais seulement une fois la lecture terminée, hein ?) ce qui relève des faits avérés et ce qui est sorti de l'imagination du romancier. La "cuisine interne" à la création d'un roman, qui plus est un roman historique, est toujours passionnante.

Le nom du second personnage que je mets en avant vous parlera sans doute plus : Olympe de Gouges. Victor Dauterive va faire sa rencontre au cours de son enquête. Certes, elle occupe un rôle secondaire dans l'histoire, mais c'est aussi une des rares femmes de ce roman très masculin, et elle apporte beaucoup au jeune (et donc forcément naïf) Dauterive.

C'est aussi l'occasion de rappeler qui fut cette femme, une femme de lettres, une intellectuelle et une féministe, pour employer des termes contemporains, aussi à l'aise dans l'écriture de pièces de théâtre que d'essais politiques. Républicaine, rejetant l'extrémisme dans lequel la Révolution risque de basculer, ayant rédigé la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, réclamant l'égalité entre les sexes, partisane de l'abolition de l'esclavage...

Là encore, un personnage à (re)découvrir, qu'on croie la connaître ou qu'on n'ait qu'une vague idée de qui elle fut. Jean-Christophe Portes y contribue (on devrait la retrouver dans les tomes suivants, d'ailleurs) et l'on se dit que la voir un jour prochain rejoindre le Panthéon, idée qui compte de plus en plus de partisans, ne serait que justice et un symbole fort.

Je crois qu'on pourrait classer "L'Affaire des corps sans tête" dans la catégorie thriller de politique fiction. Habituellement, c'est un genre plutôt contemporain, qui met en exergue des défauts, les dysfonctionnements et les inquiétudes liées à une société. Or, ce n'est pas parce que le temps passé donne un certain recul au lecteur que ces critères ne s'appliquent pas à ce livre.

Derrière l'enquête de Picot sur les corps décapités repêchés dans la Seine et les événements auxquels Dauterive se trouvent mêlés, il y a en effet une intrigue qui joue avec la question du pouvoir et tout ce que l'on peut mettre en place pour le conserver ou s'en octroyer un morceau, peu importe sa taille. Je dois dire qu'il y a quelque chose d'un peu déprimant à envisager tout cela, à l'image de la citation placée en titre de ce billet.

Mais, il faut aussi que l'on voie évoluer Victor, car je crois que cela sera un des grands enjeux de cette série. Il est encore un peu tôt pour savoir ce qu'il va devenir, mais on peut échafauder quelques hypothèses au fur et à mesure de ses découvertes. On retombe sur une vision très classique des choses : ce n'est pas le personnage qui influe sur l'Histoire, mais bien l'Histoire qui va modeler le personnage.

Et puis, il y a le mot thriller... C'est vrai que la distinction polar/thriller est un sujet de discussion et de débat sans fin. Comment définir l'un et l'autre, comment différencier ces deux genres si proches ? Ce n'est jamais simple. Je pense que le thriller joue beaucoup sur des questions de rythme, et pas seulement sur une enquête, comme le polar.

Le plus souvent, les romans historiques à intrigues relèvent justement plus du polar, je trouve. Mais ici, la tension, la construction narrative, le rythme de l'histoire (et ce, malgré la longueur de la période et la lenteur imposée par les moyens de l'époque) concourent à faire de ce livre un véritable thriller qui attrape le lecteur et le tient en haleine.

Jean-Christophe Portes réussit même à faire d'un événement historique que nous connaissons tous, par forcément dans les moindres détails, mais suffisamment bien pour en connaître le dénouement, un morceau de gloire. Son récit de cet événement (eh non, je ne vous dirai pas lequel, mais si vous connaissez un peu l'Histoire de France, vous devriez pouvoir deviner) est haletant, passionnant, mené tambour battant, un bel exploit.

Voilà un premier volet qui ravira les amateurs de polars historiques, parce que l'histoire n'est pas juste un décor, mais bien un élément central, et que l'intrigue est indissociable du contexte et des événements. On révise d'ailleurs cette période, ce qui n'est peut-être pas un mal et on est entraîné dans cette quête du jeune Victor, une quête de vérité, le genre de vérité qui n'est pas bonne à dire.

Comme souvent, lorsqu'on attaque une série de polars historiques, on se demande à quoi ressemblera la suite. En particulier dans le cas qui nous occupe, quand l'enquête suivante se passera-t-elle et quelle tournure prendra le personnage principal. Et l'on se dit qu'il y a sans doute encore pas mal de vilains petits secrets à mettre à jour...

Un dernier mot, j'ai évoqué plus haut la note au lecteur qui clôt ce premier tome, je signale également que Victor Dauterive a son site internet et même sa page Facebook, eh oui, on arrête pas le progrès. J'ironise un peu, mais le site, en particulier, est une mine d'informations justement pour ceux qui voudraient approfondir leur lecture, en particulier du point de vue historique...

lundi 13 août 2018

"L'eau ou la terre, il faut choisir, n'est-ce pas, lorsque l'on est vénitien ?"

Les billets sur les trois premières enquêtes du chevalier Volnay :

- "Tuez qui vous voulez".


Il y a quelques mois, je vous parlais du dernier volet en date d'une série de polars historiques et je me morigénais (si, si) pour ne pas avoir lu tous les tomes précédents. Repentant, je profite de cet été pour combler une partie du retard et vous proposer un billet sur la quatrième enquête du Commissaire aux morts étranges, d'Olivier Barde-Cabuçon, "Humeur noire à Venise" (disponible en poche chez Babel noir). Et ça tombe bien, puisque c'est certainement le tome qui manquait pour apprécier au mieux la lecture du "Carnaval des vampires", puisque notre livre du jour relate le premier voyage du chevalier de Volnay et du moine hérétique à Venise. La Sérénissime est d'ailleurs un véritable personnage de cette histoire qui joue, comme tous les tomes de cette série, avec un archétype fantastique (même si celui-là, je le reconnais, pourra être contesté), et se déroule, comme son titre l'indique, dans une ambiance carrément lugubre...


A l'invitation de Chiara, son ancien amour (croisée dans la première enquête du commissaire aux morts étranges, "Casanova et la femme sans visage"), Volnay a quitté la cour de Versailles et ses incessantes intrigues pour se rendre à Venise où, selon la jeune femme, une affaire l'attend. Une affaire parfaitement dans ses cordes, semble-t-il.

Chiara n'est pas la seule raison qui a poussé Volnay à prendre la route en direction de l'Italie. En effet, le moine hérétique, son vieux complice, va mal, très mal. Suite aux événements qui ont marqué le dénouement de "Tuez qui vous voulez", il s'est enfoncé dans une profonde mélancolie dont il ne parvient pas à sortir. Pire, il n'est pas loin de se laisser mourir...

Le changement d'air, de nouvelles têtes, de nouveaux objectifs et de nouvelles intrigues, voilà ce que le commissaire aux morts étranges va rechercher à Venise, en espérant que cela sera suffisant pour tirer le moine de son humeur sinistre et lui redonner goût à la vie. Et, lorsqu'on connaît les liens qui unissent ces deux personnages, on comprend l'inquiétude du policier.

Mais que se passe-t-il donc à Venise, en cette fin d'hiver 1760 ? Depuis quelques semaines, on découvre au lever du jour des pendus accrochés à l'un ou l'autre des très nombreux ponts de la ville. Des découvertes macabres un peu trop nombreuses et que rien n'explique, pas même l'enquête menée par les autorités locales.

Chiara a donc pensé à Volnay pour dissiper le mystère, lui qui s'attaque à des cas plus bizarres encore en France et apportera un regard neuf, qui ne sera pas celui des Vénitiens purs et durs, sans doute plus habitués à des mystères différents, entre masques et voiles... Par ailleurs, dans ses lettres, Chiara évoque aussi brièvement un de ses cousins, qui redouterait d'être assassiné. Pourquoi ne pas faire d'une pierre, deux coups ?

Comme toujours, rien ne se passe vraiment comme prévu. D'abord, à l'approche de Venise, Volnay vient au secours d'une jeune personne embourbée après avoir voulu prendre un raccourci à travers champs. Surprise, il s'agit d'une demoiselle, qui se présente comme étant Violetta, la fille d'un marquis vivant près de Venise, endetté jusqu'au cou et devant se mettre au service du créancier de son père.

Une rencontre, on le voit tout de suite, qui semble tirer le moine de son marasme. Légèrement... Entre les deux, il semble y avoir comme un lien invisible, et pas seulement une passion commune pour Shakespeare. Volnay est fort surpris de cette réaction, mais comment s'en offusquer, puisque c'est ce qu'il recherchait en venant à Venise, peu importe le moyen pour y parvenir.

Autre imprévu, une fois sur place, Volnay découvre que l'affaire des pendus, pour laquelle il a fait tout ce chemin, est officiellement résolue. Apostolo Cordolina, procurateur de Saint-Marc, l'un des personnages les plus importants de Venise, qui suivait l'affaire de près, l'affirme en tout cas. Mais puisque le commissaire aux morts étranges est venu jusqu'ici, autant lui donner du travail...

Ca ne se passera pas dans les bâtiments qui encadrent la place Saint-Marc, mais dans le palazzo du Comte de Trissano, où Volnay est invité pour le souper. Car cet aristocrate souhaite expliquer pourquoi il est certain qu'on va le tuer dans la nuit... Voici donc l'autre affaire dont Chiara avait parlé, mais une telle annonce n'est pas banale, mais repose sur de fortes présomptions.

Le si raisonnable Volnay veut pourtant croire qu'il pourra empêcher ce drame et, en cette soirée, il décide de tout mettre en oeuvre pour mettre en échec les projets criminels visant le comte. Les projets, mais aussi les paris. Car Venise toute entière semble avoir misé sur la mort ou la survie de Trissano et s'est donné rendez-vous sous ses fenêtres, ou presque, pour surveiller les événements.

Dans cette Sérénissime crépusculaire, à la gloire passée et même pourrissante, à l'influence déclinante et au lustre terni, on préfère s'amuser pour oublier que rien ne va plus comme avant... On s'enivre, on se masque, on danse, on joue la comédie pour ne pas regarder en face la tragédie d'une civilisation qui s'effondre...

Mais, tout cela, Volnay n'en a cure. Et l'orgueilleux commissaire aux morts étranges n'a aucune envie de se ridiculiser sur ce territoire si particulier, où il n'est qu'un étranger, où il ne maîtrise aucun des codes sociaux en vigueur, où il se sent observé avec un certain dédain... Quoi qu'il se passe, il lui faudra découvrir le fin mot de l'histoire, pour montrer à ces Vénitiens qu'on ne se moque pas de lui impunément...

Ah, Venise... Oui, mais une Venise bien mal en point, comme je le disais. Elle n'est plus la puissance qu'elle fut quelques siècles plus tôt, et cela se ressent partout dans la ville, qui semble au bord de la ruine. Et tant pis si les Vénitiens ont choisi de la transformer en une scène de théâtre grandeur nature, où chacun joue un rôle.

Les masques, on pense aux deux fameux masques antiques, celui qui sourit et celui qui pleure, symbolisant en deux grimaces les genres les plus importants que sont la comédie et la tragédie, sont de sortie (même si Olivier Barde-Cabuçon les évoque plus précisément dans "le Carnaval des vampires") et la présence dans le cours de l'histoire de Goldoni ajoute à cette impression.

Goldoni en chair et en os, les yeux grand ouverts pour observer ses contemporains et mieux s'en inspirer pour des pièces à venir, Shakespeare, jamais très loin quand le moine hérétique se trouve quelque part, lui qui le cite abondamment. Pour ce roman-ci, c'est à "la Nuit des Rois" (une comédie, d'ailleurs) que Olivier Barde-Cabuçon rend hommage, multipliant les clins d'oeil, en particulier à travers le personnage de Violetta.

Pourtant, ce n'est pas uniquement sous ce jour que Venise apparaît dans le roman. Non, la Sérénissime est bel et bien au coeur de cette histoire. Comme l'indique le titre de ce billet, sa situation géographique et les choix politiques effectués à l'origine pour faire de Venise une ville entièrement tournée vers la mer, au point de tourner le dos à ce que les Vénitiens appellent les Terres fermes.

Dans le roman, Olivier Barde-Cabuçon cite une sorte d'adage (qu'il vous faudra remette dans son contexte) qui aurait parfaitement pu être aussi le titre de ce billet : "Cultiver la mer et laisser la terre en friche". Or, est-ce si simple ? Venise peut-elle se comporter en cité insulaire alors même qu'elle n'est pas une île ?

Cette thématique revient sans cesse dans le cours de ce roman, comme la marée venant lécher les quais des canaux. Une problématique naturelle pour les Vénitiens, beaucoup moins pour ceux qui découvrent la ville ou n'y ont fait que de brefs séjours. En clair, c'est une affaire entre Vénitiens qui se joue là, et les étrangers, qu'ils soient des Terres fermes ou de plus loin encore, ne devraient rien avoir à y faire.

Ces questions sont passionnantes et donnent envie de se replonger dans l'histoire de Venise et de regarder avec un oeil un peu différent. Olivier Barde-Cabuçon construit remarquablement son intrigue, puisque dès les premières pages, sans que le lecteur en ait immédiatement conscience, il sème des indices et met discrètement en évidence ces sujets, cette frontière invisible et pourtant presque infranchissable.

Et puis, il y a l'intrigue. J'essaye d'en dire le moins possible, évidemment, mais il faut bien tout de même l'évoquer. Cette série, je le disais en préambule, joue avec des thèmes qui s'approchent du fantastique, qui laissent planer la possibilité d'interventions irrationnelles ou surnaturelles, de créatures mystérieuses et dangereuses.

Pour rappel, si vous n'avez pas lu les tomes précédents, Olivier Barde-Cabuçon met surtout en scène une époque extrêmement paradoxale : ce tome-ci se déroule en 1760, nous sommes en plein Siècle des Lumières, l'influence des philosophes et de leurs idées gagne sans cesse du terrain, la raison et la science menacent l'hégémonie de la religion.

Le paradoxe, c'est que, au même moment, on constate une recrudescence des superstitions, des croyances non plus seulement en un dogme religieux, mais en des éléments qui dépassent justement la raison. Messes noires, fantômes ou vampires, Volnay est à chaque fois aux prises avec des situations qui heurtent sa sensibilité philosophique et qu'il se fait fort d'enrayer.

Or, dans "Humeur noire à Venise", c'est un peu particulier. Olivier Barde-Cabuçon met en effet en scène un grand classique des littératures dites populaires, un possible meurtre en chambre close. On songe bien évidemment à Edgar Poe, qui fut l'un des premiers, si ce n'est le premier romancier, à proposer ce mystère apparemment insoluble à ses lecteurs.

Il est finalement assez naturel de voir le commissaire aux morts étranges devoir traiter un pareil cas, puisque ce devrait être pour lui quasiment un cas d'école. Et pas seulement pour cela : la personnalité de Volnay se prête mal à l'humiliation que représente un tel acte, alors qu'il était censé tout mettre en oeuvre pour l'empêcher. Il est le dindon d'une macabre farce.

Mais, forcément, cela donne une touche différente à cette histoire, quelque chose d'un peu statique, et Olivier Barde-Cabuçon ne peut pas forcément jouer sur les codes habituels de sa série. Bien sûr, un assassin capable de traverser les murs, ça fiche les jetons, mais c'est plus compliqué de le faire apparaître de façon récurrente au fil du récit. Ici, le problème à résoudre est un peu différent.

Pourtant, il faut bien conserver le ton de cette série, qui propose des atmosphères sombres, inquiétantes. Et c'est là qu'intervient l'humeur du moine... Ce désespoir qui le tenaille, le ronge, l'entraîne vers le fond. Le noir qu'il broie est inépuisable, et quand ça ne suffit pas, c'est le moine lui-même qui l'alimente...

Dans le tandem qu'il forme avec Volnay, le moine est habituellement la touche de gaieté et d'enthousiasme, quand le chevalier, lui, reste toujours grave, montrant peu ses émotions, un peu triste, disons les choses comme elles sont. Mais, pour une fois, il passe quasiment pour le luron du duo, tant le moine est ici malheureux et inconsolable.

"Le moine n'était plus", c'est ainsi que commence le premier chapitre de "Humeur noire à Venise", laissant présager tout de suite le pire. Ce côté macabre entourant le moine est un autre des aspects importants du livre. Il flotte dans cet état d'esprit, n'attendant que de sombrer. Ces mots sont dans le roman, d'ailleurs, mais Olivier Barde-Cabuçon choisit de placer son personnage dans une espèce d'état second, entre éveil et rêverie.

Lui si ancré dans les affaires terrestres se retrouvent entre deux eaux, comme un comateux approchant du tunnel lumineux... On s'attend presque à voir derrière lui, patientant et ricanant, la Grande Faucheuse guettant le bon moment pour faire son oeuvre. On se dit même que le moine lui-même n'attend que cela pour être délivré de ses démons et de ses tourments.

Et le lecteur en vient à s'inquiéter de ce que pourrait faire ce personnage, longtemps mystérieux, délicieusement provocateur et amoral, symbole de cette époque libertine et hédoniste. Un homme qu'on a appris à mieux cerner au fil des tomes et auquel on a fini par s'attacher. Un homme libre, que rien ni personne ne pourra empêcher de décider de la suite à donner à son existence...

Mais, cette humeur se marie parfaitement avec l'ambiance qui règne à Venise et que ne suffit pas à voiler les festivités permanentes qui s'y déroulent. Et le vocabulaire se met au diapason : au sombre Volnay et au mélancolique moine, viennent s'ajouter les mots lugubre et sinistre reviennent plusieurs fois pour qualifier la ville... La nuit, le brouillard font le reste.

C'est une noirceur mâtinée de tristesse qui imprègne cette quatrième enquête du commissaire aux morts étranges, comme si on se trouvait dans un monde finissant ayant déjà revêtu le deuil. On est loin de l'image de carte postale et de l'aura romantique qu'on attribue de nos jours à Venise. Pas de quoi donner envie de flâner au long des canaux et des ponts...

Comme à chaque enquête, de nouveaux personnages rejoignent l'entourage de Volnay et du moine, d'autres y font leur retour. Des amitiés, et même des sentiments plus confus, y naissent, mais également des rivalités, voire des adversités. Le duo d'enquêteurs n'est pas du genre à plaire à tout le monde. Surtout lorsqu'il fourre son nez où l'on ne voudrait voir personne fureter.

Si j'avais lu la série dans l'ordre et au moment de la sortie de chaque tome, je conclurais en écrivant un truc du genre : seul l'auteur sait si le commissaire aux morts étranges et le moine hérétique retourneront un jour à Venise, mais on referme ce livre avec le sentiment qu'il n'y ont pas encore tout accompli et que celles et ceux qu'ils y laissent ont encore un rôle à jouer dans leur vie.

Mais comme j'ai fait le malin en ne respectant pas l'ordre, il n'y a plus à en douter...


(qu'il vaut mieux lire si l'on suit la série dans l'ordre ^^).