dimanche 31 décembre 2017

"Les pâturages libres reviennent au ranch qui peut les prendre et les garder. Je vais tenter ma chance".

Après le western moderne, le western plus classique. Depuis 2013, les éditions Actes Sud ont lancé une collection entièrement dédiée à ce genre, "L'Ouest, le Vrai", dirigée par un connaisseur s'il en est : Bertrand Tavernier. Le projet est simple : proposer des traductions inédites de romans écrits par des romanciers qu'on ne connaît pas vraiment de ce côté-ci de l'Atlantique, mais qui ont marqué leur époque et ont souvent été adaptés au cinéma. Luke Short fait partie de ces auteurs et "Femme de feu" est le deuxième de ses romans à être publié dans cette collection, dans une traduction d'Arthur Lochmann. Un western assez classique, qui révèle pourtant quelques originalités marquantes : l'emploi des codes du roman noir dans le contexte du western et un personnage féminin qui sort du rôle dévolu habituellement aux femmes. Direction Signal, petite ville bien tranquille, mais plus pour très longtemps...



Près de Signal, s'étend le Bench une large étendue d'herbe bien grasse, idéale pour nourrir un grand troupeau de bovins. Or, justement, aux alentours, trois ranches se dressent : le Bell, propriété de Frank Ivey, le D Bar, qui appartient à Ben Dickason et le Circle 66, qui a été acquis plus récemment par l'ambitieux Walt Shipley.

C'est d'ailleurs le Circle 66 qui se trouve le plus proche du Bench et Walt entend bien en profiter. Il a même une idée : élever non pas des bovins, mais des moutons, qui trouveront dans cette herbe abondante un aliment idéal. Ce choix, annoncé haut et fort, n'a pas fait que des heureux : Ivey et Dickason, qui possèdent d'importants troupeaux de bovins, n'entendent pas laisser échapper le Bench.

Alors, Ivey et Dickason s'allient pour se débarrasser de leur rival et récupérer le Bench. Une tâche pas très compliquée : Shipley est peut-être ambitieux, c'est un pied-tendre qui n'a guère l'habitude de la bagarre. Une humiliation plus tard et l'assurance que, la fois suivante, il finirait les pieds devant, Walt quitte Signal en catimini, la queue entre les jambes...

Un succès total pour Ivey, qui n'a même pas eu à se salir les mains. Mais, il y a un mais... Un mais qui s'appelle Connie. La jeune femme était fiancée à Walt et le voir fuir ainsi sans demander son reste, en l'abandonnant là en pleine panade, a été un vrai choc. Un électro-choc, même, car cela fait beaucoup de raison pour être en colère.

Connie connaît bien ses désormais deux adversaires, et pour cause : Ben Dickason est son propre père, elle vit encore au D Bar, et il a longtemps été question qu'elle épouse Frank Ivey. Mais, Connie a toujours eu un caractère bien trempé et elle a rejeté avec virulence le mariage arrangé pour elle par les deux éleveurs.

Et pour contrarier leurs plans, elle a donc choisi Walt Shipley, chez qui elle devait s'installer sous peu, une fois qu'ils auraient convoler. Force est de constater qu'elle s'est bien plantée... Qu'à cela ne tienne, désormais le Circle 66 lui appartient, Walt lui ayant fait ce cadeau d'adieu, et elle entend bien en prendre les rênes rapidement. Et récupérer le Bench au passage, bien sûr.

Toute femme qu'elle est, elle ne craint pas cette brute d'Ivey et encore moins son père, qu'elle a toujours su mener par le bout du nez. Alors, elle les défie et entend bien leur damer le pion. Mais, seule, elle n'y parviendra pas. Pour diriger un ranch, il faut du monde, mais pour ce qui s'annonce comme une guerre de territoires, il faut des hommes de confiance.

Elle en connaît un : Dave Nash, qui était encore il y a peu le contremaître ("ramrod", en anglais, qui est aussi le titre original du roman) de Walt. Un homme compétent qui a su remonter la pente après un drame personnel et une plongée dans l'alcool... Pour beaucoup, il n'est plus que l'ombre de l'homme qu'il a été, mais pour Connie, il est essentiel et saura monter une équipe fiable.

Dave hésite, ce n'est pas vraiment ainsi qu'il entendait mener sa nouvelle vie. Et puis, le défi lui semble intéressant à relever : moucher une bonne fois pour toute cet arrogant de Ivey, ça lui plaît bien. Parmi ses connaissances, nombreux sont ceux qui haïssent suffisamment Ivey pour le suivre dans cette aventure. Et il espère parvenir à mettre le shérif Jim Crew de leur côté...

Mais, rapidement, tout le monde comprend que le Bench ne se gagnera qu'après une lutte âpre où tous les coups seront permis... Il faudra tenir, coûte que coûte, répondre à chaque agression, se faire respecter. Se montrer plus malin, non, pardon, se montrer plus sournois et retors que Frank Ivey lui-même. Et, à ce petit jeu, Connie Dickason pourrait bien surprendre son monde...

C'est en 1943 que "Ramrod" est paru aux Etats-Unis et "Femme de feu" est sa première traduction en français, près de trois quarts de siècle plus tard. Entre temps, on y reviendra, il y avait tout de même eu une adaptation cinéma. On doit ce roman à un spécialiste du genre, Luke Short, qui a signé un bon nombre de westerns depuis les années 1930 jusqu'au milieu des années 1970.

Et il n'a pas hésité pour ce livre à bouleverser les codes traditionnels du genre. D'abord, par le côté très noir et très violent de son histoire. La violence n'est pas rendue un peu abstraite comme parfois lorsqu'on assiste à des batailles rangées. Encore l'influence du cinéma, des figurants anonymes qui tombent, mais qui se relèveront, on le sait, une fois la prise terminée.

Dans "Femme de feu", la violence met directement face à face les personnages, on se bat les yeux dans les yeux, on se tue en toute connaissance de cause... Et cette violence, d'ailleurs, prend des formes très impressionnantes, comme cet effroyable passage à tabac qui sera une des étincelles mettant le feu aux poudres.

Luke Short ne rigole pas : parler de guerre n'est pas un vain mot ou une exagération, le Bench va se retrouver au coeur d'une spirale de violence dont on se demande si elle peut prendre fin autrement que par l'absence de combattants encore en état d'en découdre... Et, au fil des réponses et des représailles, chacun va se montrer particulièrement créatif pour exercer une pression sur l'adversaire.

L'autre originalité, sans doute lié à la période où Luke Short a écrit ce roman, c'est qu'il instille dans le western des codes qu'on croise habituellement dans le roman noir. Le début des années 1940 voit les adaptations de romans marquants, tels que "le Faucon Maltais", de Dashiell Hammett ou "le Grand Sommeil", de Raymond Chandler.

Dans "Femme de feu", on retrouve des éléments qui rappellent effectivement des histoires plus ancrées dans l'Amérique de la Grande Dépression. Il n'y a pas à proprement parler de détective privé, mais, d'une certaine façon, c'est Dave Nash qui en fait office. Il vient de renoncer à l'alcool, c'est vrai, mais après avoir cherché à s'y engloutir et être tombé bas, très bas...

Il lui a fallu une énorme volonté pour ne pas finir de se noyer et pour reprendre une activité professionnelle. Aux yeux de beaucoup, il est fini, c'est une loque. Ivey, apprenant qu'il sera le bras droit de Connie, n'en ressort que plus confiant sur ses chances. Pourtant, c'est un homme nouveau qui va se dresser devant lui. Quelqu'un qui n'a rien à perdre, ou si peu.

Dave Nash est, d'une certaine façon, l'équivalent de ces personnages immortalisés par Bogart : blasé, courageux et parfois inconscient, au bord du gouffre mais encore assez idéaliste pour rejeter l'injustice de toutes ses forces. Et, pour lui, le traitement infligé à Walt est une injustice (même si la lâcheté du bonhomme l'écoeure), tout comme la situation de Connie.

Dave n'est pas un personnage sympathique, à vrai dire, il ne fait pas grand-chose pour et s'en moque. Mais, c'est un dur au mal, un courageux et quelqu'un qui aime jouer, en toutes circonstances, selon des règles précisément édictées. Or, il va comprendre bien trop tard que la bataille du Bench n'a rien à voir avec tout cela...

Face à lui, Ivey a tout du grand méchant qu'on aime détester et qui le mérite. Mais lui aussi se fout de ce qu'on pense de lui, du moment qu'il arrive à ses fins. Il y a un tel sentiment de supériorité chez lui qu'à côté, n'importe quel personnage pourrait sembler sympathique. Et, autour de lui, ses hommes de main sont taillés dans le même bois...

Et puis, il y a Connie... Pour poursuivre le parallèle avec le roman noir, elle serait la femme fatale. Et, rien que cela, c'est une nouveauté pour le western, univers très masculin dans lequel le rôle des personnages féminins est souvent réduit à portion congrue. Ici, ce n'est pas le cas, et tout commence parce que Connie va décider de pallier la désertion de Walt.

Elle s'auto-proclame chef de clan, avant même de savoir si quelqu'un la suivra. Elle défie à la fois l'autorité paternelle et la puissance du caïd local, avec un aplomb, mais aussi un orgueil, qui forcent le respect. Aussitôt, le lecteur se sent de son côté, elle est la victime, à plus d'un titre, ses revendications sont juste et donner une bonne leçon à Ivey ne sera pas un luxe.

Au départ, on la voit donc comme une héroïne, avec un côté très positif. On nous dit même que Dave Nash ressent de l'admiration pour elle, raison de son engagement. Mais, là encore, les choses vont évoluer, parce qu'elle va choisir d'affronter Ivey en utilisant les mêmes armes que lui. En se montrant aussi impitoyable et retorse que les hommes.

Jusqu'à faire des choix qui ternissent fortement son image aux yeux du lecteur. Et pas seulement eux. Tout cela fait du personnage de Connie une figure qui n'est ni falote ni monolithique. Comme d'ailleurs la plupart des personnages de ce roman, elle possède une vraie complexité sur le plan psychologique, une certaine profondeur, aussi.

Elle est intéressante parce qu'elle n'apparaît au final ni blanche ni noire, elle est une âme grise qui s'est laissée emporter par son orgueil et sa soif de revanche. Une revanche à prendre autant sur elle-même que sur les hommes qui l'ont sous-estimée : Walt, son père, Ivey... Et les décisions qu'elle va prendre vont sans doute la faire basculer du mauvais côté.

Jusqu'ici, je n'ai évoqué que Connie, mais il faudrait parler du second personnage féminin du roman. Certes, elle occupe une place nettement plus secondaire que Connie, mais non négligeable. Elle est surtout le parfait contraire de Connie, tant sur le plan du caractère que du physique. Rose Leland est une femme qui n'a pas sa langue dans sa poche et qui ne se laisse pas faire.

Son regard sur les autres personnages, y compris sur Connie, possède une vraie pertinence. Elle sait d'ailleurs reconnaître les qualités de celle qu'elle voit volontiers comme une rivale (eh oui, Nash fait battre les coeurs, que voulez-vous...), mais elle se méfie d'elle dans le même temps. Et elle pressent bien avant Nash que la jeune femme est capable de coups tordus, de trahisons...

Là encore, on n'est pas juste devant une femme amoureuse dont le rôle se limiterait à être béate devant l'homme de ses rêves. Non, c'est une lionne qui redoute le pire pour celui qu'elle aime, mais a également peur de le perdre et n'entend pas s'effacer devant plus puissante qu'elle. Elle est de bon conseil, maligne et n'a pas froid aux yeux.

Sur les personnages féminins, je vous incite vivement à lire la postface de Bertrand Tavernier, qui s'attache, c'est vrai, pas mal au film, oeil du cinéaste oblige, mais vous offrira pas mal de pistes de lecture et de réflexion sur "Femme de feu". Cette question des personnages féminins y est largement évoquée, comme d'autres thèmes plus surprenants, comme la fascinante symbolique des chapeaux portés par les acteurs...

Terminons ce petit panorama des personnages par le séhrif, Jim Crew. Lui, c'est vraiment un pur personnage de western. Le genre d'homme respecté par tous parce qu'il a su faire les preuves de son intégrité, de ses compétences et de l'intérêt primordial qu'il porte à la justice. Il n'a pas de préjugé, il se contente de faire appliquer la loi dans un monde où elle passe après bien des intérêts particuliers.

Il sait pertinemment que dans ce genre de conflits entre éleveurs, il jouera un peu les soupapes de sécurité, qu'il interviendra pour que tout le monde respecte de son mieux les lois en vigueur. Aussi, devient-il une espèce d'enjeu pour Nash lorsque la tension augmente : l'avoir de son côté sera un atout, en tout cas, la certitude d'agir dans le bon sens et de faire du camp adverse le méchant...

J'ai évoqué plusieurs fois le films, finissons donc avec lui. Bien sûr, c'est un blog consacré d'abord aux livres, mais la collection "L'Ouest, le Vrai" met en avant des romans qui ont souvent été portés sur le grand écran. En outre, on sent bien que Luke Short écrivait dans l'optique de voir ses livres devenir des films, le lien est donc étroit.

C'est en 1947 que "Ramrod", pour reprendre le titre original, est sorti. Derrière la caméra, Andre De Toth, un réalisateur d'origine hongroise qui se trouve à l'époque être l'époux de l'actrice principale. Ce n'est pas anodin, en raison de tout ce que l'on a dit plus haut, cette actrice, c'est l'emblématique Veronica Lake, blonde mythique, habituée justement aux rôles de femme fatale.

Et si le rôle qui lui est offert dans "Femme de feu" lui permet de jouer un rôle à contre-emploi par rapport à ce qu'elle fait habituellement, du moins dans la forme, dans le fond, elle incarne encore une fois sous ses airs angéliques, un personnage manipulateur et finalement assez froid. Mais c'est bien elle, la star du film, et dans un western, c'est quasiment inédit à cette époque.

De Toth adapte très fidèlement le roman de Luke Short, n'y apportant que quelques retouches. Il prend en particulier soin de ne pas alourdir les dialogues qui, dans le roman, sont assez rares, toujours brefs, presque lapidaires. Pas de grande déclaration, de longue tirade. Et des personnages qui, finalement, s'interrogent bien plus en leur for intérieur.

Bon, je ne vais pas non plus paraphraser Tavernier, dont la passion est vraiment communicative et la culture immense. Je termine juste en vous disant que, si vous voulez, après lecture, voir l'adaptation, elle est disponible en DVD (elle était même sorti avant que la collection "L'Ouest, le Vrai" existe). Et, en tapant "Ramrod" et "De Toth" sur un moteur de recherche, on trouve facilement la VO en ligne...

Je ne suis pas un grand connaisseur de westerns, en tout cas bien moins que Bertrand Tavernier, mais j'ai eu envie de lire ce roman et de découvrir cette collection par curiosité et justement, parce que je fais confiance à cet illustre réalisateur pour nous dénicher quelques perles. C'est ma première expérience avec "L'Ouest, le Vrai", et j'ai déjà envie d'y retourner.

samedi 30 décembre 2017

"Je viens de tuer un mammifère, pensa aussitôt Sarah, et je peux en tuer un autre".

Le 11 décembre dernier, Jim Harrison aurait dû fêter ses 80 ans, s'il ne lui avait pas pris l'idée, il y a un an déjà, d'aller se balader sur d'autres grandes plaines que celle qu'il aimait tant et qui servaient de décors à ses livres. C'est d'ailleurs au coeur du Montana, dans ces grands espaces qui devraient rendre l'être humain plus modeste et plus respectueux que nous emmène notre livre du jour, une novella parue à l'origine avec deux autres textes de même gabarit dans "les Jeux de la nuit", chez Flammarion. Depuis, cette maison a changé de main et a atterri dans le giron du groupe Madrigall, maison-mère, entre autres, de Gallimard et de Folio. Et voilà comment "la Fille du fermier" (traduction de Brice Matthieussent) se retrouve en édition de poche, non pas au coeur d'un recueil, mais toute seule, dans la collection à 2 euros de chez Folio. Une belle occasion pour découvrir l'écriture de Jim Harrison, dans ce texte qui n'est pas sans rappeler son grand chef d'oeuvre, "Dalva" et met une adolescente qui entre dans l'âge adulte la rage et la soif de vengeance au coeur...



Sarah n'est encore une enfant quand son père, un vétéran du Vietnam revenu écoeuré par ce qu'il a vu pendant ce conflit et ce qu'il a retrouvé en Amérique à son retour, décide de quitter l'Ohio pour s'installer au Montana. L'homme veut prendre un nouveau départ et, pour cela, il a racheté une ferme, lui qui n'a pourtant jamais été un homme de la terre.

Si son fils refuse de suivre le mouvement, Frank embarque Peps, sa seconde épouse, et leur fille Sarah, alors âgé d'une douzaine d'années. Une gamine qui doit faire avec une mère terriblement bigote et puritaine, et sans le piano qui lui permettait de s'évader et qui a été vendu pour financer le déménagement.

C'est dire si elle n'est pas franchement enthousiaste devant ce changement. Pourtant, une fois sur place, elle va s'adapter à cette nouvelle existence bien mieux et bien plus rapidement que sa mère, qui va bientôt les abandonner. Elle devient une cavalière émérite, apprend à tirer, découvre avec fascination les incroyables paysages qui environnent la ferme de son père et se lie d'amitié avec Tim.

Tim est un septuagénaire, il était l'ancien propriétaire de la ferme racheté par Frank. Trop âgé pour s'en occupé, il n'a conservé qu'un cabanon pour y couler une retraite tranquille, avec sa chienne, que Sarah va appeler Vagabonde et qui va devenir une vraie compagne. Sarah a peu d'amis de son âge, grandit dans une certaine solitude qu'elle accepte sans état d'âme, et s'épanouit au Montana.

Elle vit à l'écart du monde, a finalement peu d'amis de son âge, manque sans doute d'une présence maternelle à ses côtés pour aborder l'adolescence, mais elle se sent aussi très libre. Elle devient bientôt une ravissante jeune femme, même si elle n'a pas vraiment conscience de son pouvoir de séduction, peu intéressée qu'elle est par ces questions.

Ses qualités de cavalière vont lui permettre de sortir un peu de la bulle que constitue le ranch familial et de son isolement, pour s'intégrer peu à peu à la société, au-delà de sa vie de lycéenne. Mais, lors d'une foire à laquelle elle participait avec son cheval, Lad, elle est droguée et violée alors qu'elle a perdu conscience.

Lorsqu'elle comprend ce qui lui est arrivé, elle est assaillie par une terrible colère. Une colère qu'elle refoule, qu'elle cache à tous, ne parlant à personne de ce qui lui est arrivé. Pas par honte, mais parce qu'elle connaît l'identité du violeur et qu'elle a décidé, coûte que coûte de se venger. Pour ce que cet homme lui a infligé, il n'y a qu'une sentence : la mort.

Avec cette longue nouvelle, qui fait quelque chose comme 120 pages dans cette édition Folio, Jim Harrison nous convie à une espèce de western moderne, puisque l'action se déroule dans les années 1980. Mais, on y retrouve effectivement bien des impressions qui rappellent ce genre si particulier, en dépit de quelques irruption de la modernité.

D'emblée, d'ailleurs, la décision de Frank de changer radicalement de vie ressemble beaucoup aux décisions des pionniers qui, d'un seul coup, quittaient les premières colonies, proche de l'océan Atlantique pour mettre le cap à l'ouest, vers ces territoires inconnus, vierges (enfin, dans leur esprit) et tout à conquérir.

Ensuite, le nouveau mode de vie adopté par Sarah, dans ce ranch à l'énorme superficie, au milieu de ce territoire immense où l'homme paraît bien petit, les chevaux, les fusils... Franchement, si on ne croisait pas une voiture de temps en temps et si on plongeait dans le texte sans savoir qu'il se déroule au milieu des années 1980, on pourrait se croire effectivement dans un western classique.

Dans ces conditions, la réaction de Sarah est assez cohérente : victime d'un acte ignoble, elle entend se faire justice elle-même, exactement comme on le faisait si souvent au temps de Far West. Ca prendra le temps qu'il faudra avant qu'elle parvienne à ses fins, mais ce salaud paiera pour ce qu'il lui a fait. A elle, et à d'autres.

Il y a vraiment deux parties dans cette nouvelle, la découverte de cette vie nouvelle, sauvage, particulière, au point que Pep, pourtant si coincée, va choisir de s'enfuir avec un autre homme... Et puis, il y a la deuxième partie, après le viol, à la tonalité bien différente, nettement plus sombre, mais pas uniquement.

Le fil conducteur, c'est Sarah, tout juste quinze ans lorsque l'essentiel de l'action se déroule. Une jeune femme qui n'a pas eu la vie si facile, déracinée alors qu'elle était enfant, privée dans la foulée ou presque de sa mère et de tout référent maternel (peu de femmes alentour qui auraient pu prendre le relais), grandissant seule, ou presque.

Dans cette première partie, qui est pourtant pleine de vie, d'ardeur, ses seuls amis sont Tim, qui pourrait être son grand-père, la chienne Vagabonde et Lad, son cheval... Par la suite, on fera la rencontre de ses amies et de Terry, le seul garçon de son âge avec qui elle s'entend bien, mais avec qui elle sait que cela ne pourra jamais être autre chose que de l'amitié.

Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur sa relation aux hommes, sur le fait qu'elle s'entende surtout avec des hommes bien plus âgés qu'elle. Cela peut sembler dérisoire, pourtant, vous comprendrez en lisant "la Fille du fermier" que cette question n'a rien d'accessoire. Qu'elle est même un élément fort de la deuxième partie...

On a le sentiment que Sarah quitte progressivement l'enfance pour se lancer avec candeur et insouciance vers l'âge adulte. Bien sûr, le viol va accélérer sérieusement le processus, pulvériser la candeur et l'insouciance, mais on voit dès la première partie les changements s'opérer. A commencer par le physique, bien sûr.

Elle est libre, sans repère, sans tabou, mais sans connaissance du monde qui l'entoure au-delà des limites du ranch familial. Loin de moi l'idée de porter un jugement moral sur Sarah, ce n'est de toute façon pas l'enjeu. Et après le carcan imposé par sa mère durant toute son enfance, on peut aussi comprendre qu'elle ait voulu respirer.

Dans ces paysages magnifiques, au contact de la nature, une nature difficile, parfois hostile, mais qui se laisse apprivoiser par qui lui montre du respect, elle est dans son élément. Au contact des chevaux, elle est elle-même, bien plus facilement qu'à celui des êtres humains. Et sa chute n'en sera que plus dure, plus douloureuse...

La deuxième partie de la nouvelle voit donc une Sarah plus dure, plus minérale, sous le vernis des apparences. La jeune femme insouciante est maintenant bien plus adulte, mais son caractère est altéré par les événements. Ses activités, également, évoluent. La colère qui couve en elle est incontrôlable, son plan mûrit lentement et rien, rien ne semble pouvoir lui faire changer d'avis : un jour, elle tuera cet homme.

Derrière ce rien, il y a l'amour, parce qu'il ne peut être totalement absent de ce genre d'histoire. Un amour qui va naître d'une double rencontre, en fait, et apporter à Sarah l'essentiel de ce qui lui manquait jusque-là. Mais, sans pour autant, croit-on, parvenir à remettre en cause ses projets, à apaiser son besoin de vengeance...

Peut-il y avoir une alternative ? Peut-elle enrayer l'inexorable ? Peut-elle trouver la résilience qui lui permettra de surmonter ce drame, ou optera-t-elle pour la vengeance, au risque de commettre une folie ? C'est là qu'est tout l'enjeu de ce texte, dans lequel la tension monte, petit à petit, jusqu'à ce dénouement attendu, redouté...

On retrouve dans "la Fille du fermier" bien des ingrédients (le mot est bien choisi pour parler du travail de ce bon-vivant de Jim Harrison) que l'on retrouve dans l'oeuvre de l'écrivain récemment disparu. A commencer par le Montana et les grands espaces, tellement dépaysants, si différents de ces mégapoles auxquelles nous sommes habitués à travers la culture US dont on nous abreuve.

On retrouve aussi cette écriture qui réussit à être sèche sans être dure, à être visuelle tout en laissant une vraie liberté à l'imaginaire du lecteur. Bien sûr, et l'on retrouve encore ce lien avec le western, c'est aussi de cela qu'est nourri cet imaginaire et ce ranch, on se le figure comme dans ces films qu'on regardait, enfant, dans "la Dernière séance".

C'est un voyage dans un coin d'Amérique qui a conservé une certaine authenticité, où l'homme a laissé à la nature ses droits, ce qui n'a pas été le cas partout, et de loin, sur le continent. On galope aux côtés de Sarah, on avale un peu de poussière, bien sûr, on croise quelques bestioles qu'on aimerait éviter, mais on est libre à ses côtés, loin du quotidien.

Et puis, l'autre élément très fort, c'est ce magnifique personnage féminin qui porte l'histoire toute entière. Dans les westerns classiques, les femmes sont souvent réduites au rôle de faire-valoir, de repos du guerrier ou de potiche, chez Harrison, ce n'est jamais le cas. Et Sarah, par son caractère, par le crime dont elle est victime, par sa colère, sa soif de vengeance, par ses choix, est un personnage qui marque le lecteur.

On est en empathie avec elle durant tout son cheminement individuel vers la vengeance, on l'accompagne dans ce voyage crucial qu'elle va entreprendre secrètement, avec tous les risques qu'il comporte. On retient son souffle en attendant qu'elle agisse, qu'elle choisisse, on finit tendu comme un arc, à bout de nerfs, comme elle...

Jim Harrison a jugé que cette histoire pouvait être porté par un texte relativement court, il a sans doute raison, cela lui évite de trop délayer et lui permet de présenter l'essentiel, sans gras superflu. Mais, le voyage dans lequel nous entraîne Sarah s'avère du coup bien court, alors qu'on aimerait encore galoper à ses côtés.

Au lieu de cela, on la laisse suivre son chemin, elle qui a prouvé qu'elle savait agir avec sagesse et raison.

vendredi 29 décembre 2017

"Je voulais être quelqu'un sur qui les morts pouvaient compter, mais aucun des morts ne s'avançaient pour m'aider".

Les grincheux diront que tous les sujets ont déjà été traités en littérature, qu'on invente plus rien... Inventer, je ne sais pas, mais imaginer, on trouve encore quelques curieux spécimens d'auteurs qui s'astreignent à cette expérience. Et voilà comment, en se creusant le ciboulot, en cherchant des idées originales pour aborder un sujet, certains romanciers nous emmènent dans des voyages dépaysants et enivrants... Dans cette catégorie, je place "les Seize Arbres de la Somme", du Norvégien Lars Mytting (en grand format chez Actes Sud ; traduction de Céline Romand-Monnier). Entre Norvège et France, en passant par un autre lieu dont nous parlerons plus loin (suspense !), il nous emmène dans un voyage dans l'espace mais aussi dans le temps, à travers tout le XXe siècle, pour une quête des origines complexe et douloureuse. Mais, au-delà du personnage principal et de ses questionnements intimes, ce livre repose aussi sur une formidable idée romanesque, un secret longtemps conservé, un secret tout à fait inattendu...


Edvard n'avait que trois ans quand ses parents sont morts. C'était en 1971, près d'Anthuille, dans la Somme, à deux pas d'un des plus effroyables champs de bataille de la Première Guerre mondiale. La terre y a été tellement labourée par les bombardements, tellement mélangées aux corps déchiquetés et aux munitions non explosées qu'elle reste terriblement dangereuse.

C'est d'ailleurs près d'un marais, dans une zone pourtant interdite aux promeneurs, que les corps des parents d'Edvard ont été découverts. Verdict : ils se promenaient quand un obus enterré là depuis plus d'un demi-siècle a détoné. Un obus chimique qui contenait un gaz mortel qui a tué le couple sans même qu'il s'en rende compte.

Mais, le plus bizarre, dans cette affaire, c'est qu'on n'a trouvé nulle trace de leur jeune fils, ni sur les lieux de leur mort ni à l'hôtel où ils logeaient... En fait, il a fallu quatre jours pour retrouver le jeune Edvard, et c'est à 150 kilomètres de là, dans la petite ville côtière du Crotoy qu'il a réapparu, comme par magie... Un mystère jamais élucidé...

Depuis, Edvard a grandi. Il a désormais une vingtaine d'années et vit en Norvège, le pays d'origine de son père, dans une ferme isolée. Il a grandi aux côtés de son grand-père, apprenant le métier d'agriculteur, dans une atmosphère un peu particulière : son aïeul est en effet considéré comme un paria, car il est ce qu'on appelle un "quisling".

Ce mot, entré dans le langage courant en Norvège, désigne les traîtres... Il fait référence à Vidkun Quisling, qui dirigea le gouvernement collaborationniste pendant l'occupation allemande, à partir de 1942. Le grand-père a porté l'uniforme ennemi, il est parti combattre sur le front de l'est et on ne lui a jamais pardonné ce choix.

D'ailleurs, depuis, régulièrement, on le lui rappelle, parfois de manière spectaculaire et humiliante. Comme lorsqu'il retrouve sa voiture avec une croix gammée taguée bien en évidence sur sa carrosserie. Le grand-père encaisse en silence, mais, conséquence ou coïncidence, il meurt peu de temps après, victime d'une attaque...

Désormais seul au monde, Edvard se retrouve face à un vide immense. Oh, bien sûr, il faut continuer à faire tourner l'exploitation familiale, culture de pommes de terre, verges et élevage de moutons, devenue florissante à force de travail ; oui, il y a le retour de la ravissante Hanne, amour de jeunesse dont il s'est éloigné...

Edvard, timide, introverti, solitaire, marqué par la disparition si précoce de ses parents, jeune homme fragile et déboussolé, va pourtant se focaliser sur un tout autre centre d'intérêt. En mettant de l'ordre dans les affaires de son grand-père, il découvre qu'on lui a caché bien des choses. Et que les secrets de sa famille ne se limitent pas aux événements de 1971...

Il commence à comprendre que l'histoire familiale tient plus de la légende que du récit fidèle. Il se rend compte que son grand-père lui a menti pendant des années, et à propos de bien des choses. Par exemple sur le frère de son grand-père, Einar, sujet tabou à la ferme. Mais pour quelles raisons lui a-t-on caché la vérité ? A cause des choix différents des deux frères au moment de la guerre ?

Et puis, il découvre qu'on ne lui a jamais parlé de sa mère, jeune femme française arrivée en Norvège sans qu'on sache trop pourquoi. Ce qu'il apprend à son sujet le laisse pantois, et il mesure à quel point il est ignorant de ses origines. Désormais adulte et seul, ces sujets commencent à le travailler, à mettre son esprit en ébullition.

Incapable de se concentrer sur la vie qui est la sienne depuis des années, Edvard décide de découvrir ce qu'on lui a caché : il décide de retrouver Einar, dernier témoin de cette époque, capable de lui raconter exactement ce qui s'est passé entre les frères, mais aussi de parler de sa mère et de toute l'histoire familiale d'Edvard.

La tâche est immense, complexe, malgré quelques pistes, parfois très surprenantes, comme ce magnifique cercueil qui attendait que le grand-père d'Edvard meure... Mais Edvard est déterminé, au point de tout abandonner derrière lui jusqu'à ce qu'il ait découvert toute la vérité sur ses parents, sa famille, sur le passé, pas juste 1971, mais sur des faits remontant bien plus loin dans le temps...

Je reste volontairement flou dans ce résumé, car l'un des points passionnants de ce livre, c'est justement de suivre Edvard dans ses découvertes. A croire que l'expression tomber de Charybde en Scylla a été inventée pour lui... Le jeune garçon voit, soudainement, s'effondrer son monde, sa vie calme d'agriculteur au fin fond de la Norvège...

Oh, bien sûr, les événements de 1971, la mort de ses parents, sa disparition, planaient bien au-dessus de lui comme une épée de Damoclès, mais jusqu'ici, il ne soupçonnait pas l'ampleur de ce qu'on a pris bien soin de ne pas lui raconter, ou alors, en déformant la réalité... Il n'est plus seulement curieux, il est blessé qu'on lui ait menti à ce point. Et seule la vérité pourra le délivrer de ce mal profond.

"Les Seize Arbres de la Somme" n'est pas simplement un roman sur la quête des origines d'un orphelin qui découvre que ce qu'il croyait être sa vie est un gigantesque trompe-l'oeil. C'est aussi la passionnante histoire d'un processus de résilience difficile, car il va lui falloir révéler les secrets non pas d'une famille, mais de trois...

Mais comment expliquer le lien entre ces trois familles, qui semble remonter aux deux guerres mondiales, ce qui n'a aucun sens pour le jeune homme, qui n'a jamais envisagé les choses à si long terme ? Comment démêler cet écheveau particulièrement emberlificoté, où les morts eux-mêmes semblent avoir pris plaisir à brouiller les pistes derrière eux ?

"Les Seize Arbres de la Somme" est une formidable fresque familiale, portée par un personnage en quête de repères, avant même de pouvoir espérer découvrir la vérité. Edvard est un garçon candide, qui ne connaît finalement pas grand-chose du monde qui l'entoure, après avoir passé l'essentiel de son existence sur l'exploitation familiale, en vase clos.

c'est un jeune homme touchant, dont on ressent les blessures, mais qui fait son apprentissage de la vie d'adulte dans des conditions particulières : il ne maîtrise finalement pas grand-chose. Mesure-t-il l'ampleur des difficultés qui l'attendent lorsqu'il décide de planter la pauvre Hanna pour se lancer dans ses investigations ?

Une enquête qui va le mener non pas dans la Somme, comme on pourrait d'abord le croire, mais aux îles Shetland. De cet archipel, je ne savais pas grand-chose, si ce n'est qu'on y compte plus de moutons que d'habitants. J'ignorais qu'avant d'être territoire écossais, ces îles avaient été norvégiennes et que le lien avec ce pays restait fort.

Une grande partie du livre de Lars Mytting s'y déroule et l'on y découvre une vie rude, au coeur d'une nature plutôt inhospitalière, voire carrément hostile. La scène de la tempête est l'un des moments les plus impressionnants de cette histoire, dans un endroit où les intempéries sont pourtant un phénomène très courants.

Le décor est splendide, sauvage, mais c'est le cadet des soucis d'un Edvard qui semble courir après des fantômes, quand les élans de son coeur ne viennent pas mettre un frein à ses recherches. Aux Shetlands, il va rencontrer Gwen, qui semble vouloir l'aider. Entre ces deux solitaires, parias chacun à leur manière, un lien va se nouer, et tant pis si Hanna attend toujours Edvard au pays...

Cette dimension romantique tient une place importante dans le livre, mais il ne faudrait pas non plus limiter l'histoire à cela. L'histoire est riche, foisonnante, ce que Edvard va révéler est complexe, parce que comportant de nombreuses entrées, mais j'ai été happé par cette histoire, poussé par l'envie de comprendre ces secrets si bien gardés pendant si longtemps.

Et c'est là que je devrais vous parler du coeur de cette histoire, de son originalité, du côté presque fantastique des choses. Mais, je ne le peux évidemment pas. Possible que certains lecteurs ne trouvent pas ce sujet aussi fascinant que moi, difficile à croire, pas très intéressant, un peu décevant... Ce n'est pas mon cas.

J'ai trouvé cette idée incroyablement imaginative, ou comment le beau, l'émerveillement peuvent naître des plus abominables atrocités. Ou comment l'être humain peut se montrer à la fois un monstre capable des pires dévastations, et un artiste capable de faire sortir de ses mains les plus belles choses qu'on puisse rêver...

Edvard va se lancer, en parallèle de ses recherches familiales, dans un incroyable jeu de pistes pour retrouver un véritable trésor. Non, je ne crois pas que le mot soit trop fort, et le limiter à sa valeur monétaire serait là encore trop restrictif... Il y a quelque chose de presque magique dans tout cela, quelque chose qui touche à l'irrationnel tout en étant pourtant l'essence de ce que nous sommes...

On papote, on papote, et vous devez tout de même vous poser une question : quid de ces arbres, qui ont quand même suffisamment d'importance pour servir de titre à un roman qui, finalement, passe très peu de temps dans la Somme ? Excellente question, à laquelle il me sera difficile de vous répondre très clairement ; là se trouve la quête du lecteur...

Mais, vous me permettrez de noter qu'il est question d'arbres alors que le personnage principal recherche désespérément ses racines. L'allégorie est très belle, car Edvard ne pourra se construire, pousser tant qu'il n'aura pas réussi à renouer avec elles. A l'issue de ce long processus de résilience, alors, seulement, il pourra envisager de passer à autre chose, de tourner la page.

Je pourrais sans doute encore parler longuement de la beauté des paysages de ce livre, tous, de ce coin de la Norvège profonde d'où vient Edvard à ces plaines de la Somme où la nature a repris peu à peu ses droits après avoir été le théâtre de l'horreur absolue, en passant par ces îles Shetland qu'on découvre un peu mieux.

J'ai apprécié cette lecture, que j'avais du mal à lâcher, j'ai aimé l'ambiguïté du personnage de Gwen autant que la détermination pleine de naïveté d'Edvard, j'ai été bouleversé par le dénouement du roman, par la vérité, ou plutôt les vérités qui apparaissent les unes après les autres au fil du récit, et par la manière dont le jeune homme affronte les dilemmes qui se dressent devant lui.

Et puis, il y a cette idée centrale, il y a ces arbres et la façon dont Lars Mytting les intègre à son histoire. Vestiges d'un passé terrible, témoins de la grande histoire et des histoires plus personnelles des êtres qui sont passés à leurs pieds, ils symbolisent la vie et la mort, l'horreur et la beauté, la simplicité et le raffinement, l'austérité et la richesse...

Lars Mytting réussit à élaborer un incroyable jeu de billards à plusieurs bandes où chaque révélation vient ouvrir de nouvelles pistes et rendre la quête initiale plus complexe, plus étoffée. C'est d'une grande richesse narrative et cela tient la route d'un bout à l'autre, alors qu'on aurait pu se noyer dans ce faisceau d'histoires.

J'ai voyagé grâce à cette lecture, j'ai compati à la douleur d'Edvard, sans cesse ravivée par ce qu'il met au jour, j'ai été ému par ce qu'il apprend bien tardivement sur les membres de sa famille, j'ai haï son grand-père, non pas pour ses choix idéologiques, mais pour son entêtement et son égoïsme dans lesquels il a enfermé son petit-fils, j'ai râlé devant le comportement équivoque de Gwen...

Je partais complètement à l'aventure avec ce livre, d'abord attiré par ce titre étrange, par la perspective d'une intrigue pleine de mystères. Je m'attendais à découvrir la Somme, ses lieux de mémoire et d'histoire, ils sont bien là, mais ne sont pas le décor principal, loin de là. Au lieu de ça, j'ai été dépaysé et j'ai pris un bon bol d'air.

La famille, au coeur de cette histoire, elle loin d'être un univers parfait, un fleuve tranquille qui coule de génération en génération, sans obstacle. Il y a des histoires familiales plus mouvementées et douloureuses que d'autres, bien sûr. Celle d'Edvard est à placer sur le haut du panier. Il aurait pu l'occulter ou, au contraire, s'effondrer. Mais, en choisissant d'affronter la vérité, il est parvenue à la restaurer, la refonder. Et c'est simplement beau.

"Un fil du destin se brise. Un autre se renforce".

Pour une fois, peu d'hésitation au moment de choisir le titre de ce billet, et pour cause, la phrase ci-dessus est un leitmotiv que l'on croise régulièrement tout au long du récit. Explorons ce jour un nouvel univers de fantasy très intéressant, poétique, onirique, mais également sombre et violent. Un roman de saison, également, puisqu'il se déroule au moment du solstice d'hiver. "Que passe l'hiver", de David Bry (en grand format aux éditions de l'Homme sans Nom), reprend des thèmes et des figures classiques de fantasy, mais les façonne de manière originale et surtout, les met en scène dans une espèce de huis clos qui, par moment, confine au thriller... Un thriller avec de la magie dedans. Et plein d'autres choses encore. Au centre de tout cela, un personnage plein d'un enthousiasme juvénile, d'une naïveté que les événements vont vite effacer et qui va devoir entamer une quête initiatique dans sa version accélérée...



L'hiver arrive (refrain connu, mais là, c'est pas pareil) : le solstice est tout proche et les clans du royaume de la Clairière ont rendez-vous sur le Wegg, la montagne sacrée où réside le roi de la Clairière, Cudwich, né des amours du dieu Urien et d'une magicienne, ce qui en fait un être mi-homme, mi-dieu.

Son font est orné de bois de cerf et, par son ascendance comme par sa position royale, il sert d'intermédiaire entre les Ordrains et les hommes, tâche au combien délicate et pesante. Ces cérémonies sont l'occasion de faire le point avec les clans, de les écoutes, mais aussi de resserrer l'alliance avec les dieux. Et de faire la fête, même si ces agapes ne passionnent pas Cudwich.

Ces clans sont au nombre de quatre et chacun a hérité des Ordrains un pouvoir particulier : les Lugen peuvent invoquer les esprits et leur faire "traverser le voile" qui sépare les mondes ; les Oren ont des rêves prémonitoires qui leur permettent d'influencer les destins ; les Dewe peuvent se rendre invisible en se fondant dans les ombres et ainsi se déplacer sans être vus...

Le quatrième clan est celui des Feyren, et leur don est de pouvoir adopter une forme animale à volonté. C'est à ce clan qu'appartient Stig, un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui se réjouit fort de pouvoir, pour la première fois de sa jeune existence, participer aux festivités du solstice. On lui en a tant parlé ! A commencer par son frère aîné, Ewald, invité les années précédentes.

Outre son entrée dans l'âge adulte, Stig goûte particulièrement ces moments, car sa position au sein du clan est délicate : né avec un pied bot, il conserve un boitement handicapant qui le prive d'ores et déjà du possible rôle de guerrier ou de chef de clan et le pousse à envisager une carrière plus artistique. Cette difformité (qu'il conserve lorsqu'il se transforme en corbeau) lui vaut d'être considéré avec un dédain par son père.

Oswald, imposant chef de famille, sévère et même autoritaire, a décidé qu'Edwald lui succéderait à la tête du clan le moment venu, car lui seul est apte à remplir ses fonctions. Quant à Stig, il ne peut aspirer à rien. Mais, cela lui importe peu : pour le moment, il ne pense qu'à ces festivités, ouvre grands les yeux et vole jusqu'au Wegg, en éclaireur, profitant de chaque instant.

De même, une fois les quatre clans réunis autour du Cudwich, il observe avec une attention redoublée chaque personne présente, les membres des clans, qu'ils appartiennent aux familles, proprement dites, ou qu'ils les servent : chasseurs, serviteurs ou même prophétesses, des personnages étranges qu'on dit revenus d'entre les morts...

L'entrain de Stig ne diminue pas, même si l'ambiance générale n'est pas aussi festive qu'on aurait pu le croire. Il peine à réaliser qu'il est bien là, au Wegg, au milieu des clans, face au roi Cudwich ! Lui, le boiteux, le fils jugé inapte à diriger, jouit du moment présent comme s'il ne devait plus jamais y en avoir d'autre.

Et puis, soudain, tout bascule : à la table voisine de celle des Feyren, une soudaine agitation. Sans aucun signe avant-coureur, Conrad, l'époux d'Elaine Dewe, la maîtresse du clan, vient de s'effondrer. L'intervention rapide de sa fille, Umbre, n'y fait rien, on ne peut que constater l'évidence : l'homme est bel et bien mort...

Aussitôt, les festivités s'interrompent. Et les premières questions se posent. Se pourrait-il que la mort de Conrad Dewe ne soit pas naturelle, qu'elle ait été souhaitée et provoquée par d'autres personnes présentes au Wegg ? D'autres membres de clans, donc... Une hypothèse qui a de quoi ébranler Stig, dont la vision idyllique des choses est violemment mise à mal.

Ainsi débutent les plus étranges et dangereuses fêtes du solstice que le royaume de la Clairière ait jamais connu... Pour sa découverte de ce rendez-vous si important dans la vie des clans, Stig se retrouvent en pleine tourmente. Mais, curieux et intrépide, il entend comprendre ce qui se trame, au péril de sa vie...

Nous voilà donc sur le Wegg, cette montagne sacrée où vit le roi de la Clairière. C'est donc le solstice d'hiver, la neige est abondante, les lieux isolés, et, malgré ces festivités annoncées, il faut reconnaître que l'atmosphère qui préside au roman est assez pesante. Autour de la salle commune, des maisons, une par clan, chacune ayant ses spécificités architecturales...

Le reste, c'est une nature qui peut rapidement se montrer hostile, une forêt épaisse, des chemins effacés par la neige, des bêtes sauvages qui n'hibernent pas toutes... Ceux qui sont venus là vont y rester le temps des festivités, retirés du monde, hors du temps... Un moment qui devrait être privilégié, mais un lieu qui pourrait bien s'être refermé comme un piège sur les clans...

Oui, le Wegg, bien qu'en pleine nature, est un endroit idéal pour y installer un huis clos. A vrai dire, et bien que la géographie soit très différente, difficile de ne pas songer en lisant "Que passe l'hiver" aux "Dix petits nègres". Comme dans le roman d'Agatha Christie, des invités triés sur le volet réunis dans un lieu inaccessibles... Et la mort qui rôde...

Et c'est Stig, le bizut, avec ses yeux encore rempli d'admiration et d'ébahissement, qui va mener l'enquête, en quelque sorte. Tout du moins, il veut comprendre, éclaircir ce qu'il a cru percevoir lors de la funeste soirée. Des soupçons, c'est une chose, mais c'est bien insuffisant pour porter des accusations, surtout lorsque l'on n'est qu'un boiteux, et traité comme tel...

Alors, oui, on a quelque chose qui ressemble bien à un thriller, dans ce roman de fantasy. Une trame qui repose sur une enquête criminelle et d'autres éléments d'intrigue qui vont dans ce sens. On ne peut guère aller plus loin dans les explications, même si on peut tout de même dire que Stig va trouver quelques alliés de circonstance parmi les différents clans dans sa quête.

Cette notion de clan est d'ailleurs intéressante : on y entend une sorte de division qui ne peut être abolie. Or, si c'est d'une certaine manière le cas au quotidien, chaque clan vivant sur son territoire propre, n'interférant pas avec la vie des autres clans, possédant ses propres aptitudes, lors de ces cérémonies du solstice, tout change, ou presque.

Presque, parce que, comme je l'ai dit, au Wegg, chaque clan a son propre bâtiment et s'installe à une table définie lorsqu'ils se retrouvent dans la salle du trône. Mais, ils sont pour une fois bel et bien réunis dans un même lieu. Et, dans ces conditions, malgré l'étiquette, on se mêle les uns aux autres, on échange, on discute, on danse...

On crée des liens, des amitiés, pourquoi pas quelques amours, qui sait ? Du moins, ce fut le cas lors des précédentes fêtes du solstice. La première de Stig débute on ne peut plus mal avec cette mort étrange, mais les drames aussi peuvent rapprocher, et il est de l'intérêt de tous les clans de comprendre ce qui a pu se passer...

J'ai utilisé le mot thriller, je suis peut-être allé un peu loin. Oh, certes, il y a la tension, les rebondissements, le rythme syncopé du récit, fait de chapitres courts... Mais, si l'on ressent cela, l'univers dans lequel se déroule l'histoire détonne un peu... C'est plus onirique que le thriller classique, les effets de l'univers de fantasy...

Oui, le merveilleux est là, partout, bienveillant autant que dangereux, on le ressent très vite. Mais, comment ne pas se sentir émerveillé, comme Stig, devant le Wegg, devant cet environnement d'une beauté sauvage à couper le souffle ? Ajoutez-y cette magie à l'oeuvre et cette galerie de personnages hors du commun, et l'on est transporté.

Transporté dans un monde très différent du nôtre, un monde quasi mythologique... Le décor même suffit à renvoyer aux mythes et à l'histoire nordiques, bien sûr, tout comme cette réunion au Wegg qui rappelle les réunions que tenaient les Vikings pour rendre grâce à leurs dieux. Mais c'est une source d'inspiration, l'univers élaboré pour "Que passe l'hiver" est né de l'imagination de David Bry.

Et puis, il flotte sur cette histoire un air de tragédie. L'omniprésence de la question du destin, à l'image du titre de notre billet, phrase qui revient sans cesse au long de l'histoire, en atteste. Le drame est en train de se nouer, à travers les changements que les événements imposent aux personnages. Ils sont, pour la plupart, les jouets de ce destin, à eux d'inverser la tendance, si possible.

Entre la magie, les pouvoirs dont font usage les personnages et l'irréalité de ce décor, on aussi une impression de rêve très marquée. Une sensation portée par la très belle écriture de David Bry, et par un autre élément dont nous parlerons un peu plus loin. Malgré la violence ambiante, malgré le danger et les incertitudes qui pèsent sur Stig et les autres, on se laisse porter par cette très jolie plume.

Avec tous ces éléments, on pourrait dire que "Que passe l'hiver", c'est un peu "Le Songe d'une nuit d'hiver", en référence à la pièce de William Shakespeare. Ou, plus exactement, ce serait en quelque sorte son parfait négatif : de la Grèce, on passe à l'Europe du Nord, tant sur le plan géographique que mythologique ; on passe aussi de la comédie au drame, de la nuit au jour blanc...

Reste qu'on retrouve dans le travail de David Bry cette dimension shakespearienne, à travers le coté onirique et poétique (y compris les vers, on y revient, promis !), mais aussi sur les thématiques développées, et particulièrement la question de la relation de l'homme au divin. Faites-moi confiance, je ne développe pas, on est au coeur de l'intrigue...

Curieusement, dans un univers très différent, on retrouve des éléments proches de ceux développés par Franck Ferric dans "Trois oboles pour Charon", évoqué sur le blog ces derniers jours. On peut aussi penser aux univers glacés qu'aime bien Aurélie Wellenstein et ces personnages qui allie humanité et animalité, comme ceux du "Roi des Fauves"...

Mais, David Bry nous emmène dans un univers qui lui est vraiment propre et qui, par certains côtés, pourrait aussi rappeler les sagas nordiques. Par exemple, le discours d'introduction aux festivités, prononcé par un conteur au nom du roi de la Clairière, nous ramène à cette dimension orale forte, à cette transmission d'une histoire aux caractères épiques et quasiment sacrés.

Et puis, il y a ces vers (nous y voilà !) que l'on trouve en tête de chaque chapitre, à raison de deux ou trois strophes à chaque fois. Là, on a vraiment un travail poétique qui s'intègre complètement dans le fil du roman, dont on comprend en toute fin de lecture ce qu'il représente. Et moi, en relisant ces lignes, je l'imaginais mis en musique sous forme de poème symphonique par Edvard Grieg, par exemple...

Dernier point, lié à la couverture (une magnifique illustration signée Simon Goinard) et le texte de quatrième : on y voit Cudwich, le roi aux bois de cerf et Stig, le garçon capable de se transformer en corbeau ; on y évoque leur relation, qui est effectivement un élément très important dans le fil du roman à chaque fois à des moments clés.

Pour autant, il ne faudrait pas croire que les deux personnages se côtoient sans cesse. En effet, si Stig est le personnage central du livre, Cudwich est bien plus discret. Sa présence est plus diffuse, presque paradoxale, car, même lorsqu'il est présent, il semble détaché, puis il s'efface carrément, comme s'il refusait de prendre part aux événements...

Or, il est là, toujours, comme un spectateur de ce qui est à l'oeuvre. Spectateur, vraiment ? Peut-il être à ce point passif, alors que son royaume pourrait être en danger ? Difficile d'imaginer qu'il ne conserve aucun rôle, choisissant le recul divin à l'implication humaine... C'est un personnage mystérieux que l'on sent usé, désabusé. Fataliste. Et pourtant, il reste entouré d'une aura envoûtante.

J'en termine là de ce billet sur un roman qui est pour moi une vraie découverte, et en particulier parce qu'il réussit à allier deux univers marquants, l'histoire elle-même, avec son décor fascinant et sa violence latente, mais aussi l'écriture, pleine de poésie et d'onirisme, qui n'apaise pourtant pas les tourments à l'oeuvre et la noirceur qui gagne du terrain dans ce monde tout de blancheur.

En reprenant le thème archi-classique de la quête initiatique, David Bry nous offre un roman plein de pureté et d'idéal dans un monde de duplicité et de trahison. Le royaume de la Clairière est à un tournant de son histoire. Son avenir est peut-être même en jeu, à l'issue de ces quelques journées qui suivent le solstice...

A quoi ressemblera-t-il, ensuite ?

jeudi 28 décembre 2017

"Je suis Bertram, après tout. Quand je chante quelque chose, on ne me pose pas de question. C'est vrai, c'est tout".

La musique est un langage universel, dit-on parfois. Dans notre livre du jour, cette assertion n'est pas un cliché, mais une réalité : la musique et le chant tiennent une place centrale dans la société où se déroule cette histoire. "Bertram le baladin", de Camille Leboulanger (aux éditions Critic), nous entraîne sur les routes d'un royaume où les musiciens sont rois, ou presque, parce qu'ils sont les dépositaires d'un pouvoir immense. On les révère, on les respecte, en tout cas pour la plupart de leurs concitoyens. Ce qui n'empêche pas certains aléas désagréables de se produire... Avec des conséquences inattendues... Un roman de fantasy aux airs de Commedia dell'Arte, plein de rebondissements et de révélations, mais aussi de mensonges... La musique y déploie ses pouvoirs magiques, mais elle n'adoucit pas forcément les moeurs...


Depuis que les secrets de fabrication du papier se sont perdus, entraînant la disparition de l'écriture, les musiciens, chanteurs et autres saltimbanques ont pris une place centrale dans la société. En effet, ce sont eux qui collectent les informations, des plus banales aux plus croquignolesques, et s'en vont les conter à travers l'ensemble des Terres Hautes.

Naissances et décès, grandeurs et décadences, rumeurs et messages divers, tout ce qui tombent dans l'oreille d'un musicien fait ensuite ses choux gras. L'artiste itinérant s'en inspire alors pour composer les musiques qui permettront de séduire le public tout en lui transmettant ce qu'il a appris, au gré de ses pérégrinations.

Leur place dans la société est telle qu'on a même fonder une Guilde, organisation qui possède un pouvoir supérieur au pouvoir politique. Les musiciens appartenant à la Guilde portent un costume multicolore qui permet de les reconnaître sans se tromper. Une tenue qui leur ouvre la plupart des portes et leur permet d'être héberger sans avoir à délier leur bourse.

Leur talent suffit en effet à rémunérer les aubergistes : leur présence à leur du dîner assure une belle recette et ravit la clientèle, ce qui vaut bien le gîte et le couvert. De même, les seigneurs les accueillent volontiers en leurs châteaux, pour égayer les soirées au coin du feu, faire danser les invités et, parfois, railler le maître des lieux...

L'homme que l'on rencontre dans les premières pages du roman porte ce fameux habit coloré, symbole de son appartenance à la Guilde. Mais, il y a un hic : la nuit précédente, alors qu'il dormait à la belle étoile, quelque maraud a eu la terrible idée de lui voler son instrument de musique. Un luth à six cordes, rare, tout à fait remarquable, dont le musicien est le seul à tirer la quintessence sonore.

Le voilà sur les routes avec l'espoir de retrouver les voleurs et de récupérer cet objet si précieux sans lequel son costume ne vaut plus grand-chose. La preuve : lorsqu'il arrive dans cette auberge située au croisement de deux routes, on le regarde bizarrement. Membre de la Guilde ? Possible, mais où est son instrument ?

Et, par conséquent, l'accueil est bien moins chaleureux qu'à l'ordinaire. On tolère tout juste sa présence, on ne lui concédera qu'un banc bien inconfortable pour dormir et il devra se contenter d'une médiocre pitance... Bah, l'homme en a l'habitude, même si, souvent, son simple nom lui a permis de connaître des soirées plus fastes.

Ce nom, c'est Bertram, Bertram le baladin. Trois mots qui sont comme des sésames à travers les Terres Hautes, où sa réputation le précède. Mais, ça, c'était quand il pouvait jouer... Désormais, il n'est plus rien, à moins de retrouver son luth. Or, cette étape, dans cette auberge bien peu hospitalière, ne sera pas inutile...

En effet, il y fait la connaissance d'une femme aux cheveux blancs qui lui fait comprendre qu'elle sait qui lui a volé son luth et qu'elle peut l'aider à le récupérer. Nouveau problème, et pas des moindres : cette femme est prisonnière, enchaînée à deux Aigles Rouges, cette milice peu commode à laquelle il ne fait pas bon se frotter...

Que faire ? Cherche-t-elle simplement de l'aide pour échapper à ses gardiens, ou a-t-elle vraiment des informations utiles pour Bertram ? Au point où en est le baladin, le jeu en vaut la chandelle : il va donc aider cette femme à s'évader et puis il avisera. La nuit est propice, les gardes pas bien malin et l'accueil de l'aubergiste n'incite pas à s'attarder en ces lieux.

Se forme ainsi un étrange duo : le musicien sans instrument et la femme sans nom... Car, explique-t-elle, elle ignore comment elle s'appelle. Si elle l'aide à retrouver son luth, Bertram lui propose de lui écrire une chanson rien que pour elle, à travers laquelle elle retrouvera enfin une identité. L'accord est aussitôt scellé et la femme met Bertram sur la pistes... des Aigles Rouges !

Ce sont eux qui ont volé le luth, ce qui n'est pas la meilleure des nouvelles... Mais pour en faire quoi ? Voilà le baladin et la femme sans nom sur les routes, en direction de Strid, un domaine des Terres Hautes un peu particulier : son seigneur y rejette ouvertement la tutelle de la Guilde et les musiciens ne sont pas les bienvenus sur ces terres...

Récupérer son luth ne s'annonce donc pas de tout repos pour Bertram le baladin...

D'emblée, il y a quelque chose de déroutant dans "Bertram le baladin" : un monde sans écrit, ce n'est plus très habituel pour nous, même si l'on ne cesse de prédire sa fin ; un monde où les artistes et les musiciens deviennent l'unique média et occupent une position centrale dans la société (tant que ce n'est pas la "Star Academy" ou "la Nouvelle Star" qui gère la Guilde...), c'est intéressant...

Une Guilde qui ne soit pas dédié au commerce, au vol ou à l'assassinat, là encore, cela sort de l'ordinaire, d'autant que cette Guilde très artistique semble posséder un pouvoir très important. On se dit qu'il est beau, ce monde, idéal, merveilleux, qu'on y apprécie les belles choses et que l'on se retrouve tous autour des baladins et des conteurs pour une véritable communion !

Bon, faut pas s'emballer non plus... Les Terres Hautes n'ont finalement pas l'air d'un paradis terrestre enchanté et en chanson. Le pouvoir, comme partout où il existe, corrompt, tout comme l'ambition, l'envie, la cupidité... Et découvrir ce pauvre Bertram privé de son instrument, impuissant et incapable de remplir son office nous touche d'emblée.

On a envie de le soutenir dans cette quête, de l'accompagner dans cette poursuite, de voir comment ce saltimbanque, apparemment malin et rusé, s'arrangera pour récupérer le luth lorsqu'il l'aura localisé... Bref, on a devant nous un antihéros victime d'une injustice, dont on se demande s'il ne va pas se révéler être, au fil des péripéties, un héros plein de ressources et de talents cachés...

A ses côtés, cette femme sans nom, elle aussi dépouillée, mais de son identité, cette fois. Son récit est poignant, le baladin qui s'en emparerait tirerait des larmes dans toutes les Terres Hautes à chaque fois qu'il la raconterait, c'est certain. Mais, reconnaissons-le, comme Bertram, on se pose des questions : cette histoire sonne un peu trop... vrai. Aurait-il affaire à une menteuse ?

Et puis, autour d'eux, d'autres personnages vont apparaître. Il y a Chicots, qui vit à Scrid de tous les tours possibles et imaginables, pendables, certes, mais lucratifs. Toujours prêts à tirer profit des situations, il a des rêves de grandeur qu'il peine à accomplir, même s'il a toujours un tour dans son sac et sait parfaitement tirer son épingle des jeux qu'il organise. Et même, souvent, deux ou trois épingles.

Il y a le seigneur de Scrid, qui nourrit donc une profonde aversion pour la musique, au point de considérer la Guilde et ses représentants comme personnae non gratae sur les terres de son fief. Pour lui, la Guilde est une imposture, les musiciens sont des pique-assiettes et des menteurs, il n'a pas de mot assez durs pour parler d'eux et s'échauffe dès qu'il en rencontre un...

Paradoxalement, sa fille, Gia, nourrit pour la musique, une passion qu'on qualifiera de dévorante. Elle a même une ambition secrète qu'elle entend réaliser par tous les moyens. Et comme le seigneur tient à elle comme à la prunelle de ses yeux, il lui passe tout. Et, si un musicien s'aventure chez lui, ces deux-là lui réservent un accueil très spécial...

Enfin, il y a Russ. Il est capitaine de la garde chargée de surveiller et protéger la tour qui abrite la guilde. Il en porte donc l'uniforme sans pour autant jouer de la musique lui-même. Or, c'est son souhait le plus cher, sa vocation, il en est certain... Et cette situation le frustre au point de le rendre un peu aigri, vis-à-vis des musiciens, et peut-être plus encore de Bertram...

Je ne vais pas plus loin, vous connaissez les principaux acteurs de ce roman qui pourrait tout à fait être une pièce de théâtre à l'italienne, une comédie grinçante à la Goldoni, par exemple, et qui reprend certains des codes de la Commedia dell'Arte. A commencer par ce costume multicolore que portent les musiciens et qui font d'eux de parfaits Arlequins.

Difficile d'argumenter plus loin sur cette question, car il ne faudrait pas accidentellement dévoiler certains éléments centraux de l'intrigue. Mais, je me suis bien amusé aux retournements de situation qui se produisent au fil du récit. L'histoire démarre plutôt sur un rythme modéré, puis tout s'emballe et c'est sur un air de saltarelle que se déroule la deuxième partie du livre.

Curieusement, on a envie, au début, de parler de cet univers sans culture écrite, sans papier ni aucun autre support, de ses originalités, de cette Guilde toute puissante... Mais, en fait, c'est un livre qui repose avant tout sur ses personnages, véritables moteurs de l'intrigue, et sur un objet, le fameux luth de Bertram, qui semble brûler les doigts de qui veut s'en emparer.

Camille Lebulanger est lui-même musicien, même si je ne crois pas que sa spécialité soit sa spécialité... Quoi que, les spécificités du luth de Bertram le rapprochant sérieusement d'une bonne vieille guitare. Mais il a certainement expérimenté le lien très fort qui unit le musicien et son instrument, aspect qu'il développe dans le roman de façon spectaculaire.

Un lien tout sauf anodin, car après tout, Bertram pourrait trouver un autre luth et reprendre sa route. Mais non, c'est ce luth-là, et aucun autre. On retrouve souvent ce lien très puissant chez les violonistes, qui mettent souvent un moment avant de trouver l'instrument avec lequel ils s'exprimeront le mieux.

Je l'ai dit en préambule, c'est aussi un roman qui met en avant le rôle social de la musique, pas juste sa dimension artistique, même si elle n'est pas écartée, loin de là (on le voit avec Russ, sans talent, pas de musique). Camille Leboulanger renoue avec la tradition des ménestrels, dont l'art était tout autant de distraire que d'informer. Et parfois, de provoquer, aussi...

Et puis, "Bertram le baladin", c'est un roman sur l'artiste, sa position dans la société, mais aussi sur le fait que derrière cette façade, il y a un homme. L'artiste et l'homme sont-ils alors sur la même longueur d'ondes, parfaitement en phase ? Ou bien, l'artiste est-il un rôle que joue l'homme, qui se cacherait derrière comme on porte un masque ?

Cette dimension est particulièrement intéressante dans le cas présent, puisque les baladins comme Bertram ne sont pas juste des artistes, mais aussi des hérauts, des médias, des courroies de transmission... Or, si leur qualité musicale fait leur réputation, celle-ci repose forcément sur la fiablité des informations qu'ils transmettent.

Pour dire les choses plus clairement, un bon musicien doit être fiable, ne pas trop enjoliver les faits, et encore moins... mentir. Ou s'arranger avec la vérité, avec les faits qu'il est chargé de retranscrire, ce qui revient au même. Là encore, difficile d'aller plus loin dans les explications, il vous faudra lire le roman de Camille Leboulanger.

C'est en tout cas un roman sur le mensonge, qui prend différentes formes tout au long de l'histoire, y compris lorsqu'on s'y attend le moins. Et c'est aussi cette dimension qui rappelle la Commedia dell'Arte, où chaque personnage a aussi ses secrets, dont le spectateur est parfois complice, où chacun a des intérêts qui convergent rarement, où chacun peut à tout moment tromper l'autre...

On retrouve le même côté satirique et plutôt amoral dans "Bertram le baladin", ce qui n'exclut pas aussi les sentiments et la complicité (au bon sens du terme). One-shot ou début d'une série ? La fin relativement ouverte laisse la possibilité entière, je pense, et je serais heureux de retrouver le baladin dans de nouvelles aventures, car je suis sorti un peu frustré de ce voyage dans les Terres Hautes.

Frustré, parce que c'est passé vite. "Bertram le baladin" est un très agréable divertissement, on regrette même que le livre ne soit pas accompagné d'une bande-son, un roman frais et léger, avec des personnages qui pourraient être approfondis, mais qui remplissent leur rôle à merveille, dans ce cadre de comédie.

mercredi 27 décembre 2017

"Lorsque la vraie passion parle, les masques du mensonge s'effritent".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE DEUXIEME TOME D'UNE TRILOGIE.

Au début de cette année, les éditions Mnémos nous présentaient un premier roman fort intéressant, début d'un cycle de fantasy assez original : "Sénéchal", de Grégory Da Rosa. Et comme il faut battre le fer tant qu'il est chaud, le deuxième tome est arrivé à l'automne (en attendant le troisième en 2018, sans doute). Et c'est de ce deuxième volet, sobrement intitulé "Sénéchal II" (même pas un "retour de la vengeance", rien !) que nous allons parler aujourd'hui. Nous retrouvons Lysimaque assiégée, le sénéchal Philippe Gardeval, sans doute l'homme le plus puissant du royaume après le monarque, dans une situation bien précaire et une atmosphère de complot, de trahison et de mort, alors que l'assaut n'a même pas encore été donné... Les rapports de force dans la ville coupée du reste du monde ont évolué et il semble bien désormais qu'une personne focalise les soupçons : Gardeval lui-même...



Trois jours que Lysimaque, capitale florissante du royaume de Méronne, ville libre, phare politique et culturel de la région, est assiégée par les forces de Castlewing, le royaume voisin qui voudrait le mettre au pas et faire évoluer sa politique dans un sens plus moral, en phase avec la religion dominante. Trois jours que ses habitants, pris au piège des fortifications, attendent un assaut inévitable.

Trois jours aussi que les personnages les plus puissants de la ville cherchent à comprendre comment ils ont pu se retrouver dans cette situation sans rien voir venir. Edouard VI, le roi et l'ami d'enfance de Philippe Gardeval, veut démasquer le ou les traîtres qui ont conduit à ce fiasco, mais qui a ou ont tué, aussi, sous son nez.

Philippe Gardeval, le sénéchal, semble sur la sellette, aussi se démène-t-il pour démanteler la conspiration à l'oeuvre. Mais, déjà, son influence diminue, au profit de l'ambitieux baron de Ligias qui, depuis le début du siège, semble avoir gagné l'oreille du monarque. Entre le roturier qui gouverne depuis longtemps et l'aristocrate qui entend prendre sa place, l'animosité est grande.

Et puis, en ce troisième jour, tout bascule : alors que Gardeval se trouve avec son fils, le tocsin résonne. Un son qui ne peut signifier qu'une chose : le roi est mort. Ou, plus exactement, qu'il est en fâcheuse posture. La mort serait confirmée si une seconde cloche sonnait le glas. Mais, il est très rare que l'une aille sans l'autre...

Alors, le choc est énorme. Le sénéchal Philippe Gardeval ne perd pas seulement son roi, mais aussi son meilleur ami. C'est sa jeunesse, lui le dirigeant vieillissant dont la position est sérieusement remise en question depuis le début du siège, qui s'en va... Mais, plus globalement, c'est une catastrophe pour Lysimaque, pour Méronne, qui perdent leur chef au pire des moments.

De quoi risquer de déclencher un mouvement de panique de grande ampleur dans la capitale, jusque-là relativement calme étant donné les circonstances. Un pouvoir décapité alors que l'ennemi est aux portes de la ville, ce n'est pas très encourageant. Gardeval veut d'abord comprendre ce qui a pu se produire et faire ensuite le point sur les possibilités de succession.

La princesse Sybille est encore bien jeune et bien peu inexpérimentée pour prendre la tête des troupes en pleine crise. Mais, Gardeval peut-il lui apporter son aide, sa solide expérience du pouvoir pour orchestrer la défense ? Ou bien est-ce la fin de son mandat, sans doute au profit de Ligias, qui ne manquera pas l'occasion qui se présente à lui d'obtenir ce qu'il désire ?

L'assaut semble imminent, surtout si les traîtres à l'oeuvre en ville parviennent à prévenir l'extérieur du drame qui se joue au coeur de Lysimaque. Il est urgent d'établir un pouvoir stable, et c'est ce que Gardeval espère faire. Mais, cet homme si posé, si prévoyant, un stratège politique qui envisage habituellement toutes les possibilités, n'est pas au bout de ses surprises...

J'avais hâte de revenir à Lysimaque, après avoir été laissé en plan à la fin du premier tome. Etourdi, haletant, pantois, j'étais resté là, démuni face à ce cliffhanger qui promettait beaucoup. J'avais hâte de retrouver Gardeval, personnage qui suscitait chez moi des sentiments ambivalents, je crois l'avoir expliqué dans le billet consacré au premier tome.

Sûr de lui, inflexible, mû par un complexe d'infériorité lié à ses origines modestes, ambitieux mais réaliste quant à sa marge de progression, sa position de narrateur posait question : se pourrait-il qu'il joue un double rôle, qu'il ait, comme le soupçonnent certains, plus qu'une responsabilité dans la situation actuelle de Lysimaque ?

Or, on le retrouve désarçonné par les événements imprévus qui ouvrent ce deuxième tome. Bien sûr, il peut toujours jouer la comédie, quel politique n'est pas aussi un acteur ? Mais, on le sent sincère dans sa surprise et dans la douleur qu'il ressent en entendant ces cloches et en comprenant le message qu'elles véhiculent.

Et ce changement de tonalité va marquer tout ce deuxième tome : la morgue du sénéchal a disparu, le voilà dans une position de faiblesse comme il n'avait sans doute jamais connue jusque-là. Plus que son cas personnel, lui l'éternel serviteur, c'est l'impression qu'il ne maîtrise plus rien, qu'il ne comprend pas ce qui se passe, qu'il ne parvient plus à anticiper les événements.

Il est à la traîne, fragilisé jusque dans son corps, blessé au visage, le nez brisé, et contraint d'utiliser une canne pour se déplacer, à cause d'une douleur à un genou... L'image impeccable et l'autorité naturelle du sénéchal, incontestable à Lysimaque jusqu'à ces derniers jours, en prend un sévère coup et c'est un personnage bien différent que l'on suit.

Un personnage qui n'est plus seulement un suspect, ça, encore, il pourrait s'en débrouiller. Non, c'est bien pire, c'est un personnage qui a été mis à l'écart. Sa pire crainte... Oh, il ne va pas se résigner pour autant, malgré tout il peut encore tirer quelques ficelles, manigancer dans l'ombre et avancer ses pièces sur l'échiquier, mais il n'a plus vraiment son destin en main. Ni celui de Lysimaque...

Et, forcément, on attend sa réaction. Il ne va pas se laisser dépouiller sans réagir. Il a d'autres cartes en main qu'il peut jouer et, même s'il doit, à l'issue de ce siège, passer la main, de gré ou de force, il pourra toujours essayer de conserver une influence dans les plus hautes sphères du royaume. A lui de manoeuvrer habilement, sa spécialité...

Mais la suspicion demeure, le sentiment que des traîtres sont à l'oeuvre dans la ville persiste. et Philippe Gardeval n'est pas seulement un fusible qu'un plus ambitieux, qu'un mieux placé que lui veut remplacer. Non, il est aussi dans le collimateur, possible conjuré ayant mis au point ce plan visant à ébranler Lysimaque et tout Méronne avec.

Lui-même nourrit pas mal de soupçons qu'il nous fait partager, mais peut-on lui faire confiance ? D'ailleurs, qui lui fait encore confiance dans cette ville ? Et à la cour, c'est sans doute pire encore. Le voilà isolé, suspecté par les uns, suspectant lui-même les autres, l'ambiance n'est pas franchement à la sérénité et au calme. Et c'est d'abord cela qu'il lui faut restaurer.

Dans ce deuxième tome, où le roi est donc annoncé mort, où son bras droit est soumis à une grande défiance, où l'ennemi se prépare à attaquer, ce sont deux personnages féminins qui vont émerger. la comtesse Esther de Haplen, en premier lieu. "De tous les hommes du comte de Haplen, celui qu'il faut craindre le plus, c'est sa femme", dit la vox populi.

Allez savoir pourquoi, je n'ai pu me défaire de l'image de Diana Rigg incarnant lady Olenna Tyrell dans la série "Game of thrones". Le personnage de Grégory Da Rosa, est toutefois moins... euh, plus mesurée dans son langage. Mais, on retrouve chez elle une même sagacité et un même regard acéré sur les choses politiques, chacune dans leur contexte.

Dame Esther n'agit pas au grand jour, mais elle va, au cours de ce deuxième tome, intervenir à plusieurs reprises auprès de Gardeval. Elle va lui livrer des éléments importants, redonner confiance au sénéchal, l'appuyer et le soutenir, alors qu'il semble abandonné de tous ou presque. Ensemble, ils vont travailler pour essayer de reprendre la main et son rôle occulte est très important.

L'autre personnage féminin qui s'affirme, c'est Sybille. La fille du roi, ravissante mais encore bien jeune, va prendre les choses en main lors de ces journées. Elle n'est plus la discrète princesse en plein apprentissage qu'on a brièvement croisée lors des premiers jours du siège. D'un seul coup, la voilà devenue une femme qui entend exercer le pouvoir que sa naissance lui confère.

Et, manifestement, cet avènement ne s'est pas fait sur un simple coup de tête, ou par la force des événements. Cela semble au contraire mûri de plus longue date, comme si la princesse attendait depuis un moment l'instant propice où elle pourrait justement montrer à tous qu'elle n'était pas qu'une donzelle, mais une figure politique (et pas seulement politique) à part entière...

Alors, bien sûr, le lecteur parano et suspicieux que je suis devenu depuis le début de ce cycle a réagi et s'interroge sur le rôle exact de ces deux femmes, de la même façon qu'il s'est interrogé sur le rôle des hommes qui tenaient la corde jusque-là : Gardeval, Edouard et Ligias au premier chef. Oui, naturellement, dans ce contexte incertain, chaque personnage suscite le soupçon...

Mais, homme ou femme, le mystère reste entier : qui ourdit dans l'ombre le complot qui mène Lysimaque à sa perte ? S'il existe bien, s'ils existent bien, on ne le découvrira que dans le dernier volet, et c'est tout à fait normal. Mais la liste des suspects s'allongent et les hypothèses qu'on échafaude pour chercher celui, celle, ceux, celles qui mènent la danse s'allonge.

Ce second tome, comme le premier, est mené sur un rythme très particulier. J'avais fait référence à la série "24 heures" dans le premier billet pour évoquer le côté "action en temps réel" de "Sénéchal". Cet aspect demeure dans ce second volet. On n'est pas dans de la fantasy épique, l'action ne prime pas sur tout le reste, et en particulier sur la dimension politicienne.

Cela ne signifie pas pour autant qu'il ne se passe rien ou qu'on ne fait que se perdre en discussion et en manigances. Au contraire, dans ce deuxième tome, l'action va tenir un rôle très important, car des événements majeurs vont se dérouler. Majeurs, mais pas forcément décisifs. Avec l'action, la violence se déchaîne également, et l'on assiste à un sacré pic de tension.

Sans en dire trop sur ce qui se passe dans ce deuxième tome, ça va barder à Lysimaque, comme on pouvait le redouter dès le départ de cette histoire. Et ensuite ? Ce déferlement de violence va-t-il modifier la situation générale et les rapports de force au coeur et autour de la capitale du royaume de Méronne ? Ah, à vous de lire !

Reste le dénouement de ce deuxième tome, qui ne peut pas se terminer sur une note calme. Non, il faut une situation capable de faire brusquement remonter la tension afin d'annoncer les enjeux du dernier tome. Une situation qui, encore une fois, va modifier les positions des uns et des autres sur l'échiquier.

Pour conserver la métaphore, on pourrait parler de la mise en place d'une nouvelle variante, avec des pièces qui, jusqu'ici, étaient restées en retrait et, désormais, se retrouvent sur le devant de la scène. Mais dans quel but ? On l'ignore encore, bien sûr, mais il y a de quoi être surpris de cette nouvelle répartition des cartes.

Et puis, il faut un cliffhanger qui nous laisse, encore une fois, sur des charbons ardents avant de pouvoir se jeter sur le troisième tome quand il sera disponible. L'annonce de la mort du roi était déjà un modèle du genre, mais alors, le cliffhanger du deuxième tome, là, je dis chapeau ! Une situation qui va remettre le sénéchal au coeur du jeu, mais pas comme on aurait pu le croire...

Le dernier mot concernera l'écriture de ce deuxième tome. Grégory Da Rosa, dès les premières lignes, d'ailleurs, nous offre un spectre très large, du langage le plus soutenu, à la mode médiévale, au parler le plus cru, volontiers vulgaire, même, comme si les origines roturières du sénéchal resurgissaient sous la pression des événements.

Comme s'il perdait, avec son assurance, son maintien. Oh, bien vite, les apparences reprennent le dessus, mais régulièrement, au cours du récit de ces journées mouvementées où il se retrouve sans cesse en fâcheuse posture, il laisse échapper des mots crus, des expressions familières voire grossières, comme si sa faiblesse et ses doutes se répercutaient sur son langage.

Son armure de respectabilité se fendille et sans devenir soudainement une espèce de... drille, tiens, un soudard, il se laisse aller à quelques excès de langage. Mais, en gardant cette narration au premier degré qui lui permet de ne révéler au lecteur que ce qui l'arrange, Gardeval conserve un certain pouvoir : celui de nous manipuler comme il le veut...

Me voilà revenu à la case départ : j'ai encore une fois hâte de retourner à Lysimaque, avec la conscience que, cette fois, ce sera pour le dénouement, que les masques du mensonge ne s'effriteront pas seulement, mais tomberont pour de bon. Et des menteurs, il y en a beaucoup, dans cette ville, qui attisent bien des passions...

Alors, qui tire les ficelles ?

mardi 26 décembre 2017

"Le plus grave des outrages est l'hybris, l'orgueil démesuré qui fait croire à l'homme qu'il égale les dieux".

Il y a presque 6 ans, à l'occasion du festival Zone Franche, je découvrais le travail de Franck Ferric. Comme nouvelliste, puisqu'il participait à l'anthologie du salon, et comme romancier, avec "les Tangences divines", un roman très drôle publié aux défuntes éditions du Riez. L'histoire d'un humain aux prises avec des dieux capricieux et bagarreurs... Depuis, Franck Ferric a changé de maison d'édition : c'est chez Denoël, prestigieuse maison, qu'est paru notre roman du jour, disponible désormais en poche chez Folio. Avec "Trois oboles pour Charon", il nous propose l'histoire d'un humain aux prises avec des dieux capricieux et bagarreurs. Je plaisante, car la tonalité de ce livre est radicalement différente, terriblement sombre, tragédie à l'antique, mais à la sauce fantasy. Franck Ferric revisite un célèbre mythe et place son personnage dans une situation terrible, avec un bien mince espoir de s'en tirer. Qui sera le plus fort : la rancune des dieux ou la ténacité d'un homme aspirant à la liberté ?



C'est un homme, un homme à la carrure impressionnante, à la musculature inquiétante. Avec sa barbe en broussaille et sa coiffure folle, il doit paraître bien flippant à qui se retrouve face à lui. Et ce n'est pas tout, il y a cet oeil. Un oeil mort. Il n'est pas remplacé par un oeil de verre ou caché derrière un bandeau, non, à sa place, incrusté dans son orbite, ce qui semble être une pièce. Une pièce d'or.

Le voilà qui émerge, soudainement. Qui est-il ? Impossible de s'en souvenir ? Où et quand est-il ? Il l'ignore. Le lecteur, lui, le sait : quelque part dans les forêts de Germanie, en 9 après Jésus-Christ, alors que les légions du général romain Varus s'apprêtent à se faire décimer par les troupes barbares dirigées par Arminius.

Notre homme, l'Ours d'Homme, comme le surnomme le narrateur, n'a aucun moyen de connaître ces événements, mais la situation est telle qu'il ne peut pas faire autrement. Il va devoir se battre, lui aussi. Oh, sans véritable illusion, car des situations telles que celle-là, il en a déjà connu, tant qu'il ne pourrait pas les citer toutes.

En revanche, ce qu'il sait, c'est comment tout cela va se terminer : il aura beau se démener, trucider moult adversaires, sans savoir à quel camp ils appartiennent, ou bien choisir de fuir le plus loin possible de la mêler, son sort est scellé, il finira inexorablement par mourir. Finement, vous me ferez remarquer que c'est notre lot à tous.

Certes, mais l'histoire de l'Ours d'Homme est un peu plus complexe que la vie du commun des mortels. Il meurt, et revient à la vie, toujours dans un endroit où les êtres humains se déchirent, se battent, se font la guerre, s'entre-tuent sans aucun état d'âme... Il renaît au coeur de la violence déchaîné par l'espèce à laquelle il appartient et meurt, encore et encore...

Entre sa mort et sa renaissance, une étape, et pas n'importe laquelle : l'Ours d'Homme descend aux enfers. Les enfers mythologiques, pas la Géhenne biblique, non, le royaume des morts tel qu'il est défini par la tradition antique grecque. Un lieu où l'on n'entre pas comme ça, juste en se présentant à l'entrée après avoir trépassé.

Non, il faut d'abord traverser le Styx, fleuve qui sépare le monde des vivants du royaume des morts. Impossible de passer à pied sec ou à la nage, il faut recourir aux services d'un passeur : Charon. Celui-ci fait monter les morts sur sa barque et les achemine sur l'autre rive. A condition que les morts payent leur écot, avec de l'or.

Or, l'Ours d'Homme ne peut payer cette obole : la seule pièce d'or qu'il a sur lui, c'est le cas de le dire, est celle qui obstrue son oeil. Mais, elle est si bien enchâssée, comme une pierre précieuse dans le chaton d'une bague, que personne, pas même Charon, ne peut la desceller. Impossible, dans ces conditions, de traverser le Styx.

Charon le renvoie alors chez les vivants, où il est à nouveau tuer et la navette entre la surface et les enfers reprend, toujours avec le même verdict. Quand la plupart des humains décédés, du moins ceux qui ont été enterrés selon les rites et qui ont versé leur obole au passeur, arrivent de l'autre côté du Styx sans encombre, le géant à l'oeil d'or doit rebrousser chemin, pour son plus grand malheur.

Mais pourquoi subit-il ce destin terrible, ce mouvement perpétuel morbide qui le voit sans arrêt renaître pour mourir aussitôt ? Eh bien, parce qu'il est puni. Cet homme a offensé les dieux qui l'ont condamné à cette peine sans possibilité d'appel ni de rémission. Une condamnation à mort à perpétuité, peut-il y avoir pire condamnation ?

Et pourtant, il ne perd jamais l'espoir de briser ce jugement, de redevenir l'homme qu'il a été, un homme comme les autres qui un jour, mourra, un point c'est tout. A chaque renaissance, alors qu'il sait que ça va encore barder autour de lui, il rejette le désespoir et lui préfère la patience. Car il se dit que même des dieux, et rancuniers, qui plus est, ne survivront pas aussi longtemps que lui...

Franck Ferric revisite dans "Trois oboles pour Charon" un très célèbre mythe que nous connaissons tous. Ou plutôt, que nous croyons connaître mais que nous serions sans doute nombreux à ne pas savoir raconter avec exactitude. En cela, on profitera aussi de cette lecture pour une petite remise à niveau indispensable pour briller en société un de ces quatre.

De quel mythe s'agit-il ? Ah... Je ne vais pas vous le dire, car on le découvre dans le courant du roman. Les plus perspicaces auront peut-être une idée rapide sur la question, les autres devront suivre cet homme sans nom ni mémoire dans ses allers-retours vers les enfers, en passant par différentes époques de notre histoire.

C'est un peu "une mort sans fin", mais sans marmotte, un "Replay" à la sauce mythologique qui déborde de son époque antique pour s'étendre à l'histoire humaine dans son ensemble (j'entends par-là que cela implique aussi son futur). Et c'est surtout l'histoire de ce prisonnier dont la geôle est aussi infinie que la durée de sa peine, puisqu'il s'agit de l'humanité toute entière.

On suit cet homme, qui gagne au passage différents surnoms, mais ne manque jamais d'impressionner les personnes qu'il croise par sa stature et sa force, à travers ses voyages dans le temps, se réveillant en des temps belliqueux, à des époques, sur des terrains chaque fois différents, où il essaye de trouver comment rompre sa malédiction.

On retrouve là le talent de nouvelliste de Franck Ferric, puisque chaque étape du parcours du personnage est une histoire à part entière. Il faut dire que la lecture serait pour le moins monotone si chaque retour chez les vivants ressemblait au précédent, le roman tournerait court. A lui de se faire au progrès techniques (l'homme a toujours su peaufiner ses méthodes pour tuer son prochain), aux changements de mentalités, aux terrains qu'il ne maîtrise pas forcément...

De même, à chacune de ses morts, un interlude se déroulant aux enfers installent un élément clé de toute l'histoire : la relation entre l'homme et celui qui a été désigné comme son geôlier, son bourreau, je veux parler de Charon. Bien malgré eux, leurs destins sont inextricablement liés. Mais jusqu'à quel point ?

D'autres ont traité ce mythe de différentes façons, philosophique, psychanalytique... Franck Ferric adopte la voie romanesque et prend le parti de l'imaginaire pour le traiter. Empruntant aux différents genres de l'imaginaire, fantasy pour la partie mythologique, fantastique et même science-fiction pour la dernière partie, la partie futuriste, il n'en perd pas pour autant de vue de réfléchir au sort de son personnage central.

Car cet homme évolue au fil de ses réincarnations dans ce corps de deuxième ligne de rugby ou de boxeur poids lourd. Il évolue du statut de condamné sans espoir, contraint d'enchaîner les existences éphémères et les voyages sans agrément sur les bords du Styx. Il évolue aussi dans sa relation à Charon, qu'il appréhende différent au fil du temps. En fait, il apprend.

Et, au fur et à mesure de cette évolution, paradoxalement, il redevient celui qu'il a été, celui qui a osé se rebeller et défier les dieux avec panache, courage, mais aussi arrogance et inconscience. Oui, cet homme sans nom possède un orgueil démesuré, à la hauteur de la peine qui lui a été infligée. Et, peu à peu, cet orgueil, enseveli sous la résignation et la lourdeur de la punition, se réveille.

Un changement qui va aussi se matérialiser dans la narration même du roman. L'homme, lorsqu'on fait sa connaissance, dans les forêts de Teutobourg, est à peine un humain, presque une bête. En tout cas, un être dénué de libre arbitre, perdu, abattu, sans âme ni espoir. Mais, l'étincelle va doucement renaître et il va finir par reprendre son destin en main, ainsi que la narration quand apparaît le "je".

Il réussit alors ce tour de force de retourner la peine contre ceux qui l'ont prononcée, en un bras de fer lancé pour l'éternité. Jamais il ne renoncera, jamais il ne craquera, il endurera les vies et les morts sans barguigner. Aussi absurde cette existence soit-elle, elle vaut d'être vécue (tiens, ça me rappelle quelque chose...) parce qu'il tient en échec ses juges divins et entend leur survivre.

Alors, les dieux, justement, où sont-ils ? Nous ne sommes pas dans "les Tangences divines", que j'évoquais au début de ce billet. Ils n'interviennent pas dans cette histoire. Parce qu'ils sont au-dessus de cela, d'abord. Puis, parce que, peu à peu, ils s'effacent, disparaissent. Immortels, ces dieux ? Tiens donc, quelle idée !

Et, paradoxalement, c'est ce qui l'a amené à cette situation qui pourrait l'aider à en sortir : ce monstrueux orgueil qui l'a poussé à défier les dieux (et de quelle manière !). Une fois, déjà, cet orgueil l'a hissé à un niveau quasiment divin, en tout cas au-dessus de sa qualité d'homme, puisqu'il avait aboli ce qui le différenciait des dieux.

Alors, pourquoi ne pas recommencer la même manoeuvre, dans un contexte certes différent, mais peut-être plus favorable ? L'orgueil l'aide à tenir, à repousser sans cesse l'humiliation d'être rabaissé à sa condition mortelle, dans le plus strict sens du terme. Et l'orgueil qui lui permet de supporter cette succession de vies et de morts est aussi ce qui le rend... immortel...

Oui, cette histoire, c'est un combat, un combat à distance entre deux forces qui cherche à prendre l'ascendant sur l'autre parti, à le briser, une fois pour toute. Or, si l'on comprend bien ce qu'obtiendraient les dieux si l'homme cédait et renonçait, s'il acceptait sa condition humaine et son infériorité, ce qui peut advenir de lui s'il prenait le dessus est moins évident.

Peut-il mettre un terme à la peine qu'il purge depuis si longtemps ? Peut-il atteindre la condition divine qui le lui permettrait effectivement ? Sinon, qui pourrait en décider ? Car s'il en arrive là un jour, c'est qu'il aura vaincu les dieux, ou qu'ils auront déchu... Et alors, quelles solutions lui restera-t-il ?

Et si le grand bénéficiaire de tout cela était... Charon ?

C'est une histoire finalement assez troublante, car le sort de l'homme et celui des dieux paraissent indissociables, pour le meilleur et pour le pire, mais jamais ensemble. Plus le temps avance, plus cette peine paraît absurde, pas seulement injuste ou disproportionnée, mais simplement sans objet. Et l'existence de l'homme avec.

Le mythe originel que s'approprie Franck Ferric a donné lieu à bien des interprétations, on lui a prêté bien des significations, mais le romancier en fait une réflexion sur la relation de l'homme aux dieux, depuis l'aspiration à les égaler jusqu'au rejet radical, de leur présence dominante et indispensable à leur absence et même, qui sait, leur extinction...

Le dernier mot de ce billet sera pour Franck Ferric et son écriture, riche, foisonnante, qui donne chair au texte. On traverse les époques et les situations avec lui, et l'écriture s'ajuste, s'adapte. Change, comme ses personnages, mettant en avant Charon d'abord, puis l'homme quand il reprend du poil de la bête, et puis... Je n'en dis pas plus.

Ce n'est pas une lecture facile, c'est un texte assez exigeant, mais tout à fait intéressant et le personnage central suscitera certainement des émotions contrastées. Pourtant, il a tout du héros tel qu'on l'entendait dans cette mythologie antique dont il est issue. Les qualités aussi bien que les défauts. Et, malgré son allure brute, son courage et sa détermination le rendent attachant.

Mais méfiance, tout de même, il apitoie parce qu'il est dans la position du faible, de l'opprimé, de la victime de l'injustice et de l'arbitraire. Pourtant, il ne faudrait pas avoir, comme lui, la mémoire sélective, et oublier ce qui l'a mené là. Il sait se montrer impitoyable pour obtenir ce qu'il veut et rien ne dit que, si sa sanction était levée, il ne redeviendrait pas lui-même un despote.

"Je suis la nuit et le jour. Je sus l'humanité telle qu'elle aurait pu être. Je suis l'homme et la femme avant la chute (...) Je ne suis pas neutre, je suis tout".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE TROISIEME TOME D'UN TRIPTYQUE.

- Le billet sur "Testament, tome 1 : l'Héritière" (en poche dans la collection Hélios).
- Le billet sur "Testament, tome 2 : Alouettes" (en poche dans la collection Hélios).

A ceux qui expliquent benoîtement (et certainement sincèrement) qu'ils ne lisent que des littératures de l'imaginaire parce que ça leur permet de s'évader et de ne plus penser au monde qui les entoure, il est toujours bon de rappeler que ces dites littératures sont souvent très engagées et qu'elles ne font, au contraire, que parler du monde, de la société, de ses dysfonctionnements, de ses tendances autodestructrices, etc. En voilà un exemple tout trouvé, avec le troisième volet du triptyque "Testament", de Jeanne-A. Debats, qu'elle a intitulé "Humain.e.s, trop humain.e.s" (disponible aux éditions ActuSF). Dès le titre, on est fixé : la romancière est remontée et la conclusion de l'histoire d'Agathe, sorcière malgré elle et sociétaire de l'Alter-Monde sans le vouloir, sera très revendicative... Sans doute le plus sombre des trois tomes, même si l'humour vache (assorti de quelques sympathiques contrepèteries) est bien là, dans les mots comme dans les situations. Et quand je dis sombre, je devrais plutôt dire désenchanté, dans tous les sens du terme...


Deux années ont passé depuis le chaos raconté dans "Alouettes", dont les conséquences continuent à se faire sentir, malgré tout. Après avoir scellé les unions les plus mal assorties qui soient, l'étude notariale de Géraud, pour laquelle travaille sa nièce Agnès, continue de les défaire et de gérer une vague de divorces...

Mais, pour le reste, le calme semble à peu près revenu. Agnès a gagné en assurance, même si elle reste une jeune femme effacée, surtout comparée aux personnes qui l'entourent au quotidien. Mais, elle s'affirme un peu plus, redoute moins les esprits qui la contraignaient à se calfeutrer chez elle et, surtout, elle a réussi à se défaire de l'influence du si attirant mais si dangereux Herfauges.

Enfin, presque... Oh, le sinistre vampire au sex-appeal infernal dispersant des phéromones saveur guimauve à tous les vents, surtout ceux soufflant vers Agnès, a mis les bouts. Physiquement, il n'est plus là, mais il a trouvé le moyen de s'incruster dans l'esprit de la jeune femme, jouant les Jiminy Cricket à longues dents, esprit satirique, insolence triomphante et arrogance à la limite du supportable.

De même, Agnès parvient bien mieux à maîtriser l'effet que lui fait Navarre, le vampire à tout faire de l'étude, aussi cynique et blasé que son homologue honni, mais bien plus positif dans sa vision des choses. Pour un peu, on verrait bien Herfauges et Navarre en diablotin et angelot, posés sur les épaules d'Agnès, lui soufflant à l'oreille de quoi la déboussoler. Mais pour un peu seulement.

Je digresse, mais le calme semble donc à peu près revenu... Jusqu'à ce que Agnès reçoive une convocation des plus officielles. Une immense surprise, car l'instance dont émane cette invitation qui ne se refuse pas a toujours soigneusement ignoré la jeune femme, considérant qu'elle n'était pas et ne serait jamais une sorcière.

Jusqu'à ce soir-là où Agnès Cleyre, fille d'une sorcière et d'un humain, femme mal dans sa peau depuis toujours, timide et complexée, harcelée par les esprits des morts qu'elle croise sur son chemin et dotée d'un coeur d'artichaut d'un fort beau gabarit, se retrouve devant la Grande Mère, qui lui signifie officiellement qu'elle fait désormais partie d'un convent.

Pour les non-initiés, c'est la reconnaissance que Agnès n'attendait plus, n'avait même jamais envisagée : elle est désormais une sorcière, une vraie sorcière, un membre de l'Alter-Monde à par entière et non plus une pièce rapportée un peu gênante qu'on tolère, mais qu'on ignore, surtout. Agnès se demande bien ce qui a pu changer chez elle pour en arriver là, mais sans approfondir la question...

Et voilà donc Agnès flanquée de deux acolytes, Lise Wu et Adjara Sacko, sorcières elles aussi, aux pouvoirs bien particuliers. Un trio des plus étranges, entre Agnès, européenne au physique passe-partout, Lise, minuscule asiatique, et Adjara, une colosse à la peau noire, tonitruante et impressionnante.

Une situation nouvelle que Agnès ne va pas avoir trop le temps d'apprivoiser (comme son familier, d'ailleurs, une toute petite et adorable minette au pelage sombre à qui elle peine à trouver un nom), car le calme relatif qui régnait à l'étude va être briser brutalement. Bon, vous me direz, ils devraient avoir l'habitude, leur routine est rarement brisée avec délicatesse...

C'est vrai, mais là... Cela dépasse tout ce que Géraud et ses employés ont pu connaître jusque-là. Ca commence par un attentat, à l'opéra Bastille, qui envoie ad patres une grande partie du Cénacle Majeur. A croire qu'être vampire et apprécier l'art lyrique ne plaît pas à tout le monde... A moins que ce ne soit la vision architecturale de Carlos Ott qui pose problème...

Bref, le Cénacle Majeur est décapité, ce qui rend la succession particulièrement ardue (Jack Ryan, Tom Kirkman, si vous nous lisez, vous n'êtes que de minables petits joueurs !). Oh, bien sûr, il faut gérer les ego et les ambitions des héritiers potentiels, prêts à tout pour reprendre le flambeau. Mais, surtout, il faut s'occuper d'un objet qui fait l'objet de nombreuses convoitises...

Un coffre... Oui, un coffre, ou plutôt, ce qu'il est censé contenir. De quoi s'agit-il ? Ah... Mystère et boule de gomme, pour le savoir, vous devrez lire le roman ! Mais, manifestement, le contenu du coffre vaut son pesant de cacahuètes, au point que l'étude de Géraud reçoit des visites attendues, et d'autres bien plus surprenantes... Genre pieuvre géante venue d'une galaxie fort, fort lointaine...

L'apparition du coffre semble déclencher une agitation, entre panique et démence, qui n'a rien de rassurant. Géraud et les membres de l'étude, dépositaires de l'objet et de ce qu'il contient, vont devoir une nouvelle fois faire avec ces désordres qu'ils ont, jusque-là, toujours su maîtriser avec brio. Mais là, c'est pire que d'habitude.

Entre leurs mains, le sort du monde. Et de l'Alter-Monde aussi, tant qu'on y est...

Bon, commençons par la partie facile : retrouver Agnès, Navarre, Géraud et les autres, c'est un plaisir. Et, dès le titre, on se dit qu'il va falloir attacher sa ceinture, parce qu'on risque de traverser quelques sévères turbulences en cours de lecture... Et ça ne manque pas. Jeanne-A. Debats oscille entre sérieux agacement et grosse colère, et elle le fait savoir... Mais, on va y revenir.

Content de retrouver une Agnès qui évolue, comme je l'ai déjà dit plus haut. Elle grandit, gagne en confiance en elle, avance... On évoque souvent l'évolution des personnages, au cours d'un roman ou d'une série de romans, et ici, c'est flagrant. Même si on sent que c'est encore assez fragile et qu'une rechute est possible, les progrès effectués par Agnès sont impressionnants.

Avec son accession au statut officiel de sorcière, elle franchit peut-être un échelon supplémentaire vers l'affirmation de soi, l'épanouissement... Enfin, ça, c'est dans le cas d'une vie sans histoire, et celle d'Agnès semble les attirer comme le miel attire les insectes. Des histoires extraordinaires, dangereuses, qui laissent peu de répit...

Pendant qu'Agnès poursuit sa quête personnelle, Navarre fait le bilan. Voilà quelques années, à travers des nouvelles (cf "Métaphysique du vampire", en poche chez Hélios) puis cette série de romans, que le vampire est au centre des écrits de Jeanne-A. Debats. Comme pour Agnès, pour Navarre aussi, "Humain.e.s, trop humain.e.s" va marquer la fin du voyage.

Euh, ne vous méprenez pas, la romancière ne va pas jouer les Conan Doyle et zigouiller ses personnages, je ne voudrais pas que vous en tiriez des conclusions hâtives. Mais, simplement, elle va passer à autre chose. Alors, on accompagne Navarre, si attachant, si humain, encore, pour un non-vivant, une dernière fois.

Et, au fil de chapitres intervenant régulièrement dans le cours de l'histoire, on en apprend un peu plus sur son histoire personnelle, sur ses origines lointaines et sur les conséquences liées à sa transformation. Ces chapitres prennent la forme d'un journal ou d'une confession, un récit en tout cas où l'on découvre une facette pleine de sincérité, débarrassée de son armure de cynisme.

La vengeance a beau être un plat qui se mange froid, patienter des siècles sans parvenir à l'assouvir, sans parvenir à apaiser ses profondes blessures, ce ne doit pas être évident. On comprend mieux la psychologie du personnage, son attitude bravache et blasée, mais aussi un côté tête brûlée. Voilà bien longtemps qu'il n'a plus grand-chose à perdre...

Voilà pour la partie facile de ce billet, qui permet de saluer deux beaux personnages auxquels, je pense, nous sommes nombreux à nous être attachés. Agnès et Navarre, humaine et non-humain, transportant un lourd passif personnel et familial, si différent dans la manière de gérer ces situations et pourtant, finalement, si proches par les maux que cela engendre...

Passons, si vous le voulez bien, aux questions plus délicates... Ces sujets qui sont au coeur de "Humain.e.s, trop humain.e.s", mais aussi de notre actualité des derniers mois, escortée par une cohorte de polémiques, de débats qui n'en sont pas vraiment, puisque personne ne cherche vraiment la discussion, de colères noires et de revendications affirmées haut et fort...

Ca commence par le titre, évidemment, ce qui saute immédiatement aux yeux. L'écriture inclusive, puisque c'est de cela qu'il s'agit, est bien présente dans le cours du roman. Avec ses points et ses tournures un peu bizarres au premier abord pour le lecteur, avec ces mots nouveaux qu'elle forme et qu'on ne doit pas lire comme elles s'écrivent, cela surprend un peu et on s'y fait.

Rassurons les inquiets, calmons les grincheux, non, cette écriture inclusive ne gâche pas la lecture, elle ne la rend pas impossible. En dehors de textes courts, des messages sur les réseaux sociaux, par exemple, c'est ma première expérience sur un long texte. On n'est pas englouti sous les expressions inclusives, elles font partie de l'arsenal littéraire déployé, rien de plus.

Mais, ne nous arrêtons pas à la forme : le choix d'utiliser ce procédé n'est pas juste un truc pour agacer les enquiquineurs de services (et les académiciens), mais bien une manière de servir le propos. Car, oui, "Humain.e.s, trop humain.e.s" aborde une question ontologique (ouille, métaphysique et ontologie dans le même billet, ma prof de philo va se retourner dans sa... ah ben non, elle n'est pas morte).

Qu'est-ce qu'un humain ? Qu'est-ce qu'une humaine ? Faut-il d'ailleurs dissocier les deux ? Ne sommes-nous pas des tous qu'il faut considérer de la même manière, quelles que soient les origines, la couleur de peau, l'éducation, la culture, la religion, l'orientation sexuelle, bref, ce qui fait de nous des individus, mais pas des êtres dissemblables.

Ce titre, c'est bien sûr un clin d'oeil à Nietzsche (avec quelques autres, en particulier dans les dernières pages). Enfin, ça tient plus du bras d'honneur que du clin d'oeil... Car, sauf erreur de ma part, la façon d'envisager les choses, le monde, l'être humain de Jeanne-A. Debats et de Friedrich Nietzsche sont diamétralement opposées. Idéologiquement et philosophiquement parlant.

"Humain.e.s, trop humain.e.s" est un roman porté par un idéal, développé au fil du récit jusqu'à son dénouement, celui d'un monde qui approcherait d'une certaine perfection. Là où la vision nietzschéenne repose sur l'idée d'un être humain qui parvient à devenir l'égal de Dieu, le fameux surhomme (tiens, on ne parle jamais de surfemme, d'ailleurs... Non, pas taper !), la vision debatsienne est celle d'une humanité qui se contente d'être humaine., de tirer la quintessence de cet état.

D'où l'idée de désenchantement évoquée en préambule de ce billet. Un peu paradoxale, d'ailleurs, pour une écrivaine d'imaginaire, pour qui le merveilleux est un outil au quotidien. A moins qu'il ne faille justement comprendre que le merveilleux ne doive rester à sa place, un sujet de fiction qui n'a pas à empiéter dans la réalité...

Une humanité où chaque individu serait le même concentré d'humanité, n'ayant rien à envier à personne d'autre. Je n'arrive pas à savoir si le terme d'égalité rend bien cela, je le pense même inadéquat. Il ne s'agit pas d'être tous pareil, d'être uniformes, non, mais simplement d'être tous composés des mêmes éléments intrinsèques, qui font de nous tous des êtres placés au même niveau, sans hiérarchie, ordre ou nomenclature.

Le sujet n'est pas seulement difficile parce que je peine à le formuler ou qu'il est polémique et peut facilement engendre des pics de tension verbale et plus si affinités un peu partout... Non, pour moi, il est surtout délicat parce que pour bien en parler, il faudrait dévoiler le coeur de l'intrigue. Il faudrait parler du contenu du coffre, pour dire les choses très clairement.

Mais, prenons un biais, et parlons d'Agnès. Car, elle symbolise très bien les choses, elle aussi, sans en avoir forcément conscience. Il y a ainsi ce nouveau statut de sorcière, tellement inattendu, couronné par ce rattachement à un convent qui, lui-même, est une allégorie de l'humanité, car, à elles trois, elles réunissent bien des caractéristiques humaines.

Pourtant, il n'y a pas d'homme, dans cette projection d'humanité. Aïe, le sans faute est brisé, voilà une réflexion bien machiste, ami blogueur ! Non, c'est une constatation, un fait. Et pour cause, cet idéal transcende les caractères biologiques, nous qui sommes tous issus des deux sexes, qui sommes donc le mariage du féminin et du masculin, indissociables.

"Je suis l'homme et la femme. Je ne suis pas neutre, je suis tout", dit le titre de notre billet. Pas de contexte pour expliquer cette phrase, à vous de la recherchez dans le cours du livre. Je l'assène parce qu'elle en dit bien plus que toutes mes pitoyables tentatives d'explications. Oui, homme, femme, tout, et le reste n'est qu'élucubrations.

Agnès, toujours elle, incarne cette image, à travers sa présence au sein du convent, mais aussi du fait de deux éléments qui vont l'accompagner tout au long de l'histoire : son familier, une chatte (dois-je vous faire un dessin ? Un tableau de Courbet ?) et une épée (symbole phallique s'il en est), sobrement baptisée Bidule, mais qui porte en réalité un autre nom bien plus révélateur, bien plus évocateur.

Non, ainsi équipée, Agnès n'est pas neutre. Elle rassemble le masculin et le féminin, elle rassemble race, religion, orientation sexuelle, religion, culture, éducation et même le monde et l'alter-monde. Et cela fait d'elle quelqu'un de complet, au contraire. Un univers à part entière, un tout... Et nous aussi devons aspirer à cela, sans aucune discrimination, soeurs et frères en humanité...

Ouf, il est bien sérieux, ce billet, même si Pep, la chatte propulsée familier, et l'épée Bidule sont des éléments plus légers du roman, des ressorts comiques, même. Et c'est avec cela que j'ai envie de terminer ce billet : comme tout au long du triptyque, on se marre, grâce aux dialogues, aux situations parfois délirantes dans lesquelles les personnages se retrouvent, aux piques disséminées au gré de la narration...

On se marre des (més)aventures des un.e.s et des autres, de l'irruption d'une pieuvre géante venue de l'espace et n'empruntant pas la porte pour entrer dans l'étude, aux facéties de Zalia, la sirène la plus coquette à l'est du Mississippi (j'ai très honte moi-même de cette vanne-là, mais elle me fait rire, désolé).

Jeanne-A. Debats n'a rien perdu de son humour dévastateur, l'un des éléments très forts de cette série depuis ses premières lignes. Il est très présent aussi dans "Humain.e.s, trop humain.e.s", et pourtant, j'en ressort avec la sensation d'une tonalité bien plus sombre que les deux premiers volets. Désenchantée, on y revient...

Le livre se termine même, je trouve, dans une mélancolie que ne masque pas l'ultime pied-de-nez, à Nietzsche, à Dieu et à tant d'autres. Parce que l'heure n'est plus uniquement à la dérision et que "Humain.e.s, trop humain.e.s" est un roman qui porte une colère et des revendications sincères et exprimées sans fard. Et c'est ce qui fait aussi de ce livre un ouvrage qui dépasse son histoire et son contexte.