lundi 24 juillet 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais 900 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 200 000 vues a été franchi en ce début d'année 2016 ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Quand on séjourne trop longtemps dans l'ombre du Dragon, on n'en sort pas indemne".

Un vent de jeunesse souffle sur le blog ces jours-ci et l'on reste dans la fantasy à destination des lecteurs à partir de 13 ans. Et nous serons amenés à croiser à nouveau quelques monstres, à la fois très différents de Zalim, que nous évoquions dernièrement, mais tout aussi dangereux et maléfiques... Direction la cité de Selenae où il se passe des choses pas jolies jolies autour de l'Empereur-Mage. Et pour que ça change, ce souverain vieillissant a besoin d'aide. Voilà le point de départ de "l'Appel du Dragon", un cycle de Jean-Luc Bizien dont les éditions ActuSF rééditent la première moitié dans la collection Naos, des Indés de l'Imaginaire. Préparez-vous à suivre des aventures mouvementées dans un univers très sombre, en compagnie de trois personnages centraux, une jeune fille et deux jeunes garçons, dont on va découvrir les qualités, le courage, mais aussi les zones d'ombre... Et l'on verra grandir et évoluer les principaux protagonistes de ce cycle au fil des histoires...



L'Empereur-Mage est fatigué. Âgé, usé, il sait qu'il n'aura pas l'énergie nécessaire pour lutter contre les forces du mal qui menace l'empire et voudrait bien se trouver un successeur. Pour cela, il faut lancer une sorte d'appel à candidats à destination des plus courageux prêts à gagner Selenae, où se trouve le trône d'onyx de l'Empereur-Mage. Mais y parvenir est particulièrement dangereux.

Le chemin qui y mène est semé d'embûches, il faut traverser des souterrains particulièrement dangereux. Et si l'on y parvient, par force ou par ruse, c'est pour émerger dans les arènes de Selenae où une ultime épreuve attend les éventuels survivants. Et cela fait des lustres que personne n'a réussi à se sortir de ce parcours des combattants...

Comme le temps presse, l'Empereur-Mage décide de dépêcher le grand prêtre de la Lune sombre, Arh'En Dal, pour qu'il parte à la recherche de jeunes gens dont les aptitudes, le courage, le maniement des armes ou de la magie leur permettront de se lancer dans cette terrible aventure et de briguer le trône de l'Empereur-Mage.

Bien sûr, le grand prêtre le sait bien, ce recrutement fera apparaître des candidats au coeur pur mais d'autres, probablement plus nombreux, qui seront d'abord guidés par leur ambition et leur soif de pouvoir. Mais les difficultés qui les attendront seront suffisantes pour assurer une sélection drastique. Seuls les meilleurs arriveront jusqu'à Selenae.

Parmi les jeunes gens que Arh'En Dal va guider vers les épreuves menant à Selenae, on trouve Kaylan, un adolescent intrépide, impulsif, mais aussi naïf qu'il semble sûr de lui. Il est le fils d'un ancien soldat venu s'installer dans un village à l'écart de la capitale comme paysan. Cet homme voudrait que son fils unique l'aide et reprenne ses terres, mais l'adolescent n'a aucun goût pour cela.

Il rêve de bien d'autres choses, et particulièrement d'aventures. Alors, quand le grand prêtre se présente à la porte de leur maison, Kaylan se porte volontaire au grand dam de son père, qui se résigne pourtant à le laisser partir. Quant au grand prêtre, il craint que la trop grande assurance du garçon soit un lourd handicap dans sa quête...

Aux côtés de Kaylan, part une jeune fille, Sheelba. Apprentie magicienne, elle aussi s'ennuie et considère sa vie comme un simple train-train. Certes, elle est encore inexpérimentée, mais elle pense maîtriser suffisamment son don pour tenter l'aventure avec de bonnes chances de franchir tous les obstacles et de parvenir jusqu'au trône d'onyx.

Au total, ce sont plusieurs dizaines de jeunes gens qui partent à la suite d'Arh'En Dal, tous sûrs de leurs forces, de leurs talents, de leur ruse. Tous persuadés qu'ils seront le prochain Empereur-Mage. Le grand prêtre doute pourtant que le successeur attendu se trouve au milieu de ces garçons et filles qui n'ont aucune idée des dangers qu'ils vont encourir.

Bientôt, ils ne pourront plus revenir en arrière. Bientôt, ils seront livrés à eux-mêmes et devront faire le choix de compter sur les autres ou, au contraire, de mener leur quête en solitaire. Certains vont renoncer, peut-être les plus sages, ou les plus lâches. Les autres, eux, vont entreprendre un voyage dont ils ne reviendront sans doute pas...

Au dernier moment, la troupe va voir un ultime renfort se joindre à elle. Un personnage un peu particulier : c'est un voleur, pris la main dans le sac alors qu'il faisait les poches des clients d'une auberge. Plutôt que de le pendre haut et court, ses victimes ont eu une autre idée : confier son sort au grand prêtre, puisque les chances de survivre aux épreuves sur la route de Selenae sont minimes.

Voilà comment Shaar-Lun va se retrouver lui aussi en route pour Selenae. Il est séduisant, habile, rusé, mais peu digne de confiance, puisque tous les autres savent que c'est un voleur. Il possède pourtant de nombreuses qualités qui pourraient s'avérer utiles au cours de la quête, s'il accepte de jouer le jeu.

Désormais, ils sont prêts à se lancer dans la plus difficile des épreuves, dont le nom seul fait trembler : la gueule du Dragon. C'est ainsi qu'on a surnommés les souterrains qui forment un véritable labyrinthe sous la citadelle de Selenae. Le pire endroit de l'Empire. Et encore, les candidats au trône d'onyx n'ont aucune idée de ce qu'ils vont devoir affronter...

Avant d'aller plus loin, quelques précisions sur le livre dont nous parlons. "L'Appel du Dragon" rassemble en fait deux histoires qui se suivent. Le résumé ci-dessus est celui de la première, "le Souffle du Dragon", qui est suivi par "L'Eveil du Dragon", dont je ne dirai rien. Ce sont deux histoires indépendantes qui se suivent.

"Le Souffle du Dragon" et "l'Eveil du Dragon" avaient déjà été publiés, chez Bayard, en deux tomes, ActuSF a choisi de les rassembler en un seul et le propose dans cette collection Naos, destinée aux aux adolescents et aux jeunes adultes. Un deuxième livre, qui contiendra deux autres histoires, dont une inédite, si j'ai tout bien compris, devrait suivre prochainement dans cette même collection.

Intéressons-nous maintenant à ces personnages évoqués plus haut. J'en ai sorti trois du lots, ils sont évidemment ceux qui vont porter l'histoire, mais les autres candidats à cette aventure ne doivent pas être oubliés, car c'est bien grâce à eux (ou à cause d'eux, plutôt) que Kaylan, Sheelba et Shaar-Lun vont se retrouver au premier plan.

Kaylan, c'est le fanfaron du lot, sûr de lui, de sa force. Insouciant, impétueux, susceptible, un peu casse-pied, quoi. Il s'enflamme vite, mais une fois les grandes manoeuvres entamées, la réalité va rapidement se charger de lui remettre les pieds sur terre et de lui apprendre la modestie et la modération... Il en va de sa survie !

Sheelba est certainement plus posée que son compagnon de voyage, mais elle aussi a péché par orgueil, en se lançant dans cette aventure. Oui, elle maîtrise la magie, mais elle a encore tant à apprendre ! Et puis, surtout, elle a négligé un élément très important : recourir à la magie est épuisant et, dans les souterrains de Selenae, on n'a le droit à aucun moment de faiblesse.

Enfin, Shaar-Lun, le roublard, le malin, celui qui a l'oeil qui frise, la remarque moqueuse au coin des lèvres et toujours un tour dans son sac. C'est aussi le plus énigmatique des personnages de ce roman, celui qu'on cerne le plus difficilement. Et, forcément, cela le rend inquiétant. Pour ses compagnons de voyage, comme pour le lecteur.

Qui est-il vraiment ? Un simple voleur de grand chemin ? On en doute rapidement, ce garçon cache des choses, c'est évident... Ou pas ? Ou alors, ce sont les autres qui ont des secrets ? Bref, au fur et à mesure que la quête se déroule, le lecteur perd certains repères et cherche la petite bête... Ah, les gentils et les méchants, ce n'est plus si évident que cela !

Mais, les personnages ne sont pas la seule chose qui vient troubler le lecteur : le contexte aussi. On l'a dit, il va falloir se dépêtrer du labyrinthe qui se trouve sous la citadelle de Selenae, plus plat de résistance que hors d'oeuvre, et du genre indigeste. Le hic, c'est que les lieux sont encore plus mal fréquentés qu'on ne l'imaginait !

Un mot sur un très beau personnage, Lucius. Il apparaît bien plus tardivement que les autres, on le rencontre par hasard. Il m'a touché, ce garçon, par sa fragilité, mais aussi son apparente inconscience des dangers qui l'entourent. "Heureux les simples d'esprit..." se dit-on en le voyant, sauf que son royaume à lui a quelque chose d'infernal...

On ne s'ennuie pas une seconde, pour être franc, j'aurais même aimé une aventure plus développée, mais c'est ainsi, je suis un vieux lecteur, je l'ai déjà dit. Et amateur de pavés, en plus... Alors, on se console avec une seconde histoire impliquant les mêmes personnages. Difficile d'en parler, car cela en révélerait trop sur ce qui se passe dans "le Souffle du Dragon".

Toutefois, le titre de cette deuxième aventure donne un indice clé : "l'Eveil du Dragon"... La bête n'est donc peut-être pas qu'une légende... A vous de découvrir cette autre histoire qui ne manque pas de piquant (non, ne cherchez pas de jeu de mots, il n'y en a pas). Avec un curseur qui monte d'un cran dans la noirceur.

Eh oui, comme souvent en fantasy, et peu importe la tranche d'âge, les quêtes sont aussi des quêtes initiatiques, au cours desquelles les personnages évoluent, changent, apprennent, se révèlent, s'endurcissent, mûrissent... C'est exactement le cas ici, chacun apparaissant à la fin sensiblement différent de la première impression qu'il nous a laissée.

Cet "Appel du Dragon" est assez classique, bien sûr, mais je dis ça avec un regard de lecteur ayant une certaine habitude de la fantasy. Mais, c'est certainement une bonne entrée vers le genre pour de jeunes lecteurs qui ne connaissent pas encore et, plus généralement, un excellent divertissement pour des collégiens, par exemple.

Je suis assez curieux de voir quelles nouvelles aventures les personnages devront affronter à l'avenir, dans le prochain livre. De voir aussi si ce cycle va rester aussi sombre, avec des menaces qui apparaissent avec brutalité. Et puis, parce que Jean-Luc Bizien nous laisse sur un cliffhanger du genre qui agace le lecteur impatient, je ne vous dis que ça !

dimanche 23 juillet 2017

"Il est dangereux, incontrôlable. Quand il se déchaîne, il ravage tout (...) Pour lui, il n'y a pas de bons ou de mauvais, il n'y a que des proies".

Je sens bien que vous avez très envie de faire connaissance avec celui dont parle le titre de ce billet. Et encore, vous verriez le passage que j'ai coupé, c'est pire que le reste ! Je plaisante, mais c'est bien une créature infernale et particulièrement dangereuse que nous allons découvrir à travers un roman de fantasy destiné à la jeunesse (à partir de 13 ans). Un univers sombre et intéressant, très visuel, des personnages avec lesquels joue l'auteure pour brouiller les pistes et une construction qui fait penser à un thriller. "Zalim" est le premier tome d'une série signée par Carina Rozenfeld (aux éditions Scrineo) et, si je suis un vieux lecteur à l'âme d'enfant bien ankylosée, je me suis bien amusé à suivre cette histoire. J'ai échafaudé des plans, trouvé une partie de l'intrigue, mais j'ai très envie de découvrir la suite des opérations. Et voir comment se comportera ce Zalim...



Les royaumes d'Arensdaal et de Rakenshin ont, depuis des temps immémoriaux, pris la sale habitude de se faire régulièrement la guerre. Après une période de paix qui aura duré quelques années, les hostilités viennent de reprendre et les troupes de Rakenshin, à l'issue de combats d'une grande violence, semblent avoir pris un avantage qui pourrait s'avérer décisif.

Dans les camps du royaume d'Arensdaal, les rescapés font grise mine. Les effectifs ont été décimés par ces assauts et le moral est au plus bas. Les officiers, eux, font remonter les informations et les inquiétudes de leurs hommes jusqu'au château royal. Des renseignements assortis d'une requête particulière qui, espèrent-ils, sera entendue.

Car le royaume d'Arensdaal possède une arme secrète. Enfin, plus vraiment, elle a déjà été utilisée dans le passé, mais avec grande précaution. C'est en effet une arme à double tranchant, si je puis dire. Le titre de ce billet résume bien cette situation : cette arme est dévastatrice et incontrôlable et rien n'assure qu'elle agisse comme on l'entend, elle pourrait parfaitement se retourner contre Arensdaal.

On ne prend donc pas la décision de recourir à cette arme à la légère, mais on sait que son usage marquera forcément la fin du conflit sous un déferlement de violence censé calmer les ardeurs des belligérants... Le problème, c'est que Arensdaal ne peut accepter la domination de son turbulent voisin, en cas de défaite. Voilà le royaume acculé, et son premier ministre embarrassé.

Ederinn Maley n'est pas le roi d'Arensdaal. Mais, dans les faits, c'est lui qui gouverne effectivement le royaume, car le monarque légitime, Yalmar, est un faible, incapable de diriger ce royaume qui lui a échu par hasard, lorsque son épouse, Ellinor, héritière légitime du trône, n'a plus été en mesure de remplir ses fonctions.

Yalmar n'a en fait rien d'un roi, ou alors, c'est un roi fainéant, plus intéressé par le contenu de son assiette que par les affaires du royaume. Alors, Ederinn a pris officieusement les rennes et dirige en sous-main ce royaume. Le hic, c'est que la décision de recourir à l'arme absolue dépasse en principe ses compétences.

Ou plutôt, elle implique des décisions, plus nombreuses qu'on ne l'imagine, que Ederinn se passerait volontiers de prendre... Le premier ministre doit faire des choix terribles, entre le salut de ce royaume à qui il a consacré sa vie, et ses aspirations personnelles. Mais, bientôt, l'état des lieux sur le front le pousse à faire un choix contre son coeur...

Autour d'Ederinn, outre le roi Yalmar, gravite d'autres personnages. Elyana et Kaia, d'abord : elles sont les filles du roi. La première est l'héritière du trône et, bien que Kaia, jeune femme à la peau noire, ait été adoptée, les deux princesses ont toujours considéré qu'elles étaient des soeurs de sang. Elyana a conscience qu'elle gouvernera un jour et s'y prépare déjà activement.

Il faut ajouter une troisième princesse, nommée Agda. Elle est sensiblement du même âge que Elyana et Kaia, mais son sort a été scellée : lorsqu'on entend parler d'elle, c'est pour apprendre qu'elle est en route pour le royaume d'Arensdaal pour y épouser Yalmar et reconstituer un couple royal. Une alliance, vous le comprendrez, qui ne ravit pas tout le monde...

Lucia travaille au front. Pas comme soldat, mais comme infirmière. Elle vient au secours des blessés, peu importe qu'ils appartiennent aux troupes d'Arensdaal, royaume pour lequel elle oeuvre, ou aux troupes ennemies. Ne vous leurrez pas, ce n'est pas par compassion qu'elle se moque de l'uniforme que portent les blessés qu'elle soigne, mais parce qu'une autre mission lui a été confiée...

Et puis, il y a Jad. Un jeune homme qui se verrait plus reprendre l'exploitation agricole familiale que faire la guerre. Pourtant, le voilà enrôlé sous l'uniforme des armées de Rakenshin, alors qu'il est loin d'être le plus courageux des hommes. Un jour, il est blessé, séparé des siens et se retrouve pris en charge par l'ennemi. Autrement dit, prisonnier. A moins qu'on lui réserve un autre sort...

Il ne manque qu'un dernier personnage, celui qui donne son nom à ce roman : Zalim. Qu'en dire ? C'est un démon qui, lorsqu'il se déchaîne, provoque donc des ravages. Mais, pour cela, il faut plusieurs conditions, la plus embarrassante étant son besoin de s'incarner pour agir. Zalim ne peut pas vivre sans ensorceler un être humain.

Et, comme on ne contrôle pas la violence phénoménale de Zalim lorsqu'on le libère, on ne maîtrise pas le choix de celui ou celle qui l'accueillera, bien malgré lui. Une véritable malédiction qui peut tomber sur n'importe qui, puissant comme manant, mais qui est une véritable sentence de mort, car Zalim ne quitte pas l'enveloppe corporelle où il s'incruste...

Vous l'avez certainement compris, l'enjeu de ce premier volet, c'est de réveiller Zalim. En cela, je ne spoile pas, mais je ne vais pas en dire beaucoup plus, car ce qu'il serait dommage de dévoiler, ce sont les conditions particulières de ce réveil. En outre, ce réveil est au coeur d'une véritable intrigue qui se lit comme un thriller.

Chacun s'amusera à échafauder ses théories, à imaginer ce qui va se passer, à comprendre les conséquences d'une telle décision de la part des dirigeants du royaume d'Arensdaal... Bien sûr, on peut deviner certains aspects, qui paraissent les plus logiques, pour que l'intrigue soit forte et offre, pour la suite du cycle, des rebondissements et des perspectives intéressants.

Pour autant, on prend un réel plaisir au petit jeu que concocte Carina Rozenfeld (et puis, je suis un vieux briscard, on ne me piège pas comme ça, ah, ah ! Hum... Enfin, presque jamais...), avec une trame centrale que j'ai trouvée plutôt bien construite et efficace. Sans oublier un dénouement au sujet duquel, pour le coup, je me suis interrogé jusqu'au bout : où tout cela allait-il nous mener ?

Ce n'est jamais simple de proposer un dénouement à ce genre de livre, car il faut apporter une réponse tout en ménageant l'ouverture pour la suite du cycle. Cela présage d'un deuxième tome sensiblement différent, mais chut, n'en disons pas plus ! Même si je suis assez curieux de voir quel tour prendra cette histoire, dont on voit poindre certains éléments, mais certainement pas tous !

Cela fait quelques années, désormais, que je croise Carina Rozenfeld aux Imaginales, elle fait partie des plus prolifiques et créative auteures jeunesse dans le domaine de l'imaginaire, mais ses histoires s'installent plus souvent dans des univers de science-fiction. Or, Zalim prend place dans un monde de fantasy qui est tout à fait intéressant.

On se trouve dans un décor qui rappelle le nord de l'Europe et même la Scandinavie. Le climat tient d'ailleurs une place non-négligeable dans ce premier tome, car l'hiver y est rude. On retrouve aussi un décor qui pourrait être bucolique, s'il ne faisait pas l'objet de féroces batailles, avec ses forêts et ses fjords. Des paysages de carte postale.

On est dans un univers de fantasy médiévale, mais elle y insuffle une touche de steampunk, avec des régiments de soldats mécaniques qu'on envoie en première ligne lors des combats. Pour la petite histoire, lorsqu'on rencontre Jad, on vient de le charger de remonter ces soldats pour les préparer au prochain assaut. La technologie est là, mais assez rudimentaire, encore.

L'autre aspect qui frappe, c'est que Arensdaal pourrait faire penser à un royaume made in Disney. Il y a presque tout pour cela, en effet. Sauf que les princesses qu'on y rencontre n'ont rien à voir avec les princesses que présente le producteur dans ses films d'animation. Oserais-je dire que ce sont des princesses "badass", qu'on a dans "Zalim" ?

Elles ont du caractère, ces demoiselles, elles ne se laissent pas faire, n'ont pas froid aux yeux et affronte les événements avec détermination. Même lorsque, dans le cas d'Agda, on l'imagine soumise aux choix qui ont été faits pour elle, on découvre que, sous les apparences, il y a un caractère inflexible qui sera, quoi qu'il arrive, tout sauf malléable.

Parler plus avant des personnages est délicat, car cela nous emmènerait trop près des questions clés qui se pose dans ce roman. Alors, restons-en là, mais, comme souvent, c'est la manière dont se révèlent à nous ces personnages et la façon dont ils évoluent au fil du récit qui portent le roman. Avec ce mystérieux Zalim, dont la présence plane avec dans son sillage, une menace explicite.

Bien sûr, je ne suis pas le coeur de cible de ce genre de livres, j'suis trop vieux, trop blasé, trop plein de choses... Mais, je me suis pris au jeu, mine de rien, et je crois que les jeunes lecteurs qui se lanceront sur les traces de Zalim devraient, à leur tour, y prendre un grand plaisir. On le lit d'une traite, avec l'envie de savoir ce que vont vivre les personnages centraux...

Un dernier mot, très personnel, là. J'ai aimé cet univers assez sombre, qui va même en s'assombrissant au fil des chapitres. Cela va de paire avec une violence qui connaît quelques pics, il faut le préciser, particulièrement lorsqu'on parle de littérature jeunesse. Rien d'insoutenable, mais on n'est vraiment, vraiment pas dans une histoire à la Disney.

samedi 22 juillet 2017

"J'ai un but ! Mourir me donne un but !"

Le titre de ce billet n'est pas à prendre au pied de la lettre, en tout cas en ce qui me concerne, donc pas la peine d'avertir les secours. En revanche, c'est hélas le cas du personnage principal et narrateur de notre roman du soir. Le suicide est en soi un sujet grave, mais dans ce livre, les circonstances sont plus dramatiques encore. Et vous allez comprendre l'ampleur de ce drame-ci quand je vous aurai donné le titre de ce premier roman, signé Jean-Batpiste Aubert et paru chez Christophe Lucquin éditeur : "11 ans"... avec une quatrième de couverture qui tient en une demi-ligne, "J'ai onze ans et je veux mourir" et des pages initiales qui vont largement dans ce sens, je dois dire que le lecteur n'en mène pas large. Et puis, on se laisse prendre à l'histoire de ce gamin perdu et on le voit évoluer en espérant qu'il trouve enfin une raison de vivre... Un court roman qui suscitera beaucoup d'émotion chez le lecteur et entraînera certainement pas mal de réflexion, au-delà du cas spécifique de Kévin...



Kévin a 11 ans et il va mourir. Enfin, disons plutôt qu'il veut mourir. Il sait comment il s'y prendra, mais il a tendance à reporter cet acte pour diverses raisons. Reste que son envie de mourir ne diminue pas et que rien ne le retient vraiment. Kévin, à 11 ans, n'a aucune raison de vivre, a perdu toute envie de poursuivre cette aventure et c'est ce qui fait froid dans le dos.

Il vit dans un village de Franche-Comté, tout près de la frontière suisse, avec ses parents et sa soeur. Mais, la vie n'y est pas toujours rose. A l'école, ce n'est guère mieux, ses camarades se moquent de lui, il n'a pas beaucoup d'amis, si ce n'est quelques autres élèves, rejetés par la majorité eux aussi, pour différentes raisons.

Ses résultats scolaires sont moyens, pour ne pas dire médiocres, et, comme à la maison, Kévin ne ressent aucun soutien de la part des enseignants. Il est malheureux et ne peut se confier à personne. Il est malheureux, et personne ne lui vient en aide. Il s'enfonce dans un désespoir comme dans des sables mouvants, sans aucune possibilité de s'en arracher.

En fait, les seules choses qu'apprécie vraiment Kévin, ce sont la lecture et l'écriture. Mais, même lire ne lui apporte plus le même plaisir qu'avant. L'écriture lui permet juste de repousser l'échéance annoncée de son suicide, car il a décidé de coucher sur le papier sa propre histoire, ses propres malheurs. Tout ce qui devrait le conduire à un geste funeste d'ici peu.

"11 ans" est un court roman, moins de 150 pages dans le demi-format qu'utilise habituellement la maison fondée par Christophe Lucquin. C'est l'une des raisons de la brièveté de ce résumé (eh oui, je peux le faire !). L'autre, c'est que le lecteur se retrouve dans un inconfort terrible lorsqu'il attaque ce livre : non, Kévin ne peut pas se suicider !

Or, tout semble y concourir et le projet est déjà mûrement réfléchi. Seule une certaine procrastination, qui ne semble pas particulièrement être liée à la peur de passer à l'acte, empêche le garçon de mettre son projet à exécution. Le lecteur, qui découvre au fil des pages, la vie sans relief et pas bien gaie de l'enfant, retient son souffle en attente du pire.

Pour son premier roman, Jean-Baptiste Aubert aborde donc un sujet au combien délicat : le suicide des enfants. Doit-on parler de tabou ? Ou bien n'est-ce pas assez sexy, assez vendeur, trop provocant ? Le sujet n'est que rarement abordé en littérature ou ailleurs, alors qu'il est malheureusement loin d'être anodin. Et pas seulement de nos jours.

Il y a plus de 30 ans, mon voisin de classe n'est pas venu, un matin. A la grande émotion qui entourait cette absence, il a été aisé de comprendre qu'il ne reviendrait pas... Les bruits de couloir se répercutent toujours dans un établissement scolaire comme les ultrasons sur les parois d'une grotte et l'on a fini par apprendre quelques détails de ce drame...

J'étais alors encore plus jeune que ne l'est Kévin dans le livre. Bien des années plus tard, le souvenir de ce drame m'est revenu en mémoire lorsque l'on a commencé à tirer la sonnette d'alarme sur des jeux pratiqués par des enfants, comme le jeu du foulard. Enfin, on prenait conscience d'un danger qui avait dû coûter la vie à bien des enfants. Et en traumatiser d'autres...

Kévin, lui, ne joue pas. Sa détermination à en finir avec une existence qui ne le satisfait pas est totale. Sur le site des éditions Christophe Lucquin, sur la page consacrée au livre de Jean-Baptiste Aubert, on trouve ce chiffre effrayant : chaque année, plus d'une centaine d'enfants âgés de 10 à 14 ans se suicident dans notre pays...

Pourtant, le personnage de Kévin ne se veut pas un archétype, le symbole d'un phénomène dont on doit prendre conscience. Non, c'est simplement un petit garçon qui va mal, se sent mal, perdu dans un monde trop grand, un monde incompréhensible. Il semble parachuté là sans qu'on lui ait expliqué le pourquoi et le comment de ce qu'on appelle la vie...

Chaque situation délicate le déstabilise, lui porte des coups qu'il encaisse de plus en plus mal. C'est un garçon timide, introverti, sensible, doté d'un caractère qui le pousse, on le comprend tout au long du roman, vers des activités artistiques. Il pourrait être un idéaliste, il est juste un petit garçon apeuré qui n'envisage qu'une seule solution à son mal-être.

Pourtant, il serait réducteur de considérer "11 ans" comme un roman dont le thème principal, central, voir l'unique thème, serait le suicide des enfants. Car il se passe beaucoup de chose dans ce livre, malgré sa brièveté. Des événements qui pourraient lui ouvrir de nouvelles perspectives, une forme de résilience, un environnement dans lequel il puisse se sentir enfin rassuré, confiant.

Jean-Baptiste Aubert choisit plusieurs partis pris littéraires qui rendent ce livre très intéressant. Le premier, c'est de faire raconter son histoire par Kévin lui-même. Il ne s'agit pas d'une séance chez un psy, d'une confession, non, c'est un récit mis à l'écrit par l'intéressé, une sorte de journal intime, même si, dans la forme, ce n'est pas tout à fait cela.

Cela implique d'adopter un style qui colle avec le personnage. Aubert n'est pas le premier écrivain et ne sera pas le dernier à se mettre dans la peau d'un enfant pour raconter une histoire. Mais, ici, étant donné le contexte très particulier que l'on découvre et cette épée de Damoclès qui se rapproche de Kévin, cela prend une dimension puissante.

On pense naturellement à "Quand j'avais cinq ans, je m'ai tué", de Howard  Buten, à la fois si proche et si éloigné de "11 ans". Buten est un psychologue spécialiste de l'autisme ; Aubert est professeur de lettres. Gilbert et Kevin, les deux jeunes personnages respectifs de ces deux livres vivent des situations qui peuvent sembler proches, mais pour des raisons bien différentes.

Pourtant, dans les deux cas, l'un des thèmes forts de ces livres, c'est l'inadaptation au monde. Kévin n'est pas autiste, rien ne laisse penser qu'il puisse souffrir d'un mal quelconque, qu'il soit un surdoué, ce qui pourrait expliquer son mal-être. Kévin est victime du monde qui l'entoure et de rien d'autre, et c'est le plus douloureux.

Le second parti pris de Jean-Baptiste Aubert, c'est le style choisi : il faut incarner l'enfance. L'écriture est donc très simple, pleine de candeur et pourtant, on ressent ce doute, cette anxiété profonde qui rongent cet enfant jusqu'à faire naître dans son esprit l'idée, l'envie de d'en finir. Pas de joie enfantine, mais un désenchantement qui fait froid dans le dos.

On s'attache à ce gamin, et pas seulement parce qu'on redoute le pire. On s'attache à ce gamin qu'on voudrait voir grandir en étant choyé, entouré, insouciant... Libre, comme devraient l'être tous les gamins du monde, avant que l'âge ne les propulse dans le monde adulte, que les soucis existentiels les rattrapent. Si Kévin est précoce, c'est bien dans ce domaine, celui des problèmes existentiels...

Jean-Baptiste Aubert nous propose avec ce premier roman une variation sur le roman picaresque. Mais, il perd en route la dimension comique que contient généralement ce genre littéraire. A la place, il nous offre un roman tendre et douloureux sur un gamin déboussolé qui ne cherche plus de garde-fous auxquels se raccrocher. Mais, peut-être existent-ils, malgré tout ?

"11 ans" est une lecture bouleversante, mais j'y ai senti percer une lueur d'espoir au coeur de la noirceur. En disant cela, j'en dis peut-être trop... Il ne s'agit pas d'un roman à suspense, en tout cas, ce n'est pas le but, mais l'indécision sur ce que va faire Kévin doit demeurer. Il faut que le lecteur s'interroge, qu'il reste tendu, qu'il redoute le pire.

Le dernier parti pris que je vais évoquer dans ce billet, c'est le choix d'une fin ouverte. Chacun pourra donc se faire sa propre idée sur l'avenir de Kévin. Et c'est cela qui, assez curieusement, a suscité chez moi un certain optimisme. Assez curieusement, car je me considère comme un lecteur plutôt pessimiste de nature, mais pas ici.

Je n'ai aucun doute sur le fait qu'il y aura des lecteurs pour voir, dans cette fin, une issue bien différente de celle que j'envisage. Et, alors que je viens de relire la dernière page, je suis déjà moins affirmatif. Mais quelques mots, une courte phrase, cinq mots, me convainquent que cet optimisme est fondé. Et pas seulement comme un effet de la méthode Coué.

A vous de vous faire votre idée là-dessus. A vous de faire la connaissance de Kévin, petit bonhomme courageux. A vous de l'accompagner dans cette pré-adolescence difficile, de ressentir cette violence qui pèse sur ses épaules, de chercher des réponses à ses questions... A vous de lire "11 ans" et d'en sortir différent, une fois la dernière page tournée.

jeudi 20 juillet 2017

"La vieillesse vous arrache les choses une à une. C'est comme avancer à reculons à travers le temps où vous les acquériez une à une".

Vieillir. Se retourner sur le temps qui passe, inexorablement. Se souvenir... Ce sont des thèmes que l'on rencontre régulièrement dans les livres qui passent entre nos mains. En voilà un nouvel exemple avec ce que l'on pourrait qualifier de mémoires, mais des mémoires rassemblés dans un court ouvrage et pas dans une interminable série de tomes. Des mémoires dans lesquels l'art, et particulièrement la littérature, tient une place éminente. Et pour cause : l'auteure de ce livre a baigné toute sa vie dans cet univers. "Pomme Z", de Ginevra Bompiani (publié aux éditions Liana Levi ; traduction de Jean-Paul Manganaro), est un regard plein de nostalgie sur un passé révolu à l'hiver d'une existence très bien remplie. Un jour, sans doute, quelqu'un écrira ce même genre d'ouvrage et évoquera sa rencontre avec Ginevra Bompiani parce qu'elle aura marqué sa vie, l'aura guidé, l'aura enrichi, lui aura appris, lui aura apporté quelque chose. Et les lecteurs liront cela avec une certaine admiration, et même un brin de jalousie...



Dois-je expliquer le titre de ce livre ? Peut-être y a-t-il, après tout, des fanatiques exclusifs du PC qui n'ont jamais, au grand jamais, eu sous les doigts le clavier d'un ordinateur de marque Apple. Alors, expliquons, pour ceux qui ne jurent que par la touche CTRL et sont allergiques aux pommes... Pomme Z, c'est la commande manuelle qui permet, sur Apple, de revenir en arrière.

Ginevra Bompiani écrit ce livre de souvenirs de cette même façon : en se retournant sur son existence, étape par étape, des souvenirs les plus récents aux plus anciens. A chaque chapitre, c'est comme si elle appuyait sur les deux touches en même temps et revenait en arrière. Avec, à chaque fois, des expériences si marquantes qu'elles demeurent gravées dans sa mémoire depuis longtemps.

Une fois n'est pas coutume, ce billet ne débute pas par un résumé du livre, mais par quelques explications nécessaires pour que vous appréhendiez la teneur de notre livre du jour. En fait, en y repensant, il est un peu construit lui aussi, selon le principe du Pomme Z, puisque l'on remonte de ce qui est habituellement à la fin vers ce qui arrive en tête...

Et, parmi ces informations, il nous faut évoquer la personnalité de l'auteure, Ginevra Bompiani. Certains d'entre vous ont sans doute déjà croisé ce patronyme, et pour cause, c'est le nom d'une des plus grandes maisons d'édition italienne. Ginevra est la fille de son fondateur, Valentino Bompiani, qui a créé cette maison en pleine période fasciste, régime qu'il défia par sa politique éditoriale.

Ginevra, née en 1939, a suivi la voix tracée par son père. Elle aussi a été éditrice (son père a d'ailleurs créé pour elle une collection de littérature fantastique et elle a elle-même cofondé les éditions Nottetempo), mais également écrivaine et traductrice : elle a traduit en italien des auteurs comme Céline, Yourcenar, Deleuze ou Artaud. Elle a également enseigné la littérature pendant longtemps.

Nous avons donc là quelqu'un qui occupe une place considérable dans le paysage littéraire et éditorial italien, et même européen. Ce parcours, Ginevra Bompiani ne choisit pas de le retracer à la façon d'une autobiographie, avec moult détails et le respect de la chronologie. Même le terme mémoires, utilisé en préambule, n'est pas non plus le bon. Recueil de souvenirs serait plus juste.

Et, curieusement, "Pomme Z" s'ouvre sur une première partie qui n'a rien à voir avec la littérature, mais avec des chapitres retraçant son expérience au sein d'une ONG qui intervenait auprès des réfugiés fuyant l'ex-Yougoslavie déchirée par la guerre civile, au milieu des années 1990. Et, d'emblée, à travers cet exemple, Ginevra Bompiani expose un des éléments forts de son livre.

Chaque expérience qu'elle évoquera dans cet ouvrage est achevée. Si j'osais, je dirais qu'il s'agit de chapitres de sa vie auxquels Ginevra a mis un point final, des pages de son existence qu'elle a tournées pour passer à autre chose. Des épisodes que d'autres ont recouverts, comme des palimpsestes, et qu'elle redécouvre en appuyant sur les touches Pomme et Z.

Et, pour la plupart de ces souvenirs, ce qui leur sert de point final, c'est la mort des principaux protagonistes. Ginevra était alors une jeune femme quand ces personnages considérables entamaient la dernière partie de leur vie. La voilà désormais dans cette position et elle nous confie ces souvenirs qui lui sont chers et qui, à leur manière, racontent la vie culturelle européenne à différentes époques.

Dans "Pomme Z", on croise ainsi des personnalités comme le poète espagnol José Bergamin, que tout le monde appelait Pepe, on évoque la ponctualité maladive de l'écrivain et critique Giorgio Manganelli qui gâcha sa rencontre avec Italo Calvino, on boit du champagne avec Gilles Deleuze et l'on assiste au crépuscule d'Elsa Morante.

On assiste au singulier entretien entre Ginevra et la mystérieuse Anna Maria Ortese, on est témoin de la rencontre de la jeune Ginevra avec Ingeborg Bachmann, dont elle ignore alors tout. Elle évoque son père à travers sa rencontre avec le peintre Piero Guccione et se rappelle d'une rencontre marquante pendant la IIe Guerre mondiale, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant.

Au fil des pages, on aperçoit d'autres personnalités, qui font presque des caméos dans ce livre. Certaines nous sont connues, d'autres moins. D'autres ne sont pas clairement nommés, comme cette femme que l'on ne connaîtra que sous le prénom Lola, ou alors des anonymes que Ginevra a rencontrés par le plus grand hasard.

L'un de ses anonymes est peut-être le personnage qui m'a le plus marqué. Parce que cette brève discussion m'a profondément touché. L'optimisme indéboulonnable de cet homme, ses mots rassurants m'ont remué. Curieusement, ce bref chapitre est raconté à la troisième personne, et non à la première. Et l'on enchaîne avec le chapitre suivant en souhaitant qu'il soit resté "serein et tranquille".

Ce court recueil, à peine 120 pages, se lit d'une traite. On en ressort frappé par l'impression d'un texte presque testamentaire. Au-dessus de ces rencontres flotte une nostalgie qui n'est pas seulement lié à ce monde intellectuel aujourd'hui disparu. Non, il me semble que c'est plus profond que cela. Qu'il s'agit de la nostalgie d'une personne qui tire le bilan de sa vie...

Je l'ai dit plus haut, la mort est très présente dans ces pages. Même lorsque les anecdotes que raconte Ginevra Bompiani ne coïncident pas avec la disparition des personnages dont elle se souvient, elle finit le plus souvent par évoquer la mort... Cela peut sembler pesant, ainsi dit, mais on se sent en position de confident, comme si Ginevra Bompiani se livrait directement au lecteur.

Et ce serait réducteur de dire qu'il n'y a que cela. Non, il y a l'enthousiasme d'une femme, témoin privilégiée de son temps et des personnalités majeures qu'elle a eu l'occasion de rencontrer. Comme le lecteur est spectateur de son récit, elle nous fait partager des expériences dont elle-même était la première spectatrice.

Il y a de l'admiration dans cette voix, de l'admiration pour ces gens qui laisseront une trace durable dans leur domaine d'activité. De l'admiration aussi pour ces anonymes qui ont su partager avec elle des moments particuliers et lui apporter quelque chose qui élargit sa propre vision de l'existence. Voilà ce qui a suscité ces choix : ce ne sont pas juste des souvenirs, mais des moments enrichissants.

S'il y a un mot pour qualifier "Pomme Z", c'est celui-là : expérience. Au singulier et au pluriel. Et sans y mettre la connotation négative qu'on lui donne quand on en fait le synonyme de vieillesse. Non, cette expérience, ces expériences, c'est là-dessus que Ginevra Bompaini s'est construite en tant qu'être humain. Et elle nous fait, à son tour, profiter de cette, de ces expériences.

Ce livre est une forme de transmission. Mais aussi une manière de s'interroger : n'est-ce pas le recul qui lui permet de goûter toute la saveur puissante de ces événements ? N'est-elle pas passée à côté de ces rencontres, n'aurait-elle pas pu en être plus l'actrice et moins la spectatrice ? N'est-ce pas finalement un recueil d'occasions manquées ?

Voilà aussi pourquoi ce livre s'intitule "Pomme Z" : lorsqu'on appuie sur ces touches, c'est pour apporter des corrections, des retouches. On ne laisse pas les choses telles qu'elles sont, mais on ne reprend pas non plus tout à zéro. Si l'on pouvait revivre ces moments, qu'y changerions-nous ? Car, oui, le questionnement de Ginevra Bompiani est celui de tout un chacun.

Pour une vie sans remords ni regret.

"Aude sapere" (Horace).

Parfois, le hasard de l'actualité vient se mêler aux réflexions que l'on nourrit sur ses lectures. Alors que je m'apprête à écrire ce billet, la toile s'émeut (à juste titre) de l'histoire d'une jeune femme interpellée par la police saoudienne pour avoir été filmée vêtue d'une jupe courte... Or, c'est cette liberté de choix qui est au coeur de notre roman du jour. Un livre très bref (moins de 150 pages), écrit avec une grande simplicité, mais d'une grande force malgré la délicatesse apparente. "Kant et la petite robe rouge", de Lamia Berrada-Berca (aux éditions la Cheminante), aborde des sujets dans ce roman en forme de conte philosophique qui sont au coeur de bien des discussions dans notre pays et au-delà de nos frontières. Entendons-nous bien, ce billet n'a pas pour but d'ouvrir d'interminables débats stériles, mais de parler d'un livre et de son contenu. Et de réfléchir, sereinement, sans a priori ni haines.



Une femme passe devant un magasin de vêtements et son attention est attirée par une charmante robe rouge. Rien d'extravagant, rien de provocant, un vêtement ordinaire, mais qui fait naître chez cette femme une étincelle de désir. Pourtant, elle ne s'arrête pas, n'entre pas dans la boutique, n'achète pas cette petite robe rouge qui lui plaît tant.

Car, il est impossible pour cette femme de porter un tel vêtement. Lorsqu'elle sort dans la rue, c'est couverte de la tête aux pieds. Son seul vêtement d'extérieur est une burqa et seul son mari et sa fille peuvent la voir débarrassée d'elle, dans la stricte intimité du foyer. Mais, pour la première fois, en voyant cette robe rouge, elle s'est imaginée vêtue autrement.

Elle n'est pas née ici, elle est venue accompagner son mari, cette homme qu'elle a épousé sans qu'on lui demande son avis et qui l'ignore le plus souvent. Elle ne parle pas la langue de ce pays, ou si mal, ne sait ni lire ni écrire. Elle une religion différente de celle de cette nouvelle nation. Mais quelle importance, puisque son rôle social se limite à être une ombre, un fantôme, totalement dépendante.

Jusqu'ici, elle se contentait de cette situation, n'en connaissant pas d'autre. Mais, cette robe rouge, là, dans cette vitrine devant laquelle elle passe chaque jour ou presque, a agi comme un détonateur. Lorsqu'elle va faire les courses, elle est seule, son mari travaille, il ne peut rien lui interdire. Alors, elle s'enhardit. Lentement, mais sûrement.

Après tout, à la maison, son mari, qui lui adresse à peine la parole, ne se prive pas de faire ce qu'il lui interdit avec fermeté. Alors, pourquoi ne profiterait-elle pas de ces moments de solitude pour, elle aussi, s'octroyer des moments à elle. Approcher de plus en plus près cette robe rouge qu'elle se verrait bien porter...

C'est sans doute ce premier pas, le plus dur à faire, certainement, qui est à l'origine d'un autre changement de taille dans la vie de cette femme. Et, lorsqu'elle se retrouve avec en main un livre, elle découvre un tout nouvel horizon et remet un peu plus en cause le carcan social et religieux dans lequel elle a toujours été tenue.

Elle n'a aucune idée de qui est Emmanuel Kant, l'auteur de ce livre, pas plus qu'elle ne sait ce que sont ces Lumières évoquées dans le titre de ce livre. Cette double rencontre, l'une assez frivole, la petite robe rouge, et l'autre, plus fondamentale, la philosophie de Kant, pourrait-elle être le point de départ d'une nouvelle vie ?

Lamia Berrada-Berca est professeure de lettres modernes et sa généalogie est particulièrement métissée. On la retrouve d'ailleurs en détails en fin d'ouvrage, disons simplement que sa mère est d'origine française tandis que son père est marocain. Elle est donc, à plus d'un titre, concernée par ces questions délicates que pose aujourd'hui les montées des fondamentalismes religieux.

Oui, je mets ce terme au pluriel car, après tout, si "Kant et la petite robe rouge" évoque l'un d'entre eux, depuis quelques années maintenant, ce sont bien toutes les religions monothéistes qui se radicalisent et cherchent à imposer dans la société leurs dogmes, faisant fi des modes de vie et de l'évolution du monde.

Ce roman, je l'ai dit en préambule, se situe entre la fable et le conte philosophique. Il est servi par une écriture toute simple, mais limpide, où chaque mot est pesé. J'ai été frappé par cette simplicité, dénuée de toute agressivité, de tout ressentiment, mais d'une précision qui ne rate rien des tourments endurés par le personnage principal.

Vous noterez que je parle d'elle sans la nommer. Je respecte ainsi la narration, puisque longtemps, on ignore son prénom. Précisons qu'il en est de même pour les autres intervenants. Pourtant, au fil de son processus d'émancipation, le lecteur découvrira le prénom de cette femme, comme si, soudainement, elle accédait à l'humanité. Comme si elle renaissait, différente.

Sa situation est elle aussi décrite avec soin, mais sans en rajouter, sans dramatiser, sans noircir le tableau. L'époux de cette jeune femme ne la bat pas. Il n'est pas un monstre sanguinaire, un terroriste en puissance, ou tout autre image d'Epinal que l'on essaye de coller aux personnes excessivement religieuses, surtout si elles sont musulmanes.

Mais, il est vrai que cet homme applique avec zèle des préceptes qui ont pour conséquence la négation pure et simple de l'existence de son épouse. Oh, il n'est sans doute pas le seul à considérer que le rôle de son épouse se limite à tenir le foyer et à mettre des enfants au monde... Cette vision transcende les oppositions religieuses, curieusement...

Elle est femme. Elle est donc l'incarnation du péché. De tous les péchés, en fait. Quoi qu'elle fasse, elle a tort et n'a le droit qu'au silence, à l'effacement. Et ce vêtement qui la couvre entièrement lorsqu'il lui arrive de sortir, c'est sa protection. Sa protection contre le désir des hommes, qu'elle suscite forcément, cette pécheresse.

Et cette jeune femme accepte ce sort bien peu enviable. Elle n'a jamais décidé seule, elle n'a jamais eu l'initiative, son destin ne lui a jamais appartenu. Jusqu'à ce qu'elle passe devant cette vitrine et aperçoive cette petite robe rouge... "Le rouge n'est pas une couleur, dans son histoire, c'est juste un cri". Un cri de révolte ou le cri d'un nouveau-né ?

Oui, il y a vraiment quelque chose d'une nouvelle naissance, j'insiste. Il y a surtout quelque chose d'extrêmement touchant dans l'approche de cette femme en direction de la petite robe rouge. Une attraction inexorable contre laquelle elle résiste, longtemps. Et si elle cède, que fera-t-elle de cette robe, symbole de liberté pour elle, mais forcément d'indécence pour son époux ?

Et puis, il y a ce livre de Kant : "Qu'est-ce que les Lumières ?" Comme la robe, c'est le hasard qui le place sur le chemin de la jeune femme. Un signe de ce destin, jusque-là fort contraire. Paru en 1784, quelques années à peine avant que n'éclate la Révolution française. Les philosophes français ont bien sûr une part prédominante dans les événements, mais ce livre aussi.

Au coeur de cet ouvrage, la fameuse maxime d'Horace, placée en tête de ce billet : "Aude sapere". Qu'on peut traduire pas "Ose savoir", comme le fait Lamia Berrada-Berca. Mais on peut aussi traduire cette locution par : "aie le courage de te servir de ton propre entendement", une acception qui me semble encore mieux coller avec le livre.

Ose savoir... Ainsi traduite, la formule d'Horace me permet de parler d'un des thèmes secondaires qui m'a marqué dans ce livre : l'importance de l'école. La petite fille de la jeune femme va à l'école, dans ce pays qui n'est pas celui de ses parents. Elle apprend, côtoie d'autres enfants, mais vous le verrez, rien n'est si facile que cela, parce que, comme sa mère, elle a eu le malheur de naître fille...

Il y a, et ce n'est pas surprenant de la part de l'auteure qui est aussi enseignante, dans ces passages impliquant la petite fille, de rappeler l'importance de l'école et des savoirs qu'il transmet. Et plus encore, de l'outil de sociabilisation qu'elle représente. L'école de la République n'est certainement pas parfaite, mais elle offre tout de même encore cette possibilité d'apprendre.

Aie le courage de te servir de son propre entendement... J'ai distingué ces deux traductions, car je trouve que celle-ci colle bien mieux au cas de la jeune femme. Ce qui se passe, d'abord avec le désir né de la vue de la petite robe rouge puis avec son initiation rudimentaire avec la philosophie kantienne, c'est la révélation de son libre arbitre.

Petit à petit, ce double effet va lui faire prendre conscience de sa situation et la pousser à essayer de remettre en cause tout cela. C'est un processus lent, parce qu'il demande, outre la prise de conscience, de trouver le courage d'agir. Avec les risques inhérents. On se pose d'ailleurs la question, au fil des pages, avant de réaliser que ce n'est pas le sujet.

"Kant et la petite robe rouge", c'est l'histoire de la chenille qui devient papillon, c'est la métamorphose d'une femme, c'est la réincarnation de ce fantôme en être humain. Voilà aussi pourquoi ce court roman est une bouffée d'optimisme. On étouffe aux côtés de la jeune femme, lorsqu'on fait sa connaissance, puis, au fil des chapitres, on commence à respirer à ses côtés.

Le dénouement de cette histoire, les dernières lignes du livre illustrent parfaitement cette impression, mais ils sont également assez frustrants. On voudrait accompagner plus loin la jeune femme, vivre ce qui sera, on l'espère pour elle, le premier jour du reste de sa vie et les suivants, mais l'on s'inquiète aussi des conséquences de cette hardiesse.

Lamia Berrada-Berca ne propose pas de solution clé en main applicable à toute personne dans cette situation (ou dans d'autres équivalentes). Il y a un certain idéalisme dans cette histoire, qui peut confiner à la naïveté. Ou du moins, au rêve de voir ces femmes prendre leur destin en main et rejeter le fatalisme que leur impose ce mode de vie.

Reste un roman qu'on lit d'une traite, servi par une écriture claire, sans fioriture ni effet inutile. Parce que les situations parlent d'elles-mêmes, parce que l'évolution du personnage suffit à susciter l'émotion du lecteur. Et tout cela, sans chercher la polémique, la violence verbale. Non, juste en donnant à une femme les rennes de son existence...

mercredi 19 juillet 2017

"Nous sommes à la lisière même de la réalité. A l'endroit précis où elle se transforme en rêve".

Le 24 mai 2017, s'éteignait Denis Johnson, écrivain américain salué par la critique et par ses pairs, auteur, entre autres, d'un fameux recueil de nouvelles, "Jesus' Son", et d'un roman, "Arbre de fumée", récompensé par le National Book Award, l'un des prix littéraires américains les plus prestigieux. En découvrant l'annonce de ce décès, je me suis rappelé que "Arbre de fumée" (publié en grand format aux éditions Christian Bougois, dans une traduction de Brice Mathieussent) dormait quelque part chez moi, dans une pile. Plusieurs fois, je l'avais sorti, autant de fois, je l'avais remisé. Mais cette fois, avec l'annonce de la mort de son auteur, j'ai eu envie de me plonger dans cet impressionnant pavé (près de 700 pages, et une écriture bien dense). Une lecture exigeante, déroutante, avec un contexte particulier, la guerre du Vietnam, des acteurs qui, pour beaucoup, travaillent comme espions. Pourtant, "Arbre de fumée" n'est pas un roman de guerre ni un roman d'espionnage, au sens où on l'entend communément, en tout cas, mais une réflexion très intéressante sur la genèse d'une légende et comment elle prend le dessus sur la réalité pour s'imposer. C'est sombre, dérangeant, complexe, mais cela fait aussi écho avec des événements bien plus proches de nous...



William "Skip" Sands est un jeune agent de la CIA lorsqu'on l'envoie en Asie, au début des années 1960. D'abord aux Philippines, puis ce sera bien sûr le Vietnam. Le père de Skip est décédé à Pearl Harbor et le garçon a grandi dans l'admiration de son oncle, F.X. Sands, un personnage aussi admiré que controversé des services secrets américains.

Le Colonel est un spécialiste de ce qu'on appelle les Psy Ops, comprenez les opérations visant à se jouer de la psychologie de l'ennemi : enfumage, intox, recours aux agents doubles... Mais, c'est aussi un personnage trouble qui semble agir en marge, sans en référer à personne, menant sa propre guerre selon ses propres objectifs.

Skip est un garçon très peu expérimenté quand il débarque en Asie et se retrouve chargé de gérer l'impressionnant fichier que son oncle a établi au fil des années. Des caisses de fiches bristol qui doivent sans cesse être classées et complétées. Un véritable trésor, tout du moins, c'est ce que le Colonel aime à faire croire.

Skip est un idéaliste, s'il s'est engagé au sein de la CIA, ce n'est pas seulement pour suivre les pas de son oncle, mais aussi parce qu'il croit fermement pouvoir lutter contre le communisme et en faveur des valeurs qui fondent son pays. Il est certain d'être un patriote oeuvrant pour la liberté et la grandeur du rêve américain.

Jusqu'à ce jour où, alors qu'il se trouve aux Philippines, il est le témoin d'un meurtre. Il connaît la victime, c'est un prêtre qui vient en aide aux populations locales avec un extraordinaire dévouement. Un Occidental qui, de par cette activité, a rapidement été étiqueté comme un pro-communiste... Est-ce pour cela qu'on l'a tué ?

Une interrogation qui va faire s'effondrer toutes les certitudes de Skip, car non seulement il connaissait ce prêtre et avait conscience de ses mérites, mais aussi parce qu'il a reconnu les hommes qui ont participé à l'assassinat. Il les avait déjà rencontrés. Et cela se passait dans l'entourage proche de son oncle... Se pourrait-il que l'action américaine en Asie ne soit pas aussi juste ?

Autour de Skip, gravitent différents personnages que l'on va suivre de la fin de l'année 1963 (le roman débute le jour de l'assassinat de JFK) jusqu'en 1970. Puis, on les retrouvera en 1983 pour un dernier chapitre qui permettra de faire le bilan de leurs existences, de leurs combats, de leurs choix de vie, de leurs pensées, et pas uniquement politiques...

On retrouve des espions et des soldats, bien sûr. Comme les frères Houston, dont la vie sera marquée longuement par leur séjour au Vietnam. Incapables de retrouver une vie normale, ils vont choisir des chemins que la morale condamne (et la loi aussi). Deux garçons ordinaires irrémédiablement transformés en personnages violents et incontrôlables, deux membres d'une même génération perdue.

A noter que Bill Houston, l'aîné, était déjà apparu dans un roman de Denis Johnson, "Des anges", son premier, publié en 1983. Cette même année qui voit s'achever "Arbre de fumée". On y découvre donc le parcours de ce personnages (certes secondaire dans ce roman-ci) avant les événements racontés dans "Des anges", ce qui doit les éclairer...

Nguyen Mihn, pilote dans l'armée de l'air du Sud Vietnam, son oncle Hao, qui est le chauffeur du colonel Sands, et Trung Than, sont les acteurs vietnamiens du roman. Pris entre le marteau et l'enclume d'un conflit qui les dépassent, ils symbolisent la complexité de la situation et les choix qui s'offraient alors à ces hommes et ces femmes dont le pays se déchire.

Le sergent Johnny Storm (qui est celui qui prononce la phrase placée en titre de ce billet) est l'un des subalternes directs du colonel Sands au sein des Psy Ops. Et, comme tous les personnages, ou presque, de ce roman, il a un vrai côté trouble et il semble bien qu'il place son propre intérêt avant tout le reste...

Enfin, Kathy Jones, l'une des rares présences féminines de ce roman très masculin. Canadienne, elle travaille pour une ONG, d'abord aux Philippines puis au Vietnam quand la guerre va prendre une dimension dramatique. Elle essaye de venir en aide aux enfants, victimes innocentes du conflit. Elle est aussi celle qui sera certainement la plus proche de Skip, même s'ils ne se verront que peu...

"Arbre de fumée" est un roman choral, dans lequel on suit ces personnages au cours de ces années. Pour la plupart, c'est une véritable descente aux enfers qui s'amorcent, en tout cas, une confrontation terrible avec le réel qui vient remettre en cause toute forme d'idéal. Ce dernier chapitre, situé en 1983, montre d'ailleurs avec rudesse les conséquences indélébiles de ce conflit sur ces êtres.

En préambule, je disais qu'on n'avait pas avec "Arbre de fumée" un roman de guerre ou d'espionnage classique. Il faut que je développe un peu. En quatrième de couverture, on évoque "Apocalypse Now" et "Voyage au bout de l'enfer", deux films références sur la guerre du Vietnam. Et c'est vrai qu'il y a de cela dans ce livre, si l'on considère les personnages et leur évolution.

Mais, ne vous attendez pas à un roman d'action plein de bruit et de fureur, de combats et de tortures, de héros et de super-espions, d'actions d'éclat et de scènes d'anthologie. Mais ce n'est pas le cas, parce que tous ces êtres sont terriblement normaux. En revanche, le contexte, lui, sort de l'ordinaire. Une guerre à l'autre bout du monde, dans un territoire dont le climat et la nature sont hostiles.

Les combats sont en arrière-plan, mais bien moins présents, par exemple, que dans un roman comme "Sympathy for the devil", de Kent Anderson. La différence entre les deux vient sans doute du fait que Johnson, lui, n'a pas été au front. En revanche, en lisant sa biographie, on remarque quelques éléments frappants, comme le fait que son père travaillait pour le Département d'Etat, en lien avec la CIA...

Si vous voulez un roman d'action, passez votre chemin, "Arbre de fumée" n'a rien à voir avec cela, tout repose sur des ressorts psychologiques et sur les effets de cette guerre sur ceux qui y ont pris part. Mais, ce n'est pas tout, et il est temps pour cela de parler du titre de ce roman, d'expliquer ce qu'est cet arbre de fumée...

L'expression en elle-même est issue du Cantique des cantiques (les traductions françaises parlent plutôt d'une colonne de fumée), mais c'est aussi le surnom que l'on donnait au champignon nucléaire. C'est dire si le choix de ce nom pour l'opération que veut lancer le colonel Sands est imagé et potentiellement inquiétant.

Pourtant, il faut y voir encore un autre sens : ce que Sands envisage de faire, c'est de lancer une grande opération d'intoxication de l'adversaire. Dit autrement, ça donne : "foutre le bordel dans le cerveau de Charlie" (Charlie étant le surnom donné aux communistes vietnamiens). L'arbre de fumée est donc un écran de fumée chargé de semer le désordre chez l'ennemi.

Prêcher le faux... Cela ne vous rappelle rien ? Difficile de ne pas songer, en lisant ce roman publié en 2007, à un autre conflit où l'armée américaine s'est engagée, suite à une histoire démentie par la suite... Les armes de destruction massive, c'est un peu notre arbre de fumée moderne, une tactique qui permet de justifier une guerre...

Au-delà du projet du colonel Sands, "Arbre de fumée", c'est aussi cela : une réflexion sur un conflit inutile, planifié n'importe comment, aux objectifs stratégiques flous, enlisé bien trop longtemps... A tel point que, cherchant à déboussoler l'ennemi, on réussit surtout à se déboussoler soi-même. Chacun court après des buts dont il est impossible de dire même s'ils existent...

Tout, dans le roman de Denis Johnson, repose sur la dichotomie entre réalité et mensonge. Entre le réel et la légende. Au point de brouiller la frontière censée les séparer. "La vérité est dans la légende, dit un des personnages, et les faits sont indisponibles, rendus opaques par la légende". Une citation qui résume énormément de choses présentes dans ce livre.

Les personnages se débattent donc dans un contexte aux contours fluctuants, entre deux eaux, dirais-je. Car ces espions ne paraissent rendre aucun compte à personne et on se demande même qui les a envoyés là. On se demande parfois si l'on évolue pas dans une gigantesque hallucination, provoquée par l'alcool ou les drogues qui circulent en abondance...

Et pendant que l'on s'interroge, l'auteur pousse la réflexion vers d'autres histoires qui meublent notre imaginaire collectif : les légendes. Régulièrement, "Arbre de fumée" évoque des mythes, des mythes américains, d'autres originaires d'Asie, que ce soit dans la partie philippine ou dans la partie vietnamienne.

Des mythes qu'on se transmet de génération en génération, avec lesquelles on fait peur aux enfants ou aux plus grands lors des veillées... Et ce qui frappe, c'est la proximité de ces mythes, qui se ressemblent énormément les uns les autres alors que les cultures des pays belligérants paraissent si lointaines.

Tout est factice, dans cette guerre, sauf ses ravages, hélas. Et c'est ce dont se rend compte Skip Sands, dès l'assassinat du prêtre, puis, au fil des événements. Et, petit à petit, lui aussi va entrer dans ce processus, comme tous les autres. Il va réinventer sa vie, en marge, sans autre repère que ceux qu'il met en place, en rompant avec son employeur, son pays. Son idéal.

Avec une révélation terrible que Skip Sands va traîner comme un boulet, à tort ou à raison : il est un lâche. Aux antipodes de ces courageux qui partent au feu, lui s'en tient sagement le plus loin possible. Et ce qui lui est insupportable, c'est que cette lâcheté déshonore sa famille, portée par deux héros reconnus : son père, mort pour son pays, et son oncle.

Avec la certitude de sa lâcheté, gagne un lent désenchantement qui ne va cesser de s'amplifier au fil du livre. Lorsqu'on le retrouvera, dans le dernier chapitre, avec une vingtaine d'années de plus et un parcours tout à fait surprenant et bien peu en phase avec ce qu'on pourrait attendre d'un agent de la CIA, c'est un tout autre personnage à qui nous aurons à faire. Un autre Skip, une autre façade...

Et d'ailleurs, comment appelle-t-on les identités qu'endossent les espions, ces vies fabriquées de toutes pièces qu'ils sont chargés d'incarner ? Des légendes, évidemment ! Vous voyez, on est au coeur de ce livre, profonde réflexion sur le vrai, sur la conception du mythe et sur sa puissance, capable de prendre le dessus sur la réalité, de la reléguer au second plan.

A l'image du personnage que je n'ai encore évoqué que très brièvement : le colonel Sands. Qui est-il ? Un héros, selon sa biographie officielle ; un salaud, selon d'autres sources. Un personnage totalement insaisissable, totalement hors de contrôle, mystérieux et presque inquiétant, qui n'est pas sans rappeler un autre colonel de fiction fameux : le colonel Kurtz.

On est loin du héros, au sens positif du terme. Il se dégage de ce personnage, jusqu'à sa disparition, quelque chose de dangereux, de sulfureux. Son apparente bonhomie ne trompe personne, c'est un homme inquiétant, mais charismatique, un meneur d'hommes capable de persuader ses hommes que le but qu'ils poursuivent, aussi évasif et incertain soit-il, est le seul à atteindre.

Pardon si vous considérez cet élément comme un spoiler. Mais, il est indispensable d'évoquer la disparition du colonel. Vous verrez qu'en disant cela, je n'en dis finalement pas beaucoup. Oui, il faut en parler, car c'est à ce moment que le colonel, à son tour, va faire son entrée tonitruante dans la légende. De son vivant, il était grand, disparu, il est incontournable.

Le colonel Sands devient alors une véritable statue du Commandeur. Son influence gagne en puissance, son aura se diffuse partout. Ce qu'on raconte sur lui s'inscrit dans la réalité alors même qu'il y a toute raison de se dire qu'elle est très nettement enjolivée, voire carrément inventée. Et que dire de sa mort ? Rien ici, vous le verrez en lisant ce roman.

Alors, oui, c'est une lecture exigeante, difficile. L'écriture de Denis Johnson est pure, évocatrice, rude et violente, parfois, mais aussi assez hermétique. Son récit, tout en creux, est remarquablement construit, mais risque de dérouter pas mal de lecteurs, qui risquent de peiner à trouver des repères dans cette histoire fleuve.

Il n'empêche que "Arbre de fumée" est un roman qui vaut le détour par sa richesse et par les questions qu'il pose. Des questions éternelles, récurrentes. Et au combien d'actualité, à l'ère d'internet, des fake news et des alternative facts. L'acuité de Denis Johnson pour dénoncer une certaine crédulité collective, à laquelle il nous arrive tous d'adhérer, est remarquable.

C'est enfin un livre qui contient une puissante dénonciation de la guerre, sous toutes ses formes, qu'on la dise propre ou sale, qu'elle se déroule au vu et au su de tous ou qu'elle implique des grenouillages et autres barbouzeries. Une guerre n'est jamais anodine, elle laisse des traces sur tous ceux qui y participent. Des traumatismes profonds et déshumanisants.

lundi 17 juillet 2017

« Au lieu de : "Est-ce que la vie vaut la peine ?", l'énoncé correct aurait dû être : "Est-ce que ma vie à moi vaudra la peine ?" »

"Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie", a écrit André Malraux dans "les Conquérants" (c'était la minute "Questions pour un champion"), phrase qui aurait parfaitement pu être le titre de notre billet du soir. Tout comme une autre phrase, plus prosaïque et plus lapidaire, issue du roman dont nous allons parler : "la vie vaut son pesant de cacahuètes". Eh oui, on va parler de vie, de mort, aussi, forcément, d'amour... et de vieillesse. Avec un roman plein de tendresse, mais aussi d'humour, sur l'âge, le temps qui passe, l'abandon... "Les couleurs de la vie" est le nouveau roman de Lorraine Fouchet (en grand format aux éditions Héloïse d'Ormesson), qui nous emmène de l'île de Groix aux rivages de la Côte d'Azur à la rencontre d'un bien mystérieux duo, une famille qui semble posséder bien des secrets... C'est en tout cas ce que pense la jeune narratrice de cette histoire, elle-même en pleine période de doute.



Kim vit sur l'île de Groix, au large de Lorient, où elle tient la maison de la presse, avec son compagnon, Clovis. Elle vit avec le Chat, qui est en fait le surnom de sa grand-mère, la femme qui l'a élevée. En effet, Kim n'a pas connu ses parents : sa mère est morte en couches, tandis que son père a déserté en apprenant sa future paternité...

Mais la vie de Kim a toujours été douce, tranquille. Peut-être même pourrait-on dire qu'elle est belle. Choyée par sa grand-mère, elle est devenue une jeune femme qui envisage l'avenir avec la plus grande sérénité. Jusqu'au jour de ses 26 ans... Jusqu'à ce coup de téléphone qui va bouleverser de fond en combles son existence...

Au bout du fil, le Chat. Qui annonce à Kim qu'elle n'est pas allée sur le continent passer la journée avec une amie, comme elle lui a dit ; qu'elle ne reviendra pas ce soir, comme prévu, pour fêter avec Kim et Clovis cette année de plus ; qu'elle est en fait partie pour la Suisse ; qu'elle l'aime et lui dit adieu... Avant de raccrocher, sans avoir cédé aux supplications de Kim.

Le mot d'euthanasie n'a jamais été prononcé. Il n'est même pas écrit dans le roman, mais ce n'est pas nécessaire. Kim a parfaitement compris que ce voyage en Suisse serait sans retour. Que le Chat, à 74 ans, avait décidé d'en finir avec la dernière de ses neuf vies. Qu'elle allait se retrouver orpheline pour de bon, cette fois...

Une annonce terrible, glaçante, qui tombe au moment où Kim pense être tombée enceinte. D'un seul coup, en quelques secondes, plus rien n'est pareil pour la jeune femme, qui va alors décider de tout remettre en cause dans sa vie. Et pour cela, il lui faut s'éloigner de Groix, de Clovis, du souvenir du Chat, encore si présent.

Ayant appris par une amie qu'une vieille dame cherchait pour quelques semaines une dame de compagnie, elle prend la direction d'Antibes. Là-bas, elle rencontre Gilonne, une vieille femme au caractère bien affirmé, une ancienne actrice aux airs d'aristocrate dont l'esprit commence à gentiment battre la campagne... Difficile pour Kim de se faire accepter, mais elle s'accroche.

Gilonne vit désormais dans une résidence pour personnes âgées, dans laquelle elle loue un appartement individuel. Elle reste autonome, malgré ces absences que remarque vite Kim. La seule personne qui lui rend visite, c'est son fils, Côme, qui vient à Antibes chaque weekend, passer du temps avec sa mère.

Kim fait sa connaissance et elle admire la relation très étroite qui unit Gilonne et Côme. Une relation comme elle n'a jamais pu en connaître avec sa propre mère ; comme elle ne pourra plus en avoir avec sa grand-mère... De quoi raviver la douleur qu'elle essaye de refouler. Jusqu'à ce qu'elle remarque quelques éléments troublants.

Petit à petit, elle se met dans l'idée que cette relation entre Gilonne et son fils unique est trop belle pour être honnête. Elle soupçonne un truc pas net et décide de comprendre ce qui se passe dans cet appartement. Car elle ne voudrait pas que Gilonne, qu'elle respecte énormément, puisse tomber entre les mains d'un escroc, d'un homme capable d'abuser de sa faiblesse pour la dépouiller.

Tandis que ses doutes autour de sa vie personnelle ne cessent de croître, Kim se lance à corps perdu dans cette étrange enquête qui va lui réserver bien des surprises. Et, tandis qu'elle s'interroge sur son existence, sur sa jeunesse, son avenir, elle en découvre chaque jour un peu plus sur ces femmes et ces hommes qui sont entrés dans la dernière partie de leur vie...

Soyons honnête, lorsque Lorraine Fouchet m'a proposé de lire son roman, j'ai hésité. Je n'étais pas certain (et je ne le suis toujours pas) d'être dans son coeur de cible. Mais je suis un lecteur curieux (et faible, aussi), alors j'ai accepté de tenter l'expérience. Et j'ai passé un agréable moment de lecture en compagnie de Kim, Gilonne, Côme et les autres.

Agréable, parce que, malgré les thèmes douloureux qui sont traités ici, il flotte sur ce roman une atmosphère bon enfant, pleine d'un humour tendre et bienveillant. Pas une once de cynisme dans ce livre, et ça fait du bien de faire une pause, quand, comme moi, on en prendrait bien sa dose matin, midi et soir.

Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis dit que cette histoire aurait parfaitement pu être un polar à l'anglaise. Kim, par sa détermination, un peu candide, mais très touchante, pourrait avoir le profil parfait de l'enquêtrice amateur, comme aiment tant les romancières et romanciers anglais. Plus Agatha Raisin que Miss Marple, question, d'âge.

Mais peut-être plus encore une Imogène d'aujourd'hui, pour les origines, la tignasse rousse et le caractère bien trempé et le culot monstre, malgré les doutes qui l'habitent. Oui, on aurait parfaitement pu envisager de faire un polar, mais c'est vers une autre voie que va s'engager Lorraine Fouchet, parce que son but, ce n'est pas de criminaliser son histoire, si je puis dire.

Non, l'objectif, c'est de parler de la vieillesse, de l'approche de la mort et de toutes les façons d'envisager cela. A travers le Chat, Gilonne, mais aussi tous les personnages secondaires qui vivent dans la résidence à Antibes, on découvre des situations différentes et un aréopage très attachant et hétéroclite. Une micro-population attendant ce qui nous attend tous un jour...

Mais ce n'est pas tout. Ce que Lorraine Fouchet met en évidence, c'est le sort que notre société réserve désormais aux anciens, à nos doyens : la mise au rancart, l'abandon, parfois, l'impatience de devoir supporter cette présence, coûteuse, forcément coûteuse... Je ne force certainement pas le trait, même s'il ne faut évidemment pas généraliser.

Pourtant, le constat est réel, parce que nous vivons plus vieux qu'avant, parce que les maladies liées à l'âge rendent les choses plus difficiles, parce qu'on ne reste plus forcément toute sa vie au même endroit, parce que, parce que, parce que... De nos jours, la vieillesse est une charge dont doivent s'acquitter les descendants, et c'est donc un problème.

On le voit en particulier avec le personnage de la doctoresse, dont le sort bouleverse, révolte, aussi. Il est sans doute naïf de croire que les relations familiales peuvent être parfaites, un vrai fleuve tranquille. On sait tous, à divers degrés, que l'on ne choisit pas sa famille, qu'on peut se fâcher avec les siens et que la rancune peut être tenace...

Lorraine Fouchet offre une gamme de personnages dont les situations tracent un spectre très larges, allant des situations les plus graves, comme celle que je viens d'évoquer, mais d'autres plus légères, décalées, et jouant sur un registre plus humoristique. Ce sont aussi cela, les couleurs de la vie, elles vont des plus claires aux plus foncées...

Cette histoire pourrait être sordide, mais c'est raconté avec humour et respect par Lorraine Fouchet qui ne fait pas de ces personnages un simple outil de comédie, mais joue du décalage entre ces personnes, forcées à cohabiter alors qu'elles sont très différentes, par leurs origines, leurs caractères, leurs niveaux sociaux, leurs entourages...

C'est une vraie société qui s'organise, avec ses règles, ses coutumes, ses atomes crochus et ses inimitiés, ses petites joies et ses grands malheurs, sa méfiance vis-à-vis des petits nouveaux... Et les relations des uns et des autres avec leur famille n'est pas oubliée : des pires situations, terribles, révoltantes, jusqu'aux plus harmonieuses. Et même ceux qui, finalement, s'en passeraient bien.

C'est au milieu de tout cela que se déroule l'histoire particulière de Gilonne, que l'on va découvrir petit à petit, grâce à la curiosité de Kim. Derrière l'apparence très raide, presque autorité de la vieille dame, derrière sa posture aristocratique, on découvre un personnage riche, oh, forcément un peu agaçant, sans doute, mais surtout une personne qui ne peut envisager de se retrouver seule.

La solitude... Comme le poisson-pilote accompagne les cétacés, comme le pluvian ne s'éloigne jamais des crocodiles, la solitude marche main dans la main avec la vieillesse. Elle s'en nourrit, vit en symbiose avec elle, l'aggrave... Elle est un des éléments de ce roman, et la lutte pour la vaincre fait rage, même lorsque ce combat peut ressembler à celui du Quichotte contre les moulins à vent.

Je me suis concentré sur un fil narratif précis, celui qui est le moteur de ce roman, celui qui implique Kim, narratrice principal. Mais, il y en a d'autres. J'ai choisi de ne pas les évoquer jusque-là, et je ne vais le faire que de manière détournée. Le premier concerne Groix, puisque, en l'absence de Kim, il s'y passe des choses.

Et puis, il y a ces chapitres qui, remontant à une trentaine d'années, vont nous amener peu à peu à mieux comprendre certaines choses dans cette histoire. J'ai beaucoup évoqué la vieillesse, qui est, à mes yeux, le thème central du livre, mais Lorraine Fouchet pose aussi dans "les Couleurs de la vie", des questions sur la maternité et sur la relation entre l'enfant et ses parents.

Peu importe la génération, les relations avec les siens ne sont que rarement simples. Et, pour que la vie vaille la peine, il faut parfois trouver des solutions hors des liens du sang. Et j'ai été touché par ces personnages que la vie a abîmés et qui se chargent de trouver les remèdes à leurs maux. C'est aussi un des éléments forts de cette histoire.

Un élément qui va faire réfléchir une Kim un peu perdue, entre la mort du Chat, sa possible grossesse et ses doutes concernant Clovis. En fait, cette escapade azuréenne va permettre à la jeune femme de remettre de l'ordre dans sa vie brusquement mise sens dessus dessous. En tout cas, d'envisager l'existence d'une autre manière, sous un oeil neuf. D'encaisser les coups durs pour mieux repartir.

Petite-fille, fille, femme, mère, Kim est tout cela, avec des problèmes liés à chacun de ces stades. Face à elle, d'autres qui ont affronté des situations certainement plus difficiles et douloureuses que les siennes (même si hiérarchiser les peines, c'est pas terrible). En se déracinant, Kim sort de son trop confortable cocon, se confronte au monde et apprend. Elle mûrit.

Entre le début du livre et la fin, on aura vu évoluer bien des personnages, on les aura vu franchissant des étapes difficiles de leurs existences, mettre au clair leurs situations, normaliser leurs relations à l'autre et soigner des plaies qui ne peuvent jamais se refermer complètement. Et, comme le dit Kim, "on ne devrait ni grandir sans amour ni vieillir sans amour".

dimanche 16 juillet 2017

"Il y a quelque chose de terriblement mauvais, me dis-je, dans mon désir divin de vouloir ainsi intervenir dans leur vie".

L'été est souvent une belle occasion de sortir de la bibliothèque des livres qui y dorment depuis un moment. Et leur donner, modestement, la possibilité d'être (re)découvert par d'autres lecteurs, prolongeant sa durée de vie. En voilà un bel exemple, avec un roman que je possède depuis plusieurs années, je crois, et dans lequel je me suis enfin plongé. "Karoo", roman posthume de Steve Tesich (disponible en poche chez Points Seuil), est un livre qui déroutera probablement un certain nombre de lecteurs, à la fois parce que son personnage central est assez odieux, mais aussi parce que cette histoire d'un homme qui fuit sa vie en réinventant celle des autres est amorale et pleine de cynisme. Une vision très dure, désenchantée, de la société américaine, de la quête permanente du quart d'heure de gloire à la Wahrol et d'un bonheur impossible, malgré l'aisance financière. La défaite du rêve américain y est consommée, dans un testament écrit au vitriol.



Saul Karoo est un anonyme de la grande et belle industrie du cinéma hollywoodien. Pourtant, si le grand public ignore complètement son nom, il occupe un poste clé au sein de la chaîne allant des créateurs aux spectateurs : c'est lui qui est chargé de reprendre les scénarios soumis aux maisons de production et d'en réécrire tout ou partie pour assurer leur succès commercial.

Ne parlez pas de septième art à Saul, pour lui, le cinéma est avant tout un divertissement qui doit toucher le plus grand nombre pour rapporter le plus d'argent possible. Bien sûr, il lui faut parfois mettre son sens de l'esthétisme de côté pour saboter ce qui pourrait être un chef d'oeuvre afin de lui donner les formes qui lui permettront de devenir un produit de consommation courante...

Dans sa vie quotidienne, le comportement de celui qu'on surnomme Doc Karoo n'est pas plus glorieux. Il n'en finit pas de régler son divorce avec son épouse, Dianah, dont il est séparé depuis un moment. Entre eux, c'est la guerre, du moins, celle des mots, dès qu'ils se croisent. Des piques de plus en plus appuyées et les coups bas se multiplient et seul le cynisme de Saul le prémunit du mépris de son ex.

Et puis, il y a Billy, ce fils adoptif que Saul aimerait tant aimer. Mais il en est incapable. Et, pire que cela, il semble que le jeune homme, un grand adolescent, désormais, ait parfaitement conscience de cette situation. Alors, maladroitement, et sans grande sincérité, il faut bien le dire, Saul essaye un rapprochement. Il voudrait se ménager une place dans la vie de ce fils, de son fils.

Cynique mondain, Saul Karoo est aussi un menteur patenté. Le meilleur moyen de se sortir de toutes les situations. Karoo ment comme il respire, à tout le monde. Et même à lui-même. Au point de s'imaginer encore jeune homme, lui, le quinquagénaire empâté et blanchissant. Au point de s'auto-persuader que l'alcool n'a plus aucun effet sur lui.

Lui qui boit comme un trou est certain de feindre l'ivresse, de jouer les malotrus avinés pour se donner une contenance. Mais joue-t-il vraiment ? Pour lui, aucun doute, il garde le contrôle sur toutes les situations en permanence, et tant pis si son comportement et si les événements mettent mal à l'aise ceux qui l'entourent, c'est lui qui mène la barque, qui a les rennes de son existence bien en main.

Alors, qui est vraiment Saul Karoo ? Personne ne le sait, pas même lui, tant il a toujours tout fait pour brouiller les pistes. Certains réinventent leur vie pour l'enjoliver, se donner une dimension qu'ils n'ont pas. Saul Karoo, lui, ment, mais sans rien créer, sans rien inventer. Il n'est pas comme ces personnages de films dont il réécrit le destin pour qu'ils plaisent, lui semble ne pas avoir de vie...

Alors que l'on entre dans une nouvelle décennie et qu'on se dit qu'on entre peut-être dans une nouvelle ère, quelques semaines à peine après la Chute du Mur de Berlin, Saul Karoo a quelques états d'âme. Il a décidé de dire ses quatre vérités à l'un des producteurs pour lequel il travaille souvent, de lui expliquer qu'il est une mauvaise personne et que plus jamais il n'acceptera de contrat de sa part.

Il sera inflexible, d'une franchise peu ordinaire en ce qui le concerne et il mettra un terme définitif à sa collaboration avec Jay Cromwell qui, même aux yeux d'un Saul Karoo, est un salaud, un exploiteur, un sans coeur... Une merde ! Oui, mais voilà, la belle assurance en amont, c'est facile, mais lâcher son missile en tête-à-tête, c'est autre chose.

Et voilà comment, au retour du déjeuner qui devait marquer sa rupture avec Cromwell, Karoo se retrouve avec une enveloppe jaune en main. Dedans, une VHS. Dessus, le dernier film d'un cinéaste considéré comme l'un des maîtres de son art. Et ce sera vraiment le dernier, car, malade, le réalisateur n'en a plus pour longtemps.

Lorsqu'il le regarde, Karoo, sincèrement, pour une fois, a la sensation de regarder un chef d'oeuvre, d'assister à un moment rare de cinéma. Mais, son job, c'est de le démanteler, de le reconstruire complètement pour qu'il ne convienne plus seulement aux salles d'art et d'essai, mais bien à n'importe quel multiplex où se presse le grand public...

Et il va le faire. Pas la mort dans l'âme, ce n'est pas son genre, mais en ressentant une petite pointe de culpabilité, tout de même. Si Cromwell est une merde, Saul Karoo en a conscience, il ne vaut guère mieux... Mais peu importe, en visionnant ce film, Karoo a remarqué une des comédiennes. Pas pour son talent, non, elle n'a rien pour crever l'écran, mais parce qu'il la connaît, il en est sûr...

Un souvenir resurgi de loin, mais une certitude. Alors, il décide d'utiliser le pouvoir que lui octroie son rôle pour en faire la star du film. Et, au-delà, il a décidé de la rencontrer et de la prendre sous son aile. Pour la première fois, Saul Karoo, le cynique, le menteur, le pourri, a décidé d'agir pour le bien de quelqu'un. Et pas à travers de la pellicule, non, dans le monde réel.

Pardon si je vous semble être allé loin dans l'histoire de ce livre. Mais, il faut bien comprendre les enjeux de cette histoire et, pour cela, il faut évoquer Leila Millar, dont l'apparition fait basculer le destin de Saul Karoo. Saura-t-elle le changer, en faire quelqu'un de bien ? Briser sa carapace, son cocon de vilaine chenille pour en faire sortir un papillon (quel lyrisme !).

Je suis allé loin dans l'histoire, mais je n'en dirai pas plus. Tout simplement parce que, s'il l'on comprend vite certaines choses, ce qui va se dérouler ensuite est tout à fait surprenant. Le lecteur se retrouve pris au dépourvu par des événements dans lesquels Karoo ne maîtrise plus rien. Comme si, de ses bonnes intentions, était né le drame...

Le roman s'ouvre sur une soirée du Nouvel An qu'on croirait sortie d'un roman de Jay McInerney. Mais Saul Karoo n'a rien à faire dans l'univers de l'auteur de "Trente ans et des poussières" et de "la Belle vie". Il y ferait même sacrément tache, par son comportement asocial et d'une impolitesse crasse au point d'être choquante.

En fait, en avançant dans la lecture de "Karoo", son personnage central m'a fait penser à un autre univers littéraire, nettement moins policé. Saul Karoo est un contemporain d'un autre personnage phare de la littérature américaine contemporaine, et cela se ressent par certains aspects, en particulier le cynisme et la désinvolture : Patrick Bateman, l'American Psycho de Brett Easton Ellis en personne.

Je ne les compare pas, attention. Karoo n'est pas un personnage positif, il a des défauts en pagaille, mais il n'est pas le monstre qu'est Bateman. En revanche, il y a certains parallèles à faire entre les deux, comme cette société dans laquelle des personnages dans leur genre peuvent se retrouver en pleine ascension.

Une société qui fait l'éloge de l'argent facile, d'une certaine médiocratie, Bateman, le golden boy, et Karoo, le rewriter de scénarios, promouvant des valeurs sans noblesse, mais lucratives. Et puis, pour moi qui suis persuadé que "American Psycho" est d'abord le fantasme halluciné et cocaïné d'un homme qui doute, qui ne s'aime pas et cherche un sens à sa vie, le lien entre Bateman et Karoo est fort.

L'un comme l'autre (c'est mon point de vue, je sais que ma vision de Bateman n'est pas majoritaire) sont en quête d'une vie qui n'est pas la leur. Le golden boy plonge dans l'abomination pour se réaliser, Saul Karoo, lui, réinvente la vie des autres, la vie de personnages de fiction... Drôle de vie factice, plus encore que ceux dont il manipule l'existence virtuelle.

Pour moi, on retrouve chez Tesich comme chez Ellis la même critique violente de la société américaine, de ce rêve américain qui tourne court et finit soit en quenouille, soit dans le cynisme et la loi du plus fort. Avec, toujours présente, cette soif de célébrité qui semble, depuis, avoir gagné l'ensemble du monde occidental...

Cela nous amène à dire un mot de Steve Tesich, écrivain décédé en 1996, deux ans avant la publication de "Karoo". Né dans l'actuelle Serbie en 1942, il avait migré aux Etats-Unis avec sa famille alors qu'il était encore adolescent. Il découvre alors ce fameux rêve américain qui, dans ces années 1950-60, traverse un âge d'or.

Mais, au fil de son existence, il va revenir de tout cela et changer de regard sur son pays d'adoption. Il est intéressant de noter qu'il signera plusieurs scénarios, avec un certain succès critique (avec un Oscar à la clé pour "la Bande des quatre"), ce qui laisse penser que Saul Karoo n'est pas né à partir de rien, mais sans doute de la propre expérience de son créateur dans le monde du cinéma.


Pas de psychologie de bazar, mais en découvrant cela, je m'imagine que Saul Karoo est une parfaite incarnation du désenchantement ressenti par Steve Tesich dans les dernières années de sa vie (il meurt d'une crise cardiaque à seulement 53 ans). "Karoo" est une satire virulente de cette société américaine satisfaite d'elle-même alors qu'elle repose sur un mirage.

Steve Tesich est mort sans doute trop tôt, mais qu'aurait-il pensé des voies suivies par les Etats-Unis au tournant du millénaire ? On n'imagine mal que les choix politiques et sociétaux effectués auraient amélioré son humeur... L'optimisme, encore présent dans "La Bande des quatre" n'est plus qu'un lointain souvenir dans le féroce "Karoo"...

Un autre titre de roman m'est venu en tête durant cette lecture : "l'homme qui voulait vivre sa vie", de Douglas Kennedy (toujours un roman des années 1990). Pas question de faire de lien entre les deux histoires, mais le titre collerait parfaitement au personnage de Saul Karoo. Peut-être pas celui du début du livre de Steve Tesich, mais celui de la dernière partie du livre.

Voilà la quête de Saul Karoo : simplement exister. C'est terrible, c'est une quête pathétique, celle d'un homme qui n'a aucune idée de qui il est vraiment, noyé dans ses propres mensonges, dans cette apparence qu'il cultive savamment et qui a fini par phagocyter son véritable moi. Qui est Saul Karoo ? Il n'en sait rien, mais pense qu'il va peut-être le savoir en refaçonnant le destin de Leila Millar.

Or, c'est le Destin (je mets la majuscule à dessein) qui va se manifester et faire de Saul Karoo un héros tragique. Et d'ailleurs, Steve Tesich offre à son personnage un final digne d'un héros antique... En tout cas, il lui offre par la force de l'imaginaire. Et c'est ce qui est le plus douloureux, pour le lecteur, en tout cas.

Car, enfin, Saul Karoo va réaliser ses rêves, vous le comprendrez. Enfin, il va voir son existence prendre forme. Une existence rêvée, idéale. Mais, à l'image d'un malade atteint d'un syndrome de Korsakov, à l'image de ce qu'il a toujours fait pour gagner confortablement sa vie, ce sera une existence fantôme... Qui est vraiment Saul Karoo ? Une image, éphémère...

samedi 15 juillet 2017

"La Grèce de Kérylos n'était pas une mascarade, c'était une tentative pour retrouver la beauté pure".

En plein weekend de départ en vacances, prenons donc la direction de la Côte d'Azur, mais pas pour lézarder sur une plage, plutôt pour visiter un édifice particulier qui donne son nom à notre roman du jour : "Villa Kérylos" (en grand format aux éditions Grasset). L'auteur, Adrien Goetz, membre depuis le début de cette année de l'Académie des Beaux-Arts, a choisi de nous raconter la Villa Kérylos, la destinée de son fondateur et de la famille de celui-ci, le projet dans lequel s'inscrivait cette étonnante demeure, à travers le récit d'un personnage de fiction qui a bien connu les lieux, y a grandi, s'y est formé, mais d'où il a choisi de partir pour voler de ses propres ailes. Et, à travers l'histoire de ce personnage, et plus particulièrement de son retour à la Villa Kérylos, il nous offre une page d'histoire, une page d'histoire de l'art, mais pas seulement. Une page d'histoire du XXe siècle, également, marquée par le retour de la barbarie... Un certain éloge du classicisme, dans le domaine des arts et de la culture, mais pas uniquement, à travers un lieu unique, démesuré, presque une folie, presque une utopie, en surplomb de la Méditerranée...



En 1902, Théodore Reinach lance sur la pointe des Fourmis, à Beaulieu-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes, la construction d'une demeure tout à fait exceptionnelle. Il faudra six années de travaux pour que soit achevé ce chantier exceptionnel, suivant les plans de l'architecte Emmanuel Pontremoli : la Villa Kérylos (du mot grec désignant l'hirondelle de mer).

En cette même année 1902, Achille a une quinzaine d'années. Il est un témoin privilégié de la construction de la Villa Kérylos, car il habite la maison voisine. Une maison qui appartient à une autre célébrité de l'époque, certainement bien plus populaire que ne l'est Théodore Reinach, puisqu'il s'agit de Gustave Eiffel.

Mais, Achille n'est pas un membre de la famille du fameux ingénieur. Il est le fils du jardinier et de la cuisinière des Eiffel. Mais c'est aussi un garçon curieux, ambitieux, aussi, furieusement prêt à tout pour s'extraire de son milieu social d'origine. Un garçon qui possède une vraie soif d'apprendre que Théodore Reinach va vite remarquer.

Bientôt, au grand dam de la mère d'Achille, le propriétaire de la Villa Kérylos va prendre sous son aile le jeune homme, l'installant carrément dans cette maison hors norme. Achille, qui a le même âge que Adolphe Reinach, le neveu de Théodore, dont il va devenir l'ami inséparable, devient alors petit à petit un membre de cette famille, auprès de laquelle il va se former.

Sous la férule des Reinach (Théodore, bien sûr, mais aussi les deux frères de celui-ci, Joseph et Salomon, souvent de passage à la Villa), Achille va bénéficier d'un riche enseignement qui va faire du fils de la cuisinière des Eiffel un personnage cultivé et amateur d'arts, envisageant de devenir lui-même un jour artiste.

Mais cette période va aussi être l'occasion de découvrir la Villa Kerylos sous toutes ses coutures, dans toutes ses pièces, dans toute sa folie et son ambition artistique, architecturale et même, au-delà de tout cela. Achille est l'un des habitants qui peut vivre et évoluer dans cet endroit comme un poisson dans l'eau... Jusqu'à ce que se produise une rupture...

Lorsque l'on fait la connaissance d'Achille, de nombreuses années ont passé. Les temps ont changé, les centres d'intérêt, également. Et, désormais, la Côte d'Azur fait parler d'elle parce que les stars (et les starlettes) y affluent au moment du festival de Cannes et parce que le prince Rainier de Monaco vient d'en épouser une : Grace Kelly...

Un demi-siècle a passé depuis la fondation de la Villa Kérylos. Les Reinach sont morts et l'endroit n'est plus ce lieu plein de vie et d'art, de splendeur et de démesure. Elle menace même ruine... Voilà près de trente années que Achille n'y a pas remis les pieds et il peut aisément mesurer les changements qui s'y sont opérés.

Achille approche des 70 ans, c'est un vieil homme qui a su rompre les liens avec les Reinach et leur excentrique villa pour mener sa vie telle qu'il l'entendait. Pourtant, au soir de son existence, alors que la pérennité même de la Villa Kérylos ne semble pas assurée, il y revient. Le but de cette visite, cette ultime visite est aussi un des enjeux de cette histoire...

Par où commencer ? "Villa Kérylos" est le genre de livre qui met mon esprit en effervescence au moment d'en parler sur ce blog... Alors, prenons les choses dans l'ordre, et parlons du personnage principal. Non, pas Achille, mais bien la Villa Kérylos elle-même, puisque c'est bien plus qu'un simple décor.

Je n'y suis jamais allé, j'en parle donc à travers le livre d'Adrien Goetz et de ce que je peux en lire sur le web. Le projet de Théodore Reinach est de créer une maison dont le confort serait celui de son temps, mais qui suivrait les plans d'une demeure de l'Antiquité grecque. Et pour cela, il va s'inspirer des vestiges des villas de l'île de Délos.

C'est pour cela que la Villa Kérylos, en plus de son architecture très particulière, sera connue pour ses extraordinaires mosaïques, que l'on retrouve dans chacune de ses pièces. Et le roman est l'occasion de découvrir cette extraordinaire demeure sous bien des angles (gloire à internet de nous donner la possibilités de mettre des images sur les mots des romanciers !).

Comme l'indique le titre de ce billet, il y a chez Théodore Reinach une recherche très profonde à travers ce projet qu'on pourrait juger pharaonique, indécent : celle du beau. Et, pour cet homme qui a plus d'une corde à son arc, scientifique, dans différents domaines, dont l'histoire, archéologue, musicologue, amateur d'art, la beauté est symbolisée par la civilisation grecque antique...

Alors, il essaye, en ce début de XXe siècle, de transposer cette beauté dans cette époque éprise de modernité et de connaissance. Et inscrit cette villa, qu'il veut parfaite, en tout cas, représentation de sa conception de la perfection, dans toute une série de splendides demeures construites à la même période, sur cette Riviera, qui devient alors un lieu prisé des classes aisées.

Tout cela nous amène à un deuxième personnage central de "Villa Kérylos" : Théodore Reinach. Une chose m'a surprise, lorsque j'ai terminé ma lecture du roman d'Adrien Goetz : il n'existe aucune biographie de Théodore Reinach. Or, le personnage qu'on croise au fil des pages s'avère passionnant, étonnant, fascinant, même, par son excentricité.

Théodore Reinach est un personnage typique de la IIIe République : issu d'une famille de banquier juifs originaires d'Allemagne, il est un homme de science et de savoir, passionné à la fois par le progrès et par le passé, au point de chercher à en faire la synthèse. Philanthrope, homme politique, républicain affirmé, c'est un homme qui s'intéresse à tout, tout le temps.

A l'image de son voisin à Beaulieu, Gustave Eiffel, il est une figure intellectuelle majeure du pays durant la Belle Epoque. Et à l'image d'Eiffel également, son image souffrira de quelques scandales. Celui de Panama, comme tant d'autres, mais aussi d'autres, liés à son enthousiasme et à sa passion pour les découvertes archéologiques majeures.

Il y a quelque chose de terriblement fragile chez cet homme, dont on se demande, et c'est particulièrement valable lorsqu'il est à la Villa Kérylos, s'il vit vraiment dans le même monde que le nôtre. Il y a chez Théodore un petit côté Tryphon Tournesol, pour la dimension excentrique du personnage, cette folie douce nourrie d'art et d'histoire.

Il y a surtout une personne qui s'est lancé dans une sorte d'utopie : proposer au monde sa vision du beau contre la barbarie. Or, "le grec ne sert à rien, mais l'avoir appris c'est ce qui nous distingue des barbares", dit Théodore à Achille. Théodore Reinach ne cesse de faire l'éloge de l'enseignement classique, ces fameuses humanités...

Un enseignement qui passera également, pour Adolphe et Achille, par un voyage dans le bassin méditerranéen, berceau de cette civilisation que chérit tant Théodore. Les Reinach renouent ainsi avec la tradition séculaire du Grand Tour, elle aussi symbolique à plus d'un titre dans le contexte de cette histoire.

Barbarie... le mot est fort. Mais, avant de prendre son sens actuel, il était utilisé sous l'antiquité pour désigner ceux qui étaient hors de la civilisation. Et donc à la culture qu'elle véhicule. C'est dans ce sens qu'il faut entendre ce mot, je pense, lorsque Théodore Reinach l'emploie : les barbares sont ceux qui remettent en cause ce classicisme, qui incarne le beau à ses yeux.

Or, ce début de XXe siècle va marquer la naissance de mouvements artistiques qui, plus encore que ceux nés du romantisme au XIXe, vont remettre en cause le classicisme dans sa totalité. Ce n'est certainement pas un hasard si Achille, une fois parti de la Villa Kérylos pour vivre sa vie, va devenir un peintre cubiste...

La rébellion d'un fils rejetant son père, sous le coup de la colère, on est dans un processus psychanalytique. Et ce roman est une sorte de séance au cours de laquelle Achille exorcise tout cela. Il revient à la Villa Kérylos pour affronter son passé, faire le bilan, se rédimer, aussi, mais assumer ses choix qui l'ont mené aux antithèses de l'utopie de son père spirituel.

Et Achille, c'est un peu le pont entre ces deux rivages, classicisme et modernité, absolument irréconciliables. Celui qui peut parfaitement raconter le cheminement de l'une à l'autre de ces rives. Voilà aussi pourquoi il était nécessaire d'avoir le recul, et le recul d'une vie presque entière, pour revenir sur tous ces changements.

Mais ce n'est pas la seule raison. Une autre raison, mystérieuse, que l'on entrevoit d'abord sans la comprendre, avant qu'elle ne prenne forme au fil du récit d'Achille, existe. Et elle justifie parfaitement la visite du vieil homme dans cette maison désolée (la Villa Kérylos ne sera classée qu'en 1966). Un dernier hommage, une main tendue pour une réconciliation posthume avec les Reinach...

Je me suis écarté de mon sujet, la barbarie. Revenons-y. L'autre barbarie dont il est question sera politique. Et suivra avec une terrible exactitude les événements de cette première moitié du XXe siècle. Ainsi, la Première Guerre mondiale tient-elle une place majeure dans l'histoire de "Villa Kérylos". Aussi bien dans son aspect historique que dans sa dimension fictionnelle.

Un conflit mondial sanglant qui devient ainsi une forme de barbarie qui va marquer la fin de la Belle Epoque, mais aussi, d'une certaine façon, la fin des Reinach. L'entrée dans ce XXe siècle qui rompt, par bien des aspects, parfois positivement, mais souvent négativement, avec ce XIXe humaniste et intellectuel dont Théodore Reinach était une des figures de proue.

Mais, la barbarie est déjà en marche, lorsque débutent les travaux de la Villa Kérylos. L'affaire Dreyfus est encore récente et ses conséquences se font toujours sentir. Les Reinach sont juifs, et originaires d'Allemagne, qui plus est... On ne peut pas laisser de côté l'antisémitisme d'une France revancharde qui fait voit vite des ennemis partout.

On est aux antipodes de la pensée de Théodore Reinach, là. Et, s'il semble parfois ne pas avoir vraiment conscience du monde qui l'entoure, ses préoccupations sur la montée de la barbarie montre qu'il est certainement sensible à ce sujet. Mais, on peut aussi voir en lui un visionnaire annonçant ce qui se produira plus tard... La montée des fascismes...

Sous l'Occupation, la famille Reinach subit les persécutions nazies. Les deux fils de Théodore furent déporté, Léon n'en revint pas. Des oeuvres d'art furent volées, tout comme les archives concernant la construction de la Villa Kérylos. Hélas, elles ne seront jamais retrouvées, et c'est un manque pour mieux comprendre l'élaboration de ce projet fou...

La barbarie, cette fois dans le sens où nous l'employons, a frappé de plein fouet les Reinach, précipitant sans doute la fin du rêve de beauté qu'incarnait la Villa Kérylos... Et de la pire des façons, celle qui renverse à peu près tous les idéaux d'un Théodore Reinach. Jusque dans la remise en cause de la civilisation...

Reste une dernière forme de barbarie, sans commune mesure avec la précédente. Celle-là, c'est Achille qui en est le témoin direct. Lorsqu'il revient à la Villa Kérylos, le monde a profondément changé. L'art dominant, c'est le cinéma ; le média qui va s'imposer, c'est la télévision ; les centres d'intérêt qui vont émerger, c'est le people...

J'ai vu, dans ce roman, une sorte d'avertissement qui nous est lancé, à nous, lecteurs du XXIe siècle : attention, la barbarie passe aussi par la chute du savoir et des connaissances... Du point de vue d'un Théodore Reinach, notre monde moderne a d'ailleurs sans doute les deux pieds dedans et continue de s'enfoncer. Comme lorsque l'enseignement des langues mortes se retrouve réduit à la portion congrue.

Je me suis concentré sur de nombreux aspects de ce roman, au détriment d'autres, forcément. L'amour, l'amitié, sont aussi présents dans ce livre, Achille est un personnage en quête d'un accomplissement qu'il n'a pu trouver, même en s'éloignant de la Villa Kérylos. Il y a, non pas une intrigue, le mot serait un peu fort, mais un  mystère qui plane au-dessus de ce roman.

Mais tout cela, vous le découvrirez en lisant "Villa Kérylos", et vous voyagerez alors jusqu'au Mont Athos, en Grèce, mais aussi à Paris, à Cambo-les-Bains et bien sûr, le long de cette French Riviera qui fit la renommée et assit la tradition touristique de notre cher et vieux pays. Le tout en quête de cette inaccessible étoile : la beauté. Une allégorie, un mythe...

Un dernier mot sur l'auteur, Adrien Goetz, qui nous sert de guide. Merci à lui de nous donner la possibilité de découvrir ce monument passionnant qu'est la Villa Kérylos. Nul doute que, lors d'une prochaine visite dans le sud, il faudra que j'aille la voir de plus près... Pour son architecture, son excentricité, sa beauté... Mais aussi ses mystères...

A l'instar d'une autre fameuse énigme littéraire que l'on croise, et ce n'est pas une invention de l'auteur, dans "Villa Kérylos" : l'Aiguille creuse. Est-ce un hasard ou est-ce une des raisons qui a aiguillé Adrien Goetz vers Théodore Reinach et sa majestueuse demeure ? Car le gentleman cambrioleur est un point commun qu'ont Théodore Reinach et Adrien Goetz.

Prix Arsène-Lupin en 2008, pour "Intrigue à l'anglaise", le précédent roman d'Adrien Goetz s'intitulait "la Nouvelle vie d'Arsène Lupin". Or, vous découvrirez sans doute comme ce fut mon cas, que Maurice Leblanc s'inspira de Théodore Reinach et de certaines de ses mésaventures pour nourrir son imagination et signer l'une des plus célèbres aventures de son personnage.

Cet aspect peut sembler anecdotique, et pourtant, vous verrez que ce n'est pas le cas. A sa manière, Adrien Goetz rend hommage à ces deux hommes qui ont marqué le début du XXe siècle. Mais cette fois, Théodore Reinach, par l'intermédiaire de l'écrivain du XXIe siècle, prend une revanche éclatante sur le romancier du XXe, qui se moqua de ses déboires...