vendredi 6 septembre 2019

"Tell me somethin', girl / Are you happy in this modern world ?" (Bradley Cooper).

Eh oui, on entend "Swallow" dans notre roman du jour, au même titre que d'autres morceaux de musique, qui forment une play-list éclectique, mais qui n'ont pas été choisi par hasard, on y reviendra. Ces dernières années, la question des intelligences artificielles est devenue un sujet littéraire dont tous les genres s'emparent : la SF, bien sûr, avec des auteurs comme Alain Damasio ou Olivier Paquet ; la littérature blanche aussi, avec Marc Dugain ou Antoine Bello ; et également le thriller, avec notre roman du jour. Bernard Minier délaisse un temps Martin Servaz, son héros récurrent, et nous emmène à Hong Kong pour "M, le bord de l'abîme" (en grand format chez XO). On entre au coeur d'une multinationale tentaculaire du secteur numérique, dont les ambitions ne sont peut-être pas simplement commerciale, et où les employés sont soumis à rude épreuve. Un roman d'autant plus inquiétant qu'il s'inspire en grande partie de faits réels et d'inventions existantes...


Une jeune Française, Moïra, débarque à Hong Kong pour y occuper un nouvel emploi au sein d'une des plus importantes entreprises du territoire, la Ming Incorporated. A la sortie de l'aéroport, après le choc climatique (chaleur et humidité rendent l'atmosphère étouffante), d'autres surprises l'attendent dans la voiture (avec chauffeur) qu'on lui a dépêchée.

Sur la banquette, un coffret portant le logo de la société, ce M à la jambe droite tronquée que le monde entier connaît et reconnaît. A l'intérieur, une tablette tactile et un téléphone portable, eux aussi ornés du logo... Le dernier cri technologique, mais un accueil à double tranchant, car il donne déjà l'impression d'un engagement de chaque instant en faveur de la société.

Autre chose trouble Moïra : dans la voiture, la musique diffusée correspond exactement à sa play-list préférée, comme si on voulait la mettre à l'aise, mais comme si on lui montrait aussi qu'on sait déjà tout d'elle... Et le message sur sa tablette, émanant d'un de ses nouveaux collègues, un dénommé Lester, montre aussi cette ambivalence...

A travers une espèce de visite virtuelle de son nouvel univers professionnel, il essaye de la mettre à l'aise, mais lui demande aussi de prendre une photo de son visage pour le système de reconnaissance faciale... Amabilité et surveillance, il semble que ce soit l'une des marques de fabrique de la société Ming. Et il va bien falloir s'y faire...

Car Moïra entend bien réussir au sein du département Intelligence Artificielle de la Ming Incorporated. Une réussite professionnelle, après tout, elle a les compétences pour cela, mais aussi une curiosité qu'elle entend bien assouvir. Et puis, d'emblée, on perçoit autre chose, sans vraiment savoir de quoi il s'agit. Une motivation plus personnelle...

Fondée par Ming Jianfeng, considérée comme l'un des géants du secteur numérique au même titre que les GAFA, la Ming Incorporated est un géant économique, mais aussi scientifique. La recherche est un de ses points forts, et le domaine des intelligences artificielles, en plein essor, est celui sur lequel on mise énormément pour les années à venir.

Le lendemain de son arrivée, Moïra doit se rendre aux bureaux de la Ming Incorporated, situés dans une tour en plein coeur du quartier des affaires de Hong Kong. A sa grande surprise, elle y rencontre le boss en personne : Ming Jianfeng. La jeune Française a droit a un entretien particulier (dans tous les sens du terme), dont elle ne comprend pas vraiment le but.

Mais, à la fin de cette discussion, il lui assigne sa mission : travailler sur ce qui pourrait être la plus extraordinaire création du nouvel empire Ming : l'intelligence artificielle la plus perfectionnée encore jamais réalisée, la plus... vivante. Ce sera justement à Moïra d'oeuvrer pour que cette... machine acquière des émotions, comme un être humain.

Et cette IA s'appelle : DEUS...

Moïra ne travaillera pas dans la tour du centre de Hong Kong. Son service se trouve au Centre, un ensemble de bâtiments installé loin de la mégapole, en pleine nature, au coeur du Sai Kung East Country Park, l'un des parcs naturels les plus vastes de la région. Comment est-ce possible ? Mieux vaut sans doute ne pas le savoir...

Là, elle va faire connaissance de Lester... et de DEUS, évidemment, qui vont tenir une place importante dans cette nouvelle aventure professionnelle. Elle va surtout prendre la température de sa nouvelle entreprise, et là, la situation va vite lui apparaître sous un jour nettement moins idyllique que ce qu'elle a vu jusqu'à présent...

Chez Ming, on ne se sent pas vraiment libre de ses mouvements. Même si son nouveau job la passionne et si sa... relation naissante avec DEUS est captivante, tout est très réglementé, tout doit être respecté à la lettre et les premières sensations de Moïra, à la descente même de l'avion, semble se confirmer : elle se sent sous surveillance, et ce n'est guère agréable...

Et puis, il règne au Centre une ambiance étrange... Oh, bien sûr, il y a de la pression, personne ne ménage ses efforts et le surmenage peut vite guetter certains, mais ce n'est pas ce que ressent Moïra. C'est plus... insidieux, dirons-nous, cela ressemble plus à... de la peur ? Moïra accomplit ce pourquoi elle est payée, mais elle observe aussi ce qui se passe autour d'elle au Centre...

Ce qu'elle ignore encore, c'est que la police travaille sur des dossiers impliquant la Ming Incorporated. Ou, plus exactement, sur les morts d'employés du conglomérat survenues ces derniers temps... Dont un spectaculaire suicide qui a profondément marqué les esprits. Et qui intrigue l'inspecteur Mo-Po Chan, en charge du dossier.

Un flic atypique, qui aurait sans doute pu exercer bien d'autres métiers, plus prestigieux et valorisants socialement que celui de policier. Mais c'est la carrière qu'il a choisie et qu'il mène à sa façon, en solitaire, au bord du cadre, intègre et déterminé. Et même s'il se doute qu'il risque de se piquer très fort en se frottant à la Ming Incorporated, il n'est pas près de renoncer à son enquête...

Entré tardivement dans la carrière littéraire, Bernard Minier n'en est pas moins devenu en quelques années, et quelques best-sellers, un des fers de lance du thriller à la française. Pour beaucoup de lecteurs, c'est sa série d'enquêtes menées par Martin Servaz qui l'a fait connaître et nombreux sont sans doute ceux qui attendent la sixième, d'autant que Servaz est à un tournant après "Soeurs".

Mais, "M, le bord de l'abîme" n'est pas le premier one-shot du romancier. Et si j'évoque "Une putain d'histoire", ce n'est pas tout à fait anodin : ces deux livres n'appartenant pas à la série "Servaz" sont liés par des questions (et aussi des inquiétudes) communes. En effet, tous les deux traitent de sujets tournant autour de ce qu'on appelle des nouvelles technologies.

Si dans "Une putain d'histoire", la question du contrôle et de la surveillance fait clairement partie du coeur du récit, dans "M, le bord de l'abîme", on sent sa présence, plus diffuse, du moins lorsqu'on se lance dans la lecture. Mais, on peut considérer qu'il s'agit d'une question plus contextuelle, peut-être pas secondaire, ce serait un peu rude, mais pas la plus marquante.

Car ce qui retient l'attention dans le dernier roman en date de Bernard Minier, c'est bien sûr la question du développement d'intelligences artificielles de plus en plus sophistiquées et que l'on prépare à s'approcher de plus en plus de l'être humain. A la puissance de calcul de l'ordinateur, on cherche à allier de véritables émotions, on cherche à marier "l'inné" et d'autres sensations sans cesse acquises.

C'est le coeur du métier de Moïra, d'ailleurs : "nourrir" DEUS pour renforcer ses connaissances, mais surtout ses sentiments. Dans le roman, on parle d' "affective computing", et je dois dire qu'il y a quelque chose d'aussi passionnant qu'effrayant pour moi derrière cette expression... L'IA est en train de succéder aux robots dans notre imaginaire collectif, avec la crainte de les voir un jour nous concurrencer.

Manifestement, Bernard Minier se méfie du pouvoir que représente la maîtrise de ces nouvelles technologies. En témoignent les citations placées en exergue de son roman, dont la tonalité a de quoi faire gentiment flipper. Pas seulement par ce qu'elles disent, mais en raison de leurs auteurs : Eric Schmidt, le patron de Google, et Elon Musk, celui de Tesla, deux des figures de la Silicon Valley.

Ce n'est pourtant pas en Californie que le romancier installe son histoire, mais à Hong Kong. Le choix n'est pas un hasard, Sofia, l'Intelligence Artificielle qui a inspiré DEUS, a en effet été créée dans cette région chinoise, où d'autres géants des industries technologiques ont vu le jour (on connaît Alibaba, par exemple), formant une vraie concurrence aux GAFA.

Cette situation géographique, Bernard Minier va la mettre à profit. J'ai déjà évoqué dans le résumé certains décors du livre, entre urbanisme gigantesque et nature sauvage. Mais ce ne sera pas tout, et cette situation va permettre au romancier d'imaginer un dénouement ultra-spectaculaire, qui ferait un final cinématographique parfait.

La dimension technologique tient évidemment une place très importante dans "M, le bord de l'abîme", en particulier le travail de Moïra avec DEUS. Elle va même rapidement devenir le coeur de l'intrigue, par les questions qu'elle révèle. Autour de DEUS, il se passe des choses bien étranges, et l'intelligence artificielle elle-même ne semble pas évoluer dans le sens recherché...

Là encore, Bernard Minier n'imagine rien, ce qu'il décrit a déjà eu lieu, plusieurs fois même, montrant sans doute l'un des limites actuelles les plus troublantes de cette technologie : leur côté influençable. Je sais, cela paraît quasiment évident, et c'est pourtant le noeud du problème. Une IA apprend, mais elle n'a pas le sens critique pour trier ce qu'on lui soumet. Si ses sources d'apprentissage sont "polluées", elle les absorbera quand même.

Il y a tout au long du livre ce mélange d'émerveillement et de crainte que suscite ces inventions. Parce qu'elles sont impressionnantes, oui, parce qu'elle crée du rêve, c'est certain, mais parce qu'il est aussi difficile de ne pas se sentir légitimement inquiet devant ces... machines si puissantes. Moïra elle-même va sans doute prendre conscience de tout cela lors de son expérience chez Ming.

Mais tout cela suffit-il à faire un thriller ? Sans doute pas, mais cela permet de créer une atmosphère propice, en tout cas. Il faut tout de même trouver l'intrigue qui va pouvoir s'installer dans ce contexte particulier. Le roman s'ouvre d'ailleurs sur une scène qui nous plonge vite dans une insécurité, une inquiétude, de multiples interrogations.

Là, pour le coup, c'est bien l'imaginaire qui galope, tirée par une question qui joue le rôle de locomotive : le fameux "et si..." Bernard Minier joue de l'ambiguïté que offre son sujet : humain ou IA ? Ou les deux, eh oui ! On ne peut pas faire abstraction de tout cela, lorsqu'on se lance dans la lecture de "M, le bord de l'abîme".

Moïra est une héroïne teintée de mystère, sans doute pas une employée comme les autres. Mais, malgré tout, il faut pouvoir se faire embaucher par une société pareil, et pas pour un poste administrative ou pour y faire le ménage, pardon je caricature, mais c'est une femme talentueuse, douée, certainement ambitieuse, mais pas uniquement.

Ce mystère, on en devine certains contours assez rapidement, mais si l'on comprend ce qui anime le Française, on n'a pas encore toutes les cartes en main pour comprendre ce qui l'a poussée à quitter sa terre natale pour Hong Kong, hormis la volonté de faire brillamment carrière dans un secteur en plein essor, aux perspectives prometteuses.

Et puis, il y a l'inspecteur Chan, qui mène son enquête à sa manière, presque contre tous, on va dire. Il est David s'attaquant au Goliath technologique, cherchant à comprendre pourquoi on meurt si fréquemment lorsqu'on s'approche de Ming... Je l'aime bien, ce personnage de Chan, d'ailleurs, parce qu'il est l'idéaliste du roman.

Bernard Minier nous entraîne dans ce monde particulier, car au Centre, on est dans une espèce de monde à part entière, on oublie Hong Kong, la dimension strictement géographique. D'une certaine façon, on a pénétré dans un univers presque virtuelle, et pas seulement parce qu'il abrite DEUS, mais parce qu'on y est à l'écart de la réalité.

Un monde virtuel qui n'est pas forcément un monde rêvé. "M, le bord de l'abîme" est un roman sur le pouvoir, le pouvoir que procurent l'argent, le statut social, mais aussi la position économique. Un roman sur les ambivalences de l'entreprise, lorsqu'elle devient gigantesque, lorsqu'elle croît sans limite, lorsqu'elle devient une entité trop grande, trop forte.

Moïra est un peu une Alice au pays des technologies, déterminée, mais aussi naïve, portée par une soif de savoir, de comprendre... Mais elle intègre un monde dont elle ne fixe pas les règles, dans lequel elle n'a pas le contrôle. Le contrôle... Mot essentiel ! Un concept particulier, qu'on croît s'arroger, maîtriser, mais qui peut s'échapper comme une anguille vous glisse des mains...

J'ai commencé ce billet en musique, je le termine en musique. Mais pas avec "Swallow", eh non, j'ai mis le lien au début ! Non, ce sera un autre morceau de cette play-list variée et très intéressante que nous offre Bernard Minier dans ce roman. Des morceaux de différents genres musicaux, dont on comprend vite qu'ils ont été choisis avec soin...

Il ne s'agit pas simplement de créer une ambiance musicale, comme au début du livre avec Moïra. Non, là aussi, les chansons parlent... Leurs textes, dont certains extraits sont cités dans le livre, extraits explicites, sont en lien direct avec l'intrigue... Elles nourrissent nos interrogations, nos inquiétudes, peut-être aussi.

Ecoutez bien ces morceaux, regardez bien les mots que Bernard Minier met en évidence. A l'image des premiers mots de "Swallow", placés en titre de ce billet, et qui semblent s'adresser directement à Moïra (elle y répond d'ailleurs en fin de roman, d'une certaine manière), ou encore de ce titre de Drake, "God's plan", le plan de Dieu... Dieu... DEUS ?



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