jeudi 22 août 2019

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1300 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Les populations ont peur. Et tant qu'il y aura un risque de contamination, il faudra prendre en compte cette appréhension. (...) C'est une loi de la nature. L'homme est gouverné par ses craintes".

Il faut dire qu'il y a de quoi avoir peur, dans ce roman de science-fiction très étonnant, reposant sur une idée assez simple, mais qui va permettre de développer une véritable intrigue de thriller, simplement pour essayer de comprendre ce qui se passe. Mais ce n'est pas tout, la dimension catastrophe de ce roman ajoute du sel, et pose aussi des questions passionnantes sur la nature, l'homme, la différence, les barrières entre espèces... Avec "Erectus" (en grand format chez XO), Xavier Müller ne bouscule pas seulement la théorie de l'évolution, il la... rembobine ! Et si on peut sourire, de prime abord, cette lecture ouvre des réflexions passionnantes et met à l'honneur une scientifique anticonformiste, rebelle et provocatrice, qui, tel Jeff Goldblum dans "Jurassic Park", doit en avoir marre d'avoir toujours raison !


Responsable d'une unité de recherche travaillant sur les maladies transmissibles entre animaux, basée à Prétoria, en Afrique du Sud, Cathy Crabbe n'a jamais compté ses heures. Mais, ce soir-là, elle n'a qu'une hâte : raccrocher sa blouse et profiter d'un congé, un tout petit congé de quelques jours, comme elle n'en a plus pris depuis des lustres.

Et voilà qu'un colis arrive sur sa paillasse, accompagné d'une note signée de Dany Abiker, qui travail au fameux parc Kruger, l'une des plus grandes réserves animalières du continent africain. Il s'agit de sang à analyser, le plus vite possible. Car l'éléphanteau à qui il appartient est malade, et ses symptômes ont l'air d'inquiéter Abiker.

Avec les échantillons, des photos de l'animal... Cathy, avec son oeil exercé, est tout de même surprise : si les quatre défenses que possède l'animal peuvent résulter d'une malformation, ses plaies laissent effectivement penser à une infection, mais pas celle qu'on a l'habitude de voir chez les pachydermes... Tout cela est effectivement bizarre.

Le temps de lancer les recherches, et Cathy file. A son retour, cinq jours plus tard, les résultats sont carrément inquiétants. Et surtout, le singe à qui on a inoculé le sang de l'éléphanteau... a muté ! En quelques jours à peine, son apparence a radicalement changé, une inexplicable métamorphose. Suffisamment pour lancer une alerte.

Tout semble indiquer qu'un nouveau virus a fait son apparition au parc Kruger et qu'il a des conséquences spectaculaires. Difficile de juger de sa dangerosité pour le moment, mais il agit extrêmement rapidement et pourrait donc se propager tout aussi vite... Et surtout, sa forme le rattache à des virus aussi effrayants que Ebola ou Marburg...

Deux jours plus tard, l'information a commencé à circuler. A l'OMS, le Dr Stephen Gordon, qui a consacré sa vie à combattre les virus les plus agressifs et dangereux au monde, peine à croire ce qu'il lit... Pour Cathy Crabbe, le nouveau "Virus Kruger", comme elle l'a nommé, réveille chez ses victimes ses gènes les plus anciens.

En clair, les animaux touchés retrouvent l'apparence et les caractéristiques des espèces dont ils descendent et qui ont disparu depuis des millions d'années... Or, c'est scientifiquement impossible : l'évolution est un phénomène à sens unique, aucune espèce ne peut "revenir en arrière", régresser une fois l'évolution enclenchée. C'est ce qu'on appelle la Loi de Dollo.

Outre le danger qu'il peut représenter, le virus Kruger pourrait donc bousculer les connaissances actuelles jusqu'à renverser ce que l'on considérait comme des faits incontestables... Devant les événements extraordinaires auxquels il assiste sans y croire encore tout à fait, Gordon décide de faire appel à une scientifique un peu particulière.

A 36 ans, Anna Meunier est considérée comme une surdouée dans son domaine, la paléontologie. Mais ses thèses lui ont aussi valu nombre de critiques et d'inimitiés, jusqu'à en faire une espèce de paria dans le microcosme scientifique. Or, l'une d'entre elle prétend qu'il pourrait y avoir des exceptions à la Loi de Dollo, que certaines espèces sont effectivement capables de régresser à certains moments...

Le virus Kruger devrait donc l'intéresser particulièrement, à condition qu'elle accepte de laisser son chantier en cours pour se pencher là-dessus. La jeune femme travaille en Nouvelle-Guinée, pas vraiment le coin le plus accessible de la planète, et rien ne dit qu'elle écoutera l'appel d'un médecin de l'OMS. Il va falloir la jouer fine...

Mais comment résister à la curiosité ? Comment refuser d'aller voir de visu les conséquences de ce mystérieux virus ? Anna n'est pas biologiste, mais elle saura mettre ses compétences au service des recherches si, effectivement, en Afrique du Sud, on se retrouve soudain avec la réapparition d'espèces préhistoriques...

Et aider à comprendre d'où peut venir ce virus : dormait-il là depuis longtemps avant de se réveiller, est-il le fruit d'une incompréhensible mutation ? Ou bien, et ce n'est pas la moins effrayante des hypothèses, est-il le résultat d'une manipulation, et donc de l'action d'êtres humains, qui auraient fait là des découvertes aussi fascinantes que terrifiantes ?

Il va falloir faire vite, car le virus s'étend. De nouvelles espèces animales sont bientôt touchées, mais aussi des plantes... Et il est probable que son action ne restera pas longtemps circonscrite au parc Kruger... Ce que l'on commence à observer chez les animaux, et en particulier l'impossibilité pour les espèces contemporaines et préhistoriques de cohabiter, inquiète.

Avec une question plus glaçante encore : que se passera-t-il si le virus touche... l'espèce humaine ?

Comme souvent, j'ai choisi de laisser de côté la quatrième de couverture du livre pour vous proposer une introduction qui correspond à ce que l'on lit lorsqu'on attaque cette lecture. Oh, je comprends tout à fait le besoin de faire parler du livre, d'attirer l'attention et de susciter la curiosité chez les lecteurs, et donc de s'affranchir de l'histoire pour la "pitcher", comme on dit.

Alors, bien sûr, le titre du roman comme cette couverture très efficace signée Bruno Barbette donne des éléments de réponses qui arrivent finalement assez loin dans l'histoire. Oui, l'homme va lui aussi être touché par le virus Kruger et l'on va voir apparaître d'étranges hominidés dans le monde du XXIe siècle : des hommes préhistoriques !

Avec une question centrale à la clé : les malheureux frappés par ce virus et entraîner dans cette spectaculaire régression sont-ils encore des hommes ? Ou bien doit-on les considérer comme des animaux ? Des animaux sauvages, et même des animaux dangereux ? Tandis que l'on cherche des réponses, mais aussi comment endiguer cette effarante épidémie généralisée, d'autres problèmes apparaissent.

Cette régression crée une barrière infranchissable entre les "anciens" et les "modernes", si vous me permettez cette comparaison un peu spécieuse. Si les liens existent, si ces espèces sont liées entre elles, elles sont extrêmement différentes, et pas seulement leur apparence. En fait, on prend soudainement conscience de ce que représente le mot "évolution".

Concrètement, le langage, l'écriture, la technologie, tout ce qui fonde finalement notre société humaine contemporaine sépare l'homme et l'erectus, créant un gouffre qui risque d'être bien difficile à combler. Sans oublier le climat général qui est celui qu'évoque la citation en titre de ce billet : la peur, une peur panique, incontrôlable, qui dépasse la simple crainte d'être contaminée.

Ce qui est intéressant, car je me focalise ici sur une seule espèce, l'homme, bouh, le vilain anthropomorphiste que je suis, mea culpa, c'est que Xavier Müller a déjà posé ces questions avant que le virus n'atteigne l'homme, en particulier dans une scène assez violente, où l'on voit un animal qui a régressé attaqué par ses congénères contemporains.

Et ce qui vaut pour les espèces animales vaut aussi pour les espèces végétales... D'une certaine manière, le virus nous place à grande échelle face à un phénomène que l'on connaît dans notre monde présent, hors fiction : ce qu'on appelle les espèces invasives, ces espèces venues d'ailleurs, pour diverses raisons, mais aussi en raison de la globalisation, qui s'imposent et font disparaître les espèces autochtones.

En fait, en plus du suspense et du malaise que Xavier Müller instille avec son histoire, et donc avec la dimension (fantastique ou SF ? Existe-t-il une explication rationnelle ou est-ce un phénomène impossible à comprendre à l'aune de nos connaissances ?), l'auteur pose des questions très fortes sur notre relation à l'autre, sur la difficulté à se comprendre, s'entendre, s'accepter, cohabiter...

La construction du livre participe à ces impressions : on ne se retrouve pas avec une situation qui s'impose brutalement, c'est une épidémie, elle se répand, insidieusement, rapidement, sans qu'on puisse la freiner. Xavier Müller peut donc ouvrir plusieurs fronts, à partir de l'Afrique du Sud où se trouve le point de départ de tout cela, jusqu'à l'avancée inexorable à la planète.

Cela lui permet aussi de jouer avec une construction chorale, car si les personnages d'Anna Meunier et de Stephen Gordon s'imposent comme les moteurs du récit, ils ne sont pas forcément toujours ensemble, ni au même endroit. Raisonnement identique pour les personnages secondaires, qu'ils soient acteurs directs de l'intrigue ou simples témoins.

D'une certaine manière, l'épidémie elle-même est un personnage du livre et sa diffusion ouvre ces fronts, ces horizons, ces situations particulières, en fonction de la faune et de la flore qu'elle atteint. On a quelque chose qui ressemble à ce que James Patterson a mis en place dans "Zoo", avec une situation et des objectifs différents, mais des effets communs.

Il y a quelque chose d'indéniablement spectaculaire dans "Erectus", avec des scènes qu'on pourrait croire sorties du "Monde Perdu", de Conan Doyle, sauf qu'il ne s'agit pas d'un coin perdu, mais de l'irruption de ces créatures dans notre monde moderne. Visuellement, au fur et à mesure que l'épidémie gagne du terrain, cela devient tout à fait intéressant.

Et puis, il y a le personnage d'Anna, qui se retrouve face à la preuve que ses théories controversées ont du sens... Xavier Müller s'amuse des clichés journalistiques auxquels on recourt souvent un peu trop, et trop vite, en la comparant à Lara Croft. Idée démentie aussitôt par le regard que porte Stephen Gordon sur une photo de la paléontologue.

L'humble blogueur que je suis reconnaîtra volontiers qu'il a joué au même jeu en recourant à l'image de Jeff Goldblum dans "Jurassic Park" en introduction de ce billet (allusion qui ne me semble pas hors sujet). Mais il est vrai que Anna va rejoindre la liste des scientifiques de fiction, qu'on peut diviser en deux catégories : l'aventurier et le savant fou. Je schématise, c'est sûr.

Mais Anna fait partie de la première catégorie, celle des scientifiques de terrain, qui n'ont pas froid aux yeux, qui n'hésitent pas à donner de leur personne quand c'est nécessaire. Avec Anna, on sait qu'on sera dans l'action, même si la situation décrite dans "Erectus" ne joue pas sur la course-poursuite derrière un ennemi ordinaire, visible.

C'est surtout une femme de caractère, comme on le découvre tout de suite, avec cette réputation qui lui colle aux basques et lui a valu d'être écartée du Muséum d'histoire naturelle de Paris. Et il va falloir avoir les nerfs solides pour s'adapter à cette nouvelle situation, qui la fait sourire au départ, comme une sorte de revanche personnelle, mais qui va vite l'inquiéter elle aussi.

Stephen Gordon, lui aussi, est un personnage décalé dans ce monde scientifique très policé. Lui est comparé à une rockstar, façon Iggy Pop. Pourtant, il a nettement moins défrayé la chronique que Anna, il est resté dans la droite ligne, mais il a oeuvré contre les virus tout au long de sa carrière. C'est un guerrier, qui mène un combat difficile, où chaque bataille gagnée est insuffisante...

Lui aussi est un homme de terrain, qui est allé au contact de son ennemi, jusqu'à parfois en ressentir les effets... Mais rien jusqu'ici ne l'a abattu, au contraire, c'est lui qui a participé aux progrès pour atténuer, et même parfois guérir les maladies qu'engendrent ces virus qui nous entourent... Et ce nouveau défi semble taillé pour lui.

Un drôle de duo de guerriers pour lutter contre un drôle d'adversaire, donc. Du moins tant qu'on ne connaît pas l'origine de ce "virus Kruger"... Et une histoire qui tient en haleine, qui inquiète, fait frissonner, fascine par sa dimension visuelle et stimulante pour l'imaginaire (les ptérodactyles au-dessus de Paris !), mais qui n'oublie pas aussi d'émouvoir d'autres manières.

Ah ah, je vois ce que vous pensez tout de suite, petits coquinous ! Anna et Stephen, Stephen et Anna... Eh bien, vous verrez en lisant "Erectus" si c'est si prévisible que cela ! Plus sérieusement, Xavier Müller joue aussi avec le lecteur, ne le ménage pas et crée dans le final des situations qu'on pouvait s'attendre à trouver, mais qui garde leur force.

Reste un dénouement tout à fait intéressant, avec un petit cliffhanger des familles pour offrir à ce livre une fin ouverte, qui laissera aux optimistes et aux pessimistes l'occasion de belles disputes... Mais qui est surtout parfaitement cohérent avec l'ensemble, et particulièrement avec la dimension scientifique de ce roman.

La fiction, et plus encore la science-fiction, peut tout inventer, ou s'emparer de quelque chose existant pour l'extrapoler et dépasser les connaissances à l'instant où le livre est écrit. La beauté de a SF, surtout quand elle se situe, comme "Erectus", dans un univers contemporain et réaliste, est de se dire qu'un jour, peut-être, elle ne sera plus de la SF (non, je n'ai pas écrit "plus que de la SF", m'enfin !)

mardi 20 août 2019

"Retrouver la source, c'est retrouver la mère nourricière".

Il y a des mots qu'on emploie à tort et à travers, des termes si génériques qu'ils finissent par ne plus rien dire ou par effacer toute forme de nuance. L'un de ces mots, nous l'employons sans doute au quotidien, ou presque : le mot "folie". Or, si je devais choisir un mot pour qualifier notre roman du jour, je crois que c'est pourtant ce mot-là que je choisirais. A un détail près : je le mettrais au pluriel. Dans "Cataractes" (publié en grand format aux éditions Denoël), Sonja Delzongle nous emmène en Serbie, berceau de sa famille, pour une histoire qui se place dans la continuité de son précédent livre, "Boréal". Avec une réflexion sur l'écologie et les menaces qui pèsent sur la planète et l'environnement, mais aussi un jeu avec des codes littéraires et cinématographiques bien précis. Après la glace, c'est l'eau qui est l'élément central de cette histoire, d'une noirceur effrayante...


Lorsqu'il avait trois ans, Jan Kosta a survécu miraculeusement à une effroyable catastrophe, un gigantesque glissement de terrain, dont la cause reste inexpliquée, qui a rayé de la carte le village de Zavoï, à l'est de la Serbie. Profondément marqué par ce drame, Jan fait encore chaque nuit des cauchemars dans lesquels il revit ces instants d'horreur, passés dans l'eau et la boue glacées.

C'est Hatsa, le chien de la famille, un Leonberg, qui a tiré l'enfant de l'eau. Puis, abandonné par les sauveteurs, Jan a été recueilli par Djol, une sorte d'ermite vivant dans les montagnes du Grand Balkan, qui s'élèvent autour de Zavoï. Ce n'est que plusieurs jours après le glissement de terrain qu'il a été remis à ses grands-parents.

Adulte, Jan Kosta a essayé de se reconstruire. Devenu hydrogéologue, comme s'il s'était fixé la mission de comprendre la catastrophe de Zavoï, il a choisi de quitter son pays natal, pour s'installer à Dubaï. Il a épousé Jasna, Serbe elle aussi, et est devenu le père de Fjona, dont il est gaga. Mais l'entente entre Jan et Jasna n'est plus au beau fixe, les disputes se multiplient.

Aussi, commence-t-il à se dire qu'il ne serait pas si mal de s'éloigner un peu, le temps de faire le point, de respirer. L'occasion se présente alors sous la forme de l'appel d'un vieil ami, qui annonce son arrivée à Dubaï. Jan et Vladimir Krstic sont devenus amis pendant leurs études et sont restés longtemps proches, avant que Jan ne parte dans le Golfe.

Vladimir vient proposer à Jan de revenir en Serbie, pour un boulot. Il est devenu l'ingénieur en chef  d'une centrale hydroélectrique construite trois ans plus tôt à un endroit que Jan connaît bien : sur les rives du lac formé par le glissement de terrain ayant englouti Zavoï... Il a besoin d'aide car il craint un nouvel accident, bien plus grave encore que celui qu'a vécu Jan.

Jan accepte, même si ce retour à la maison lui coûte. Mais, après tout, on lui propose de travailler sur ce lieu maudit, qu'il a toujours souhaité étudier. Alors, il y va, et comprend vite que Vladimir n'a pas été complètement franc avec lui. La situation à Zavoï est bien plus critique qu'il ne pensait : la centrale, construite en partie avec des fonds privés, a été bâtie avec des matériaux au rabais.

Des fissures sont apparues sur la turbine, et pire encore, sur le barrage... Si ce dernier lâche, toute la région connaîtra le même sort que Zavoï, 42 ans plus tôt ! Jan découvre que les promoteurs de la centrale ont économisé sur tout, à commencer par les matériaux, fragilisant la centrale... Et puis, il y a les menaces des Ombres noires...

Depuis quelques mois, ce groupe écologiste radical et clandestin,  profère des menaces sur internet et la centrale de Zavoï correspondrait parfaitement au genre de cible que ces écoterroristes pourraient attaquer pour faire passer leur message... Mais rien ne prouve que les Ombres noires soient dans la place. Non, il doit y avoir autre chose...

Vladimir se met alors à table... Oui, il se passe des trucs bizarres autour de Zavoï. Les employés de la centrale se montrent de plus en plus agressifs et même violents. Sans oublier la mystérieuse et brutale disparition d'une trentaine de moines d'un monastère voisin... Dans les bâtiments restés inoccupés, c'est un tout autre genre d'institution qui s'est bien vite installé : un hôpital psychiatrique...

Jan Kosta revient donc là où il est né, dans un contexte bien spécial, inquiétant, même. Et d'autres événements, dont Jan va lui-même être témoin, vont encore rendre les choses plus incroyables. Que se passe-t-il donc à Zavoï ? Flanqué de Marija, une journaliste venue de Belgrade, ce qui ne le ravit guère, l'hydrogéologue va essayer de faire toute la lumière pour empêcher une nouvelle catastrophe...

Beaucoup de choses dans ce résumé, trop peut-être, et encore, vous verrez qu'on est loin de tout savoir. Mais, planter le décor est fondamental pour bien comprendre que le retour de Jan Kostadinovic, devenu Jan Kosta, est loin d'être le retour du fils prodigue. Zavoï n'est plus son village natal, il n'existe d'ailleurs plus, ce village, noyé sous le lac...

Mais ce n'est pas simplement le glissement de terrain qui donne ce sentiment : l'accumulation d'événements et de phénomènes étranges, inquiétants, parfois inexplicables, donne le sentiment que l'hydrogéologue débarque dans un monde inconnu. On baigne, si vous permettez ce mot pas très heureux, dans une atmosphère de mystère...

Le thriller n'est pas encore tout à fait lancer qu'il confine déjà au fantastique, et Sonja Delzongle joue avec les codes du genre, qu'il s'agisse de codes littéraires et cinématographiques, pour installer ce climat pesant et dérangeant. Eh oui, exactement comme dans "Boréal", mais dans un décor différent et moins impressionnant... A priori.

Les montagnes du Grand Balkan, chaîne qui traverse la frontière serbo-bulgare, ne sont pas l'inlandsis groenlandais, disons qu'on se sent dans un décor plus... familier. Pourtant, on se sent vite mal à l'aise sur les rives du lac Zavoï. Le lac, les mouvements de terrain incompréhensibles, les montagnes... Tout cela peut vite paraître hostile...

Et les explorations entreprises par Jan pour se faire une idée du réseau hydrogéologique alentour ne vont guère atténuer ces impressions... Décidément, il se passe vraiment des choses bizarres autour de Zavoï, et l'idée d'une malédiction, ou de la présence d'esprits mauvais dans la montagne prend de l'épaisseur...

Sonja Delzongle pose ainsi les bases d'un élément fort de son livre, dont la portée dépasse pourtant largement le simple cadre d'un livre : la lutte entre l'homme et la nature. Ou l'inverse... Depuis son apparition, l'homme cherche à apprivoiser, contrôler, exploiter la nature, jusqu'aux excès que nous connaissons aujourd'hui.

Et depuis tout ce temps, la nature ne lui a jamais facilité les choses. Un véritable bras de fer qui semble vouloir tourner en faveur de l'un, puis à l'avantage de l'autre. Un conflit permanent au cours duquel l'homme a fini par oublier que la planète sur laquelle il est né n'est pas éternelle, imputrescible, inépuisable...

Mais alors, ces mouvements de terrain qui agitent la région de Zavoï, sans qu'on en comprenne l'origine, dans un secteur qui n'est pas considéré comme une zone sismique à risque, comment les expliquer ? Cela pourrait-il être la réponse, la revanche d'une nature qui en a marre d'être maltraitée par l'homme et entend reconquérir son espace ?

Il semble clair que ces thématiques lient étroitement "Boréal" et "Cataractes", comme deux tomes d'un cycle autour des questions écologiques majeures qui devraient nous (pré)occuper sans doute bien plus qu'actuellement. Une manière, en jouant avec le roman catastrophe, de nous faire flipper et de nous réveiller. Un peu comme Jan Kosta lorsqu'il cauchemarde...

Dans "Cataractes", le titre parle de lui-même, c'est l'eau qui tient une place majeure. Il y a ce lac, à la formation mystérieuse, suite à ce glissement de terrain d'une ampleur inédite. Mais, et le titre de ce billet donne un indice à ce sujet, l'eau du lac n'est pas la seule eau qui va intéresser les personnages, à commencer par Jan.

Et à travers le cycle de l'eau, de nombreux enjeux vont apparaître, sans oublier tout l'imaginaire que véhicule ce liquide vital, indispensable à toute vie, qui pourrait bientôt devenir un enjeu tel à travers le monde que l'on prédit déjà des guerres de l'eau... A Zavoï, l'eau est source de vie, bien sûr, mais aussi d'énergie, puisque la centrale produit de l'électricité pour toute la région.

Dans ces conditions, contrôler l'eau, c'est posséder un pouvoir gigantesque, qu'il faut savoir utiliser avec sagesse et respect. Et pas uniquement pour le profit. Ah, le profit... Celui qui a poussé les investisseurs à rogner les coûts de construction de la centrale, au risque de faire courir à toutes les populations voisines un danger insensé...

Il y a la lutte entre l'homme et la nature, c'est vrai, mais la nature n'a pas besoin de se venger ; si elle attend assez longtemps, elle verra un jour passer le cadavre de l'humanité charrié par l'eau des rivières et des fleuves... Le pire ennemi de l'homme, c'est encore et toujours lui-même, prêt à tout, même à détruire la planète sur laquelle il vit pour un peu de pouvoir ou de richesse...

Une vraie folie (oui, je suis un as de la transition...). Revenons à ce mot, lancé en ouverture de ce billet et qui, pour moi, est l'élément central de la dimension romanesque du livre. Oh, évidemment, difficile d'aller très loin dans cette partie-là, car bien sûr, on est au coeur de l'intrigue et donc on en dévoilerait trop.

Mais, Sonja Delzongle s'intéresse à ce sujet d'emblée, avec cette impression générale que, autour du lac de Zavoï, tout le monde est en train de devenir fou... Fou, je vous l'ai dit, le mot est trop général, trop vague. Et employé dans des sens trop variés et trop éloigné de l'idée de maladie. Or, la présence d'un hôpital psychiatrique dans le secteur nous renvoie aussitôt à l'idée de pathologie...

Sans être fou à proprement parler, Jan lui-même souffre. Le traumatisme lié au passé est là aussi un élément très important dans "Cataractes". Son retour au pays est à double tranchant : un risque de raviver les douleurs et de renforcer les cauchemars qui le hantent, ou alors une sorte d'exorcisme, un retour aux sources (encore elles !) pour essayer de guérir...

Ce passé, on le connaît, puisque la catastrophe de Zavoï nous est raconté dès le début du roman. Sans elle, pas d'histoire, d'ailleurs. Mais, n'oublions pas aussi où nous sommes : en Serbie. Une des composantes de l'ex-Yougoslavie, une des nations centrale du conflit qui a déchiré la région dans les années 1990 et dont les conséquences perdurent.

Ce conflit est encore présent dans les mémoires, dans les corps, parfois, et l'on sent qu'il alimente certaines tensions. Parmi les employés de la centrale, il ne fait pas bon avoir un patronyme ne sonnant pas vraiment serbe... Et pire encore, si c'est un nom d'origine croate, la méfiance et la colère se réveillent bien vite...

Je m'éloigne de la question stricte de la folie, mais dans le contexte de Zavoï, le moindre accrochage semble pouvoir basculer dans la folie... Et l'on pourrait également ajouter les questions liées à la religion et à la politique : le fanatisme peut-il être une forme de folie ? Dans "Cataractes", sont exposées des théories aussi passionnantes que controversées et délicates, qui méritent le coup d'oeil.

Sonja Delzongle ménage ses effets, joue avec le lecteur comme un chat avec la souris. Ouvre des pistes, les referme, nous emmène ici, là, suscite des soupçons, prépare soigneusement son coup... Comme "Boréal", "Cataractes" est un roman assez composite, du moins en apparence. A un moment, il y a un basculement (où exactement ? Je n'en suis pas certain !), mais pas celui qu'on imagine.

C'est un roman d'une grande noirceur, on la ressent très tôt dans le cours de l'histoire. Mais à ce point ! Accrochez-vous, Sonja Delzongle a décidé de ne rien nous épargner. Cela passe forcément par une violence qui n'est pas seulement celle d'une catastrophe naturelle, mais bien celle que sont capables de déchaîner les êtres humains...

"Cataractes" est un roman captivant, enivrant, aussi. On se perd dans les montagnes serbes, dans ce grand air qui saoule. On flâne sur les rives de ce lac d'apparence paisible, mais qui, si le barrage cède, deviendra un fléau d'une extrême violence et contre lequel il n'y aura rien à faire... C'est aussi cette étonnante cohabitation entre le calme le plus profond et la colère la plus froide qui glace...

Je vais terminer avec quelques précisions, et j'espère qu'on me corrigera si je dis des bêtises. En fait, pour être franc, j'ai un peu regretté de ne pas avoir trouvé ces informations en fin d'ouvrage, soit en annexe, soit dans les remerciements. Car "Cataractes" est une oeuvre de fiction, mais tout n'y est pas imaginaire, loin de là.

En fait, c'est le cadre dans lequel Sonja Delzongle qui n'est pas inventé. Zavoï existe, le mot veut mêe dire "pansement" en serbe, ne soyez donc pas surpris des photos que vous proposeront les moteurs de recherche si vous leur soumettez ce mot. Et Zavoï a bien été englouti pas un glissement de terrain. Mais, c'était quelques années plus tôt que la date à laquelle se déroule la catastrophe du livre.

On trouve aisément des photos du lac Zavoï, tel qu'on peut le voir aujourd'hui, et ce sont des paysages splendides, tout comme les montagnes du Grand Balkan. En regardant ces images, on est loin des drames, de l'horreur et des terribles événements racontés dans "Cataractes". On a même très envie d'aller s'y balader.

Il est plus compliqué, sans doute aussi parce qu'il faudrait maîtriser la langue serbe, de trouver des photos de la catastrophe. Il y en a, à commencer par la plus fameuse des encyclopédies en ligne. Les quelques clichés permettent de se rendre compte de l'ampleur de la catastrophe, plus effrayante encore puisque sans cause réelle connue...



lundi 19 août 2019

"C'est un homme... Un voyageur, portant un lourd fardeau, peut-être un terrible secret. Il est de passage, repartira bientôt, parce que sa quête n'est pas terminée. Il est instable, insatisfait, et apporte le chaos avec lui..."

Après "De cauchemar et de feu", quatrième enquête de son policier fétiche, Daniel Mehrlicht, Nicolas Lebel avait évoqué l'idée, l'envie même, de faire une pause, de travailler sur d'autres projets. Et pourtant, ce printemps, surprise, voilà un nouveau roman signé Nicolas Lebel, et c'est une nouvelle enquête de Mehrlicht et de ses acolytes, Latour et Dossantos. Une enquête un peu particulière, toutefois, car "Dans la brume écarlate" (paru en grand format dans la collection Black Lab des éditions Marabout) flirte clairement avec le fantastique. Le romancier s'offre un petit exercice de style autour de la thématique du vampire, et je dirais même de la tradition littéraire entourant la figure du vampire. Atmosphère, références, construction narrative, personnages bizarroïdes et inquiétants, voilà certainement l'enquête la plus étrange de la longue carrière de Mehrlicht. Mais va-t-il se rendre compte de cela, lui qui semble avoir la tête ailleurs...


C'est une semaine qui reprend, comme tant d'autres, par un lundi matin pas simple pour tout le monde. Curieusement, au commissariat du XIIe arrondissement, à Paris, le plus guilleret s'appelle Mehrlicht. Le capitaine file le parfait amour avec Mado et son humeur de dogue habituelle a été kärchérisée pour laisser place à une bonne humeur encore plus flippante...

Sophie Latour et Mickaël Dossantos, eux, ne partagent pas cette joie de vivre... Leur premier client de la semaine, un homme accusé de violences conjugales, est reparti comme il était arrivé, muni d'un simple petit sermon qu'il aura déjà oublié une fois sorti du bâtiment... Sophie est à cran, elle lui aurait bien fait avaler ses dents, à la brute !

Quant à Mickaël, le voilà qui doit jouer les médiateurs pour empêcher sa collègue, dont il est toujours raide dingue, d'emplâtrer le malotru et de se retrouver dans les ennuis. Dites, c'est moi, où ce roman commence sens dessus dessous, avec des personnages dont les rôles sont inversés ? Euh, bref, aucune importance... Quoi que...

Alors que Mehrlicht attend de connaître son nouveau supérieur, Matiblout étant appelé à d'autres hautes et glorieuses fonctions, arrive une femme qui demande à le voir. Sa fille, explique-t-elle, n'est pas rentrée à la maison la veille au soir. A 21 ans, ce sont des choses qui arrivent, et la police ne peut rien y faire pour l'instant.

Mais, la femme ajoute alors un élément qui change la donne : elle affirme que Lucie est morte... Coup de froid... Qui grandit encore quand Mme Maturin explique que c'est sa mère qui lui a dit que Lucie était morte, après avoir tiré les cartes... Et elle ajoute que le tueur est un monstre. "Le Diable dans la Maison Dieu"...

Aussi bizarre qu'il y paraît, Mehrlicht n'envoie pas cette histoire au diable (et peu importe dans quelle maison il se trouve), il ne fiche pas la déposition à la poubelle direct et ne classe pas Mme Maturin parmi les foldingues. Non, il demande à son équipe de mener l'enquête comme si tout s'était déroulée dans les règles, sans intervention de l'irrationnel...

Et comme si la journée n'avait pas déjà pris un tour assez étrange comme ça, voilà qu'un appel fait état d'une découverte macabre : en plein cimetière du Père Lachaise, on a découvert du sang. Trop pour que ça soit anodin. "Une mare de sang", comme on dit dans les émissions de fait divers où l'on pratique l'art du cliché en esthète (à moins qu'on y manque juste de vocabulaire...).

Le hic, parce qu'il y a toujours un hic dans ces cas-là, c'est qu'il n'y a aucun corps dans lesdites allées du célèbre cimetière aux alentours. Aucun corps ayant en tout cas pu contenir récemment une telle quantité de sang, c'est certain. Mais l'enveloppe reste introuvable, malgré une fouille des allées sans retour de la nécropole...

Il fait un temps bizarre pour une mi-avril, on dirait que Paris est enfermé dans un cocon brumeux. Un brouillard qui gagne en épaisseur depuis le matin. Bientôt, on n'y verra plus grand-chose. Un jeu de tarot, un cimetière, du sang, une disparue, du brouillard... Voilà Mehrlicht et sa tête de gargouille projetés dans un roman gothique...

Et bientôt, les corps exsangues vont apparaître (rire sinistre à la Vincent Price)...

Jusqu'ici, il n'a été question que de l'intrigue centrale de "Dans la brume écarlate" (hommage à James Lee Burke ?), mais vous découvrirez en vous lançant dans la lecture du livre de Nicolas Lebel qu'il y a tout autour de cette enquête, certes placée sous de curieux auspices, plusieurs autres histoires qui s'entrecroisent et qui, chacune, ont un contexte différent.

Pas seulement dans le fond, mais aussi dans la forme. Le romancier s'amuse à attribuer à chacun de ces fils narratifs une identité particulière dans les faits, mais aussi dans l'écriture. Marabout a joué le jeu, et propose une mise en page particulière et un jeu typographique qui vient ajouter l'impression visuelle à la simple lecture.

Evidemment, aucun lien immédiat n'apparaît entre toutes ses histoires, même s'il est difficile de ne pas imaginer qu'elles soient liées. Mais le lien n'est peut-être pas celui que l'on croit, en fait, le système nerveux de "Dans la brume électrique" se situe ailleurs, on va y revenir en détails un peu plus bas, après avoir clos la partie "références".

Parfois, l'auteur choisit de laisser le lecteur au même niveau que ses personnages, il ne lui concède rien, en fait un suiveur ; parfois, il décide de donner l'avantage au lecteur sur les personnages en lui procurant des informations auxquelles ces derniers n'ont pas accès au même moment. Pour le livre qui nous intéresse, c'est clairement la deuxième option qui nous est proposée.

Mais, le mot avantage est assez trompeur, finalement. Ce que l'on sait n'est bien souvent que très peu explicite. On a plus de pièces du puzzle en main, mais on ne sait pas forcément comment les assemblées, ni où elles viennent prendre place dans l'ensemble... Et c'est aussi le cas de "Dans la brume écarlate", où le brouillard nous aveugle, malgré ce que l'on sait...

Nicolas Lebel s'amuse. Il multiplie les références (une Carmilla apparaît dès le début du livre), joue avec les clichés et l'imaginaire que véhicule l'archétype du vampire, tant en littérature qu'au cinéma. Il fabrique une atmosphère tout à fait déroutante, presque surnaturelle, qui impressionne le lecteur, mais semble laisser de marbre nos chers policiers...

Il va même plus loin dans l'idée que tout cela n'est pas vraiment la réalité, pardon, notre réalité, avec quelques facéties dont il est coutumier... Comme abréger l'existence de certaines personnalités, hébergées un peu en avance au Père Lachaise... Quelques têtes de turc (apparemment choisies en fonction de leurs engagements politiques) envoyées ad patres pour faire sourire le lecteur stressé par ce climat...

Rassurez-vous, si la littérature vampirique n'est pas votre tasse de sang, euh... de thé, si vous n'avez jamais vraiment regardé Christopher Lee ou Gary Oldman avec des canines de compétition et des ailes de chauve-souris, ne vous inquiétez pas : s'amuser à repérer les clins d'oeil disséminés au long des pages est un plus, mais pas une obligation.

Reste qu'il faut adhérer à ce postulat, qui finalement est assez proche de celui qui présidait à "De cauchemar et de feu". Après tout, on y voyait l'ombre fantomatique d'un personnage issu du folklore irlandais. Là aussi, Nicolas Lebel jouait avec des références et certaines ambiguïtés. Mais, avec "Dans la brume écarlate", il franchit un cap supplémentaire vers le surnaturel, le fantastique...

Mehrlicht devrait en faire une syncope, lui si rationnel, si sceptique, si peu porté, malgré son excellente culture générale, vers ce que l'on qualifie traditionnellement d'imaginaire. Il est d'ailleurs assez frappant de voir que les personnages sont en complet décalage avec l'ambiance proposé. Le lecteur est conditionné à chercher un vampire, un VAMPIRE !!, mais eux cherchent un assassin...

On pourrait croire que Nicolas Lebel s'est fixé une contrainte et qu'il la remplit pour le fun, le simple plaisir de jouer avec le thème du vampire. Mais, c'est bien plus profond que cela, en fait. Car le vampire n'est pas le coeur de "Dans la brume écarlate" (normal, le coeur d'un vampire ne bat plus, j'vous rappelle !), non, il y a un autre thème bien plus important.

Si jamais vous passez à côté, si vraiment vous ne le repérez pas (je ne vous blâme pas, mais vous allez devoir y mettre un peu du vôtre, quand même !), un indice s'affiche en bas de votre éc... Euh, non, un indice intervient régulièrement dans le fil du récit et, si vous êtes des fidèles des enquêtes du capitaine Mehrlicht, vous savez de quoi je parle : ses sonneries de téléphones...

Non, le dénominateur commun, ce n'est pas Maritie et Gilbert Carpentier, bien qu'on puisse sincèrement le croire... C'est vrai que la play-list qui accompagne le flic partout où il va nous replonge à la glorieuse époque de la variété française "de qualitay", mais non, ce n'est pas ça, ranger vos pattes d'eph, chemises pelle à tarte et toisons pectorales...

Allez, faites un effort ! Quel est le mot qui revient sans cesse dans les chansons que l'on entend à chaque appel reçu par Mehrlicht ? C'est... C'est... Oui !! Vous voyez quand vous voulez !! Le mot "femme". Et effectivement, c'est la femme qui est au coeur de ce roman. Mais d'une manière qui fait bien plus froid dans le dos encore que l'idée du vampire en action...

"Dans la brume écarlate", c'est un roman ancré dans une sinistre réalité, que rythme l'effroyable compteur lancé au début de l'année et recensant les féminicides en France, autrement dit le meurtre de femmes par des hommes, qui le plus souvent, sont ou ont été leurs conjoints. Qui, le plus souvent, affirment les aimer...

Diantre, quel belle forme d'amour que voilà, qui pousse à tuer ! Eros et Thanatos main dans la main, portés par l'idée que le monde, et la femme en premier lieu, ne peut qu'être placé sous la domination de l'Homme, le Vrai, avec des majuscules... Et qu'il ne peut en être autrement sous peine de... On ne sait pas trop quels risques on encourt, en fait, mais si on vous l'a répété à longueur de bourrage de crâne...

Voilà le véritable thème du roman de Nicolas Lebel : des hommes qui se disent amoureux, mais n'adoptent guère les comportements en rapport avec ce sentiment si noble ; et des femmes qui souffrent, pour la plupart, et souffrent à cause de cet hypothétique amour qui leur dénie tout droit à penser et ressentir autrement...

Si la quatrième de couverture du roman est très bien faite, attention à la page consacrée à "Dans la brume écarlate", sur le site des éditions Marabout. Non qu'elle soit mal faite, mais elle donne des pistes de lecture et de réflexion qu'il vaut mieux découvrir après avoir terminé le roman. Et en particulier sur le sens des différents fils narratifs et le rôle assignés aux personnages qui les portent.

Oui, Nicolas Lebel signe un roman dénonçant les violences permanentes faites aux femmes dans notre société. Violences physiques ou morales, violences conjugales ou sociales, peu importe en réalité la forme que ces violences prennent, le résultat est souvent le même. Le pire de tous, l'irréparable, souvent par simple orgueil mal placé, par refus de reconnaître ses torts, ses erreurs.

Encore une fois, une preuve qu'il y a du fond et de la réflexion en dehors de la littérature dite blanche et que ce n'est pas parce qu'on écrit de la littérature de genre, de la littérature populaire ou de la littérature de divertissement, appelez ça comme vous voulez, qu'on n'y trouve pas une bonne part d'intelligence, de revendication et de leçons à en retirer...

Pour en savoir plus, lisez ce thriller remarquablement construit, et pas seulement en surface (ah, on me dit dans l'oreillette que, contractuellement, il est interdit de citer des titres d'Olivier Norek dans un billet consacré à un livre de Nicolas Lebel ; désolé, je ne recommencerai plus !), pas seulement pour le défi de l'exercice de styles, des narrations et des façons d'écrire décalées et différentes.

Tout cela, tout ce contexte si spécial, n'empêche pas de retrouver les caractéristiques habituelles de cette série. On a déjà évoqué les sonneries de téléphone, mais il faut aussi parler de l'évolution des personnages. Qui passe dans ce tome, par l'arrivée d'un nouveau chef. Et comme disait ma grand-mère (ou un ancien collègue, je ne sais plus) : on sait ce qu'on perd, jamais ce qu'on gagne...

A qui l'accommodant Matiblout, fort avec les faible, faible avec les forts (bref, une carpette), va-t-il laisser sa place et comment le capitaine Mehrlicht, qui ne prise guère les changements dans sa vie professionnelle, réagira-t-il devant ce nouveau venu ? La nouvelle hiérarchie ainsi installée sera-t-elle fluide et sans anicroche ?

On suivra aussi Latour, très énervée au début du roman, qui apparaît de plus en plus comme la rebelle du groupe, celle qui voudrait que les choses bougent, et bougent fort, et bougent vite. Elle ne peut plus se contenter du rôle de "femme du groupe", qui compense les insuffisances de ses collègues, trop bonne, trop conne. Elle s'impose, désormais, elle l'ouvre, elle se fâche... Et doit même contenir cette révolte...

Dossantos, toujours coincé entre son passé d'extrême-droite jamais complètement soldé et son amour à sens unique pour Sophie Latour, n'en finit plus de se comporter avec une bonne volonté qui se termine toujours en maladresse taille XXL... La grosse brute au coeur qui fait toc-toc n'en finit plus d'être touchant, mais sans parvenir à quitter son costume d'éléphant dans un magasin de porcelaine.

Et puis, Mehrlicht... Qui l'eût cru, il y a quelques années, en découvrant ce personnage lors de sa "première" enquête (première, au sens littéraire, bien sûr) : Mehrlicht amoureux, heureux, serein, apaisé... Il ne manquerait plus qu'il surveille son langage (c'est en cours) et qu'il arrête la clope ! Oui, c'est un capitaine presque métamorphosé que l'on découvre dans ce tome...

Je l'ai dit en introduction de ce billet, Nicolas Lebel songeait à une pause dans cette série, pause repoussée, donc, mais peut-il s'arrêter maintenant ? Peut-il nous faire poireauter longtemps à cet instant, avec ce que l'on apprend dans "Dans la brume écarlate" ? Eh oui, on a hâte de tous les retrouver, de voir dans quel pétrin Nicolas Lebel les fourrera, et ce que leur destin leur réservera...

"L'Inconnue de la Seine ne quittait pas sa robe, même pour dormir ; c'est tout ce qu'elle avait sauvé de sa vie antérieure" (Jules Supervielle).

La citation ci-dessus est extraite d'une des huit nouvelles rassemblées dans "L'Enfant de la haute mer", recueil de Jules Supervielle publié au début des années 1930. Le lien avec notre roman du jour va vous paraître évident dans un instant, mais précisons que je n'ai pas choisi ce titre par hasard ou simplement en illustration. Non, c'est aussi un élément important de l'histoire imaginée par Frédérique Molay, dans "Les Inconnues de la Seine" (en grand format aux éditions Thomas & Mercer, qui est en fait le label thriller de la branche édition du groupe Amazon). C'est la cinquième enquête d'une série construite autour du personnage de Nico Sirsky, désormais chef de la Crime, la brigade criminelle. Peut-être la plus tendue, la plus haletante de ses enquêtes, car c'est une vraie course-poursuite pour essayer d'empêcher un tueur en série d'allonger la liste de ses victimes... Sans révolutionner le genre, la romancière, prix du Quai des Orfèvres en 2007 pour la première enquête de Nico Sirsky, propose une intrigue pleine de rebondissements et même de quelques surprises, pas seulement pour le lecteur...


Ce jour-là aurait dû être un jour de fête. Convoqué par la directrice de la PJ, le commissaire Sirsky se retrouve dans une salle remplie de sa famille, ses amis et ses collègues. A sa grande surprise, et son grand embarras, car Nico n'est pas le plus démonstratif des hommes, il apprend qu'il va être promu au grade d'officier de la Légion d'Honneur.

C'est le ministre de l'Intérieur en personne qui fait l'éloge du policier avant de lui épingler les insignes. Ses collègues de la Crime lui remettent un cadeau, on attend que le récipiendaire fasse un discours avant de se jeter sur le buffet. Tout le monde s'attend que la déclaration de Sirsky soit brève, car c'est un timide, un discret. Mais pas à ce point-là...

A peine a-t-il pris le micro qu'il est interrompu par un appel téléphonique. C'est Plassard, le second du groupe Kriven, resté en poste pendant les festivités, qui prévient qu'un corps a été découvert au port de Tolbiac, dans le 13e arrondissement. Les commentaires cryptiques de Plassard laissent penser qu'il ne s'agit pas d'une mort ordinaire...

Tant pis pour le cocktails, les accolades et les félicitations, Sirsky et son équipe quittent le 36, direction les bords de Seine, au sud-est de la capitale. L'occasion pour le commissaire de mettre dans le bain, si j'ose dire, sa nouvelle recrue, Adam Roussel, muté de la Brigade de Protection des Mineurs à la Crime. Sirsky et Roussel se connaissent et Roussel est déjà passé par la Crime.

En fait, c'est la brigade fluviale qui a fait les premières constatations et a rapidement appelé la brigade criminelle. La noyée est jeune, et sa tenue frappe tout de suite les enquêteurs : une longue robe, un escarpin... Une vraie tenue de soirée... Mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus surprenant concernant ce corps et, rapidement, l'hypothèse d'un suicide va être éliminée...

Le premier examen médico-légal détermine que le corps n'a pas passé plus de deux jours dans l'eau. Il fait aussi apparaître un certain nombre de détails qui, outre la tenue, outre ce qui sautait aux yeux, va faire penser à Sirky et aux flics de la Crime qu'il y a eu une mise en scène macabre et certainement de lourds sévices avant l'immersion...

Très vite, les policiers vont identifier avec une quasi certitude la victime. Un premier pas important. Une adolescente, portée disparue 9 jours plus tôt... Voilà qui offre une première piste solide sur laquelle travailler. Il reste cependant encore bien des questions sans réponse. Et la pire hypothèse envisageable : qu'il ne s'agisse pas d'un crime isolé...

Une prévision qui va rapidement se vérifier. Il est de plus en plus probable que la capitale ait à faire à un tueur en série au mode opératoire particulièrement élaboré et d'une grande perversité... Il devient désormais impératif de remonter sa piste au plus vite, de crainte de voir le nombre des victimes s'accroître...

Aussi, lorsqu'une nouvelle disparition de jeune fille est signalée, Sirksy et ses hommes se lancent dans une course-poursuite désespérée pour sauver cette nouvelle victime potentielle et mettre hors d'état de nuire un prédateur aux obsessions très particulières... Mais Paris est une grande ville et les rares traces que laisse le tueur sont retrouvées à ses quatre coins...

Je le confesse, je n'ai pas lu toutes les enquêtes de Nico Sirsky, celle-ci doit être la troisième, après "Dent pour dent" et "Copier n'est pas jouer", évoquées sur ce blog. Mais j'aime bien ce personnage, un homme qui est à la fois un remarquable policier, sûr de lui et efficace, et un homme timide, mal à l'aise en société et tenaillé par le doute, dans sa vie privée.

On retrouve encore une fois cette surprenante dichotomie dans "Les Inconnues de la Seine", avec toutefois une variante. En effet, ce qui vient le fragiliser, réveiller l'inquiétude et la crainte, ce n'est pas la relation directe avec sa compagne ou son fils. Non, c'est autre chose, un élément extérieur, surgi du passé. Sous la forme d'un prénom : Manon.

Lorsque Sirsky le découvre, c'est un choc. Il y a derrière ce prénom quelque chose qui dérange tellement le commissaire qu'il ment, dissimule, refoule... Et s'enferre, forcément. Incapable de se libérer de ce poids, il instille le doute chez les autres, lecteurs compris. Le mystère Manon devient alors une intrigue secondaire, qui pourrait bien faire apparaître une face sombre de Nico Sirsky...

Ce n'est pas la seule situation qui va venir perturber l'enquête principale de la Crime. En effet, Sirsky, désormais patron de la brigade criminelle, doit faire face à quelques soucis d'effectifs. Paris est encore cruellement marquée par les récents attentats, les policiers sont à bout et l'atmosphère dans la capitale reste très tendue.

D'où le choix de faire venir Adam Roussel. Mais, malgré la confiance qu'il lui porte, le reste de l'équipe se montre nettement plus froid... Pire encore, la tension montre entre Kriven, le fidèle bras droit de Sirsky, et Roussel. Une espèce de compétition malsaine qui ne peut que nuire à l'ambiance générale au sein du service, mais aussi à l'enquête en cours.

Or, cette enquête est déjà assez difficile et assez pénible comme ça sans que deux des principaux enquêteurs roulent des mécaniques et veuillent s'imposer à l'autre, comme des cerfs à l'époque du brame. Sans que chacun oublie le collectif pour la "jouer perso", comme deux gamins cherchant à plaire coûte que coûte à leur instit'.

A Sirsky, la tâche de gérer les ressources humaines, ce qu'il n'aime pas faire... Monter en grade est un honneur, mais elle éloigne du terrain, ce que ne peut supporter Nico, fait pour enquêter, électron libre, même, quelquefois. Et au cours de cette histoire, il va encore montrer cette facette de son caractère, quitte à prendre des risques insensés...

On retrouve donc dans cette cinquième enquête ce personnage plein de contrastes, de nuances, plein de courage mais aussi de peurs profondément enracinées en lui, cet homme plus exigeant encore envers lui qu'envers les autres, un leader né qui se passerait bien de cette qualité embarrassante quand on aspire avant tout à la discrétion. Un homme en quête de bonheur évoluant dans la pire noirceur...

Toutes ces contradictions, on les retrouve dès le début du roman (pas la scène d'ouverture qui, comme souvent dans les thrillers, installe le tueur), avec cette scène de remise de décoration "surprise". Un quasi guet-apens tendu à Nico Sirsky, comme si l'on savait qu'il aurait refusé une organisation plus officielle, par modestie et parce que son perfectionnisme ne se satisfait pas d'une breloque.

L'évolution de ce personnage, qui monte, qui monte, qui monte dans la hiérarchie policière, succès après succès, mais s'empêtre sans arrêt dans ses doutes personnels et familiaux, est un des éléments forts de cette série, lorsqu'on la suit dans sa continuité. Sirsky est un héros fragile, et même si c'est nettement plus courant de nos jours, cela donne un fil conducteur intéressant.

"Les Inconnues de la Seine" est un thriller reprenant les codes désormais classiques du roman de serial killer. Les schémas narratifs ne révolutionnent pas le genre, mais celui-ci repose aussi sur l'effroi que peut susciter le tueur, son mode opératoire et les coups d'avance qu'il a sur la police et lui confèrent un côté omnipotent.

Mais cela repose aussi sur le rythme de l'enquête et les rebondissements qui vont la jalonner. Frédérique Molay possède parfaitement ces codes et sait les mettre en pratique. Dans ce cinquième tome, elle met en scène une enquête au rythme soutenu, porté par une intrigue très simple, arrêter un tueur en série, mais qui nous entraîne à travers Paris dans un jeu tragique...

Je parle de jeu, car m'est venu une drôle de comparaison en cours de lecture : "Les Inconnues de la Seine", c'est une espèce de jeu de l'oie, dont Paris est le plateau et les victimes, les cases récurrentes, séparées par d'autres cases, dont certaines imposent des gages... Des tours qu'on doit passer, des retours en arrière, parfois jusqu'à la case départ...

Je pourrais développer un peu plus les raisons de cette comparaison qui peut surprendre, j'en conviens, mais cela nous emmènerait un peu loin dans l'histoire. Cela obligerait à donner des éléments d'intrigue qu'il faut laisser découvrir au lecteur. En revanche, je peux juste dire qu'on découvre quelques lieux originaux au cours de cette course dans Paris.

Cela nous amène à l'un des éléments centraux de cette histoire, puisqu'elle inspire jusqu'au titre du livre... L'histoire de l'Inconnue de la Seine. Dans ce billet, je ne vais pas évoquer ce sujet de manière factuelle, car les faits vont être évoqués dans le cours de l'intrigue. D'ailleurs, si on trouve des détails très facilement sur cette histoire, je vous incite à ne pas aller les chercher avant d'avoir lu ce thriller.

Aujourd'hui, l'Inconnue de la Seine, ça n'évoque plus grand-chose, sauf si on est un grand connaisseur de l'oeuvre de Jules Supervielle, et pas seulement lui. Mais, c'est une image qui a longtemps été imprimée dans l'imaginaire collectif français, pendant une grande partie de la première moitié du XXe siècle. Et, plus surprenant, qui a fasciné écrivains et artistes...

Ainsi, en plus de Jules Supervielle dans le corps du texte, on trouve une référence à Rainer Maria Rilke en exergue. Deux exemples parmi beaucoup d'autres, et il y aurait certainement un passionnant sujet d'étude à creuser pour comprendre comment cette histoire, au départ tristement anodine, puis devenue une véritable légende urbaine, a pu fasciner à ce point de grands esprits.

Je dois reconnaître que je ne connaissais pas cette histoire, mais depuis, j'ai regardé et lu pas mal d'articles sur le sujet. Bien sûr, le sujet est abordé avec plus de recul, en remettant les faits dans leur contexte et leur réalité, mais il y a quelque chose d'indéniablement troublant derrière. Et si j'emploie beaucoup le mot macabre dans les billets de ce blog, ici, il prend tout son sens.

Au-delà du mystère qui entoure le mode opératoire du tueur (dont les détails font frissonner), le fait de découvrir cette... inspiration ajoute à l'effroi que l'on ressent à la simple description des faits. L'histoire de l'inconnue de la Seine suscite à elle seule le malaise, mais qu'un tueur en série s'y réfère, c'est encore plus dérangeant...

L'intrigue des "Inconnues de la Seine" comporte quelques ficelles, quelques éléments trop classiques, mais ils sont compensés par d'autres aspects nettement plus originaux, et même assez malins, en particulier lors du dénouement. Le suspense est là, il est tendu, violent, mais il va amener Sirsky à une résolution susceptible de renforcer la colère de ces hommes exténués qui ont tout donné...

Non, je n'ai pas lu toutes les enquêtes de Nico Sirsky, mais je lirai certainement la prochaine, avec plaisir et envie. D'abord pour voir dans quel contexte Frédérique Molay va entraîner son personnage et ses acolyte, mais aussi parce que "Les Inconnues de la Seine" s'achève sur un cliffhanger qu'on veut voir levé !

Avec en corollaire la place qu'occupera Nico Sirsky dans ce prochain roman, car on peut imaginer qu'il comprendra une dimension personnelle plus importante encore que dans les précédentes enquêtes. Mais je m'avance, je sors de mon rôle de lecteur. C'est Frédérique Molay qui a les cartes en main, et qui est la seule, pour le moment, à savoir ce qu'elle nous réserve.

Au lecteur, et à son personnage.

dimanche 18 août 2019

"Nous sommes journalistes, monsieur Tait, vous l'avez peut-être oublié ? Nous sommes censés rapporter la vérité. Et si c'est vrai, les gens doivent le savoir".

Notre roman du jour ne date pas d'hier : sa version originale a été publiée au début des années 1980. Roman de jeunesse d'un auteur devenu depuis une figure du paysage mondial du polar, il n'avait encore jamais été traduit en français. Mais son histoire fait écho à une actualité qui risque de nous accompagner encore pendant un petit moment : les relations entre la Grande-Bretagne et l'Europe... "La petite fille qui en savait trop", de Peter May (aux éditions du Rouergue ; traduction d'Ariane Bataille), se déroule à Bruxelles, centre névralgique de ce qu'on appelait encore la CEE, et met en scène une enquête autour du meurtre d'un membre du gouvernement britannique, avec un témoin un peu particulier : une jeune fille atteinte d'autisme. Un sujet qui, à l'époque, était très peu, très mal connu (encore plus qu'aujourd'hui) et que Peter May a intégré à son histoire, comme ressort de son intrigue. Et un roman qui évoque Bruxelles comme un microcosme placard doré pour journalistes en fin de course...


Neil Bannerman travaille pour l' "Edimburgh Post", un quotidien écossais dont il est une des plumes les plus acerbes. Peut-être même un peu trop. En fait, le zèle de Neil lui vaut surtout d'être considéré comme un emmerdeur. Et, ce qui pouvait être une vraie qualité lorsque le journal était considéré comme un média de référence en Ecosse, est en train de devenir un défaut rédhibitoire.

Le sérieux se vend mal, les chiffres sont mauvais et on a décidé, en haut lieu, de tout changer. La direction a décidé de nommer au poste de rédacteur en chef Wilson Tait, un ancien de la maison parti à Londres pour y faire l'essentiel de sa carrière. Il revient avec des idées en tête, mais aussi une équipe qui l'accompagne...

Certains vieux de la vieille ont déjà été écartés. Bannerman ne s'y attend pas, mais il est le prochain sur la liste de Tait. Oh, il ne va pas prendre la porte, non, le nouveau rédac' chef lui réserve un sort bien particulier, qui en dit long sur ce que pense de lui le nouveau patron : à l'approche des élections, on l'envoie à Bruxelles enquêter sur de possibles scandales...

Pour Bannerman, le message est clair : on n'a pas encore décidé de te virer, coco, mais tu ne perds rien pour attendre ; tiens, voilà un beau placard pour toi, qui devrait te donner des envies d'ailleurs et régler le problème... Mais Bannerman n'est pas du genre à démissionner, Tait s'est bien planté. Et puisqu'on l'envoie avec une feuille de route précise, alors il va la mettre en oeuvre.

Avec sa volonté habituelle et la sagacité qui lui permet de toujours sortir la bonne info, il arrive dans la capitale belge bien décidé à faire encore parler de lui. Mais, il se rend vite compte qu'il a changé de monde. Il n'a aucun contact, il ne connaît que peu de monde et ignore tout des us et coutumes de ce petit monde européen.

En fait, il débarque là-dedans tête baissée, comme un chien fou, vite freiné par ce qu'il découvre autour de lui : quelques momies qu'on a mis au rancart et dont on n'attend plus rien. Eux-mêmes, d'ailleurs, ont renoncé à toute ambition journalistique et cohabitent tranquillement avec des hommes politiques et des hauts fonctionnaires qu'on ne cherche jamais à bousculer...

Si Bannerman avait pressenti le piège, il découvre son ampleur une fois sur place. Bruxelles, c'est le Triangle des Bermudes du journalisme ! Mais, il refuse cette fatalité, malgré les remous qu'il crée. C'est alors qu'il se rend à l'appartement mis à sa disposition, où il ne vivra pas seul. Un autre journaliste habite là, Tim Slater, avec sa fille, Tania.

Cela ne réjouit pas trop Bannerman, solitaire et énervé, mais il remarque que son collègue n'est pas au mieux : il ressent son amertume, comme s'il ne digérait pas la tournure prise par sa carrière. Et puis, il y a son inquiétude permanente pour sa fille. Tania a 10 ans, mais elle ne parle pas, elle ne s'exprime en fait que par des dessins ou d'impressionnantes crises. Tania est autiste.

On se dit que Bannerman et Slater pourraient s'allier et bousculer les petites habitudes bien ancrées de l'enclave bruxelloise, mais le second est très nerveux, n'apprécie pas de voir débarquer Bannerman et lui intime de ne pas se mêler de ses affaires. La seule qui apporte un peu de légèreté dans ce duel de mâles alpha, c'est Sally, la jeune femme qui s'occupe de Tania...

Mais la colocation ne va pas durer longtemps. Peu de temps après l'arrivée de Bannerman, un terrible événement se produit : alors que Slater a rendez-vous chez l'étoile montante de la politique britannique, Robert Gryffe, ministre en charge des affaires européennes, les deux hommes sont assassinés, abattus par un inconnu qui disparaît comme une ombre.

Le tueur, pourtant très méticuleux et précis, a pourtant omis un élément de taille : Slater était venu avec Tania, faute d'avoir pu la faire garder ce dimanche. L'enfant, laissée dans le vestibule, a tout vu... Elle est le témoin d'un crime terrible, mais traumatisée et de toute façon incapable de parler, elle ne peut raconter le drame que d'une manière : en dessinant la scène.

Un dessin d'un réalisme glaçant, où ne manque qu'une chose : le visage du tueur... Oh, il apparaît sur le dessin, mais, au sommet de son corps, l'enfant a laissé un blanc, comme si elle n'avait pas pu imprimer les traits du meurtrier. Voilà cette enfant orpheline, mais surtout en grand danger. Car si elle n'a pas encore livré d'indice décisif sur l'assassin, ce dernier pourrait vouloir la faire taire...

Avant d'aller plus loin, une précision : vous verrez, si vous lisez ce roman, qu'il faut aller assez loin pour trouver le double meurtre qui est au coeur de l'intrigue. Cela tient au fait que l'histoire de Bannerman et son arrivée à Bruxelles prennent un peu de place, parce qu'il faut bien donner le contexte de tout cela.

Il y a également un second fil narratif, que j'ai choisi de ne pas évoquer dans ce billet, alors qu'il est chronologiquement le premier que l'on suit en attaquant la lecture du roman. Vous comprendrez vite pourquoi dès les premières pages. Mais n'en disons pas plus, et intéressons-nous à quelques aspects forts de ce roman de jeunesse, dépoussiéré par Peter May.

Le premier élément, c'est le journalisme. Avant d'être l'écrivain connu et reconnu pour sa "Trilogie écossaise", par exemple, Peter May a été journaliste. Et il est encore en poste lorsque "La petite fille qui en savait trop" paraît en Angleterre. Il a donc un regard avisé sur le sujet et il y a certainement pas mal de lui dans le personnage de Neil Bannerman, du moins dans la vision qu'il a de son métier.

C'est aussi le premier point de coïncidence avec notre époque : un journal à la peine, la crise des quotidiens, sans doute sous la pression imposée par la télévision, etc. A croire que les journaux ont toujours été en crise et que trouver comment renouveler leur lectorat est leur mythe de Sisyphe à eux... Il n'empêche qu'on aperçoit derrière le choix de faire des tabloïds au détriment d'une presse de référence.

Le roman est marqué par le contraste entre l'état d'esprit plein d'idéalisme, de sérieux et d'ambition d'un Bannerman, face à l'impression de renoncement général qu'il découvre à Bruxelles... On y croise essentiellement des journalistes en fin de carrière ou au bout du rouleau, des ronds-de-cuir qui n'en font surtout pas plus qu'on ne leur en demande, et à qui on ne demande plus rien...

Le paysage journalistique bruxellois que présent Peter May est pathétique... Surtout pas de vague, surtout pas de bruit, surtout... rien ! Des dépressifs, des alcooliques, ou les deux, qui signent un article anodin de temps en temps et laissent tourner cette complexe machine européenne sans se soucier de savoir si elle fonctionne bien...

On peut comprendre la colère de Bannerman, mais son arrivée va agir comme une onde de choc... Certains vont se réveiller un peu et se dire que, tout compte fait, il y a peut-être moyen de profiter du boulot du petit nouveau pas encore blasé... Mais plus pour leur propre gloire, que pour servir la vérité... Lorsqu'on a eu du flair un jour, il en reste toujours quelque chose.

Et puis, il y a Slater... Lui aussi se démarque du reste de la bande, mais on se dit que c'est plus à cause de sa situation familiale difficile, avec cette enfant malade pour qui il se bat sans cesse, que de son job. Jusqu'à sa mort, qui va changer un peu la donne : en effet, est-ce un hasard s'il est tué en même temps que Robert Gryffe ? Qui était visé, le ministre, le journaliste, les deux ? Et pour quel motif ?

Pour Bannerman, la cause de cet acte cache forcément quelque chose d'énorme. Le fameux scandale qu'on lui a demandé de chercher, en espérant qu'il s'enterrerait en Belgique... Raté, l'os à ronger est impressionnant et Bannerman ne le lâchera pas sans avoir le fin mot de cette affaire. D'autant que, très vite, une motivation supplémentaire va s'ajouter.

A la vérité, la justice va se joindre. Celle à rendre à Tania, gamine plus perdue que jamais, qui risque de finir dans un établissement psychiatrique, faute de parent pour s'occuper d'elle. Insupportable pour un Bannerman qui, soudain, va se découvrir des caractéristiques qu'il ne pensait pas avoir. Bien au contraire...

Bannerman, disons-le tout de suite, n'est pas un personnage sympathique. Il est ambitieux, mais égoïste, les deux mots étant les deux revers d'une même médaille : le premier, professionnel, le second, personnel. Si ce qu'on apprend du journaliste, et en particulier son attachement à toujours rechercher la vérité, même et surtout quand elle dérange, l'homme, lui, est nettement moins glorieux...

Je n'entre pas dans le détail, cela fait partie de ce que l'on apprend au fil de l'histoire. Simplement, c'est aussi ce qui fait de cette improbable rencontre entre Tania et lui un élément romanesque fort. Le genre qui change un homme, qui lui fait envisager l'existence différemment. Qui lui donne une certaine humanité.

L'autisme de Tania tient évidemment une place centrale dans le roman et il ne faut pas oublier, je le redis, que le livre date du début des années 1980. Près de 40 ans après, le mot autisme est nettement plus répandu dans la société, le sort des personnes qui en sont atteintes a également changé, même s'il reste encore énormément à faire.

Tania, ce n'est pas Dustin Hoffmann dans "Rain Man", ce n'est pas une Asperger. Elle souffre d'une forme profonde d'autisme, d'où sa difficulté à communiquer avec le monde extérieur. Ses crises, également, dont Bannerman est témoin le premier soir, sans comprendre à quoi il assiste. Bref, dans ce roman, l'autisme, c'est une chose inconnu, incompréhensible. Et donc, effrayante.

Il n'y a pas de voyeurisme ou de jeu malsain dans la démarche de Peter May, au contraire. Et son personnage est bouleversant, parce que Tania a sans doute parfaitement compris ce qu'elle a vu, mais comment intégrer ça, comment comprendre qu'elle est seul, désormais, et qu'elle risque de se retrouver dans le pire des endroits imaginables. Le sort de Tania, c'est un des enjeux du roman.

A noter que les éditions du Rouergue ont choisi de mettre en avant Tania dans le titre du roman. Ce n'est pas le cas dans les versions originales. Je parle au pluriel, car le livre n'est pas sortie en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis sous le même titre, mais chacun évoquait plutôt l'absence de visage sur le dessin de Tania. Le visage caché du (ou des) tueur(s).

Le titre français donne une petite connotation hitchcockienne à ce roman, qui a pour décor principal une ville de Bruxelles que Peter May est allé repérer. Une ville engourdie par le froid de l'hiver, la neige, la nuit qui grignote constamment le jour, un contexte assez maussade dans lequel Bannerman semble parfois s'engluer. Comment réveiller tout ce petit monde, sous hypnose depuis un bail ?

Enfin, il y a la politique, à une période qui nous renvoie à notre actualité. En fait, le livre se déroule en 1979, dans les semaines qui précèdent les élections générales britanniques, qui vont amener Margaret Thatcher au pouvoir. Ce qui intéresse Peter May, ce n'est pas tant qui va gagner, mais comment le choix des électeurs va influer sur la position britannique face à l'Europe.

N'oublions pas que le Royaume-Uni ne fait pas partie des pays fondateurs de l'Europe. Il n'a intégré la CEE qu'en 1973 et, lors de cette décennie, les débats ont fait rage Outre-Manche, en particulier concernant les conditions de l'adhésion, que les travaillistes souhaitaient voir modifiées... Il n'est pas question de Brexit, mais les Britanniques ruent déjà dans les brancards européens...

Robert Gryffe, tué en même temps que Slater, n'est pas n'importe qui : c'est un jeune loup, promis à un avenir brillant. Beaucoup le voient un jour locataire du 10, Downing street et la rumeur dit déjà qu'en cas de victoire de son camp, il aura droit à un autre portefeuille dans la prochaine équipe gouvernementale et qu'il sera bien plus prestigieux que l'actuel.

Sa mort n'est donc pas une petite histoire, c'est un choc, dont l'onde frappe toute la classe politique britannique. Et surtout, le mobile de cette mort, si c'était bien lui qui était visé, pourrait être embarrassant pour beaucoup... Alors, il devient impératif d'agir, et vite, mais de ne pas non plus déclencher de séisme.

Peter May aborde avec ce livre un sujet qui conserve toute son actualité (et la conservera éternellement), un sujet digne d'un bac philo ou d'un examen de Sciences-Po : peut-on concilier morale et politique ? Vous avez quatre heures, au moins, pour répondre à cette question, ou le temps de lire les 380 pages de "La petite fille qui en savait trop".

Bannerman est le principal enquêteur, de notre point de vue de lecteur. Mais, il bénéficie d'un allié dont je n'ai pas encore parlé jusqu'ici : l'inspecteur Du Maurier (tiens, tiens), policier bruxellois qui se retrouve impuissant face à ce double meurtre, aux enjeux qui le dépassent. Le journaliste et le policier ont chacun des prérogatives qui pourraient être complémentaires...

"La petite fille qui en savait trop" est un vrai polar politique, en partie inspiré par un épisode sinistre de la politique française. La facture est assez classique, mais le contexte, la construction, les choix narratifs et les révélations finales en font un intéressant moment de lecture. Et c'est vrai qu'on se surprend plusieurs fois à oublier que ce livre a près de 40 ans tant certains éléments semblent actuels.

Peter May a accepté la publication de ce qui est son troisième roman, dans l'ordre de publication. Il a tout de même veillé à mettre son grain de sel dans cette édition. Il a un peu retouché le texte, bien sûr, mais il lui a surtout adjoint une note de lecture en ouverture et une postface qui apportent des informations essentielles afin de bien remettre sa lecture en contexte.

"Le plus grand fils de pute qu'on ait jamais vu en Amérique et au-delà".

Restons en Italie, mais rapprochons-nous de notre époque. Laissons l'Italie fasciste pour les "swinging sixties", la Guerre froide, la montée des contre-cultures, bref les années 1960-70. Une histoire qui ne se limite pas à l'Italie, mais qui évoque des événements qui vont avoir des conséquences, si ce n'est dans le monde entier, du moins dans les pays occidentaux... Avec "L'Agent du chaos" (aux éditions Métailié ; traduction de Serge Quadruppani), Giancarlo De Cataldo, magistrat et romancier, auteur principalement de polars, sort du cadre habituel de ses précédents livres, en nous entraînant aux Etats-Unis, afin de retracer une période d'effervescence qui a élargi le champ des possibles, permis d'envisager un monde meilleur, parce que différent... Et pourtant, derrière tout cela, il imagine une manipulation d'ampleur, dont l'instrument principal porte un nom : Jay Dark. Un personnage entre réalité et légende, entre bouc émissaire et outil de propagande... Un homme en quête permanente d'une liberté impossible...


Le narrateur est un romancier dont la dernière parution, "Blue Moon", s'intéressait à un personnage trouble qui a marqué l'histoire de l'Italie : arrêté des décennies plus tôt avec une valise remplie de drogue, il avait été condamné à une peine assez lourde. On lui reprochait alors d'avoir popularisé l'héroïne au sein de la société italienne, et de l'avoir fait dans des intentions assez louches...

Cet homme, muni d'un passeport anglais, était en fait américain et s'appelait Jay Dark... Un vrai nom de personnages de romans noirs. Un vrai nom de méchant sans foi ni loi. Une homme à propos de qui courent les plus folles rumeurs, désormais colportées, partagées, diffusées par internet et ses branches conspirationnistes.

Un personnage qui a aussitôt fasciné l'écrivain, décidé à mener l'enquête pour écrire son livre. Mais, malgré l'abondance de blogs ou de sites évoquant Jay Dark, ou plutôt à cause de cette abondance, difficile de faire la part du vrai et du faux. Même si le romancier veut écrire une fiction, il ne la veut pas non plus trop éloigner de la réalité.

Il a donc écrit "Blue Moon", portrait de ce mystérieux Jay Dark, et ça n'a pas trop mal marché. Jusqu'à être traduit en anglais et publié aux Etats-Unis. Peu de temps après, le narrateur a reçu un message de la part d'un avocat californien souhaitant le rencontrer. Ce rendez-vous se déroule à Rome, au cimetière monumental du Verano, et ce sera le premier d'une longue série.

Là, au milieu des tombes, Flint explique à l'écrivain qu'il ne croit pas à la mort de Jay Dark, trop malin pour ne pas avoir organisé sa disparition dans les années 1980, sans que cela signifie la fin de ses activités, aux conséquences forcément dévastatrices. Il dit surtout à l'écrivain que son livre n'est pas mal, mais qu'il est loin, très loin de la vérité.

Et il lui propose de lui raconter le véritable parcours de Jay Dark, afin que l'écrivain en fasse un nouveau livre, mais pas une fiction, cette fois, non, un récit. Et un récit particulièrement bien informé, car Flint, devant l'incrédulité et la méfiance de son interlocuteur, lui confie qu'il a été le témoin direct des activités de Jay Dark...

Ainsi débute la relation de la vie extraordinaire de Jay Dark, l'agent du chaos, par un homme qui affirme l'avoir bien connu, Me Flint. Une histoire fascinante, troublante, qui va épouser une période passionnante du XXe siècle, de la fin des années 1950 au début des années 1980. Une histoire qui propose un angle de vue très différent de la version officielle...

Faut-il croire au récit de Me Flint ?

J'ai fait très court dans ce résumé (par rapport à d'habitude), mais la suite de ce billet va l'étoffer un peu. Pour le moment, je me suis limité à ce qu'on peut appeler prologue du livre de Giancarlo De Cataldo. Mais vous vous doutez bien qu'il va nous falloir parler de ce Jay Dark, au nom semble-t-il prédestiné, même s'il a agi en pleine lumière...

C'est donc l'histoire d'un jeune homme natif de Brooklyn, né de père inconnu et d'une mère polonaise, confite dans la vodka... Jaroslav Darenski a 20 ans en 1960 lorsqu'il est arrêté pour vol. Mais le garçon est un malin : il s'est découvert un don exceptionnel pour l'apprentissage des langues étrangères (on dira plus tard qu'il en parle 11 couramment), qui va lui être fort utile.

Lors de son procès, il se met à divaguer dans certains de ces idiomes, il échappe à la prison et est envoyé au Bellevue Hospital où on lui propose de participer à ce qu'on appelle le "Programme". Dans l'esprit de Jaro, tout valant mieux que la prison, il accepte d'y participer avant même de savoir en quoi cela consiste exactement.

Il ignore encore qu'il vient de signer une sorte de pacte avec le diable, qui va chambouler son existence sans espoir de retour en arrière. Un certain Dr Kirk, espèce de savant fou au passé plus que sulfureux, qui va prendre en main la destinée du jeune Jaroslav, vite rebaptisé Jay. C'est lui qui va façonner le jeune homme pour en faire ce qu'il appelle l'agent du chaos...

Qu'est-ce donc qu'un agent du chaos, me direz-vous ? Eh bien, c'est justement là que réside le centre névralgique de ce roman, ce qui va motiver chaque acte (en tout cas, durant une bonne partie du livre) de Jay Dark. Et ce qui fonde aussi la vision très provocatrice que va développer Giancarlo De Cataldo dans ce roman.

D'abord, premier élément fort : et si l'ordre n'existait pas ? Et si le genre humain, individuellement et collectivement, n'était qu'un gigantesque chaos, absolument incontrôlable ? C'est l'idée, l'idéologie même, que développe le Dr Kirk et qu'il entend démontrer grâce à celui qu'il a créé, comme un Dr Frankenstein psychédélique.

Car, c'est le deuxième élément, ce sont les drogues, et en particulier le LSD, qui va émerger au début des années 1960 et se répandre largement. Si Jay Dark est l'agent du chaos, les drogues vont être son outil de travail, et il va miser sur les effets bien particuliers de cette substance pour alimenter la quête très en vogue à cette époque : celle du bonheur...

Et puis, le troisième élément, c'est la politique. Nous sommes en pleine Guerre froide, depuis la fin de la IIe Guerre mondiale, les Etats-Unis se sont érigés en superpuissance mondiale, mais voilà que la génération émergente remet en cause le modèle de société sur lequel repose cette superpuissance, et en particulier la société de consommation...

Cette dimension-là est incarnée par deux personnages : le sénateur Stagg, proche de JFK, et Garreth Senn, qui se pose en rival de ce Jay Dark sorti de nulle part pour mener une mission que lui aurait pu accomplir. Bien différemment, d'ailleurs... Deux personnages qui représentent l'ordre, celui-là même que Kirk pense pouvoir maintenir par le chaos...

Car elle est là, la théorie de ce roman : et si les services secrets n'avaient pas combattu les mouvements d'opposition prônant une remise en cause profonde de la société telle qu'elle est, mais les avaient au contraire encouragés, choisissant des visions très différentes, presque antagonistes, afin de diviser pour mieux régner. Et donc, d'installer l'ordre par le chaos...

"L'Agent du chaos" est un roman relativement court (autour de 300 pages), bien qu'il soit construit comme une fresque couvrant deux décennies. C'est aussi un roman qui met en scène de nombreux personnages, mêlant des figures historiques, dont les plus connues sont Timothy Leary ou Andy Warhol, que croise Jay Dark au cours de sa mission, et personnages inventés.

Mais, ces personnages de fiction ne sont pas créés au hasard : comme Stagg et Senn, déjà cités, ils ont tous des rôles bien particuliers. On pourrait presque parler d'archétypes. Il y a la pasionaria, l'héritière rebelle, le Black Panther, l'artiste à l'inspiration dopée par les drogues, etc. Tous vont croiser la route de Jay Dark, le suivre, se lier à lui, s'en éloigner, le retrouver (ou l'inverse)...

Jay Dark n'est pas une espèce d'anti-James Bond, un agent secret omnipotent, capable de tout. Mais, il possède quelques atouts qui pourraient faire penser à ce genre de personnages de fiction. A commencer par un indéniable charisme, qui fait qu'il s'expose beaucoup plus que ne le ferait un agent provocateur un peu plus classique.

Ce charisme lui permet de se glisser partout, de devenir le centre de l'attention, d'être incontournable... C'est un vrai caméléon sur le plan social, et dans cette période si spéciale, qui va le mener de Brooklyn à Harvard, de Harvard aux communautés hippies de Californie, de la Californie aux Swinging London, etc., il sera quasiment partout comme chez lui...

Le paradoxe de Jay Dark, c'est qu'il incarne de toutes les manières possibles une espèce de modèle de liberté et de subversion aux yeux de ceux qui le fréquentent, alors qu'en réalité, il se sent prisonnier, contraint, et sait que tout cela se fait au détriment de sa propre liberté, et que même s'il parvenait à la reconquérir, il ne pourrait en profiter pleinement...

Jay Dark n'est justement pas un personnage aussi monolithique qu'un James Bond. Au fil de son histoire, telle qu'elle nous est racontée, il va commencer à se poser des questions, à chercher à se défaire de la tutelle de Kirk et surtout, au rôle qu'on lui a assigné. Lui aussi est en quête du bonheur, mais il redoute d'être enfermé à perpétuité dans une quête de mort.

C'est un beau personnage, ce Jay Dark, effectivement assez fascinant, et l'on comprend que l'écrivain puisse avoir eu envie d'en faire le personnage central d'un de ses livres. Mais, tout cela est trop beau pour y croire. L'écrivain a des doutes, le lecteur aussi : Flint ne mènerait-il pas à son tour tout son monde en bateau, histoire d'entretenir ce qui est devenu, au fil des ans, un véritable mythe ?

Ah, le mythe... C'est l'un des grands thèmes du roman de Giancarlo De Cataldo. Et si tout ce que nous avons connu durant ces années si particulières, lorsque le monde est entré en effervescence, qu'on a voulu le changé en profondeur, le détruire, même, pour en rebâtir un fondé sur d'autres postulats, et si tout cela ne reposait que sur des mythes ?

Ainsi, la Guerre froide n'est pas seulement une guerre idéologique, c'est une guerre où chaque camp répond à l'autre en créant sa propre mythologie, en dressant ses propres héros, au sens antique du terme et en calquant le modèle de valeurs que l'on défend sur ces mythologies. Cela touche au domaine de la fiction, mais pas uniquement, cela influe aussi sur l'histoire et la lecture qu'on en a.

Jay Dark répond parfaitement à cette idée : qui, en dehors de l'homme qui se cache sous cette identité, peut savoir qui il est vraiment ? On ne parle plus seulement de ses actes, de ses gestes, de ce qui lui est attribué ou reproché, de ce que la rumeur colporte à son sujet, mais du véritable Jay Dark, ou plutôt, de Jaroslav Darenski, s'il existe encore quelque part...

C'est l'histoire d'un homme qui n'a plus la possession de sa propre existence, devenue l'objet de tous les récits, de toutes les légendes, de toutes les conjectures... De toutes les paranos, peut-être, aussi. C'est l'histoire de l'homme que tout le monde a vu ou rencontré, ou croit avoir vu ou rencontré, mais dont personne ne sait vraiment s'il a existé...

Jusqu'où va l'idée de créature, pour reprendre le thème de Frankenstein évoqué plus haut ? Jay Dark n'est-il pas sorti de l'imagination collective, stimulée par les cocktails de drogue en vogue en cette période psychédélique ? N'est-il pas une idole pop art, une ombre multicolore comme sortie du "Yellow Submarine" des Beatles, un mythe fabriqué de toutes pièces ?

Si "L'Agent du chaos" n'est sans doute pas le roman le plus original de Giancarlo De Cataldo, puisqu'on retrouve une période très exploitée (on le voit encore avec le nouveau Tarantino), dans le pays qui focalise le plus l'attention mondiale (et là, cela accrédite cette thèse de la mythologie qui s'est imposée).

Ce sont les thématiques que développent le romancier qui portent véritablement cette histoire, avec des théories à contre-courant, assez provocatrices, et qui, sans être inédites, remettent en cause la lecture des événements que l'on peut avoir. L'auteur de "Romanzo Criminale" ou des "Traîtres" (sans oublier "Suburra", écrit en duo) s'inspire et joue avec les propensions complotistes de notre temps.

Ne nous y trompons pas : l'histoire de Jay Dark est intrinsèque à une époque particulière, mais le XXIe siècle naissant a certainement lui aussi ses agents du chaos, ses Jay Dark, qui bénéficient en plus de la puissance d'internet pour fonder leur mythe et imposer leur charisme et leur capacité à manipuler les esprits...

Je termine en évoquant le titre de ce billet, en vous présentant d'abord mes excuses pour la vulgarité de la formule, mais elle est si juste ! Et puis, vous le verrez, elle intervient dans un contexte particulier, à un moment clé du roman. Elle illustre parfaitement la personnalité de Jay Dark, dans ses actes, mais aussi dans ce qui l'anime...

Mais je n'ai aucun doute sur le fait que le titre de "plus grand fils de pute qu'on ait vu en Amérique et au-delà" ait été remis en jeu maintes fois depuis Jay Dark, comme la ceinture mondiale d'un boxeur, par exemple. Et rien que dans le temps qu'il faut pour taper ces quelques mots, de nombreux candidats me viennent à l'esprit... La concurrence est rude, chez les agents du chaos !

vendredi 16 août 2019

"La chaleur, la vraie chaleur, ne dure que quelques jours. Mais durant ces jours-là, l'atmosphère change et la ville devient un autre lieu. Elle a le goût de la glace et l'odeur de la mer, mais elle peut aussi avoir la couleur sombre de la mort".

Voici un billet que j'aurais mieux fait d'écrire en juillet, plutôt qu'en août, l'ambiance caniculaire aurait été de circonstance... Direction Naples pour un polar historique qui se déroule donc dans une chaleur intense, en plein mois de juillet, en 1932, donc en pleine période fasciste. Je le dis tout de suite, c'est un roman qui appartient à un cycle (j'expliquerai ce mot plus loin), et comme l'état d'esprit, la vie des personnages tiennent une bonne place aussi dans cette histoire, ce n'est pas anodin. Préparons-nous donc à fêter la Carmine, l'une des fêtes les plus populaires de l'année à Naples, et fêtons cela avec un meurtre plutôt bizarre, sur lequel le commissaire Ricciardi va devoir se pencher, alors qu'il a pourtant bien des soucis personnels en tête... "L'Enfer du commissaire Ricciardi", de Maurizio De Giovanni (aux éditions Rivages ; traduction d'Odile Rousseau), est un polar sombre et intrigant, où la mort et l'amour se livrent un duel au soleil. Le soleil brûlant de la baie de Naples...


Luigi Alfredo Ricciardi est commissaire de la Sûreté publique de Naples et, en cette matinée de juillet 1932, annonciatrice d'une canicule insupportable, il suit sa routine quotidienne : un départ de chez lui de bonne heure, afin de se rendre directement à son bureau. A son arrivée, il trouve le brigadier Maïone, qui aurait pourtant dû être en congés, et qui lui annonce qu'on les attend ailleurs...

Ailleurs, c'est devant le Policlino de l'Université royale, le principal hôpital de la ville. Devant un des pavillons de l'établissement, un attroupement. Et au coeur de l'attroupement, un corps démantibulé... Sans surprise, il semble bien que cet homme soit tombé d'un des étages du pavillon le plus proche, mais difficile d'en savoir plus pour le moment...

Seule autre information : l'émotion qui règne parmi les gens rassemblés devant le corps sans vie... Le choc n'explique pas tout : c'est quelqu'un de populaire qui doit être étendu là, en bien piteux état. En tout cas, une figure bien connue de l'hôpital, devine le commissaire. Pas d'erreur, au sol, c'est Tullio Iovine del Castello, titulaire de la chaire de gynécologie. Un ponte. Un notable.

Un personnage unanimement reconnu, pas simplement à Naples, mais dans toute l'Italie, où l'on saluait son travail et l'on considérait ses écrits et les recherches qu'il menait comme des références. L'homme qui gît là est une sommité, dont la vie privée semble aussi irréprochable et heureuse que la vie professionnelle. Et pourtant, le voilà mort...

A-t-il sauté, et dans ce cas, quelles raisons ont-elles pu le pousser à commettre un tel geste ? Ou lui a-t-on donné un coup de main assassin pour passer par la fenêtre ? C'est ce qu'il va évidemment falloir déterminer... Et rapidement, le commissaire apprend qu'il n'était pas inhabituel que le professeur Iovine del Castello passe une partie de la soirée, voire de la nuit, à son bureau.

Au cours des premières constatations, on lui parle d'un événement malheureux survenu quelques jours avant le drame. Une opération qui s'est mal terminée, avec la mort de la parturiente... Et la colère, légitime, du jeune père éploré, qui s'est toutefois fendu de menaces de mort très clairement et publiquement formulées à l'encontre du professeur... Voilà une première piste...

Mais ce n'est pas la seule que Ricciardi veut examiner. Il n'est pas du genre à se précipiter, même sur une évidence... Il a déjà remarqué un certain nombre d'éléments qui pourraient s'avérer importants par la suite. Piste personnelle ? Piste professionnelle ? Et que veut dire ce mot "Sisinella", que le commissaire a perçu sur la scène de crime, comme si le mort lui-même lui avait murmuré ?

A ce point, il faut évoquer le personnage du commissaire Ricciardi, que je découvrais à l'occasion de cette lecture. Il est le personnage central d'un cycle, j'utilise ce mot, car ce n'est pas tout à fait une série, au sens traditionnel du terme. En effet, à l'origine, il y a une première série de quatre enquêtes, ayant chacune une saison pour dénominateur commun.

Puis, nouvelle série thématique, si on peut dire, à travers des fêtes populaires. "L'Enfer du commissaire Ricciardi" est le troisième roman de cette deuxième série, et donc le septième livre mettant en scène ce personnage. Précision importante pour ceux qui n'aiment pas débarquer au milieu d'une série, sans avoir toutes les cartes en main.

Je le comprends d'autant mieux que Maurizio De Giovanni donne une place très importante à la vie de ses personnages récurrents, semble-t-il, comme on va le voir dans un instant. Reste qu'on peut tout de même parler de la personnalité de ce commissaire "à l'ancienne", presque simenonien, taiseux, discret, mais très intuitif et doté de ce petit truc en plus : capter la dernière pensée des morts...

On n'est pas dans un roman fantastique, mais il y a ce soupçon d'irrationalité qui est loin d'être anodin, puisqu'il offre au commissaire une piste, qu'il faut évidemment retrouver, reconstituer et rattacher au meurtre. C'est un élément supplémentaire dans une construction très particulière, imaginée par l'auteur.

Une construction très atomisée, les premiers chapitres lancent en effet plein de fils narratifs potentiels, certains, comme le tout premier, où l'on suit la chute du gynécologue comme si on y était, sont clairs, d'autres se révèlent plus obscurs, non seulement parce qu'on ignore qui sont les personnages qu'on y croise, mais aussi parce qu'on a qu'une contextualisation minimale...

Ca peut sembler complexe, dit ainsi, mais c'est surtout très surprenant, en fait, puisque l'enquête ne devient pas forcément le moteur du roman, mais simplement un fil narratif parmi d'autres, tous pouvant toutefois concourir à la révélation de la vérité. Mais, il y a aussi une importante part laissé aux vies des deux policiers qui mènent ensemble l'enquête, Ricciardi et Maïone.

Différents et donc complémentaires, le commissaire et le brigadier (qui porte donc l'uniforme, même sous cette chaleur infernale de juillet). D'un côté, Ricciardi, solitaire, vieux garçon, vivant avec une gouvernante originaire de son village natale et qui gère toute l'activité de la maison. Vieux garçon, peut-être, mais pas forcément décidé à le rester...

Car le coeur de Ricciardi bat, et non seulement il bat, mais il balance entre deux femmes : Livia, riche veuve, ancienne cantatrice, qui semble sérieusement décidée à faire du commissaire son nouvel époux, et Enrica, la mystérieuse voisine d'en face, dont il ne sait quasiment rien, mais dont la beauté aperçu presque en voyeur, a suffi à le séduire...

Le commissaire est amoureux, mais il ne peut l'être de ces deux femmes à la fois... Comment faire un choix ? Serait-il face à un classique dilemme : le choix du coeur contre celui de la raison ? Et ce n'est pas le seul sujet qui le tracasse : Rosa, sa fidèle Rosa, cette gouvernante qui se conduit comme une mère, ne va pas bien. Elle a des soucis de santé qui se multiplient, et Ricciardi s'inquiète pour elle...

De l'autre côté, il y a Maïone, exubérant, entier, d'une franchise désarmante, époux et père d'une famille nombreuse, attaché à son métier, son uniforme, sa hiérarchie. Il a un petit côté Sancho Pança, si vous me permettez la comparaison. Il intervient souvent dans les moments où Ricciardi se tait, intériorise. Il est spontané, quand Ricciardi est réfléchi.

Et l'on retrouve aussi cela dans les événements du roman. Figurez-vous que Maïone s'inquiète... Il y a des indices concordants : Mme Ricciardi pourrait bien aller voir ailleurs ! Lui, Maïone, brigadier modèle, mari attentionné, père sévère mais juste, un cocu ? C'est vrai que, ces temps-ci, on tire un peu le diable par la queue, chez les Maïone, mais cela peut-il suffire à lui faire pousser des cornes ?

On a donc une enquête délicate, impliquant un notable, et deux policiers qui, qu'on le veuille ou non, ont la tête un peu ailleurs... Un contexte pas évident, auquel il faut ajouter cette chaleur écrasante qui ne doit pas aider à se concentrer... Mais un homme est mort, il ne faut jamais le perdre de vue, et il est fort probable qu'un assassin soit en liberté. Et qu'il puisse tuer à nouveau...

Vous le voyez, c'est assez touffu, on ne va pas aller jusqu'à le qualifier de roman choral, mais on s'en approche par certains aspects. Bien sûr, l'enquête policière est le coeur de ce livre, mais tout autour, il se passe énormément de choses. Le lecteur passe donc de l'enquête aux histoires personnelles de deux policiers, sans oublier d'autres récits, dont on devine qu'ils nous parlent certainement de l'assassin...

Je n'ai que très peu parlé du contexte historique, celui de l'Italie fasciste, il faut en dire un mot. C'est un élément contextuel, pas forcément quelque chose qui influe directement sur l'intrigue elle-même, mais c'est tout de même bien présent. On ressent la montée de l'inquiétude que fait planer le régime dictatorial sur les personnages. Sur la ville même de Naples.

Il y a d'ailleurs un peu d'humour qui intervient : à Naples, les rumeurs vont plus vite que les humains. Aussi, voit-on souvent les gens être au courant des événements avant qu'ils n'aient été officiellement communiqués, au dam d'un Maïone, par exemple. Mais, dans le même temps, on surveille ses paroles, et surtout à qui on les adresse. On sent bien que la parole n'est plus tout à fait libre...

La dimension fasciste du récit apparaît d'une autre manière, à travers un personnage qui l'incarne, dans toute sa dimension intrusive et inquiétante. C'est insidieux, mais ferme, c'est oppressant, parce que cela laisse entendre que la surveillance est permanente, même si on ne la remarque pas... On le ressent très désagréablement, et cela touche un personnage qui n'a pas l'intention de se laisser faire.

Encore une fois, je ne voudrais pas que, vous qui lisez ce billet, soyez effrayés par ce que je raconte : ce n'est pas une lecture difficile, où l'on se perd, c'est simplement un puzzle avec de nombreuses pièces, il faut les assembler. Et c'est assez captivant, porté par une très belle écriture, qui elle aussi nous réserve quelques passages étonnants, comme cette scène d'ouverture, presque surréaliste.

Maurizio De Giovanni entoure son duo de policiers d'une galerie de personnages importantes, vous vous en doutez, qui ne sont donc pas tous rattachés directement à l'enquête principale, et qui, en particulier chez les protagonistes masculins, sont assez hauts en couleur, en tout cas, remarquables par leur physique ou leur état.

J'ai évoqué les fêtes populaires qui sont le fil conducteur de ce cycle, il me semble intéressant de parler de celle qui préside à ce roman. Car, si les deux précédentes enquêtes tournent autour de Noël et Pâques qui parlent à tous, "L'Enfer du commissaire Ricciardi" se déroule autour de la mi-juillet, au moment de la Carmine.



Cette fête se déroule dans le quartier du Mercato, puisque c'est là que se dresse la basilique Santa Maria del Carmine Maggiore. Dans cette basilique, une icône, qu'on surnomme la Bruna, et c'est elle que l'on fête en grande pompe ces jours-là, encore actuellement. C'est un des grands rendez-vous du calendrier napolitain.

Une dimension culturelle qui passe aussi par un autre élément, profane celui-là : la musique... Avec un morceau emblématique de la musique napolitaine, qui date de cette époque, même si Maurizio De Giovanni a un peu triché, il l'explique en fin d'ouvrage... Reste que cette "Passione", cette passion, qui nous parle certainement moins qu'aux Italiens, tient une place particulière dans le livre...

En Italie, la série est nettement plus avancée, quatre autres enquêtes ont déjà été publiées après "L'Enfer du commissaire Ricciardi", les lecteurs transalpins savent donc déjà ce qui va arriver au policier amoureux (on a des indications dans le final de ce roman, mais...). Et surtout à quelles affaires il va être confronté, dans lesquelles d'autres passions joueront nécessairement un rôle...