mercredi 20 mars 2019

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1200 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Ils échangèrent un sourire complice. C'était inhabituel et dangereux, mais au moins c'était amusant".

Une découverte, aujourd'hui. A plusieurs titres, parce qu'il s'agit d'une jeune maison d'édition et d'une romancière que beaucoup d'entre vous vont découvrir. Et puis, un plaisir de lecteur pour qui apprécie ce genre si particulier du roman de cape et d'épée. Dans le cas présent, c'est servi à la sauce fantasy, mais les ingrédients de ce genre très ludiques sont tous là : combats, panaches, complot, trahisons, amitié... Et même un méchant qui fait plus penser à ceux de James Bond qu'au cardinal de Richelieu... "Dans l'ombre des Miroirs", de Marge Nantel (en format poche aux éditions 1115), est aussi l'occasion de découvrir un personnage qui serait parfait pour fonder une série, le baron Jon Malakine. Le genre de personnage qui rend l'existence moins banale, moins monotone ; un homme insaisissable, d'une sérénité à toute épreuve, plein de surprises et possédant malgré tout un vrai côté sombre... Un héros ? Peut-être, mais pas forcément au sens où on l'entend...


Gil de Sabhe, aristocrate sans fortune, s'est très jeune dédié aux métiers des armes. Car, à Askaar, il n'y a jamais très loin à aller pour trouver une guerre. Dans sa jeunesse, il s'est formé auprès des meilleures guildes d'assassins, mais c'est finalement la carrière de mercenaire qu'il a embrassée. C'est un excellent soldat, un bretteur fort habile qu'on n'hésite pas aussi à embaucher comme garde du corps.

De retour à Cardane, il décide de rendre visite à son meilleur ami, Canopée, qui lui est devenu l'un des assassins les plus réputés du pays. Celui à qui l'on confie les contrats les plus délicats, celui à qui l'on demande, quand c'est nécessaire, de faire disparaître en toute discrétion les empêcheurs de tourner en rond, qu'ils soient puissants ou non.

Et justement, ce soir-là, Canopée est au boulot. Un contrat pour un riche commerçant de la ville, le genre de mission ordinaire, sur le papier, mais qui a pris un tour tout à fait inattendu, et convenons-en, fort désagréable. Quelque chose qui ressemble à un piège pour se débarrasser de lui, dont Canopée ne s'est tiré que parce qu'il est le meilleur dans son domaine.

Mais le voilà avec six cadavres encombrants, surtout quand sa besogne est avant tout de se montrer discret... Et pas mal de questions en tête, car décidément, cette mission anodine ne s'est pas du tout déroulée comme prévu. Canopée espère que le Maître de sa guilde aura quelques réponses à lui donner, et c'est accompagné de Sabhe qu'il se rend chez lui.

Au lieu de ça, la situation s'aggrave encore : voila Canopée accusé d'avoir tué son commanditaire ! Surprise totale, l'assassin n'y est pour rien, et cette nouvelle le décontenance, lui qui ne se laisse pas désarçonné facilement. Tout cela sent de plus en plus mauvais, Canopée s'est fait piéger dans les grandes largeurs et il n'aime pas ça du tout.

Soit il mourait dans l'embuscade, et on en parlait plus, soit il s'en sortait, mais se retrouvait accusé, au risque d'ôter tout crédit à sa guilde... Dans tous les cas, il est perdant, et son Maître le sait. Alors, pour éviter tout malaise, ce dernier offre une porte de sortie à Canopée : une mission dans une autre ville, à Rill, pour se débarrasser d'un homme dans la plus grande discrétion.

Dans ce contexte, la mission n'enchante guère Canopée. Et puis, Rill, c'est un ennui mortel, pire que l'exil ! Mais, il ne peut guère faire autrement, la situation est brusquement devenue trop instable à Cardane. Alors, il accepte la mission, ainsi que la proposition de Sabhe de l'accompagner. Mais, avant de partir, un petit tour chez ce commanditaire assassiné s'impose...

Ce serait bien mal connaître Canopée que de penser qu'il puisse partir en laissant derrière lui cette histoire trouble. C'est sa réputation qui est en jeu et, une fois le contrat à Rill réalisé, il reviendra à Cardane régler ses comptes avec ceux qui ont cherché à lui nuire... Des ennemis encore invisibles qu'il espère bien démasquer en fouillant la maison du mort...

Ce qu'ignorent encore Canopée et Sabhe, c'est que le complot dans lequel ils se retrouvent impliqués bien malgré eux, est bien plus vaste qu'ils ne le pensent. Et surtout, que le contrat que Canopée doit remplir à Rill va s'avérer bien moins évident qu'ils ne le croient. La faute à la victime désignée : un certain Jon Malakine, baron de son état...

Restons-en là pour le résumé, on reviendra sur la personnalité de Malakine un peu plus loin, mais je vous laisse découvrir les éléments qui vont sérieusement compliquer la tâche de Canopée et de Sabhe, qui lui, joue les accompagnateurs, les inspecteurs des travaux finis. Une bonne partie du roman repose sur la rencontre entre Canopée, Sabhe et Malakine, et la relation qui va s'instaurer.

Mais, avant d'aller plus loin, il convient d'évoquer le contexte dans lequel cette histoire se déroule. Askaar est un royaume humain, dans lequel la magie existe. Elle a même longtemps servi à protéger le territoire d'encombrants voisins avec lesquels les frictions étaient monnaie courante. En clair, longtemps Askaar a été en guerre avec ces ennemis héréditaires.

Il y a d'une part le Royaume elfe de Pierre de Lune, des adversaires redoutables, et de l'autre, un royaume composé d'Ogres et d'Orcs, à la force physiques impressionnante, à défaut d'avoir une très grande intelligence. Chacun à leur manière, ces deux camps incarnent une menace latente pour Askaar, qui a usé de tous les moyens pour se protéger.

Et la magie en a fait partie : elle a servi à créer ce qu'on appelle les Disques. Un dispositif qui a permis de "mettre sous cloche" le royaume, en tout cas de protéger efficacement ses frontières et de décourager toute tentative d'invasion. Un système d'une très grande puissance qui, hélas, a fini par être dévoyé par ceux qui régnaient alors sur Askaar.

En s'appuyant sur sur les Disques, c'est un pouvoir despotique qui a pris progressivement forme. Les opposants ont été traqués, éliminés, parfois. Mais, face à cette situation, la contestation a grandi et, quatre ans avant l'histoire qui est au coeur de ce roman, une révolution a éclaté. Le pouvoir a été renversé et les Disques ont été détruits.

A la tête du mouvement, un jeune seigneur rebelle, Sinewanda, qui est aujourd'hui à la tête du royaume après avoir pris part à la chute des Disques, un épisode qui nous est raconté en prélude du roman. Si cette révolution a ramené une certaine liberté dans le royaume, elle l'a aussi fragilisé, puisque la protection assurée par les Disques n'existe plus.

Et voilà donc le retour des menaces extérieures, des conflits frontaliers et des craintes de voir les Elfes, les Orcs ou les deux déferler vers Askaar... C'est peu dire que le très populaire Sinewanda a de gros soucis et que lourde est la tête qui porte la couronne. Et ces inquiétudes, on va le comprendre, ne sont pas les seules choses à peser sur ses épaules...

"Dans l'ombre des miroirs" est bien un roman de fantasy, c'est incontestable. La magie, si elle a été plus ou moins éradiquée, existe bel et bien, on s'en sert encore, ne serait-ce que pour communiquer grâce aux miroirs, eh oui, les voilà, les miroirs du titre. Et le royaume d'Askaar va devoir gérer les questions posées par les Elfes et les Ogres, seuls les premiers offrant une sortie diplomatique...

Mais, le roman de Marge Nantel est aussi un pur roman de cape et d'épée, dans la lignée des classiques du genre. Amusant, d'ailleurs, de voir se former le groupe autour de Malakine, curieusement plus proche d'un Cyrano que d'un D'Artagnan, avec Canopée et Sabhe, mais aussi Cyal, que je n'ai pas encore évoqué, mais dont le rôle est fondamental dans ce qui va se passer.

A eux quatre, ils vont former un groupe en marge de tout, hétéroclite et reposant sur une base précaire, le lecteur comprend aisément pourquoi, mais uni par une espèce d'alchimie inexplicable qui laisse penser qu'ensemble, ils peuvent aller loin, affronter bien des dangers et se muer en justiciers capables d'enrayer les plus sombres complots.

Ah, Jon Malakine... Evidemment, Gil de Sabhe est le personnage central du livre, c'est son point de vue que l'on suit essentiellement, mais celui qui immédiatement, dès son apparition, marque les esprits, c'est bien cet étrange Jon Malakine, personnage excentrique, déjanté, presque, se fichant des convenances et des étiquettes, totalement imprévisible.

En d'autres circonstances, il serait l'incarnation du cool, mais c'est un peu anachronique comme perception, ici. Nul ne sait vraiment ce qui passe par la tête de Jon Malakine. Parfois, lui-même semble ne pas trop le savoir, d'ailleurs, mais jamais il ne s'énerve ou ne s'affole, sûr de ses forces, de ses talents, aussi. De son sens de l'improvisation.

Malakine, c'est un joueur. On a le sentiment qu'à chaque situation, il essaye de tirer une espèce de plaisir qui rappelle celui d'un joueur de poker ayant réussi son bluff. Mais un joueur dont la mise est quasiment toujours sa propre vie. Et aussi celle de ceux qui l'accompagnent, Canopée et Sabhe vont vite le comprendre... Une sympathique tête brûlée.

Mais surtout, un personnage possédant une grande part de mystère... Qui est-il vraiment ? Difficile de le savoir, comme il est difficile de comprendre pourquoi on a demandé à Canopée de l'éliminer, et de le faire le plus discrètement possible... L'identité de Malakine, son rôle sur l'échiquier délicat de la politique tourmentée d'Askaar devient vite un des enjeux de cette histoire.

Et, dans son sillage, cette part d'ombre qui accompagne forcément le mystère : doit-on ranger Jon Malakine dans les gentils, les méchants ou est-il à ce point un électron libre que ce classement simpliste n'est pas fait pour lui ? Il a ce charisme impressionnant, qui fascine jusqu'aux gros durs que sont Sabhe et Canopée (ce sont eux qui échangent le sourire complice du titre et s'amusent dans cette histoire pourtant fort périlleuse), mais aussi le lecteur.

Un charisme qui donnerait aussi envie de le suivre plus longtemps... J'ignore s'il est dans les intentions de Marge Nantel de travailler à nouveau autour de ce personnage et du royaume d'Askaar, mais le lecteur que je suis ne serait pas contre (oh, la belle litote !) de nouvelles aventures et une série autour de Malakine. Ne serait-ce que pour essayer de mieux le cerner, qui sait ?

"Dans l'ombre des miroirs", c'est un vrai plaisir de lecteur pour qui a biberonné les livres d'Alexandre Dumas dans sa jeunesse, pour cette génération, à laquelle j'appartiens, qui a aussi grandi en regardant "La Dernière séance", qui proposait régulièrement les films de cape et d'épée, avec un Jean Marais qui aurait certainement fait un merveilleux Malakine.

Dumas, bien sûr, il est la figure tutélaire, et je l'ai dit, par certains aspects, on songe aux "Trois mousquetaires". Mais, on est sans doute encore plus proche de ce que fait un Pierre Pevel, quelque part entre Wielstadt et "Les Lames du Cardinal". Un jeu, car à l'image de son personnage, la romancière elle aussi joue et s'amuse, on le ressent, qui marie la fantasy et la cape et l'épée avec efficacité.

Tout cela est très plaisant et s'installe dans un univers très sombre, et pas seulement parce qu'il est souvent nocturne. Il y a, à Askaar, bien des secrets et des non-dits. C'est un terrain idéal pour les complots de toutes sortes, y compris là où on ne les attend pas forcément... Il y a de l'aventure, des rebondissements, des émotions fortes, un brin d'humour, d'excellents personnages.

Car, comme toujours avec ce genre de livres, il y a aussi des méchants qui claquent. Si Canopée et Sabhe, de par leur fonction, ou même Malakine sont des personnages qui ne rentrent pas aisément dans des cases, du moins celle qu'une morale classique définit, d'autres en revanche, sont clairement étiquetés "méchants".

Je pense à un assassin tenace et créatif, cynique et déterminé que l'on va suivre dans sa sinistre besogne, mais n'en disons pas plus à son sujet, mais aussi à celui que je vais appeler "l'homme à la pipe", puisque c'est à peu près tout ce que l'on sait de lui... Il apparaît régulièrement, cerveau du complot en marche (tiens, entre le cerveau et la pipe, j'aurais bien vu David Niven dans ce rôle), observant, agissant dans l'ombre.

Je le disais en introduction, il a quelque chose d'un méchant de James Bond, d'un Blofeld sans son chat, un chef d'orchestre occulte aux visées bien sombres, et qu vient même donner au roman une touche politique dont la portée dépasse le cadre de la fantasy : une figure porteuse d'un nationalisme mortifère, prêt à toutes les manigances pour s'imposer et imposer sa tutelle totalitaire...

Voici donc un roman et une romancière à découvrir, grâce à la jeune maison lyonnaise 1115, agence de voyages littéraires, comme elle se présente. Ici, le contrat est rempli et c'est une enseigne que les amateurs de SFFF vont apprendre à connaître, car leurs publications méritent le coup d'oeil. Avec le choix de publier directement en poche (si les petits caractères vous effraient, optez pour le numérique), et donc d'offrir des prix raisonnables.

J'enlève ma casquette de commercial, ce n'est pas mon rôle et je n'ai rien à y gagner. En revanche, insister sur le travail effectué par une jeune structure pleine d'envie et d'ambition, là oui. Dans ce marché si difficile de l'édition, où l'on ne se fait jamais une place aisément, voici une adresse à retenir et à soutenir. Et dont nous reparlerons bientôt, en SF ou en fantasy.

mardi 19 mars 2019

"[Les bestioles] seront toujours là, endormies. Elles se réveilleront, parfois. Mais si tu as confiance en toi, elles n'auront rien à se mettre sous la dent. Elles ne grignoteront pas ton coeur si tu te joues d'elles".

Des bestioles qui sont à prendre au figuré, je le précise, il ne sera pas question ici de prédation et de repas goulus... Non, c'est tout autre chose qui va nous intéresser dans ce billet et c'est plutôt les mots "Confiance en toi" qu'il faut souligner, car ils vont sous-tendre tout ce court roman en forme de conte philosophique, dans un univers que nous connaissons tous, mais que nous allons découvrir sous un angle bien différent. "Moi, Peter Pan", de Michaël Roch (qui vient de paraître en poche chez Folio), est l'occasion de découvrir non seulement un jeune et talentueux auteur, à la plume précise et intelligente, mais aussi une maison d'édition qui monte, qui monte, Mü Editions, qui a publié ce livre en grand format et dont nous reparlerons forcément dans les mois qui viennent. Après J.M. Barrie, son créateur, après Disney ou Spielberg, voici un nouveau regard sur ce personnage si touchant qu'est Peter Pan, à travers une introspection en plusieurs temps, où chaque rencontre, même les plus surprenantes, viennent nourrir la réflexion...


Et si la vie au Pays imaginaire n'était pas si rose ? Et si être enfant et le demeurer le plus longtemps possible n'empêchait pas de devoir affronter les doutes et les douleurs que nous expérimentons tous un jour ou l'autre ? On accueille toujours de nouveaux enfants perdus qui rejoignent ce monde merveilleux, avec Peter pour les accueillir, les intégrer à cette société si spéciale.

Peter, et sa présence rassurante, tranquillisante, sa bonne humeur éternelle, son charisme qui en fait un chef respecté, révéré... Mais un Peter qui, lorsqu'il se retrouve dans l'intimité, laisse transparaître des failles profondes. Et la première d'entre elle, c'est une solitude immense, comme si le départ de Wendy avait laissé un vide immense, impossible à combler.

Mais si on ne grandit pas au Pays imaginaire, Peter a bel et bien vieilli et surtout, il n'est plus heureux. Le doute le tenaille, ce sont ces fameuses bestioles évoquées dans le titre, qui menacent sans cesse de lui grignoter le coeur et le cerveau dès qu'il se met à penser. Penser à lui, à son existence, à l'incomplétude de celle-ci, à ces maux qu'il ne sait comment éviter...

Et tout cela est d'autant plus difficile qu'il est le garant du Pays imaginaire, pas seulement de la société que composent les Enfants perdus, mais de l'ensemble de cet univers merveilleux, puisqu'il en est le coeur et le cerveau. S'il se laisse entraîner vers le fond, vers la dépression qui le menace, vers un état qui ressemble à cet âge adulte qu'il a toujours repoussé, alors tout s'effondrera...

Devant les Enfants perdus, Peter assume, joue le rôle qu'on attend de lui, grand frère bienveillant et taquin, celui qui lance les jeux ou les concours de grimaces, mais il est de plus en plus difficile pour lui de masquer les sentiments sombres qui l'habitent jour et nuit. De dompter l'angoisse qu'il sent monter comme une marée, et qu'il refoule à grand peine.

"Ce n'est jamais plaisant quand on va mal", disait souvent Wendy... Wendy, dont le départ est certainement la source de tous les maux qui assaillent Peter. Comme si en quittant le pays imaginaire, elle avait emporté avec elle une grosse part d'enfance. Une énorme part d'insouciance... Et désormais, Peter doit lutter contre lui-même pour ne pas se perdre...

Heureusement, il n'est pas seul. Oh, ne parlons pas des enfants, dont le rôle est justement de permettre à Peter de laisser de côté ses interrogations quelques instants. Mais il y a tous les autres habitants de l'île, ce que nous connaissons tous, Lily la Tigresse et les Peaux-Rouges, le capitaine Crochet, la fée Clochette, et d'autres que Peter va croiser au gré d'une promenade introspective à travers l'île.

A chacune des rencontres, qu'elle soit intime, inopinée ou tumultueuse, car Peter n'est pas forcément partout le bienvenu sur l'île, c'est l'occasion de se poser une question, d'aborder un sujet de réflexion, de vider un abcès ou simplement de regarder l'existence avec lucidité, et non plus avec ce déni qui fonde le Pays imaginaire...

Et au-delà même de la personne de Peter et de ses soucis personnels, les questions qui sont abordées au cours des différentes étapes de ce périple, ce sont des questions qui nous concernent tous, car tous, nous doutons, tous nous devons affronter quotidiennement des situations délicates, tous nous avons une relation au monde et à autrui qui peut vite devenir conflictuel.

Au fil des discussions, ce ne sont pas seulement les problèmes de Peter qui vont apparaître, mais ceux de tous les habitants de l'île, y compris ceux qui ont grandi. Car tous, à part peut-être les enfants, en tout cas les derniers arrivés, qui doivent encore se dépouiller (et s'épouiller) de leur vie terrestre, tous ont choisi de se défiler et de ne pas affronter les difficultés qui se sont présentées à eux.

Mais tout cela, c'est terminé. Il n'est plus possible de faire semblant. Il n'est plus possible de repousser cet âge adulte qui s'immisce partout, dans chaque lézarde de son esprit, à chaque instant. L'heure est venue d'affronter ses peurs, ses doutes, ses inquiétudes. L'heure est venue de grandir, enfin, d'accepter l'inéluctable. Et ce monde effrayant qui vient dans le sillage de l'age adulte...

"Moi, Peter Pan" est un court roman, 136 pages dans ce format de poche chez Folio, avec une taille de caractères et un interlignage marqués. C'est donc un texte qui se lit aisément d'une traite, comme s'il s'agissait d'un unique plan séquence qui se déroule sous nos yeux. Ce n'est pas tout à fait vrai, on ne suit pas Peter pas à pas, mais c'est tout comme.

On est en tout cas avec lui à chacune des rencontres de cette nuit pas tout à fait comme les autres, une nuit où le sommeil fuit Peter, trop obnubilé par ces questions existentielles, ces fameuses bestioles qu'il évoque d'emblée et qu'il essaye d'endormir, comme on anesthésie les abeilles d'une ruche pour prélever le miel, mais qu'il se refuse encore à combattre.

Et avec lui, on aborde des sujets qui pourraient faire de ce roman un parfait ouvrage pour préparer le bac philo. Je suis sérieux ! Chaque chapitre, chaque rencontre est l'occasion d'une réflexion sur un sujet fort : la nature même de l'existence, la réalité et le mensonge, le temps, l'amour et le bonheur, la différence, qui entraîne la discrimination, l'âme, l'acceptation et l'estime de soi...

Eh oui, vous le voyez, c'est un texte court, mais dense. Et le talent de Michaël Roch, c'est justement d'assigner à chaque  personnage que rencontre Peter un de ces sujets, évidemment en lien avec ce qu'il est ou avec la relation qu'il entretient avec le garçon. Cette fois, on laisse tomber les masques et les rôles, on ouvre son coeur, son âme et on échange, sincèrement, sans arrière-pensée.

Même avec ceux qu'on pourrait qualifier d'ennemis, c'est l'occasion de confronter les points de vue, de partager les expériences, de regarder comment les uns et les autres ont géré les soucis qui aujourd'hui taraudent Peter. Et s'il n'y a pas forcément de réponse imparable à chaque fois, il y a toujours quelque chose à prendre pour faire avancer les choses. Pour faire un pas de plus vers un but.

Et ce but, c'est cette fameuse confiance en soi... En cela, nous sommes certainement nombreux à se retrouver dans le personnage de Peter Pan : rongé par le doute, à tort ou à raison, il a préféré prendre une déviation et s'engager vers ce monde imaginaire où l'on fait abstraction de ces soucis. Où l'enfance écrase tout et ne laisse aucune chance à l'âge adulte d'étendre ses vilains tentacules.

Qui n'a pas eu ces mêmes peurs, au moment de quitter le confort (relatif) de l'enfance et de se lancer, tel l'oisillon se jetant dans le vide et espérant qu'il saura instinctivement comment voler, dans la vie active ? Qui ne s'est pas demandé s'il allait y arriver ou s'il allait se crasher lamentablement ? Qui n'a pas eu envie de retarder ce moment ?

Cette confiance, elle se gagne, elle se perd. Elle se construit peu à peu, ce n'est pas un capital de départ dont tout le monde dispose, comme les points de vie d'un jeu de rôle. Certains en ont naturellement, d'autres savent bluffer tout en flippant sévère et d'autres sont paralysés. Peter est sans doute dans cette dernière catégorie.

La version du personnage que nous offre Michaël Roch est celle d'un hyper-sensible qui camoufle sous ses comportements d'enfant, ses jeux, ses grimaces, ses blagues et ses piques, ses blessures et ses angoisses. Et il faut de la force pour continuer malgré tout. Malgré le départ de Wendy, qui l'a dévasté, malgré les bestioles, tout le temps à l'affût.

Ce n'est plus le Peter éternel enfant, on a d'ailleurs même la sensation, mais je me trompe peut-être, que physiquement, il n'a déjà plus rien d'un enfant. En cela, cette version de Peter Pan s'approche plus de celle de "Hook" et d'un Robin Williams qui ne trompe plus grand-monde en voulant continuer à croire qu'il est un enfant.

Ici, c'est encore l'étape suivante : le moment n'est-il pas venu de cesser ce qui est devenu un mensonge ? Peter n'est plus un enfant, l'heure est venue de se comporter comme un adulte, d'assumer, de prendre le risque d'échouer et de souffrir. Mais il souffre déjà, alors... Paradoxalement, dans le livre, c'est lui qui va asséner à un autre personnage qu'il se ment à lui-même... Jeu de miroirs...

J'en vois qui commencent à se crisper en lisant ce billet : mais c'est quoi, ce bouquin ? C'est vraiment Peter Pan ? Eh oui, c'est bien lui, mais c'est vrai qu'il s'agit d'un regard très introspectif, un peut comme si l'on déchirait le rideau et qu'on découvrait l'envers du décor, comme si on mettait à jour le sous-texte, ce que l'auteur suggère sans l'expliciter...

L'enfance éternelle de Peter est un costume, celui du rôle qu'il incarne et qu'il s'est dessiné sur mesure. Dans "Moi, Peter Pan" (titre qui rappelle le syntagme de la fameuse anaphore d'un candidat à la présidentielle), ce n'est plus le personnage que l'on rencontre, mais le véritable Peter, débarrassé de ses oripeaux, mis à nu moralement...

C'est un véritable conte philosophique, oui. Un Candide en souffrance dans le meilleur des mondes, puisqu'il a été imaginé pour l'être. Pour autant, ne soyez pas effrayés par le terme, c'est surtout une balade pleine de poésie et de douceur, malgré la gravité des sujets abordés, dans un univers que l'on regarde sous un autre angle. Comme un décor qu'on découvrirait une fois les projecteurs éteints.

Il y a d'ailleurs quelque chose d'assez étonnant dans ce livre, troublant presque : le personnage de Peter se décide à affronter la réalité dans une démarche qui elle, se déroule comme s'il rêvait (aux frontières du cauchemar, par moments), comme s'il examinait le champ des possibles en s'y projetant par la pensée...

L'écriture de Michaël Roch est simple, mais limpide. Elle véhicule les riches émotions qui sont présentes tout au long du livre, vous en avez une belle palette qui se dégage de ce qui précède, mais aussi l'humour lors de la scène d'ouverture, jusqu'à l'absurde de certaines rencontres pour aboutir au choix final : que va décider Peter, bordel ?

Michaël Roch nous offre un très beau voyage au Pays imaginaire, sans doute pas celui que vous connaissez, sans doute pas celui que vous attendez. Mais cela ne le rend pas moins fascinant, au contraire. Il prend une autre apparence, un peu plus sombre, un peu plus brumeuse. Il y a déjà une certaine nostalgie de ces lieux, de ces habitants, comme s'il fallait, quoi qu'il arrive, se résoudre à aller de l'avant.

On s'interroge, on suit le parcours sinusoïdal d'un Peter Pan qui oscille du rire aux larmes, de l'ironie à la gravité, presque bipolaire, funambule sur le fil qui sépare l'enfance de l'âge adulte. On le suit dans sa démarche courageuse, mais surtout nécessaire, pour son bien-être, pour l'apaisement de son esprit en effervescence.

Je n'ai pas encore lu le nouveau roman de Michaël Roch, "Le Livre jaune", tout juste sorti chez Mü Editions, mais cette première expérience donne envie de poursuivre l'aventure, d'aller plus loin dans la découverte de l'imaginaire de ce jeune auteur, également remarqué pour sa chaîne Youtube. Et continuer à rêver, pour repousser la ténébreuse réalité...

dimanche 17 mars 2019

"Ils m'ont traité comme un monstre. Alors, je me suis dit, puisque c'est comme ça, je serai le pire monstre qu'on ait jamais vu !"

Alors que "Je suis Providence", biographie signée S.T. Joshi, arrive en librairie, une chose est sûre : H.P. Lovecraft reste un auteur culte et une figure centrale des littératures de l'imaginaire. Ce qui ne veut pas dire tout cautionner de son oeuvre, bien au contraire, et les romanciers du XXIe siècle cherchent désormais à répondre au maître de l'horreur en proposant des relectures critiques de certains de ses textes. Après Kij Johnson, qui remettait la femme au coeur du monde de Kadath dans "La Quête onirique de Vellitt Boe", Victor LaValle s'attaque à l'un des aspects les plus polémiques de l'oeuvre de HPL : le racisme. Dans sa novella "La Ballade de Back Tom" (paru dans la collection "Une heure lumière" des éditions du Bélial), l'écrivain revisite "Horreur à Red Hook", en faisant d'un homme noir son personnage central dans le New York des années 1920...



Charles Thomas Tester, que tout le monde appelle plus fréquemment Tommy, sauf son père pour qui il est Charles, a une vingtaine d'années. Il vit à Harlem dans l'appartement minable qu'il partage avec ce paternel vieillissant et malade. Et, pour gagner sa vie, il alterne entre quelques blues chantés ici ou là en grattant une vieille guitare et quelques arnaques sans envergure.

Il lui arrive aussi de rendre service (contre rémunération), comme ce matin-là, où il doit aller livrer un paquet dans le Queen's, un quartier où sa présence se remarque nettement plus qu'à Harlem : un homme noir, dans ces rues, c'est loin d'être courant. Et cela nécessite donc de faire la meilleure impression possible, pour éviter les ennuis.

D'où le costume et l'étui à guitare, dont il ne se sépare presque jamais... Cette fois, l'étui ne contient pas d'instrument, mais un livre, un livre étrange. Il ne le sort que pour le donner à Ma Att, qui attend sa visite. Il n'a pas regardé le drôle de bouquin, lui dit-il. Un arnaqueur n'est pas curieux... Mais, Tommy n'est pas un arnaqueur comme les autres, et Tommy a bien jeté un oeil à l'objet.

Au point de prendre l'argent qui lui est dû et de retourner illico à Harlem, avec la ferme intention de ne jamais revenir dans les rues proches de la maison de Ma Att... Alors, le lendemain, s'est à Brooklyn qu'il traîne ses guêtres. Il compte y ramasser quelques dollars en jouant quelques blues sur sa vieille guimbarde...

Ce n'est pas un mot à lui, ça... "Guimbarde", c'est un drôle de bonhomme, un blanc, qui a employé le mot pour désigner son instrument. Robert Suydam, c'est ainsi qu'il s'est présenté, et Tommy s'est dit qu'il ferait un parfait client pour une petite arnaque. Mais pas la peine : non seulement le gars lui file quelques billets en guise d'avance, mais il l'invite à venir jouer chez lui, contre un paquet d'argent !

Une aubaine inespérée pour le jeune homme, mais qui précède de peu quelques soucis. Sous la forme de deux hommes : un flic, Malone, et un privé qui se fait appeler M. Howard. Ils semblent en avoir après le nouveau bienfaiteur de Tommy et le jeune homme sent soudainement planer au-dessus de sa tête une vraie menace.

Mais rien de comparable avec ce qu'il va découvrir en se rendant chez Suydam pour y jouer quelques morceaux de blues. Non, rien de comparable... Tommy n'en a pas encore conscience, mais dès son escapade dans le Queen's, il a mis le doigt dans un terrible engrenage, qui pourraient rapidement avoir d'horribles conséquences, pour toute la ville de New York...

Pour bien faire, il aurait fallu que je prenne le temps, avant d'attaquer ce billet, de lire "Horreur à Red Hook", le texte de Lovecraft dont s'est inspiré Victor LaValle pour écrire "La Ballade de Black Tom". Je plaide coupable, mais je vais faire avec quelques éléments simples de contexte, et parler avant tout du travail effectué sur cette novella récompensée à plusieurs reprises.

Au départ, il y a donc "Horreur à Red Hook", un texte paru en 1927, mais écrit par Lovecraft deux ans plus tôt, peu après son installation à New York. Un texte unanimement critiqué, y compris par son auteur lui-même, pour sa médiocrité. Mais, surtout, et cela frappe encore plus avec notre regard actuel, c'est un texte marqué par une vision très raciste de la société américaine...

Nous n'allons pas ouvrir ici le débat sur le racisme de Lovecraft, dans son oeuvre comme dans sa pensée quotidienne, il semble que cela soit désormais acquis. On évoque son antisémitisme, mais ici, c'est l'idée même d'une société multiculturelle qui est dans son collimateur. La vie cosmopolite à New York paraît le mettre littéralement en rage...

Difficile de ne pas faire un parallèle entre l'époque de Lovecraft et ce que nous vivons près d'un siècle plus tard. Les symptômes évoqués vont concerner l'Amérique, mais il serait fort mal avisé de nier que cela ne touche pas aussi désormais le Vieux Continent. Le racisme se décomplexe, comme on dit, la parole se libère et les tensions raciales en Amériques sont reparties à la hausse depuis quelques années.

Et la situation des populations noires est devenue très délicate. Récemment, Don Winslow en fait un élément de contexte très fort de son roman "Corruption" et les violences, qu'elles émanent de policiers ou de civils, défraient régulièrement la chronique... On danse sur une poudrière, à laquelle une simple étincelle pourrait bientôt mettre le feu...

Ce n'est donc pas un hasard si Victor LaValle a choisi précisément ce texte pour poursuivre ce mouvement qui s'empare de l'imaginaire foisonnant de Lovecraft afin de lui redonner un peu de lustre. Le replacer dans un contexte politique contemporain où le racisme est devenu inacceptable, en tout cas pour beaucoup, et certainement pas une base de la société.

Il reprend donc le contexte, les années 1920 à New York (Red Hook est un quartier de Brooklyn), deux des personnages centraux du texte original, Malone, le flic, et Robert Suydam, l'excentrique et riche gentleman, mais il change le point de vue : son personnage central est un jeune homme noir, qui cherche à s'en sortir comme il peut et essaye de rester à l'écart des embrouilles que sa couleur de peau pourrait lui attirer.

Au-delà du personnage de Tommy, c'est d'ailleurs à celui de son père qu'il faudrait s'intéresser. Un homme usé, vieilli avant l'âge, qui a avancé dans la vie en courbant l'échine, en travaillant sans relâche pour des clopinettes, une main d'oeuvre bon marché que sa peau noire expose à tous les mauvais coups et les abus...

A Tommy, il transmet sa passion du blues, autre élément important de "La Ballade de Black Tom" (jusque dans son titre, d'ailleurs), mais surtout, à force de voir ce père dépérir, Tommy refuse le destin qui lui est assigné et n'accepte pas l'idée d'être à son tour un esclave et de vivre libre. Libre et fier, même lorsqu'il s'aventure dans des quartiers où sa simple présence dérange.

La citation placée en titre de ce billet (choisie après pas mal d'hésitation) possède, à mes yeux, une incroyable force. Parce qu'il y a ce mot terrible : monstre. Terrible, parce que Tommy n'est monstrueux au regard de certains, que parce qu'il est noir... J'ai moi-même du mal à écrire ces mots, qui sont pour moi la véritable preuve de monstruosité, mais c'est bien cela...

"La Ballade de Black Tom", c'est l'histoire de la revanche d'un garçon né du mauvais côté des barrières raciales, dans un monde qui les érige en murs infranchissables, en frontières imperméables... Et ce que je décris là, pour évoquer l'Amérique des années 1920, ressemble fort à ce que nous vivons une nouvelle fois en cette première partie de XXIe siècle.

Le rejet de la société multiculturelle est partout, pas seulement en Amérique, même si la dernière élection présidentielle est une preuve flagrante de cette folie ambiante. En Europe, la montée des nationalismes est constante, la Hongrie a aussi dressé son mur, son nouveau rideau de fer barbelé et les boucs émissaires sont de plus en plus facilement montrés du doigt...

Mais, le parallèle entre les deux époques à travers les textes de Lovecraft et de LaValle va plus loin : les années 1920 sont marquées par un important mouvement culturel et politique, la Harlem Renaissance (évoquée dans ce billet, consacrée à "Madame St-Clair, reine de Harlem", de Raphaël Confiant), qui vise clairement une émancipation réelle de la communauté noire.

Aujourd'hui, on pourrait attendre de retrouver un tel mouvement, menée par des figures politiques, artistiques, mais aussi sportives (on pense à des figures déjà emblématiques comme Colin Kaepernick ou Lebron James), et il y a quelque chose de tout cela dans "La Ballade de Black Tom", même si Tommy va utiliser pour se libérer des carcans des méthodes qu'on ne conseille pas...

Mais reste cette idée force de renverser les rapports de force au sein de la société américaine, y compris par la force (on retrouve là encore d'autres mouvements de l'histoire de l'Amérique noire, celle de Malcolm X et des Panthers). Pour Tommy, cela passe par une alliance avec des forces incontrôlables, mauvaises, dangereuses...

Il le dit toutefois lui-même : quitte à être vu comme un monstre, autant donner raison aux racistes en devenant leur pire cauchemar. En devenant le pire des monstres, pour ne pas faire les choses à moitié, et en suscitant une peur irrépressible, mais avec des causes, si ce n'est rationnelles, du moins clairement identifiables. Vous avez vu le mal en moi, vous n'avez encore rien vu, leur lance-t-il.

Victor LaValle frappe fort, puisque son personnage n'a rien d'un héros. C'est même quasiment tout le contraire, lorsqu'on le rencontre. Un gentil loser qui vivote en jouant et chantant mal du blues, en piquant quelques dollars dans des arnaques de bas étage, qui vit au jour le jour et n'ambitionne pas grand-chose...

Et c'est à travers lui que LaValle renverse la thématique de la haine : Tommy n'est pas un être motivé par la haine, sa soif de revanche est saine, juste, il aspire simplement à être considéré avec respect et la peur est un bon outil pour cela, faute de pouvoir convaincre qu'un individu n'est pas défini par la couleur de sa peau et qu'il ne s'agit pas d'une frontière entre humains.

Du texte raciste d'origine, Victor LaValle fait un texte militant dénonçant le racisme. Il le retourne comme un gant et la pensée nauséabonde de Lovecraft avec. Et pour cela, il n'en fait pas une simple relecture, le terme est trop restrictif. Il repeint tout du sol au plafond, modifie la structure du texte et le rôle des personnages.

Il va même un peu plus loin que Lovecraft lui-même, puisqu'il introduit dans sa réécriture du texte original, qui n'est pas considéré comme appartenant au cycle des Mythes de Cthulhu, la présence des Grands Anciens. Ce n'est pas aussi explicite que cela, mais difficile de ne pas reconnaître ce que l'on aperçoit, même brièvement, à moins d'être totalement étranger à l'univers lovecraftien.

Il conserve donc évidemment la dimension horrifique, ce serait dommage de se passer de ce qui, justement, est incontestable chez HPL (auquel il fait d'ailleurs un clin d'oeil appuyé et ironique à travers le personnage du détective privé), cette profonde noirceur et cette violence qui peut se déchaîner à tout instant. Cette folie, ce mal à l'état pur que l'on ne peut supporter de regarder en face.

Mais le plus important, c'est que LaValle change le point de vue : la narration est à la troisième personne, il ne va pas jusqu'à faire raconter l'histoire par Tommy, mais c'est bien lui qui est le moteur du récit, tout en laissant parfois affleurer les situations d'origine, avant d'en reprendre la main. L'exercice de style est impeccable et remarquablement écrit.

Difficile pour moi d'aller plus loin, je ne suis pas un assez grand connaisseur de l'oeuvre de Lovecraft pour cela (j'ai déjà presque l'impression d'avoir joué un rôle, moi aussi, dans ce billet), mais je vais vous laisser entre de bonnes mains, avec ce billet bien plus riche et complet que le mien, signé Apophis : https://lecultedapophis.com/2018/04/19/la-ballade-de-black-tom-victor-lavalle/

Et comme un bon billet se termine souvent en musique (il y en a d'ailleurs aussi chez Apophis, eh oui), je vous propose de finir avec du blues. Pas n'importe quel morceau, puisqu'il apparaît dans "La Ballade de Black Tom" et parce qu'il y tient une place particulière, vous le verrez. Mais peut-être aussi et surtout parce que son texte résume parfaitement la philosophie inculquée à Tommy par son père...


dimanche 3 mars 2019

"Something hidden. Go and find it. Go and look behind the Ranges – Something lost behind the Ranges. Lost and waiting for you. Go !" (Rudyard Kipling).

Une citation extraite du poème de Kipling "The Explorer", qu'on retrouve dans notre roman du jour (ainsi qu'un autre passage du même texte, d'ailleurs) et qui, vous comprendrez vite pourquoi, semble avoir été écrite pour l'histoire qui va nous intéresser. Dans "Femmes d'argile et d'osier" (paru en grand format aux Moutons Eléctriques), Robert Darvel part de faits réels, d'une véritable expédition, et quelle expédition !, mais se l'approprie pour en faire un roman de fantasy, dans lequel il convoque une autre figure littéraire britannique : Lewis Carroll. En respectant les faits, jusqu'au moment où ils vont dérailler pour se diriger vers un merveilleux assez menaçant, mais presque aussi vers l'uchronie, le romancier nous entraîne dans le Pérou du début du XXe siècle, à la recherche d'une cité mythique, dont certains doutaient même de l'existence : Machu Picchu...



Après une premier voyage au Pérou en 1909, au cours duquel il s'est pris de passion pour la culture inca, Harry Bingham, un dandy diplômé de Yale et de Harvard, historien et archéologue, a organisé une nouvelle expédition. Baptisée expédition Yale-Pérou, elle comprend plusieurs scientifiques, spécialistes de différentes disciplines, géologue, topographe ou naturaliste.

Mais, la tête pensante et le leader du projet, c'est vraiment Hiram Bingham : en 1909, il a visité les ruines de la cité inca de Choqquequirau (je reprends l'orthographe du roman), considérée alors comme l'ultime forteresse où s'est replié Manco Inca avant la chute de son empire. Mais, Bingham a des doutes. Ce qu'il a lu sur le sujet ne le convainc pas.

Il veut en avoir le coeur net et c'est l'objet de cette expédition, dont il a, cette fois, réglé tous les détails, et qui débute à l'été 1911. En ce mois de juillet, Bingham et son équipe quittent la ville de Cuzco en direction de l'altiplano. La plus récente expédition, organisé par le recteur de l'université de Cuzco, a remonté le fleuve Urubamba jusqu'à Mandor Pampa avant de rebrousser chemin.

La faute à la pluie, qui a empêché d'aller plus loin, alors qu'un paysan vivant sur place a évoqué un lieu digne d'intérêt sur l'autre rive du fleuve. C'est cet endroit que Bingham souhaiterait découvrir, et il espère qu'une fois le fleuve traversé, quelqu'un saura l'aider pour atteindre cet endroit, situé dans les montages, entre le Huana Picchu et le Machu Picchu...

Bingham n'a pas vraiment d'idée de ce qui l'attend, du trajet que cela représente, ni même de l'intérêt réel de cet hypothétique endroit, mais peu importe, il veut découvrir quelque chose qui lui assure une certaine renommée et montrer qu'on s'est trompé jusque-là. Alors, il emmène sa petite troupe sur des routes, puis des chemins qui sont de moins en moins carrossables...

Le jeu en vaut-il d'ailleurs la chandelle ? Lorsqu'une mule s'effondre et tombe dans un ravin, l'inquiétude gagne du terrain. Même Bingham semble douter, jusqu'à envisager de ne pas aller plus loin ("No sense in going further", pense-t-il, en citant déjà Kipling). Pourtant, il va choisir de persévérer, quitte à agir en solitaire.

Et l'un des éléments qui va inciter l'explorateur à poursuivre sa route, c'est l'apparition d'une femme, une femme mystérieuse qu'il semble d'ailleurs le seul capable de voir... Une femme très légèrement vêtue de cuir rouge. Une femme ? Cette créature en a l'air, mais en réalité, sa chair est d'argile et son squelette d'osier...

Que fait donc cet étrange et fascinant personnage dans ce coin de jungle et de montagne ? Pour Bingham, cette découverte-là devient plus importante que toutes les ruines de toutes les cités incas de la région, y compris celle qui dort sous la végétation, sur le flanc de cette montagne qu'on appelle le Machu Picchu...

Moins d'une semaine après avoir quitté Cuzco, Hiram Bingham a trouvé ce qu'il est venu cherché au Pérou. Et pourtant, soudainement, ses projets son chamboulés, son ambition aussi : le plus important, c'est de venir en aide à la femme d'argile et d'osier, perdue dans un monde qui n'est pas le sien, incapable de retrouver "l'oeil", cette porte qu'elle a franchie entre son monde et le nôtre...

Avec ce résumé, j'ai à la fois l'impression d'en dire beaucoup et très peu... Curieuse sensation, mais c'est aussi à cela que la suite de ce billet va servir : évoquer quelques aspects importants laissés de côté jusqu'ici, mais sans vous emmener trop loin dans cette histoire. Une histoire qui, brusquement, va quitter le cadre du roman historique pour plonger dans la fantasy.

Car, pour ceux qui en douteraient, Hiram Bingham a bel et bien existé, il a en fait redécouvert Machu Picchu, que d'autres, quelques années avant lui, avaient atteint, sans que cela connaisse de véritable retentissement. Lui va en faire un événement qui va largement dépasser les frontières du continent américain et faire de la cité oubliée un lieu majeur sur le plan archéologique.

Robert Darvel raconte donc la véritable expédition Yale-Pérou, jusqu'à un certain point, où les événements vont diverger. Voilà pourquoi je parlais en introduction d'une espèce d'uchronie, puisque le roman va laisser la réalité sur le côté pour prendre une direction différente... Que je vous laisserai découvrir par vous-mêmes.

Bingham est un personnage assez fascinant. On dit d'ailleurs que c'est en pensant à lui que George Lucas a imaginé le personnage d'Indiana Jones. Personnage fantasque au caractère bien trempé, il privilégiait d'ailleurs son rôle d'explorateur, préféré à toutes ses autres casquettes, professeur à Harvard puis à Princeton, officier basé en France pendant la Ie Guerre mondiale et plus tard, gouverneur du Connecticut...

Il avait d'ailleurs fait de sa grande maison, d'ailleurs située dans cet Etat, un véritable musée rassemblant nombre d'objets ramenés de ses nombreux voyages. Une maison où il finit par écrire son ouvrage de référence, "Lost City of the Incas", où il retrace cette expédition si particulière qui l'a mené jusqu'à Machu Picchu.

Voilà pour la parenthèse biographique, mais ce n'est pas tout à fait pour rien que j'ai quitté quelques instants le strict cadre du roman de Robert Darvel. Parce que, en lisant son livre, en évoquant Bingham, on songe aussi à un autre explorateur, un contemporain de Bingham qui s'est intéressé à une autre région d'Amérique du sud, entre Brésil et Bolivie, Percy Fawcett,

Ce même Percy Fawcett disparu sans laisser de trace vers 1925 alors qu'il était à la recherche, lui aussi, d'une cité perdue, quelque part dans la forêt amazonienne... Ses expéditions ont inspiré Conan Doyle, qui s'en est servi pour créer le décor de son "Monde perdu", mais son nom reste surtout attaché au récit de David Grann, "The lost city of Z", récemment adapté au cinéma...

Difficile de savoir si Bingham songeait à Fawcett quand, près d'un quart de siècle après la disparition de ce dernier, il a donné à son livre un titre quasi identique... Mais l'autre point commun entre les deux, c'est "The Explorer", ce poème publié en 1898 par Rudyard Kipling et qui semble avoir été une sorte d'inspiration pour ces deux hommes extraordinaires...

Revenons au roman de Robert Darvel, avant de s'égarer nous aussi complètement (même si j'espère qu'on pourra nous retrouver au coeur de la jungle numérique...). Tout commence donc comme un véritable roman historique, avec cette expédition le long de l'Urubamba qui a en fait duré, chose étonnante, moins d'une semaine, en réalité.

Partie le 19 juillet de Cuzco, l'expédition Yale-Pérou est arrivé à Machu Picchu le 24, avec un regard forcément différent du nôtre, puisque nous connaissons l'image actuelle de cette forteresse à flanc de montagne, qui était enfouie sous une épaisse végétation lorsqu'ils l'ont découverte. Il ne faudrait pas oublier que Bingham n'était pas seul dans cette aventure.

Et cela nous amène à évoquer les autres personnages de ce roman. A la fois ceux qui entourent l'explorateur, et qui semblent bien moins à l'aise que leur leader dans ces paysages majestueux mais assez hostiles. Autant Bingham prend son destin en main et agit comme il l'entend, même lorsque la situation prend un tour tout à fait inattendu, autant les autres vont vite être dépassés et vont subir les événements.

Mais, plus que les occidentaux, ce sont les autochtones qui sont absolument passionnant. Et en particulier un drôle de bonhomme : Ambrocio... Là encore, il s'agit d'un personnage qui a bel et bien existé, un véritable personnage de roman, un "ambulante", comme on dit, au sujet duquel courent de nombreuses légendes qui arrivent aux oreilles de Bingham.

Sacré bonhomme que cet Ambrocio, ermite vivant de rien ou presque avec sa femme et ses enfants, chassant pour se nourrir, vivant nu, d'une saleté repoussante, entiché d'un étrange objet récupéré sans doute d'une précédente expédition : un scaphandre, dont il ne maîtrise pas du tout le mode d'emploi. Un personnage extravagant, comique, même, mais fascinant, qui pourrait parfaitement être le héros de sa propre histoire.

Il n'est pas le seul personnage que Bingham va rencontrer en chemin, car si la région est peu densément peuplée, avec quelques villages, et même plus souvent des hameaux, on vit là, dans des conditions plus que spartiates, au milieu des pierres qui, des siècles plus tôt, furent sans doute des bâtiments de prospères cités incas... Le décor lui-même, avec ses côtés post-apocalyptique, est déroutant.

Et puis, il y a cette mystérieuse femme vêtue de cuir rouge... Le lecteur est un spectateur privilégié, puisqu'il est capable de la voir et même de la suivre, ce qui n'est pas le cas de la plupart des personnages du roman. En fait, ils sont très peu nombreux à le pouvoir. En particulier Anacleto, paysan pour qui ce type de rencontre n'est plus tout à fait une surprise. Et donc, Bignham...

Qui est-elle exactement ? C'est bien sûr ce que l'on se demande, à l'instar de l'explorateur, qui va en perdre le sens commun (à moins que...) et en faire l'objet de sa quête, au détriment de la recherche archéologique. Evidemment, ce n'est pas dans ce billet que l'on va vous expliquer cela, pour tout savoir, lisez "Femmes d'argile et d'osier".

Il n'empêche qu'elle est le premier signe qui va faire basculer le roman. En fait, ce n'est pas tout à fait vrai. Il y a un détail en tout début de roman, qui prendra tout son sens ensuite, ainsi qu'un épisode apparemment anodin lors du voyage... Mais ça, on ne peut pas le comprendre tout de suite, c'est vraiment l'apparition de cette femme aux allures de poupée qui amorce le changement.

La suite, c'est une expédition bien différente, extravagante, fascinante et dangereuse, dans laquelle Bignham va se lancer à corps et à cris. Et donner à ce roman qui aurait pu être très sérieux, qui aurait pu opter pour la stricte voie historique, un tour surprenant : on va se retrouver dans un univers digne des histoires de Lewis Carroll.

Alors, oui, on songe au monde que découvre Alice, mais il ne faudrait pas oublier de préciser que cet univers-là se nourrit surtout des contes, des traditions et du folklore local, très riches. Robert Darvel s'inspire de la culture profondément enracinée au Pérou et qui tisse un lien, presque inconscient, avec la civilisation qui vécut ici et fut extrêmement puissante, jusqu'à ce que les colons décident de l'éradiquer...

Une plongée dans un monde sens dessus dessous, burlesque et déjanté, onirique et plus dépaysant encore que les jungles péruviennes. Interviennent alors de nouveaux éléments romanesques : le merveilleux, bien évidemment, mais aussi de l'action, du suspense, un peu de violence, aussi, et l'imaginaire débridé de Robert Darvel, qui vaut le coup d'oeil.

En quatrième de couverture, on découvre une espèce d'inventaire à la Prévert qui donne (peut-être un peu trop d'ailleurs) un avant-goût de tout cela. De ce monde fou, fou, fou dans lequel Bingham va mettre un pied, puis tout le reste, sans plus du tout penser aux motifs premiers de son voyage. Aspiré dans cet univers bizarre, foutraque, il va trouver une cause bien plus noble que celle qui a justifié son expédition.

Robert Darvel réussit à donner à son histoire une impression très vivace et colorée, à l'image d'ailleurs de la couverture imaginée, comme d'hab avec les Moutons Electriques, par Melchior Ascaride, mais également sombre, oppressante, menaçante. Comme pour Lewis Carroll, ce monde des merveilles est bien moins joyeux et bienveillant qu'on pourrait le penser initialement.

Du roman historique, avec sa dimension aventurière, on bascule dans un univers de fantasy où tout, absolument tout peut se produire, jusqu'à une conclusion pour le moins inattendue et déroutante. Et l'on se laisse entraîner dans cette folle sarabande avec un vrai plaisir de lecteur. A la fois parce qu'on découvre (en ce qui me concerne) l'histoire de la (re)découverte du Machu Picchu, et parce que son imaginaire est rassasié d'images et de situations plus folles les unes que les autres...

Chacun en tirera une lecture personnelle, en particulier concernant le moment précis où tout dérape, mais aussi quant à sa conclusion. Pour cela, mais aussi pour le contexte très original dans lequel se déroule cette histoire, "Femmes d'argile et d'osier" procure de belles émotions de lecture et le travail de Robert Darvel doit être salué.

samedi 2 mars 2019

"Les Passageuses sont les garantes du repos des morts. Elles sont plus respectées que les vieux, ou même les baro. On les écoute et on les sert. On ne plaisante pas avec ça. Quand on a le pouvoir de faire traverser les morts, on est sacré".

On poursuit dans des histoires de fantômes, mais on change tout de même de registre, après l'exercice de style kingien de Delphine Bertholon. Car notre roman du jour, s'il est destiné à un public jeunesse (il est en lice pour le prix Imaginales des Lycéens), entre plutôt dans la catégorie fantasy urbaine. "Le Coq et l'enfant", d'Andoryss (en grand format aux éditions Lynks), est le premier volet d'une série intitulée "le Passageur" et ne manque pas d'intérêt. D'abord, par la situation incongrue qu'elle met en scène, on vous expliquera ça plus loin, puis par la personnalité du personnage principal, enfin parce qu'elle va nous entraîner à travers le temps et nous plonger dans une période historique qui n'est pas si souvent évoquée : la Commune. L'ambiance est pleine de mystère et d'étrange, avec un protagoniste qui se doit prendre la mesure de tout ce qui lui arrive sans prévenir, et pas mal de questions qui attendent des réponses...



Matéo Soler est un adolescent, un lycéen que rien ne distingue apparemment des autres. Pourtant, à Evry, où il vit avec sa famille dans le petit appartement d'une HLM, on le juge différent. Différent par ses origines : Matéo est Sinti, un mot qui ne veut rien dire pour ses "camarades" de classe qui voient en lui un Rom et le lui font payer.

Bon élève, garçon discret et bien élevé, Matéo subit les brimades et les coups de ceux qui le rejettent par bêtise, préjugés et méconnaissance... Au point de se rendre à l'école contraint et forcé, de songer de plus en plus à sécher les cours pour ne pas croiser les brutes qui, chaque jour, trouvent un prétexte pour lui pourrir la vie et le malmener.

A la maison, ce n'est guère mieux. Depuis la mort de sa mère et de sa soeur, l'ambiance est lourde, oppressante. Et la relation entre Matéo et son père s'est terriblement dégradée. Son père... Encore quelqu'un que le garçon doit éviter, sous peine de déclencher de terribles colères. Pour le veuf, Matéo semble être l'unique responsable de ces décès...

Heureusement, Matéo peut compter sur le soutien de son grand frère, Diego, et de sa petite soeur, Luisa. Ensemble, ils essayent de préserver leur famille, durement éprouvée et qui menace d'éclater. Diego a très vite cherché du travail pour faire bouillir la marmite ; Luisa est certainement la plus douée et la plus intelligente de la fratrie, et ses aînés font tout pour la protéger.

Ce matin-là, Matéo est loin d'être au meilleur de sa forme. Il a rêvé de sa mère et ce songe lui a brisé le coeur. Incapable de se rendormir, il est parti morose vers l'école. Et est tombé sur Karl et ses acolytes, qui lui veulent toujours du mal... Mais cette fois, la correction redoutée va prendre une tournure tout à fait inattendue.

Matéo a eu le temps d'apercevoir une fillette... Une présence incongrue, qui s'avère être un fantôme. Dit comme ça, on se dit que l'effroi doit s'être emparé de Matéo. Mais, le jeune garçon, s'il n'est pas super à l'aise, n'est pas non plus franchement surpris : chez les Soler, on sait que les fantômes existent, qu'ils sont là, autour de nous.

On le sait d'autant mieux que la mère de Matéo, de son vivant, était une Passageuse : autrement dit, la personne chargée d'aider l'esprit des défunts à quitter ce monde, dans lequel ces âmes sont enfermées pour les mener là où elles pourront enfin goûter au repos éternel. Une tâche très noble, mais loin d'être évidente. Une mission qu'on accomplit pas en claquant des doigts...

Si la fillette vient à la rencontre de Matéo, c'est parce qu'elle attend qu'il l'aide. Le garçon n'a aucun doute, une fois la surprise et la douleur passée : cette étonnante rencontre ne peut signifier qu'une seule chose, c'est que c'est lui, Matéo Soler, qui a été désigné pour succéder à sa mère et devenir à son tour un Passageur...

Mais il y a un hic...

Et même un sacré hic : les Passageuses sont toujours des femmes... Comme si ce n'était déjà pas assez compliqué comme ça, le garçon doit endosser un costume qui n'a pas été taillé pour lui. Matéo sait ce que sont les Passageuses, mais il n'a pas du tout été préparé, et pour cause, à le devenir et il ne sait absolument pas ce qu'il doit faire...

Au sein de la communauté Sinti, aucun soutien à attendre. On n'en démord pas : seule une femme peut être Passageuse et Matéo ne mérite que mépris pour ses affirmations, car il ne peut s'agir que d'un mensonge, d'une rodomontade... Pourtant, Matéo est certain de ne pas avoir halluciné : il a vu un fantôme, et cette rencontre fait écho au songe dans lequel sa mère lui a parlé...

Alors, prenant sur lui, Matéo décide de se consacrer, coûte que coûte, à cette nouvelle tâche. D'abord pour comprendre ce qui lui arrive. Ensuite, parce qu'il veut aider cette fillette qui lui a demandé son appui. Enfin, parce qu'il doit cela à sa mère et que de sa réussite dépend certainement sa relation avec sa propre communauté, lui qui se sent déjà rejeté de partout...

Il va donc essayer de comprendre qui est la fillette, mais aussi ce qu'elle attend exactement de lui. Il ne se doute pas encore que tout cela va l'entraîner bien loin d'Evry, des HLM, de l'école et des brutalités. La violence dont il va être témoin est d'une tout autre nature, et bien pire encore, puisqu'il va se retrouver au coeur du chaos, dans un Paris bien différent de celui qu'il connaît.

Le Paris de la Commune. Cette expérience politique éphémère, écrasé lors de la Semaine Sanglante par les troupes versaillaises, envoyées par Adolphe Thiers. Tout cela, pour Matéo, ça ne signifie pas grand-chose non plus. Et, avant de s'occuper de l'esprit qui attend de passer dans l'autre monde, il va lui falloir apprendre et s'adapter à une époque très différente de la sienne.

Ce qui retient d'emblée l'attention, c'est que nombre de lecteurs et de lectrices de ce roman sont certainement dans le même cas que Matéo. On ne peut pas dire que la Commune soit une période qu'on étudie de manière exhaustive. En tout cas, de mon temps, lointain, désormais, ce n'était pas le cas. Certains y voient des raisons idéologiques, c'est possible, mais c'est toute la période du Second Empire qui passait souvent à l'as.

Les programmes ont certainement beaucoup changé depuis les années 1980 (eh oui...), mais le constat est sans doute le même, à peu de choses près. La Commune, la Semaine Sanglante, Louise Michel ou Eugène Varlin (que Matéo va croiser au cours de son étrange périple) ne sont sans doute pas des termes très évocateurs.

Il y a donc dans ce roman une véritable dimension pédagogique, même s'il ne s'agit pas d'un pur roman historique. A l'image de ce que Silène Edgar et Paul Beorn ont pu faire avec "14-14", Andoryss met l'imaginaire au service de la découverte de l'histoire, de manière plus divertissante qu'un cours magistral.

En posant quelques jalons, en amenant le lecteur à s'interroger sur une période particulière, sur des événements historiques qu'on situe plus ou moins bien dans le temps, dont on connaît plus ou moins bien les enjeux et les conséquences, Andoryss propose bien plus qu'une simple lecture qui dépayse, transporte, intrigue et même, dans le cas présent, fait frissonner...

Car, si je parle de divertissement, ne nous y trompons pas, "Le Coq et l'enfant" est un roman fort sombre, violent aussi, par la force des choses, puisque Matéo côtoie la mort en permanence, sous la forme de spectres dans un premier temps, puis, lorsqu'il se retrouve dans le Paris massacré des Communards, de manière nettement plus concrète.

Roman lourd aussi par tout le contexte qui entoure le personnage principal : ces deuils qui ont frappé la famille Soler et ont rompu le lien entre Matéo et son père, sans véritable espoir de le voir renouer ; mais aussi le racisme et la violence quotidienne qui s'exerce sur l'adolescent parce qu'il n'a pas la bonne origine, la bonne réputation...

Là encore, Andoryss intègre à sa fiction des thèmes très forts qui dépassent largement le cadre d'un roman : les préjugés contre la tolérance, la violence en milieu scolaire, l'imbécillité de petites brutes qui ne savent exister que par les coups qu'ils distribuent, les souffre-douleur qu'ils se choisissent... Sensibiliser, encore et toujours, mais cette fois, c'est plus une leçon d'éducation civique.

Il y a d'ailleurs, dans le même ordre d'idée que celui évoqué avec la Commune, l'ambition d'interroger et d'éduquer le lecteur. Ainsi, le mot "Sinti" frappe l'esprit du lecteur : combien d'entre eux savent exactement ce qu'il signifie, ce qu'il représente ? D'ailleurs, Matéo lui-même enfonce le clou, en rappelant qu'on le traite abusivement de Rom, ce qu'il n'est pas, et que ça n'a rien d'un compliment...

Dans une époque où la question des Roms revient régulièrement à la une, et rarement pour en parler de manière positive ou constructive, il est important de nous rappeler que nous savons bien peu de chances sur ces peuples, leurs origines, leurs différences, leurs cultures, les raisons qui les poussent aussi à quitter leurs terres natales pour s'installer ailleurs...

Avec "Le Coq et l'enfant", Andoryss lance un défi relevé : proposer une histoire captivante, présenter un personnage touchant et amené à évoluer profondément, intéresser à des sujets de sociétés et même, oh là là, la gageure, à des thèmes historiques... Et franchement, on se prend au jeu romanesque, mais je pense qu'on sort aussi de cette lecture avec pas mal de questions en tête.

Il y a celles auxquelles on peut répondre rapidement et aisément en faisant chauffer son moteur de recherche. En savoir plus sur la Commune ou sur les Sinti, c'est finalement assez simple si on a la volonté de prolonger la lecture et d'en tirer de quoi s'enrichir, de quoi réfléchir. De quoi modifier son regard d'une part, et accroître sa culture générale d'autre part.

Et puis, il y a les questions qui vont nous enseigner la patience. Là, je reviens à la fiction pure, et en particulier aux questions qui entourent Matéo et sa famille. Parce qu'on sait bien peu de choses du passé, qu'on se dit que la mort de sa mère et de sa soeur ne sont sans doute pas anodines dans sa nouvelle situation, au-delà de la colère de son père.

Mais surtout : pourquoi est-ce Matéo qui hérite du rôle de Passageur, dédié exclusivement jusque-là à des femmes ? Avouez que ce n'est pas très politiquement correct ! Pourtant, il doit bien y avoir des raisons concrètes à cette situation, bien embarrassante pour l'adolescent, chronophage et dangereuse, alors qu'il est plutôt un adepte du profil bas.

C'est ce qui fait de ce premier tome une excellente introduction, car on a hâte de retrouver Matéo (ce sera pour le mois de mai, je crois), de voir vers quels horizons (géographiques, historiques, humains...) sa nouvelle fonction l'emmènera. De comprendre, comme lui le veut certainement, pourquoi c'est lui l'héritier d'une lignée exclusivement féminine.

Les premiers éléments de réponse apparaissent dans les derniers chapitres, mais ils sont encore incomplets. Il s'agit pour le moment d'asseoir le pouvoir de Matéo, de lui donner une légitimité que son sexe lui dénie. Mais je pense que la réponse à la question essentielle (Pourquoi lui ?) n'est pas encore donnée et ne se révélera qu'au fur et à mesure...

Avec Matéo, Andoryss propose un personnage qui a d'abord tout de l'antihéros, mais qui, peu à peu, va prendre de l'envergure et certainement gagner des galons de héros. Le gamin rejeté de partout que l'on rencontre au début du "Coq et l'Enfant" n'a pas fini de gagner en assurance. En courage, aussi, car il en faut non seulement pour endurer ce qu'il endure, mais aussi pour être Passageur.

Alors que le lecteur se trouve plongé dans des atmosphères lourdes, agressives, violentes, et même effrayantes (et pas forcément à cause des fantômes eux-mêmes, d'ailleurs), lui se forge le caractère, il le trempe, pour poursuivre la métaphore. Il s'épanouit, prend confiance en lui et il n'est certainement plus celui qui attend que les coups cessent, mais affronte les problèmes sans crainte.

Oui, voilà la clé de ce premier tome : Matéo devient imperméable à la peur, une peur qu'il expérimentait au quotidien, pas seulement pour lui, mais surtout pour ses proches. Pour Luisa, surtout, si fragile. Je n'ai pas encore employé le mot de métamorphose, mais c'est bien à cela qu'on assiste au fil de ce premier tome.

Une première étape vers un but qui reste encore à appréhender. Le projet final nous dépasse encore, y compris Matéo, mais il est bien lancé. Et le garçon est digne de cette tâche, impatient de la poursuivre. Comme le lecteur, lui, est impatient de voir son étrange destin s'accomplir. Et affronter, pour cela, de nouveaux dangers, dans les deux facettes que son existence comprend désormais.

vendredi 1 mars 2019

"Moi aussi, j'avais peur. Avant (...) Je la connais, maintenant. C'est mon amie (...) Elle n'est pas méchante, tu sais. Elle veut juste qu'on l'aide".

Sortie de son contexte, cette citation (qui est en fait un dialogue, les passages retirés sont les réponses) ne paie pas de mine. Et pourtant, il y a beaucoup de choses : le sentiment de peur, ressenti par les deux personnages, mais pas au même moment, le lien entre le personnage qui parle et l'objet de la peur, l'appel à l'aide... Bref, bien des choses qui constituent le coeur de notre roman du jour. Un thriller fantastique destiné à un jeune public, très intéressant pour découvrir le genre, d'ailleurs. "Celle qui marche la nuit" (paru dans la collection Wiz des éditions Albin Michel) ne marque pas la première incursion de Delphine Bertholon en jeunesse, ni même d'ailleurs dans le thriller aux accents "kingiens" (on se souvient du très flippant "Grace"). Et cette fois, elle propose un roman très contemporain dans la forme, à travers son langage, ses références, mais capable de s'adresser aussi bien aux petits qu'au grand. Avec un final absolument glaçant...



Malo, 15 ans, vit à Paris avec son père, sa belle-mère et sa demi-soeur, Jeanne, qui a une dizaine d'années de moins que lui. Mais, en cet été très chaud qui s'annonce, l'adolescent et sa famille vont quitter la capitale pour aller s'installer dans la région nîmoise. Le garçon n'est pas enchanté de ce brutal changement, de laisser ses habitudes et ses amis derrière lui, mais c'est la volonté de son père.

Et celui-ci n'a pas seulement trouvé un boulot qui lui convient, il a également acheté la maison de ses rêves. Fini la vie citadine, pour ce nouveau chapitre de leur existence, Malo et les siens vont découvrir la vie à la campagne. Et même en rase campagne, parce que la maison (qui, même "de ses rêves", a bien besoin de quelques travaux) se trouve au milieu de nulle part.

Pas de voisin, le plus proche village est à une bonne distance. Il n'y a aux alentours qu'une nature assez luxuriante et quelques ruines. Dont cette grande baraque abandonnée depuis un bail, que Malo va découvrir par hasard lors d'une de ses promenades à vélo (un de ses moyens pour tuer le temps) et que les habitants du coin ont ironiquement surnommé le Château.

Oui, Malo s'ennuie dans cette nouvelle existence. Ce sont les grandes vacances, pas la meilleure période pour faire des rencontres, nouer de nouvelles amitiés. Il y a bien la jeune factrice, qui leur apporte le courrier, mais elle a bien cinq ou six ans de plus que lui et, même en se vieillissant, il est peu probable que ça aille plus loin que "Bonjour, bonsoir".

Alors, il explore le coin, il s'épuise en balades sans véritable but, donne un coup de main aux travaux, mais pas trop non plus, quand même, cherche de quoi s'occuper alors que la chaleur écrase tout, à l'exception des orages diluviens qui s'abattent parfois sur la région... Et il peine à apprécier les lieux, tant la maison, qui le met vaguement mal à l'aise, que ses alentours.

Mais bientôt, Malo va se trouver face à une situation qui va occuper une bonne partie de son esprit. La première nuit passée dans leur nouvelle maison, Jeanne a fait un cauchemar. Rien de très inquiétant, le changement brusque, la nouvelle maison, tout cela pouvait expliquer que la petit fille fasse un mauvais rêve.

Cependant, lorsque cela se reproduit quelques jours après, alors que toute la famille commence à prendre ses marques, tout le monde flippe. Il faut dire qu'aux hurlements, la fillette a ajouté un regard fixe très impressionnant, comme une somnambule avant une interminable crise de larmes. Mais le plus troublant, c'est que, le lendemain, Jeanne affirme que ce n'est pas elle qui pleurait...

Par la suite, d'autres signes vont interpeller Malo : on croirait que Jeanne s'est créée une amie imaginaire avec qui elle passe désormais le plus clair de son temps. Encore une fois, ça n'a rien d'exceptionnel, à l'image de son grand frère, elle doit s'habituer à cette vie nouvelle et à l'isolement de ces vacances pas comme les autres.

Sauf qu'il y a quand même des trucs qui ne collent pas dans tout ça... Ce n'est pas seulement parce que Jeanne semble dialoguer avec son amie imaginaire, ça, c'est plutôt normal, mais parce que cette amie imaginaire... ne semble pas si imaginaire que ça... Malo a du mal à en croire ses yeux, mais il jurerait avoir été témoin de... manifestations... De quoi lui faire froid dans le dos...

Alors, en "Sherlock Holmes du dimanche", comme va le surnommer son père, l'adolescent va se lancer dans une espèce d'enquête pour comprendre ce qui peut se passer dans cette maison. Pourquoi son nouveau domicile pourrait bien être... hanté. Oui, c'est le mot... Et comme personne ne croira jamais à son histoire, il va devoir agir seul, trouver lui-même pistes et indices...

Pauvre Malo ! Ceux qui ont connu ce genre de mésaventure, je veux parler du déménagement soudain qui vous coupe de vos amis, de vos habitudes et vous impose un changement radical, pas seulement de cadre, de région, mais carrément de monde, comprendront aisément le peu d'enthousiasme qui est le sien au moment de tourner la page.

Mais voilà qu'il arrive devant sa nouvelle maison dans un instant d'apocalypse ! Un orage monstre qui transforme la maison des rêves de son père en "baraque de Psychose", avouez que ça donne envie. Et la première impression, si importante, se résume à une formule lapidaire, clin d'oeil de la romancière et annonce de ce qui va suivre : "on se serait cru dans un bouquin de Stephen King".

Malo ne sait pas encore à quel point son sentiment est prémonitoire, puisqu'il va se retrouver embarqué dans une histoire qui aurait pu sortir de l'imagination de l'auteur de "Carrie" et de "Shining". Avec, là encore, une idée fort bien menée : entre ennui, découverte des lieux et du voisinage, cauchemars de Jeanne, l'imagination de l'ado s'emballe...

L'imagination, vraiment ?

Dans "Grace", roman destiné à un public plus adulte (même si j'ai toujours un peu de mal avec les classifications par tranches d'âge), Delphine Bertholon avait créé une histoire reposant sur l'ambiguïté très forte entre réalité et imagination, entre réel et fantastique. Et l'on peut se dire d'abord qu'il y a aussi un peu de ça, chez Malo.

Un gamin de 15 ans qui, pour meubler son temps libre bien trop vide, s'invente une histoire romanesque à souhait et qui fait bien peur, un jeu dont il est le héros, mais aussi le concepteur. Une enquête qui va aller de rebondissements en rebondissements jusqu'à ce qu'il se lasse, passe à autre chose ou que des choses plus intéressantes se présentent à lui.

Mais bientôt, on doit réviser cette impression. Parce que le garçon ne peut pas tout inventer, parce qu'il y a des indices tangibles. Et le plus symbolique, on en reparlera, c'est une K7. Oui, une vieille K7 à bande ! Comment voulez-vous qu'un gamin né au XXIe siècle puisse imaginer une histoire avec une K7, alors qu'il ne jure que par Skype ou Snapchat pour communiquer avec ses amis ?

Peu à peu, on se prend au jeu aussi : et si Jeanne avait un peu plus qu'une amie "imaginaire" ? Et dans ce cas, comment expliquer ce phénomène ? Comment venir en aide à "celle" qui le demande ? Il ne va pas seulement falloir à Malo du courage, de l'énergie et de la jugeote, mais il va devoir comprendre où il est, c'est-à-dire mieux connaître l'histoire de cette maison et de toute la région...

Je ne veux pas trop entrer dans les détails, j'en ai peut-être d'ailleurs déjà un peu trop dit malgré mes précautions. Il n'est jamais évident de parler de ce genre de livre, de savoir où on place la limite de ce qu'on peut évoquer et de ce que l'on doit impérativement taire. La K7 est un bon exemple : on en parle en quatrième de couverture, donc ça doit aller... Et il suffit de ne pas trop contextualiser.

Plus sérieusement, "Celle qui marchait la nuit" est un roman qui peut se lire à partir de 12 ans, c'est un livre par conséquent assez court qu'un adulte lira d'une traite sans souci, en se laissant embarquer par l'histoire bien ficelée. Certes, elle paraîtra probablement très classique aux lecteurs aguerris, mais pour de jeunes lecteurs, c'est une remarquable porte d'entrée dans le genre.

Le fantastique est présent, sans être partout tout le temps, il est finement utilisé, avec des effets pas forcément ultra-spectaculaires, mais qui marque l'esprit et qui, à l'image de Malo, font naître l'inquiétude. Un petit frisson dans le dos, parce que ce que voit Malo n'est pas ordinaire. Et, plus que son malaise, c'est le calme de Jeanne qui prend d'un seul coup une dimension très flippante...

Au fantastique, Delphine Bertholon ajoute un contexte général qui joue parfaitement son rôle. La maison, objet incarnant le fantastique s'il en est, en est le premier exemple. Mieux, ce n'est pas une, mais deux maisons qui vont, en fonction des moments, du temps qu'il fait, de l'heure qu'il est, prendre des aspects plus ou moins menaçants.

Il y a le domicile de Malo et de sa famille, et puis le fameux "Château", laissé à l'abandon depuis si longtemps. Aussitôt, l'imagination de Malo tourne à plein, et celle du lecteur embraye. L'ado exprime remarquablement ses impressions, avec des images qui frappent et qu'on comprend tout de suite, il en va de même des références (l'image du Titanic pour évoquer la grande salle du Château, par exemple).

Avant même que l'histoire commence, le décor est planté et nous influence tous, Malo, comme les lecteurs. Tout peut prendre des allures inquiétantes, et l'imagination qui tourne comme un cochon d'Inde dans sa roue fait des films... Ici, ce ne sont pas les pieds de vigne de "Grace", mais une forêt qui devient vite une jungle dans ces conditions...

Malo nous emmène dans son histoire, avec le courage du môme qui veut se prouver des choses, mais qui a aussi envie d'en prouver aux grands, ah, ces grands, quels rabat-joie ! Il y a son père et sa belle-mère, qui ne le prennent guère au sérieux, et ça l'énerve (en mode Helmut Fritz). Et puis, il y a Lili, la factrice... Ne rougis pas, Malo, reconnais qu'elle aussi, tu voudrais bien l'impressionner !

On pourrait ajouter ce dernier élément : venir en aide à cette... entité qui en a besoin. Parce qu'il faut aussi permettre à Jeanne de se libérer de cette emprise qui lui fait faire des cauchemars terribles à intervalles réguliers... Oui, Malo a bien des objectifs en se lançant dans cette enquête pas comme les autres. Et qui pourrait, qui sait, s'avérer dangereuse ?

Le lieu, l'ambiance, le fantastique, les ingrédients sont tous là et sont agréablement mariés pour donner un roman qui se lit très bien. Reste un aspect qui est, je crois, un des plus intéressants : la manière dont Delphine Bertholon parle à ses lecteurs : Malo est le narrateur, c'est donc un ado d'aujourd'hui qui s'adresse à nous, avec son corpus de références, avec son style, ses mots.

Pour autant, le lectorat se doit d'être plus large et les vieux c..., hum, les vieux lecteurs dans mon genre ne doivent pas se retrouver largués. Or, la romancière parvient à mêler les références, les images, les expressions, les mots, pour qu'aucun lecteur ne se sente dépassé ou perdu. La mayonnaise n'était pas évidente à faire monter, le résultat est goûteux.

Il faut dire, mais passons vite là-dessus pour ne pas trop en dire, que le contenu de la fameuse K7 ajoute à cela, créant un lien entre deux ados à travers le temps, à travers les époques et les modes. Et dans ce sillage, les lecteurs qui, eux aussi, appartiennent certainement à des générations différentes. Cet objet désuet, obsolète, est plus qu'un symbole du temps qui passe.

C'est un témoignage venu du passé, et l'on ne peut s'empêcher, comme Malo, de ressentir une véritable émotion lorsqu'il appuie sur la touche "lecture" (tiens, ça me rappelle quelque chose...) du magnétophone (heureusement que son père ne jette rien...) et lorsque... ah non, ça, vous devrez lire le livre pour le découvrir...

Mais où tout cela nous mène-t-il, vous demandez-vous peut-être en lisant ces lignes ? A un dénouement glaçant. Et tout de même assez violent, reconnaissons-le. Mais remarquable par la force que cela donne à toute cette histoire et aux découvertes de Malo. Il ne s'agit pas seulement du contexte, mais bien des faits eux-mêmes, terrifiants.

Et franchement, ce final participe largement à faire de ce roman un excellent moment de lecture. Si vous êtes déjà amateur de Stephen King et de thrillers fantastiques, vous devriez y prendre plaisir, mais si vous n'êtes pas des connaisseurs en la matière, alors, c'est une manière intéressante de découvrir, avant, pourquoi pas, plus tard, de passer aux échelons supérieurs, à tous points de vue.

Un peu à l'image d'une joueuse de bridge annonçant ses enchères, Delphine Bertholon nous dit dès le départ sous quelle figure tutélaire elle a choisi de se placer, et elle remplit son contrat avec le respect du fan, mais sans chercher à en faire trop. Au contraire, c'est efficace sans effet superflu, jusqu'au geste final, que l'on découvre avec le coeur serré. Signe que Malo aussi a rempli son contrat.

jeudi 28 février 2019

"Nous sommes nombreux, Myriame. Et nous sommes la Ville".

On a beau être éclectique dans ses choix de lectures, certains genres vous résistent sans véritable espoir de les voir céder un jour. Pour moi, c'est le cas de la romance... Les quelques tentatives pour découvrir ce genre particulier n'ont pas été très fructueuses, c'est ainsi, ce n'est pas pour moi. Pourtant, quand j'ai entendu dire que Catherine Dufour, une des plumes les plus acérées de la SF francophone, allait s'y essayer, j'ai eu envie de retenter ma chance. "Entends la nuit", paru en grand format aux éditions L'Atalante, est donc une romance, et même une romance paranormale. Mais si la romancière s'en approprie les codes, elle propose une histoire à sa façon, avec une héroïne forte et courageuse, un style plein de cynisme, mais aussi une certaine désillusion, et des thèmes qui sortent de la simple histoire d'amour impossible pour devenir volontiers politiques. Paris y est un personnage à part entière et offre un cadre parfait pour un final très spectaculaire, mais aussi assez sombre...



Myriame a 25 ans et, au moment d'entrer dans ce qu'on appelle la vie active, elle a préféré quitter la France, et une vie familiale difficile, pour s'installer à Amsterdam, où elle n'a pas vécu l'existence que pouvait lui permettre le master en communication qu'elle a en poche. Une jeunesse en marge d'une société qui ne la fascinait pas vraiment.

Jusqu'à ce qu'elle décide de rentrer. Parce que même si la relation qu'elle entretient avec sa mère est compliquée, agitée, elle est plus importante que le reste. Sa mère ne va pas bien. Une sale maladie qu'elle a vaincue, mais qui l'a laissée sur la paille. Et, à son âge, il semble difficile de retrouver un boulot désormais.

Alors, c'est elle qui a pris les choses en main : elle a décroché un job dans une boîte parisienne. Rien de bien excitant, il s'agit de faire de la veille informatique, mais cela lui permettra de gagner suffisamment pour prendre sa mère en charge aussi longtemps que nécessaire. Il lui faudra prendre sur elle, certainement, mais elle finira par s'y faire, elle n'en doute pas.

Voilà comment elle se retrouve à la Zuidertorten, c'est le nom de l'entreprise, assise pendant des heures devant un écran d'ordinateur. Rien de bien sorcier, même si les logiciels changent d'une société à l'autre, ils sont très proches et Myriame ne devrait pas avoir de mal à les maîtriser. Et vogue la galère !

Côté collègues, ça se goupille pas mal non plus. Il y a bien Iko (diminutif d'Ikovna), sa supérieure hiérarchique à l'ai revêche, mais les autres sont plutôt cool. Et, rapidement, Myriame se lie avec un petit groupe de veilleurs, comme elle : Sacha, Mei, Awa ou encore Ahmet, qui lui est comptable. On n'a pas trop le temps de s'amuser, on échange quelques mots autour d'un café et on reprend le boulot.

Le seul truc qui chiffonne la jeune femme, c'est qu'on les surveille... Dans les bécanes, un logiciel baptisé "Pretty Face" joue les Big Brother. Officiellement, il ne s'agit pas de garder à l'oeil le personnel, mais d'un outil de cohésion, mais dans les faits, c'est bien un moyen pour les cadres de vérifier en permanence que personne ne tire au flanc...

Comme méthode de management, c'est moyen, mais Myriame est toute nouvelle, difficile de la ramener à ce sujet... Et puis, les patrons n'ont pas l'air super abordables. Elle les a aperçus à la cafétéria, une des rares fois où ils ont quitté leur domaine réservé, le sixième étage de l'immeuble haussmmannien occupé par la Zuidertorten.

Une femme, deux hommes, une allure étrange qui fait dire à Mei en rigolant qu'ils ont l'air de vampires. Mais, c'est un autre personnage qui va retenir l'attention de Myriame. Un visage vu au milieu de la mosaïque de "Pretty Face", un teint livide, une chevelure rousse, encore un mec qui semble sorti tout droit d'un roman de fantasy !

Un dialogue muet s'installe au fil des jours entre Myriame et cet étrange personnage... qui s'avère être un autre de ses supérieurs hiérarchiques. Un certain Duncan, présence discrète, mais omniprésente, qui semble vouloir prendre la petite nouvelle sous son aile et lui apporter une aide matérielle précieuse : lui assurer un contrat solide, lui proposer un logement...

Tout ça pourrait fleurer bon (enfin, façon de parler) le harcèlement sexuel. Exactement le genre de  comportement qui devrait agacer et même plus Myriame, qui a si longtemps rejeter ce système. Et pourtant, cet étrange badinage semble lui convenir et elle se prend à ce drôle de jeu, une séduction mutuelle avec ce mystérieux dandy...

Le hic, c'est qu'en se renseignant sur son étrange bienfaiteur, Myriame va faire quelques découvertes du genre à vous refroidir illico. Ou au contraire, à aiguiser votre curiosité. Car, celui qui se présente sous le nom de Duncan et le titre de comte d'Angus... est mort depuis plus d'un siècle... Mais c'est qui, ce mec-là ? Highlander ?

Comme d'habitude, pardon si vous trouvez que je détaille trop (mais ce n'est pas vraiment le cas, en fait), il est important de bien planter le décor. Rien n'est anodin, dans tout cela, on va le comprendre au fil du récit. Au fil de cette histoire improbable qui va se nouer entre Myriame, la jeune recrue un peu rebelle, et cet actionnaire moins inaccessible que les autres.

Un élément manque pourtant : qui est vraiment Duncan ? Et c'est l'un des grands intérêts de ce roman, ainsi qu'une des excellentes idées qu'on y trouve. Plutôt que de reprendre de vieux pots pour y concocter sa propre soupe, Catherine Dufour imagine autre chose, innove, surprend, aussi. Et nous propose quelque chose de très original.

Ah, ah, je vous sens intrigués, là... Mais ne comptez pas sur moi pour en dire plus à ce sujet, si vous voulez savoir qui est Duncan, lisez "Entends la nuit". Mais que cela ne nous empêche pas d'évoquer ce roman qui n'est justement pas qu'une romance, parce que c'est justement la volonté de Catherine Dufour d'aller au-delà de ce que proposent les titres phares du genre.

Elle l'explique d'ailleurs très bien sur son blog, alors plutôt que de la paraphraser et de vous faire croire que ces passionnantes informations sont de mon cru, je préfère vous renvoyer à ce billet introductif. Et en plus, Catherine Dufour propose un voyage en images à travers son livre, qui rappellera quelque chose à ceux d'entre vous qui me suivent sur les réseaux sociaux...

Le blog de Catherine Dufour.

Vous y découvrirez donc la vision cash de la romance par une écrivaine engagée, qui n'oublie pas que quel que soit le contexte, il y a forcément quelque part une dimension sociale, et donc politique. Amusant, au passage, de noter que la référence shakespearienne mise en avant par Catherine Dufour n'est pas "Roméo et Juliette", comme on pourrait s'y attendre, mais "Richard III".

Et le moins qu'on puisse dire, c'est que le sujet de cette tragédie n'a pas grand-chose à voir avec l'amour, même contrarié. C'est une pièce sur le pouvoir, un pouvoir absolu qu'on cherche à atteindre par des moyens absolus, jusqu'à y laisser sa famille, sa vie, son âme... Je ne dis pas que "Roméo et Juliette" n'est pas une pièce violente, mais les causes de ces violences diffèrent radicalement.

D'une certaine manière, "Entends la nuit" est également un roman sur le pouvoir, celui qu'exerce un actionnaire sur les salariés qui font tourner ses entreprises. Duncan, comme les autres actionnaires que l'on croise dans le livre, sont des souverains modernes, ayant quasiment droit de vie et de mort sur leurs sujets, le salarié devenant une sorte de vassal.

La relation entre Myriame et Duncan repose donc sur la séduction, mais aussi sur cette lutte de classe, d'une certaine manière. C'est d'ailleurs là que le passé de Myriame prend son importance : son choix premier, c'est de fuir ce système, de choisir une vie libérée de toutes ces contingences, de rejeter le fonctionnement d'une société capitaliste.

Son retour n'est pas un reniement, c'est une urgence : elle ne le fait pas pour elle, mais bien pour venir en aide à sa mère. Et toute sa relation avec Duncan va être marquée par cet aspect : bien sûr, il y a une attraction entre les deux personnages, mais Myriame est aussi en conflit avec ce que représente l'homme, ce qu'elle croit percevoir de lui au départ...

L'histoire d'amour qui naît, s'épanouit, connaît des hauts et des bas, des périodes heureuses, d'autres nettement plus compliquées, tout cela est influencée par ces questions politiques et idéologiques, qui permettent à Catherine Dufour de faire de la romance un vecteur de critique d'un système qui, on l'aura aisément compris, ne lui plaît pas.

Mais cette relation est aussi tourmentée, turbulente, difficile parce que le fossé entre les deux personnages va au-delà de cette simple question d'appartenance à une classe, et même à une caste. Là encore, en soi, c'est un élément classique du genre : la notion de danger que représente une telle relation, parce que l'un des deux amoureux incarne une force brute, une violence difficile à contrôler.

Bien sûr, on songe au vampire, qui doit refréner son instinct et son appétit pour pouvoir entretenir sa relation avec un ou une humaine. Catherine Dufour joue d'ailleurs avec cette idée du vampire, ne serait-ce que dans l'apparence des personnages bizarres pour qui travaille Myriame. Mais là encore, c'est différent, car Duncan n'est justement pas un non-vivant, détaché de tout par la force des choses.

Duncan est un possesseur, il incarne un pouvoir, une institution, une histoire, qu'on pourrait presque écrire avec un h majuscule. En un mot comme en cent, il a des responsabilités, et elles dépassent largement une amourette, qui plus est avec une simple humaine. Cela va imposer des choix aux deux personnages, différents de ce qu'on peut trouver habituellement, dans le cas des vampires, pour reprendre cet exemple.

Vous le verrez, les tensions qui s'instaurent entre Myriame et Duncan s'étalent selon tout une gamme qui va de l'érotisme et du sexe, quand même, ne faisons pas l'impasse là-dessus, à la colère, féroce et impressionnante. C'est un amour qui devra s'arracher de haute lutte, et le terme d'impossible, qui fait un peu cliché, je le reconnais, est pourtant ici adéquat.

J'ai évoqué Shakespeare, l'autre référence, c'est celle que l'on trouve dans le titre du roman : "Entends la nuit" (non, ce n'est pas une version alternative d'une chanson de Johnny...), c'est un clin d'oeil au dernier vers d'un sonnet de Baudelaire, qui me rajeunit d'une bonne trentaine d'années, l'époque à laquelle je l'ai appris : "Recueillement".

Je ne saurais que trop vous conseiller de le lire ou de le relire, si vous avez également eu l'occasion de l'étudier en classe, plutôt après la lecture du roman, car c'est l'ensemble de ce texte qui ouvre des pistes de réflexion autour du roman de Catherine Dufour... De la douleur initiale, que l'on voudrait plus tranquille, jusqu'à cette nuit qui marche...

Et l'élément majeur qui va faire écho, c'est la ville, même si on retrouve pas mal d'éléments du sonnet dans le roman. La ville, oui. Paris, au premier chef, même si elle n'est pas l'unique décor du roman. La ville... et ce qui la constitue. La ville comme un corps et les bâtiments comme des organes. La ville comme lieu de pouvoir, et les bâtiments comme l'expression de ce pouvoir.

Sur la page de blog que j'évoquais plus haut, Catherine Dufour vous propose des images des principaux lieux marquants de son roman, à l'exception du principal, la fameuse "Tour du Midi", la Zuidertorte, qui est le fruit de son imaginaire, même s'il existe des équivalents. Beaucoup de choses se passent dans cet immeuble, et pas seulement dans la partie réservée aux bureaux.

Et puis, il y a ces autres lieux, dont certains ont derrière eux une longue histoire, et qui vont devenir le cadre d'épisodes souvent forts dans la quête de Myriame pour comprendre dans quoi elle a mis les pieds, et un peu plus. La balade vaut le coup d'oeil, avec des points de vue fort intéressants et des scènes mémorables.

Je vais être franc, la première partie du roman m'a semblé longue... Décidément, je ne suis vraiment pas un lecteur de romance... J'avais hâte de savoir où ce jeu de séduction allait mener. Et puis, d'un seul coup, tout s'enclenche, et l'on entre dans une toute autre phase, nettement plus sombre, nettement plus violente, aussi, et carrément spectaculaire.

Cela devient extrêmement visuel, avec un côté gothique, des clins d'oeil à différentes oeuvres, qui ont elle aussi utilisé Paris et ses monuments (on pense, par exemple, au "Fantôme de l'opéra" ; accrochez-vous, vertige assuré, et pas juste le vertige de l'amour, wo-hohohoho) et la ville s'impose de toute sa force, de toute sa majesté brute, de toute son imposante présence...

Il faudrait parler longuement du style de Catherine Dufour, sa gouaille, son ironie mordante, son humour teinté de cynisme, aussi. Le franc-parler de Myriame est un vrai plaisir de lecture et reflète la force du personnage de Myriame autant que ses convictions affirmées. Ne la cherchez pas, son sens de la repartie est acéré comme une lame, et elle sait parfaitement la manier.

Enfin, il reste un élément à évoquer dans ce billet déjà bien long... C'est l'héroïne. J'en ai déjà dit pas mal à propos de Myriame, mais tout cela est aussi ce qui la met à part de ces héroïnes de romance, au mieux un peu nunuches ou soumises, au pire, insupportables... Myriame a ce côté adulte et responsable qui manque bien souvent à ces demoiselles.

Elle n'a peut-être pas toutes les rênes en main, mais elle n'est pas non plus démunie dans se relation face à Duncan. C'est une vraie joute, un vrai duel, et le caractère de la jeune femme s'affirme tout au long de cette histoire, jusqu'au dénouement où des choix vont s'imposer à elle et où elle va prendre son destin en main en bousculant tout.

Son parcours n'est pas linéaire. De la curiosité initiale, aux questionnements qui vont suivre, de l'attirance qui monte, à la peur, réelle, qu'elle va expérimenter en découvrant qui elle a face à elle, elle reprend très vite ses esprits, même lorsqu'elle doit affronter des situations extraordinaires et fortement déstabilisantes.

C'est une femme de tête, déterminée, qui ne se résigne pas face aux événements contraires, face à ce qui lui est imposé par le sort, et pas seulement lui, d'ailleurs. Elle se bat, on peut se dire qu'il y a quelque chose de désespéré dans sa démarche, et pourtant, c'est cela qui la rend plus forte et belle encore. C'est cela qui fait d'elle, définitivement, une héroïne...