mardi 19 septembre 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est en ligne de mire, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



Badge Lecteur professionnel

Mon profil sur Babelio.com


Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

"Ne faites confiance à personne d'autre. Je suis un menteur, mais les autres sont pires".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE TROISIEME TOME D'UNE SERIE.


- Billet sur le premier tome : "L'Ombre du pouvoir" (disponible en poche chez Folio).
- Billet sur le deuxième tome : "Le Fou prend le Roi" (disponible en poche chez Folio).


P*tain, deux ans, comme le disait une célèbre marionnette ! Et même près de deux ans et demi ! C'est le temps qui s'est écoulé entre la sortie des tomes 2 et 3 de la série dont nous allons parler aujourd'hui. Et c'est loooooong, deux ans et demi. Alors, forcément, à l'annonce de l'arrivée de ce troisième tome du "Bâtard de Kosigan", l'excellente série de Fabien Cerutti mêlant fantasy historique et uchronie, on s'est jeté dessus comme des morts de faim. Et on va en reprendre pour quelques mois d'attente, soyez prévenus ! "Le Marteau des sorcières", c'est le titre de ce troisième volet, paru aux éditions Mnémos il y a près d'un mois, qui poursuit dans sa double trame narrative et fait monter la tension avant le bouquet final que sera le dernier tome. Et ça barde, au XIVe siècle comme à l'orée du XXe, avec tout un tas de choses qui sont brusquement remises en question. On nous cache tout, on nous dit rien, ou plus exactement, on ne sait pas encore qui croire...



Après s'être mis à dos les deux souverains les plus puissants d'Europe, il devenait urgent pour le Bâtard de Kosigan et sa troupe de loups de se mettre au vert. Direction le Saint Empire germanique, dans lequel l'ambiance devrait être plus respirables. Les commanditaires seront moins regardant envers celui qui, de l'autre côté du Rhin, est un traître que tous voudraient voir pendu.

Kosigan a mis sa troupe de mercenaires au service d'un grand seigneur de Westphalie, le duc de Hohenstaufen. Un choix qui n'a pas été fait au hasard : cet homme puissant pourrait bien être le futur occupant du trône du Saint Empire. Quitte à servir quelqu'un, autant viser au plus haut, et Kosigan commence à avoir l'habitude d'obtenir leur confiance (pourtant pas toujours méritée).

C'est donc à Cologne que la carrière du Bâtard va se poursuivre, en cette année 1341. Et, comme toujours, si le choix est guidé par des considérations liées aux affaires et au pouvoir, et à tout ce qu'il peut en retirer, Kosigan a mis plusieurs fers au chaud. Car sa venue en Westphalie n'est pas un simple moyen de fuir ses ennuis franco-anglais.

Kosigan est bien décidé à retrouver les traces de sa mère, afin d'éclairer son passé familial. Depuis quelque temps, il en a appris de belles sur lui-même, certaines choses qu'il subodorait, d'autres qui l'ont surpris. Alors, il veut en avoir le coeur net et savoir qui était vraiment sa mère afin de comprendre une bonne fois pour toutes qui il est vraiment.

Il s'offre donc les services d'un humal, un homme à tête de lion, Gunthar von Weisshaupt, afin de lui faire un topo complet sur la situation dans la région, et plus particulièrement, tout ce qui touche à la sorcellerie, puisque c'est bien dans cette direction qu'il va devoir chercher pour éclairer sa lanterne. Mais son enquête tombe mal...

En effet, l'Eglise a décidé de lancer son Inquisition sur la piste des sorcelières pour s'en débarrasser purement et simplement. Des opérations de grande envergure qui pourraient contrecarrer les plans de Kosigan. A lui de savoir jouer avec finesse, car, à la cour du duc de Hohenstaufen, il va se retrouver face à quelqu'un qui pourrait ne pas apprécier sa présence dans la région...

Il s'agit du cardinal de Las Cases en personne, responsable du Saint-Office de l'Inquisition. Le bras droit du Pape, en personne, celui qui est en charge des basses oeuvres et dont la mission est claire : éradiquer les vieilles races et les créatures magiques au plus vite pour permettre à la religion catholique d'asseoir son pouvoir sans aucun partage. La mise au vert de Kosigan s'annonce mouvementée...

Ce n'est guère plus calme du côté de ceux qui découvrent le journal de Kosigan, plus de 5 siècles plus tard. Les recherches menées par Kergaël de Kosigan, descendant du Bâtard, et ses amis commencent à donner des résultats absolument incroyables : les indices s'accumulent laissant penser que les écrits du XIVe ne sont ni des faux ni une oeuvre romanesque, mais bien un récit réel.

Un récit qui, évidemment, remettrait en cause toute la vision que nous avons de l'Histoire de France, de l'Europe et du monde, disons les choses clairement : tout ce que nous croyons être des légendes auraient bel et bien existé ! S'ils réussissaient à apporter des preuves incontestables de ce qu'ils pensent avoir découvert, alors, ce serait un cataclysme, une révolution intellectuelle.

Seulement, et Kergaël de Kosigan, déjà victime d'une agression, est bien placé pour le savoir : lorsqu'on s'approche trop près de telles vérités, on risque de déranger ceux qui ont tout fait pour les laisser dans l'ombre... Pour Kosigan, les Deighton, Lavisse ou Delisle, il va falloir redoubler de prudence, tout en recherchant des éléments décisifs...

Nous revoilà donc dans cet univers si particulier du "Bâtard de Kosigan", à cheval sur deux époques, sur deux mondes, presque, et porté par toutes ces incertitudes distillées depuis le départ. Qui ment, qui dit la vérité et que nous cache-t-on ? Entre fantasy et uchronie, on ne sait toujours pas sur quel pied danser et c'est drôlement bien.

Ce troisième tome, si longtemps attendu, voit les choses sérieusement s'accélérer. Mais, chose étonnante, c'est plutôt dans la partie XIXe siècle (qui, ai-je l'impression, gagne du terrain dans la narration) que des événements mystérieux vont se dérouler, ajoutant un peu plus au mystère global de cette série. Mais aussi aux rôles des uns et des autres...

Cette partie qui se déroule entre 1899 et 1900, prend même quasiment des allures de thrillers et le jeu narratif qui utilise le récit épistolaire renforce cette impression de tension : les personnages de cette période ne sont jamais réunis, ou alors par le biais du téléphone. Comme le lecteur, ils sont plus souvent témoins qu'acteurs et se posent autant de questions que nous sur les événements.

Avec cette grande différence par rapport à la partie se déroulant au XIVe siècle : les personnages impliqués dans cette histoire sont, pour la plupart, des universitaires, des chercheurs, pas vraiment des hommes d'action. Ils sont donc déboussolés quand la situation va déraper et leur échapper complètement...

En revanche, pas de changements dans la partie située en 1341 : de l'action, beaucoup d'action, mais pas seulement. Les manigances de Kosigan et des autres personnages font de Cologne une espèce d'échiquier à plusieurs dimensions. Et, comme souvent, le Bâtard et ses loups vont se retrouver pris entre plusieurs feux.

Entre l'enclume et le marteau... des sorcières (ah, ah, ah...). Politique, religion, sorcellerie, un mélange à peu près aussi dangereux qu'une charge nucléaire. Et, comme l'indique cette réponse faite à un autre personnage par Kosigan mise en titre de ce billet, impossible de faire confiance à qui que ce soit dans ce panier de crabes westphalien.

Ayant quitté le Royaume de France où il était devenu personna non grata, Kosigan va découvrir à Cologne une situation tout aussi inconfortable et dangereuse. Mais, cette fois, ce ne sont pas deux souverains qui s'affrontent, mais bien des pouvoirs plus formidables encore. Pas sûr que Kosigan ait beaucoup d'ami dans aucun des camps, ni que la perspective d'en voir un triompher soit rassurante...

Si vous avez aimé les deux premiers tome, si vous avez été emportés par cette histoire très originale et sa narration fascinante et déroutante, alors, vous devriez dévorer ce troisième volet qui reprend les mêmes ingrédients. Mais qui nous apporte encore de nouvelles questions sans encore fournir le moindre petit début de réponse (même si un ou deux indices peuvent apparaître en bas de votre écran).

Présente discrètement dans les deux premiers volets, la religion catholique joue cette fois un rôle primordial, dont on se dit qu'il pourrait d'ailleurs expliquer en partie l'étonnement des personnages impliqués dans la partie XIXe. L'Eglise, ayant triomphé, aurait-elle fait disparaître toutes les traces d'un monde qu'elle rejette pour les reléguer au rayon mythes et légendes ? C'est fort possible.

Fabien Cerutti joue d'ailleurs beaucoup dans "le Marteau des sorcières" sur la limite réalité/fiction, sur ces textes, ces oeuvres d'art qui pourraient nous parler du réel tel qu'on le concevait il y a des siècles et dont on a fait (ou pas ?) un folklore, une mythologie, des éléments de fantasy... Tout ce qui défie notre raison, nos connaissances scientifiques et historiques.

Encore une fois, on trouve un cocktail bien balancé entre action et réflexion, entre jeux de pouvoir et grosse baston (à commencer, presque dès le début, avec une rencontre avec un troll encore plus mal embouché que celui que met en scène Jean-Claude Dunyach), espionnage et magie... Kosigan et ses acolytes marchent sur des oeufs et le lecteur n'est pas au bout de ses surprises.

D'autant que notre cher auteur, non content de nous avoir laissé poireauter pendant 30 loooooongs mois, nous a ménagé une bien vilaine surprise : une fin très cut, avec un cliffhanger de chez cliffhanger. En effet, tomes 3 et 4 s'enchaînent et il va falloir une nouvelle fois patienter, heureusement moins longtemps : le dénouement devrait arriver au printemps prochain !

Autour de Kosigan, les personnages habituels de sa bande, toujours aussi dévoués, même quand ça râle un peu (Dun, la Changelin, qui tient toujours un rôle important dans ce troisième volet, a son petit caractère, malgré son abnégation). Et puis, plein de petits nouveaux qu'il va falloir cerner, dans l'entourage proche du duc, par exemple.

Sur le Cardinal, je ne dis rien, je vous le laisse découvrir. Dans la grande tradition dumassienne, la pourpre cardinalice n'est pas vraiment un synonyme de bonté d'âme et de bienveillance. Comme si Kosigan manquait d'ennemi, en voilà un tout désigné, porté par la certitude que donnent la Foi... et l'ambition forcenée.

Enfin, d'autres éléments vont intervenir, forcément, l'effervescence est grande chez les créatures magiques, devant l'arrivée de cet épouvantail chargé de leur régler leur compte. Mais, comme depuis le début de la série, ces lignes de fractures entre humains et créatures fantastiques n'ont rien à voir avec les lignes séparant le bien du mal et les gentils (bien peu nombreux) des méchants...

Quant à la partie XIXe, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je soupçonne de plus en plus une sacrée entourloupe signée Fabien Cerutti, qui devrait nous sortir un bon petit nombre de lapins de son chapeau lors du tome 4... Et voilà, avec tous ces doutes, toutes ces questions, tous ces événements chamboulant tous nos repères, ça finit par rendre parano...

Ah, un dernier petit mot, ce diable de Fabien Cerutti est dans les détails, on le sait, comme par exemple, les noms des personnages... Comme dans les deux premiers tomes, il joue avec cet élément qu'on néglige de surveiller. Regardez-les, ces noms, certains vous révéleront quelques surprises : certains en ajoutant à la dimension uchronique, d'autres, en jouant avec les mots.

Le plus évident, c'est le titre de ce troisième volet, "le Marteau des sorcières". J'ai pris soin de ne pas le contextualiser, il faut vous laisser découvrir pourquoi on retrouve cette expression dans cette histoire. Mais, bien sûr, on songe au traité rédigé à la fin du XVe siècle (euh, dans la version du monde qui est la nôtre, enfin, je crois), par deux dominicains et instaurant la chasse aux sorcières.

Vous me direz, c'est logique, puisque ce troisième volet repose en grande partie sur un gigantesque projet de chasse aux sorcières dans lequel Kosigan va se retrouver impliqué bien malgré lui (il aurait préféré enquêter plus sereinement, sans doute, pour retrouver trace de sa mère), mais Fabien Cerutti, dans la lignée de ce que nous avons dit, brouille les pistes en plaçant cette expression dans un autre contexte...

Cela permet de vous glisser un mot sur les annexes qu'on trouve à la fin du roman. Il y en a plusieurs, mais une s'intéresse aux personnages, avec leurs noms et quelques indications. Le premier de la liste, c'est notre fameux cardinal... Puis-je vous suggérer de vous intéresser à son nom complet ? Je soupçonne l'auteur de ne pas l'avoir choisi en feuilletant l'annuaire ou en jouant aux fléchettes...

Et maintenant, place au tome 4. Enfin, bientôt...

dimanche 17 septembre 2017

"Le monde est dangereux pour ceux qui se montrent différents".

Mesdames, Messieurs, vous êtes arrivés sur le blog Appuyez sur la touche "lecture", Appuyez sur la touche "lecture", une dizaine de minutes d'arrêt le temps de lire le billet qui vient. Oui, on va parler de chemin de fer et de trains, aujourd'hui, mais pas uniquement. La trame ferroviaire sera bien sûr un élément clé, mais ce roman comprend bien d'autres thématiques intéressantes et importantes. C'est aussi l'occasion de découvrir sous un jour nouveau une romancière qui se lance toute seule pour la première fois après avoir longtemps oeuvré en solo. "Satinka" est le nouveau livre de Sylvie Miller (en grand format aux éditiosn Critic), qui a délaissé (provisoirement, précisons-le), son habituel comparse Philippe Ward et leur série consacrée au détective des dieux, Jean-Philippe Lasser, pour se lancer dans une aventure plus personnelle. Et cela se ressent, car ce roman plein d'humanité et de tolérance possède sa propre tonalité, très différente des tribulations humoristico-égyptiennes. Alors, compostez votre billet et montez en voiture ! Direction Colfax, Californie (et pas seulement) !



Jenny vit à Colfax, petite ville d'un comté du nord de la Californie, et travaille comme serveuse dans un restaurant de son pittoresque centre-ville. C'est une jeune femme tranquille, sans histoire, mais qui a une particularité : depuis son plus jeune âge, elle nourrit une passion, je devrais même dire une fascination pour les trains...

Elle ignore pourquoi elle rêve ainsi de trains, si ce n'est que Colfax et Dutch Flat, ville proche où Jenny a grandi et où vivent encore ses parents, ont un lien très fort avec le chemin de fer. Ces deux villes étaient en effet traversées par la première ligne permettant de traverser les Etats-Unis de l'Atlantique au Pacifique, qui fut construite à la fin des années 1860.

Dutch Flat est même le lieu où se rencontrèrent les deux tronçons, celui venant de l'est et celui venant de l'ouest. La ville où fut planté le mythique "Golden Spike", le clou en or fabriqué spécialement pour river les derniers rails et symboliquement signaler l'achèvement de cette ligne si spéciale. Mais, cela suffit-il pour expliquer les rêves que fait Jenny, un siècle et demi après cette ouverture ?

D'autant que, depuis quelques temps, ces rêves se font de plus en plus réalistes, au point d'en devenir inquiétants. Pire encore, voilà que l'un de ses rêves, aux allures de visions, intervient en pleine journée, alors que Jenny est réveillée et qu'elle marche en pleine rue ! Et pour couronner le tout, ces rêves ou visions, laissent de plus en plus de traces.

Lorsque Jenny se met à rêver, elle entre véritablement en transe. Des pertes de conscience qui semblent gagner en longueur et des saignements de nez accompagnent tout cela. Si elle est restée discrète sur ces histoires tant qu'elles étaient cantonnées à la nuit, désormais, elle ne peut plus les cacher. Pourrait-il s'agir des premiers symptômes d'un grave problèmes de santé ?

Le jour de ses 20 ans, alors qu'elle a accepté du bout des lèvres de venir chez ses parents, Jenny découvre que tous ses proches sont là. La journée est belle, la jeune femme oublie les différends qui l'opposent à sa mère. Et, cerise sur le gâteau d'anniversaire, Mike, son ami d'enfance, lui offre un cadeau qui la touche profondément.

Un boulon ! Euh, c'est quoi ce cadeau, allez-vous dire ? Mais oui, un boulon, un de ceux justement utilisé pour fixer les rails de ce chemin de fer transcontinental, au milieu des années 1860 ! Un présent parfait pour une passionnée de trains vivant dans cette région ! Profondément touchée, elle déballe l'objet... et reçoit une nouvelle vision...

Comme si c'était le boulon lui-même qui l'avait déclenchée... Avec l'aide de Mike, qui joue les chevaliers servants, elle entreprend des recherches pour comprendre d'où peuvent venir ces visions de plus en plus troublantes. Et, de fil en aiguille, elle va se tourner vers le passé de sa famille. Le passé de sa branche maternelle, que sa mère a toujours soigneusement refusé de raconter...

Lorsqu'on arrive au bout de "Satinka", on a le cerveau qui bouillonne : on a envie de parler de plein, plein de choses rencontrées dans le cours de ce livre. Et puis, lorsque l'effervescence retombe et qu'on essaye de mettre tout cela en ordre, cela devient nettement plus délicat : comment parler de "Satinka" et de ce qui fait son intérêt, sans trop en dire...

Alors, faisons les choses simplement : parlons structure. Le résumé que je viens de faire (et qui fait pas mal d'impasses, croyez-moi) est le fil narratif central. Et puis, autour de lui, en alternance d'un chapitre à l'autre, on plonge dans une histoire bien différente, qui nous emmène justement dans cette époque de la construction du train transcontinental.

Petit point d'histoire : cette voie ferrée est inaugurée en 1869, après, on l'imagine, quelques années de travaux. L'Ouest américain, que les colons d'origine européenne ont commencé à conquérir quelques décennies plus tôt, reste tout de même encore très enclavé et cet outil a pour but de permettre à ceux qui voudraient entamer la migration de l'est vers l'ouest de voyager dans de meilleures conditions.

En effet, jusque-là, ce sont des convois de chariots qui se lançaient dans une périlleuse odyssée. On en a un exemple dans le roman, avec un convoi transportant des familles irlandaises depuis la côte Atlantique, jusqu'en Californie, devenue en 1849 un eldorado, mais qui, depuis que la fièvre de l'or est retombée, a pris des airs de terre promise.

Il y a dans ces scènes de voyages, dans le sillage de ces véhicules bringuebalants, peu maniables, tractés par des animaux dont il faut assurer la subsistance, à la merci de moult dangers, liés au climat, à la topographie, aux routes encore rudimentaires, parfois aussi, aux bandits de grand chemin ou à des tribus indiennes mécontentes de voir ces envahisseurs les repousser plus loin encore, quelque chose qui rappelle certaines scènes d'un classique hollywoodien :


Oui, je sais, comme tant de westerns, celui-ci est une longue propagande patriotique, mais c'est justement ce qui va nous permettre d'introduire certains autres éléments majeurs présents dans "Satinka". Juste un mot, avant, pour en finir avec cette dimension concernant la Conquête de l'Ouest, si vous permettez.

En effet, cette partie n'est pas là pour faire joli, elle a son sens. Elle plante certains éléments très forts de l'histoire qui vont contribuer à faire du roman de Sylvie Miller un roman de fantasy (mot pas encore écrit jusque-là). Après le "Bloodsilver" de Wayne Barrow (alias le duo Johan Heliot/Xavier Mauméjean), voilà une autre romancière d'imaginaire française que cette période inspire...

Mais cela offre aussi l'occasion à Sylvie Miller d'introduire d'autres points de vue qui vont s'avérer très importants dans l'intrigue. Ces aspects concernent les conséquences de cette conquête et de la construction de cette immense voie de chemin de fer. A commencer par les populations autochtones, ceux qu'on a longtemps appelés les Indiens.

La colonisation d'une partie de plus en plus importante du territoire américain a repoussé les tribus de plus en plus vers l'ouest, loin des grandes plaines où beaucoup vivaient de longue date. Mais, en avançant toujours plus, cette fois, on les prive carrément d'un espace qui leur appartiennent, dans lesquels ils puissent vivre comme ils l'entendent, selon leurs traditions.

Le tracé de la ligne transcontinentale va renforcer cette tendance, poussant les tribus à la colère. La violence qui va en découler sera l'occasion pour les colons de décimer les Indiens, de faire disparaître dans leur totalité certaines tribus à l'issue de terribles massacres quelquefois. C'est aussi l'un des sujets abordés par Sylvie Miller dans "Satinka".

Et puis, l'autre aspect qu'on "oublie" (voir la photo de la jonction à Dutch Flat), c'est le travail immense effectué sur le tronçon ouest de la voie intercontinentale par les émigrés asiatiques, et particulièrement chinois. Dans "Un ciel rouge, le matin", de Paul Lynch, évoqué sur ce blog, on avait évoqué l'immigration irlandaise, exploitée par les promoteurs du chemin de fer, mais pas les Chinois.



"Satinka" met en avant cette communauté chinoise, soudée autour de sa culture, de ses traditions et suant sang et eau pour construire cette voie ferrée, percer des tunnels pour traverses les montagnes Rocheuses, vivant dans des conditions à tous points de vue assez indignes. Et quand ils se plaignent, les pressions et les menaces répondent à leurs revendications légitimes...

Entre les Indiens et les Chinois, de grosses différences et de vrais points communs. La différence principal, c'est que les Indiens se retrouvent exilés voire contraints à l'extinction alors qu'ils sont sur leur propre terre, quand les Chinois sont des exilés. Mais, le point commun, c'est cette farouche volonté de faire perdurer leur culture, et plus encore de la transmettre, coûte que coûte.

Nous sommes au coeur du roman, comme l'indique le titre de ce billet : la différence face à l'avancée inexorable d'une civilisation qui veut imposer tous ses codes et est prête à tout pour cela. L'image du chemin de fer est une métaphore à elle seule : rien ne doit entraver l'avancée du progrès et de l'Amérique triomphante !

Dans la partie contemporaine aussi du roman, la question de la différence va se poser. Sans jamais perdre de vue tout ce que je viens de raconter, bien au contraire, tout est lié, on va voir apparaître une autre forme de différence et un autre pouvoir qui se veut hégémonique. Et le combat qui va s'organiser pour briser cette exclusion.

On entame ce livre avec le mystère qui entoure les rêves de Jenny, puis on plonge dans l'histoire de l'Amérique à travers cette voie de chemin de fer et dans l'aventure, à travers le voyage des colons. Et puis, progressivement, alors que la dimension fantastique s'impose de plus en plus et installe le cadre de fantasy urbaine, apparaissent des interrogations différentes et des thématiques nouvelles.

Et s'ouvre la dimension pleine d'humanité et de tolérance qu'insuffle Sylvie Miller à son histoire. Avec, vous le verrez, jusque dans les symboles utilisés, un plaidoyer pour le respect de la diversité des cultures, mais aussi en faveur du métissage, qui est un enrichissement. En ces temps troublés, en Amérique comme ailleurs, ce n'est pas le moindre intérêt de "Satinka".

Longtemps, Sylvie Miller nous mène en bateau (et un peu en train, aussi, quand même) et, comme Jenny, le lecteur n'a aucune idée de ce qui l'attend au bout du chemin. On a une histoire qui, elle-même, ressemble à un réseau ferré, avec ses différentes voies, les noeuds où elles se croisent, les stations où l'on s'arrête et même des correspondances.

La construction du livre est vraiment l'une des forces de ce livre, par la multiplication des points de vue qui brouille les pistes, fait se poser des questions au lecteur et le captive. On veut comprendre, découvrir les secrets qui se cachent derrière les visions de Jenny et quel rôle jouent les différents personnages que l'on croise. Et auxquels on s'attache.

Ah... J'aimerais vous en dire plus, j'aimerais entrer plus au fond des choses, me montrer plus précis, plus clair, mais il ne le faut pas, bien sûr. Il faut vous laisser découvrir l'enquête étonnante, périlleuse, mouvementée de Jenny. Je devrais plutôt parler d'odyssée ou d'épopée, d'ailleurs, car la discrète Jenny va se révéler en véritable héroïne.

C'est un classique de la fantasy : l'antihéros qui se révèle à lui-même et se métamorphose pour devenir une toute autre personne. Jenny suit ce processus, bien sûr, mais il faut aller au bout du récit pour se rendre compte à quel point. C'est une jeune fille avec la tête sur les épaules, mais aussi un sacré caractère et une bonne dose de courage.

Elle est surtout un personnage très libre, et l'on découvrira qu'elle a de qui tenir dans ce domaine. Une liberté qu'elle ne manque jamais de faire valoir, parfois, se dit-on, à tort, lorsqu'elle refuse l'aide de Mike, qu'elle esquive les visites chez le médecin, mais le plus souvent à raison. Cette liberté, elle va la gagner encore un peu plus au fil de ses pérégrinations et de ses découvertes.

Sa devise, tirée de la chanson de Dylan "To Ramona", dit : "Tout passe, tout change, faites juste ce que vous pensez que vous devriez faire". Je ne place pas cette phrase dans le billet juste pour trouver une raison de mettre cette chanson en lien, mais parce qu'elle m'est revenue en fin de lecture. J'aurais parfaitement pu en faire le titre de ce billet.


Vous le voyez, on est loin de l'humour potache d'une série comme Lasser, le détective des dieux, ou de la tonalité du noir duo que Sylvie Miller forme avec Philippe Ward. Il y a bien sûr de la tension, qui va crescendo, du merveilleux, qui tient une place bien plus grande que ne le laisse entendre ce billet, mais la tonalité m'a semblé plus grave, plus douloureuse, aussi.

Il y a des moments très forts qui jalonnent cette histoire. Parfois, ils sont violents et rudes à encaisser ; à d'autres, ils sont éclatants et lumineux. Et puis, il y a les moments forts en émotions, avec une large palette, là aussi, où la mort tient une place très intéressante, et pas uniquement l'affliction qu'elle suscite habituellement.

Un dernier mot, il vous apparaîtra peut-être comme un point de détail, mais pour moi cela fait aussi partie de ce qui a stimulé mon imaginaire : le décor. "Satinka" se déroule en grande partie dans le nord de la Californie, loin des centres naturels que sont Los Angeles et San Francisco (cette dernière accueille tout de même des scènes importantes).

On y découvre des paysages d'une beauté à couper le souffle et il faut s'imaginer l'émerveillement qui devait étreindre les colons arrivant dans cette région. Ce que j'ai pu en voir grâce à internet conserve ce côté sauvage et impressionnant, presque écrasant, on traverse plusieurs Etats pour arriver jusqu'en Californie et l'on ressort avec des images plein la tête.



"Satinka" est un roman qui vibre et fait vibrer, un livre dont on sort en se sentant bien, rasséréné, dans une bulle dont on espère qu'elle n'explosera pas trop vite pour ne pas retrouver trop vite une réalité moins colorée. On aimerait que Jenny soit là, quelque part, d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique, et qu'elle diffuse sa sagesse et sa... Non, je n'en dis pas plus... Je préfère finir en musique...



vendredi 15 septembre 2017

"Votre art consiste à sortir d'un lieu clos. La science m'aide à y entrer".

Et hop ! Revoilà Houdini, personnage de polar ! Après Vivianne Perret, qui en a fait le héros de sa série, un autre romancier s'intéresse au célèbre magicien et le met en scène dans un rôle d'enquêteur. Mais cette fois, il partage l'affiche, et pas avec n'importe qui : Sigmund Freud en personne. Avouez que la seule idée de cette rencontre entre deux personnalités aussi charismatiques et différentes excite l'imagination et fait frétiller le lecteur. Et quand, en plus, aux commandes, il y a l'un des auteurs français les plus imaginatifs, les plus originaux et cultivés qu'on puisse rencontrer, alors, il n'y a plus à hésiter. "La Société des faux visages" est le nouveau roman de Xavier Mauméjean (en grand format chez Alma éditeur) et c'est un petit bonheur de lecture, aux frontières des genres et nourri par de très nombreuses références. C'est aussi un cycle qui se referme, un triptyque consacré à une Amérique mythifiée qui, aujourd'hui, ne fait pourtant plus rêver...



Il pleut, et pourtant, le spectacle doit continuer. Suspendu la tête en bas à la flèche de l'Helios Building, le plus haut bâtiment de New York, Harry Houdini doit d'abord se débarrasser des menottes qui lui maintiennent les poignets dans le dos et ensuite, il pourra retrouver une position plus naturelle pour le bipède qu'il est. Bref, la routine !

Une fois libéré, délivré, acclamé, mais trempé comme une soupe, Houdini se change dans la loge qu'on lui a aménagée. C'est alors que l'illusionniste reçoit une invitation qu'il ne peut refuser. Disons plutôt une convocation, ce serait plus juste. Et celui qui lance cette invitation n'est pas un inconnu, puisque, en cette année 1909, il est l'homme le plus riche d'Amérique. Sans doute du monde.

Chef d'industrie aux activités multiples et florissantes, Cyrus Vandergraaf dirige un véritable empire comme seul le capitalisme américain sait en faire émerger. Pourtant, lorsque Houdini se retrouve face à Vandergraaf, il n'a pas face à lui l'incarnation de la puissance qu'il s'attendait à rencontrer. Le milliardaire a perdu de sa superbe.

Et pour cause, après quelques questions posées au magicien sur son art et ses compétences, Cyrus Vandergraaf révèle à Houdini la raison de cette invitation impromptue : son fils a disparu. Le jeune homme, qui dirige une des entreprises du trust familial, n'a plus donné signe de vie depuis une semaine. Et aucune demande de rançon n'a été adressé au magnat.

Mais, pourquoi faire appel à un magicien plutôt qu'à la police ou aux fameux Pinkerton, même si leur réputation n'est plus aussi bonne qu'avant ? Eh bien, justement parce que Houdini est un maître de l'évasion. De l'escapologie, pour utiliser le terme exact. Lorsque Houdini se retrouvera face au seul indice concernant la disparition de son fils dont dispose Vandergraaf, il comprendra.

Il devrait également être surpris, car cet indice est fort inhabituel. De quoi s'agit-il ? Ah, mais ne comptez pas sur moi pour vous le dire, tel le magicien, je ne révèle pas mes trucs (enfin, les trucs de l'auteur dont je parle, plus précisément) ! Et va lui demander d'utiliser ses compétences de manière très originale : non plus sortir, mais... entrer.

Et puis, il aura une autre raison d'être surpris, en découvrant que Vandergraaf n'a pas misé que sur lui pour retrouver son fils. Houdini va devoir travailler avec un autre personnage, enfin, s'il le veut bien, un certain Sigmund Freud, qui se trouve justement de passage à New York, accompagné de son fidèle acolyte Carl Gustav Jung.

Si, en 1909, Houdini est une star mondialement reconnue, en revanche, Freud n'a pas encore assis sa réputation. Ses théories commencent seulement à se diffuser de ce côté-ci de l'Atlantique, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle sont accueillies très fraîchement... Le puritanisme américain s'accommode mal des théories très sexualisées du médecin autrichien...

Houdini et Freud... Deux hommes aussi différents qu'on peut l'être : l'âge, le statut social, la profession... On ne peut pas vraiment dire que tout les oppose, ce serait exagéré, mais tout les éloigne l'un de l'autre. Le saltimbanque et le médecin, le manuel et l'intellectuel... Mais leurs origines, elles, les rapprochent : ils sont tous les deux juifs et originaires de l'empire Austro-hongrois.

Charge à eux d'apprendre à se connaître pour mettre en commun leurs forces et leurs talents. Si Vandergraaf les a choisis, ce n'est sans doute pas par hasard, même si cela ne saute pas aux yeux. Il va aussi leur falloir apprendre à ménager leurs ego et leurs susceptibilités... Qui sont à la hauteur de leurs talents...

Ainsi commence une enquête en forme de jeu de pistes. Une enquête où il va falloir la tête et les jambes, si je puis m'exprimer ainsi. Aux deux protagonistes de savoir interpréter les signes et les indices, de déjouer les chausse-trapes et les pièges qu'on leur tend pour retrouver la trace de Stuart Vandergraaf...

"La société des faux visages" n'est pas un simple polar, même si c'est la trame principale de ce livre. Comme toujours avec les histoires de Xavier Mauméjean, on mêle les genres, on entrecroise les sources, on confronte des idées qui semblent pourtant inconciliables... Il joue avec des ingrédients surprenants, comme un cuisinier recherchant des alliances de goûts originales.

Il flotte sur cette histoire un air de roman populaire, tel qu'on en écrivait au début du XXe siècle (et d'ailleurs, Houdini n'aurait-il pas fait un formidable Fantomas ?), mais avec un supplément d'âme. Celui d'un érudit, d'un passionné, mais aussi, d'une certaine manière, d'un joueur. Mauméjean s'amuse à assembler les éléments disparates dont il dispose et ça se ressent.

Le duo Houdini/Freud fonctionne parfaitement. On n'a pas un buddy movie, car on n'a pas un leader et un boulet, mais deux très fortes personnalités qui pourraient aussi bien s'entendre et s'allier que se détester et agir en rivaux. On est parfois sur le fil du rasoir, mais si rivalité il y a, elle va devenir un moteur pour parvenir au but fixé.

D'ailleurs, "la Société des faux visages" est un roman sur le double. Nous évoquions cette thématique il y a quelques semaines, dans un contexte très différent, à propos de la rencontre romanesque entre Chaplin et Churchill. On retrouve ici un peu le même raisonnement, à commencer par la possibilité que Freud et Houdini, tous deux à New York en 1909, aient pu se rencontrer.

Ils sont les deux revers d'une même pièce et les doubles vont petit à petit apparaître au fil de leurs recherches, mais également dans le cours de l'évolution de leur relation. L'un des points culminants du roman de Xavier Mauméjean, c'est d'ailleurs l'impressionnante psychanalyse de Houdini par Freud, le médecin viennois retirant le costume que le magicien s'est taillé pour masquer Ehrich Weiss.

Oh, rassurez-vous, Freud aussi a son double, il s'appelle Carl Gustav Jung et il attend le moment propice pour tuer le père, lui aussi... Les cordonniers ont beau être les plus mal chaussés, la rivalité entre les deux médecins, les différences entre leurs visions et leurs centre d'intérêts sont en train d'apparaître, lorsqu'on les rencontre à New York.

La dualité, encore et toujours... Et vous verrez que la question du double tient une place centrale dans la résolution du mystère entourant la disparition de Stuart Vandergraaf. L'apparence et l'être, les côtés plus sombres que l'on camoufle sous la couche cosmétique du secret... Ce que l'on montre de soit et ce que l'on refoule... Tiens, ça ne vous rappelle rien ?

J'ai l'impression de parler plus de Freud que de Houdini, mais c'est vrai que si les talents de l'illusionniste sont mis à contribution, ce sont les théories du médecin qui sont vraiment mises en scène de façon spectaculaire. Sur les plateaux de la balance, pourtant, l'équilibre demeure, car, là encore, on se retrouve avec des éléments complémentaires.

Il y a l'illusion et le rêve, l'évasion et l'inconscient... Chacun à leur manière, Houdini et Freud oeuvrent dans la même branche ! Et ils contribuent à rendre la vie plus douce à ceux qui viennent les voir. On évoque d'ailleurs dans le livre les lectures chaude et froide, b.a.-ba du spectacle d'illusion, qui ont bien des points communs avec les séances de psychanalyse...

"La Société des faux visages" met en scène un duo, comme "Kafka à Paris", le précédent roman de Xavier Mauméjean. Deux livres qui, là encore, ont des traits en commun et d'énormes différences, ne serait-ce que dans la tonalité générale. La virée parisienne de Kafka et Brod se déroule sur un mode plutôt comique tandis que Houdini et Freud jouent les enquêteurs dans une histoire assez sombre.

Pourtant, s'il faut replacer "la Société des faux visages", dans l'oeuvre de Xavier Mauméjean, c'est aux côtés de "Lilliputia" et d' "American Gothic" (deux romans désormais disponibles en poche) qu'il faut le faire figurer. Ils forment un triptyque constituant une mythologie américaine, qui sera un des piliers de la puissance encore en gestation que deviendront bientôt les Etats-Unis.

Coney Island et son parc d'attractions, qui sont au coeur de "Lilliputia", apparaissent d'ailleurs comme un des points communs qui rapprochent Freud et Houdini. Quant à "American Gothic", c'était une plongée dans l'inconscient foisonnant et pour le moins tourmenté d'un créateur qui aurait fait les beaux jours de Freud s'il l'avait reçu sur son canapé...

Quant à la mythologie, elle est évidemment indissociable des théories freudiennes, à commencer par Oedipe. Mais on croise d'autres personnages issus de mythologies classiques dans "la Société des faux visages". Qui répondent aux mythes contemporains que sont Houdini et Freud, le premier étant déjà entré dans la légende, le second devant patienter encore un peu avant de trouver sa place dans l'Olympe made in USA.

S'il est toutefois un dieu qui s'impose dans ce dernier volet, c'est le dieu vert, comme le dollar. Le rêve américain n'est plus celui des origines, la terre promise où couleraient le miel et le lait, mais bien celle de la richesse, écrasante, folle, délirante, qui offre tout. Qui permet tout. Tout du moins du point de vue de ceux qui le possèdent.

A l'image de Hetty Green, la femme la plus haïe des Etats-Unis ("la Société des faux visages", c'est un peu la réunion des superlatifs pas anonymes) : une femme dans un univers si masculin de la haute finance. Un personnage absolument extraordinaire, qui mériterait d'être à elle seule au centre d'un roman, et dont Xavier Mauéjean dresse un portrait terrible, grand-guignolesque et pourtant effrayant.

Au fur et à mesure de l'avancée de ce roman, de l'enquête menée par Freud et Houdini, le rêve se dissipe, l'imaginaire laisse la place à un matérialisme forcené. A l'image de cet Helios Building, récemment achevé, construit pour dépasser les autres immeubles new-yorkais et imposer la puissance de son propriétaire. Un symbole phallique qui n'échappera certainement pas à Freud...

Si le roman se déroule sur un rythme enlevé et non dénué d'humour, on ressent pourtant en le refermant une sorte de désenchantement. Le rideau tombe et l'on revient d'un seul coup à la triste réalité. D'ailleurs, les titres des chapitres ne sont pas anodins : Mauméjean nous emmène au spectacle, c'est "One night at the Opera", depuis l'annonce du spectacle jusqu'à la soirée qui suit...

Mais le livre, pas le roman, le livre se termine sur une annexe où l'auteur explique ce désenchantement. Ce dépit amoureux, cette Amérique qui le faisait rêver, mais qui désormais, le peine, l'inquiète. Il ne la reconnaît plus, cette Amérique, qui a renié sa mythologie pour se transformer en un spectacle grotesque, entre clowns et freaks...

"La Société des faux visages" vient donc clore un cycle. Mais, l'imagination de Xavier Mauméjean, rassurez-vous, est toujours aussi fertile, en perpétuel bouillonnement (vous ai-je dit que c'est un bonheur de l'écouter parler de son travail ?). Mais je ne vais pas vous en parler, non, je vais lui laisser la parole pour terminer.

Car, ce billet, c'est ma lecture personnelle de ce roman. Il y a une lecture par lecteur et c'est heureux, des références qui frappent plus que d'autres (et j'ai des lacunes, je m'en rends compte), et puis, il y a le regard de l'auteur lui-même sur son travail. Ce matin, alors que je phosphorais déjà en vue de la rédaction de ce billet, je suis tombé sur un entretien formidable de Xavier Mauméjean...

Et je crois qu'il n'y a pas meilleure conclusion, ni meilleur moyen de donner envie de lire les romans de cet auteur qui est, je le redis, un des plus inventifs que je connaisse. Alors, je me tais, si, si, ça m'arrive, et je vous laisse avec Xavier et les questions que lui pose Nicolas Tellop sur le site carbone.ink, c'est également passionnant...

jeudi 14 septembre 2017

"Tirons notre courage de notre désespoir même" (Sénèque).

Voici un premier roman que j'étais curieux de découvrir, car, ces derniers temps, les romans de flibustiers étaient plus souvent le fait d'auteurs étiquetés imaginaire que de collection de littérature générale. Qui plus est, ce titre, "le Sans Dieu", avec son italique qui laisse entendre qu'on a sans doute affaire à un bateau m'intriguait. Alors, je me suis jeté à l'eau et je me suis attaqué au roman de Virginie Caillé-Bastide, paru aux éditions Héloïse d'Ormesson en cette rentrée littéraire. Sans réinventer le genre, mais en jouant avec des codes assez classiques de ce type de littérature, la romancière nous offre un savant dosage entre action et réflexion, grâce à une galerie de personnages haute en couleurs. Au coeur de ce récit, un personnage de père en quête d'une rédemption qu'il semble lui-même juger impossible, un désespoir profond qui se mue en une haine farouche de l'ordre, et plus encore d'un Dieu qui n'existe plus que pour être l'objet de détestation. Et, face à lui, deux personnages qui, chacun à leur manière, vont essayer d'apaiser les tourments de celui qu'on n'appelle plus désormais que L'Ombre...



L'hiver 1709 est particulièrement rude. L'ensemble du royaume de France souffre du froid et redoute la famine qui devrait se produire. La Bretagne, malgré le climat plus doux que lui offre l'océan, n'échappe pas à cette vague glaciale et l'on peine à trouver de quoi nourrir les hommes aussi bien que le bétail. L'heure est grave.

A Plouharnel, bourgade proche de Carnac, vivent les Kerloguen, une famille de la petite noblesse bretonne. A sa tête, Arzhur, un homme bon et noble. Mais, peu importent le rang, les quartiers de noblesse et la richesse, quand on ne trouve rien à se mettre sous la dent, on crève de faim. Et ce ne sont pas les quelques coquillages laissés par la marée qui pourvoiront aux besoin de la maisonnée...

Mais ce jour-là, la Mort rôde à Plouharnel et jette son dévolu sur Jehan, le fils d'Arzhur. Un garçon qui a toujours été chétif et fragile, mais d'une grande intelligence. Lorsqu'on vient chercher Arzhur, l'enfant est au plus mal ; peu de chance qu'il passe cette journée... La douleur remplace alors la faim chez le seigneur de Kerloguen.

Jehan était le dernier fils de cette famille, qui a déjà enterré six enfants... Devant ce nouveau drame, les parents réagissent très différemment : Gwenola, la mère, sombre dans la folie ; Arzhur sent la colère montée en lui. Quand le prêtre de la paroisse refuse de venir donner les derniers sacrements à Jehan pour aller s'occuper d'un noble plus puissant du coin, sa colère explose.

Arzhur saccage alors l'église avant de renier Dieu d'une voix forte. Lui qui était jusque-là un homme pieux et doux refuse ce énième coup du sort qui le prive d'un enfant aimé et d'une descendance. Il crache sa colère au visage d'un Dieu qui ne peut être ce dieu d'amour et de miséricorde qu'on lui a toujours présenté et désormais, ce Dieu n'existera plus que pour que Arzhur le conspue.

1715, bien loin de la Bretagne. Dans les eaux turquoise des Caraïbes, un bateau pirate fait des ravages sur les convois passant dans les environs de New Providence. Un équipage qui ne fait pas de quartier lorsqu'il aborde un bateau. Ces marins tuent et pillent sans état d'âme. A leur tête, un mystérieux capitaine, qu'on ne connaît que sous ce sobriquet : l'Ombre.

Quant à son bateau, un brick rapide et maniable, il porte un nom sans équivoque : le Sans Dieu. On comprendra donc, pour paraphraser une célèbre maxime, que L'Ombre est le seul maître à bord, un point c'est tout, car Dieu est interdit de séjour sur ce navire, sans doute pas le plus impressionnant, mais mené avec le courage et la folie que seul le désespoir inspire.

Aux côtés de l'Ombre, le fidèle Morvan, qui lui sert de lieutenant, et un ramassis de renégats, de meurtriers, de gibiers de potence aux surnoms évocateur : Face-Noire, Visage-sans-Viande, Bois-sans-Soif, Fantôme-de-Nez, Gant-de-Fer, Yvon-Courtes-Pattes et quelques autres. Ils n'ont rien à perdre, on laissé leur existence derrière eux pour renaître pirates et écumer les mers lointaines...

S'ils doivent mourir, du scorbut, d'une balle ou d'un vilain coup de sabre sur le pont d'un navire abordé, alors, ils mourront. Sans regret. La vie ne leur a guère été favorable, sur le Sans Dieu, ils prennent leur revanche sur le sort et la Providence. Quant à L'Ombre, peu le connaissent, tous le craignent. Il garde soigneusement ses secrets, mais se montre le plus sévère, le plus impitoyable de tous.

C'est pourquoi l'équipage du Sans Dieu, comme ceux d'autres navires de flibustiers, se renouvelle régulièrement. Parfois, par choix, parfois en fonction des circonstances. Voilà comment, en cette année 1715, deux personnages vont se retrouver malgré eux parmi ces hommes sans foi ni loi (expression qui n'a jamais été aussi juste).

Le premier est un jeune homme, un Malouin nommé Tristan. Il a été quelques années plus tôt victime de ce qu'on appelle la presse, un enrôlement forcé et du genre brutal, après une nuit de beuverie... Paradoxalement, se retrouver au sein d'un équipage pirate est pour lui une aubaine, un retour à la liberté dont on l'a privé de façon arbitraire.

Le second, Anselme, est encore moins à sa place sur le Sans Dieu que Tristan. Et pour cause, il est prêtre ! Un jésuite (encore un !) qui se trouvait sur le galion espagnol que les pirates ont attaqué. Il rentrait en Europe après avoir quitté les colonies d'Amérique où son ordre évangélise les autochtones. Un des rares survivants de l'abordage, contraint de rallier les flibustiers.

Amusante image que ce prêtre face à L'Ombre, dont la haine de Dieu et de ses représentants sur terre transpire à chaque mot, chaque geste... Pourtant, petit à petit, par ses connaissances médicales, en particulier, le Padre, comme on le surnomme rapidement (à l'exception notable de L'Ombre qui ne l'appelle, avec raillerie, que Monsieur l'Ibère), va trouver sa place.

Entre L'Ombre et lui, s'instaure un étrange manège, une sorte de répulsion/attraction. Une amitié qui ne veut pas dire son nom et qui, longtemps, se résumera à des piques verbales et des parties d'échecs. Un bras de fer intellectuel entre deux êtres au caractère bien trempé qui refusent de céder face à l'autre et cherchent à le faire plier.

Oh, bien sûr, on pourrait se contenter de regarder cette confrontation pour ce qu'elle est : deux hommes aux expériences contraires, aux visions du monde irréconciliables et à l'orgueil démesuré... Mais, laissons la superficialité derrière nous, grattons un peu et regardons-les de plus près, ces deux adversaires qui semblent vouloir se sauter à la gorge à chaque instant.

L'Ombre, rongé par la culpabilité du père impuissant qu'il a été à sauver ses enfants, reportant sa haine vers ce Dieu auquel il croyait pourtant fermement, mais aussi sur ce genre humain qu'il a renié par la même occasion. Il est la définition du marginal, du renégat et il a choisi ce rôle dont il s'acquitte avec un sang froid terrifiant.

Face à lui, un prêtre, horrifié des agissements de L'Ombre et de ces hommes, aux antipodes de sa foi, de son amour pour le genre humain. Or, on sait de lui qu'il est lui aussi, mais d'une façon très différente, un paria, un déclassé, un banni. Et cela pour avoir rejeté la violence que ses compatriotes infligeaient aux habitants de leurs colonies américaines...

Au fil de leurs nouvelles aventures, des batailles, des trahisons, des violences, des moments de peine, mais aussi de joie, il y en a, L'Ombre et le Padre s'amadouent, s'apprivoisent. Se tolèrent. Apprennent à se connaître, sans pour autant se dévoiler l'un à l'autre. L'Ombre est froid, dur, intraitable (mais pas inflexible), sans état d'âme et plein de colère.

Le Padre est impulsif, ce qui rend ses réactions souvent irréfléchies, mais c'est aussi un homme à la foi sincère et l'amour qu'il porte au genre humain n'a rien de feint ou d'hypocrite. Il croit à cette rédemption que semble rechercher L'Ombre. Mais, la sienne mène à la vie, quand celle du pirate ne semble vouloir passer que par une mort prochaine inéluctable...

Alors que L'Ombre rejette toute main tendue, le Padre se trouve une nouvelle raison d'exercer sa foi : ramener cet homme, dont il ignore tout, dans ce qu'il considère comme le droit chemin. Peut-être pas lui faire retrouver la foi en Dieu, mais au moins en lui-même, faire ressortir la bonté d'âme du pirate, qu'il devine, refoulée au plus profond de son être depuis tant d'années...

Il est fort, il est beau, ce duel, même si le mot n'est pas le plus approprié. Au fil des chapitres, des péripéties, on sent bien que le lien qui les unit s'assouplit, que le respect, d'abord inexistant entre eux, gagne du terrain. Qu'en sera-t-il au final ? Qui fera plier l'autre ? Evidemment, je ne vais pas le dire ici, mais nous en rediront un mot en conclusion...

L'autre thème majeur du livre, c'est la paternité. Arzhur devient L'Ombre parce qu'il ne peut plus être père. Parce que le Destin, le Hasard... ou Dieu, lui a pris les enfants qu'il avait eu avec son épouse. Sept enfants morts avant lui, l'injustice suprême qui le plonge dans cette colère délétère, suicidaire, aussi, quoi qu'on en pense, et même si son habileté (et une certaine chance) la repousse sans cesse.

Avec son équipage, L'Ombre ne se conduit absolument pas en père. Il est leur chef, et il est tout puissant. En fait, il est celui qui a droit de vie et de mort sur ceux qui travaillent sur le Sans Dieu. Une sorte de démiurge maritime, mais certainement pas un dieu, car le concept lui-même ravive sa colère et sa haine.

Les choses vont évoluer avec l'arrivée de Tristan. Ce garçon, débrouillard, dégourdi, mais candide et surtout, bien peu préparé à la vie de flibustier, a sûrement l'âge d'un des enfants défunts de L'Ombre, mais jamais il ne l'avouera, ni à lui-même, ni aux autres. Pourtant, d'emblée, il va lui faire une place bien particulière au sein de son équipage, réaffirmant au passage sa toute puissance.

Ensuite, sans que cela soit explicitement discuté, le lien qu'il va nouer avec Tristan prend des allures paternelles. D'autres événements, que je vous laisserai découvrir, vont renforcer cette impression. A sa manière, et sans avoir l'air d'y toucher, Tristan va changer L'Ombre, peut-être plus sûrement encore que le Padre.

Vous le verrez, cette question de la paternité est présente d'un bout à l'autre du roman, prenant parfois des chemins que l'on n'attendait pas. Impossible pour Arzhur de se défaire de ce statut de père qui aura fait son malheur et l'aura poussé à cette vie de renégat et de bandit. C'est certainement l'aspect le plus touchant de cette histoire, qui est aussi celle de personnes abîmées, rejetées, en sursis...

Dans les deux cas, que ce soit avec Anselme ou avec Tristan, L'Ombre ne laisse rien transparaître de ses émotions. Pourtant, le lecteur sent bien que la carapace, si elle ne se lézarde pas complètement, si elle résiste aux assauts extérieurs, est sérieusement ébranlée. Et regarde ce personnage si plein de haine et de désespoir, pour lequel, malgré tout on se prend de compassion, évoluer... Jusqu'où ?

Pour son premier roman, Virginie Caillé-Bastide a choisi d'aborder (c'est le cas de le dire) le roman de piraterie, un genre qui a ses aficionados et qui connaît, de temps en temps, quelques "revivals". Elle le fait avec application et nous offre, avec "le Sans Dieu" un roman qui reprend à son compte les codes classiques du genre, sans les révolutionner.

On a en main un vrai roman populaire, servi par une écriture soignée, assez respectueuse des façons de parler de l'époque, mais sans non plus trop en faire ou sombrer dans la préciosité. On retrouve tout ce qui fait le charme et le sel de ces romans : les batailles, les ripailles, les trésors, les alliances foireuses et les trahisons qu'elles entraînent, l'amitié virile et les coups de sang...

On croise quelques clins d'oeil à la littérature de flibustiers, mais aussi à la littérature romanesque du XVIIIe siècle. On songe à "Paul et Virginie" ou à "Robinson Crusoë", même si la situation narrée dans "le Sans Dieu" en est assez éloignée. Les ingrédients, eux, sont pourtant rassemblés pour donner un bel exemple de romans d'aventures accessible au plus grand nombre.

Avec une question que pose la fin assez ouverte de ce roman : pourrait-on retrouver bientôt certains personnages du Sans Dieu dans de nouvelles aventures ? En tout cas, Virginie Caillé-Bastide choisit de nous laisser frustrés, en ne nous imposant pas un dénouement. Et je dois dire qu'elle a trouvé le moyen parfait de laisser le lecteur décider par lui-même de ce qui arrivera, c'est malin.

Lorsqu'on termine un premier roman et qu'on a plutôt passé un bon moment, on a toujours tendance à se projeter vers le second (oui, on est exigeant, je sais), en se demandant si on restera dans la même veine, si on nous emmènera dans un univers complètement différent... Avec Virginie Caillé-Bastide, c'est le cas. Pour transformer un premier essai très prometteur.

mercredi 13 septembre 2017

"La religion chrétienne a été coupée à sa racine et jetée hors de notre terre" ("Kirishitan monogatari", 1639).

Décidément, jamais depuis Aramis les jésuites n'avaient été aussi présents dans les romans qu'en ce moment ! Après avoir suivi l'un d'eux sur une lointaine planète ("le Moineau de Dieu", en réédition) et avant d'en retrouver un autre sur un bateau pirate, direction le Japon pour un roman historique retraçant une période pour le moins mouvementée de l'histoire de l'archipel, pour ne pas dire carrément sanglante, prélude de la fermeture complète du pays pendant deux siècles. Avec "Le Ciel ne parle pas", en grand format aux éditions Fayard, Morgan Sportès ne s'intéresse pas uniquement à Cristovao Ferreira, prêtre et apostat, mais à la période allant de 1614 au milieu des années 1640 au cours desquelles le japon féodal va littéralement déclarer la guerre aux chrétiens. Une histoire racontée en détails, avec un vrai regard romanesque et un style plein d'ironie, je dirais même sardonique, par instants. A la clé, un large et intéressant panel de façons de torturer et de mettre son prochain à mort, idéal pour épater l'auditoire lors des repas de famille...



Au milieu du XVIe siècle, dans le sillage du jésuite François-Xavier, futur saint, les missionnaires catholiques ont mis le pied au Japon. L'alliance de la religion et du commerce va alors faire croître de manière impressionnante un simple port de pêche dont le nom, quelques siècles plus tard, serait connu du monde entier : Nagasaki.

Une soixantaine d'années après François-Xavier, c'est au tour de Cristovao Ferreira, Portugais de naissance, prêtre et jésuite, de découvrir l'archipel nippon. Il a pour mission de christianiser l'empire, jusque-là très fermé et, avec nombre de ses frères jésuites, il s'y emploie avec ferveur. Et, il faut le dire, avec des résultats.

Une expansion que le shogun Iemitsu Tokugawa voit d'un très mauvais oeil. Au point de lancer, dès 1614, une campagne de persécutions envers les chrétiens, qu'ils soient originaires d'Europe ou qu'il s'agisse de Japonais convertis. A cette époque, Ferreira entre en clandestinité et poursuit sa mission auprès d'une communauté qui se cache désormais.

Mais, en 1633, après un quart de siècle sur le sol japonais, Cristovao Ferreira est arrêté. Avec plusieurs autres prêtres, il est alors torturé. On lui fait subir le sympathique supplice de la fosse, auquel il résiste pendant cinq heures... Il met alors fin à ses souffrances en acceptant de rejeter la religion catholique et de jeter sa soutane aux orties : il a apostasié.

La nouvelle va faire l'effet d'une bombe en Espagne et à Rome, car il est impensable qu'on puisse ainsi rejeter la seule vraie croyance ! Et plus précisément, ce qui choque, de la cour de Philippe IV au Vatican, c'est surtout que Cristovao Ferreira, contrairement à ses compagnons d'infortune, a rejeté la grâce divine de devenir martyr !

Plus qu'un lâche, Ferreira est considéré comme un traître et l'église entend rapidement effacer cet affront. Pour cela, via Macao la Portugaise ou Manille l'Espagnole, vont partir vers le Japon des vagues de prêtres européens. Pas uniquement pour réaffirmer la présence chrétienne sur l'archipel, mais pour y devenir martyrs...

Pendant une douzaine d'années, ce sont des dizaines, des centaines de prêtres qui vont se jeter dans la gueule du loup et attiser la colère du shogun Iemitsu, qui, il faut le dire, peine à comprendre cette manière d'agir, bien peu en phase avec les philosophies asiatiques. Alors, devant cet afflux de chrétiens qui semblent n'attendre que cela, il torture et tue avec un raffinement mâtiné de rage...

Cristovao Ferreira, lui, est témoin de cette hécatombe, à laquelle il prête ses connaissances de l'esprit européen et de la foi chrétienne. Mais, il n'est pas le seul à observer ce massacre : les négociants hollandais, qui aimeraient bien obtenir l'exclusivité du commerce avec le Japon et donc l'accès au port de Nagasaki se frise les moustaches (au sens propre comme au figuré).

En Europe, on est en pleines guerres de religion, et les Hollandais, protestants, ont trouvé là un moyen de rendre aux catholiques la monnaie de leur pièce : pour les Japonais, seuls les Espagnols et les Portugais sont chrétiens. Ils ne comprennent déjà pas trop bien ce que ça veut dire, ce que sont exactement ces "Kirishitan", alors si en plus il faut qu'il maîtrise les différences entre catholiques et protestants...

Bref, pendant qu'on pend, brûle, décapite et fabrique du martyr à tour de bras, les affaires continuent et sont florissantes pour les Japonais. Cristovao Ferreira, qui a réussi à faire quelques émules au point de fonder un discret club des apostats, a signé un terrible pamphlet antichrétien et d'autres vont fleurir à cette époque (dont le "Kirishitan monogatari", cité en titre de ce billet, publié anonymement).

Du côté chrétien comme du côté japonais, ce sont deux incroyables systèmes de propagande qui vont se mettre en place et s'affronter à distance, tandis que les persécutions se poursuivent. C'est cette période d'effervescence et ce déferlement de violence que relate Morgan Sportès à sa manière, avec un regard à la fois provocateur, assez cynique et un peu atterré, également.

Car, "le Ciel ne parle pas" n'est pas un roman historique au sens classique du terme. Au fil de la lecture, je cherchais un moyen de définir ce texte, qui tient, certes du roman historique, mais pas seulement. Finalement, ça m'a rappelé ces docufictions qu'on voit sur les chaînes historiques et qui mêlent reconstitutions sous forme de dramatiques, reportages et interviews.

A une nuance près : le ton de Morgan Sportès. Je dois dire que c'est ce qui m'a le plus surpris, car je m'attendais à lire un vrai roman historique, dans la forme, et je me retrouve avec cet étonnant décalage entre le récit et la manière de le retranscrire. En fait, pour qui a pu écouter Morgan Sportès parler de son livre lors des présentations ou de tables rondes, il est le même à l'oral qu'à l'écrit.

Voilà pourquoi mon propre résumé emploie un ton qui pourra choquer, un peu moqueur, car c'est vraiment cela que l'on retrouve dans "Le Ciel ne parle pas". Le narrateur, c'est Morgan Sportès, qui ne prend pas de pincettes pour dire ce qu'il pense des différents personnages et des différentes situations. Personne n'échappe à son ironie mordante.

Il y aura sûrement des lecteurs que cette manière de faire rebutera, parce qu'on n'imagine pas forcément des personnages du XVIIe siècle parler comme le font les personnages de Sportès, sur un ton parfois d'une grande familiarité. Mais, il y a, j'y reviens, cette espèce de dimension très orale, d'un homme qui raconte à d'autres une bonne histoire, à la veillée, à la fin d'un repas, lors d'un stand-up...

Avec cette verve, ce ton sarcastique, mais qu'il sait aussi modérer lorsque la situation l'oblige et qu'elle devient vraiment trop macabre (je pense par exemple au terrible massacre de Shimabara qui n'a rien à envier à notre Saint-Barthélémy...), Morgan Sportès nous raconte cette période terrible et, il faut bien le dire, complètement absurde, avec notre regard actuel.

Absurde ? Vraiment ? Peut-être pas tant que ça, car en regardant ces jeunes occidentaux plein d'idéal et sûr de détenir la Vérité se précipiter dans l'allégresse la plus totale vers un pays étranger pour y subir le martyre, on ne peut s'empêcher de se dire que notre XXIe siècle connaît un phénomène assez proche. Et le même processus qui, à chaque nouvelle mort, suscite de nouvelles vocations de martyrs.

Il y a bien des différences entre ces deux situations, ces deux périodes, mais ce qui frappe, c'est la similitude dans le développement du fanatisme religieux qui pousse ces êtres à aller mourir pour l'espoir que cela offre de rejoindre le paradis... Même s'il faut reconnaître aux martyrs chrétiens du XVIIe leur côté totalement inoffensif pour autrui...

Il y a une expression qui fait froid dans le dos et qu'on emploie également pour les séides de l'Etat Islamique actuellement : le culte de la mort. Il y a, dans "le Ciel ne parle pas", des scènes qui seraient très drôles, car les personnages y paraissent assez ridicules, si elles n'étaient pas si dramatiques : ces prêtres qui se battent presque pour partir vers le Japon avec comme seul objectif d'y mourir...

Ce n'est pas la première fois que Morgan Sportès s'intéresse aux Jésuites et à leurs actions au XVIIe siècle. Il y a près de 25 ans, il avait publié "Pour la plus grande gloire de Dieu", reprenant la devise de la Compagnie de Jésus, où il racontait, sur un ton qui semble proche de celui qu'on retrouve dans "le Ciel ne parle pas", les manigances des Jésuites en Asie au service de Louis XIV.

Au Japon, on retrouve ce faisceau d'enjeux qui vont faire de l'archipel la scène d'une comédie bouffonne qui débouchera sur la fermeture totale du pays pendant deux siècles. Il y a l'ambition religieuse, la plus évidente, celle qui veut voir la plus grande gloire de Dieu s'étendre dans le monde entier. Et, dans ce domaine, les Jésuites sont en pointe, c'est leur mission phare.

Le hic, c'est qu'ils s'attaquent au Japon comme ils le firent en Amérique, et plus encore dans le sud du continent, à commencer par le Mexique. Leur grave erreur de jugement, qu'ils ne vont jamais corriger, curieusement, c'est de négliger la structure de la société japonaise et l'enracinement de sa culture. Sans oublier sa vision très différente des questions spirituelles. Le choc sera rude.

Mais, on a aussi une ambition politique : l'Espagne entend asseoir sa domination sur le monde. Philippe IV a pris le contrôle du Portugal, devenu quasiment une colonie, et l'Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, cher à son aïeul, Charles Quint, semble plus que jamais installé. Le Japon serait un joyau de plus sur cette couronne, et l'un des plus brillants.

Alors, on s'échine, à Madrid, à pousser les jésuites à défier le shogun, et tant pis pour les conséquences. Convertir le Japon jusqu'à ses dirigeants, c'est en faire des vassaux de la couronne d'Espagne... Là encore, grave erreur de jugement : autant le shogun va peiner à comprendre les questions liées à la religion, autant cet aspect-là, il maîtrise, et il n'a pas l'intention d'être le vassal de quiconque...

Enfin, la question commerciale : le Japon n'est pas seulement un débouché pour les grandes compagnies européennes, c'est aussi un pays qui a des ressources et qui peut offrir du crédit... Nous avons parlé il y a quelques semaines des guerres commerciales en Asie entre Espagnols, Portugais et Hollandais à l'occasion du billet sur "la Guerre de la noix muscade", de Milton Giles...

Nous sommes à la même période, et le Japon, c'est un peu le village d'Astérix, le dernier à résister à l'envahisseur européen. Celui qui décrochera la timbale connaîtra un succès décisif, ils en sont tous persuadés. Ils se plantent tous dans les grandes largeurs, pour s'être montrés bien trop arrogants, bien trop sûr de la supériorité de l'homme blanc...

Tout cela, on le retrouve dans "Le Ciel ne parle pas", un roman avec des guillemets, puisque Morgan Sportès le présente lui-même ainsi dans le cours du récit. Une histoire qui n'est pas une pure biographie, même romanesque, de Cristovao Ferreira, mais l'apostat y tient tout de même une place de choix. Et je crois que l'on peut même dire que l'auteur ressent pour lui une certaine tendresse.

En tout cas, à l'image d'un Philippe Jaenada qui, lorsqu'il parle de personnages réels, ne leur est jamais indifférent, Morgan Sportès s'évertue à casser l'image de traître et de lâche qui colle aux basques de l'ex-prêtre portugais depuis presque quatre siècles maintenant. En fait, vous le verrez, pour lui, noircir le portrait de cet homme fait partie de la propagande censée camoufler le camouflet.

C'est là aussi que joue la dimension romanesque : dans le traitement des personnages, et de Ferreira en particulier. C'est vraiment un personnage curieux que l'on découvre : est-ce un traître ou un lâche qui a renoncé au martyre et à son Dieu pour sauver sa misérable vie ? Est-ce un homme libre qui a su saisir la chance qui lui a été donnée de vivre au Japon ?

On oscille, et Ferreira avec nous, car il est une espèce d'apatride, à partir de 1633. Son nom est synonyme de haine en Europe et, au Japon, malgré son intégration apparemment réussi, il redoute d'être chassé le jour où le shogun décidera d'extirper tout germe chrétien de l'archipel. Plusieurs opérations de bannissement de chrétiens japonais et de métisses auront lieu, Ferreira redoutera d'être sur la liste suivante jusqu'au bout.

Ce nom de Cristovao Ferreira parle sans doute à certains d'entre vous. Ce n'est pas étonnant, on l'a vu au cinéma récemment, sous les traits de Liam Neeson, dans "Silence", de Martin Scorsese. Un film qui est l'adaptation d'un roman japonais signé Shûsaku Endô, dont le sujet est finalement très proche du livre de Morgan Sportès : les persécutions envers les chrétiens du Japon au XVIIe siècle.

Inutile de préciser que la différence entre ces deux livres est dans le traitement de cette période. Je ne vais pas revenir dessus, mais la truculence de Morgan Sportès doit, j'imagine d'après ce que j'ai entendu du livre au moment de la sortie de son adaptation, trancher avec le style posé du romancier nippon. Toutefois, il faudrait que je lise "Silence", pour adopter justement un autre point de vue.

Je ne peux terminer ce billet sans évoquer un autre personnage : Kikou. Est-elle une pure invention de Morgan Sportès, s'inspire-t-il d'éléments concrets pour la façonner ? Je n'en sais rien, mais j'ai adoré cette vieille jeune femme, à peine trentenaire, qui est toujours dans le sillage de Cristovao Ferreira. Et pour cause : c'est son épouse.

Eh oui, une des conditions du shogun pour épargner les prêtres n'était pas une simple apostasie, mais ils devaient convoler avec des Japonaises et rapidement fonder une famille. Le sexe, la séduction seront des armes aussi efficaces pour convancre les ecclésiastiques espagnols et portugais, et parfois pour les torturer.

Mais revenons à Kikou. Epouse dévouée, espionne, aussi, sans doute, chargée de surveiller que l'apostat ne joue pas la comédie pour obtenir un sursis. Une femme que rien n'émerveille plus que le chant d'une peau humaine craquant sous les flammes d'un bûcher... Avouez que cela a un charme certain ! Un joli monstre, sadique et pourtant d'une merveilleuse candeur.

"Le Ciel ne parle pas" est un livre remarquablement documenté, comme en témoigne l'imposante bibliographie en fin d'ouvrage. A cela, il faut ajouter la passion de Morgan Sportès pour l'Asie, et plus particulièrement le Japon (on se souvient de "L'Insensé", qui se déroulait déjà dans ce pays, mais à une époque différente).

A plusieurs reprises, Morgan Sportès intervient dans le cours de son récit et apporte des précisions, donne des images des lieux fréquentés par Cristovao Ferreira et ce qu'ils sont devenus depuis. On découvre ainsi à sa suite Nagasaki, sous un angle différent de celui de la ville martyre (décidément, on n'en sort pas...), et les traces qu'elle garde de la présence chrétienne (indépendamment de ce monument assez affreux installé sur la colline Nishizaka...)

Le monument aux 26 martyrs du Japon.
Il y a matière à apprendre beaucoup de choses sur cette période, ce pays, cette société féodale et sur ces personnages, occidentaux et asiatiques, que l'on suit. Mais tout cela nous est servi sur un ton inattendu, assez déroutant par moments. C'est une vraie expérience de lecture, en tout cas, et une histoire qui pousse aussi à la réflexion sur la foi religieuse, quand elle se mue en fanatisme, finalement contraire aux buts recherchés.

Mais c'est aussi un livre sur les effets négatifs de toute colonisation et sur la fameuse souveraineté dont on nous rebat toujours les oreilles et qui, finalement, a toujours été un sujet d'actualité, quelle que soit l'époque. Le Japon a protégé la sienne d'une manière extrêmement violente, qui ne saurait être exemplaire et a finalement opté pour un repli total qui aboutira à la sclérose totale de sa société...

lundi 11 septembre 2017

"Toute femme n'étant ni épouse ni nonne est suspecte. Surtout lorsqu'elle s'acharne à prêcher, usurpant les privilèges du clergé. Et des hommes".

Ces dernières années, on a souvent évoqué "les Rois maudits", de Maurice Druon, puisque G.R.R. Martin ne cache pas que cette saga historique a été une de ses inspirations pour la création du "Trône de fer". Notre roman du soir se déroule exactement à la même époque, le début du XIVe siècle, dans un Paris bien différent de celui que nous connaissons, et s'intéresse à des événements que la chute des Templiers ont occulté. Si je voulais appuyer sur le titre de ce billet, je dirais qu'entre un ordre masculin, les Templiers, et l'ordre féminin dont nous allons parler, l'Histoire a choisi... Mais, nous reviendrons sur cet aspect plus loin dans le billet, laissez-moi d'abord vous présenter "la Nuit des béguines", nouveau roman d'Aline Kiner, qui vient de paraître aux éditions Liana Levi. Un roman d'une grande douceur dans la forme, alors que le fond, lui, est dramatique, avec des personnages qui peuvent d'abord sembler rudes, mais restent toujours courtoises et auxquelles on s'attache. L'histoire de femmes libres dans une société où elles l'étaient rarement. Et c'est sans doute pour cela qu'on a voulu reprendre le contrôle des béguines, puis les faire disparaître...



Nous sommes en 1310 et Paris ne ressemble pas du tout à la capitale que nous connaissons aujourd'hui. Sa superficie est bien moindre, même si elle est sans doute la ville la plus peuplée d'Europe. Un centre politique, économique, culturel, religieux... Une capitale dont l'aura dépasse les frontières du royaume (lui aussi bien différent de la France dans laquelle nous vivons).

Au coeur de cette ville, le quartier du Marais, que bordent les enceintes construites un siècle plus tôt par Philippe-Auguste. Et, dans ce quartier, un bâtiment enclos fondé quelques décennies auparavant sur la demande du roi Louis IX, canonisé depuis. Saint-Louis. Ce lieu est un béguinage, conçu sur le modèle du béguinage de Sainte-Elisabeth, à Gand, dont le roi saint avait jugé les plans parfaits.

Là vivent des femmes qui, comme le dit le titre du billet, ne sont ni épouses ni nonnes. Pourtant, il s'agit bien d'une communauté religieuse, les béguines portent l'habit, mais elles n'ont pas prêté les voeux perpétuels comme le font les religieuses. En fait, c'est un mouvement laïque placé sous une règle monastique.

Souvent, ces femmes sont veuves et ont choisi de consacrer leur vie à Dieu mais sans se couper du monde. Car, si le béguinage est fermé et son accès interdit aux hommes, hors ecclésiastiques, les béguines peuvent parfaitement sortir et évoluer à l'extérieur de leur domaine. A l'intérieur, elles vivent en communauté, certes, mais logent dans des maisons individuelles qu'elles partagent parfois.

Au béguinage, on prie, bien sûr, mais on étudie aussi, chose rare pour les femmes à l'époque, on travaille. On vit dans une indépendance totale, aux antipodes de la soumission qui étaient demandée au sein des familles. C'est aussi un lieu de mixité sociale et, même si une certaine hiérarchie se dégage, chacune est traitée de la même façon.

Lorsque s'ouvre le roman, Ysabel est l'intendante du béguinage royal. Elle est aussi herboriste et sa connaissance des plantes et de leurs effets bénéfiques lui vaut de s'occuper de l'hôpital du béguinage, où l'on accueille des femmes bien souvent démunies face à la maladie, la vieillesse, les mauvais traitements ou encore les grossesses.

A l'extérieur, les tensions montent. Tensions politiques, mais dit-on aussi économiques. Le roi Philippe le Bel règne et impose une poigne de fer. Dans son collimateur, les Templiers. Mais les béguines n'échappent pas aux soupçons : des voix de plus en plus fortes les accusent d'hérésie et le pape Clément V semble prendre cela au sérieux.

Pour les béguines parisiennes, peu importent ces rumeurs, il y a du travail à effectuer, et c'est cela qui compte. On soigne, on prie, on lit, on accueille... Mais, la dernière arrivée pose problèmes : impossible de lui arracher un mot, elle refuse de parler. Plus embêtant, elle se montre très agitée, violente, même, et Ysabel doit trouver comment calmer cette enfant.

Tout indique qu'elle a été malmenée, battue, certainement violée, un choc tel que la jeune fille ne parvient pas à retrouver le calme nécessaire pour pouvoir parler. On n'arrive même pas à lui faire dire son nom. La seule chose que l'on sait d'elle, c'est ce qu'on voit : sa peau d'une blancheur marmoréenne et sa chevelure d'un roux flamboyant.

Qui est-elle ? Un homme le sait. Il s'appelle Humbert, il porte la bure des Franciscains et se trouve à Paris à la demande de son mentor. C'est par hasard qu'il va apercevoir cette jeune fille et la reconnaître. Il sait qui elle est, elle s'appelle Maheut et elle est liée aux événements qui l'ont mené, lui aussi, dans la capitale, depuis la région du Hainaut.

Mais Humbert, lui, qui est-il exactement ?

Beaucoup de choses dans ce petit résumé, à la fois pour planter le décor, mais aussi introduire l'histoire. Ainsi présenté, on pourrait penser qu'il y a une sombre intrigue et qu'on a en main un polar historique, disons-le tout de suite, ce n'est pas le cas, même si certains personnages sont auréolés de mystère, qu'on va voir se dissiper peu à peu.

En fait, l'arrivée de Maheut est plutôt un déclic, le signal annonçant des temps difficiles pour le béguinage royal de Paris. Et c'est cette histoire troublée que nous allons suivre, la véritable histoire menant à la fermeture de ce béguinage, relatée à travers l'histoire fictive de ces femmes, Ysabel, Maheut, Ade et quelques autres que vous découvrirez au fil des pages.

Comment parler de "la Nuit des béguines" ? En vous donnant une première impression qui m'a accompagné d'un bout à l'autre : une extrême douceur. Elle vient sans doute de l'atmosphère qui peut régner au sein du béguinage, mais surtout, me semble-t-il, de l'écriture d'Aline Kiner qui instaure ce sentiment. On se sent bien, parmi ces femmes, en paix. En sécurité.

Pas évident, car, comme je l'ai dit, à l'extérieur, il en va tout autrement. Et nous sommes témoins de ces événements qui, dès avant 1310, ont vu les bûchers s'allumer place de Grève et ailleurs dans Paris. Philippe le Bel gouverne d'une main de fer et ne ménage personne, sans doute autant pour ses propres intérêts que ceux du royaume.

Ce contraste puissant, comme si le béguinage était une bulle, isolée de ce monde brutal et violent, donne la sensation au lecteur d'être dans le parfait contrechamp des "Rois maudits". C'est bien le même contexte, c'est bien la même époque, ce sont bien les mêmes événements (aux petits arrangements pris par Druon avec l'histoire près), et pourtant, on est ailleurs.

Oh, ce n'est pas pour cela que la vie des béguines n'est pas tourmentée, mais elles ne se soucient guère des décisions prises au palais royal. Elles ont d'autres affaires en cours, parfois délicate. Mais, bientôt, comme je l'ai dit, la présence parmi elles de Maheut va créer un appel d'air et Ysabel et Ade, en particulier, vont devoir agir avec une grande prudence.

Il faut, pour bien comprendre, donner un élément historique fondamental : en octobre 1311, s'ouvre le Concile de Vienne, dans l'Isère, où Philippe le Bel et Clément V vont décider de l'avenir de l'Ordre du Temple, avec les conséquences que l'on connaît. Mais, à l'ordre du jour, on trouve aussi la situation des béguinages et de ce qu'on appelle le Libre Esprit, mouvements hérétiques aux yeux de certains.

Je dois dire que mes connaissances sur les béguinages étaient fort limitées avant de me lancer dans la lecture du roman d'Aline Kiner. Cela se limitait à ce que j'en avais découvert dans "Migne Mystique", de Matthieu Dhennin (dans un esprit bien différent), et je pensais le mouvement concentré dans le Nord de la France et en Belgique. J'ignorais donc totalement l'existence de ce béguinage royal dans le Marais.

De même, je ne connaissais pas un personnage qui tient un rôle clé dans "La Nuit des béguines", même si elle ne fait pas partie du récit central : Marguerite Porete. Je ne vais pas trop en dire sur cette femme qui, pourtant, réunit bien des problématiques que développent Aline Kiner dans son roman. Mais vous comprendrez en le lisant pourquoi il fallait la citer dans ce billet.

"La Nuit des béguines" met en scène un mouvement qui a su trouver une certaine autonomie, qu'aucun pouvoir ne contrôle vraiment, et qui se compose de femmes libres, sans attaches, le plus souvent. Et si c'était avant tout cela que reprochaient aux béguines les hommes qui détiennent un pouvoir universel ?

On peut sérieusement se poser la question, ne serait-ce qu'en regardant les tentatives de reprise en main qui marquent cette époque. Lorsqu'on veut noyer son chien, on l'accuse de la rage, lorsqu'on veut se débarrasser d'un mouvement religieux qui mène sa barque un peu trop à sa guise, on l'accuse d'hérésie. Et l'on construit des bûchers, pour l'exemple...

Ces béguines, elles ne sont ni épouses ni nonnes, on y revient. Elles ne sont donc pas sous la coupe d'un mari ni sous celle des ordres séculiers, dirigés par des hommes. Et c'est insupportable aux yeux du clergé comme d'une partie de la société. Si l'on peut penser que l'élimination des Templiers était un calcul financier, pour confisquer les biens de l'ordre, la lutte contre les béguinages est donc différentes.

C'est une opération de maintien de l'ordre. L'ordre établi par et pour les hommes. On va d'ailleurs le voir de manière assez frappante quand on va évoquer, au fil du chapitre, les vies des béguines qui sont au coeur du roman, ou encore ce qui est arrivé à Maheut. Les femmes n'ont pas à décider de leur destin, il est établi pour elle par des hommes, père, époux, frères, religieux...

Ysabel est l'archétype de ces femmes libres. Elle a fait des choix de vie, après une existence bien remplie, dans la norme. C'est à l'automne de sa vie qu'elle a rejoint les béguines, par piété, évidemment, mais aussi pour enfin pouvoir vivre comme elle l'entend, remplir des fonctions qu'on lui dénierait autrement, et puis transmettre, également, à d'autres femmes plus jeunes qu'elle ce qu'elle a appris.

Pour d'autres, comme Ade, c'est plus compliqué, plus délicat. Les blessures profondes qui lui ont été infligées ne sont pas refermées et le béguinage est une façon de s'échapper, de se reconstruire sans sentir peser les conventions sociales en vigueur. A l'image de Maheut, c'est un personnage complexe, d'apparence revêche, pas forcément sympathique, mais qu'on va découvrir peu à peu.

Il y a dans le béguinage une dimension utopique forte (et on retrouve d'ailleurs cela avec Marguerite Porete). On est dans une espèce d'abbaye de Thélème avant l'heure, même si l'on conserve une dimension religieuse forte, au contraire de la création de Rabelais, un règlement intérieur qui, sans être strict, est important et peu déplaire, contraindre certaines, à l'image de la fougueuse Maheut.

Libres, oui, les béguines le sont, mais ce n'est pas l'anarchie non plus. Et ce qu'on voit apparaître au cours du livre, au gré des événements qui vont agiter la petite communauté, c'est que, comme toute société humaine, un béguinage n'est pas à l'abri des ambitions et des instincts les plus primaires de l'être humain.

Pouvoir, ambition, statut au sein de la communauté, atomes plus ou moins crochus, amitiés mais aussi rivalités, jalousies, même... Tout cela existe au sein du béguinage et, en ces temps troublés où l'avenir est menacé, ces réactions pourraient mettre un peu plus en danger ce projet, pourtant magnifique, empli de bonté et de beauté.

Je disais plus haut que "la Nuit des béguines" n'était pas un polar (contrairement au premier roman d'Aline Kiner, "Le Jeu du pendu", que j'avais découvert avant que ce blog voie le jour), mais j'ai du mal aussi à vous dire que c'est un drame. Dans les faits, sans doute peut-on envisager ainsi ce roman où tout n'est pas rose, loin de là.

Mais, encore une fois, il s'en dégage quelque chose de tellement frais, agréable, doux... Un vent de sérénité et ce qui s'approche peut-être le plus d'une plénitude. J'ajouterai même une sensualité qui n'a rien de clandestine. N'allez rien vous imaginez de glauque, non, cette sensualité se fait avec la même simplicité que tout le reste, elle est l'expression de la confiance qui règne au sein de la communauté.

Bien sûr, certains renâcleront devant la dimension religieuse de ce mouvement. Mais, il faut, je croire, voir vraiment au-delà et surtout retenir cette liberté acquise par ces femmes contre tous les usages. C'est un mouvement laïque dans une société qui était encore très religieuse. Dans un autre contexte, cela ne modifierait sans doute ni son esprit ni son fonctionnement.

A l'heure où la série "la Servante écarlate" connaît le succès en proposant un univers dystopique puissant dans lequel les femmes sont à la merci totale des hommes, "La Nuit des béguines" propose un regard plus optimiste, à partir de faits historiques. Oui, les béguines ont fini par disparaître, en France, en tout cas, mais rappeler leur souvenir, comme le fait Aline Kiner, a de quoi réconforter et, pourquoi pas, redonner des idées.

dimanche 10 septembre 2017

"– On dirait bien que tout le monde ici connaît tout le monde (...) / – Personne ici ne connaît personne".

On poursuit notre voyage livresque, après les Etats-Unis, le Proche-Orient, direction l'Ecosse, pour y découvrir le nouveau livre d'une romancière désormais bien installée dans le paysage du polar européen. Je dois dire que c'est un lieu, mis en évidence dans la quatrième de couverture, qui a immédiatement attiré mon attention : le Loch Lomond... Grand lecteur de Tintin depuis tout petit, forcément, ça me parle. Mais, là, pas question du whisky préféré du capitaine Haddock, c'est bien le lac lui-même qui va nous intéresser, avec des décors fabuleux à la clé. "De sel et de sang" est la nouvelle enquête de l'inspectrice de Police Scotland, Alex Morrow, personnage imaginé par Denise Mina (en grand format aux éditions du Masque ; traduction de Nathalie Bru). Un roman policier âpre, tendu, un peu austère, aussi, et qui repose sur une construction tout à fait étonnante, un peu déroutante, mais très intéressante au final. Le tout, dans un contexte très particulier pour l'inspectrice, mais aussi pour l'Ecosse, dont les profonds clivages travaillant sa société apparaissent clairement...



Alex Morrow se retrouve avec une affaire délicate à gérer : son service vient de recevoir un appel anonyme, peut-être passé par un enfant, signalant la disparition d'une femme. Or, cette femme, l'inspectrice la connaît, et pour cause : Roxana Fuentecilla est dans son collimateur depuis un petit moment, car on la soupçonne de préparer un mauvais coup.

Arrivée récemment à Glasgow, en compagnie de ses deux enfants et de l'homme qui partage sa vie, Roxana, originaire d'Espagne, est soupçonnée de préparer une escroquerie d'envergure. Morrow la surveille depuis qu'elle a posé le pied sur le sol écossais, sans pour le moment avoir pu trouver d'éléments suffisants pour comprendre ce qu'elle mijote, et encore moins pour l'interpeller.

Alors, forcément, cette nouvelle bouscule le train-train de Police Scotland qui ne sait pas quoi penser de cette disparition. Et si c'était cela que préparait Roxana depuis quelques semaines : un tour de passe-passe qui lui permettra de gruger des assurances ? Pourtant, l'enfant qui a prévenu la police paraissait sérieusement inquiet...

A Morrow et ses hommes d'entrer en jeu, sans révéler aux proches de Roxana qu'ils les surveillent depuis des semaines et savent quasiment tout d'eux. Agir comme pour une disparition inquiétante classique, en espérant glaner de nouveaux indices permettant de comprendre ce que trame Roxana et de savoir si son conjoint est aussi dans le coup.

Mais voilà, dans cette famille, on parle peu. On ne fait pas une seconde confiance à la police. On dirait même que tous, l'homme et les enfants, prennent un malin plaisir à les défier. Alors, on patine, on peine à reprendre le fil de l'enquête. Et, peu à peu, l'idée que cette disparition pourrait être un complet hasard, sans lien avec les soupçons de fraude, grandit...

Finalement, l'enquête va entraîner la très citadine Alex Morrow loin des contours rassurants de la ville. Direction Helenburgh, petite ville bien tranquille d'environ 15 000 habitants, située dans le Firth of Clyde, coincée entre l'océan d'un côté et le Loch Lomond de l'autre. Un cadre enchanteur, ou presque, mais où il se passe des choses bien inquiétantes...

Alors, d'abord, un peu de géographie, parce que je ne maîtrise pas sur le bout des doigts la géographie écossaise. Situons donc un peu mieux Helensburgh, ancienne villégiature pour riches ayant besoin de quelques vacances, fondée trois siècles plus tôt. C'est aussi la ville natale de Deborah Kerr, mais ça n'a aucun rapport avec notre roman, passons donc aux cartes :



Voilà donc la carte de l'Ecosse avec deux points de repères importants : Glasgow, la ville d'Alex Morrow et là où elle est basée et ce fameux Loch Lomond, qui va tenir une place importante dans le livre. Zoomons un peu et regardons maintenant la situation du Firth of Clyde, sur laquelle on va retrouver toujours ce fameux Loch et la ville d'Helensburgh...


Les idées concernant la géographie sont maintenant un peu plus claires, poursuivons. Et précisons d'autres éléments importants : le petit résumé ci-dessus ne correspond pas vraiment à ce qu'on trouve en attaquant "De sel et de sang". Rassurez-vous, je ne raconte pas n'importe quoi, c'est juste que la construction du roman n'est pas aussi linéaire qu'on pourrait le penser.

Explications : l'enquête d'Alex Morrow n'est, à l'origine, que le fil narratif secondaire. En fait, dès les premières pages du roman, le lecteur est à Helensburgh et le premier chapitre raconte des événements glaçants dont nous sommes les témoins, mais que je ne vous détaillerai pas. En fait, on se retrouve avec en main des pièces de puzzle qui ne semblent pas vraiment s'emboîter.

Et tout l'intérêt, c'est bien sûr de rassembler deux histoires qui, en apparence, n'ont pas grand-chose à voir. Il pourrait bien y avoir un dénominateur commun, mais rien n'est évident et Denise Mina nous mène gentiment en bateau, brouillant consciencieusement les pistes. Bref, nous avons bien deux histoires, l'enquête sur Roxana et ce qui se passe à Helensburgh.

C'est le deuxième roman de Denise Mina que je lis et le premier, "Le silence de minuit", reposait sur une intrigue bien plus classique dans la forme. J'ai donc mis un peu de temps à trouver mes marques cette fois-ci. Ajoutons que je n'ai pas été très assidu, laissant passer plusieurs épisodes de cette série, mais, dans l'ensemble, ça ne pénalise pas la compréhension.

Vous devez le sentir, je marche un peu sur des oeufs, avec ce livre. Que dire vraiment ? Que laisser dans l'ombre ? Je fais des choix, ceux qui me semblent les plus judicieux, mais on peut ne pas partager mon point de vue. Allons-y, laissons derrière nous Alex Morrow et Glasgow et parlons un peu d'Helensburgh...

D'emblée, je le disais, on assiste à des événements inquiétants sur les rives du Loch Lomond. On comprend ensuite que l'un des personnages clés de cette histoire sera Iain, un jeune homme bien tourmenté, dont la perception des choses ne semble pas d'une d'une grande clarté. Et pour cause, tout juste sorti de prison, il semble être sujet à des crises psychotiques...

Une nouvelle fois, Denise Mina joue avec nous : on se retrouve dans le sillage d'un garçon peut-être aux prises avec des hallucinations, ou du moins à la perception altérée, aux repères pour le moins bousculés et perdu dans ce monde qu'il retrouve. Alors, que peut-on croire de ce que l'on voit quand on adopte son point de vue ?

Ce n'est pas le seul habitant d'Helensburgh que l'on croise, mais c'est celui qui paraît avoir en main un certain nombre de clés pouvant nous relier à l'intrigue. Et surtout, ce qu'il fait dans le premier chapitre influence carrément le regard que le lecteur va lui porter. Mais, faut-il se fier aux apparences ? Aux premières impressions ?

A Helensburgh, il se passe des choses pas très nettes et, petit à petit, on commence à échafauder des théories, à mettre en place des raisonnements... Il faut d'ailleurs saluer le jeu de miroirs mis en place par Denise Mina, qui repose sur des quiproquos. On imagine mal une adaptation audiovisuelle de ce livre, elle ferait sans doute s'effondrer tout l'édifice construit par la romancière.

Helensburgh n'a rien à voir avec Glasgow, mais ce n'est pas pour cela que la criminalité y est nulle. On croit même percevoir qu'un gang y sévit, avec ses têtes pensantes et ses hommes de main. Et gare à ceux qui viendrait déranger les affaires en cours ! Quand l'enquête d'Alex Morrow la mène dans cette petite ville, le lecteur, lui, sait ce qui s'y passe, mais pas s'il y a des liens avec l'enquête de Police Scotland.

Il y a dans "De sel et de sang" un clin d'oeil manifeste au polar à l'anglaise : on n'opère plus dans la grande ville, qui ressemble à toutes les autres grandes villes d'Europe voir du monde ; on se retrouve dans une petite ville, avec ses us et coutumes, son tissu social, ses secrets. Et le fait que tout le monde connaît tout le monde... Sauf que, lorsque Morrow dit cela, on comprend que ce cliché est erroné.

Et puis Morrow n'a rien d'une miss Marple ou d'une Agatha Raisin, d'abord parce qu'elle est vraiment flic, elle. Ensuite, parce qu'elle est une citadine pure et dure qui ne supporte pas de quitter sa ville bien-aimée de Glasgow. Au bon air du Firth of Clyde, elle suffoque presque, en tout cas, elle ne se sent pas dans son élément.

C'est une Alex Morrow sur les nerfs que l'on retrouve dans ce livre. Rien ne va comme elle le voudrait, elle sait qu'elle a potentiellement en main une affaire d'importance, mais aussi qu'au moindre faux pas, on pourrait lui reprendre pour la confier à d'autres services. Elle sait aussi que, en s'éloignant de Glasgow, elle risque de réveiller les guéguerres internes à la police, et ça la stresse.

Et puis, il y a ce demi-frère, avec lequel elle se sent lié, alors qu'il est un bandit notoire, un des chefs de gang les plus en vue à Glasgow. Or, c'est plus fort qu'elle, elle s'inquiète pour lui. Comme elle s'inquiète pour Roxana. A croire qu'elle n'entre en empathie qu'avec des gens peu recommandables... Mais ce n'est pas la seule chose qui lui tape sur le système dans cette affaire.

Réputée pour être du genre irascible, Alex Morrow bout. Se retrouver hors de Glasgow l'agace, mais plus encore à Helensburgh : issue des classes les plus modestes de la société, elle a l'impression de se retrouver chez les rupins, c'en est presque douloureux. A Helensbrugh la cossue, elle se languit plus encore de Glasgow l'ouvrière. Et son regard sur les habitants s'en ressent : elle a l'impression de ne rencontrer que des enfants gâtés...

Incarnation de cette situation, le personnage de Boyd. Originaire d'Helensburgh, il a vécu une bonne partie de sa vie à Londres avant de revenir, récemment, s'installer sur les rives du Firth of Clyde. Il y a ouvert un commerce de traiteur, où il fabrique de savoureux petit plats à base d'ingrédients bio et de la meilleure qualité disponible.

Mais, pour Morrow, vendre les sandwiches au thon à six livres l'unité, c'est juste de la folie ! Un snobisme absolu, un gros foutage de gueule, et ça aussi, ça lui reste en travers de la gorge. Il faut s'y faire, la vie à Helensburgh n'a vraiment rien à voir avec la vie à Glasgow et Morrow ne s'y sent définitivement pas chez elle.

Enfin, un dernier clivage est très présent dans "De sel et de sang". Paru en 2014, ce polar se déroule en plein pendant la campagne du référendum pour l'indépendance de l'Ecosse. Les partisans du oui et ceux du nom s'affichent partout, on essaye de convaincre les indécis, on se bouffe le nez un peu partout, on discute des choix à faire y compris au boulot.

Alex Morrow en a ras-le-bol, pour elle, la politique n'a rien à faire dans son service et elle souhaite qui tous ceux qui travaillent sur l'enquête laissent leurs opinions au vestiaire. Or, là encore, elle se retrouve constamment confrontée à ce contexte qui l'horripile. D'autant qu'à Helensburgh, on va majoritairement opter pour le non, parce qu'on craint qu'une victoire du oui ne fasse s'effondrer le prix de l'immobilier. Au temps pour les convictions !

Voilà le décor planté, dans sa diversité et sans, je pense, avoir dévoilé quoi que ce soit de l'intrigue de ce polar, assez atypique dans la forme. Il vous reste énormément à découvrir, et surtout à remettre les pièces du puzzle dans le bon ordre. Longtemps, on se demande comment tout cela peut bien s'agencer. Et puis, les premières pistes apparaissent, mais, là encore, on se retrouve pris à contre-pied.

Bref, si vous ouvrez ce roman, soyez prévenus, c'est une lecture par moments déroutante, dans une atmosphère assez sombre. Morrow n'est pas un personnage exubérant, son regard sur le monde est lui-même assez sombre et le contexte général de cette histoire, comme de toute la série, est plutôt lourd, sans doute parce qu'elle nous parle d'une Ecosse, contrée rude et âpre, et pourtant terriblement attachante.

Oui, l'Ecosse est un personnage à part entière de ces histoires policières. Denise Mina nous plonge dans ce territoire (j'ai failli écrire "ce pays", j'anticipe, ou pas), dans sa diversité, dans ses failles et les problèmes sociaux qu'il rencontre. Et c'est aussi la force du polar, genre littéraire qui permet d'aller au coeur des société, de les décrypter, de mettre en évidence ses forces comme ses faiblesses.

Et, pour finir ce billet, je vais jouer les odieux touristes, car je n'étais pas fâché de ne pas rester à Glasgow, cité un peu tristounette et oppressante quand elle devient le décor de polars, et d'aller prendre l'air à Helensburgh et sur les rives du Loch Lomond, quoi qu'il s'y passe. Ca donne des envies de voyage et de flâneries, la preuve en image...