mardi 20 février 2018

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus d'un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"D'accord, Andrea était imparfaite, elle avait des secrets, mais tout ce qu'elle cherchait, c'était de l'amour, de l'amour..."

Retour en Angleterre pour un polar efficace, où l'on retrouve cette veine sociale qui fait la force de ce genre Outre-Manche, mais pas seulement. Une intrigue efficace et oppressante, dans une ville de Londres figée par un hiver très rude, portée par un personnage de femme flic tout à fait intéressant, courageuse, intègre et indépendante, mais aussi meurtrie et encore fragile. Premier volet d'une série policière qui compte déjà cinq enquêtes en VO, "La fille sous la glace" (en grand format chez Belfond ; traduction de Véronique Roland), est le premier polar de Robert Bryndza, un auteur qui, jusqu'ici, s'est d'abord fait connaître dans un genre très différent : la comédie romantique (des romans qui ne sont pas [encore ?] traduits en français). Il nous plonge dans une société britannique à plusieurs vitesses, plus société de castes que société de classes et aborde des questions délicates autour du boulot de policier, de ce qu'il implique et des conditions dans lesquelles il s'exerce, pas toujours simples.



En ce début d'année 2015, Londres est sous la neige. L'hiver a fait une offensive d'une rare rudesse, le froid s'est installé et c'est tout juste si la capitale britannique n'est pas paralysée. Pourtant, même s'il n'a qu'une envie, rester sous la couette, Lee doit sortir et aller bosser. Une absurdité, puisqu'il officie comme jardinier dans le vaste parc du Horniman Museum, situé au sud-ouest de la ville.

Comment faire quoi que ce soit, alors que les allées et les parterres disparaissent sous l'épais manteau blanc ? Lee aurait bien aimé que son téléphone sonne, qu'on lui indique de rester chez lui en attendant que la météo soit plus clémente, mais lorsque cela se produit, il se trouve déjà au milieu de nulle part, gelé et trempé. Il réussit même à se perdre, incapable de se repérer avec toute cette neige !

Et puis, le téléphone sonne encore... Mais, cette fois,  ce n'est pas le sien. Une sonnerie qui émane d'une baraque, proche d'un plan d'eau. Sa curiosité aiguisée, Lee s'approche, redoutant qu'un SDF se soit abrité là, mais non, il n'y a personne, rien d'autre qu'un téléphone qui continue de sonner. Un iPhone, rien que ça, le genre d'appareil qu'il pourra revendre contre un peu d'oseille, ni vu ni connu.

A condition, toutefois, de l'attraper, car il faut s'approcher bien près du bord du plan d'eau, de la couche de glace dont on ne sait jamais si elle est solide ou, au contraire, prête à se briser. L'opération s'annonce acrobatique et va s'avérer l'être encore plus quand il va découvrir que le téléphone appartient à quelqu'un.

Quelqu'un dont le corps flotte sous la surface gelée...

Gros coup de flip pour Lee qui, dans la panique, glisse, dérape, finit à moitié dans l'eau glacée et parvient in extremis à sortir de la flotte avant de se noyer... Pour la demoiselle au portable, en revanche, plus rien à faire. Elle est morte et elle a sans doute passé un bon moment dans cet étang. Et, sans son iPhone, elle aurait pu rester là longtemps... Jusqu'à la débâcle, peut-être...

A peine débarquée de Manchester, avec du retard à cause de la neige, la DCI (Detective Chief Inspector) Erika Foster hérite de l'affaire. Il faut dire qu'elle s'annonce très sensible : il est en effet plus que probable que la victime soit Andrea Douglas-Browne, 23 ans, dont la disparition a été signalée quatre jours plus tôt.

Si l'affaire est sensible, c'est parce que Andrea n'est pas une inconnue. Elle est la fille d'un parlementaire conservateur à la réputation sulfureuse, un proche du premier ministre David Cameron, un homme d'affaires qui a fait son beurre dans l'armement en profitant de ses contacts au sommet du pouvoir...

Avant même de prendre cette affaire en main, Erika sait qu'elle devra faire avec l'influence et les relations du père de la victime. Elle qui a toujours pris soin de rester à l'écart de la politique et des jeux de pouvoir, elle s'attend à ce qu'on lui mette une pression énorme. Sans compter l'accueil de sa nouvelle équipe, qui ne la connaît pas du tout.

D'ailleurs, le DCI Sparks, jusque-là en charge du dossier, n'est pas ravi de se voir ainsi voler la vedette. Pour Erika, ça n'a pas d'importance, mais qu'il ne s'avise pas de lui mettre des bâtons dans les roues. Et, pour installer son autorité d'emblée, elle invite Sparks à rester à son bureau tandis qu'elle ira sur la scène de crime accompagné de deux subordonnés, Moss et Peterson.

Et tout de suite, son intuition se met en marche. Un truc la chiffonne : que faisait Andrea dans ce coin mal famé, bien loin de la demeure familiale et des lieux à la mode que fréquentait cette habituée des rubriques people des tabloïds ? Un hasard, une mauvaise rencontre ? Ou bien son assassin l'a-t-il amenée ici avant de la tuer et de la jeter à l'eau ? Voilà une première piste à suivre.

C'est le début d'une enquête compliquée, difficile, douloureuse pour la DCI Foster, qui va devoir se battre contre sa hiérarchie, mais aussi contre elle-même. La piste qu'elle privilégie ne convient pas à Marsh, qui veut une arrestation au plus vite pour satisfaire la presse, en ébullition. Et les fantômes qui la hantent ne cessent de se rappeler à elle...

Beaucoup de choses reposent sur le personnage d'Erika. On sait peu de choses de ce qui s'est passé, dans un premier temps, mais on comprend que ce fut très grave. Un coup d'arrêt brutal à sa carrière très prometteuse, puisqu'elle fut l'un des plus jeunes policiers, hommes et femmes réunis, à devenir DCI. Et un drame personnel dont elle peine à se relever.

L'opération qu'elle dirigeait alors a très mal tourné, plusieurs officiers sont restés sur le carreau, dont le mari d'Erika. Depuis, la culpabilité la ronge, mais aussi le doute : est-elle encore capable de diriger une équipe ? Pour le savoir, elle a donc choisi Londres, un commissariat de quartier... Sans se douter que son retour coïnciderait avec une enquête de cette envergure...

Fragilisée, sans repère, même pas encore installée quelque part, elle va devoir faire ses preuves, et vite. Et tant pis si rien ne tourne comme elle le voudrait. Un témoin qui disparaît sans laisser de trace à son nez et à sa barbe, une autre qui n'a aucune crédibilité parce qu'elle se drogue et se prostitue... Et pourtant, elle a la certitude de tenir quelque chose...

Tandis qu'elle gagne peu à peu la confiance de ses collègues, elle entre en conflit avec ses supérieurs. A peine revenu aux affaires, elle décide de suivre son instinct, en espérant qu'il ne la trompera pas encore une fois. Elle joue les francs-tireurs dans une atmosphère rendue de plus en plus délétère par la pression que le père de la victime met sur Marsh...

Nous sommes dans l'époque de l'instantanéité, l'ère 2.0, le règne du buzz et du scoop à tout prix. Et, ce qui vaut pour la France où la protection de la vie privée est pourtant très importante, est décuplée en Angleterre. Erika se retrouve entre deux feux (pardon, l'expression peut sembler malheureuse, mais c'est bien cela) : la presse qui se déchaîne, les supérieurs qui veulent la satisfaire.

La vérité, dans tout ça, est vite reléguée au second, voire au troisième plan. On veut de l'info, du trash, on veut surtout un coupable, et vite, et tant pis si on bâcle l'enquête et qu'on cloue au pilori le premier suspect un peu crédible venu. Dès qu'une affaire se révèle un tant soit peu médiatique, c'est le même cirque, mais quand une famille en vue est impliquée, c'est encore pire.

Or, ce qu'il faut à Erika, c'est du temps. Du temps pour examiner les pistes qu'elle a mis au jour, trouver des témoins, recouper les informations, examiner les vidéosurveillances (qui sont très nombreuses en Angleterre)... Bref, faire un bon vieux travail de flic, afin d'échafauder des thèses qui tiennent la route, de les étayer solidement et éviter d'être ridiculisé au JT du soir...

Mais ces difficultés vont lui permettre de s'affirmer, de retrouver une confiance vacillante depuis Manchester. Enfin, si elle ne se trompe pas elle aussi. Car cette histoire lui donne un sacré fil à retordre et va surtout devenir bien plus dangereuse au fil des investigations. La DCI Erika Foster reprend du poil de la bête en défiant tout le monde et en recherchant l'assassin d'Andrea...

L'autre revers de ce boulot de flic à l'ère de l'image reine, effet presque pervers de ces enquêtes, c'est de sortir de sous les tapis les vilains petits secrets qu'on y cache. Avec un risque : donner une image très négative de la victime et donc, faire oublier qu'elle est justement une victime et rien d'autre. Dans le cas d'Andrea, c'est particulièrement vrai.

D'Andrea, et de sa famille. Le père, avec ses affaires juteuses, mais flirtant avec le conflit d'intérêts ; la mère, effondrée par la mort de sa fille ; la soeur, Linda, vilain petit canard qui aurait tout pour jalouser Andrea ; le frère, David, celui de la famille qui fait des études... Sans oublier le fiancé, Giles, patron d'une entreprise d'événementiel florissante, mais qui ne cadre pas trop avec Erika...

Sur tous les murs et les meubles de la demeure familiale, les photos du bonheur parfait des Douglas-Brown. Sur les réseaux sociaux, d'autres images, d'autres décors, d'autres impressions, peut-être plus personnelles et qui en disent plus de la victime. A condition de savoir les décrypter... L'image et la réalité ; l'être et le paraître... Où placer le curseur pour ne pas se perdre dans des faux semblants ?

Il y a par moment un curieux lien qui se noue entre Andrea et Erika, entre la victime du crime et la policière chargé de découvrir le meurtrier. Deux femmes fortes, indépendantes, libres et, dans le même temps, fragiles, mal dans leur peau, cherchant à fuir un destin capricieux... Les raisons diffèrent, bien sûr, mais j'ai été frappé par ce lien invisible qui pousse Erika à ne rien lâcher.

Pour sa première expérience dans le polar, Robert Bryndza met en place un polar très efficace, rythmé et porté par le très beau personnage d'Erika qu'on a envie de retrouver et de voir évoluer. Il ne la ménage d'ailleurs pas, pour un retour aux affaires, c'est un retour musclé. Mais, Erika sait encaisser et rendre les coups.

Elle est aussi un vrai leader, son autorité est naturelle et, rapidement, ses subordonnés vont la suivre, lui faire confiance, la soutenir même lorsqu'elle se retrouve sur la sellette. Peu importent la procédure et les règlements, Erika s'est assuré leur respect et surtout leur fidélité. Avec Moss et Peterson, elle a trouvé des auxiliaires sur qui compter.

"La Fille sous la glace" est aussi un polar social, même si ce n'est sans doute pas ce qui frappe en premier. On retrouve d'ailleurs un certain nombre de points qui font penser aux "Chemins de la haine", d'Eva Dolan, dont nous parlions récemment. Difficile de trop développer ces parallèles, car on toucherait à des éléments de l'intrigue que je n'ai pas évoqués ici, mais c'est un fait.

Robert Bryndza met en évidence des différences sociales très marquées. Il faut dire que Londres est une très grande ville, très étendue, avec de nombreux quartiers, et que la sociologie y est très diverse. La mort d'Erika fait entrer en collision deux mondes aux antipodes, ou presque : d'un côté, les classes dominantes, de l'autre, des exclus de la prospérité, dans un des pays les plus riches du monde.

En préambule, je parlais d'un système de castes, je trouve cette idée assez juste (et sans doute pas réservée à l'Angleterre) : Andrea fait tâche dans le quartier où on l'a retrouvée, les pubs du coin sont plus des bouges que des endroits à la mode... Mais, à l'inverse, on imagine mal que ceux qui vivent là puissent un jour franchir toutes les barrières sociales menant à des positions plus élevées.

Deux Angleterre apparaissent dans ce roman, mais deux pays tellement distincts qu'on se demande comment ils peuvent cohabiter. Un terreau propice aux tensions, on l'imagine volontiers. Mais aussi aux préjugés, qui font qu'on n'accorde aucune foi à ce que peuvent dire ceux qui vivent là. Ce n'est pas la Guerre des Deux-Roses, mais cette Angleterre-là, celle de 2015, a des airs de féodalité qui font peur...

Pourtant, l'habileté de Robert Bryndza, c'est de brouiller les limites entre les genres, et donc de brouiller les pistes pour le lecteur. Car, au fil des événements, la situation devient plus complexe, d'autres éléments interviennent et élargissent le champ des possibles en terme de mobiles. Compliquant la tâche de la DCI Foster qui doit convaincre un monde incrédule que c'est le pire des cauchemars envisageables qui s'est produit.

Difficile de proposer, désormais, des polars ou des thrillers qui sortent du lot, tant la production est énorme. Il faut trouver le moyen de se démarquer, et ce n'est jamais évident. Robert Bryndza propose un roman somme toute très classique, mais la force de son personnage central et une intrigue bien ficelée (j'avais une petite idée de l'identité du tueur, mais encore fallait-il le prouver) en fait un livre qu'on ne lâche pas.

Le compromis toujours difficile à trouver entre le travail d'enquête proprement dit et l'action est bon, on ne manque pas de rebondissements et Erika Foster donne de sa personne, sans doute un peu trop à son goût. La voilà de nouveau en selle avec ce retour musclé, et j'ai d'ores et déjà très envie de la retrouver, de la voir mener une nouvelle enquête. De la voir retrouver son assurance perdue lors d'une désastreuse opération.

"Il existe deux sortes de cécité sur cette terre : les aveugles de la vue et les aveugles de la vie" (Ahmadou Kourouma).

C'est toujours un petit jeu amusant, lorsqu'on n'a pas noté en cours de lecture une citation qui ferait un "bon" titre pour le billet, de chercher des mots qui seront en phase avec le roman. Ici, j'avais un point de départ, avec la cécité, qui tient une place très importante (et à plus d'un titre) dans ce livre. Et, en tombant sur la phrase d'Ahmadou Kourouma (si vous ne connaissez pas cet écrivain ivoirien, lisez-le !), ça a fait tilt. Car cette idée d'un aveuglement aussi bien physique que psychologique m'a semblé très pertinente en ce qui concerne "la Prunelle de ses yeux", d'Ingrid Desjours (en grand format à la Bête Noire, chez Robert Laffont, désormais disponible en poche chez Pocket). Un thriller à la construction narrative très intéressante, qui joue à la fois sur une dimension chorale et sur deux périodes distinctes. Une histoire d'amour(s) qui réunit deux êtres abîmés, cabossés, dont on se dit que la relation pourrait être d'une grande perversité, voire d'une grande toxicité. Une histoire de culpabilité(s) qui ronge(nt), érode(nt) et fragilise(nt)...



Maya vit près de Cork, en Irlande, lorsqu'elle rencontre par hasard Gabriel dans un salon de thé où elle vient régulièrement passer du temps. Elle vient juste de perdre son emploi et l'homme, après avoir engagé la conversation avec elle, finit par lui proposer de travailler pour lui : il est aveugle et il a besoin d'un guide pour l'aider à se déplacer, car il vient de renvoyer le précédent.

Il lui propose donc de l'accompagner, moyennant une rémunération confortable, dans le voyage qu'il accomplit et qu'il entend poursuivre, avant de rentrer à Paris, où il vit. Maya hésite : elle a besoin de cet argent, mais elle ne connaît cet homme que depuis quelques minutes... Cette offre providentielle arrive à point nommé, mais le projet l'inquiète.

Car Gabriel lui propose de rentrer en France, un pays où elle n'a plus mis les pieds depuis 13 ans. Depuis qu'elle... est morte. En tout cas, officiellement. Maya a refait sa vie en Irlande, tant bien que mal, avec des hauts, mais aussi pas mal de bas. Et elle reste rongée par une culpabilité terrible qui la pousse, en particulier, à se noyer un peu trop régulièrement dans l'alcool...

Après tout, le temps a passé, elle a bien changé durant cette période, la probabilité qu'on la reconnaisse est infime. Alors, elle finit par accepter d'accompagner Gabriel, de lui servir de guide. De lui servir d'yeux. Et puis, avec son air charmeur, ce bonhomme-là n'a pas l'air bien méchant. Et sa cécité donne un avantage réel à la jeune femme.

Ce qu'elle ignore, c'est que Gabriel n'était pas à Cork par hasard et qu'il l'a abordée en toute connaissance de cause. Et son offre d'emploi est tout à fait intéressée. L'aveugle a un plan en tête, un plan qui s'organise tout entier autour de la jeune femme. Ce voyage qu'il lui propose n'est pas juste un voyage d'agrément, c'est une quête. Une quête de justice.

Une quête de vengeance.

En 2003, Victor, étudiant dans une école privée de Neuilly, a été assassiné. Un crime d'une rare brutalité qui a plongé Gabriel dans le noir. Car Victor était son fils et, en apprenant son décès, sous la violence du choc, il a perdu la vue. Une cécité aussi soudaine qu'incurable, semble-t-il, qui a bouleversé un peu plus son existence.

Depuis, Gabriel ne vit plus que dans l'idée de retrouver l'assassin de son fils. Il a rompu avec sa femme, reconstruit sa vie en fonction de son handicap. Il a dû réapprendre tous les gestes du quotidien pour les effectuer en dépit de sa cécité. Mais, surtout, il a continué à rechercher la trace de la personne qu'il pense être l'assassin de Victor.

Cette personne, c'est Maya...

Décidément, Ingrid Desjours a une fascination pour les yeux qui, chez une écrivaine de thrillers, a presque quelque chose d'inquiétant... Après le très dur et éprouvant, mais passionnant "Sa vie dans les yeux d'une poupée", la voici donc qui construit toute l'intrigue d'un roman autour de la cécité d'un de ses personnages.

Mais pas n'importe quelle forme de cécité, non, ce serait trop facile. Gabriel souffre de ce qu'on appelle une cécité de conversion, un mal bien réel, mais mal connu et surtout impossible à soigner dans l'état actuel des connaissances. Les organes, yeux, nerfs, ne sont pas endommagés, mais, suite à un traumatisme psychologique, et non physique, le patient ne voit plus.

C'est comme si, soudain, sous l'effet de ce choc, ici, la mort violente de son fils, le cerveau de Gabriel s'était mis en panne et refusait de donner l'ordre aux yeux de voir... Qui sait si, un jour, ce processus s'inversera ? Les médecins ne comprennent pas le phénomène, on ne peut donc rien prédire concernant un possible retour à la normale.

Le personnage de Gabriel, affaibli physiquement, mais possédant une exceptionnelle détermination, s'est donc lancé, malgré son handicap, dans une quête bien particulière. J'écris "une quête", mais en fait, on pourrait dire qu'il chasse plusieurs lièvres à la fois. Consciemment ou non, en plus de la vérité concernant la mort de Victor, Gabriel cherche à retrouver la vue. Et à guérir sa culpabilité...

Ce dernier mot, je l'ai déjà utilisé, à propos de Maya. Entre ces deux âmes déboussolées, c'est un des rares points communs (avec Victor). Oui, les deux personnages qui se rencontrent à Cork et s'apprêtent à faire un bout de chemin ensemble sont rongés par la culpabilité depuis toutes ces années. Depuis que Victor est mort.

Je dois dire qu'on ne sait trop sur quel pied danser au départ avec ces personnages. Je garde de ma lecture de "Sa vie dans les yeux d'une poupée" un souvenir aigu. La noirceur de ce roman, la folie qui l'habitait, le côté malsain des personnages, tout cela reste gravé dans ma mémoire. Aussi, dès la rencontre entre Maya et Gabriel, je me suis senti un peu inquiet...

Et si j'avais, devant moi, deux monstres prêts à se confronter en rivalisant de ruse et de méchanceté ? Franchement, on peut se poser la question, car, de prime abord, sous ses airs d'aveugle plein d'entrain, Gabriel peut sembler presque menaçant aux yeux du lecteur. Son double jeu, qui se révèle petit à petit, laisse transparaître sa soif de vengeance. Oeil pour oeil, sinistre parallèle...

De même, de Maya, on sait bien peu de choses, mais ce que l'on découvre d'elle d'emblée n'inspire pas franchement la confiance : une fugitive, une jeune femme qui a orchestré sa mort pour disparaître dans des conditions assez glauques, une meurtrière... Et, si elle a tué une fois, pourquoi ne recommencerait-elle pas, pour fuir à nouveau, si la nécessité s'en fait sentir ?

L'un des ressorts de l'intrigue, c'est justement cette relation entre cette femme et cet homme, meurtris l'une comme l'autre, en quête d'une certaine rédemption. Comment elle se noue, comment elle va évoluer, les projets de Gabriel et le moment où Maya va comprendre que l'homme qu'elle accompagne lui a caché des choses, et pas des moindres.

Mais, ce n'est pas tout. Car l'un des éléments forts de ce roman, c'est sa construction. "La Prunelle de ses yeux" n'est pas un thriller d'action, c'est un thriller psychologique qui repose essentiellement sur ses personnages. Alors, Ingrid Desjours en fait ses moteurs en mettant en place une construction chorale : à chaque chapitre, son point de vue, si je puis dire.

On passe donc de Maya à Gabriel, sans recourir au "je", ce qui aurait pu être une possibilité. Mais, malgré cette narration à la troisième personne, on change bien d'axe sur les événements, on les perçoit différemment d'un chapitre à l'autre. La détermination de Gabriel qui mène la danse, les questionnements de Maya...

Cela pourrait fonctionner ainsi, mais il y a encore autre chose. Maya et Gabriel ne sont pas les seuls personnages dont nous adopterons le point de vue. Il y a aussi celui de Victor. L'adolescence, lui, s'exprime à la première personne et c'est lui-même qui va nous raconter les événements tragiques qui se sont déroulés en 2003.

Il va surtout remettre ce drame dans son contexte, et ainsi, nous montrer Maya et Gabriel sous un jours différent. Nous montrer comment ils étaient avant que le drame ne bouleverse leurs existences de fond en comble, pousse l'une à fuir et plonge l'autre dans une nuit sans fin. Le roman n'est plus seulement choral, il se divise en deux époques distinctes...

Il y aurait beaucoup à dire sur cette partie qui se passe en 2003, mais ces éléments, il vous faudra les découvrir par vous-mêmes. Petit à petit, l'histoire abstraite qui unit Maya et Gabriel prend forme, prend substance. Et le lecteur va se retrouver, encore une fois, en possession d'un certain nombre d'éléments qu'il est le seul à pouvoir mettre en perspective.

Pour être complet, il faudrait que je vous parle d'un quatrième personnage, qui lui aussi va non seulement intervenir, mais nous offrir son point de vue à certains moments. Il s'appelle Tancrède, mais je ne vais pas en dire plus à son sujet. Il fait partie de ces personnages qui sont à la fois secondaires et essentiels pour l'intrigue du roman. Reste à comprendre son rôle exact dans tout cela.

En alternant les points de vue et les époques, Ingrid Desjours pose les unes après les autres les pièces de son puzzle et elle fait ainsi naître la tension, le suspense. On n'imagine mal cette histoire, quel qu'en soit le fin mot, s'achever sans un affrontement. Sans son lot de révélations qui mèneront à la vérité des faits.

Au coeur de ce récit, la relation difficile entre un père et son fils, entre Gabriel et Victor. Il faut préciser que Gabriel est devenu père très jeune et qu'il manquait certainement de maturité au moment d'assumer ce rôle. Paradoxalement, c'est à la mort de Victor que Gabriel a pris conscience de ses manques, de ses erreurs, de son... aveuglement.

Oui, on en revient au titre de notre billet : qu'il s'agisse de Gabriel concerné au premier chef, ou de Maya, l'aveuglement n'est pas juste physique, dans ce roman. Il est aussi moral et psychologique. Les personnages ont refoulé ce qui pouvait déranger, de passer outre les éléments plus douloureux liés à ce qui s'est passé en 2003.

Preuve qu'ils ont une conscience, ce qui, on le verra, n'est pas le cas de tous les personnages engagés dans cette affaire. Quant à Victor, sans doute le plus lucide de tous, il souffrait justement de l'aveuglement des autres à son égard, et c'est aussi ce qui l'a poussé dans le processus qui aboutira à sa mort...

Peut-être est-ce facile à dire à posteriori, mais ce sont des responsabilités, au pluriel, qui ont abouti à la mort du jeune homme de 17 ans. Oh, bien sûr, il y a un meurtrier, celui qui a ôté la vie à Victor, mais cet événement dramatique est aussi la conséquence d'un faisceau d'éléments né de ces aveuglements, au sens figuré du terme.

Un élément, plein d'ironie, de sarcasme, même, presque de cruauté, est en lien avec tout cela : une maison dans laquelle va se passer une partie du roman, une maison qui porte un nom bien particulier. Il s'agit de la maison des Trois Singes, vous savez, ces Singes de la sagesse, comme on les appelle, un qui se cache les yeux, le deuxième qui se bouche les oreilles, le troisième qui se ferme la bouche.

On ne voit rien, on n'entend rien, on ne dit rien... Trois attitudes hypocrites qui, pourtant, ne permettent pas l'oubli salvateur... Au contraire, de cet aveuglement, de cette surdité et de ce silence naît la culpabilité, un poison douloureux et qui se répand lentement, très lentement... On ne pouvait trouver plus justes symboles pour cette histoire et ses principaux personnages...

Enfin, il faudrait, pour être complet sur la dimension psychologique, évoquer l'expérience de Milgram et d'autres études scientifiques (j'aurais bien envie de mettre des guillemets à ce mot, tiens) cherchant à théoriser l'obéissance et même la soumission à l'ordre et à l'autorité. Ces expériences, terribles, nous sont présentées au fil du livre, dans toute leur violence...

"La Prunelle de ses yeux", c'est un roman sur la culpabilité, sur la douleur et sur la recherche de rédemption, de pardon, même tardif. Une absolution qu'on attend des autres, mais surtout que ces personnages doivent accorder à eux-mêmes. Ils ont une part de responsabilité écrasante dans les événements et ont besoin de ce pardon, même tardif, trop tardif, pour reprendre le fil de leurs existences...

Malgré tout ce que je viens de dire, malgré la cécité et la noirceur du propos, Ingrid Desjours signe pourtant un roman lumineux, plein d'espoir et d'amour qui ne demande qu'à s'exprimer. Il va falloir passer par beaucoup d'embûches et de douleurs avant d'en arriver là. Avant que la vérité de soit révélée et les responsabilités définies.

Oui, comme je le disais plus haut, il y avait certainement matière à faire de ce thriller psychologique un livre très sombre, désespéré, infiniment plus violent que ce que l'on a en main. Ingrid Desjours n'a pas choisi, cette fois, de mener ses personnages sur les chemins de la perdition, mais de leur offrir la possibilité de vivre à nouveau. De laisser le passé derrière eux et de reconstruire un avenir.

La résilience, encore. Encore et toujours...

Et ce billet va s'achever, comme souvent et comme j'aime bien le faire, en musique. Pas seulement parce que la voix et la sensualité de Norah Jones sont un bonheur, mais parce que ce titre, entendu dans "la Prunelle de ses yeux", n'a certainement pas été choisi par hasard par la romancière. Il y est question de vue, de regard. Forcément...


dimanche 18 février 2018

"L'infini cassé, leur histoire d'amour. L'histoire de leur pays..."

Dernier tour dans le désert et nouveau changement de décor. Après l'Australie et l'Utah, c'est au Chili que nous partons, là où se trouve le désert d'Atacama, l'un des plus hostiles au monde, dit-on. Il est l'un des cadres de notre roman du jour, mais pas le seul, car c'est vraiment le Chili qui est le thème central. Le Chili, et son histoire contemporaine, les séquelles de la dictature Pinochet, des blessures encore à vif. Après l'Argentine, dans "Mapuche", Caryl Férey traverse la Cordillère des Andes pour nous emmener dans le pays voisin, mais sans quitter ce peuple persécuté depuis des siècles et qui voit ses territoires toujours plus menacés. "Condor", qui vient de paraître en poche chez Folio, et "Mapuche" pourraient d'ailleurs former une espèce de diptyque sud-américain, douloureux et violent, porté par des personnages très intéressants, en particulier un avocat excentrique et rebelle, et une construction narrative très riche, très intelligente.



Gabriela est issue de la communauté mapuche (elle est la jeune soeur de Jana, l'héroïne de "Mapuche"), mais elle a quitté les siens quelques années plus tôt pour venir à Santiago, la capitale du Chili, et y faire des études de cinéma. Très engagée à gauche, elle milite pour l'éducation universelle et est de toutes les manifestations sur la Plaza Italia.

Mais, cela ne suffit pas à se loger, se nourrir et financer ses études. Dans un premier temps, elle a vécu chez Cristian, un ami de ses frères, fondateur d'une télévision associative installée dans un des quartiers les plus pauvres de Santiago, la Victoria. Puis, elle a rencontré par hasard Stefano, projectionniste dans le cinéma où l'étudiante allait voir des classiques du cinéma.

Désormais, elle vit dans l'ancienne cabine de projection, file un coup de main à la caisse quand c'est nécessaire, et tourne des reportages pour la télé de Cristian, histoire de se faire la main. Toujours équipée de sa Go Pro, Gabriela filme tout ce qu'elle voit, tout ce qu'elle vit, essayant d'en tirer des documents qui pourraient être pertinents.

Stefano, lui, est un ancien militant du MIR, mouvement révolutionnaire favorable à la lutte armée, mais qui soutint pourtant Allende après son élection. Puis, il y a eu le coup d'Etat. Stefano était à la Moneda, quand le palais a été attaqué. Par la suite, il a connu la torture dans la sinistre Villa Grimaldi et, après avoir miraculeusement survécu, il a pris les chemins de l'exil...

Rentré au Chili dans les années 1990, il a fait profil bas, reprenant ce cinéma abandonné et organisant des projections dans le quartier de la Victoria pour ceux qui ne peuvent pas se payer de billets. Le dimanche, Gabriela l'accompagne souvent dans le quartier, où ils retrouvent le père Patricio, curé de la Victoria qui se dévoue pour ce quartier.

Mais, ce dimanche-là, l'enthousiasme va vite être douché... Alors que Gabriela et Stefano viennent d'arriver, on vient prévenir le prêtre que quelque chose de grave s'est produit. Un corps a été découvert, un adolescent... Gabriela le connaît bien : c'est Enrique, le fils de Cristian, un garçon de tout juste 14 ans, qui gît là, en pleine rue...

Gabriela et Stefano, sous le choc, apprennent alors, horrifiés, que Enrique est le quatrième gamin du quartier à mourir en quelques jours... La découverte de cette nouvelle victime déclenche un début d'émeute, maîtrisé péniblement par les carabiniers, montrés du doigt par la population pour leur peu d'empressement à mener l'enquête.

Selon son habitude, Gabriela a fait tourner sa caméra. Et, lorsqu'elle visionne le film, elle remarque quelque chose : un résidu de poudre blanche sous une narine d'Enrique. De la drogue ? C'est fort possible, et cela pourrait expliquer ces décès soudains... Mais qui pourrait fourguer une telle saloperie dans un quartier comme la Victoria ?

Sa découverte ne suffit pas à réveiller la police. Elle décide alors de faire appel à un avocat, qu'on lui a conseillé. Un certain Esteban Tagle-Roz, qui, ça commence mal, ne répond jamais au téléphone... Alors, elle se rend à son cabinet où elle rencontre Edwards, l'associé d'Esteban, qui l'envoie quasiment bouler.

Mais Gabriela est tenace, elle insiste et finit par rencontrer Esteban : un dandy, excentrique et provocateur, qui se présente lui-même comme un spécialiste des causes perdues. Ca tombe bien, l'affaire que lui apporte l'étudiante y ressemble fort... Et puisque la police ne semble guère motivée pour retrouver les responsables de la mort de quatre garçons, Esteban et Gabriela se lancent dans leur propre enquête...

Avant tout, il faut parler des personnages de "Condor", car ils sont tout très intéressants, les principaux comme les secondaires, les gentils comme les méchants. A commencer par Gabriela, cette jeune femme au caractère bien trempé, engagée, déterminée, passionnée, fière de ses racines et rêvant d'un monde meilleur.

Comme beaucoup de jeunes mapuches de sa génération, elle a quitté les siens, le nord du Chili, où vit son peuple, mais n'a jamais coupé le cordon, bien au contraire, restant fidèle à sa culture, à sa croyance au chamanisme. Révoltée et résistante, comme l'ont été les Mapuches de tous temps, elle ne peut supporter que la mort d'Enrique reste inexpliquée. Et pire : impunie.

Face à elle, Esteban, qui est tout son contraire. Jeune quadra, issue d'une des plus riches familles du pays, propriétaire d'une bonne partie des médias nationaux, c'est le mouton noir de sa famille. Il a fondé son cabinet avec son ami d'enfance pour donner le change, mais il semble exercer en dilettante, provocateur et moqueur, tout en rêvant de devenir écrivain.

Se déplaçant le plus souvent pieds nus, roulant en Aston Martin, comme James Bond, se nourrissant quasiment exclusivement de ceviches et de pisco sour, il est rejeté par sa famille, surtout depuis qu'il a séché l'anniversaire de sa mère et fait un scandale lors d'un baptême... A l'inverse de Gabriela, son idéalisme semble surtout consister à mettre en rogne son père et ses frères et soeurs...

Pourtant, derrière cette façade gentiment agaçante, cette vanité affichée honteusement, on devine un garçon fort sympathique, capable de mettre des coups de pied dans la fourmilière quand c'est nécessaire. A sa manière très spéciale, ce grand bourgeois en rupture de ban va prendre l'enquête en main et la faire avancer considérablement...

Mais, là où Gabriela est un personnage entier, qui ne cache rien de ses émotions, de ses colères ou de ses joies, on va deviner, au fur et à mesure qu'on le découvre, qu'il cache certaines blessures, longtemps indéfinies. Et que sa passion pour Victor Jara, ce célèbre guitariste assassiné par la junte peu après le coup d'Etat de 1973 n'est pas juste une posture provocatrice.

Autour d'eux, des personnages importants, comme Stefano ou le père Patricio, ou encore Edwards, l'associé d'Esteban, miné par les soucis, et en particulier la découverte de l'infidélité de sa femme. De lui, on a une image pathétique qui ne correspond sans doute pas à ce qu'est cet homme en temps ordinaire. Déjà très différent d'Esteban, par son sérieux, le contraste n'en est que plus saisissant.

Tous sont des personnages secondaires, comme on dit, mais leur rôle est tout sauf négligeable dans "Condor". Mais, si l'on doit mettre en avant un autre personnage, il faut évidemment parler du Chili, qui n'est pas juste le cadre de cette histoire. Tout ce qui se déroule dans le roman de Caryl Férey est intrinsèquement lié à ce pays, son histoire ou sa géographie.

Commençons par cette géographie : le Chili, c'est un pays tout en longueur, coincé entre l'océan Pacifique et les Andes. Il a des frontières avec l'Argentine, le géant voisin, mais aussi, au nord, avec le Pérou et la Bolivie. C'est dans cette partie septentrionale du pays que se trouve le fameux désert d'Atacama, ses paysages somptueux, sa nature sauvage et hostile, ses altitudes énormes...


L'essentiel du roman se déroule à Santiago, la capitale, au centre, si l'on peut dire, de ce pays. Quant au territoire des Mapuches, il est un peu plus au sud (sur la carte ci-dessus, les villes de Concepcion et Temuco peuvent servir de repères, sinon cliquez ici). Voilà un vaste terrain de jeu qui, passant aussi par Valparaiso ou la station balnéaire de Quintay, va nous offrir une diversité de paysage formidable.

Mais, la géographie, ce n'est pas juste des décors, même si, pour le lecteur, il n'est pas désagréable de pouvoir visualiser ces endroits, voyager depuis son canapé ou son lit au fil des pages. Si j'évoque tout cela, c'est aussi parce que ce sont des éléments forts de l'intrigue, qui tiennent des rôles qu'on ne cerne pas tout de suite, pour certains.

Et puis, il y a l'histoire. Et au Chili, même de nos jours, tout tourne encore autour de cette date du 11 septembre 1973, date du coup d'Etat militaire qui a vu la chute du président marxiste légitimement élu, Salvador Allende, et l'avènement d'un général quasiment inconnu mais qui allait inscrire son nom en lettres de sang dans l'histoire de son pays : Augusto Pinochet.

Cette période, qui va durer jusqu'en 1990, est une sorte de vortex pour le Chili : près de 30 ans après la fin de cette dictature, elle apparaît encore partout. Dans les mémoires, forcément, en particulier de ceux qui ont souffert des violences policières et des persécutions politiques. Mais aussi dans la vie de tous les jours.

Le Chili, Caryl Férey le rappelle dans le cours de son roman, a été un laboratoire d'idées pour les Etats-Unis, grands soutiens de la dictature Pinochet, en particulier sur le plan économique : l'école de Chicago, chantre du néo-libéralisme, a imposé au pays sa dérégulation totale, dont le pays ressent toujours les effets, pas franchement positifs.

Cette ombre de la dictature, les blessures qu'elle a laissé, mais aussi et surtout l'impunité totale dont bénéficient les bourreaux (condition sine qua non de la réconciliation démocratique) demeurent dans le pays, dans les esprits de tous. Et on le ressent parfaitement, même lorsque l'intrigue n'est pas lancée complètement.

Un exemple : le quartier de la Victoria, qui a énormément souffert pendant le règne de Pinochet pour avoir été farouchement opposé à sa politique. Sur les murs du quartier, de grandes fresques, comme on en voit tant en Amérique du Sud. Aux côtés du Che, d'Allende ou d'autres figures politiques chiliennes, le visage du père André Jarlan, prêtre français adoré dans ce quartier et assassiné en 1984 par la police...

Dans l'intrigue de "Condor" aussi, il y a cet incessant va-et-vient entre présent et passé, à l'image de la fascination d'Esteban pour le musicien Victor Jara, ou du personnage de Stefano, discret, c'est vrai, mais habité par ce passé dont il a été le témoin direct. Il faut vraiment saluer le travail de construction narrative de Caryl Férey, car la réussite de ce roman, c'est aussi ce lien permanent entre les deux époques.

Un construction qui est aussi portée par un crescendo. Certains lecteurs trouveront peut-être que la mise en place est assez longue, et c'est vrai que la première partie ressemble plus à un polar qu'au genre de thrillers auquel nous a habitués Caryl Férey. Mais, il y a effectivement pas mal de choses à mettre en place, tant au niveau des personnages que des situations.

Et puis, soudain, tout va basculer. Et la violence, latente jusque-là, va déferler. On retrouve alors une tonalité qui rappelle les précédents livres de l'auteur, dont "Zulu" et "Mapuche", déjà évoqués sur ce blog. Les choses s'accélèrent et la noirceur s'étend au même rythme de la violence, tandis que les véritables enjeux se dévoilent.

Cette construction, c'est aussi une idée que j'ai trouvée remarquable : jouer sur un malentendu. Bien évidemment, je ne vais pas expliciter cet aspect-là de l'intrigue, cela nous emmènerait trop loin, mais, pendant longtemps, les personnages évoluent dans une situation équivoque sans laquelle, peut-être, les choses n'auraient pas aussi mal tourné...

Caryl Férey est un auteur de thriller, c'est vrai, il a cette capacité à nous offrir des histoires violentes et pourtant belles, douloureuses, aussi, et qui lèvent le voile sur des histoires terriblement plausibles reposant sur des enjeux bien réels. C'est aussi un romancier qui sait façonner de très beaux personnages dont il fait les acteurs du drame qu'il élabore.

Et puis, il y a une écriture qui transcende les genres, dépasse le simple cadre du thriller, parfois très, trop codifié, où l'efficacité doit primer sur l'esthétique du style. La plume de Caryl Férey porte son histoire, ses personnages, mais aussi sa propre révolte. Une colère qu'il nous transmet, comme s'il se faisait, à travers la fiction, lanceur d'alerte.

L'engagement politique qui marque l'oeuvre de ce romancier est toujours très présente dans "Condor" et l'on comprend aussi le dépit qu'il ressent de voir une gauche chilienne incapable de reprendre les choses là où Allende les a laissées, contraint et forcé. Et, comme pour l'Argentine précédemment, comme tous les pays où nous emmène Caryl Férey, on ressent un attachement.

Bien sûr, il y a la beauté et le dépaysement que véhiculent ces lieux. Depuis la Nouvelle-Zélande, où il faudra que j'aille en sa compagnie, jusqu'au Chili, Caryl Férey est devenu un véritable écrivain voyageur qui transmet son regard, mais aussi l'attachement et la tendresse qu'il ressent pour les peuples qu'il côtoie.

La beauté et la rudesse de ces pays, la folie et l'avidité humaines sont des constantes dans le travail de Caryl Férey. Pour "Condor", il avoue une gestation très difficile, peut-être la plus difficile depuis qu'il écrit. Des versions nombreuses qui ont fini à la corbeille avant celle-ci. Pour le lecteur que je suis, en tout cas, cette souffrance en valait la peine, le résultat est enrichissant.

Un dernier mot sur le titre de ce billet, que j'ai mis longtemps à trouver. Pour être tout à fait juste, il faudrait mettre "l'infini cassé" en italique, car c'est un titre de livre. Un livre qui tient une place particulière dans le roman, puisque nous sommes amenés à le lire, pas dans son intégralité, mais dans ses grandes lignes.

Plus que cette allusion au livre, qui nous ramène en fait au personnage, c'est la suite qui m'a plu et m'a poussé à choisir cette citation-là et pas une autre. Parce qu'on y retrouve l'amour, présent dans ce roman au milieu du bruit et de la fureur, de la haine et de la violence, et puis, à cause de la mention (là aussi, pour être exact, il faudrait un saut de ligne) de l'histoire du Chili, je n'y reviens pas.

Je crois qu'on pourrait disserter longtemps sur ce titre, "l'Infini cassé". Je le trouve très beau, très juste. A travers lui, mais aussi à travers "Condor" (bien bel oiseau dont le nom, décidément, ne cesse de servir à de bien vilaines choses...), il y a une transmission. De la génération qui a vécu la chute d'Allende et la dictature Pinochet, à celle qui doit prendre les destinées du pays en main, et dont Gabriela entend être partie prenante.

samedi 17 février 2018

"C'était cette peur, irrépressible et viscérale, qui m'étreignait à chaque fois que je repensais au sombre secret qui nous unissait, Ben, Sam et moi".

Après l'Outback australien et ses énergumènes infréquentables, direction le désert de Mojave, aux Etats-Unis. Autre désert, autre continent, autre ambiance, aussi, pour un roman noir qui va nous faire voyager de la Californie à l'Utah, et de notre époque au milieu des années 1980. L'histoire d'un "mauvais karma", d'une culpabilité qui hante trois enfants devenus adultes sans oublier ces quelques instants qui ont changé leurs vies à jamais. "Retour à Duncan's Creek", de Nicolas Zeimet (aux éditions JIGAL), n'est pas, comme on pourrait le croire avec ce titre, une suite de "Seuls les vautours". Le point commun, c'est le village du fin fond de l'Utah, Duncan's Creek, mais les personnages changent et l'intrigue est indépendante. Ce n'est d'ailleurs pas le même genre de livre, puisque d'un thriller flirtant avec le fantastique, on passe à un vrai roman noir, en forme de road-trip. "Retour à Duncan's Creek" repose sur trois personnages, trois vies d'adultes, des souvenirs, une ambiance lourde et une construction narrative habile.



Lorsque Jake Dickinson a quitté Duncan's Creek, petite ville perdue de l'Utah, il était encore un adolescent qui rêvait de devenir écrivain. Un quart de siècle plus tard, il s'est installée en Californie, à San Francisco et a accompli son rêve, mais n'a pas connu le grand succès. Un simple succès d'estime avec son premier roman, forcément très personnel...

De cette jeunesse en Utah, il pense avoir tout laissé derrière lui. Le pire, comme le meilleur. Une communauté traumatisée par un drame affreux (cf "Seuls les vautours"), des parents avec qui il ne s'entendait pas, un endroit perdu au milieu de nulle part et sans avenir... Mais aussi ses deux amis d'enfance, Sam Baldwin, le garçon manqué que rien n'effrayait, et Ben McCombs, le débonnaire.

Tous les trois étaient inséparables. Au début, ils étaient cinq dans leur petite bande, comme les cinq doigts de la main. Et puis, deux autres garçons se sont éloignés en grandissant et il s'est resté que ce trio indissociable. Trois enfants aux caractères différents, menés par une Sam tout feu tout flamme et vivant des aventures comme on peut en vivre à cet âge-là.

Et puis...

Et puis un drame, une amitié qui éclate et trois destins qui vont se construire sur des modes différents : comme Jake, Sam a choisi de quitter (de fuir ?) Duncan's Creek et ses fantômes, alors que Ben a fait sa vie sur place, à son image, calme, sans véritable relief. Une famille, un boulot, l'incarnation de la normalité quand ses deux amis ont choisi d'autres voies.

Sam a d'ailleurs suivi une trajectoire aux antipodes de celle de Ben, plongeant dans une spirale autodestructrice qui ne semble pas avoir de fin... Si Jake est bien plus sage, il est tout de même loin d'avoir atteint les buts qu'il s'était fixés. Et surtout, le souvenir des événements survenus à Duncan's Creek dans les années 1980 les a suivis, hantés...

Pendant une vingtaine d'années, ils ne se sont plus vus, ne communicant que de loin en loin, à des années-lumières de cette insouciante amitié qui fut la leur. Comme si cela suffisait à raviver les douleurs. La culpabilité, aussi. Vingt ans au cours desquels ils ont tous bien changés, mais restent unis par ce drame.

Jusqu'à ce jour où Jake a reçu un appel de Sam... Elle veut le voir, elle veut qu'ils retournent enfin à Duncan's Creek, qu'ils retrouvent Ben et qu'ils conjurent enfin le sort. Qu'ils exorcisent ce qui les a éloignés. Ce qui les a détruits, plus ou moins lentement. Si Jake est surpris, il n'hésite pas longtemps et prend la route, jusqu'à Los Angeles pour retrouver Sam.

Il passe la prendre au motel où elle lui a donné rendez-vous, sur la Cienega, ce boulevard qui traverse LA du nord au sud. Ensuite, il auront un bon bout de chemin pour reprendre le fil de leurs souvenirs communs, le temps de quitter la Califronie, de traverser le Nevada et l'Arizona et d'entamer la dernière ligne droite en Utah.

Pour eux, l'itinéraire n'aura rien de touristique, malgré la beauté sauvage des paysages. Ce road-trip, ce sera plutôt une sorte de voyage initiatique à rebours, l'occasion de mettre enfin cartes sur table. Et, comme au bon vieux temps, c'est Sam qui doit mener la danse. Qui sait ce qu'elle a en tête ? Peu importe, Jake lui fait confiance...

Mais le destin, encore et toujours, va se charger de tout bousculer...

Il y a "aujourd'hui", le fil conducteur, ce voyage vers le passé, vers l'Utah et la source de tous les maux. Qui n'est pas, précisons-le, que le récit monotone du trajet en voiture de Los Angeles à Duncan's Creek : dans cette trame aussi, il va se passer certains événements clés qui vont aussi avoir leur importance.

Et puis, il y a "hier", des flash-backs plus ou moins lointains, car cet "hier" est large : il couvre une bonne trentaine d'années et les souvenirs de Jake, le narrateur, vont aussi bien concerner les événements qui ont conduit à la fin de l'amitié entre les trois enfants que les situations bien plus récentes, depuis l'appel de Sam à Jake.

Peu à peu, au fil de ces souvenirs ou de ces réminiscences, ce sont ces trois destins qui vont se dessiner, plus particulièrement celui de Sam, le plus mouvementé, mais aussi ceux des deux garçons, Ben étant plus en retrait puisqu'il est resté là-bas. Un faisceau de récits qui doit s'entremêler pour donner une espèce de fil d'Ariane vers l'explication de ce qui s'est passé, tant d'années en arrière, à Duncan's Creek.

Il y a un vrai contraste entre ces deux fils conducteurs, "aujourd'hui" se déroulant dans ce décor somptueux qui traverse, entre autre, le désert de Mojave, avec quelques touches de kitsch dans ces coins qui semblent, eux, hors du temps, et puis "hier", où l'on ne retrouve jamais vraiment le même calme (apparent), car le drame se noue.

Dans tous les cas, l'ambiance est lourde, sombre, parfois on se sent mal à l'aise face à ce que sont devenus les personnages, comment ils ont évolué, marqués par la tragédie passée. Le contraste se fait aussi dans cette insouciance de ces gamins indéfectiblement liés et qui vivent pleinement, et les adultes qu'ils sont devenus, fracturés, entravés, abîmés...

Ne vous attendez pas à une enquête classique, on est bel et bien dans un roman noir : on découvre donc assez tôt une partie de ces faits dramatiques, mais on comprend que le choix de faire de Jake le narrateur n'est pas un hasard. Sa quête diffère de celle de Sam, car, contrairement à son amie, un doute persiste chez l'écrivain.

Oui, entre les deux personnages centraux de ce roman, je crois que la différence est là : l'une sait, l'autre a des doutes. Et ces retrouvailles devront permettre à Jake de lever ces interrogations, de comprendre exactement ce qui s'est passé et d'envisager son existence avec un autre oeil. Quant à Sam, tout ce qui peut alléger le poids pesant sur ses épaules ne peut qu'être le bienvenu...

Outre cette narration décalée, entre présent et passés (je mets le mot au pluriel, car il y a vraiment des périodes distinctes), il y a tout un tas d'éléments qui vont apparaître au fil du récit, se révéler au lecteur, mais aussi au narrateur, Jake, qui est un peu celui qui a un pied dedans et un pied dehors, si vous me permettez cette expression.

Beaucoup de choses reposent dans ce roman sur la relation qui unit en particulier Jake et Sam. Parce que, malgré la distance, malgré les silences, malgré le contact qui s'est raréfié, le lien a demeuré. Difficile de qualifier vraiment cette relation, l'amitié, bien sûr, l'amour, sans doute, mais pas forcément de même intensité de l'un à l'autre...

Jake est un personnage timide et solitaire, qui n'a jamais été du genre à aborder les questions intimes ou les sentiments avec ceux qui l'entourent. Il a quitté Duncan's Creek dès qu'il a pu pour rompre avec ses parents, un lien, celui-là, définitivement brisé, et on comprend bien qu'il n'a jamais su comment parler avec Sam.

Elle a toujours été le leader naturel de la bande, la plus extravertie, la plus casse-cou, aussi, celle qui pouvait entraîner les autres, leur faire outrepasser leur timidité pour faire ce qui, pour eux, étaient des folies. La plus indépendante, également, certainement, mais aussi la plus sensible, et celle qui a le plus violemment réagi aux événements, ce qui est logique.

Je ne vais pas dire que Jake est un peu falot, mais, à côté de Sam, il fait pâle figure. Sam est un personnage merveilleux. Et bouleversant, aussi. Merveilleux, parce que c'est une nature, une gamine pleine de vie, de force et de courage. Bouleversante, parce que "Retour à Duncan's Creek", c'est le récit de sa chute, qui semble n'avoir pas de fin...

J'ai eu le visage d'Ellen Paige en tête, comme incarnation de Sam, et le regard à la fois embarrassé et plein de tendresse que pose sur elle Jake m'a énormément touché. En fait, bien des choses m'ont touché dans cette histoire, mais je ne peux pas vous en parler ici. Touché, révolté, bousculé, atterré, beaucoup d'émotions au fil des révélations.

"Seuls les vautours" lorgnaient vers les Goonies, avec un côté roman d'aventure aux frontières du fantastique, ici, "Nicolas Zeimet dévoile un tout autre aspect de sa palette littéraire, avec ce roman qu'on peut qualifier d'intimiste, une histoire triste, mais belle, mais triste, qui est aussi l'histoire de la fin de l'enfance et du passage jamais évident vers l'âge adulte.

J'avais convié le spectre de Stephen King, me semble-t-il, pour parler de "Seuls les vautours", tant cette influence paraissait évidente. Pour "Retour à Duncan's Creek", on pourrait recommencer, mais pour un aspect très différent : cette question de l'enfance, de l'enfance révolue et de la nostalgie qui l'accompagne.

Cette nostalgie est partout, dans ce roman, pas uniquement parce que l'histoire repose sur des souvenirs, mais parce que ces souvenirs réveillent aussi des sensations, des impressions, des ambiances liées aux époques qui passent. La musique, si elle n'est pas omniprésente, tient une place importante, par son pouvoir d'évocation.

Il y a d'ailleurs un objet clé dans ce livre, c'est la bonne vieille K7 audio, qu'on rembobinait à la main, avec un crayon (là, pour les moins de 30 ans, je dois parler javanais...). Le progrès l'a fait disparaître, en a fait une sorte de fossile qu'on exhume et qui parle d'un temps qui semble loin. Comme s'il s'agissait presque d'une autre vie...

Voilà pourquoi je vais clore ce billet avec un titre, qu'on entend dans le roman. Le choix est tout sauf innocent : le moment où on l'entend est très important dans le déroulement de l'histoire ; sa tonalité mélancolique et son texte lui-même ne me semblent pas anodins. Je ne l'écouterais pas en boucle, les balades, ce n'est pas forcément ce que je préfère, mais ce titre a, dans ce contexte, toute sa pertinence...


vendredi 16 février 2018

"Nous sommes les désespérés... Ceux qui n'ont rien à perdre".

Direction l'Australie, pour notre billet du jour. Mais, oubliez les plages, le surf, les cartes postales de la côte sud de l'île, c'est ailleurs que l'on se rend, dans l'Outback, ce désert impitoyable où, pourtant, l'homme essaye de vivre. Et où l'homme blanc, lui, est allé chercher divers minerais, au mépris des Aborigènes qui vivaient là depuis toujours... Depuis, les prospecteurs ont déchanté, mais il reste quelques vestiges, des villes fantômes, comme au Far West. Et d'autres bleds encore habités, mais pour combien de temps ? Cotton's Warwick fait partie de ces coins perdus, oubliés, désolés... Un endroit où il fait bon mourir à petit feu, jusqu'à extinction totale. A moins que quelqu'un ne vienne y mettre bon ordre... "Bienvenue à Cotton's Warwick", de Michaël Mention (en grand format chez Ombres Noires, désormais sous le pavillon Flammarion), est un roman implacable, entre pulp, roman d'horreur, fantastique, qui nous plonge dans une atmosphère très particulière, étouffante et hostile, qui pourrait bien tourner à la totale démence...



Cotton's Warwick, dans l'Outback australien. 17 habitants, tous des hommes à l'exception de Karen, la vingtaine, qui tient le bar local, rendez-vous incontournable de cette étrange communauté. Un bled perdu, en déshérence, que ne fréquente guère qu'un chauffeur routier qui vient y traficoter avec le maître des lieux, Quinn, à la fois maire, ranger, prêcheur, banquier, et bien d'autres choses encore.

Quinn règne en despote sur cette communauté sans foi ni loi, sans doute pas arrangée par la consanguinité, plus affreux, sales et méchants les uns que les autres, aussi obsédés sexuellement qu'ils sont frustrés (forcément, avec seulement Karen, qui les repousse tous, dans le paysage), nourris à la viande et à la bière (l'eau étant absente de ce désert, pour quelque usage que ce soit, dirait-on...).

A Cotton's Warwick, il n'y a rien, rien du tout... Ah, si, un abattoir, dans lequel travaille sans relâche celui que les natifs du lieu appellent avec un mépris non dissimulé "l'Autre". Un jeune homme dont on se demande comment (et pourquoi) il a pu venir se perdre sous ces cieux fort inhospitaliers et qui bosse comme un automate en espérant qu'on le laissera tranquille...

En dehors de cet établissement capable de filer un AVC à un inspecteur de l'hygiène et un infarctus aux militants de la cause animale, il n'y a rien... Alors, les habitants de Cotton's Warwick ont mis en place, sous la houlette de Quinn, quelques juteux trafics qui permettent à tous de survivre et de pérenniser un mode de vie qui ferait passer Délivrance pour un paradis terrestre.

Cotton's Warwick, c'est des baraques pourries, une unique route sur laquelle personne ne roule, de la poussière matin, midi et soir, et même tout le reste de la journée, des mouches qui s'insinuent partout, tout le temps, en véritables essaims zonzonnant, un soleil qui fait passer le plomb pour un paquet de plumes et des températures qui dépassent allègrement les 50° à l'ombre (et de l'ombre, il n'y en a pas des masses)...

Ce n'est pas franchement le genre d'endroit que le touriste lambda, qu'il soit plutôt TripAdvisor ou plutôt Guide du Routard, inscrit sur son programme prévisionnel. Et si on ne peut pas faire autrement que passer par Cotton's Warwick, alors, mieux vaut ne pas s'y arrêter... Les risques sont trop grands d'y voir sa vie sacrément mal tourner...

Le seul espoir, c'est de voir cette palanquée de malades dégueulasses disparaître petit à petit, de leur belle mort ou pas, quelle importance, après tout, jusqu'à extinction totale... Jusqu'à ce que Cotton's Warwick devienne enfin un village fantôme et que soit rayé de la carte cet endroit maudit de tous les dieux pouvant exister...

D'ailleurs, le décompte fatal commence, quand on découvre le corps sans vie de Pat, le menuisier de Cotton's Warwick. On imagine le cliché façon Lucky Luke ou Tex Avery, le panneau indiquant l'entrée de la ville avec le nombre d'habitants barré, un 17 inscrit à la main pour remplacer le 18... Et ce n'est qu'un début, oui, comme si le décès de Pat était un coup d'envoi...

Bienvenue à Cotton's Warwick, village pas franchement paisible, bourgade pas franchement riante de l'Outback australien qui vit sans doute ses derniers jours avant de retourner à la poussière, déjà bien présente sur les lieux, remarquez... Et, s'il y restait encore une once de raison, soyez assurés qu'elle disparaîtra bien avant la dernière vie...

Sur ce blog, nous avons déjà évoqué deux romans de Michaël Mention, deux fictions mais très largement inspirés par le parcours de véritables tueurs en série : "Adieu demain" et "Fils de Sam". Je dois avoir encore un ou deux autres de ses titres dans une pile ou dans ma liseuse. Et, en attaquant "Bienvenue à Cotton's Warwick", je pensais savoir à peu près où je m'aventurais.

Grave erreur... Très grave erreur !

Car ce roman n'a rien à voir avec ce que son auteur a proposé jusque-là à ses lecteurs. On n'est pas dans un polar, un roman noir ou un thriller classique, mais dans un livre qui explose tous les codes, qui force tous les traits, ne craint pas de basculer dans la caricature ou le grand-guignol. A partir du moment où l'on a posé un pied à Cotton's Warwick, on va en prendre plein les mirettes !

Oui, clairement, rien ne va plus à Cotton's Warwick, et vu l'état des lieux et des troupes, ça fait un moment que ça dure... En dehors de Quinn, le chef, de Karen, qui ne rêve que de se barrer, et de "l'Autre", dont on ne sait rien, si ce n'est qu'il tranche, lève, jette, tranche, lève, jette, tranche, lève, jette (ad libitum, ou ad nauseam, à vous de choisir), les autres sont de fieffés tordus...

A croire que ce coin du monde est resté imperméable à toute forme de morale. Quelques pages à peine et l'on se dit déjà que Cotton's Warwick mériterait un châtiment divin digne de celui qui frappa Sodome et Gomorrhe, mais à la puissance 1000 ! Et d'ailleurs, allez savoir si ce n'est pas ce qui se passe dans ce livre !

Âmes sensibles, abstenez-vous, car "Bienvenue à Cotton's Warwick" n'est pas seulement un roman gore, c'est aussi un roman crade, poisseux, puant (heureusement qu'on n'a pas encore inventé la lecture en odorama !), déviant jusqu'à l'outrance... Et, à chaque nouvel situation, on a l'impression de descendre d'un ou même de quelques étages et l'on se demande jusqu'où on va encore tomber...

Oh, ne prenez pas ces mots pour une critique dégoûtée et courroucée d'un lecteur ayant tourné les pages de ce roman en se bouchant le nez et en se fermant les yeux (position, vous en conviendrez, quasiment impossible, à moins de posséder quelques membres supplémentaires), non, je me suis bien amusé en lisant ce livre, justement parce qu'il m'a fait pousser un tas de "Ooooh !" et de "Beuuurk !"

Masochiste, moi ? Oh, sans doute un peu, c'est vrai, mais cette orgie d'atrocités, à tous les points de vue, en devient jubilatoire. "Cotton's Warwick", c'est une version adulte des Crados, souvenez-vous, ces cartes à collectionner bien dégueu mais devant lesquelles on se marrait bien. C'est un bourbier sordide dans lequel nous entraîne Michaël Mention et, à chaque page, on se demande ce qu'il va encore nous infliger...

Plus que les agissements des personnages, finalement, ce qu'on retient de cette lecture, dans la lignée de séries comme "Preacher" ou "Banshee", c'est l'ambiance d'un glauque, mais d'un glauque, que réussit à instaurer Michaël Mention d'un bout à l'autre, laissant mijoter tout le monde, êtres de papier et lecteurs, dans une cocotte-minute australienne chauffée à blanc par un soleil écrasant.

Il parvient à tout nous faire ressentir, la chaleur, la puanteur (avec un mélange de fragrances à vous faire tourner de l'oeil), le bruissement des mouches, personnages incontournables, la promiscuité entre les humains et la menace permanente qui l'accompagne, la bêtise et son cortège de noirceur et de désinhibitions...

Le tout, dans une espèce de huis clos qui fait monter doucement l'impression de folie jusqu'à la pousser à son paroxysme. Car, oui, c'est bien cela, le thème central de ce roman : comment cette communauté, déjà pas bien fraîche ni très saine, va basculer dans une folie absolue, comme une longue agonie, douloureuse et avilissante.

Une histoire déjantée, furieuse, violente et sans limite, qui prend une tournure tout à fait inattendue. Mais, je ne peux pas tout vous dire, vous vous en doutez, en particulier au sujet de la dimension fantastique (je la considère ainsi, parce qu'elle sort de notre rationalité, mais, après tout, qui sait si ce qui se passe à Cotton's Warwick n'est pas une forme alternative de raison ?).

Si l'on considère que la normalité, à Cotton's Warwick, se mesure selon un étalon déjà bien abîmé, force est tout de même de reconnaître que, après la mort de Pat, il va se passer des choses particulièrement troublantes, inquiétantes, même... Et carrément flippantes par moments. Si je vous le dis, c'est parce que même ces durs à cuire complètement cinglés qui vivent là vont flipper...

Pendant ces quelques jours, à Cotton's Warwick, tout part sévèrement en vrille, comme si, enfin, était venue l'heure de payer une vieille dette, de subir un juste châtiment, résultat d'une longue, très longue période d'infraction avec toutes les lois possibles, pas seulement les lois humaines, mais aussi celles de la nature, celles de la providence...

Cotton's Warwick doit expier ses fautes, accumulées depuis... qui peut le dire, et la note est salée... La sanction est sans appel et est appliquée avec la sévérité requise par des juges inaccessibles. Mais, qu'on se le dise, si Cotton's Warwick est un immondice à la surface de la Terre, ce n'est sans doute qu'un symptôme d'un mal profond qui pourrait avoir contaminé tout le monde...

Tout ce que je viens de vous raconter, cette descente aux enfers de cette petite vingtaine d'êtres plus tout à fait humains, est servi par une écriture au diapason. Il y a les descriptions, je l'ai évoqué plus haut, mais ce n'est pas tout. Le style de Michaël Mention s'adapte aux situations, aussi bien dans le fond que dans la forme.

J'en ai donné un petit exemple, plus haut, en évoquant l'autre. Ces répétitions lancinantes, envoûtantes, comme des mantras, mais plus sûrement comme l'expression d'une démence qui gagne doucement, on en retrouve un certain nombre au fil du livre. On croise aussi des chapitres courts, très courts, même, parfois. Une seule ligne peut suffire.

Michaël Mention déploie un arsenal narratif très imaginatif et très convaincant pour immerger son lecteur dans cette ambiance chaotique, indescriptible, odorante, immorale et sanglante. Pour non faire entrer dans la tête de certains personnages, des esprits fragilisés, déstabilisés, vacillants ou, à partir d'un certain moment, carrément mis sens dessus dessous...

"Bienvenue à Cotton's Warwick" est un roman assez court, qui se lit vite et bien (à condition d'adhérer à cet univers pas franchement ragoutant) et qui nous sort carrément de tout train-train, de toute habitude de lecture. Dans le genre "Dix petits nègres", je voudrais la version plus-que-trash, et l'exercice de style est carrément réussi, dans le fond comme dans la forme.

On n'aura fait que passer, à Cotton's Warwick, le temps de 250 pages, mais on n'est pas prêt d'oublier ce nom. Car on y aura vécu quelques heures seulement (heureux sommes-nous, quand les personnages, eux, morflent des jours, des semaines !), mais des heures placées sous le sceau de la folie la plus crue, la plus sordide.

Et on aura aimé ça, en plus...

jeudi 15 février 2018

"Les malades ne le sont que dans le cadre d'une société qui les fait souffrir. En liberté, ils deviendraient les grands sages de nos générations futures".

Le petit jeu des citations est toujours un moment à la fois intéressant et amusant pour moi. Rechercher la pertinence, mais aussi, je ne m'en cache pas, le côté accrocheur, provocateur, aussi, ne coule pas toujours de source. Et puis, il y a les cas, comme pour notre roman du jour, où je ris sous cape en me demandant comment les lecteurs de ce billet percevront ce titre hors de son contexte... Il va être question de folie, aujourd'hui, avec un roman court, sec, sombre, douloureux, une histoire qui se tient sur un fil, celui qui sépare l'espoir du désespoir, et joue avec des codes bien particulier pour créer une atmosphère à la fois étrange et oppressante. "Cirque mort" (rien que ce titre, déjà !) est un polar atypique signé Gilles Sebhan (en grand format aux éditions du Rouergue), construite autour d'un personnage qui est à la fois flic et père, un homme prêt à tout, y compris à enfreindre toutes les valeurs qu'il a défendues jusque-là, pour retrouver son fils. Et ne pas sombrer lui-même dans la folie...



C'était un jeudi. Le lieutenant Dapper s'en souvient parfaitement. Comment pourrait-il oublier le jour où son fils, Théo, n'est pas rentré à la maison. Plongé dans ses dossiers, le policier avait reçu un appel de sa femme lui demandant si le garçon était avec lui. Mais non. Il avait bien quitté son école à la fin de la journée de classe, mais avait disparu sans jamais arriver chez lui...

Depuis, la vie des Dapper est une lente descente aux enfers. La culpabilité, la honte, la colère, la peur, autant d'émotions qui ont sapé le couple, qui s'accroche comme il peut à cette idée : Théo a disparu, il est encore possible qu'il soit vivant, retenu quelque part. Un espoir presque irrationnel et qui s'effiloche à chaque jour qui passe.

Lorsque Théo a disparu, au début de cet hiver, la ville vivait déjà sous tension depuis près d'un an. Depuis qu'un événement atroce s'y était produit : le massacre de toute la ménagerie d'un cirque installé là pour les fêtes de Noël, le temps de quelques représentations. Un acte barbare, fou, qui a laissé tout le monde terrifié et que l'on arrive pas à expliquer.

Puis, deux enfants ont disparu. Dapper était le policier en charge de cette enquête et, disons-le, cela n'avançait guère, aucune piste, aucun indice. Jusqu'à ce que Théo rejoigne la liste des disparus... On a beau être un flic intègre et consciencieux, lorsque l'un des victimes est son propre fils, on n'envisage pas les choses de la même manière...

Et on n'est pas le seul, dans son cas : lorsque le dossier concernant Théo a rejoint ceux des deux autres garçons évaporés, Dapper a logiquement été dessaisi d'une affaire qui le touchait de bien trop près. Alors, depuis, il ronge son frein, incapable de se concentrer sur autre chose que le souvenir de son fils, que cette certitude qu'il peut encore le retrouver. Vivant.

Mais rien n'a bougé, jusqu'à ce que Dapper se résigne à s'intéresser à une lettre anonyme qui lui avait été envoyée. Sur ce bout de papier, bien peu de choses, une adresse et un nom. L'adresse, c'est celle d'un établissement psychiatrique destiné aux enfants et aux adolescents. Le nom, c'est celui du docteur Tristan, qui dirige le centre...

Le roman s'ouvre d'ailleurs sur l'arrivée du lieutenant Dapper dans la cour de cet établissement (difficile de trouver le mot juste pour le qualifier) pour une première prise de contact. Une brève discussion, froide, déroutante, presque inquiétante, avant que Tristan ne le conduise dans une autre pièce, auprès du troisième personnage central de ce roman...

Il s'appelle Ilyas, c'est un adolescent soigné au centre, mais qui semble y jouir d'un statut particulier. Un garçon au charisme puissant, qui désarçonne d'emblée Dapper par son comportement. Mais le policier n'est pas au bout de ses surprises. S'apprêtant à faire la leçon à celui qu'il considère comme l'auteur d'une mauvaise blague, il reste coi lorsque Ilyas lui explique que Théo et lui étaient amis...

Pour Dapper, c'est impossible, il l'aurait su ! Et comment son fils aurait-il pu fréquenter ce garçon enfermé dans cet endroit ? Lorsque Ilyas lui parle de visions dans lesquelles il aurait vu Théo, Dapper craque et il faut l'intervention d'une infirmière pour empêcher le lieutenant de brutaliser l'adolescent... Mais, le doute est à l'oeuvre, il s'attaque à l'esprit de Dapper...

"Cirque mort" se construit autour de cette rencontre et de cet étrange attelage romanesque que vont former ses trois hommes : Dapper, le flic, mais surtout le père, dans un tel état de faiblesse et de désespoir qu'il est prêt à tout pour un début de piste menant à son fils ; Tristan, le mystérieux médecin soignant ses patients à sa manière ; et Ilyas, malade choyé à l'aura si brillante...

Difficile de vous en dire plus, car ce court roman (160 pages, à peine) repose aussi sur la découverte progressive de cette relation entre les trois personnages. Plus qu'un polar classique, construit autour d'une enquête traditionnelle, c'est un thriller psychologique que l'on a en main. Et l'on va suivre Dapper dans ce qui sera sans doute l'enquête la plus bizarre d'une carrière pourtant longue...

Parlons de Dapper, puisque c'est le personnage le plus simple à aborder. Il est au 36e dessous lorsqu'on le rencontre, et on le comprend. Des mois sans nouvelle de son fils... Une relation de plus en plus délicate avec sa femme, un boulot mis entre parenthèses, contraint et forcé... Un espoir qui s'amenuise à chaque jour qui passe...

Il a envisagé toutes les hypothèses, le rôdeur, le pervers, l'accident, la vengeance, même... Sans aucun résultat. Aucun signe de vie depuis tout ce temps, de quoi vous mettre les nerfs à vif. De quoi démolir un policier compétent pour en faire un homme affaibli. Une faiblesse psychologique, bien plus que physique, on s'en doute.

Et il en a conscience, mais comment agir autrement ? Lui, l'homme qui pendant des années a défendu la loi et, avec elle, la raison, commence à envisager les solutions les plus irrationnelles, les plus folles. Comme aller voir une voyante, par exemple, pour qu'elle lui donne des nouvelles de son fils, qu'elle lui fournisse des indices... En vain...

Alors, forcément, quand Ilyas lui a parlé de ses visions, il a vu rouge, parce que, cette fois, ce n'est pas sa faiblesse qui parle, mais parce que c'est comme si on se moquait de lui, ouvertement, comme si on lui crachait au visage. Comme si on ravivait sa blessure juste pour le plaisir de lui faire mal, pour l'humilier en plus de le faire souffrir...

Dapper est à bout, même si renoncer n'est pas au programme. Pas tant qu'il n'aura pas une information, une preuve, une certitude concernant le sort de Théo. Et voilà que cette lettre anonyme, qu'il a failli brûler sans même la lire, devient l'étincelle qu'il attendait peut-être. Est-ce vraiment pire que d'aller consulter la voyante ?

Une bonne partie de l'histoire repose sur ce conflit intérieur qui anime Dapper, entre son attachement profond à la rationalité, qu'il envisage comme une base de son boulot de flic, et ce besoin de se raccrocher à n'importe quelle planche de salut. Tant pis si tout cela va à l'encontre de ses croyances, de ses convictions, il lui faut quelque chose, comme un junky courant après sa dose...

Mais, c'est aussi une étincelle qui va rallumer la flamme du flic en lui. Outre son combat entre sa rationalité et le recours au surnaturel, si l'on peut parler ainsi, il y a aussi cette rivalité entre le père et le policier, deux rôles qui se repoussent comme des aimants de même charge. Leur but est identique, retrouver Théo, mais les deux postures s'opposent, se contredisent...

Face à lui, il y a donc Tristan et Ilyas. Indissociables, même si Dapper entend se focaliser sur l'adolescent. On se demande, sans doute comme le policier lui-même, quel est leur rôle exact dans tous les événements dramatiques qui ont frappé la ville ces derniers mois. Les disparitions d'enfants, mais aussi le massacre du cirque, qui semble sans cesse apparaître en arrière-plan...

Je l'ai dit, au moins deux fois, même, "Cirque mort" est un roman court, mais d'une forte densité. C'est sans doute aussi cette brièveté qui permet à Gilles Sebhan d'installer une atmosphère très lourde, oppressante, dérangeante. D'emblée, on se retrouve aux côtés de ce père meurtri, sur les nerfs, proche de la rupture, qui arrive dans ce centre inquiétant, au-dessus duquel plane la folie...

Oui, j'emploie le mot folie par commodité, il y aurait bien sûr mille nuances à y apporter. Mais on ne peut nier le côté impressionnant et anxiogène de ce centre, de son directeur, le docteur Tristan, avec ses discours plein d'assurance, mais également provocants, et Ilyas, personnage à la fois lumineux et pourtant tout à fait effrayant.

La folie... Elle est là, partout, depuis le massacre du cirque, jusqu'à l'état d'esprit vacillant de Dapper. Sans oublier cet endroit, ce centre pour jeunes malades... Je suis certain que dans un contexte différent, cette maison, avec son parc, nous apparaîtrait très différente. Mais, là, dans ce contexte lourd et menaçant, on se croirait devant un bâtiment gothique habité par je ne sais quel monstre.

C'est bien la folie qui alimente l'ambiance générale du livre. Parce que tout ce qui se passe ne peut qu'être l'acte d'un fou, n'est-ce pas ? On ne massacre pas des animaux, on n'enlève pas des enfants sans avoir un sacré grain, non ? Tout ce qui se passe depuis plus d'un an est fou, l'absence d'indice, de nouvelle, même la douleur de Dapper est folle...

Mais la folie n'est pas le seul élément fort de ce roman. Il y a l'enfance... Folie, enfance, une alliance qui a des allures d'oxymore, et pourtant, le lien entre ces deux états, presque un tabou, est omniprésente. Bien sûr, au premier chef, à travers le personnage si ambigu d'Ilyas, qui suscite une réelle et malsaine fascination, rappelant d'autres personnages littéraires du genre flippant...

Pour le lecteur, cette sensation étouffante et inquiétante est aussi le fruit de l'écriture de Gilles Sebhan, sèche, abrupte, presque brutale. Ces passages en italique qui ne sont jamais des dialogues, mais des soliloques n'attendant jamais vraiment de réponse... Chacun parle, et assez chichement, mais aucun dialogue ne peut se nouer.

Ce sont des volontés qui se télescopent, l'autre importe peu. Chacun, Dapper, Tristan, Ilyas, a son objectif, plus ou moins clair pour le lecteur, chacun veut imposer sa volonté à l'autre, aux autres. Avec un Dapper affaibli, sans doute moins lucide qu'il ne le serait en d'autres circonstances. Cette enquête, non officielle, c'est aussi une course au bord de l'abîme. Dapper risque à chaque instant de plonger dans la folie.

Difficile d'aller plus loin dans les explications, car la dernière partie du roman est, de mon point de vue, tout à fait inattendue, avec des révélations de différentes natures. L'incertitude constante, l'imminente possibilité du pire, la fragilité de Dapper et le mystère qui entoure Ilyas, dont on ne sait pas s'il est un ange ou un démon, tout cela concourt aussi à ce malaise ressenti par le lecteur.

"Cirque mort" n'est pas forcément un roman qu'on lit d'une traite, parce qu'on a besoin de se ménager des pauses. Pour souffler, pour assimiler ce qu'on nous assène, pour digérer les découvertes. On redoute que Dapper perde ce qui lui reste de raison et l'on se laisse prendre au suspense qui entoure le sort de Théo et s'impose à nous, lentement, inexorablement.

mercredi 14 février 2018

"Oh oui vraiment, j'vais m'acheter un cimetière et ce jour-là j'mettrai tous mes ennemis en terre".

Bon, forcément, sorti de son contexte, ce titre de billet ne semble pas très accueillant... Mais, ce n'est pas du tout ce que vous croyez, ce sont les paroles d'une chanson, une chanson qui est au coeur de notre livre du jour. Pour vous mettre complètement dans l'ambiance, il faut imaginer un air de blues, pour accompagner ces paroles, et vous serez alors prêts à découvrir un roman entre roman noir et fantastique. Haru Kunzru, romancier à la double culture, anglaise et indienne, se penche avec "Larmes blanches" (en grand format aux éditions Lattès ; traduction de Marie-Hélène Dumas) sur un sujet dont on parle beaucoup ces temps-ci : l'appropriation culturelle. Où s'arrête la passion et où commence l'accaparement ? C'est l'une des questions posées par Hari Kunzru dans un roman qui devrait vous surprendre, vous dérouter, aussi, mais qui repose sur une idée absolument formidable (dont on ne pourra évidemment pas parler ici, puisque c'est le coeur de l'intrigue !). Une excellente façon de réfléchir à ces questions délicates, tout en écoutant quelques perles musicales qui nous ramènent aux racines du blues, la musique du diable, disent les légendes...



Seth est un fou du son. Un bidouilleur qui ne se balade jamais dans New York sans enregistrer tout ce qui passe à la portée de ses oreilles, musiques, évidemment, mais aussi bruits d'ambiances, discussions, trafic... Tout un tas d'éléments capables de rejoindre son immense base de données sonores avec laquelle il pourra ensuite faire joujou.

Le jeune homme travaille en effet dans un studio qu'il a fondé avec son ami Carter. Ensemble, ils commencent à avoir une réputation flatteuse dans le petit monde de la musique et des artistes en vue commencent à frapper à leur porte pour qu'ils leur proposent des idées en vue de la réalisation d'un nouvel album.

Seth et Carter ont la musique en commun, mais c'est bien la seule chose qui les rapproche. Le premier est un garçon en rupture de ban, sans attache familiale ni d'aucune sorte, vivant d'expédients et n'ayant jamais un sou vaillant ; le second est issu d'une riche famille, on devrait même parler de dynastie, mais il est le fils excentrique, le mouton noir.

Si Seth possède ce talent inné de marier les sons et de créer des choses extraordinaires à partir de cette matière première qui, pour beaucoup d'entre nous, paraît insaisissable, c'est aussi un garçon introverti, discret, peu à l'aise en société. Carter, au contraire, a tout du dandy, un côté fitzgeraldien qu'il semble cultiver et un tempérament de collectionneur.

Il a l'argent, ce qui lui permet de rechercher les pièces les plus rares et, le plus souvent, de les acquérir parfois à prix d'or. C'est aussi lui qui finance le studio dans lequel travaille Seth et qui impose la politique du moment, qui peut varier en quelques secondes du tout au tout. En bon excentrique, Carter est la proie de lubies foudroyantes.

Un jour, il se passionne pour le reggae, celui produit à la Jamaïque, un autre, il rêvera de retrouver le son d'Abbey Road... Depuis un moment, c'est le blues qui l'attire irrésistiblement. Mais celui des origines, celui qu'on gravait sur des galettes de cire dans les années 1920 et 1930. Des morceaux enregistrés à la va-vite, distribués n'importe comment, par des boîtes qui pouvaient fermer dans la semaine...

Beaucoup de références se sont perdues depuis, d'autres sont extrêmement rares et recherchées par les collectionneurs. Carter est à l'affût, fréquente de nombreux forums de collectionneurs en ligne, au cas où surgirait LA rareté absolue. Mais, un jour, il décide d'aller plus loin : et si Seth et lui fabriquaient eux-mêmes un disque comme à l'époque ?

Carter pense avoir trouvé la matière première idéale dans les enregistrements réalisés par hasard par Seth lors de ses balades dans New York. D'abord une mélodie, jouée en picking, une technique traditionnelle du blues. Seth ne se souvient même pas d'avoir écouté ce guitariste, ni d'être resté assez longtemps face à lui pour enregistrer le morceau en entier. Et pourtant, tout est là, parfait.

Et puis, il y a cette autre bande. Celle-là, il s'en souvient, c'était à Washington Square, près des tables où s'affrontent les joueurs d'échecs. Il se souvient bien de cette journée, de cette promenade et des sons, des musiques qui l'avaient alors marquée. Mais, là encore, il n'a pas le souvenir d'avoir enregistré un chanteur...

En fait, cette voix, il ne l'a pas entendue sur le moment, ce n'est qu'en écoutant la bande, au studio, plus d'un mois après, qu'il l'a découverte. Et il est resté figé ! Comment a-t-elle pu lui échapper sur le moment ? Sur la bande, c'est toute une chanson qu'on entend ! Cette fameuse chanson qui commence par "Oh oui vraiment un jour j'm'achèterai un cimetière..."

Un peu morbide, certes, mais extraordinaire. Surtout quand Carter réunit la guitare et la voix... Le mariage est parfait ! Dès lors, Carter n'a plus qu'une idée en tête : fabriquer un morceau de blues comme à l'époque de Robert Johnson. Non pas un son clair comme le permet la technique actuelle, mais un son sale, qui grattouille, chuinte et crachote, qui semble venir de loin, d'un passé lointain...

Authentique...

Un jeu d'enfant, pour Seth, qui ne voit pas à mal. Avant de découvrir que Carter a mis le morceau en ligne en le faisant passer pour un morceau d'époque, enregistré par un certain Charlie Shaw, pour une minuscule maison de disque. "Graveyard Blues" est né, et Carter le présente comme un 78 tours, accompagné d'une étiquette d'époque trouvée on ne sait où...

Un gentil canular qui met Seth un peu mal à l'aise. Et une blague qui prend une drôle de tournure quand un homme les contacte pour leur poser un tas de questions sur ce disque. Il se présente lui-même comme un collectionneur et exige d'en savoir plus sur ce disque. Car, pour lui, cela semble évident : "Graveyard Blues" a vraiment existé, tout comme Charlie Shaw...

Je donne l'impression d'en dire long, mais en fait, j'en reste au préambule. "Larmes blanches" commence par la présentation de Seth et Carter, de leur rencontre, de leur parcours, de la famille de Carter, aussi. Et, si le roman s'ouvre sur la scène de Washington Square, il faut encore attendre avant d'assister à la "naissance" de Charlie Shaw...

C'est en fait tout ce qui va suivre qui est le coeur du livre. Si vous vous lancez dans cette lecture, il vous faudra donc être un peu patient, on n'entre pas immédiatement dans le vif du sujet et l'on comprendra, bien plus tard, pourquoi cette mise en place était nécessaire. Rien n'est inutile, rien n'est anodin, au contraire, tout va nourrir l'histoire de "Larmes blanches".

Ce qui va précipiter les choses, c'est donc la mise en ligne de ce "fake blues", si je puis dire, et la réaction qu'elle va susciter chez ce collectionneur. Seth est choqué, Carter jubile, pensant avoir décroché le gros lot : ils ont fabriqué de toutes pièces un blues comme en 1927, si authentique qu'il confond même les plus pointus des collectionneurs !

En fait, à ce moment, Carter apparaît comme une espèce d'alchimiste qui aurait découvert la pierre philosophale, un Indiana Jones qui aurait découvert le Graal musical. Et son enthousiasme contamine Seth, qui en oublie ses inquiétudes premières. Jusqu'à ce que tout se mette à tourner de travers, un comble, pour une histoire de disque...

Je peux évoquer la rencontre avec le collectionneur, qui va replonger Seth dans ses doutes et ses questionnements. Mais, outre ce moment-clé, d'autres événements vont intervenir (dont je ne vais pas parler ici, hé, hé...) et qui vont faire voler en éclats l'existence bohème du jeune homme et l'obliger à se lancer dans une improbable quête : celle de Charlie Shaw et de son blues du cimetière...

Là encore, j'insiste sur ce moment, car c'est vraiment le tournant du livre. Et le point très important, c'est cette phrase de Carter : "Ces connards pensent que cette musique a été enregistrée en 1928 alors que (...) Nous avons fabriqué cette merveille la semaine dernière ! Alors, qui c'est l'expert, maintenant ? Qui connaît la tradition ? Nous ! Cette merveille est à nous !"

A partir de cet instant, Carter n'est plus un passionné de blues, un amateur éclairé et un collectionneur averti et friqué. Non, il bascule dans autre chose : l'appropriation culturelle. Ce qu'il fait n'est pas juste une escroquerie, non, il s'accapare tout un pan d'une culture qui n'est pas la sienne, il s'érige en détenteur des secrets du blues...

Voilà donc le thème de ce roman. Il s'agit, pour ceux qui théorisent ce concept, d'une forme de spoliation exercée par la culture dominante (le plus souvent, les hommes blancs) sur d'autres cultures (ici, le blues, donc celle des afro-américains), dont ils adoptent et utilisent les codes comme s'ils étaient les leurs. Carter, jeune homme appartenant à une riche famille blanche, correspond parfaitement au profil.

Seth, qui n'a pas tout à fait le même profil que Carter, a conscience que quelque chose cloche dans leur mode de vie : "nous avions vraiment le sentiment que notre amour de la musique nous apportait quelque chose comme un droit à être noir", explique-t-il, tout en précisant qu'ils n'affichaient pas ce droit présupposé publiquement, en se la jouant gangsta, par exemple.

Seth n'est pas un mauvais garçon, c'est un rêveur, un idéaliste, un passionné. Mais, c'est aussi un personnage assez faible, effacé (de fait, il se fait exploiter par son ami sans que ça semble le gêner, jusqu'à une brutale prise de conscience), et il va se laisser entraîner dans cette histoire, qui va finir par le dépasser complètement. Et qui, surtout, va dépasser bientôt toute forme de rationalité.

Car elle est là, l'idée formidable de Hari Kunzru : appliquer à son histoire, aux allures de romans noirs tout ce qu'il y a de plus classique, autour d'une arnaque qui tourne mal, le thème éternel de l'arroseur arrosé, des codes issus du fantastique pour représenter l'appropriation culturelle. Je ne vais pas entrer dans le détail, il faut vous laisser découvrir tout cela.

Toujours est-il qu'en optant pour cette technique narrative, le romancier parvient nous plonger au coeur de ce phénomène d'appropriation culturelle. Avec ses terribles conséquences. Et elle l'inscrit dans la continuité directe de toutes les persécutions subies par les populations noires en Amérique depuis des siècles.

Petit à petit, à travers les (més)aventures de Seth, le lecteur découvre l'ampleur de la situation. Plus il en apprend sur Charlie Shaw et plus lui apparaissent des éléments troublants, révoltants, dont il n'avait pas du tout conscience. Il se retrouve coincé entre son amitié pour Carter (mais aussi le désir qu'il ressent pour la soeur de ce dernier) et l'histoire tragique de Charlie Shaw.

"Larmes blanches", c'est aussi l'histoire d'une vengeance (j'hésite avec le terme de revanche, mais la revanche impliquerait sans doute d'autres éléments). Une vengeance venue d'outre-tombe. Mais, ici, le fantôme ne vient pas chatouiller les pieds de ses victimes endormies ou faire grincer les boiseries, les meubles... Non, il a trouvé une toute autre manière de faire payer ce qu'il a dû endurer...

Et le préjudice est gigantesque. Impardonnable. Impossible à compenser. Voilà pourquoi j'y vois plus une vengeance qu'une revanche, et pas uniquement à cause du temps qui a passé. Ce qui se déroule dans "Larmes blanches" ne répare pas les avanies du passé. Elle châtie les personnages de roman tout en lançant un avertissement aux lecteurs : soyez sensibles au sort de Charlie Shaw...

En tous domaines, gare à la recherche de l'authenticité, ce mot si paradoxal que, lorsqu'on le met en avant, c'est qu'on parle probablement de quelque chose qui ne l'est pas. La vraie authenticité, si vous me pardonnez cet apparent pléonasme, ne se fabrique pas, comme le voudrait Carter. Il dépend de critères que ni l'argent ni la technologie ne peuvent procurer.

A ce sujet, un élément un peu anecdotique, rien ne dit même que c'est volontaire, mais je pense que c'est un clin d'oeil glissé par Hari Kunzru : en tapotant Charlie Shaw sur un moteur de recherche, je me suis rendu compte que c'était le nom d'un rappeur. Mais pas n'importe lequel, c'est le nom de l'homme qui a "prêté" sa voix au groupe Milli Vanilli pour le tube "Girl you know it's true".

Retrouver ce nom dans le contexte particulier de "Larmes blanches" m'a fait sourire, mais pas seulement. Derrière Milli Vanilli, se trouve Frank Farian, spécialiste du genre, puisqu'il avait déjà fait pareil avec Boney M une décennie plus tôt. Un producteur allemand, blanc, qui se cachait derrière des chanteurs et danseurs noirs... On est en plein dans notre sujet, non ?

Quant au titre, "Larmes blanches", on pourrait croire qu'il s'agit d'un calembour, mais ce n'est qu'une coïncidence. C'est la fidèle traduction du titre original, "White tears", et c'est un synonyme pour les larmes de crocodile, ces larmes dépourvues de sincérité que versent ceux qui se font prendre en flagrant délit d'appropriation culturelles. Les larmes versées dans le roman d'Hari Kunzru seront bien plus amères...

L'histoire du blues est pleine de légendes de musiciens ayant signé un pacte avec le diable. Et "Larmes blanches", c'est aussi l'histoire d'un pacte de ce genre... Celui que signe Seth sans même en avoir vraiment conscience avec Carter. Un diable blanc, aux ambitions démesurées et à l'appétit féroce, qui entend bien tout garder pour lui...