samedi 23 septembre 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est en ligne de mire, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Ils se mentent à eux-mêmes en disant qu'on n'est pas humains pour ne pas avoir à se sentir coupables de la manière dont ils nous traitent".

Cette fin d'été est traditionnellement marquée par la rentrée littéraire et cette année, sans doute en prévision du "Mois de l'imaginaire", qui se déroulera en octobre, il y a eu également pas mal de sorties en fantasy depuis quelques semaines. Après Sylvie Miller, Fabien Cerutti, Elisabeth Ebory, côté français, et le surprenant premier roman de Scott Hawkins, côté anglo-saxon, voici un nouvel exemple remarquable de la vivacité de l'imaginaire en ce moment : "La Cinquième saison", premier tome du nouveau cycle de la romancière américaine N.K. Jemisin "Les Livres de la Terre fracturée", est désormais disponible dans la collection Nouveaux Millénaires des éditions J'ai Lu (traduction de Michelle Charrier). Un roman sur lequel il y a énormément de choses à dire, dans le fond et la forme, porté par un univers incroyable, dystopique et familier, et des personnages fascinants, troublants, que l'on suit dans des tribulations pleines de dangers où le bonheur existe, mais ne s'installe jamais bien longtemps...



Le Fixe est un continent soumis à une très intense activité sismique. Des secousses régulières qui, à chaque fois qu'elles se déchaînent, dévastent tout et poussent la civilisation à sans cesse devoir se reconstruire, à déplacer les endroits où se construisent les villes, à reprendre le cours d'existences sans cesse menacées.

Et les tremblements de terre ne sont pas le seul danger que les habitants du Fixe doivent affronter. En effet, qui dit activité sismique, dit éruptions volcaniques. Celles-ci s'accompagnent d'immenses projections de cendres qui créent de terribles nuages. Le soleil ainsi masqué, ce sont des hivers d'une longueur exceptionnelle qui se déclenchent sur tout ou partie du Fixe.

Quand ces hivers durent plus de six mois, on appelle cela la Cinquième saison. Plusieurs fois au cours de son histoire l'humanité a dû faire face à ces enchaînements de cataclysmes et ces longues nuits, qui mettent en péril leur survie. A certains éléments, il se pourrait qu'une nouvelle fois, le Fixe doive faire prochainement face à une Cinquième saison...

Mais tout cela, Essun s'en moque. Elle a d'autres préoccupations plus personnelles. Son époux, Jija, vient de s'enfuir avec leur fille, Nassun. Avant son départ, il a tué leur jeune fils, Uche, qu'il a battu à mort... Désespérée, Essun est restée longtemps prostrée avant de recevoir le soutien de ses voisins. Mais elle a compris qu'elle allait devoir partir, elle aussi.

D'abord, parce qu'elle veut retrouver Nassun. Même si cela semble irrationnel, elle pense que sa fille est encore en vie, que son père ne lui a pas fait subir le même sort qu'à son fils. Pourtant, elle a une autre raison pour quitter Tirimo, la petite ville où elle a connu ce qui ressemble le plus au bonheur. Car, bientôt, son secret sera révélé à tous, et si elle reste, ses concitoyens voudront la tuer...

C'est ce secret qui a poussé Jija à commettre l'innommable : il a découvert que Essun n'était pas celle qu'il croyait, et qu'elle avait transmis ses différences aux enfants... Mais qui est-elle, alors ? Les gens diraient sans doute d'elle qu'elle est une gèneuse, terme péjoratif et même insultant. En fait, elle est une Orogène.

Ces créatures, que les humains considèrent comme appartenant à une autre espèce et qu'ils méprisent, sont pourtant fondamentales pour la survie du Fixe. En effet, les Orogène ont les compétences pour manipuler, contrôler et même, avec l'expérience, utiliser les différentes forces à l'oeuvre lorsque l'activité sismique se déchaîne.

D'ailleurs, si partout on chasse les Orogènes, on les traque et on les tue quand on les découvre, même les plus jeunes enfants, à Lumen, la capitale, ils occupent une place particulière. Regroupé au sein d'un mouvement baptisé le Fulcrum, ils ont pour mission de protéger au mieux une grande partie du continent en atténuant les secousses quand elles se produisent.

Au Fulcrum, sorte d'école aux allures très militaires, avec uniformes, grades et règlements très stricts, on forme les Orogènes pour qu'ils développent et maîtrisent leur pouvoir. C'est au Fulcrum que va être conduite la seconde protagoniste de ce roman, Damaya. Une enfant originaire d'un village des confins du fixe qui n'a eu que le tort de naître Orogène...

Ses propres parents ont décidé de se débarrasser d'elle, effrayés par son pouvoir. Ils ont fait appel à ceux qu'on appelle les Gardiens, un ordre chargé de surveiller et, quand c'est nécessaire, de traquer les Orogènes. Eux seuls semblent savoir comment empêcher les Orogènes de déchaîner leurs terribles pouvoirs. Eux seuls savent comment les amadouer. Comment les tuer, aussi.

Le Gardien qui va se charger d'escorter Damaya s'appelle Schaffa et, à sa manière, protectrice mais ferme, il va profiter du voyage jusqu'à Lumen pour inculquer à l'enfant quelques notions qui lui seront utiles. En fait, il va lui donner différents avertissements, parfois radicaux, pour que la gamine comprenne qu'elle est différente et qu'il n'aura aucun scrupule à la tuer si elle sort des clous...

Au Fulcrum, Syénite vit déjà depuis un moment. Elle est Orogène de quatrième anneau, ces grades qu'acquièrent ces créatures en fonction de leur expérience et de leurs aptitudes. Syénite a atteint l'âge où le Fulcrum attend d'elle qu'elle devienne une reproductrice. Puisque les Orogènes sont partout chassés, autant en faire naître le plus possible directement au sein de l'organisme protecteur.

Une situation qui n'enchante guère Syénite, qui n'a pas du tout l'intention d'être mère. Et qui en a encore moins envie quand elle découvre celui avec qui elle va devoir concevoir ces enfants : il se fait appeler Albâtre, c'est un dix-anneaux, le grade le plus élevé chez les Orogènes, mais c'est surtout un personnage insupportable et aussi peu motivé qu'elle...

Trois histoires parallèles, trois personnages féminins, trois héroïnes que l'on va suivre tout au long de ce premier tome, et qui doivent faire face autant à leur difficultés personnelles et à leur vie d'Orogènes, qu'à ce monde qui gronde, qui bouge en permanence et où il leur faudra accepter d'être considérées avec mépris ou peur...

Voilà un décor planté aussi brièvement que possible, avec ce monde sens dessus dessous, au bord de l'écroulement ou plutôt, de l'engloutissement par cette terre avide et turbulente. A travers les parcours d'Essun, Damaya et Syénite, on va aussi avoir l'occasion de découvrir différentes régions du Fixe, différentes conditions de vie, différentes manières d'affronter la fatalité sismique...

Comme toujours, avec la fantasy, lorsqu'elle se déroule dans un monde qui n'est pas le nôtre, il faut un temps d'adaptation au lecteur pour trouver ses repères. N.K. Jemisin fait d'ailleurs très bien les choses, en nous faisant entrer directement dans le vif du sujet, puis en distillant les éléments clés liés à cet univers si spécial au fil de son récit (en l'occurrence de ses récits parallèles).

Et, au fil de ces histoires parallèles, cet univers gagne en épaisseur, devient de plus en plus inquiétant, déroutant, même. Dans le même temps, le rôle des Orogènes lui aussi devient plus clair, tout comme leurs capacités effectives. Dès le départ, Essun fait une impressionnante démonstration lors de son départ de Tirimo, mais c'est un acte individuel.

Or, il faut vraiment envisager les Orogènes comme une communauté, assez spéciale, puisque les Orogènes ne peuvent unir leurs pouvoirs et se soucient donc a priori peu de ce que font leurs congénères, mais la structure dont le Fulcrum est le centre nerveux (et le mot n'est pas anodin) va se révéler, en même temps que son incroyable travail pour sauvegarder le Fixe, ainsi que ses zones d'ombre.

Ce monde que l'on découvre, et dont on ne maîtrise sans doute pas encore toutes les subtilités, est-il un monde dangereux dans son essence ou bien avons-nous le décor parfait pour une dystopie ? Ce sujet pourrait entraîner pas mal de discussions. On pourrait même imaginer une dimension médiane, d'un monde effectivement complexe et dangereux qui se mue en dystopie quand arrive la Cinquième saison.

Mais, si je pose cette question, c'est parce qu'il y a quelques éléments dans le cours du roman qui évoque la responsabilité des humains dans la dégradation des conditions de vie sur le Fixe (et peut-être ailleurs, car on ignore quasiment tout du reste du monde). On voit là un avertissement qui nous est donné, à nous, lecteurs, à propos de nos comportements et de leurs conséquences en termes d'écologies et de climat.

Au point de se demander si ce Fixe, ce bout de terre entouré d'eau et secoué sans cesse par la colère souterraine ne serait pas un vestige d'un monde que nous connaissons bien et qui aurait, quelque temps auparavant, suite à des excès et des folies, été salement amoché par une nature vengeresse, infligeant à une humanité irresponsable la correction qu'elle mérite.

Mais, le véritable thème très fort qui transparaît dans ce premier tome et animera sans doute le cycle dans son ensemble, c'est la question de la différence et du rejet qu'elle entraîne. Rien ne distingue physiquement les Orogènes des humains, sur le Fixe. Essun a pu vivre des années sans que même son époux se doute de son secret...

Cependant, dès que ce secret est révélé, de différentes façons, cela déclenche aussitôt une peur, un dégoût, une haine farouches  et cela place l'Orogène dans la situation la plus inconfortable qui soit. Un Orogène qui a parfois eu le temps de se préparer à ce qu'on découvre un jour qui il est, mais qui, à d'autres moments, reçoit la nouvelle comme un coup de massue ou sans rien comprendre à ce qui lui arrive.

Damaya, par exemple, n'est encore qu'une enfant et ces histoires d'Orogènes, elle n'y pige que dalle. Elle n'a pas les connaissances nécessaires pour cela et même si elle les avait, comment pourrait-elle comprendre que, du jour au lendemain, ses parents aimants l'enferment dans une grange devenue prison, en attendant qu'un Gardien viennent la chercher comme on se débarrasse d'un encombrant ?

Moi-même, en écrivant ces lignes, je revis ces passages et je peine à les comprendre... Mais, je ne vis pas sur le Fixe, remarquez, je ne suis pas sujet à ces peurs ancestrales, fondées sur des éléments irrationnels, en tout cas, de ce qu'on en perçoit dans un premier temps. Et ce qui rejaillit surtout, c'est la sensation d'être devant un extraordinaire paradoxe.

Car, si la vie est préservée sur le Fixe, c'est bien grâce aux Orogènes et au système instauré depuis le Fulcrum, qui essaye de couvrir le continent avec un patchwork composé par les pouvoirs d'Orogènes qu'on appelle des noeuds. On pourrait penser à une espèce de maillage à la façon de la couverture d'un réseau de téléphonie mobile, mais dont le but est de maîtriser les soubresauts terrestres.

Pourtant, et on le verra avec Syénite et Albâtre, lorsqu'ils arrivent quelque part en mission officielle, comme des prestataires de n'importe quel service, on les accueille avec fraîcheur, mépris, on fait pour eux des entorses aux traditions les plus ancrées, à l'hospitalité pourtant proverbiale que l'on se transmet de génération en génération...

Les Orogènes ne sont pas les bienvenus alors que sans eux, le Fixe serait probablement un caillou désert, englouti par un tsunami ou vaporisé par l'explosion d'un volcan surgi des eaux... Alors pourquoi tant de haine ? Pourquoi les Orogènes sont-ils considérés non seulement comme différents, mais carrément comme des non-humains ?

Parce qu'ils savent faire ce que personne d'autres ne sait faire... Jamais le mot magie n'est prononcé dans "la Cinquième saison" et la nature de ces aptitudes extraordinaires n'est jamais spécifiée. Au passage, c'est pourtant cela qui fait de l'univers du Fixe un univers de fantasy : ce n'est pas la science qui permet aux Orogènes d'agir pour maîtriser (mais aussi parfois accentuer) les séismes.

Alors, est-ce un don ? Ou une malédiction ? La question est posée dans le livre, en tout cas, l'affirmation est lancée : c'est une malédiction, on doit vivre avec et en subir les conséquences, supporter le mépris, l'ingratitude, le rejet, ou pire encore. Ils sont d'ailleurs bien gentils, ces Orogènes, de continuer à protéger ceux qui les haïssent aussi ouvertement !

Difficile de ne pas lier cette histoire à la situation de N.K. Jemisin et plus largement aux polémiques très violentes qui ont agité le microcosme de la SFFF aux Etats-Unis ces dernières années. Vous voyez sur la couverture de "la Cinquième saison" le bandeau mentionnant le prix Hugo décerné à la romancière. Une des plus prestigieuses récompenses pour une oeuvre d'imaginaire.

Or, voir ce prix remis à une femme noire, ce ne serait sans doute pas anodin en temps normal, mais après l'affaire de ce qu'on a appelé "les Sad Puppies" (voir l'article du Monde sur le sujet), c'est un choix primordial. On pourrait d'ailleurs élargir la question à toute la société américaine qui ne cesse de lutter, jour après jours, contre ses vieux démons racistes...

Et c'est bien de cela dont parle "la Cinquième saison", de cette Amérique surpuissante qui court à sa perte, brûlant la chandelle par les deux bouts et rejetant une large frange de sa population sur des critères de race... Je suis curieux à plus d'un titre de découvrir la suite des "Livres de la Terre fracturée", et particulièrement pour voir quel sort sera réservé aux Orogènes, quel comportement ils adopteront.

Au passage, je vous signale qu'il y a en fin d'ouvrage (dites, Monsieur J'Ai Lu, c'est dommage de ne pas avoir mis une note pour le signaler) un glossaire où est défini le vocabulaire propre à l'univers du Fixe. Je m'en suis d'ailleurs inspiré pour rédiger ce billet. On y trouve aussi une chronologie où sont mentionnés les précédents hivers prolongés, alias les cinquièmes saisons.

N'hésitez pas à lire ces définitions, on y glane des informations précieuses pour mieux entrer dans cet univers, je le redis, assez déroutant au départ. Et une en particulier, que j'ai hésité à mettre dans ce billet. J'ai effleuré le sujet, mais je ne l'ai pas présenté de la même façon, avec les mêmes mots que dans ce glossaire. Je me demande comment cela évoluera dans les prochains volets ou si c'est juste un détail...

Allez, je referme tout cela, en vous disant tout de même que le travail de N.K. Jemisin mérite amplement le prix Hugo qu'on lui a décerné, et indépendamment de toute polémique ou pression. "La Cinquième saison" est un roman impressionnant dans le fond, comme dans la forme, dans la caractérisation de ses personnages, les principaux comme ceux qui occupent une place plus secondaire.

C'est une série qui a d'ailleurs sa propre tectonique, tout y est mouvant, les changements peuvent être brutaux, violents, et certains personnages appelés à évoluer de l'arrière-plan au premier plan... Il reste encore beaucoup à découvrir, même si vous verrez que ce premier volet contient déjà son lot de surprises. Jusqu'à ses derniers mots, qui ouvrent de bien étonnantes perspectives...

vendredi 22 septembre 2017

« Vous serez des Pelapi (...) C'est un mot très ancien. Il n'existe aucun équivalent en anglais. Il signifie "bibliothécaire", mais aussi "apprenti", ou peut-être "étudiant" ».

Notre roman du soir est à classer immédiatement dans les OLNI, les objets livresques non-identifiés, ces livres qui plongent le lecteur dans des histoires inattendues, déroutantes, bizarres... Et celui-là, c'est vraiment du bizarre, croyez-moi. Un premier roman qui débarque et dégomme tout sur son passage, bouscule les genres autant que les lecteurs, et nous présente une galerie de personnages fascinantes. Et un contexte qui se dévoile lentement, très lentement, au point de nous faire perdre bien des repères. On tient vraiment un bouquin pas ordinaire avec "la Bibliothèque de Mount Char", premier roman de Scott Hawkins (en grand format aux éditions Denoël ; traduction de Jean-Daniel Brèque), une plongée dans une histoire violente, volontiers gore, où l'on se demande longtemps qui sont ces personnages dont les manières sont bien peu conventionnelles et les méthodes radicales. Un roman plein de bruit et de fureur, le tout servi avec un humour bien noir abondamment distillé...



Garrison Oaks est un quartier résidentiel d'une petite ville de Virginie. Le genre de coin sans histoire où il fait plutôt bon vivre, une espèce d'Amérique de cocagne où l'on s'attend à croiser des femmes au foyer désespérées et leurs familles. C'est là que vit une étrange... famille, le mot peut être discuté, qui se présente comme étant des Bibliothécaires.

Mais, et cela explique la majuscule, pour ces jeunes gens, être Bibliothécaire n'est pas un métier, pas même une vocation, c'est bien plus que cela. Autour d'eux vivent des Américains, mais eux sont des Bibliothécaires, dont la vie se consacre à l'étude. Chacun s'est vu attribuer un domaine précis par celui qu'ils appellent Père et doit s'y consacrer, sans jamais déborder sur celui de ses camarades.

Carolyn est ainsi la spécialiste des langues et des dialectes parlés dans le monde, David se consacre au monde animal avec lequel il vit en symbiose, Jennifer guérit les maux, même les plus grave, Michael sait faire souffrir et tuer, Margaret est chargée des question en lien avec la mort... Et gare à celui qui n'apprend pas ses leçons correctement, les punitions infligées par le Père sont très sévères !

Tous dépendent complètement de ce mystérieux père qui leur transmet ce savoir immense, contenu dans la fameuse Bibliothèque dont il s'occupe. En fait, ils ne sont pas vraiment ses enfants. Il les a recueillis, alors qu'ils étaient encore enfants après la mort de leurs parents respectifs. Il les a couvés, éduqués... A sa façon très... spéciale...

Mais, voilà, Père a disparu et les Bibliothécaires se sentent en danger. Car un des concurrents de Père approche, ils le savent, ils le sentent. D'autres suivront, ils sont sans doute déjà en train de se mettre en état de marche. Seront-ils assez forts dans leurs domaines respectifs pour résister à ces prochaines attaques ? Sauront-ils défendre la Bibliothèque ?

Ils n'en sont pas sûrs, il devient urgent de retrouver Père, si c'est encore possible. Car l'hypothèse que Père ne soit plus grandit à chaque instant. L'idée de se retrouver livrés à eux-mêmes, les uns dépendant des autres... A moins que Père ne soit enfermé dans la Bibliothèque. L'idée est séduisante, mais alors, pourquoi eux n'y ont-ils plus accès ?

Pendant ce temps, Steve, plombier de son état, reçoit une proposition des plus alléchantes : on lui offre une grosse somme d'argent. Mais, en contrepartie, il doit renouer avec ses anciennes activités, en l'occurrence, le cambriolage. Une vie qu'il a laissée derrière lui, il en est sûr. D'ailleurs, il songe à devenir bouddhiste, c'est dire si ce n'est pas le moment de retomber dans ses travers !

Allez, une seule fois, une dernière fois, histoire de décrocher le jackpot. Avec tout ce pognon, il ne pourra pas se racheter un karma, mais cela lui laissera le temps de voir venir et de poursuivre sa conversion. En acceptant, Steve signe un pacte qui va l'emmener dans des aventures sidérantes, inimaginables, tout au long desquelles il va se demander : pourquoi moi ?

Erwin, c'est Robocop. Une intelligence hors norme, une carrière militaire exemplaire, aucun état d'âme quand il s'agit de mener à bien une mission, une devise inébranlable qui veut que la fin justifie tous les moyens, même les plus violents et une détermination sans faille. On serait dans un roman de super-héros, soit il porterait une cape, soit il serait le super-méchant.

Mais, dans cette histoire, Erwin incarne la loi. Et doit la faire respecter coûte que coûte. Y compris, et peut-être surtout, lorsqu'un suspect est accusé à tort. Voilà pourquoi ce jour-là, Erwin se rend dans une prison ultra-sécurisée. Il veut rencontrer un détenu accusé d'avoir tué un policier, rien que ça, pour lui soumettre des éléments troublants, qui pourraient le disculper.

Le crime a été d'une violence inouïe et l'identité de l'assassin ne fait aucun doute. Sauf pour Erwin, qui a remarqué deux ou trois incohérences, fait des recoupements, remonté des pistes, échafaudé une théorie bien différente. Mais, pour l'étayer, il a besoin que le suspect idéal confirme ses idées... C'est alors que tout va partir en cacahuète et que Erwin va devenir le justicier...

A tout cela, il faut ajouter des voisins super sympas et dévoués, des chiens, beaucoup de chiens, des lions, un barbecue comme on rêverait tous d'en avoir un dans son jardin pour organiser des pique-niques entre copains, et encore plein d'autres choses ébouriffantes, surprenantes, déjantées, des effets spéciaux hollywoodiens... et même une chute pleine d'émotions...

"La Bibliothèque de Mount Char" est un roman tellement bizarre qu'on ne sait pas trop par quel bout le prendre. Rien que cette présentation, forcément très subjective, comprend des éléments que d'autres lecteurs voudront laisser dans l'ombre. Et réciproquement... Comment parler de ces personnages bizarres, de ce contexte étrange dans lequel nous plonge d'entrée Scott Hawkins ?

En ce qui me concerne, ce sera en me basant sur mes premières impressions, que je résumerai ainsi : mékèskecékseutruc ? A peu de choses près... Il faut dire que rencontrer Carolyn, David, Jennifer, Margaret, Michael et les autres, comme ça, sans aucune explication préalable, ça fait comme un choc et ça demande un petit moment d'adaptation.

Dès les premières lignes, on se demande si on n'est pas en train de lire "le retour de Carrie", et puis, rapidement, on se dit que non : c'est encore pire. Et pourtant, tout cela est raconté avec une tonalité qui fait que, régulièrement, on se marre. Des effets comiques qui tiennent autant aux situations qu'aux personnages, à commencer par ces fameux Bibliothécaires.

Vous vous doutez bien que je ne vais pas vous livrez ici les explications acquises de haute lutte au cours de cette lecture. Mais, là encore, je peux partager avec vous certaines de mes réflexions, qu'on pourrait résumer ainsi : Mécékidonkseulà ? Car, évidemment, beaucoup de choses reposent sur ces personnages, soudainement livrés à eux-mêmes.

Ils sont un peu âgés, sans doute, pour qu'on ait complètement l'impression d'être tombé dans un remake sous acide de "Sa majesté des mouches", mais, pendant un bon moment, je me suis demandé si on ne nous jouait pas un délire complet, si tout ce qu'on nous racontait, sur la jeunesse et le parcours des bibliothécaires, n'étaient pas une espèce de jeu de rôles, ou une crise de folie aiguë.

Les Bibliothécaires sont affreux, sales et méchants, mais on se dit que c'est bien ainsi que Père les a voulus. Ils possèdent donc une formation extraordinaire et les capacités qui vont avec, vivent en vase clos, s'expriment dans un langage qui leur est propre, se comportent comme s'ils n'appartenaient pas au monde qui les entoure...

Et, naturellement, dans notre tête, le voyant "SECTE" commence à clignoter furieusement. Ce n'est pas possible autrement, il faut un gourou apocalyptique et gravement atteint pour avoir fait de ces enfants ces créatures-là, à la morale toute personnelle, aux valeurs solidement ancrées, mais assez sensiblement différentes de celles de la société qui les entoure...

Peu à peu, on grappille des éléments sur les uns et les autres, des effets narratifs apparaissent, mais je ne vais pas trop les mettre en avant, juste vous dire qu'un des Bibliothécaires prend petit à petit le leadership, devient (je ne parle pas dans les faits, mais pour le lecteur) le personnage central. Et l'on va comprendre pourquoi tout doucement, élément par élément...

Dans le même temps, les deux autres trames vont s'installer également. Celle qui implique Steve intervient très tôt, Erwin, lui, débarque un peu plus loin. Je suis resté dans le vague, mais les liens qui relient ces deux personnages au reste de l'histoire sont bien sûr évidents. Comprenez-moi, il ne faut pas vous mâcher le travail et trop en révéler.

Ajoutez les flash-backs et les digressions qui permettent de découvrir un peu mieux l'univers présent et passé des Bibliothécaires et vous avez une histoire totalement inclassable dont on a du mal à savoir s'il s'agit de fantasy, de science-fiction (des extraterrestres ? Pourquoi pas ?), de fantastiques, un simple thriller dopé à quelques substances qui nous donnerait l'impression de regarder à travers un kaléidoscope ?

Dans une interview donnée au Huffington Post lors de la sortie du roman aux Etats-Unis, Scott Hawkins évoque, de manière très drôle (on comprend mieux le côté déjanté de l'affaire, c'est l'auteur qui est fou !), les étapes qui ont mené à l'élaboration de ce roman. Il y évoque aussi certaines de ses références et influences.

Il cite "Le Sorcier de Terremer", d'Ursula K. Le Guin, pour sa découverte de la fantasy, et "le Fléau", de Stephen King, certainement pour le côté horrifique. Par ailleurs, lorsqu'on se penche sur les critiques, les commentaires, on croise aussi les noms d'Alan Moore ou encore de Neil Gaiman. Rassurez-vous, je m'arrête là, il n'y aura pas une multiplication de références.

Je pense que je ne serai pas le seul lecteur de "la Bibliothèque de Mount Char" à songer à Stephen King et à Neil Gaiman. Improbable rencontre, a priori, mais on retrouve chez Scott Hawkins un travail sur l'horreur et l'épouvante qui se rapproche du Maître, mais le tout se marie avec un humour que ne renierait sans doute pas l'auteur d' "American Gods".

Alors, oui, c'est noir, c'est gore, c'est grand-guignolesque, par moments (certaines scènes peuvent faire penser aux premiers films de Peter Jackson, comme "Braindead", d'autres à "Mars Attacks", de Tim Burton), mais c'est surtout incroyablement inventif. A chaque fois que l'on pense avoir raccroché les wagons, qu'on croit savoir où Hawkins nous emmène, il repart et nous surprend encore.

Car ne vous fiez pas forcément à tout ce qui est dit depuis le début de ce billet, ce que met en place Scott Hawkins est vraiment formidablement construit, en utilisant des thèmes archi-classiques, comme l'ambition, la vengeance, l'amour (j'allais l'oublier !) par exemple, mais en en tirant quelque chose qu'on a sans doute jamais vu auparavant.

Le primo-romancier fait vraiment feu de tout bois, utilisant toute la palette que lui offre les genres science-fiction, fantasy et fantastique. Pour un débutant, il le fait avec une grande agilité et l'on peut se demander sérieusement si on ne tient pas là un nouveau virtuose. Bien sûr, on attendra ses prochains livres de pied ferme.

Et même si c'est déroutant, si on met du temps à s'y retrouver, on prend un plaisir immense à cette histoire en attendant d'y comprendre quelque chose. De même, ce côté déjanté et foutraque ne doit pas faire perdre de vue que l'histoire développée par Scott Hawkins nous emmène vers une situation finale tout à fait inattendue. Et qui laisse la porte ouverte à une suite, j'ai l'impression...

Il y aurait sans doute encore énormément à dire sur ce roman, mais il est tellement particulier, sa construction est si précise malgré son apparence bordélique, que chaque élément nouveau qu'on révèle donne l'impression de lever un trop grand coin du voile. Une certitude : on sort carrément de l'ordinaire avec cette histoire et ça fait un bien fou.

Après Jim C. Hines qui transforme un magicien en bibliothécaire avant d'en faire un Bibliomancien, véritable super-héros dont le pouvoir est de puiser des objets dans les livres, voici donc les Bibliothécaires de Scott Hawkins, que je vous déconseillerais d'approcher de trop près... Ami(e) bibliothécaire qui passe par ici, fais gaffe à toi, les romanciers de SFFF t'en veulent !

jeudi 21 septembre 2017

"Les fées ne sont pas des créatures d'opérettes. Nous sommes monstres, nous sommes merveilles, idées de dieu, mères de déesse, profondément ancrés dans nos terres, et dans l'âme des hommes".

Des fées au programme de notre billet du jour, et vous allez voir que ces deux personnages centraux ne correspondent pas forcément à l'image la plus répandue que l'on peut avoir de ces créatures. C'est un drôle de roman dont nous allons parler, un univers très particulier, entre le conte et la fable, des personnages qui ont tous un côté assez mystérieux, pour ne pas dire sombre, et une quête dont l'objectif semble plus effrayant que merveilleux. "La Fée, la pie et le printemps", premier roman d'Elisabeth Ebory (en grand format dans la collection Bad Wolf des éditions ActuSF), revisite des archétypes de fantasy et joue avec certaines situations, historiques et autres, pour nous proposer une histoire pleine de rêves, mais jamais très éloignés de la frontière avec le cauchemar, dans un monde où les couleurs scintilles partout, mais peinent à percer la noirceur omniprésente. Il y a du rififi au royaume de Féerie, et c'est notre monde qui pourrait en pâtir !



Le monde des humains et le monde des fées ont été irrémédiablement séparés. Non seulement les portes permettant de passer de l'un à l'autre ont été hermétiquement fermées, mais les fées, et toutes les créatures magiques avec elles, ont été emprisonnées dans un monde terne et triste, dont elles ont interdiction de sortir.

Mais, en ce printemps 1837, une brèche est apparue. Une fée a réussi à s'évader de cette prison imposée aux créatures magiques. Elle s'appelle Rêvage et elle a réussi à se procurer la fameuse clé permettant de passer d'un monde à l'autre. Avec cet objet en sa possession, elle a la possibilité de libérer toutes les fées et de les faire revenir parmi les humains.

Ce qu'elle ne fait pas. En fait, Rêvage agi même dans la plus grande discrétion. Car, si elle s'est démenée pour récupérer cette clé, c'est bien sûr pour retrouver la liberté dont on l'avait arbitrairement privée, mais surtout parce que cela fait un long moment qu'elle mûri un plan de grande envergure qu'il est désormais temps de mettre en oeuvre.

Rêvage est du genre à adorer quand les plans se déroulent sans accroc et elle est persuadé d'avoir mis tous les atouts de son côté, d'avoir tout calculé au millimètre près, d'avoir tout prévu... En arrivant en Angleterre, dans ce monde des humains où elle n'est plus venue, forcément, depuis des années, elle imagine qu'elle ne va plus avoir qu'à cueillir le pouvoir comme un fruit bien mûr.

Oui, Rêvage est une fée pleine d'ambition qui se verrait bien à la tête des mondes, humain et féerique, pour un règne sans partage qu'elle dirigerait dans l'ombre. Le hic, c'est qu'en son absence, rien ne s'est passé comme elle l'avait prévu. Tout est même parti en sucette, comprend-elle avec amertume. On ne peut décidément faire confiance à personne, surtout lorsque cet auxiliaire a un penchant pour la bouteille.

Fort en colère, Rêvage doit donc reprendre les choses en main pour espérer rattraper les erreurs commises en son absence. Mais rien n'est facile, comme si tout se liguait contre elle pour l'empêcher de mener à bien son formidable projet. La fée voulait que les choses se passent en douceur, mais s'il faut que ça barde (au sens propre comme au figuré), ça va barder !

Dans le même temps, Philomène arrive elle aussi en Angleterre. Elle a deux caractéristiques : elle aussi est une fée, mais ça, je pense que vous vous en doutiez, mais elle est également une voleuse. Je me demande d'ailleurs si on ne devrait pas parler de cleptomanie, tant elle donne l'impression qu'elle chourave tout ce qui lui passe à portée de main. Surtout si ça brille. Surtout si c'est magique.

Cette habitude, elle l'a prise après avoir elle-même été dévalisée par ses propres concitoyens de Féerie. Décidée à récupérer ses biens, elle a pris goût à cette activité de voleuse qu'elle a donc poursuivie par plaisir. Et presque sans s'en rendre compte. Un chaudron en or, un destrier aux qualités magiques, un pistolet aux munitions extraordinaires et même de l'encre et des plumes...

Philomène ne semble pas se soucier du tout des réactions des fées qu'elle vole. Elle devrait pourtant y réfléchir à deux fois... Pour l'heure, ces questions ne l'effleurent même pas. Elle assiste à une bagarre à laquelle elle va finir par prendre part, pour aider un jeune homme mal en point. Un jeune homme qui porte le curieux nom de Clem...

Une solidarité de voleurs, en fait, par Clem fait partie d'un groupe de vagabonds qui survit de diverses rapines et attend le grand coup qui lui permettra de vivre enfin la grande vie. Aux côtés de Clem, on trouve une adolescente, Vik, et un personnage taciturne chargé de l'intendance, Od, bientôt rejoints par un jeune homme dont le prénom est une simple lettre, S, ancien étudiant à Cambridge.

Sans trop bien savoir pourquoi, Philomène se joint au groupe. Est-ce le charme de Clem qui la fait réagir ainsi, ou bien la simple curiosité ? Toujours est-il que le groupe va faire route vers Londres et vivre quelques aventures surprenantes. Mais, plus ils avancent, et plus Philomène s'interroge sur ses compagnons de voyage qu'elle soupçonne de lui cacher bien des choses...

Deux personnages centraux, disais-je en ouverture, deux fées, l'une assoiffée de pouvoir, l'autre qui joue les pies voleuses, voilà le décor planté. La suite, on se doute qu'elle va aboutir à la rencontre entre Rêvage et Philomène, mais dans quel contexte, suite à quels rebondissements, telle est la question, et je vous laisserai les découvrir.

C'est en tout cas une histoire assez déroutante, à travers le parcours de ces deux fées pas franchement exemplaire, loin des fées "Made in Disney". Parce qu'elles sont gentiment agaçantes, ces deux-là, et en même temps très attachantes. Elles sont des personnages complexes, qu'on ne peut pas classer parmi les gentils ou les méchants de manière claire et incontestable.

Alors, oui, Rêvage apparaît comme un personnage plus sombre que Philomène, un peu plus lumineuse, mais cela peut-être trompeur. D'une certaine façon, c'est Rêvage qui est la plus proche des humains, qui exprime des émotions et des comportements plus proches de ceux des humains, tandis que Philomène, elle, semble considérer les humains avec une certaine hauteur, pour ne pas dire du dédain.

Rêvage est caractérielle, colérique, mais elle est franche. L'hypocrisie, ce n'est pas son truc et ses colères se répercutent jusque dans le temps qu'il fait. Attention, quand elle se fâche, storm is coming ! Philomène, au contraire, a ce petit côté sournois qui vient assombrir son côté léger, presque fleur bleue, en faire un personnage pas forcément plus trouble, mais clairement plus égoïste.

Et il y a un élément qu'il ne faut certainement pas négliger dans la manière dont le lecteur va appréhender ce roman : les deux fées n'ont pas droit au même traitement narratif. Les chapitres mettant en scène Rêvage sont racontés à la troisième personne du singulier, alors que Philomène parle (phrase qui ouvre ses chapitres), elle nous parle directement, en passant par le je.

Deux personnalités, deux points de vue, deux caractères, également, l'une aussi déterminée que l'autre peut sembler désinvolte... Mais une même sensation de lassitude, de désenchantement, comme si ces deux fées étaient en quête de quelque chose d'impossible à atteindre, un hypothétique bonheur que leur état de fée ne semble pas pouvoir leur offrir. En cela aussi, elles sont touchantes.

Aïe, je viens plus ou moins d'expliquer que les personnages de ce roman ne sont pas sympas... Le drame, pour certains lecteurs, c'est un argument rédhibitoire. Mais, comme le dit très bien la citation choisie pour être le titre de ce billet, notre vision des fées, sans doute formatée par un imaginaire collectif rose bonbon, manque de justesse, de précision.

Les fées n'ont pas à être l'incarnation du bien, pour dire les choses clairement et il serait dommage de ne pas plonger dans ce roman parce qu'on n'y trouverait pas des fées adôôôôrables. Vous passeriez à côté d'un univers assez surprenant qui va prendre par moments des allures de vaudeville où les portes qui claquent sont celles qui permettent de passer d'un monde à l'autre.

Et le moins qu'on puisse dire, c'est que le monde des fées ne fait pas franchement rêver... Ce n'est pas vraiment le décor merveilleux auquel on pourrait s'attendre, on voit bien qu'il a été trop longtemps clos, ça sent le renfermé et ça a perdu de sa brillance. Mais, y vivent celles et ceux qui possèdent la magie, et là, ça change tout, car tout devient permis. Ou presque.

Dans ce décor, comme chez les personnages, on a la sensation d'assister sans cesse à la lutte entre la lumière et l'ombre, entre les couleurs et la grisaille, à l'image de ces signaux multicolores, seulement perceptibles par les fées, qui matérialisent les passages d'un monde à l'autre. Dans "La fée, la pie et le printemps", il y a des duels à tous les étages, et la crainte de voir triompher l'obscurité...

Si Rêvage et Philomène n'ont pas le même petit côté foldingue que Jaspucine pouvait avoir dans "Fées, weed & guillotines", de Karim Berrouka, j'ai retrouvé chez Elisabeth Ebory ce même décalage assez soutenu entre les fées et les personnages humains. On a bien deux espèces très différentes, avec un léger sentiment de supériorité du côté des fées.

De même, cette cohabitation délicate des deux mondes se retrouve dans les "Faerie Stories", de Johan Héliot, comme dans la trilogie de Mathieu Rivero, "les Arpenteurs de rêve" (à laquelle je consacrerai sans doute un billet quand le troisième volet sera paru), avec les mêmes enjeux de pouvoir que dans "la Fée, la pie et le printemps".

A une différence près, ici, ces ambitions s'incarnent dans une unique personnalité et non dans l'affrontement de deux civilisations qui pourraient pourtant cohabiter pacifiquement. C'est là qu'intervient le choix du contexte historique particulier dans lequel se déroule "la Fée, la pie et le printemps".

On joue sans doute sur des références littéraires, et en particulier sur ce XIXe siècle anglais qui inspire nombre d'auteurs de romans de fantasy urbaine. Mais, le choix de ce cadre n'est pas anodin, bien au contraire, et je me tais tout de suite, avant d'aller trop loin et de dévoiler certains éléments importants de cette histoire.

Un dernier mot, là encore effleuré plus qu'approfondi, pour ne pas trop en dévoiler. Elisabeth Ebory rend hommage à l'écrit, à la puissance de l'imaginaire qu'il véhicule dans le cours du roman. A l'image des lecteurs que nous sommes tous, ses fées ont ce pouvoir merveilleux de visualiser ce qu'on leur donne à voir. Et dans "La Fée, la pie et le printemps", il y a beaucoup à voir.

Ce roman a des allures de conte, même s'il ne débute pas par "il était une fois", avec cet univers que l'on sent proche du nôtre et pourtant sensiblement différent, comme si on le regardait à travers un prisme. Le début m'a dérouté, il a fallu un peu de temps pour mettre en place tous les repères, comprendre certains tenants et imaginer quels pourraient être les aboutissements.

Et puis, peu à peu, les choses se sont assemblées, on devine certains éléments, on tilte à tel ou tel détail, on se retrouve face à quelques rebondissements surprenants. Certaines scènes, très visuelles, très impressionnantes à imaginer, restent en mémoire. Le rythme s'accélère pour devenir une vraie course poursuite, avec, je le redis, ce côté vaudevillesque qui est assez agréable.

Pourtant, cette légèreté apparente qui préside à ce roman doit être nuancée, exactement comme on doit le faire pour les personnalités des deux principales protagonistes. On l'oublie souvent, mais les contes de fées originels sont bien plus sombres et torturés que les versions que nous retenons. Il n'y a peut-être pas la violence qu'on peut trouver chez les Grimm ou Andersen, mais la vie de ces fées n'est vraiment pas un long fleuve tranquille.

mardi 19 septembre 2017

"Ne faites confiance à personne d'autre. Je suis un menteur, mais les autres sont pires".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE TROISIEME TOME D'UNE SERIE.


- Billet sur le premier tome : "L'Ombre du pouvoir" (disponible en poche chez Folio).
- Billet sur le deuxième tome : "Le Fou prend le Roi" (disponible en poche chez Folio).


P*tain, deux ans, comme le disait une célèbre marionnette ! Et même près de deux ans et demi ! C'est le temps qui s'est écoulé entre la sortie des tomes 2 et 3 de la série dont nous allons parler aujourd'hui. Et c'est loooooong, deux ans et demi. Alors, forcément, à l'annonce de l'arrivée de ce troisième tome du "Bâtard de Kosigan", l'excellente série de Fabien Cerutti mêlant fantasy historique et uchronie, on s'est jeté dessus comme des morts de faim. Et on va en reprendre pour quelques mois d'attente, soyez prévenus ! "Le Marteau des sorcières", c'est le titre de ce troisième volet, paru aux éditions Mnémos il y a près d'un mois, qui poursuit dans sa double trame narrative et fait monter la tension avant le bouquet final que sera le dernier tome. Et ça barde, au XIVe siècle comme à l'orée du XXe, avec tout un tas de choses qui sont brusquement remises en question. On nous cache tout, on nous dit rien, ou plus exactement, on ne sait pas encore qui croire...



Après s'être mis à dos les deux souverains les plus puissants d'Europe, il devenait urgent pour le Bâtard de Kosigan et sa troupe de loups de se mettre au vert. Direction le Saint Empire germanique, dans lequel l'ambiance devrait être plus respirables. Les commanditaires seront moins regardant envers celui qui, de l'autre côté du Rhin, est un traître que tous voudraient voir pendu.

Kosigan a mis sa troupe de mercenaires au service d'un grand seigneur de Westphalie, le duc de Hohenstaufen. Un choix qui n'a pas été fait au hasard : cet homme puissant pourrait bien être le futur occupant du trône du Saint Empire. Quitte à servir quelqu'un, autant viser au plus haut, et Kosigan commence à avoir l'habitude d'obtenir leur confiance (pourtant pas toujours méritée).

C'est donc à Cologne que la carrière du Bâtard va se poursuivre, en cette année 1341. Et, comme toujours, si le choix est guidé par des considérations liées aux affaires et au pouvoir, et à tout ce qu'il peut en retirer, Kosigan a mis plusieurs fers au chaud. Car sa venue en Westphalie n'est pas un simple moyen de fuir ses ennuis franco-anglais.

Kosigan est bien décidé à retrouver les traces de sa mère, afin d'éclairer son passé familial. Depuis quelque temps, il en a appris de belles sur lui-même, certaines choses qu'il subodorait, d'autres qui l'ont surpris. Alors, il veut en avoir le coeur net et savoir qui était vraiment sa mère afin de comprendre une bonne fois pour toutes qui il est vraiment.

Il s'offre donc les services d'un humal, un homme à tête de lion, Gunthar von Weisshaupt, afin de lui faire un topo complet sur la situation dans la région, et plus particulièrement, tout ce qui touche à la sorcellerie, puisque c'est bien dans cette direction qu'il va devoir chercher pour éclairer sa lanterne. Mais son enquête tombe mal...

En effet, l'Eglise a décidé de lancer son Inquisition sur la piste des sorcelières pour s'en débarrasser purement et simplement. Des opérations de grande envergure qui pourraient contrecarrer les plans de Kosigan. A lui de savoir jouer avec finesse, car, à la cour du duc de Hohenstaufen, il va se retrouver face à quelqu'un qui pourrait ne pas apprécier sa présence dans la région...

Il s'agit du cardinal de Las Cases en personne, responsable du Saint-Office de l'Inquisition. Le bras droit du Pape, en personne, celui qui est en charge des basses oeuvres et dont la mission est claire : éradiquer les vieilles races et les créatures magiques au plus vite pour permettre à la religion catholique d'asseoir son pouvoir sans aucun partage. La mise au vert de Kosigan s'annonce mouvementée...

Ce n'est guère plus calme du côté de ceux qui découvrent le journal de Kosigan, plus de 5 siècles plus tard. Les recherches menées par Kergaël de Kosigan, descendant du Bâtard, et ses amis commencent à donner des résultats absolument incroyables : les indices s'accumulent laissant penser que les écrits du XIVe ne sont ni des faux ni une oeuvre romanesque, mais bien un récit réel.

Un récit qui, évidemment, remettrait en cause toute la vision que nous avons de l'Histoire de France, de l'Europe et du monde, disons les choses clairement : tout ce que nous croyons être des légendes auraient bel et bien existé ! S'ils réussissaient à apporter des preuves incontestables de ce qu'ils pensent avoir découvert, alors, ce serait un cataclysme, une révolution intellectuelle.

Seulement, et Kergaël de Kosigan, déjà victime d'une agression, est bien placé pour le savoir : lorsqu'on s'approche trop près de telles vérités, on risque de déranger ceux qui ont tout fait pour les laisser dans l'ombre... Pour Kosigan, les Deighton, Lavisse ou Delisle, il va falloir redoubler de prudence, tout en recherchant des éléments décisifs...

Nous revoilà donc dans cet univers si particulier du "Bâtard de Kosigan", à cheval sur deux époques, sur deux mondes, presque, et porté par toutes ces incertitudes distillées depuis le départ. Qui ment, qui dit la vérité et que nous cache-t-on ? Entre fantasy et uchronie, on ne sait toujours pas sur quel pied danser et c'est drôlement bien.

Ce troisième tome, si longtemps attendu, voit les choses sérieusement s'accélérer. Mais, chose étonnante, c'est plutôt dans la partie XIXe siècle (qui, ai-je l'impression, gagne du terrain dans la narration) que des événements mystérieux vont se dérouler, ajoutant un peu plus au mystère global de cette série. Mais aussi aux rôles des uns et des autres...

Cette partie qui se déroule entre 1899 et 1900, prend même quasiment des allures de thrillers et le jeu narratif qui utilise le récit épistolaire renforce cette impression de tension : les personnages de cette période ne sont jamais réunis, ou alors par le biais du téléphone. Comme le lecteur, ils sont plus souvent témoins qu'acteurs et se posent autant de questions que nous sur les événements.

Avec cette grande différence par rapport à la partie se déroulant au XIVe siècle : les personnages impliqués dans cette histoire sont, pour la plupart, des universitaires, des chercheurs, pas vraiment des hommes d'action. Ils sont donc déboussolés quand la situation va déraper et leur échapper complètement...

En revanche, pas de changements dans la partie située en 1341 : de l'action, beaucoup d'action, mais pas seulement. Les manigances de Kosigan et des autres personnages font de Cologne une espèce d'échiquier à plusieurs dimensions. Et, comme souvent, le Bâtard et ses loups vont se retrouver pris entre plusieurs feux.

Entre l'enclume et le marteau... des sorcières (ah, ah, ah...). Politique, religion, sorcellerie, un mélange à peu près aussi dangereux qu'une charge nucléaire. Et, comme l'indique cette réponse faite à un autre personnage par Kosigan mise en titre de ce billet, impossible de faire confiance à qui que ce soit dans ce panier de crabes westphalien.

Ayant quitté le Royaume de France où il était devenu personna non grata, Kosigan va découvrir à Cologne une situation tout aussi inconfortable et dangereuse. Mais, cette fois, ce ne sont pas deux souverains qui s'affrontent, mais bien des pouvoirs plus formidables encore. Pas sûr que Kosigan ait beaucoup d'ami dans aucun des camps, ni que la perspective d'en voir un triompher soit rassurante...

Si vous avez aimé les deux premiers tome, si vous avez été emportés par cette histoire très originale et sa narration fascinante et déroutante, alors, vous devriez dévorer ce troisième volet qui reprend les mêmes ingrédients. Mais qui nous apporte encore de nouvelles questions sans encore fournir le moindre petit début de réponse (même si un ou deux indices peuvent apparaître en bas de votre écran).

Présente discrètement dans les deux premiers volets, la religion catholique joue cette fois un rôle primordial, dont on se dit qu'il pourrait d'ailleurs expliquer en partie l'étonnement des personnages impliqués dans la partie XIXe. L'Eglise, ayant triomphé, aurait-elle fait disparaître toutes les traces d'un monde qu'elle rejette pour les reléguer au rayon mythes et légendes ? C'est fort possible.

Fabien Cerutti joue d'ailleurs beaucoup dans "le Marteau des sorcières" sur la limite réalité/fiction, sur ces textes, ces oeuvres d'art qui pourraient nous parler du réel tel qu'on le concevait il y a des siècles et dont on a fait (ou pas ?) un folklore, une mythologie, des éléments de fantasy... Tout ce qui défie notre raison, nos connaissances scientifiques et historiques.

Encore une fois, on trouve un cocktail bien balancé entre action et réflexion, entre jeux de pouvoir et grosse baston (à commencer, presque dès le début, avec une rencontre avec un troll encore plus mal embouché que celui que met en scène Jean-Claude Dunyach), espionnage et magie... Kosigan et ses acolytes marchent sur des oeufs et le lecteur n'est pas au bout de ses surprises.

D'autant que notre cher auteur, non content de nous avoir laissé poireauter pendant 30 loooooongs mois, nous a ménagé une bien vilaine surprise : une fin très cut, avec un cliffhanger de chez cliffhanger. En effet, tomes 3 et 4 s'enchaînent et il va falloir une nouvelle fois patienter, heureusement moins longtemps : le dénouement devrait arriver au printemps prochain !

Autour de Kosigan, les personnages habituels de sa bande, toujours aussi dévoués, même quand ça râle un peu (Dun, la Changelin, qui tient toujours un rôle important dans ce troisième volet, a son petit caractère, malgré son abnégation). Et puis, plein de petits nouveaux qu'il va falloir cerner, dans l'entourage proche du duc, par exemple.

Sur le Cardinal, je ne dis rien, je vous le laisse découvrir. Dans la grande tradition dumassienne, la pourpre cardinalice n'est pas vraiment un synonyme de bonté d'âme et de bienveillance. Comme si Kosigan manquait d'ennemi, en voilà un tout désigné, porté par la certitude que donnent la Foi... et l'ambition forcenée.

Enfin, d'autres éléments vont intervenir, forcément, l'effervescence est grande chez les créatures magiques, devant l'arrivée de cet épouvantail chargé de leur régler leur compte. Mais, comme depuis le début de la série, ces lignes de fractures entre humains et créatures fantastiques n'ont rien à voir avec les lignes séparant le bien du mal et les gentils (bien peu nombreux) des méchants...

Quant à la partie XIXe, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je soupçonne de plus en plus une sacrée entourloupe signée Fabien Cerutti, qui devrait nous sortir un bon petit nombre de lapins de son chapeau lors du tome 4... Et voilà, avec tous ces doutes, toutes ces questions, tous ces événements chamboulant tous nos repères, ça finit par rendre parano...

Ah, un dernier petit mot, ce diable de Fabien Cerutti est dans les détails, on le sait, comme par exemple, les noms des personnages... Comme dans les deux premiers tomes, il joue avec cet élément qu'on néglige de surveiller. Regardez-les, ces noms, certains vous révéleront quelques surprises : certains en ajoutant à la dimension uchronique, d'autres, en jouant avec les mots.

Le plus évident, c'est le titre de ce troisième volet, "le Marteau des sorcières". J'ai pris soin de ne pas le contextualiser, il faut vous laisser découvrir pourquoi on retrouve cette expression dans cette histoire. Mais, bien sûr, on songe au traité rédigé à la fin du XVe siècle (euh, dans la version du monde qui est la nôtre, enfin, je crois), par deux dominicains et instaurant la chasse aux sorcières.

Vous me direz, c'est logique, puisque ce troisième volet repose en grande partie sur un gigantesque projet de chasse aux sorcières dans lequel Kosigan va se retrouver impliqué bien malgré lui (il aurait préféré enquêter plus sereinement, sans doute, pour retrouver trace de sa mère), mais Fabien Cerutti, dans la lignée de ce que nous avons dit, brouille les pistes en plaçant cette expression dans un autre contexte...

Cela permet de vous glisser un mot sur les annexes qu'on trouve à la fin du roman. Il y en a plusieurs, mais une s'intéresse aux personnages, avec leurs noms et quelques indications. Le premier de la liste, c'est notre fameux cardinal... Puis-je vous suggérer de vous intéresser à son nom complet ? Je soupçonne l'auteur de ne pas l'avoir choisi en feuilletant l'annuaire ou en jouant aux fléchettes...

Et maintenant, place au tome 4. Enfin, bientôt...

dimanche 17 septembre 2017

"Le monde est dangereux pour ceux qui se montrent différents".

Mesdames, Messieurs, vous êtes arrivés sur le blog Appuyez sur la touche "lecture", Appuyez sur la touche "lecture", une dizaine de minutes d'arrêt le temps de lire le billet qui vient. Oui, on va parler de chemin de fer et de trains, aujourd'hui, mais pas uniquement. La trame ferroviaire sera bien sûr un élément clé, mais ce roman comprend bien d'autres thématiques intéressantes et importantes. C'est aussi l'occasion de découvrir sous un jour nouveau une romancière qui se lance toute seule pour la première fois après avoir longtemps oeuvré en solo. "Satinka" est le nouveau livre de Sylvie Miller (en grand format aux éditiosn Critic), qui a délaissé (provisoirement, précisons-le), son habituel comparse Philippe Ward et leur série consacrée au détective des dieux, Jean-Philippe Lasser, pour se lancer dans une aventure plus personnelle. Et cela se ressent, car ce roman plein d'humanité et de tolérance possède sa propre tonalité, très différente des tribulations humoristico-égyptiennes. Alors, compostez votre billet et montez en voiture ! Direction Colfax, Californie (et pas seulement) !



Jenny vit à Colfax, petite ville d'un comté du nord de la Californie, et travaille comme serveuse dans un restaurant de son pittoresque centre-ville. C'est une jeune femme tranquille, sans histoire, mais qui a une particularité : depuis son plus jeune âge, elle nourrit une passion, je devrais même dire une fascination pour les trains...

Elle ignore pourquoi elle rêve ainsi de trains, si ce n'est que Colfax et Dutch Flat, ville proche où Jenny a grandi et où vivent encore ses parents, ont un lien très fort avec le chemin de fer. Ces deux villes étaient en effet traversées par la première ligne permettant de traverser les Etats-Unis de l'Atlantique au Pacifique, qui fut construite à la fin des années 1860.

Dutch Flat est même le lieu où se rencontrèrent les deux tronçons, celui venant de l'est et celui venant de l'ouest. La ville où fut planté le mythique "Golden Spike", le clou en or fabriqué spécialement pour river les derniers rails et symboliquement signaler l'achèvement de cette ligne si spéciale. Mais, cela suffit-il pour expliquer les rêves que fait Jenny, un siècle et demi après cette ouverture ?

D'autant que, depuis quelques temps, ces rêves se font de plus en plus réalistes, au point d'en devenir inquiétants. Pire encore, voilà que l'un de ses rêves, aux allures de visions, intervient en pleine journée, alors que Jenny est réveillée et qu'elle marche en pleine rue ! Et pour couronner le tout, ces rêves ou visions, laissent de plus en plus de traces.

Lorsque Jenny se met à rêver, elle entre véritablement en transe. Des pertes de conscience qui semblent gagner en longueur et des saignements de nez accompagnent tout cela. Si elle est restée discrète sur ces histoires tant qu'elles étaient cantonnées à la nuit, désormais, elle ne peut plus les cacher. Pourrait-il s'agir des premiers symptômes d'un grave problèmes de santé ?

Le jour de ses 20 ans, alors qu'elle a accepté du bout des lèvres de venir chez ses parents, Jenny découvre que tous ses proches sont là. La journée est belle, la jeune femme oublie les différends qui l'opposent à sa mère. Et, cerise sur le gâteau d'anniversaire, Mike, son ami d'enfance, lui offre un cadeau qui la touche profondément.

Un boulon ! Euh, c'est quoi ce cadeau, allez-vous dire ? Mais oui, un boulon, un de ceux justement utilisé pour fixer les rails de ce chemin de fer transcontinental, au milieu des années 1860 ! Un présent parfait pour une passionnée de trains vivant dans cette région ! Profondément touchée, elle déballe l'objet... et reçoit une nouvelle vision...

Comme si c'était le boulon lui-même qui l'avait déclenchée... Avec l'aide de Mike, qui joue les chevaliers servants, elle entreprend des recherches pour comprendre d'où peuvent venir ces visions de plus en plus troublantes. Et, de fil en aiguille, elle va se tourner vers le passé de sa famille. Le passé de sa branche maternelle, que sa mère a toujours soigneusement refusé de raconter...

Lorsqu'on arrive au bout de "Satinka", on a le cerveau qui bouillonne : on a envie de parler de plein, plein de choses rencontrées dans le cours de ce livre. Et puis, lorsque l'effervescence retombe et qu'on essaye de mettre tout cela en ordre, cela devient nettement plus délicat : comment parler de "Satinka" et de ce qui fait son intérêt, sans trop en dire...

Alors, faisons les choses simplement : parlons structure. Le résumé que je viens de faire (et qui fait pas mal d'impasses, croyez-moi) est le fil narratif central. Et puis, autour de lui, en alternance d'un chapitre à l'autre, on plonge dans une histoire bien différente, qui nous emmène justement dans cette époque de la construction du train transcontinental.

Petit point d'histoire : cette voie ferrée est inaugurée en 1869, après, on l'imagine, quelques années de travaux. L'Ouest américain, que les colons d'origine européenne ont commencé à conquérir quelques décennies plus tôt, reste tout de même encore très enclavé et cet outil a pour but de permettre à ceux qui voudraient entamer la migration de l'est vers l'ouest de voyager dans de meilleures conditions.

En effet, jusque-là, ce sont des convois de chariots qui se lançaient dans une périlleuse odyssée. On en a un exemple dans le roman, avec un convoi transportant des familles irlandaises depuis la côte Atlantique, jusqu'en Californie, devenue en 1849 un eldorado, mais qui, depuis que la fièvre de l'or est retombée, a pris des airs de terre promise.

Il y a dans ces scènes de voyages, dans le sillage de ces véhicules bringuebalants, peu maniables, tractés par des animaux dont il faut assurer la subsistance, à la merci de moult dangers, liés au climat, à la topographie, aux routes encore rudimentaires, parfois aussi, aux bandits de grand chemin ou à des tribus indiennes mécontentes de voir ces envahisseurs les repousser plus loin encore, quelque chose qui rappelle certaines scènes d'un classique hollywoodien :


Oui, je sais, comme tant de westerns, celui-ci est une longue propagande patriotique, mais c'est justement ce qui va nous permettre d'introduire certains autres éléments majeurs présents dans "Satinka". Juste un mot, avant, pour en finir avec cette dimension concernant la Conquête de l'Ouest, si vous permettez.

En effet, cette partie n'est pas là pour faire joli, elle a son sens. Elle plante certains éléments très forts de l'histoire qui vont contribuer à faire du roman de Sylvie Miller un roman de fantasy (mot pas encore écrit jusque-là). Après le "Bloodsilver" de Wayne Barrow (alias le duo Johan Heliot/Xavier Mauméjean), voilà une autre romancière d'imaginaire française que cette période inspire...

Mais cela offre aussi l'occasion à Sylvie Miller d'introduire d'autres points de vue qui vont s'avérer très importants dans l'intrigue. Ces aspects concernent les conséquences de cette conquête et de la construction de cette immense voie de chemin de fer. A commencer par les populations autochtones, ceux qu'on a longtemps appelés les Indiens.

La colonisation d'une partie de plus en plus importante du territoire américain a repoussé les tribus de plus en plus vers l'ouest, loin des grandes plaines où beaucoup vivaient de longue date. Mais, en avançant toujours plus, cette fois, on les prive carrément d'un espace qui leur appartiennent, dans lesquels ils puissent vivre comme ils l'entendent, selon leurs traditions.

Le tracé de la ligne transcontinentale va renforcer cette tendance, poussant les tribus à la colère. La violence qui va en découler sera l'occasion pour les colons de décimer les Indiens, de faire disparaître dans leur totalité certaines tribus à l'issue de terribles massacres quelquefois. C'est aussi l'un des sujets abordés par Sylvie Miller dans "Satinka".

Et puis, l'autre aspect qu'on "oublie" (voir la photo de la jonction à Dutch Flat), c'est le travail immense effectué sur le tronçon ouest de la voie intercontinentale par les émigrés asiatiques, et particulièrement chinois. Dans "Un ciel rouge, le matin", de Paul Lynch, évoqué sur ce blog, on avait évoqué l'immigration irlandaise, exploitée par les promoteurs du chemin de fer, mais pas les Chinois.



"Satinka" met en avant cette communauté chinoise, soudée autour de sa culture, de ses traditions et suant sang et eau pour construire cette voie ferrée, percer des tunnels pour traverses les montagnes Rocheuses, vivant dans des conditions à tous points de vue assez indignes. Et quand ils se plaignent, les pressions et les menaces répondent à leurs revendications légitimes...

Entre les Indiens et les Chinois, de grosses différences et de vrais points communs. La différence principal, c'est que les Indiens se retrouvent exilés voire contraints à l'extinction alors qu'ils sont sur leur propre terre, quand les Chinois sont des exilés. Mais, le point commun, c'est cette farouche volonté de faire perdurer leur culture, et plus encore de la transmettre, coûte que coûte.

Nous sommes au coeur du roman, comme l'indique le titre de ce billet : la différence face à l'avancée inexorable d'une civilisation qui veut imposer tous ses codes et est prête à tout pour cela. L'image du chemin de fer est une métaphore à elle seule : rien ne doit entraver l'avancée du progrès et de l'Amérique triomphante !

Dans la partie contemporaine aussi du roman, la question de la différence va se poser. Sans jamais perdre de vue tout ce que je viens de raconter, bien au contraire, tout est lié, on va voir apparaître une autre forme de différence et un autre pouvoir qui se veut hégémonique. Et le combat qui va s'organiser pour briser cette exclusion.

On entame ce livre avec le mystère qui entoure les rêves de Jenny, puis on plonge dans l'histoire de l'Amérique à travers cette voie de chemin de fer et dans l'aventure, à travers le voyage des colons. Et puis, progressivement, alors que la dimension fantastique s'impose de plus en plus et installe le cadre de fantasy urbaine, apparaissent des interrogations différentes et des thématiques nouvelles.

Et s'ouvre la dimension pleine d'humanité et de tolérance qu'insuffle Sylvie Miller à son histoire. Avec, vous le verrez, jusque dans les symboles utilisés, un plaidoyer pour le respect de la diversité des cultures, mais aussi en faveur du métissage, qui est un enrichissement. En ces temps troublés, en Amérique comme ailleurs, ce n'est pas le moindre intérêt de "Satinka".

Longtemps, Sylvie Miller nous mène en bateau (et un peu en train, aussi, quand même) et, comme Jenny, le lecteur n'a aucune idée de ce qui l'attend au bout du chemin. On a une histoire qui, elle-même, ressemble à un réseau ferré, avec ses différentes voies, les noeuds où elles se croisent, les stations où l'on s'arrête et même des correspondances.

La construction du livre est vraiment l'une des forces de ce livre, par la multiplication des points de vue qui brouille les pistes, fait se poser des questions au lecteur et le captive. On veut comprendre, découvrir les secrets qui se cachent derrière les visions de Jenny et quel rôle jouent les différents personnages que l'on croise. Et auxquels on s'attache.

Ah... J'aimerais vous en dire plus, j'aimerais entrer plus au fond des choses, me montrer plus précis, plus clair, mais il ne le faut pas, bien sûr. Il faut vous laisser découvrir l'enquête étonnante, périlleuse, mouvementée de Jenny. Je devrais plutôt parler d'odyssée ou d'épopée, d'ailleurs, car la discrète Jenny va se révéler en véritable héroïne.

C'est un classique de la fantasy : l'antihéros qui se révèle à lui-même et se métamorphose pour devenir une toute autre personne. Jenny suit ce processus, bien sûr, mais il faut aller au bout du récit pour se rendre compte à quel point. C'est une jeune fille avec la tête sur les épaules, mais aussi un sacré caractère et une bonne dose de courage.

Elle est surtout un personnage très libre, et l'on découvrira qu'elle a de qui tenir dans ce domaine. Une liberté qu'elle ne manque jamais de faire valoir, parfois, se dit-on, à tort, lorsqu'elle refuse l'aide de Mike, qu'elle esquive les visites chez le médecin, mais le plus souvent à raison. Cette liberté, elle va la gagner encore un peu plus au fil de ses pérégrinations et de ses découvertes.

Sa devise, tirée de la chanson de Dylan "To Ramona", dit : "Tout passe, tout change, faites juste ce que vous pensez que vous devriez faire". Je ne place pas cette phrase dans le billet juste pour trouver une raison de mettre cette chanson en lien, mais parce qu'elle m'est revenue en fin de lecture. J'aurais parfaitement pu en faire le titre de ce billet.


Vous le voyez, on est loin de l'humour potache d'une série comme Lasser, le détective des dieux, ou de la tonalité du noir duo que Sylvie Miller forme avec Philippe Ward. Il y a bien sûr de la tension, qui va crescendo, du merveilleux, qui tient une place bien plus grande que ne le laisse entendre ce billet, mais la tonalité m'a semblé plus grave, plus douloureuse, aussi.

Il y a des moments très forts qui jalonnent cette histoire. Parfois, ils sont violents et rudes à encaisser ; à d'autres, ils sont éclatants et lumineux. Et puis, il y a les moments forts en émotions, avec une large palette, là aussi, où la mort tient une place très intéressante, et pas uniquement l'affliction qu'elle suscite habituellement.

Un dernier mot, il vous apparaîtra peut-être comme un point de détail, mais pour moi cela fait aussi partie de ce qui a stimulé mon imaginaire : le décor. "Satinka" se déroule en grande partie dans le nord de la Californie, loin des centres naturels que sont Los Angeles et San Francisco (cette dernière accueille tout de même des scènes importantes).

On y découvre des paysages d'une beauté à couper le souffle et il faut s'imaginer l'émerveillement qui devait étreindre les colons arrivant dans cette région. Ce que j'ai pu en voir grâce à internet conserve ce côté sauvage et impressionnant, presque écrasant, on traverse plusieurs Etats pour arriver jusqu'en Californie et l'on ressort avec des images plein la tête.



"Satinka" est un roman qui vibre et fait vibrer, un livre dont on sort en se sentant bien, rasséréné, dans une bulle dont on espère qu'elle n'explosera pas trop vite pour ne pas retrouver trop vite une réalité moins colorée. On aimerait que Jenny soit là, quelque part, d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique, et qu'elle diffuse sa sagesse et sa... Non, je n'en dis pas plus... Je préfère finir en musique...



vendredi 15 septembre 2017

"Votre art consiste à sortir d'un lieu clos. La science m'aide à y entrer".

Et hop ! Revoilà Houdini, personnage de polar ! Après Vivianne Perret, qui en a fait le héros de sa série, un autre romancier s'intéresse au célèbre magicien et le met en scène dans un rôle d'enquêteur. Mais cette fois, il partage l'affiche, et pas avec n'importe qui : Sigmund Freud en personne. Avouez que la seule idée de cette rencontre entre deux personnalités aussi charismatiques et différentes excite l'imagination et fait frétiller le lecteur. Et quand, en plus, aux commandes, il y a l'un des auteurs français les plus imaginatifs, les plus originaux et cultivés qu'on puisse rencontrer, alors, il n'y a plus à hésiter. "La Société des faux visages" est le nouveau roman de Xavier Mauméjean (en grand format chez Alma éditeur) et c'est un petit bonheur de lecture, aux frontières des genres et nourri par de très nombreuses références. C'est aussi un cycle qui se referme, un triptyque consacré à une Amérique mythifiée qui, aujourd'hui, ne fait pourtant plus rêver...



Il pleut, et pourtant, le spectacle doit continuer. Suspendu la tête en bas à la flèche de l'Helios Building, le plus haut bâtiment de New York, Harry Houdini doit d'abord se débarrasser des menottes qui lui maintiennent les poignets dans le dos et ensuite, il pourra retrouver une position plus naturelle pour le bipède qu'il est. Bref, la routine !

Une fois libéré, délivré, acclamé, mais trempé comme une soupe, Houdini se change dans la loge qu'on lui a aménagée. C'est alors que l'illusionniste reçoit une invitation qu'il ne peut refuser. Disons plutôt une convocation, ce serait plus juste. Et celui qui lance cette invitation n'est pas un inconnu, puisque, en cette année 1909, il est l'homme le plus riche d'Amérique. Sans doute du monde.

Chef d'industrie aux activités multiples et florissantes, Cyrus Vandergraaf dirige un véritable empire comme seul le capitalisme américain sait en faire émerger. Pourtant, lorsque Houdini se retrouve face à Vandergraaf, il n'a pas face à lui l'incarnation de la puissance qu'il s'attendait à rencontrer. Le milliardaire a perdu de sa superbe.

Et pour cause, après quelques questions posées au magicien sur son art et ses compétences, Cyrus Vandergraaf révèle à Houdini la raison de cette invitation impromptue : son fils a disparu. Le jeune homme, qui dirige une des entreprises du trust familial, n'a plus donné signe de vie depuis une semaine. Et aucune demande de rançon n'a été adressé au magnat.

Mais, pourquoi faire appel à un magicien plutôt qu'à la police ou aux fameux Pinkerton, même si leur réputation n'est plus aussi bonne qu'avant ? Eh bien, justement parce que Houdini est un maître de l'évasion. De l'escapologie, pour utiliser le terme exact. Lorsque Houdini se retrouvera face au seul indice concernant la disparition de son fils dont dispose Vandergraaf, il comprendra.

Il devrait également être surpris, car cet indice est fort inhabituel. De quoi s'agit-il ? Ah, mais ne comptez pas sur moi pour vous le dire, tel le magicien, je ne révèle pas mes trucs (enfin, les trucs de l'auteur dont je parle, plus précisément) ! Et va lui demander d'utiliser ses compétences de manière très originale : non plus sortir, mais... entrer.

Et puis, il aura une autre raison d'être surpris, en découvrant que Vandergraaf n'a pas misé que sur lui pour retrouver son fils. Houdini va devoir travailler avec un autre personnage, enfin, s'il le veut bien, un certain Sigmund Freud, qui se trouve justement de passage à New York, accompagné de son fidèle acolyte Carl Gustav Jung.

Si, en 1909, Houdini est une star mondialement reconnue, en revanche, Freud n'a pas encore assis sa réputation. Ses théories commencent seulement à se diffuser de ce côté-ci de l'Atlantique, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle sont accueillies très fraîchement... Le puritanisme américain s'accommode mal des théories très sexualisées du médecin autrichien...

Houdini et Freud... Deux hommes aussi différents qu'on peut l'être : l'âge, le statut social, la profession... On ne peut pas vraiment dire que tout les oppose, ce serait exagéré, mais tout les éloigne l'un de l'autre. Le saltimbanque et le médecin, le manuel et l'intellectuel... Mais leurs origines, elles, les rapprochent : ils sont tous les deux juifs et originaires de l'empire Austro-hongrois.

Charge à eux d'apprendre à se connaître pour mettre en commun leurs forces et leurs talents. Si Vandergraaf les a choisis, ce n'est sans doute pas par hasard, même si cela ne saute pas aux yeux. Il va aussi leur falloir apprendre à ménager leurs ego et leurs susceptibilités... Qui sont à la hauteur de leurs talents...

Ainsi commence une enquête en forme de jeu de pistes. Une enquête où il va falloir la tête et les jambes, si je puis m'exprimer ainsi. Aux deux protagonistes de savoir interpréter les signes et les indices, de déjouer les chausse-trapes et les pièges qu'on leur tend pour retrouver la trace de Stuart Vandergraaf...

"La société des faux visages" n'est pas un simple polar, même si c'est la trame principale de ce livre. Comme toujours avec les histoires de Xavier Mauméjean, on mêle les genres, on entrecroise les sources, on confronte des idées qui semblent pourtant inconciliables... Il joue avec des ingrédients surprenants, comme un cuisinier recherchant des alliances de goûts originales.

Il flotte sur cette histoire un air de roman populaire, tel qu'on en écrivait au début du XXe siècle (et d'ailleurs, Houdini n'aurait-il pas fait un formidable Fantomas ?), mais avec un supplément d'âme. Celui d'un érudit, d'un passionné, mais aussi, d'une certaine manière, d'un joueur. Mauméjean s'amuse à assembler les éléments disparates dont il dispose et ça se ressent.

Le duo Houdini/Freud fonctionne parfaitement. On n'a pas un buddy movie, car on n'a pas un leader et un boulet, mais deux très fortes personnalités qui pourraient aussi bien s'entendre et s'allier que se détester et agir en rivaux. On est parfois sur le fil du rasoir, mais si rivalité il y a, elle va devenir un moteur pour parvenir au but fixé.

D'ailleurs, "la Société des faux visages" est un roman sur le double. Nous évoquions cette thématique il y a quelques semaines, dans un contexte très différent, à propos de la rencontre romanesque entre Chaplin et Churchill. On retrouve ici un peu le même raisonnement, à commencer par la possibilité que Freud et Houdini, tous deux à New York en 1909, aient pu se rencontrer.

Ils sont les deux revers d'une même pièce et les doubles vont petit à petit apparaître au fil de leurs recherches, mais également dans le cours de l'évolution de leur relation. L'un des points culminants du roman de Xavier Mauméjean, c'est d'ailleurs l'impressionnante psychanalyse de Houdini par Freud, le médecin viennois retirant le costume que le magicien s'est taillé pour masquer Ehrich Weiss.

Oh, rassurez-vous, Freud aussi a son double, il s'appelle Carl Gustav Jung et il attend le moment propice pour tuer le père, lui aussi... Les cordonniers ont beau être les plus mal chaussés, la rivalité entre les deux médecins, les différences entre leurs visions et leurs centre d'intérêts sont en train d'apparaître, lorsqu'on les rencontre à New York.

La dualité, encore et toujours... Et vous verrez que la question du double tient une place centrale dans la résolution du mystère entourant la disparition de Stuart Vandergraaf. L'apparence et l'être, les côtés plus sombres que l'on camoufle sous la couche cosmétique du secret... Ce que l'on montre de soit et ce que l'on refoule... Tiens, ça ne vous rappelle rien ?

J'ai l'impression de parler plus de Freud que de Houdini, mais c'est vrai que si les talents de l'illusionniste sont mis à contribution, ce sont les théories du médecin qui sont vraiment mises en scène de façon spectaculaire. Sur les plateaux de la balance, pourtant, l'équilibre demeure, car, là encore, on se retrouve avec des éléments complémentaires.

Il y a l'illusion et le rêve, l'évasion et l'inconscient... Chacun à leur manière, Houdini et Freud oeuvrent dans la même branche ! Et ils contribuent à rendre la vie plus douce à ceux qui viennent les voir. On évoque d'ailleurs dans le livre les lectures chaude et froide, b.a.-ba du spectacle d'illusion, qui ont bien des points communs avec les séances de psychanalyse...

"La Société des faux visages" met en scène un duo, comme "Kafka à Paris", le précédent roman de Xavier Mauméjean. Deux livres qui, là encore, ont des traits en commun et d'énormes différences, ne serait-ce que dans la tonalité générale. La virée parisienne de Kafka et Brod se déroule sur un mode plutôt comique tandis que Houdini et Freud jouent les enquêteurs dans une histoire assez sombre.

Pourtant, s'il faut replacer "la Société des faux visages", dans l'oeuvre de Xavier Mauméjean, c'est aux côtés de "Lilliputia" et d' "American Gothic" (deux romans désormais disponibles en poche) qu'il faut le faire figurer. Ils forment un triptyque constituant une mythologie américaine, qui sera un des piliers de la puissance encore en gestation que deviendront bientôt les Etats-Unis.

Coney Island et son parc d'attractions, qui sont au coeur de "Lilliputia", apparaissent d'ailleurs comme un des points communs qui rapprochent Freud et Houdini. Quant à "American Gothic", c'était une plongée dans l'inconscient foisonnant et pour le moins tourmenté d'un créateur qui aurait fait les beaux jours de Freud s'il l'avait reçu sur son canapé...

Quant à la mythologie, elle est évidemment indissociable des théories freudiennes, à commencer par Oedipe. Mais on croise d'autres personnages issus de mythologies classiques dans "la Société des faux visages". Qui répondent aux mythes contemporains que sont Houdini et Freud, le premier étant déjà entré dans la légende, le second devant patienter encore un peu avant de trouver sa place dans l'Olympe made in USA.

S'il est toutefois un dieu qui s'impose dans ce dernier volet, c'est le dieu vert, comme le dollar. Le rêve américain n'est plus celui des origines, la terre promise où couleraient le miel et le lait, mais bien celle de la richesse, écrasante, folle, délirante, qui offre tout. Qui permet tout. Tout du moins du point de vue de ceux qui le possèdent.

A l'image de Hetty Green, la femme la plus haïe des Etats-Unis ("la Société des faux visages", c'est un peu la réunion des superlatifs pas anonymes) : une femme dans un univers si masculin de la haute finance. Un personnage absolument extraordinaire, qui mériterait d'être à elle seule au centre d'un roman, et dont Xavier Mauéjean dresse un portrait terrible, grand-guignolesque et pourtant effrayant.

Au fur et à mesure de l'avancée de ce roman, de l'enquête menée par Freud et Houdini, le rêve se dissipe, l'imaginaire laisse la place à un matérialisme forcené. A l'image de cet Helios Building, récemment achevé, construit pour dépasser les autres immeubles new-yorkais et imposer la puissance de son propriétaire. Un symbole phallique qui n'échappera certainement pas à Freud...

Si le roman se déroule sur un rythme enlevé et non dénué d'humour, on ressent pourtant en le refermant une sorte de désenchantement. Le rideau tombe et l'on revient d'un seul coup à la triste réalité. D'ailleurs, les titres des chapitres ne sont pas anodins : Mauméjean nous emmène au spectacle, c'est "One night at the Opera", depuis l'annonce du spectacle jusqu'à la soirée qui suit...

Mais le livre, pas le roman, le livre se termine sur une annexe où l'auteur explique ce désenchantement. Ce dépit amoureux, cette Amérique qui le faisait rêver, mais qui désormais, le peine, l'inquiète. Il ne la reconnaît plus, cette Amérique, qui a renié sa mythologie pour se transformer en un spectacle grotesque, entre clowns et freaks...

"La Société des faux visages" vient donc clore un cycle. Mais, l'imagination de Xavier Mauméjean, rassurez-vous, est toujours aussi fertile, en perpétuel bouillonnement (vous ai-je dit que c'est un bonheur de l'écouter parler de son travail ?). Mais je ne vais pas vous en parler, non, je vais lui laisser la parole pour terminer.

Car, ce billet, c'est ma lecture personnelle de ce roman. Il y a une lecture par lecteur et c'est heureux, des références qui frappent plus que d'autres (et j'ai des lacunes, je m'en rends compte), et puis, il y a le regard de l'auteur lui-même sur son travail. Ce matin, alors que je phosphorais déjà en vue de la rédaction de ce billet, je suis tombé sur un entretien formidable de Xavier Mauméjean...

Et je crois qu'il n'y a pas meilleure conclusion, ni meilleur moyen de donner envie de lire les romans de cet auteur qui est, je le redis, un des plus inventifs que je connaisse. Alors, je me tais, si, si, ça m'arrive, et je vous laisse avec Xavier et les questions que lui pose Nicolas Tellop sur le site carbone.ink, c'est également passionnant...

jeudi 14 septembre 2017

"Tirons notre courage de notre désespoir même" (Sénèque).

Voici un premier roman que j'étais curieux de découvrir, car, ces derniers temps, les romans de flibustiers étaient plus souvent le fait d'auteurs étiquetés imaginaire que de collection de littérature générale. Qui plus est, ce titre, "le Sans Dieu", avec son italique qui laisse entendre qu'on a sans doute affaire à un bateau m'intriguait. Alors, je me suis jeté à l'eau et je me suis attaqué au roman de Virginie Caillé-Bastide, paru aux éditions Héloïse d'Ormesson en cette rentrée littéraire. Sans réinventer le genre, mais en jouant avec des codes assez classiques de ce type de littérature, la romancière nous offre un savant dosage entre action et réflexion, grâce à une galerie de personnages haute en couleurs. Au coeur de ce récit, un personnage de père en quête d'une rédemption qu'il semble lui-même juger impossible, un désespoir profond qui se mue en une haine farouche de l'ordre, et plus encore d'un Dieu qui n'existe plus que pour être l'objet de détestation. Et, face à lui, deux personnages qui, chacun à leur manière, vont essayer d'apaiser les tourments de celui qu'on n'appelle plus désormais que L'Ombre...



L'hiver 1709 est particulièrement rude. L'ensemble du royaume de France souffre du froid et redoute la famine qui devrait se produire. La Bretagne, malgré le climat plus doux que lui offre l'océan, n'échappe pas à cette vague glaciale et l'on peine à trouver de quoi nourrir les hommes aussi bien que le bétail. L'heure est grave.

A Plouharnel, bourgade proche de Carnac, vivent les Kerloguen, une famille de la petite noblesse bretonne. A sa tête, Arzhur, un homme bon et noble. Mais, peu importent le rang, les quartiers de noblesse et la richesse, quand on ne trouve rien à se mettre sous la dent, on crève de faim. Et ce ne sont pas les quelques coquillages laissés par la marée qui pourvoiront aux besoin de la maisonnée...

Mais ce jour-là, la Mort rôde à Plouharnel et jette son dévolu sur Jehan, le fils d'Arzhur. Un garçon qui a toujours été chétif et fragile, mais d'une grande intelligence. Lorsqu'on vient chercher Arzhur, l'enfant est au plus mal ; peu de chance qu'il passe cette journée... La douleur remplace alors la faim chez le seigneur de Kerloguen.

Jehan était le dernier fils de cette famille, qui a déjà enterré six enfants... Devant ce nouveau drame, les parents réagissent très différemment : Gwenola, la mère, sombre dans la folie ; Arzhur sent la colère montée en lui. Quand le prêtre de la paroisse refuse de venir donner les derniers sacrements à Jehan pour aller s'occuper d'un noble plus puissant du coin, sa colère explose.

Arzhur saccage alors l'église avant de renier Dieu d'une voix forte. Lui qui était jusque-là un homme pieux et doux refuse ce énième coup du sort qui le prive d'un enfant aimé et d'une descendance. Il crache sa colère au visage d'un Dieu qui ne peut être ce dieu d'amour et de miséricorde qu'on lui a toujours présenté et désormais, ce Dieu n'existera plus que pour que Arzhur le conspue.

1715, bien loin de la Bretagne. Dans les eaux turquoise des Caraïbes, un bateau pirate fait des ravages sur les convois passant dans les environs de New Providence. Un équipage qui ne fait pas de quartier lorsqu'il aborde un bateau. Ces marins tuent et pillent sans état d'âme. A leur tête, un mystérieux capitaine, qu'on ne connaît que sous ce sobriquet : l'Ombre.

Quant à son bateau, un brick rapide et maniable, il porte un nom sans équivoque : le Sans Dieu. On comprendra donc, pour paraphraser une célèbre maxime, que L'Ombre est le seul maître à bord, un point c'est tout, car Dieu est interdit de séjour sur ce navire, sans doute pas le plus impressionnant, mais mené avec le courage et la folie que seul le désespoir inspire.

Aux côtés de l'Ombre, le fidèle Morvan, qui lui sert de lieutenant, et un ramassis de renégats, de meurtriers, de gibiers de potence aux surnoms évocateur : Face-Noire, Visage-sans-Viande, Bois-sans-Soif, Fantôme-de-Nez, Gant-de-Fer, Yvon-Courtes-Pattes et quelques autres. Ils n'ont rien à perdre, on laissé leur existence derrière eux pour renaître pirates et écumer les mers lointaines...

S'ils doivent mourir, du scorbut, d'une balle ou d'un vilain coup de sabre sur le pont d'un navire abordé, alors, ils mourront. Sans regret. La vie ne leur a guère été favorable, sur le Sans Dieu, ils prennent leur revanche sur le sort et la Providence. Quant à L'Ombre, peu le connaissent, tous le craignent. Il garde soigneusement ses secrets, mais se montre le plus sévère, le plus impitoyable de tous.

C'est pourquoi l'équipage du Sans Dieu, comme ceux d'autres navires de flibustiers, se renouvelle régulièrement. Parfois, par choix, parfois en fonction des circonstances. Voilà comment, en cette année 1715, deux personnages vont se retrouver malgré eux parmi ces hommes sans foi ni loi (expression qui n'a jamais été aussi juste).

Le premier est un jeune homme, un Malouin nommé Tristan. Il a été quelques années plus tôt victime de ce qu'on appelle la presse, un enrôlement forcé et du genre brutal, après une nuit de beuverie... Paradoxalement, se retrouver au sein d'un équipage pirate est pour lui une aubaine, un retour à la liberté dont on l'a privé de façon arbitraire.

Le second, Anselme, est encore moins à sa place sur le Sans Dieu que Tristan. Et pour cause, il est prêtre ! Un jésuite (encore un !) qui se trouvait sur le galion espagnol que les pirates ont attaqué. Il rentrait en Europe après avoir quitté les colonies d'Amérique où son ordre évangélise les autochtones. Un des rares survivants de l'abordage, contraint de rallier les flibustiers.

Amusante image que ce prêtre face à L'Ombre, dont la haine de Dieu et de ses représentants sur terre transpire à chaque mot, chaque geste... Pourtant, petit à petit, par ses connaissances médicales, en particulier, le Padre, comme on le surnomme rapidement (à l'exception notable de L'Ombre qui ne l'appelle, avec raillerie, que Monsieur l'Ibère), va trouver sa place.

Entre L'Ombre et lui, s'instaure un étrange manège, une sorte de répulsion/attraction. Une amitié qui ne veut pas dire son nom et qui, longtemps, se résumera à des piques verbales et des parties d'échecs. Un bras de fer intellectuel entre deux êtres au caractère bien trempé qui refusent de céder face à l'autre et cherchent à le faire plier.

Oh, bien sûr, on pourrait se contenter de regarder cette confrontation pour ce qu'elle est : deux hommes aux expériences contraires, aux visions du monde irréconciliables et à l'orgueil démesuré... Mais, laissons la superficialité derrière nous, grattons un peu et regardons-les de plus près, ces deux adversaires qui semblent vouloir se sauter à la gorge à chaque instant.

L'Ombre, rongé par la culpabilité du père impuissant qu'il a été à sauver ses enfants, reportant sa haine vers ce Dieu auquel il croyait pourtant fermement, mais aussi sur ce genre humain qu'il a renié par la même occasion. Il est la définition du marginal, du renégat et il a choisi ce rôle dont il s'acquitte avec un sang froid terrifiant.

Face à lui, un prêtre, horrifié des agissements de L'Ombre et de ces hommes, aux antipodes de sa foi, de son amour pour le genre humain. Or, on sait de lui qu'il est lui aussi, mais d'une façon très différente, un paria, un déclassé, un banni. Et cela pour avoir rejeté la violence que ses compatriotes infligeaient aux habitants de leurs colonies américaines...

Au fil de leurs nouvelles aventures, des batailles, des trahisons, des violences, des moments de peine, mais aussi de joie, il y en a, L'Ombre et le Padre s'amadouent, s'apprivoisent. Se tolèrent. Apprennent à se connaître, sans pour autant se dévoiler l'un à l'autre. L'Ombre est froid, dur, intraitable (mais pas inflexible), sans état d'âme et plein de colère.

Le Padre est impulsif, ce qui rend ses réactions souvent irréfléchies, mais c'est aussi un homme à la foi sincère et l'amour qu'il porte au genre humain n'a rien de feint ou d'hypocrite. Il croit à cette rédemption que semble rechercher L'Ombre. Mais, la sienne mène à la vie, quand celle du pirate ne semble vouloir passer que par une mort prochaine inéluctable...

Alors que L'Ombre rejette toute main tendue, le Padre se trouve une nouvelle raison d'exercer sa foi : ramener cet homme, dont il ignore tout, dans ce qu'il considère comme le droit chemin. Peut-être pas lui faire retrouver la foi en Dieu, mais au moins en lui-même, faire ressortir la bonté d'âme du pirate, qu'il devine, refoulée au plus profond de son être depuis tant d'années...

Il est fort, il est beau, ce duel, même si le mot n'est pas le plus approprié. Au fil des chapitres, des péripéties, on sent bien que le lien qui les unit s'assouplit, que le respect, d'abord inexistant entre eux, gagne du terrain. Qu'en sera-t-il au final ? Qui fera plier l'autre ? Evidemment, je ne vais pas le dire ici, mais nous en rediront un mot en conclusion...

L'autre thème majeur du livre, c'est la paternité. Arzhur devient L'Ombre parce qu'il ne peut plus être père. Parce que le Destin, le Hasard... ou Dieu, lui a pris les enfants qu'il avait eu avec son épouse. Sept enfants morts avant lui, l'injustice suprême qui le plonge dans cette colère délétère, suicidaire, aussi, quoi qu'on en pense, et même si son habileté (et une certaine chance) la repousse sans cesse.

Avec son équipage, L'Ombre ne se conduit absolument pas en père. Il est leur chef, et il est tout puissant. En fait, il est celui qui a droit de vie et de mort sur ceux qui travaillent sur le Sans Dieu. Une sorte de démiurge maritime, mais certainement pas un dieu, car le concept lui-même ravive sa colère et sa haine.

Les choses vont évoluer avec l'arrivée de Tristan. Ce garçon, débrouillard, dégourdi, mais candide et surtout, bien peu préparé à la vie de flibustier, a sûrement l'âge d'un des enfants défunts de L'Ombre, mais jamais il ne l'avouera, ni à lui-même, ni aux autres. Pourtant, d'emblée, il va lui faire une place bien particulière au sein de son équipage, réaffirmant au passage sa toute puissance.

Ensuite, sans que cela soit explicitement discuté, le lien qu'il va nouer avec Tristan prend des allures paternelles. D'autres événements, que je vous laisserai découvrir, vont renforcer cette impression. A sa manière, et sans avoir l'air d'y toucher, Tristan va changer L'Ombre, peut-être plus sûrement encore que le Padre.

Vous le verrez, cette question de la paternité est présente d'un bout à l'autre du roman, prenant parfois des chemins que l'on n'attendait pas. Impossible pour Arzhur de se défaire de ce statut de père qui aura fait son malheur et l'aura poussé à cette vie de renégat et de bandit. C'est certainement l'aspect le plus touchant de cette histoire, qui est aussi celle de personnes abîmées, rejetées, en sursis...

Dans les deux cas, que ce soit avec Anselme ou avec Tristan, L'Ombre ne laisse rien transparaître de ses émotions. Pourtant, le lecteur sent bien que la carapace, si elle ne se lézarde pas complètement, si elle résiste aux assauts extérieurs, est sérieusement ébranlée. Et regarde ce personnage si plein de haine et de désespoir, pour lequel, malgré tout on se prend de compassion, évoluer... Jusqu'où ?

Pour son premier roman, Virginie Caillé-Bastide a choisi d'aborder (c'est le cas de le dire) le roman de piraterie, un genre qui a ses aficionados et qui connaît, de temps en temps, quelques "revivals". Elle le fait avec application et nous offre, avec "le Sans Dieu" un roman qui reprend à son compte les codes classiques du genre, sans les révolutionner.

On a en main un vrai roman populaire, servi par une écriture soignée, assez respectueuse des façons de parler de l'époque, mais sans non plus trop en faire ou sombrer dans la préciosité. On retrouve tout ce qui fait le charme et le sel de ces romans : les batailles, les ripailles, les trésors, les alliances foireuses et les trahisons qu'elles entraînent, l'amitié virile et les coups de sang...

On croise quelques clins d'oeil à la littérature de flibustiers, mais aussi à la littérature romanesque du XVIIIe siècle. On songe à "Paul et Virginie" ou à "Robinson Crusoë", même si la situation narrée dans "le Sans Dieu" en est assez éloignée. Les ingrédients, eux, sont pourtant rassemblés pour donner un bel exemple de romans d'aventures accessible au plus grand nombre.

Avec une question que pose la fin assez ouverte de ce roman : pourrait-on retrouver bientôt certains personnages du Sans Dieu dans de nouvelles aventures ? En tout cas, Virginie Caillé-Bastide choisit de nous laisser frustrés, en ne nous imposant pas un dénouement. Et je dois dire qu'elle a trouvé le moyen parfait de laisser le lecteur décider par lui-même de ce qui arrivera, c'est malin.

Lorsqu'on termine un premier roman et qu'on a plutôt passé un bon moment, on a toujours tendance à se projeter vers le second (oui, on est exigeant, je sais), en se demandant si on restera dans la même veine, si on nous emmènera dans un univers complètement différent... Avec Virginie Caillé-Bastide, c'est le cas. Pour transformer un premier essai très prometteur.