jeudi 18 avril 2019

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1200 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Malgré tous les pays qu'il relie, le Danube est le fleuve-frontière par excellence. (...) il fallait donc, un jour, que j'effectue ce voyage et que j'en ramène un livre".

Il y a des noms qui font rêver, et le Danube en fait partie pour moi. Le plus majestueux fleuve d'Europe coule d'est en ouest, de la Forêt-Noire jusqu'à la mer... Noire, un comble pour un beau Danube... bleu, et traverse une dizaine de pays. Mais plus que cela, c'est aussi un fleuve qui traverse des siècles d'histoire du Vieux Continent, des siècles de culture, également, mais aussi de politique mouvementée, douloureuse, depuis l'Antiquité jusqu'à notre époque, des limes de l'Empire romain jusqu'aux barbelés posés à la frontière hongroise... Voici l'exceptionnel terrain de jeu choisi par Emmanuel Ruben pour son nouveau roman "Sur la route du Danube" (en grand format aux éditions Rivages), un terrain de jeu qu'il a choisi de couvrir de manière, si ce n'est originale, du moins très courageuse, puisque c'est un périple à vélo qui nous est raconté là. Entre récit, carnet de voyage, reportage, une lecture qui nous emmène au coeur d'une Europe en effervescence et nous fait mesurer le décalage qui existe entre la source du fleuve et son estuaire. Entre l'Occident et les portes de l'Orient...



Samuel et Vlad ont noué une solide amitié depuis quelques années autour d'une passion commune : le vélo. Le premier est Parisien, le second originaire de Kiev, mais ensemble, ils vont pendant ces années multiplier les trajets ensemble, des plus pépères, autour de l'hippodrome de Longchamp, jusqu'à d'autres demandant nettement plus d'efforts.

Chacun avec son style sur le vélo : l'espèce de hargne permanente qui habite Vlad face au pédalage plus coulé de Samuel. Deux personnalités différentes, deux manières d'envisager le vélo différentes, deux sources de motivations différentes, mais peu importe, même s'ils ne roulent pas toujours au même rythme, leur amitié a adopté un grand braquet.

Au point, un jour, d'envisager, puis de mettre en place un projet complètement fou : voyager le long du cours du Danube, un parcours qui avoisine les 4000km en selle à travers une dizaine de pays différents, dont certains plus délicats à traverser que d'autres. Il faudra bien un été pour couvrir cette distance, et l'itinéraire conçu par les deux hommes réservera sans doute bien des imprévus.

Mais ils ont décidé de se lancer dans cette étonnante aventure. Avec une particularité : il ne partiront pas de la source, située en Allemagne, en pleine Forêt-Noire, mais en remontant le fleuve depuis son estuaire... Une idée qui ne vient pas de nulle part : à l'inverse de la plupart des fleuves, le point zéro du Danube n'est pas situé à sa source, mais bien là où il se jette dans une mer.

C'est donc un peu comme s'ils allaient remonter de la mort à la naissance du fleuve, un voyage qu'on pourrait juger non naturel, contre le courant, mais peu importe, puisqu'ils ne voyageront pas sur le fleuve, mais le long de son cours. Alors, direction l'Ukraine, et Odessa, sur la mer Noire, ville située en vis-à-vis d'Istanbul, donc aux confins de l'Europe.

Odessa et ses immenses escaliers, immortalisés par Eisenstein dans "le Cuirassé Potemkine", qui n'est pas le véritable point de départ du voyage des deux cyclistes. Car c'est en fait à Sulina, qu'a été placé le point zéro du Danube, au coeur de son immense delta. Et il n'est pas question de ne pas se rendre au plus près de ce point invisible, près d'un phare désaffecté.

D'étape en étape, on suit donc ces deux forçats de la route. L'expression chère à Albert Londres peut sembler galvaudée, mais il faut reconnaître qu'en choisissant de s'élancer depuis l'Ukraine, Samuel et Vlad vont affronter la partie la plus difficile de leur voyage d'emblée : des routes en piteux état, loin d'être prévues pour des cyclistes, mais aussi certains des décors les plus monotones du parcours.

Pourtant, c'est une mise en action riche d'enseignements : c'est une Europe très différente de celle dans laquelle nous vivons que Samuel découvre. Loin de la prospérité des nations occidentales, loin de sa modernité, également. C'est quasiment un monde différent dans lequel évolue le cycliste, comme oublié...

Dans leur remontée vers la source du Danube, c'est aussi un voyage dans le temps qu'ils semblent effectuer, d'une Europe démunie, parfois misérable, en tout cas hors des sentiers battus et des circuits touristiques en vogue (ce qui n'est d'ailleurs pas sans poser quelques problèmes logistiques aux deux hommes). Mais aussi une Europe qui se sent bien éloignée de l'Europe, justement...

Il serait fastidieux de vous raconter ce voyage en accéléré, il faut le découvrir en se laissant porter, comme si l'on s'asseyait sur le porte-bagage des deux cyclistes, et plus particulièrement celui de Samuel, narrateur du livre. Se laisser entraîner au rythme de leur pédalage, au long de routes parfois interminables et d'autres traversant des lieux exceptionnels.

On pourrait, bien sûr, se limiter à cette lecture touristique, depuis les Portes de Fer et l'extraordinaire forteresse de Golubac, par exemple, jusqu'aux innombrables châteaux en Autriche et en Allemagne. Oui, il y a de quoi rassasier les esprits les plus curieux et donner envie de faire chauffer les moteurs de recherche, et pourquoi pas d'envisager un tel voyage à son tour (à vélo ou pas).

Mais, ce serait une lecture très restrictive, parce qu'à travers le côté souvent superficiel du tourisme, se révèle une phénoménale dimension culturelle, à la fois historique, artistique, architecturale et évidemment politique. Et que se dessine sa vocation de frontière naturelle, qu'il conserve encore de nos jours, même avec la construction européenne.

La vie sur les rives du Danube remonte à une lointaine antiquité, même si pour nous, on aurait tendance à la faire débuter avec l'extension de l'Empire romain vers l'est. Les fameuses limes... Entre archéologie et mythologie, parfois, comme avec ces mystérieux Khazars, dont on ne sait presque plus rien, jusqu'aux places fortes construites avant que les Romains ne s'aventurent par-là...

Et déjà, le début des luttes pour ce territoire... Entre rois, persuadés d'être les monarques les plus puissants du monde, entre empires constitués à coup de conquêtes militaires... Et puis, évidemment, les interminables guerres qui opposèrent des siècles durant les puissances européennes à l'ambitieux Empire ottoman. Des conflits dont la trace demeure encore très présente.

D'abord par le nombre de forteresse que l'on croise, clairement orientées vers l'est, mais aussi par des monuments ou des champs de bataille que l'on découvre régulièrement. La manière dont ils sont présentés aujourd'hui est d'ailleurs assez révélatrice de l'état d'esprit des régions et des pays dans lesquels ils se trouvent...

Ce qui nous amènent doucement aux questions politiques. L'arrivée en Hongrie, avec cette frontière matérialisée par des frises de fil de fer barbelé pour montrer l'opposition de ce pays aux migrations venues de Syrie, en particulier. Un symbole d'autant plus fort que ces défenses sont érigées là où se dressait le Rideau de Fer, il y a encore une trentaine d'années...

La politique, ce sont les questions linguistiques, les découpages approximatifs des frontières après la Ie Guerre mondiale, les territoires qu'on se dispute, Bessarabie, Moldavie ou Transnistrie, sans oublier l'absurde Liberland, fondé par un étrange milliardaire sur un territoire oublié par la Serbie et la Croatie...

L'histoire récente de la région, avec l'explosion de l'ancienne Union Soviétique, plus largement de l'ancien bloc de l'Est, puis de la Yougoslavie, semble étrangement épouser le cours du Danube. Souvent, lorsqu'on le traverse, par un pont ou par un bac, on change de pays... Si loin, si proche, la largeur de ce fleuve étant par endroits très impressionnante...

Mais, puisque l'on évoque la politique, c'est aussi pour constater avec inquiétude la nouvelle montée évidente des nationalismes dans le coeur du continent européen. Orban, en Hongrie, n'est pas le seul à prospérer sur ces idées, sur la volonté de repli, sur le rejet de l'autre... Et si la récente élection de Zuzana Caputova en Slovaquie donne de l'espoir, le phénomène est loin d'être enrayé (au-delà, d'ailleurs des régions traversées par le fleuve)...

Frontière... J'utilise le mot souvent depuis le début de ce billet, jusque dans son titre. Il apparaît plus de 150 fois dans le livre, et c'est sans doute le thème central du livre. Rien de surprenant à cela : c'est un thème sur lequel travaille Emmanuel Ruben depuis plusieurs livres, déjà. Citons "la Ligne des glaces" ou "Sous les serpents du ciel", évoqué sur ce blog.

La frontière, c'est ce qui sépare, quand on voudrait rassembler... Le Danube, à l'inverse du Mur, qui était au coeur de "Sous les serpents du ciel", est une frontière naturelle... Une expression qui est presque un oxymore, car qui décide qu'un fleuve, une montagne doivent absolument être des frontières, si ce n'est l'humain lui-même ?

Sur leurs vélos, Samuel et Vlad aimeraient se jouer de ces frontières, mais ce n'est pas toujours simple. Et l'on voit même, dans certains endroits, apparaître une vraie méfiance à leur égard parce qu'ils viennent... de l'est... Troublant, effrayant, même, de voir ces mots, lâchés par des gens qui, pour beaucoup, n'ont rien de militants d'extrême droite, qui la combattent parfois, et qui pourtant, ont cette crainte de l'étranger ancrée en eux...

Combien de temps faudra-t-il avant que s'apaisent les antagonismes encore profondément installés dans ces régions ? Combien de temps avant une réconciliation entre voisins ? Difficile à dire, quand le nationalisme semble apparaître partout, jusque dans les monuments, comme je le faisais remarquer à l'occasion de la lecture du polar germano-serbe "Couleur pivoine".

C'est encore plus frappant lorsque Samuel et Vlad traversent la Serbie et la Croatie : en Serbie, le nationalisme est bien là, mais se réfèrent au passé, tandis qu'en Croatie, l'omniprésence du nom de Franjo Tudjman, dont le rôle est pourtant pour le moins ambigu dans le conflit des années 1990, rappelle que la Croatie se considère du côté des gagnants...

Dernier aspect, qui referme le trajet, le retour à la modernité flamboyante, au tourisme de masse, à une existence qui, d'un seul coup semble plus aseptisée, certes plus confortable, mais peut-être aussi plus fade. Jusqu'à la découverte d'Europa Park, qui semble tellement incongrue au bout de ce formidable voyage...

Il y aurait encore mille choses à dire, certainement, mais il nous faut évoquer une facette de "Sur la route du Danube" que j'ai volontairement laissée de côté jusque-là : la dimension littéraire. Car le cours du Danube est aussi une formidable terre d'écrivain, depuis Jean Bart, à Sulina (ne soyez pas surpris, ce n'est pas celui que vous croyez, jusqu'au prix Nobel Elias Canetti ou encore Musil...

Emmanuel Ruben nourrit son voyage de références littéraires et c'est passionnant, enrichissant, de découvrir des écrivains ou des livres qu'on connaît de nom ou qu'on découvre, des histoires nourries par ces cultures, ces paysages, ce fleuve-même... Oui, "Sur la route du Danube" est aussi un voyage littéraire, parce que tête et jambes ne devraient jamais être dissociées.

Mais le parcours des deux hommes est aussi marqué à ses deux extrémités par un des chefs d'oeuvre de la littérature européenne : "Le Rivage des Syrtes", de Julien Gracq. Sans être un fil conducteur, on retrouve plusieurs fois ce livre au cours du parcours, avec le sentiment que le Danube et son cours ont certainement été une source d'inspiration importante pour le romancier...

Un monde imaginaire qui répond à un autre : celui de Samuel, notre narrateur, qui entreprend aussi ce voyage avec, en tête, le souvenir du monde imaginaire qu'il s'était créé enfant, la Zyntarie... Et là encore, le choix de remonter le cours du Danube plutôt que le suivre s'explique : Samuel s'est fixé un objectif, qui se trouve au bout de ce ruban pas toujours si bleu...

Samuel... Samuel Vidouble, même, patronyme qui en dit si long : Samuel est Emmanuel, le narrateur est l'auteur. Et Emmanuel Ruben a d'ailleurs fait ce voyage le long du Danube à vélo, c'était en 2016. Alors que lit-on ? Un récit, une fiction, une auto-fiction ? En fait, cela importe peu, parce qu'il s'agit avant tout d'un fabuleux voyage dans le temps et l'espace, dans l'histoire et la culture européennes...

On découvre, on apprend mille choses, on passe de villages minuscules qu'on n'est pas certain de retrouver sur une carte à des villes remarquables, sans même parler des merveilleuses capitales que sont Budapest ou Vienne, par exemple. On rencontre également des femmes et des hommes accueillants, touchants, incarnant à leur façon les nombreuses questions que l'on peut tous légitimement se poser au sujet de l'Europe.

C'est aussi l'histoire d'une amitié entre deux hommes très différents, qui n'ont pas besoin de mots pour exprimer leur complicité ou leurs désaccords, parfois. Deux taiseux qui se séparent parfois pour mieux se retrouver, qui poursuivent chacun des objectifs personnels, mais s'unissent pour accomplir ce périple de concert. Une union, même imparfaite, qui fait la force. Et surtout l'endurance.

Terminons avec deux éléments annexes. Le premier, c'est le site personnel d'Emmanuel Ruben, sur lequel on trouve plein d'informations complémentaires sur le voyage raconté dans "Sur la route du Danube" et beaucoup d'autres choses qu'on peut grappiller, grignoter au gré de ses envies de sa curiosité : http://www.emmanuelruben.com/

Le second, c'est sans doute la plus célèbre valse du monde, difficile à éviter lorsqu'on évoque le Danube... Emmanuel Ruben l'évoque brièvement, relatant la genèse "daltonienne" de cette oeuvre, mais n'oublie pas que ce fleuve immense et majestueux est aussi celui des Nibelungen, de leur chant et de la tétralogie wagnérienne...



mercredi 17 avril 2019

"Ecoute le chant du monde. Il gémit chaque jour de ces amours impossibles".

Le roman dont nous allons parler aujourd'hui a reçu un prix de la Société des Gens de Lettres. Un prix de la révélation pour un ouvrage, pour reprendre la nomenclature précise, car la SGDL remet chaque année une palanquée de prix et de mentions. Je l'évoque aussi d'emblée, car sur le site de la SGDL, l'éloge faite à notre roman du jour est signé Pierrette Fleutiaux, récemment disparue. Sans doute une source d'émotion supplémentaire pour Laurine Roux, qui signe avec "Une immense sensation de calme" (aux éditions du Sonneur). Et des émotions, ce roman en regorge, en nous entraînant dans un univers aussi magnifique qu'il peut se montrer hostile, à la suite de personnages en quête d'amours impossibles... Un roman récompensé par la SGDL, qui s'aventure rarement vers ce qu'on appelle "les mauvais genres", et pourtant, "Une immense sensation de calme" a toutes les caractéristiques d'un roman de fantasy, en nous emmenant dans un univers imaginaire, même si l'on reconnait aisément ce qui l'a inspiré, et parce que le conte y tient une place centrale, bien soutenu par une écriture pleine de poésie.


Un pays immense, une nature sauvage et pourtant tellement belle. Des forêts, des lacs, des montagnes, ici, l'être humain n'est qu'une simple partie d'un tout qui le dépasse largement. A lui de s'adapter, de plier devant cette grandeur écrasante, où les animaux sauvages et les maladies sont une menace qu'il ne faut pas prendre à la légère.

Dans ce pays, les villages, presque des hameaux, sont éparpillés, foyers de vie fragiles qu'on ne relie que grâce à de longues marches au milieu de ces décors à couper le souffle. Des villages qui sont peuplés presque uniquement de femmes, car les hommes ont été décimés à la guerre et ceux qui ont survécu, souvent parce qu'ils ont refusé d'y participé, ont été bannis et sont devenus des "Invisibles".

Cette guerre a redessiné complètement ce grand pays. De ce qui s'est passé avant, on a fait table rase. Ceux qui ont connu cette période n'en parlent plus, pour permettre que s'opère le Grand-Oubli. Pourtant, des souvenirs se transmettent de génération en génération, mais il s'agit le plus souvent d'histoires merveilleuses ou dramatiques, de vrais contes racontés comme des vérités.

C'est dans ce monde que vit la narratrice, une jeune femme née bien après la guerre, qui doit trouver comment subvenir à ses besoins. Car elle a longtemps vécu avec sa grand-mère, qui l'a élevée, mais la vieille dame vient de mourir et, après l'avoir mise en terre, la narratrice a choisi de laisser derrière elle ses maigres possessions pour démarrer une nouvelle existence.

Alors qu'elle remonte les nasses du lac où elle pêche pour gagner quelques sous, elle rencontre Igor. Drôle de personnage, celui-là, qui semble surgir de nulle part, une allure de sauvage, un comportement plus animal qu'humain, comme s'il était retourné à la nature. Et surtout un regard d'un bleu si particulier, magnétique, hypnotique, aussi séduisant qu'inquiétant.

S'il s'est approché du lac, c'est parce que son gagne-pain pendant l'hiver, c'est de récupérer le poisson fraîchement sorti de l'eau pour s'en aller le porter dans les montagnes, aux vieilles femmes les plus éloignées des rives et leur éviter de trop fatigants périples, et leur rendre de menus services en accomplissant certaines tâches qu'à leur âge, elle ne peuvent plus remplir.

Igor et la narratrice n'ont pas échangé le moindre mot. Juste des regards, et un signe de la part de l'homme. Sans hésiter, elle l'a suivi et, lorsqu'il reprend la route, elle lui emboîte le pas, créant de fait une sorte de couple improbable, lié par une attirance mutuelle que l'un comme l'autre est bien incapable d'exprimer.

Ainsi commence un surprenant voyage, au cours duquel la narratrice va faire de nouvelles rencontres marquantes, va écouter des histoires, qui mêlent souvenirs et légendes, dans lesquelles elle va découvrir d'étranges créatures, mas aussi des souvenirs douloureux de ceux qui ont connu un monde sensiblement différent de celui dans lequel elle est née et a grandi.

Elle va surtout s'éloigner un peu plus chaque jour de sa grand-mère et de ses récits, qui ont accompagné toute sa jeunesse, pour entamer une nouvelle période de son existence. Comme si, brusquement, elle avait quitté l'enfance pour l'âge adulte. Et, tandis qu'elle doit apprivoiser ses nouveaux sentiments pour Igor, elle va en apprendre plus sur elle-même et ses origines...

Un résumé assez court, et pour cause : "Une immense sensation de calme" est un court roman (moins de 130 pages), on pourrait même parler de novella, puisqu'il faudra évoquer ces questions d'appartenance à un genre ou à un autre. Un résumé assez court pour essayer de planter ce décor si particulier qui va nous accompagner au fil de cet étrange voyage.

Je l'ai dit en ouverture de ce billet, la première impression est assez curieuse, car on ressent une certaine familiarité à cet univers que viennent démentir un certain nombre de mots, d'expressions, de situations, aussi. Mais ce "monde" dans lequel se déroule le roman de Laurine Roux rappelle la Russie, pas celle des villes, qui sont complètement absentes, mais celle des grands espaces.

Russie, ou Scandinavie, mais le doute se dissipe vite : les noms des personnages comme ceux des lieux évoqués renvoient tous aux sonorités de la langue russe, sans qu'on puisse jurer qu'il s'agisse effectivement de ce pays. En quelques clics, on voit bien que c'est une Russie imaginaire, rêvée, ou du moins réinventée.

Ajoutez à cela ces expressions, "le Grand-Sommeil", pour qualifier la mort, "le Grand-Oubli", pour évoquer la période d'avant-guerre, ce conflit lui-même qui pourrait rappeler la IIe Guerre mondiale. Et pourtant, le pays que nous décrit Laurine Roux a des allures archaïques : la technologie n'est pas rudimentaire, elle semble presque complètement absente, par exemple.

Et puis, il y a ces histoires qu'entend et reprend la narratrice tout au long de son récit. Des histoires riches et fortes, parfois très réalistes, d'autre fois fortement imprégnées d'onirisme. Entre légendes et souvenirs, entre merveilleux et noirceur, car tout n'est pas joyeux dans ces histoires, comme d'ailleurs dans l'ensemble du livre.

De véritables contes, qui vont contribuer à élargir l'horizon de la narratrice, en évoquant d'autres aspects de ce monde qui est le sien et dont elle ne sait pourtant pas grand-chose. Des histoires qui vont aussi jalonner la nouvelle partie de son existence. Et jalonner cette quête involontaire, presque inconsciente, qui va l'amener à se considérer de façon bien différente.

Bref, cela fait beaucoup d'éléments qui peuvent nous amener à penser que "Une immense sensation de calme" est un véritable roman de fantasy, pas dans sa dimension épique, mais dans un registre plus doux (le plus dur étant derrière, quoi que...), ce qui n'exclut pas une dimension tragique, sombre, et même assez violente.

Violente, parce que la vie quotidienne est rude, quelle que soit la saison, mais plus encore quand arrive l'hiver. Violente, parce que la nature l'exige, il faut se défendre. Violente, parce que ce monde nouveau est né d'une guerre. Violente, parce que cette société repose aussi sur l'exclusion, celle des Invisibles en premier lieu, mais pas seulement. Violente, parce que les lendemains sont toujours incertains...

Tout cela est exprimé à travers le regard ingénu de la narratrice. Le Passage du Grand-Sommeil de sa grand-mère a chamboulé son existence, ne la laissant pas uniquement seule au monde, mais démunie face à l'existence et face au vaste pays dans lequel elle va devoir évoluer. Son choix de tourner la page est d'ailleurs aussi courageux que judicieux, mais non sans difficulté.

Ce n'est pas Igor qui va l'aider, avec son caractère si particulier, son côté ours, au sens figuré, mais quasiment au sens propre. C'est bien à travers ces récits qui vont lui être faits, par une nouvelle Baba, une nouvelle femme protectrice, qui possède, comme Igor, certains comportements proches de l'animal, tout en conservant sa vie passée des souvenirs très humains.

L'ensemble donne lui-même une sorte de conte, à la fois plein de poésie et de dépaysement, dans ces décors impressionnants, que le climat contribue à rendre à la fois plus beau et plus menaçant. L'écriture de Laurine Roux, légère, visuelle, donne aussi cette tonalité très particulière à cette histoire, qui semble assez fidèle à l'esprit de cette culture slave tellement riche et passionnante, à laquelle elle rend un bel hommage.

D'emblée, on est dans l'inattendu : cette rencontre entre la narratrice et Igor se produit dès les premières lignes, sans nous laisser le temps d'appréhender le contexte, qu'on va découvrir ensuite progressivement. Et le merveilleux, le mystérieux, aussi, vont suivre le mouvement, un peu à la manière de ces brumes vues en couverture du livre.

Les thèmes sont finalement très classiques, l'amour, la mort, la nature plus forte que l'homme, le merveilleux contre la fatalité d'une existence éphémère. Mais, pour son premier roman, l'ai-je d'ailleurs mentionné, je ne crois pas, Laurine Roux s'en empare avec une vraie force narrative et un imaginaire tout à fait intéressant.

Je dois préciser un élément avant de clore ce billet : "Une immense sensation de calme" est arrivé entre mes mains par le biais du nouveau prix mis en place par les Imaginales depuis l'an dernier, le Prix des Bibliothécaires. Laurine Roux en est finaliste, aux côtés d'auteurs plus attendus, lorsqu'on évoque les littératures de l'imaginaire, mais elle mérite cette place.

Bravo à celles et ceux qui ont élaboré cette sélection (à retrouver ici) et sont allés dégoter ce livre auprès des éditions du Sonneur (maison créée en 2005, qui a déjà décroché le prix Erckmann-Chatrian en 2017 ; la Lorraine lui réussit décidément) et vont permettre à d'autres que moi de se lancer dans cette lecture, qui se serait peut-être perdue dans la masse de livres publiés...

Et permet à des curieux férus d'imaginaire de se pencher sur ce livre d'imaginaire (ou pas, certains pourront contester mon analyse) publié par une maison d'éditions généraliste, en tout cas ne faisant pas partie du secteur de l'imaginaire. Une dualité qui perdure et cloisonne, hélas, souvent au détriment des livres...

mardi 26 mars 2019

"Ces sorciers sont extrêmement convoités et (...) il leur faut un protecteur digne de leur pouvoir. Ainsi, le barbare de Scalèpe, par je ne sais quel hasard, est devenu le garde particulier de ce Pic Caram".

Mine de rien, cette citation qui n'a a priori rien d'extraordinaire plante le décor de ce qui va venir. Car on y présente les deux personnages centraux, le magicien et son protecteur balèze. Mais, pour l'instant, on a simplement levé un coin du voile, et ce qui reste à découvrir, oh, rassurez-vous, rien que le strict nécessaire, réserve pas mal de surprises. Et nous entraîne dans un bel univers, qui varie les paysages et les cultures et offre un formidable terrain de jeu. "Des sorciers et des hommes", de Thomas Geha (en grand format aux éditions Critic), est un voyage dépaysant, mais aussi déroutant, aux côtés d'un tandem improbable, d'autant plus improbable qu'on va vite comprendre que ces héros... n'en sont absolument pas. Un livre dont la construction est très importante, mais qui repose aussi sur une galerie de personnages secondaires qui n'ont rien de simples faire-valoir...


Hent Guer est un guerrier aux compétences indéniables. Un soldat d'élite, qui a pourtant, un beau jour, décidé de voler de ses propres ailes, hors de toute hiérarchie, de tout cadre militaire. Sauf que cela ne permet pas forcément de vivre. Le mercenariat revient à peu de choses près à ce qu'il a voulu laisser derrière lui...

Mais une rencontre a changé l'existence de Hent Guer : celle de Pic Caram. De prime abord, ces deux-là n'ont absolument rien en commun : la brute épaisse et l'intello dont l'espérance de vie serait fort brève sans la protection adéquate. Alors, oui, ils sont diamétralement opposés, et c'est ce qui les rend parfaitement complémentaires.

Pic Caram est un sorcier, et plutôt doué. Un sorcier aux rubans, pour être plus précis. Je dois dire que cette appellation a le mérite d'exciter l'imagination du lecteur lorsqu'il tombe dessus (dès la quatrième de couverture, par exemple). Quels sont les pouvoirs qui se cachent précisément derrière ce terme ? Ah, ça, il vous faudra aller plus loin que la quatrième, et entamer la lecture du livre.

Sachez simplement que cela donne à Pic Caram un impressionnant pouvoir sur autrui. Un pouvoir convoité par beaucoup, y compris par la force. Seul, Pic Caram est à la merci de ceux qui pourraient le forcer à agir à leur service. Une idée que déteste le sorcier, qui préfère utiliser son pouvoir, qui peut s'avérer bénéfique comme maléfique, pour son propre confort...

Et c'est bien là tout le problème : Pic Caram n'est certainement pas le personnage le plus recommandable vivant sur la grande île de Colme et les plus petites îles alentour. Non, soyons clair, Pic Calame est une fripouille. Une fripouille qui, en rencontrant par hasard, et dans des circonstances bien particulières, cette grosse brute de Hent Guer, a trouvé son parfait complice.

Aussi peu vertueux que lui, L'ancien soldat lui offre ce qui lui manquait pour agir à sa guise : force et protection. Ils forment une paire d'escrocs retors pouvant s'appuyer sur les muscles de Hent Guer et les multiples tours que Pic Caram a en magasin (et qu'il est capable, on le verra, de diversifier au gré de leurs rencontres).

Ensemble, ils arpentent la grande île de Colme, à la recherche de personnages crédules à dépouiller sans aucun remords. Peu à peu, sans prendre de risques inconsidérés ou se lancer dans de trop gros coups pouvant attirer l'attention, ils ont constitué un confortable trésor de guerre, qu'ils entendent bien faire fructifier encore avant d'en profiter comme ils le méritent.

Et, en attendant de prendre leur retraite dans un coin idyllique et de dépenser ces biens fort mal acquis, rien ne les empêche de profiter de l'existence, comme tous ceux qui n'ont pas peur du lendemain. Auberges confortables, repas copieux, alcools à volonté et compagnies féminines garantissant de bien agréables nuits...

Jusqu'à ce qu'un matin, au réveil, avec encore un peu mal aux cheveux, Hent Guer ne découvre que la poule aux oeufs d'or a disparu... Plus de Pic Caram dans sa chambre, ni dans toute l'auberge. Le sorcier aux rubans aurait-il décidé de voler de ses propres ailes ? C'est peu probable, il est incapable de se défendre tout seul et risque de revenir à la case départ, au moment de leur rencontre...

En revanche, l'hypothèse la plus crédible, c'est qu'on a profité de leur soirée fort arrosée pour s'emparer du sorcier, probablement sans qu'il s'en rende compte. et l'amener à un quelconque commanditaire qui voudra utiliser ses talents, y compris en le menaçant... Hent Guer va devoir rapidement retrouver ses esprits pour se lancer sur les traces de son ami.

Ainsi commencent, pour le lecteur, les aventures de Pic Caram et Hent Guer, sombre duo prêt à toutes les compromissions et les mauvais coups pour s'enrichir sur le dos de leur prochain. Des aventures qui pourraient s'arrêter là si Hent Guer ne retrouve pas vite son sorcier... Une fois les malfaisants découverts et châtiés, ils pourront en revenir à leurs petites, mais lucratives affaires...

Pour ce qui concerne ce billet, nous n'irons pas plus loin, car tant ce qui se passe lors de cet épisode, qu'avant ces événements contrariants, et encore moins ce qui va suivre, ne doit être dévoilé ici. Sachez juste que Hent Guer n'est pas du genre à faire dans le détail et que son enquête va laisser des traces. Et pas seulement sur les murs ou les sols...

S'ils sont du genre discret, s'ils profitent aussi de la honte que leurs arnaques fait naître chez leur victimes, leur petit business n'est pas sans risque : on se fait peu d'amis quand on spolie, vole, ruine ou moque ceux qui ont commis la funeste erreur de vous faire confiance. Ceux qui ont laissé les renards entrer dans leur poulailler...

Mais ces histoires-là, il vous faudra les découvrir, et avec elles, les personnages qui vont jalonner ce parcours sans foi ni loi. Malgré tout, ils sont assez sympathiques, ces deux-là. Enfin, tant qu'on se tient à l'écart, c'est vrai. Mais, Hent Guer et Pic Caram sont des margoulins qu'on aime suivre, car leur... créativité, leur sens de la provocation et les lieux qu'ils traversent valent le coup d'oeil.

Oui, ils sont marrants, ces deux voleurs aux méthodes bien rodées, avec le savant dosage entre force et magie qui leur permet à chaque fois de ramasser la mise. Ils sont marrants aussi, car cela ressemble à une espèce de jeu. Ou des blagues de deux potaches qui ne voient pas le mal qu'ils font. Ou plutôt, qui s'en fichent éperdument...

Mais ils font du mal, c'est certain. Car ils n'ont aucune morale et sont prêts à tout pour réussir. Vous le verrez dès ce premier épisode, puis tout au long du livre, quand Hent Guer emploie la force, il ne fait aucun quartier ; et quand Pic Caram manipule ses rubans, la tentation est forte de ne laisser aucune chance de s'en sortir à ses cibles...

Vous devez sans doute remarquer que je marche sur des oeufs... "Des sorciers et des hommes" n'est en effet pas un livre dont on parle aisément, car il serait dommage d'en dévoiler les ressorts trop tôt. Thomas Geha ménage des surprises au lecteur, respectons-les. A commencer par la construction de son livre, très maligne.

Eh non, bien essayé, mais je n'en dirai pas plus. Au lieu de ça, je vais vous parler de l'imaginaire foisonnant de Thomas Geha, que j'ai découvert avec "le Sabre de sang", très intéressant diptyque de fantasy (je suis moins au point sur la partie SF de son travail, désolé). Déjà, la construction était remarquable, avec deux tomes (le 1 et le 2) très différents pour servir l'histoire de deux personnages.

Et puis, il y avait une vraie créativité dans l'univers, dans les personnages et les situations, bien sûr, mais aussi dans les lieux, les créatures et même dans chaque élément de ses univers de fantasy. Récemment, sur les réseaux sociaux, je la qualifiais même d'horticole, car les fleurs et les plantes sont souvent présentes et ne tiennent pas qu'un rôle décoratif.

C'est d'ailleurs encore le cas avec "Des sorciers et des hommes", puisque Pic Caram va être amené à visiter un jardin extraordinaire (sans canards qui parlent l'anglais, mais avec d'autres particularités plus extraordinaires encore). Et plus généralement, chaque lieu que traverse les deux personnages centraux propose un cadre bien différent des autres, à tout point de vue.

Chacun de ses lieux offre des spécificités propres, tant sur le plan géographique qu'au niveau des êtres qu'on peut y rencontrer. Mais c'est même au-delà de cela : au cinéma, on parlerait de photographie. Les lumières, les couleurs dominantes, les sensations visuelles et plus généralement sensitives (l'odorat, par exemple, travaille fort) n'ont rien en commun.

Le lecteur ne voyage pas seulement d'un lieu à l'autre, il change à chaque fois de région et de sensations, presque d'univers... A chaque épisode des aventures de Hent Guer et Pic Caram correspond une ambiance spécifique, créée par les personnages de rencontre. Sans doute cela n'a-t-il aucune importance pour nos deux voleurs, mais pour le lecteur, c'est délicieux.

Eh oui, il faudrait aussi vous présenter un certain nombre de personnages, qu'on qualifie de secondaires, quel vilain mot, car leur rôle est très important dans le déroulement du livre. Certains vous marqueront sans doute plus que d'autres, à moins que ce ne soient les circonstances de leurs rencontres avec le barbare et le sorcier...

Dans ce domaine là aussi, l'imagination de Thomas Geha fait merveille. Je pense en particulier à Bikkir la tuméfiée (avouez que rien que ce nom suscite la curiosité), sans doute la plus... remarquable... créature qu'il nous est donné de rencontrer sur la grande île de Colme, au bord de la mer d'Os (avouez que rien que ce nom donne des envies touristiques)...

Bikkir a aussi cette particularité qu'elle n'a pas tout à fait le profil habituel des cibles de Hent Guer et Pic Caram. Elle n'est pas naïve et confiante, elle n'est pas faible et en attente d'un soutien ou d'un allié. Non, c'est même tout le contraire, à vrai dire. C'est peut-être cela qui causera sa perte : une trop grande certitude d'être la plus forte.

On retrouve aussi dans cette galerie de personnages cette diversité, allant des pauvres gens en souffrance jusqu'à des puissants qui ont une faiblesse coupable que le duo sait repérer et aussitôt exploiter. Mais, Hent Guer et Pic Caram pourraient-ils commettre le même genre d'erreur ? Immoraux, certes, mais infaillibles ?

Tout cela donne un livre riche, enivrant, mais aussi déstabilisant, car lié à cette construction si spéciale, on perd peu à peu ses repères. Jusqu'à voir, dans le final, où l'auteur veut en venir... Jusqu'à ces derniers instants où il nous entraîne à la suite de ses deux antihéros (mot à prendre au sens strict : ils n'ont rien de la noblesse des héros) dans un ultime lieu, tout aussi fascinant que les autres.

Ultime... Le mot n'est pas choisi au hasard, car tout peut s'y arrêter, irrémédiablement. Ce sera peut-être le cas, d'ailleurs, je n'en sais rien, c'est à l'auteur et à lui seul que revient ce choix. Idem pour la grande île de Colme, dont nous ne visitons finalement qu'une infime partie au cours de ce périple tout en malhonnêteté et cupidité...

Mais je dois avouer que je me suis pris au jeu de ce livre, de cet univers, et j'aimerais bien y revenir un jour, pour en découvrir d'autres facettes, d'autres régions, d'autres beautés, plus ou moins vénéneuses. Le terrain de jeu est vaste et encore largement inexploré. Qu'il nous permette de retrouver des visages connus ou de plonger dans de tous nouveaux contextes, il y a de quoi faire.

Avant d'aller plus loin, cependant, voici déjà une très agréable lecture, avec son lot de surprises, dans le fond comme dans la forme. Laissez-vous guider sur les chemins de la grande île de Colme par Thomas Geha, à la suite de deux sacrés numéros, deux personnages qui ne sont certainement pas des exemples, mais aux côtés desquels il est bien sympa de s'encanailler.

lundi 25 mars 2019

"Lorsque le mage referme le miroir, le monde qui s'était un instant trouvé de l'autre côté disparaît à jamais".

Il sera donc encore question de miroirs dans notre billet du jour. Mais, si ceux imaginés par Marge Nantel font plutôt penser à une version fantasy de Skype, ceux que nous allons évoquer maintenant sont d'un tout autre usage. Un véritable réseau parallèle au monde réel, avec ses spécificités, on y reviendra. "Les Mondes-miroirs", de Vincent Mondiot et Raphaël Lafarge (sans oublier Mathieu Leveder qui signe les illustrations intérieures), est paru l'été dernier aux éditions Mnémos. Un roman qui met en scène deux personnages centraux féminins, ce qui n'est pas si courant, et réserve pas mal de surprises au lecteur au fur et à mesure que l'univers se dévoile, que les rapports de force apparaissent et que le(s) complot(s) se révèlent... Avis aux amateurs de bébêtes monstrueuses, venez découvrir les blasphèmes ; d'autres préféreront certainement une galerie de personnages riches et balançant entre cynisme et idéalisme...



Miricène est la capitale de l'Etat des Arches, ainsi nommé en raison des impressionnant vestiges qui demeurent. D'imposantes constructions qui, à elles seules, sont la preuve de l'existence de la magie et du dieu Prime. Car, autrement, comment aurait-on pu construire ces mastodontes dont on ne sait finalement rien, et surtout pas ce qu'elles représentent exactement.

C'est dans cette cité, assez étendue, où l'on distingue clairement des quartiers très chics et d'autres beaucoup plus pauvres, pour ne pas dire lépreux, que Elsy et Elodianne ont grandi. Deux amies inséparables, qu'on regardait parfois d'un mauvais oeil, car elles multipliaient les bêtises. Mais, lorsqu'on les rencontre, ce passé paraît bien loin.

Inséparables, elles ne le sont plus. Chacune a suivi des chemins divergents. Elodianne a opté pour une voie, disons, officielle, institutionnelle : en devenant magicienne, elle a rejoint les rangs du gouvernement de l'Etat des Arches, et pour Elsy, c'est une sorte de trahison. Alors, forcément, la distance entre les amies d'hier a crû fortement.

Elsy, au contraire, n'a pas varié d'un iota : rebelle un jour, rebelle toujours. Elle a monté sa boîte, une agence de mercenaires et elle est prête à tout, vraiment tout, pour faire de son business le plus en vue de Miricène. Avec Basilien et Ohya, le géant, elle accepte les contrats les plus dangereux, comme celui qu'ils remplissent en ouverture du roman, afin de faire leurs preuves.

La concurrence est rude, très rude. Et Elsy est loin de partir favorite, malgré son ambition, malgré sa détermination, malgré son côté tête brûlée... Son agence est même plutôt la risée de Miricène, comme si ce petit bout de femme ne pouvait incarner la force brute et l'intelligence (ou la roublardise) nécessaires pour être la numéro 1 des mercenaires...

Résultat, Elsy vivote, vit dans les quartiers les plus délabrés de Miricène, y fréquente plus la lie de la société que ses aristocrates. Plus les accros au tak, la drogue qui fait fureur dans les bas-fonds, peu chère et super addictive, que les magiciens qui possèdent des pouvoirs inaccessibles au commun des mortels, même s'ils en font, officiellement, un usage restreint.

Il faut dire que la magie n'est pas une activité sans risque. Qui la pratique doit en payer une contrepartie. Chaque sort entame la santé physique, et peut-être mentale, de celui qui le jette. On ne peut donc pas en user sans précaution et, lorsqu'on a trop forcé, une solution s'impose : se mettre au vert dans un Monde-miroir.

Comme leur nom l'indique, ces mondes correspondent avec le monde réel grâce à des miroirs qui servent de portes. Là encore, seuls les magiciens sont capables d'y accéder, mais aussi d'en permettre l'accès à d'autres personnes n'ayant pas leur pouvoir si nécessaire. Ces Mondes-miroirs ont justement la particularité d'être dépourvus de magie, d'où leur côté apaisant...

Cependant, depuis peu, ces Mondes-miroirs posent un gros problème à Miricène : de monstrueuses créatures semblent en jaillir pour attaquer la ville et ces habitants. Des bestioles aussi gigantesques qu'affreuses, à la puissance redoutable, capables de commettre d'immenses dégâts avant de retourner d'où elles viennent...

Ces monstres ont été nommés blasphèmes, tant ils semblent défier la volonté de Prime et de ses représentants, en mettant en danger toute la société de Miricène, tout l'Etat des Arches, qui, par le passé, n'ont déjà pas été épargnés par de très violentes guerres... Ce nouveau danger, apparu de manière inexplicable, met tout le monde sur la brèche.

Elodianne, comme tous ses collègues magiciens, particulièrement ceux qui ont le pouvoir d'utiliser les miroirs d'un monde à l'autre, se retrouvent sous pression et vont vite devoir trouver une solution. Quant à Elsy, elle se demande si ce n'est pas là la chance de sa vie qui se présente. Car si son agence parvient à lutter contre les blasphèmes et à comprendre leur origine, alors la place de n°1 sera proche.

D'abord, on rencontre Elsy et on cerne très vite ce personnage : une soif inextinguible de revanche sur le sort, qui l'a fait naître du mauvais côté de la société de Miricène et ne lui a jamais rien accordé facilement. Physiquement, ce n'est pas une montagne, mais sa volonté est telle que rien ne semble pouvoir l'arrêter, si elle le décide.

Quitte, pour cela, à choisir les missions les plus folles. Ainsi, cette scène d'ouverture effrénée dans une zone contaminée par des spores qui pourraient régler définitivement son cas... Mais elle n'a rien à perdre, Elsy. Ce qu'elle a, c'est ce qu'elle a gagné, ce qu'elle a construit, seule, enfin, avec ses potes, à la force du poignet, au mépris du danger. Et, finalement, tout cela représente assez peu.

Certainement pas assez pour ne pas tout miser sur cette histoire de créatures venues des Mondes-miroirs. Même si, pour cela, il pourrait lui falloir renier certains de ses idéaux les plus profondément ancrés. Comme travailler pour le gouvernement des Arches, par exemple... Ce qu'elle reproche depuis si longtemps à Elodianne...

Mais si la réussite et, avec elle, une certaine indépendance sont au bout, le jeu en vaut la chandelle. Elsy tient là la possibilité de montrer à tout Miricène, des plus beaux palais aux plus sordides taudis de quel bois elle est faite. Et si elle échoue, hypothèse de toute manière inenvisageable à ses yeux, tout cela n'aura plus aucune importance...

Tout cela fait d'Elsy un personnage qui peut vite sembler ambivalent : attachante, mais aussi capricieuse et particulièrement pénible quand elle a une idée en tête. Une individualiste forcenée qui risque d'entraîner tous ses alliés à sa suite dans des solutions inextricables. Un personnage entier qui n'a pas peur de se faire des ennemis en chemin...

Elodianne apparaît plus en retrait. Parce qu'on la voit un peu moins, c'est vrai, mais sans doute aussi parce que ses fonctions officielles la contraignent plus. Elle est au service du pouvoir en place, et donc n'a pas les coudées franches que peut revendiquer Elsy. Cela ne veut pas dire qu'elle ne possède aucun libre arbitre, mais il lui est plus difficile d'en faire usage.

Et puis, il y a tout simplement une question de personnalité : si Elsy est une aventurière née, une provocatrice et une risque-tout, ce n'est visiblement pas du tout le cas d'Elodianne, plus placide, plus posée, moins portée sur les actions d'éclat. Peut-être aussi s'est-elle un peu assoupie dans une vie de bureau, bien éloignée des prouesses de son amie d'enfance...

On se demande d'ailleurs vite comment va évoluer la relation entre ces deux jeunes femmes : sauront-elles retrouver leur complicité passée ou sont-elles destinées à s'opposer, à s'affronter ? Ca, c'est un enjeu personnel, on va dire, mais ce n'est certainement pas le seul : l'avenir de Miricène est lui aussi au coeur des événements, car les blasphèmes pourraient sérieusement l'endommager...

Ah, les enjeux... Il est difficile de vous en parler dans ce billet, car ils vont apparaître petit à petit, aux yeux du lecteur, comme à ceux des personnages. D'une part, celui ou ceux qui se cachent derrière les blasphèmes, d'autre part, un pouvoir en place depuis plus de trois décennies aux Arches, depuis la dernière guerre, qui possède aussi ses secrets...

Le mot blasphème, choisi par les auteurs pour nommer les créatures qui s'attaquent à Miricène, est d'ailleurs très bien vu. Pas seulement du point de vue des personnages, mais de celui des auteurs. Car les Arches sont une société qui ressemble fort à un Etat théocratique. La figure tutélaire de Prime est la référence centrale imposée à toutes et à tous. En dehors d'elle, point de salut.

Je l'ai dit plus haut, Prime est l'explication à tout, et surtout à l'inexplicable, à ces Arches qui n'ont pu apparaître seules, qui n'ont pu être construites par les hommes, puisque les technologies nécessaires, comme les matériaux, sont inconnus. Tout cela remonte sans doute à avant le début de ce Rituel de Lumière, ère dans laquelle se déroule le roman.

Se pourrait-il que l'Etat des Arches repose sur des secrets inavouables ? La nouvelle situation, cette menace latente et ces attaques foudroyantes et dévastatrices, pourraient-elles remettre en cause les fondements même de cette société ? Si c'est le cas, il faudrait donc résoudre l'affaire des blasphèmes avec autant d'efficacité que de discrétion...

Au coeur des "Mondes-miroirs", il y a la question de l'idéalisme face au pouvoir. Sous différentes formes, qu'il est difficile d'expliquer en détails dans ce billet. Un idéalisme qui, parfois, peut prendre des formes pour le moins toxiques, qu'il s'agisse d'exercer un pouvoir absolu, ou de le combattre, avec des aspirations plus ou moins nobles...

Oui, dans le roman, on croise de vrais naïfs, de doux rêveurs qui sont certains de pouvoir apporter plus de justice dans un monde qui en manque certainement, mais aussi des ambitieux, des revanchards, des personnages avides de pouvoir et prêts à tout pour l'atteindre... ou le conserver... Le pouvoir corrompt, qui en doute ?

Le récit réserve des surprises, vous me direz que c'est la moindre des choses qu'on attend de l'intrigue d'un roman, mais quand je parle de surprises, c'est aussi en termes d'originalité : pas seulement parce que ce sont des femmes qui sont au centre de cette histoire (oh, "rassurez-vous", les hommes ne sont jamais loin, c'est eux qui dominent les Arches, par exemple), mais parce que les "méchants" sont inhabituels.

Un mot, avant d'aller plus loin, sur le contexte du livre : à l'origine, il y a l'univers des Arches et ces mondes-miroirs qu'il va falloir explorer avant que ce qu'ils recèlent de surgissent, imaginé par le trio Vincent Mondiot, Raphaël Lafarge et Mathieu Leveder pour les illustrations. Une collaboration qui a débouché en 2011 sur "Teliam Vore", roman à quatre mains parus chez Pygmalion, à l'époque.

Désormais introuvable, "Teliam Vore" est la base de ce nouveau roman, "Les Mondes-miroirs". Mais les deux livres sont, semble-t-il, sensiblement différents. En tout cas, Vincent Mondiot le présente sur son blog comme une complète réécriture. Mais, ce n'est pas là que je voulais en venir, en vérité. Ce qui m'intéresse, c'est cet univers né de l'imagination commune de trois personnes.

Jeux de rôles, comics, jeux vidéos, cinéma, littératures de l'imaginaire, il y a un creuset communs, avec chacun ses préférences, ses goûts plus marqués, mais aussi sa personnalité propre, et tout cela se retrouve à différents niveaux dans le cours du roman. Il est d'ailleurs assez amusant et sympa de voir apparaître dans un roman de fantasy se déroulant dans un contexte archaïque (peut-être post-apo, d'ailleurs) des références clairement geeks.

On ne peut pas aller plus loin dans les explications, ce serait dévoiler certains éléments forts du roman, à vous de jouer, désormais pour en savoir plus. Reste que cet univers est très intéressant, plein de créativité et d'idées, plein d'action et de rebondissements, également, ce qui en fait un très bon moment de lecture.

Comme souvent, on se demande si cet univers est encore exploitable, si les personnages principaux qu'on a suivis au long de cette histoire pourraient revenir dans de nouvelles aventures. Bref, si une série est possible. Je ne serais pas contre, entre le début des "Mondes-miroirs" et la fin, il est possible que bien des éléments changent. A commencer par le statut des personnages.

Mais on pourrait aussi envisager une "préquelle", tiens, et pourquoi pas le récit des événements qui ont permis de créer Miricène telles qu'on la découvre dans "Les Mondes-miroirs"... Ah, voilà que mon imaginaire s'emballe et que je me mets à parler à la place des créateurs de cet univers ! Peu importe mon avis, qu'ils mènent leur barque comme ils l'entendent.

Toujours sur son blog, Vincent Mondiot, qui avait jusque-là publié essentiellement en jeunesse, estime que "Les Mondes-miroirs" lance un nouveau chapitre de sa vie d'écrivain. Vers des univers entièrement imaginaires, peut-être, vers la fantasy et l'immense champ des possibles qu'offre ce genre précis. Vers de nouvelles aventures qu'on découvrira bientôt, je l'espère, avec intérêt.

mercredi 20 mars 2019

"Ils échangèrent un sourire complice. C'était inhabituel et dangereux, mais au moins c'était amusant".

Une découverte, aujourd'hui. A plusieurs titres, parce qu'il s'agit d'une jeune maison d'édition et d'une romancière que beaucoup d'entre vous vont découvrir. Et puis, un plaisir de lecteur pour qui apprécie ce genre si particulier du roman de cape et d'épée. Dans le cas présent, c'est servi à la sauce fantasy, mais les ingrédients de ce genre très ludiques sont tous là : combats, panaches, complot, trahisons, amitié... Et même un méchant qui fait plus penser à ceux de James Bond qu'au cardinal de Richelieu... "Dans l'ombre des Miroirs", de Marge Nantel (en format poche aux éditions 1115), est aussi l'occasion de découvrir un personnage qui serait parfait pour fonder une série, le baron Jon Malakine. Le genre de personnage qui rend l'existence moins banale, moins monotone ; un homme insaisissable, d'une sérénité à toute épreuve, plein de surprises et possédant malgré tout un vrai côté sombre... Un héros ? Peut-être, mais pas forcément au sens où on l'entend...


Gil de Sabhe, aristocrate sans fortune, s'est très jeune dédié aux métiers des armes. Car, à Askaar, il n'y a jamais très loin à aller pour trouver une guerre. Dans sa jeunesse, il s'est formé auprès des meilleures guildes d'assassins, mais c'est finalement la carrière de mercenaire qu'il a embrassée. C'est un excellent soldat, un bretteur fort habile qu'on n'hésite pas aussi à embaucher comme garde du corps.

De retour à Cardane, il décide de rendre visite à son meilleur ami, Canopée, qui lui est devenu l'un des assassins les plus réputés du pays. Celui à qui l'on confie les contrats les plus délicats, celui à qui l'on demande, quand c'est nécessaire, de faire disparaître en toute discrétion les empêcheurs de tourner en rond, qu'ils soient puissants ou non.

Et justement, ce soir-là, Canopée est au boulot. Un contrat pour un riche commerçant de la ville, le genre de mission ordinaire, sur le papier, mais qui a pris un tour tout à fait inattendu, et convenons-en, fort désagréable. Quelque chose qui ressemble à un piège pour se débarrasser de lui, dont Canopée ne s'est tiré que parce qu'il est le meilleur dans son domaine.

Mais le voilà avec six cadavres encombrants, surtout quand sa besogne est avant tout de se montrer discret... Et pas mal de questions en tête, car décidément, cette mission anodine ne s'est pas du tout déroulée comme prévu. Canopée espère que le Maître de sa guilde aura quelques réponses à lui donner, et c'est accompagné de Sabhe qu'il se rend chez lui.

Au lieu de ça, la situation s'aggrave encore : voila Canopée accusé d'avoir tué son commanditaire ! Surprise totale, l'assassin n'y est pour rien, et cette nouvelle le décontenance, lui qui ne se laisse pas désarçonné facilement. Tout cela sent de plus en plus mauvais, Canopée s'est fait piéger dans les grandes largeurs et il n'aime pas ça du tout.

Soit il mourait dans l'embuscade, et on en parlait plus, soit il s'en sortait, mais se retrouvait accusé, au risque d'ôter tout crédit à sa guilde... Dans tous les cas, il est perdant, et son Maître le sait. Alors, pour éviter tout malaise, ce dernier offre une porte de sortie à Canopée : une mission dans une autre ville, à Rill, pour se débarrasser d'un homme dans la plus grande discrétion.

Dans ce contexte, la mission n'enchante guère Canopée. Et puis, Rill, c'est un ennui mortel, pire que l'exil ! Mais, il ne peut guère faire autrement, la situation est brusquement devenue trop instable à Cardane. Alors, il accepte la mission, ainsi que la proposition de Sabhe de l'accompagner. Mais, avant de partir, un petit tour chez ce commanditaire assassiné s'impose...

Ce serait bien mal connaître Canopée que de penser qu'il puisse partir en laissant derrière lui cette histoire trouble. C'est sa réputation qui est en jeu et, une fois le contrat à Rill réalisé, il reviendra à Cardane régler ses comptes avec ceux qui ont cherché à lui nuire... Des ennemis encore invisibles qu'il espère bien démasquer en fouillant la maison du mort...

Ce qu'ignorent encore Canopée et Sabhe, c'est que le complot dans lequel ils se retrouvent impliqués bien malgré eux, est bien plus vaste qu'ils ne le pensent. Et surtout, que le contrat que Canopée doit remplir à Rill va s'avérer bien moins évident qu'ils ne le croient. La faute à la victime désignée : un certain Jon Malakine, baron de son état...

Restons-en là pour le résumé, on reviendra sur la personnalité de Malakine un peu plus loin, mais je vous laisse découvrir les éléments qui vont sérieusement compliquer la tâche de Canopée et de Sabhe, qui lui, joue les accompagnateurs, les inspecteurs des travaux finis. Une bonne partie du roman repose sur la rencontre entre Canopée, Sabhe et Malakine, et la relation qui va s'instaurer.

Mais, avant d'aller plus loin, il convient d'évoquer le contexte dans lequel cette histoire se déroule. Askaar est un royaume humain, dans lequel la magie existe. Elle a même longtemps servi à protéger le territoire d'encombrants voisins avec lesquels les frictions étaient monnaie courante. En clair, longtemps Askaar a été en guerre avec ces ennemis héréditaires.

Il y a d'une part le Royaume elfe de Pierre de Lune, des adversaires redoutables, et de l'autre, un royaume composé d'Ogres et d'Orcs, à la force physiques impressionnante, à défaut d'avoir une très grande intelligence. Chacun à leur manière, ces deux camps incarnent une menace latente pour Askaar, qui a usé de tous les moyens pour se protéger.

Et la magie en a fait partie : elle a servi à créer ce qu'on appelle les Disques. Un dispositif qui a permis de "mettre sous cloche" le royaume, en tout cas de protéger efficacement ses frontières et de décourager toute tentative d'invasion. Un système d'une très grande puissance qui, hélas, a fini par être dévoyé par ceux qui régnaient alors sur Askaar.

En s'appuyant sur sur les Disques, c'est un pouvoir despotique qui a pris progressivement forme. Les opposants ont été traqués, éliminés, parfois. Mais, face à cette situation, la contestation a grandi et, quatre ans avant l'histoire qui est au coeur de ce roman, une révolution a éclaté. Le pouvoir a été renversé et les Disques ont été détruits.

A la tête du mouvement, un jeune seigneur rebelle, Sinewanda, qui est aujourd'hui à la tête du royaume après avoir pris part à la chute des Disques, un épisode qui nous est raconté en prélude du roman. Si cette révolution a ramené une certaine liberté dans le royaume, elle l'a aussi fragilisé, puisque la protection assurée par les Disques n'existe plus.

Et voilà donc le retour des menaces extérieures, des conflits frontaliers et des craintes de voir les Elfes, les Orcs ou les deux déferler vers Askaar... C'est peu dire que le très populaire Sinewanda a de gros soucis et que lourde est la tête qui porte la couronne. Et ces inquiétudes, on va le comprendre, ne sont pas les seules choses à peser sur ses épaules...

"Dans l'ombre des miroirs" est bien un roman de fantasy, c'est incontestable. La magie, si elle a été plus ou moins éradiquée, existe bel et bien, on s'en sert encore, ne serait-ce que pour communiquer grâce aux miroirs, eh oui, les voilà, les miroirs du titre. Et le royaume d'Askaar va devoir gérer les questions posées par les Elfes et les Ogres, seuls les premiers offrant une sortie diplomatique...

Mais, le roman de Marge Nantel est aussi un pur roman de cape et d'épée, dans la lignée des classiques du genre. Amusant, d'ailleurs, de voir se former le groupe autour de Malakine, curieusement plus proche d'un Cyrano que d'un D'Artagnan, avec Canopée et Sabhe, mais aussi Cyal, que je n'ai pas encore évoqué, mais dont le rôle est fondamental dans ce qui va se passer.

A eux quatre, ils vont former un groupe en marge de tout, hétéroclite et reposant sur une base précaire, le lecteur comprend aisément pourquoi, mais uni par une espèce d'alchimie inexplicable qui laisse penser qu'ensemble, ils peuvent aller loin, affronter bien des dangers et se muer en justiciers capables d'enrayer les plus sombres complots.

Ah, Jon Malakine... Evidemment, Gil de Sabhe est le personnage central du livre, c'est son point de vue que l'on suit essentiellement, mais celui qui immédiatement, dès son apparition, marque les esprits, c'est bien cet étrange Jon Malakine, personnage excentrique, déjanté, presque, se fichant des convenances et des étiquettes, totalement imprévisible.

En d'autres circonstances, il serait l'incarnation du cool, mais c'est un peu anachronique comme perception, ici. Nul ne sait vraiment ce qui passe par la tête de Jon Malakine. Parfois, lui-même semble ne pas trop le savoir, d'ailleurs, mais jamais il ne s'énerve ou ne s'affole, sûr de ses forces, de ses talents, aussi. De son sens de l'improvisation.

Malakine, c'est un joueur. On a le sentiment qu'à chaque situation, il essaye de tirer une espèce de plaisir qui rappelle celui d'un joueur de poker ayant réussi son bluff. Mais un joueur dont la mise est quasiment toujours sa propre vie. Et aussi celle de ceux qui l'accompagnent, Canopée et Sabhe vont vite le comprendre... Une sympathique tête brûlée.

Mais surtout, un personnage possédant une grande part de mystère... Qui est-il vraiment ? Difficile de le savoir, comme il est difficile de comprendre pourquoi on a demandé à Canopée de l'éliminer, et de le faire le plus discrètement possible... L'identité de Malakine, son rôle sur l'échiquier délicat de la politique tourmentée d'Askaar devient vite un des enjeux de cette histoire.

Et, dans son sillage, cette part d'ombre qui accompagne forcément le mystère : doit-on ranger Jon Malakine dans les gentils, les méchants ou est-il à ce point un électron libre que ce classement simpliste n'est pas fait pour lui ? Il a ce charisme impressionnant, qui fascine jusqu'aux gros durs que sont Sabhe et Canopée (ce sont eux qui échangent le sourire complice du titre et s'amusent dans cette histoire pourtant fort périlleuse), mais aussi le lecteur.

Un charisme qui donnerait aussi envie de le suivre plus longtemps... J'ignore s'il est dans les intentions de Marge Nantel de travailler à nouveau autour de ce personnage et du royaume d'Askaar, mais le lecteur que je suis ne serait pas contre (oh, la belle litote !) de nouvelles aventures et une série autour de Malakine. Ne serait-ce que pour essayer de mieux le cerner, qui sait ?

"Dans l'ombre des miroirs", c'est un vrai plaisir de lecteur pour qui a biberonné les livres d'Alexandre Dumas dans sa jeunesse, pour cette génération, à laquelle j'appartiens, qui a aussi grandi en regardant "La Dernière séance", qui proposait régulièrement les films de cape et d'épée, avec un Jean Marais qui aurait certainement fait un merveilleux Malakine.

Dumas, bien sûr, il est la figure tutélaire, et je l'ai dit, par certains aspects, on songe aux "Trois mousquetaires". Mais, on est sans doute encore plus proche de ce que fait un Pierre Pevel, quelque part entre Wielstadt et "Les Lames du Cardinal". Un jeu, car à l'image de son personnage, la romancière elle aussi joue et s'amuse, on le ressent, qui marie la fantasy et la cape et l'épée avec efficacité.

Tout cela est très plaisant et s'installe dans un univers très sombre, et pas seulement parce qu'il est souvent nocturne. Il y a, à Askaar, bien des secrets et des non-dits. C'est un terrain idéal pour les complots de toutes sortes, y compris là où on ne les attend pas forcément... Il y a de l'aventure, des rebondissements, des émotions fortes, un brin d'humour, d'excellents personnages.

Car, comme toujours avec ce genre de livres, il y a aussi des méchants qui claquent. Si Canopée et Sabhe, de par leur fonction, ou même Malakine sont des personnages qui ne rentrent pas aisément dans des cases, du moins celle qu'une morale classique définit, d'autres en revanche, sont clairement étiquetés "méchants".

Je pense à un assassin tenace et créatif, cynique et déterminé que l'on va suivre dans sa sinistre besogne, mais n'en disons pas plus à son sujet, mais aussi à celui que je vais appeler "l'homme à la pipe", puisque c'est à peu près tout ce que l'on sait de lui... Il apparaît régulièrement, cerveau du complot en marche (tiens, entre le cerveau et la pipe, j'aurais bien vu David Niven dans ce rôle), observant, agissant dans l'ombre.

Je le disais en introduction, il a quelque chose d'un méchant de James Bond, d'un Blofeld sans son chat, un chef d'orchestre occulte aux visées bien sombres, et qu vient même donner au roman une touche politique dont la portée dépasse le cadre de la fantasy : une figure porteuse d'un nationalisme mortifère, prêt à toutes les manigances pour s'imposer et imposer sa tutelle totalitaire...

Voici donc un roman et une romancière à découvrir, grâce à la jeune maison lyonnaise 1115, agence de voyages littéraires, comme elle se présente. Ici, le contrat est rempli et c'est une enseigne que les amateurs de SFFF vont apprendre à connaître, car leurs publications méritent le coup d'oeil. Avec le choix de publier directement en poche (si les petits caractères vous effraient, optez pour le numérique), et donc d'offrir des prix raisonnables.

J'enlève ma casquette de commercial, ce n'est pas mon rôle et je n'ai rien à y gagner. En revanche, insister sur le travail effectué par une jeune structure pleine d'envie et d'ambition, là oui. Dans ce marché si difficile de l'édition, où l'on ne se fait jamais une place aisément, voici une adresse à retenir et à soutenir. Et dont nous reparlerons bientôt, en SF ou en fantasy.

mardi 19 mars 2019

"[Les bestioles] seront toujours là, endormies. Elles se réveilleront, parfois. Mais si tu as confiance en toi, elles n'auront rien à se mettre sous la dent. Elles ne grignoteront pas ton coeur si tu te joues d'elles".

Des bestioles qui sont à prendre au figuré, je le précise, il ne sera pas question ici de prédation et de repas goulus... Non, c'est tout autre chose qui va nous intéresser dans ce billet et c'est plutôt les mots "Confiance en toi" qu'il faut souligner, car ils vont sous-tendre tout ce court roman en forme de conte philosophique, dans un univers que nous connaissons tous, mais que nous allons découvrir sous un angle bien différent. "Moi, Peter Pan", de Michaël Roch (qui vient de paraître en poche chez Folio), est l'occasion de découvrir non seulement un jeune et talentueux auteur, à la plume précise et intelligente, mais aussi une maison d'édition qui monte, qui monte, Mü Editions, qui a publié ce livre en grand format et dont nous reparlerons forcément dans les mois qui viennent. Après J.M. Barrie, son créateur, après Disney ou Spielberg, voici un nouveau regard sur ce personnage si touchant qu'est Peter Pan, à travers une introspection en plusieurs temps, où chaque rencontre, même les plus surprenantes, viennent nourrir la réflexion...


Et si la vie au Pays imaginaire n'était pas si rose ? Et si être enfant et le demeurer le plus longtemps possible n'empêchait pas de devoir affronter les doutes et les douleurs que nous expérimentons tous un jour ou l'autre ? On accueille toujours de nouveaux enfants perdus qui rejoignent ce monde merveilleux, avec Peter pour les accueillir, les intégrer à cette société si spéciale.

Peter, et sa présence rassurante, tranquillisante, sa bonne humeur éternelle, son charisme qui en fait un chef respecté, révéré... Mais un Peter qui, lorsqu'il se retrouve dans l'intimité, laisse transparaître des failles profondes. Et la première d'entre elle, c'est une solitude immense, comme si le départ de Wendy avait laissé un vide immense, impossible à combler.

Mais si on ne grandit pas au Pays imaginaire, Peter a bel et bien vieilli et surtout, il n'est plus heureux. Le doute le tenaille, ce sont ces fameuses bestioles évoquées dans le titre, qui menacent sans cesse de lui grignoter le coeur et le cerveau dès qu'il se met à penser. Penser à lui, à son existence, à l'incomplétude de celle-ci, à ces maux qu'il ne sait comment éviter...

Et tout cela est d'autant plus difficile qu'il est le garant du Pays imaginaire, pas seulement de la société que composent les Enfants perdus, mais de l'ensemble de cet univers merveilleux, puisqu'il en est le coeur et le cerveau. S'il se laisse entraîner vers le fond, vers la dépression qui le menace, vers un état qui ressemble à cet âge adulte qu'il a toujours repoussé, alors tout s'effondrera...

Devant les Enfants perdus, Peter assume, joue le rôle qu'on attend de lui, grand frère bienveillant et taquin, celui qui lance les jeux ou les concours de grimaces, mais il est de plus en plus difficile pour lui de masquer les sentiments sombres qui l'habitent jour et nuit. De dompter l'angoisse qu'il sent monter comme une marée, et qu'il refoule à grand peine.

"Ce n'est jamais plaisant quand on va mal", disait souvent Wendy... Wendy, dont le départ est certainement la source de tous les maux qui assaillent Peter. Comme si en quittant le pays imaginaire, elle avait emporté avec elle une grosse part d'enfance. Une énorme part d'insouciance... Et désormais, Peter doit lutter contre lui-même pour ne pas se perdre...

Heureusement, il n'est pas seul. Oh, ne parlons pas des enfants, dont le rôle est justement de permettre à Peter de laisser de côté ses interrogations quelques instants. Mais il y a tous les autres habitants de l'île, ce que nous connaissons tous, Lily la Tigresse et les Peaux-Rouges, le capitaine Crochet, la fée Clochette, et d'autres que Peter va croiser au gré d'une promenade introspective à travers l'île.

A chacune des rencontres, qu'elle soit intime, inopinée ou tumultueuse, car Peter n'est pas forcément partout le bienvenu sur l'île, c'est l'occasion de se poser une question, d'aborder un sujet de réflexion, de vider un abcès ou simplement de regarder l'existence avec lucidité, et non plus avec ce déni qui fonde le Pays imaginaire...

Et au-delà même de la personne de Peter et de ses soucis personnels, les questions qui sont abordées au cours des différentes étapes de ce périple, ce sont des questions qui nous concernent tous, car tous, nous doutons, tous nous devons affronter quotidiennement des situations délicates, tous nous avons une relation au monde et à autrui qui peut vite devenir conflictuel.

Au fil des discussions, ce ne sont pas seulement les problèmes de Peter qui vont apparaître, mais ceux de tous les habitants de l'île, y compris ceux qui ont grandi. Car tous, à part peut-être les enfants, en tout cas les derniers arrivés, qui doivent encore se dépouiller (et s'épouiller) de leur vie terrestre, tous ont choisi de se défiler et de ne pas affronter les difficultés qui se sont présentées à eux.

Mais tout cela, c'est terminé. Il n'est plus possible de faire semblant. Il n'est plus possible de repousser cet âge adulte qui s'immisce partout, dans chaque lézarde de son esprit, à chaque instant. L'heure est venue d'affronter ses peurs, ses doutes, ses inquiétudes. L'heure est venue de grandir, enfin, d'accepter l'inéluctable. Et ce monde effrayant qui vient dans le sillage de l'age adulte...

"Moi, Peter Pan" est un court roman, 136 pages dans ce format de poche chez Folio, avec une taille de caractères et un interlignage marqués. C'est donc un texte qui se lit aisément d'une traite, comme s'il s'agissait d'un unique plan séquence qui se déroule sous nos yeux. Ce n'est pas tout à fait vrai, on ne suit pas Peter pas à pas, mais c'est tout comme.

On est en tout cas avec lui à chacune des rencontres de cette nuit pas tout à fait comme les autres, une nuit où le sommeil fuit Peter, trop obnubilé par ces questions existentielles, ces fameuses bestioles qu'il évoque d'emblée et qu'il essaye d'endormir, comme on anesthésie les abeilles d'une ruche pour prélever le miel, mais qu'il se refuse encore à combattre.

Et avec lui, on aborde des sujets qui pourraient faire de ce roman un parfait ouvrage pour préparer le bac philo. Je suis sérieux ! Chaque chapitre, chaque rencontre est l'occasion d'une réflexion sur un sujet fort : la nature même de l'existence, la réalité et le mensonge, le temps, l'amour et le bonheur, la différence, qui entraîne la discrimination, l'âme, l'acceptation et l'estime de soi...

Eh oui, vous le voyez, c'est un texte court, mais dense. Et le talent de Michaël Roch, c'est justement d'assigner à chaque  personnage que rencontre Peter un de ces sujets, évidemment en lien avec ce qu'il est ou avec la relation qu'il entretient avec le garçon. Cette fois, on laisse tomber les masques et les rôles, on ouvre son coeur, son âme et on échange, sincèrement, sans arrière-pensée.

Même avec ceux qu'on pourrait qualifier d'ennemis, c'est l'occasion de confronter les points de vue, de partager les expériences, de regarder comment les uns et les autres ont géré les soucis qui aujourd'hui taraudent Peter. Et s'il n'y a pas forcément de réponse imparable à chaque fois, il y a toujours quelque chose à prendre pour faire avancer les choses. Pour faire un pas de plus vers un but.

Et ce but, c'est cette fameuse confiance en soi... En cela, nous sommes certainement nombreux à se retrouver dans le personnage de Peter Pan : rongé par le doute, à tort ou à raison, il a préféré prendre une déviation et s'engager vers ce monde imaginaire où l'on fait abstraction de ces soucis. Où l'enfance écrase tout et ne laisse aucune chance à l'âge adulte d'étendre ses vilains tentacules.

Qui n'a pas eu ces mêmes peurs, au moment de quitter le confort (relatif) de l'enfance et de se lancer, tel l'oisillon se jetant dans le vide et espérant qu'il saura instinctivement comment voler, dans la vie active ? Qui ne s'est pas demandé s'il allait y arriver ou s'il allait se crasher lamentablement ? Qui n'a pas eu envie de retarder ce moment ?

Cette confiance, elle se gagne, elle se perd. Elle se construit peu à peu, ce n'est pas un capital de départ dont tout le monde dispose, comme les points de vie d'un jeu de rôle. Certains en ont naturellement, d'autres savent bluffer tout en flippant sévère et d'autres sont paralysés. Peter est sans doute dans cette dernière catégorie.

La version du personnage que nous offre Michaël Roch est celle d'un hyper-sensible qui camoufle sous ses comportements d'enfant, ses jeux, ses grimaces, ses blagues et ses piques, ses blessures et ses angoisses. Et il faut de la force pour continuer malgré tout. Malgré le départ de Wendy, qui l'a dévasté, malgré les bestioles, tout le temps à l'affût.

Ce n'est plus le Peter éternel enfant, on a d'ailleurs même la sensation, mais je me trompe peut-être, que physiquement, il n'a déjà plus rien d'un enfant. En cela, cette version de Peter Pan s'approche plus de celle de "Hook" et d'un Robin Williams qui ne trompe plus grand-monde en voulant continuer à croire qu'il est un enfant.

Ici, c'est encore l'étape suivante : le moment n'est-il pas venu de cesser ce qui est devenu un mensonge ? Peter n'est plus un enfant, l'heure est venue de se comporter comme un adulte, d'assumer, de prendre le risque d'échouer et de souffrir. Mais il souffre déjà, alors... Paradoxalement, dans le livre, c'est lui qui va asséner à un autre personnage qu'il se ment à lui-même... Jeu de miroirs...

J'en vois qui commencent à se crisper en lisant ce billet : mais c'est quoi, ce bouquin ? C'est vraiment Peter Pan ? Eh oui, c'est bien lui, mais c'est vrai qu'il s'agit d'un regard très introspectif, un peut comme si l'on déchirait le rideau et qu'on découvrait l'envers du décor, comme si on mettait à jour le sous-texte, ce que l'auteur suggère sans l'expliciter...

L'enfance éternelle de Peter est un costume, celui du rôle qu'il incarne et qu'il s'est dessiné sur mesure. Dans "Moi, Peter Pan" (titre qui rappelle le syntagme de la fameuse anaphore d'un candidat à la présidentielle), ce n'est plus le personnage que l'on rencontre, mais le véritable Peter, débarrassé de ses oripeaux, mis à nu moralement...

C'est un véritable conte philosophique, oui. Un Candide en souffrance dans le meilleur des mondes, puisqu'il a été imaginé pour l'être. Pour autant, ne soyez pas effrayés par le terme, c'est surtout une balade pleine de poésie et de douceur, malgré la gravité des sujets abordés, dans un univers que l'on regarde sous un autre angle. Comme un décor qu'on découvrirait une fois les projecteurs éteints.

Il y a d'ailleurs quelque chose d'assez étonnant dans ce livre, troublant presque : le personnage de Peter se décide à affronter la réalité dans une démarche qui elle, se déroule comme s'il rêvait (aux frontières du cauchemar, par moments), comme s'il examinait le champ des possibles en s'y projetant par la pensée...

L'écriture de Michaël Roch est simple, mais limpide. Elle véhicule les riches émotions qui sont présentes tout au long du livre, vous en avez une belle palette qui se dégage de ce qui précède, mais aussi l'humour lors de la scène d'ouverture, jusqu'à l'absurde de certaines rencontres pour aboutir au choix final : que va décider Peter, bordel ?

Michaël Roch nous offre un très beau voyage au Pays imaginaire, sans doute pas celui que vous connaissez, sans doute pas celui que vous attendez. Mais cela ne le rend pas moins fascinant, au contraire. Il prend une autre apparence, un peu plus sombre, un peu plus brumeuse. Il y a déjà une certaine nostalgie de ces lieux, de ces habitants, comme s'il fallait, quoi qu'il arrive, se résoudre à aller de l'avant.

On s'interroge, on suit le parcours sinusoïdal d'un Peter Pan qui oscille du rire aux larmes, de l'ironie à la gravité, presque bipolaire, funambule sur le fil qui sépare l'enfance de l'âge adulte. On le suit dans sa démarche courageuse, mais surtout nécessaire, pour son bien-être, pour l'apaisement de son esprit en effervescence.

Je n'ai pas encore lu le nouveau roman de Michaël Roch, "Le Livre jaune", tout juste sorti chez Mü Editions, mais cette première expérience donne envie de poursuivre l'aventure, d'aller plus loin dans la découverte de l'imaginaire de ce jeune auteur, également remarqué pour sa chaîne Youtube. Et continuer à rêver, pour repousser la ténébreuse réalité...

dimanche 17 mars 2019

"Ils m'ont traité comme un monstre. Alors, je me suis dit, puisque c'est comme ça, je serai le pire monstre qu'on ait jamais vu !"

Alors que "Je suis Providence", biographie signée S.T. Joshi, arrive en librairie, une chose est sûre : H.P. Lovecraft reste un auteur culte et une figure centrale des littératures de l'imaginaire. Ce qui ne veut pas dire tout cautionner de son oeuvre, bien au contraire, et les romanciers du XXIe siècle cherchent désormais à répondre au maître de l'horreur en proposant des relectures critiques de certains de ses textes. Après Kij Johnson, qui remettait la femme au coeur du monde de Kadath dans "La Quête onirique de Vellitt Boe", Victor LaValle s'attaque à l'un des aspects les plus polémiques de l'oeuvre de HPL : le racisme. Dans sa novella "La Ballade de Back Tom" (paru dans la collection "Une heure lumière" des éditions du Bélial), l'écrivain revisite "Horreur à Red Hook", en faisant d'un homme noir son personnage central dans le New York des années 1920...



Charles Thomas Tester, que tout le monde appelle plus fréquemment Tommy, sauf son père pour qui il est Charles, a une vingtaine d'années. Il vit à Harlem dans l'appartement minable qu'il partage avec ce paternel vieillissant et malade. Et, pour gagner sa vie, il alterne entre quelques blues chantés ici ou là en grattant une vieille guitare et quelques arnaques sans envergure.

Il lui arrive aussi de rendre service (contre rémunération), comme ce matin-là, où il doit aller livrer un paquet dans le Queen's, un quartier où sa présence se remarque nettement plus qu'à Harlem : un homme noir, dans ces rues, c'est loin d'être courant. Et cela nécessite donc de faire la meilleure impression possible, pour éviter les ennuis.

D'où le costume et l'étui à guitare, dont il ne se sépare presque jamais... Cette fois, l'étui ne contient pas d'instrument, mais un livre, un livre étrange. Il ne le sort que pour le donner à Ma Att, qui attend sa visite. Il n'a pas regardé le drôle de bouquin, lui dit-il. Un arnaqueur n'est pas curieux... Mais, Tommy n'est pas un arnaqueur comme les autres, et Tommy a bien jeté un oeil à l'objet.

Au point de prendre l'argent qui lui est dû et de retourner illico à Harlem, avec la ferme intention de ne jamais revenir dans les rues proches de la maison de Ma Att... Alors, le lendemain, s'est à Brooklyn qu'il traîne ses guêtres. Il compte y ramasser quelques dollars en jouant quelques blues sur sa vieille guimbarde...

Ce n'est pas un mot à lui, ça... "Guimbarde", c'est un drôle de bonhomme, un blanc, qui a employé le mot pour désigner son instrument. Robert Suydam, c'est ainsi qu'il s'est présenté, et Tommy s'est dit qu'il ferait un parfait client pour une petite arnaque. Mais pas la peine : non seulement le gars lui file quelques billets en guise d'avance, mais il l'invite à venir jouer chez lui, contre un paquet d'argent !

Une aubaine inespérée pour le jeune homme, mais qui précède de peu quelques soucis. Sous la forme de deux hommes : un flic, Malone, et un privé qui se fait appeler M. Howard. Ils semblent en avoir après le nouveau bienfaiteur de Tommy et le jeune homme sent soudainement planer au-dessus de sa tête une vraie menace.

Mais rien de comparable avec ce qu'il va découvrir en se rendant chez Suydam pour y jouer quelques morceaux de blues. Non, rien de comparable... Tommy n'en a pas encore conscience, mais dès son escapade dans le Queen's, il a mis le doigt dans un terrible engrenage, qui pourraient rapidement avoir d'horribles conséquences, pour toute la ville de New York...

Pour bien faire, il aurait fallu que je prenne le temps, avant d'attaquer ce billet, de lire "Horreur à Red Hook", le texte de Lovecraft dont s'est inspiré Victor LaValle pour écrire "La Ballade de Black Tom". Je plaide coupable, mais je vais faire avec quelques éléments simples de contexte, et parler avant tout du travail effectué sur cette novella récompensée à plusieurs reprises.

Au départ, il y a donc "Horreur à Red Hook", un texte paru en 1927, mais écrit par Lovecraft deux ans plus tôt, peu après son installation à New York. Un texte unanimement critiqué, y compris par son auteur lui-même, pour sa médiocrité. Mais, surtout, et cela frappe encore plus avec notre regard actuel, c'est un texte marqué par une vision très raciste de la société américaine...

Nous n'allons pas ouvrir ici le débat sur le racisme de Lovecraft, dans son oeuvre comme dans sa pensée quotidienne, il semble que cela soit désormais acquis. On évoque son antisémitisme, mais ici, c'est l'idée même d'une société multiculturelle qui est dans son collimateur. La vie cosmopolite à New York paraît le mettre littéralement en rage...

Difficile de ne pas faire un parallèle entre l'époque de Lovecraft et ce que nous vivons près d'un siècle plus tard. Les symptômes évoqués vont concerner l'Amérique, mais il serait fort mal avisé de nier que cela ne touche pas aussi désormais le Vieux Continent. Le racisme se décomplexe, comme on dit, la parole se libère et les tensions raciales en Amériques sont reparties à la hausse depuis quelques années.

Et la situation des populations noires est devenue très délicate. Récemment, Don Winslow en fait un élément de contexte très fort de son roman "Corruption" et les violences, qu'elles émanent de policiers ou de civils, défraient régulièrement la chronique... On danse sur une poudrière, à laquelle une simple étincelle pourrait bientôt mettre le feu...

Ce n'est donc pas un hasard si Victor LaValle a choisi précisément ce texte pour poursuivre ce mouvement qui s'empare de l'imaginaire foisonnant de Lovecraft afin de lui redonner un peu de lustre. Le replacer dans un contexte politique contemporain où le racisme est devenu inacceptable, en tout cas pour beaucoup, et certainement pas une base de la société.

Il reprend donc le contexte, les années 1920 à New York (Red Hook est un quartier de Brooklyn), deux des personnages centraux du texte original, Malone, le flic, et Robert Suydam, l'excentrique et riche gentleman, mais il change le point de vue : son personnage central est un jeune homme noir, qui cherche à s'en sortir comme il peut et essaye de rester à l'écart des embrouilles que sa couleur de peau pourrait lui attirer.

Au-delà du personnage de Tommy, c'est d'ailleurs à celui de son père qu'il faudrait s'intéresser. Un homme usé, vieilli avant l'âge, qui a avancé dans la vie en courbant l'échine, en travaillant sans relâche pour des clopinettes, une main d'oeuvre bon marché que sa peau noire expose à tous les mauvais coups et les abus...

A Tommy, il transmet sa passion du blues, autre élément important de "La Ballade de Black Tom" (jusque dans son titre, d'ailleurs), mais surtout, à force de voir ce père dépérir, Tommy refuse le destin qui lui est assigné et n'accepte pas l'idée d'être à son tour un esclave et de vivre libre. Libre et fier, même lorsqu'il s'aventure dans des quartiers où sa simple présence dérange.

La citation placée en titre de ce billet (choisie après pas mal d'hésitation) possède, à mes yeux, une incroyable force. Parce qu'il y a ce mot terrible : monstre. Terrible, parce que Tommy n'est monstrueux au regard de certains, que parce qu'il est noir... J'ai moi-même du mal à écrire ces mots, qui sont pour moi la véritable preuve de monstruosité, mais c'est bien cela...

"La Ballade de Black Tom", c'est l'histoire de la revanche d'un garçon né du mauvais côté des barrières raciales, dans un monde qui les érige en murs infranchissables, en frontières imperméables... Et ce que je décris là, pour évoquer l'Amérique des années 1920, ressemble fort à ce que nous vivons une nouvelle fois en cette première partie de XXIe siècle.

Le rejet de la société multiculturelle est partout, pas seulement en Amérique, même si la dernière élection présidentielle est une preuve flagrante de cette folie ambiante. En Europe, la montée des nationalismes est constante, la Hongrie a aussi dressé son mur, son nouveau rideau de fer barbelé et les boucs émissaires sont de plus en plus facilement montrés du doigt...

Mais, le parallèle entre les deux époques à travers les textes de Lovecraft et de LaValle va plus loin : les années 1920 sont marquées par un important mouvement culturel et politique, la Harlem Renaissance (évoquée dans ce billet, consacrée à "Madame St-Clair, reine de Harlem", de Raphaël Confiant), qui vise clairement une émancipation réelle de la communauté noire.

Aujourd'hui, on pourrait attendre de retrouver un tel mouvement, menée par des figures politiques, artistiques, mais aussi sportives (on pense à des figures déjà emblématiques comme Colin Kaepernick ou Lebron James), et il y a quelque chose de tout cela dans "La Ballade de Black Tom", même si Tommy va utiliser pour se libérer des carcans des méthodes qu'on ne conseille pas...

Mais reste cette idée force de renverser les rapports de force au sein de la société américaine, y compris par la force (on retrouve là encore d'autres mouvements de l'histoire de l'Amérique noire, celle de Malcolm X et des Panthers). Pour Tommy, cela passe par une alliance avec des forces incontrôlables, mauvaises, dangereuses...

Il le dit toutefois lui-même : quitte à être vu comme un monstre, autant donner raison aux racistes en devenant leur pire cauchemar. En devenant le pire des monstres, pour ne pas faire les choses à moitié, et en suscitant une peur irrépressible, mais avec des causes, si ce n'est rationnelles, du moins clairement identifiables. Vous avez vu le mal en moi, vous n'avez encore rien vu, leur lance-t-il.

Victor LaValle frappe fort, puisque son personnage n'a rien d'un héros. C'est même quasiment tout le contraire, lorsqu'on le rencontre. Un gentil loser qui vivote en jouant et chantant mal du blues, en piquant quelques dollars dans des arnaques de bas étage, qui vit au jour le jour et n'ambitionne pas grand-chose...

Et c'est à travers lui que LaValle renverse la thématique de la haine : Tommy n'est pas un être motivé par la haine, sa soif de revanche est saine, juste, il aspire simplement à être considéré avec respect et la peur est un bon outil pour cela, faute de pouvoir convaincre qu'un individu n'est pas défini par la couleur de sa peau et qu'il ne s'agit pas d'une frontière entre humains.

Du texte raciste d'origine, Victor LaValle fait un texte militant dénonçant le racisme. Il le retourne comme un gant et la pensée nauséabonde de Lovecraft avec. Et pour cela, il n'en fait pas une simple relecture, le terme est trop restrictif. Il repeint tout du sol au plafond, modifie la structure du texte et le rôle des personnages.

Il va même un peu plus loin que Lovecraft lui-même, puisqu'il introduit dans sa réécriture du texte original, qui n'est pas considéré comme appartenant au cycle des Mythes de Cthulhu, la présence des Grands Anciens. Ce n'est pas aussi explicite que cela, mais difficile de ne pas reconnaître ce que l'on aperçoit, même brièvement, à moins d'être totalement étranger à l'univers lovecraftien.

Il conserve donc évidemment la dimension horrifique, ce serait dommage de se passer de ce qui, justement, est incontestable chez HPL (auquel il fait d'ailleurs un clin d'oeil appuyé et ironique à travers le personnage du détective privé), cette profonde noirceur et cette violence qui peut se déchaîner à tout instant. Cette folie, ce mal à l'état pur que l'on ne peut supporter de regarder en face.

Mais le plus important, c'est que LaValle change le point de vue : la narration est à la troisième personne, il ne va pas jusqu'à faire raconter l'histoire par Tommy, mais c'est bien lui qui est le moteur du récit, tout en laissant parfois affleurer les situations d'origine, avant d'en reprendre la main. L'exercice de style est impeccable et remarquablement écrit.

Difficile pour moi d'aller plus loin, je ne suis pas un assez grand connaisseur de l'oeuvre de Lovecraft pour cela (j'ai déjà presque l'impression d'avoir joué un rôle, moi aussi, dans ce billet), mais je vais vous laisser entre de bonnes mains, avec ce billet bien plus riche et complet que le mien, signé Apophis : https://lecultedapophis.com/2018/04/19/la-ballade-de-black-tom-victor-lavalle/

Et comme un bon billet se termine souvent en musique (il y en a d'ailleurs aussi chez Apophis, eh oui), je vous propose de finir avec du blues. Pas n'importe quel morceau, puisqu'il apparaît dans "La Ballade de Black Tom" et parce qu'il y tient une place particulière, vous le verrez. Mais peut-être aussi et surtout parce que son texte résume parfaitement la philosophie inculquée à Tommy par son père...


dimanche 3 mars 2019

"Something hidden. Go and find it. Go and look behind the Ranges – Something lost behind the Ranges. Lost and waiting for you. Go !" (Rudyard Kipling).

Une citation extraite du poème de Kipling "The Explorer", qu'on retrouve dans notre roman du jour (ainsi qu'un autre passage du même texte, d'ailleurs) et qui, vous comprendrez vite pourquoi, semble avoir été écrite pour l'histoire qui va nous intéresser. Dans "Femmes d'argile et d'osier" (paru en grand format aux Moutons Eléctriques), Robert Darvel part de faits réels, d'une véritable expédition, et quelle expédition !, mais se l'approprie pour en faire un roman de fantasy, dans lequel il convoque une autre figure littéraire britannique : Lewis Carroll. En respectant les faits, jusqu'au moment où ils vont dérailler pour se diriger vers un merveilleux assez menaçant, mais presque aussi vers l'uchronie, le romancier nous entraîne dans le Pérou du début du XXe siècle, à la recherche d'une cité mythique, dont certains doutaient même de l'existence : Machu Picchu...



Après une premier voyage au Pérou en 1909, au cours duquel il s'est pris de passion pour la culture inca, Harry Bingham, un dandy diplômé de Yale et de Harvard, historien et archéologue, a organisé une nouvelle expédition. Baptisée expédition Yale-Pérou, elle comprend plusieurs scientifiques, spécialistes de différentes disciplines, géologue, topographe ou naturaliste.

Mais, la tête pensante et le leader du projet, c'est vraiment Hiram Bingham : en 1909, il a visité les ruines de la cité inca de Choqquequirau (je reprends l'orthographe du roman), considérée alors comme l'ultime forteresse où s'est replié Manco Inca avant la chute de son empire. Mais, Bingham a des doutes. Ce qu'il a lu sur le sujet ne le convainc pas.

Il veut en avoir le coeur net et c'est l'objet de cette expédition, dont il a, cette fois, réglé tous les détails, et qui débute à l'été 1911. En ce mois de juillet, Bingham et son équipe quittent la ville de Cuzco en direction de l'altiplano. La plus récente expédition, organisé par le recteur de l'université de Cuzco, a remonté le fleuve Urubamba jusqu'à Mandor Pampa avant de rebrousser chemin.

La faute à la pluie, qui a empêché d'aller plus loin, alors qu'un paysan vivant sur place a évoqué un lieu digne d'intérêt sur l'autre rive du fleuve. C'est cet endroit que Bingham souhaiterait découvrir, et il espère qu'une fois le fleuve traversé, quelqu'un saura l'aider pour atteindre cet endroit, situé dans les montages, entre le Huana Picchu et le Machu Picchu...

Bingham n'a pas vraiment d'idée de ce qui l'attend, du trajet que cela représente, ni même de l'intérêt réel de cet hypothétique endroit, mais peu importe, il veut découvrir quelque chose qui lui assure une certaine renommée et montrer qu'on s'est trompé jusque-là. Alors, il emmène sa petite troupe sur des routes, puis des chemins qui sont de moins en moins carrossables...

Le jeu en vaut-il d'ailleurs la chandelle ? Lorsqu'une mule s'effondre et tombe dans un ravin, l'inquiétude gagne du terrain. Même Bingham semble douter, jusqu'à envisager de ne pas aller plus loin ("No sense in going further", pense-t-il, en citant déjà Kipling). Pourtant, il va choisir de persévérer, quitte à agir en solitaire.

Et l'un des éléments qui va inciter l'explorateur à poursuivre sa route, c'est l'apparition d'une femme, une femme mystérieuse qu'il semble d'ailleurs le seul capable de voir... Une femme très légèrement vêtue de cuir rouge. Une femme ? Cette créature en a l'air, mais en réalité, sa chair est d'argile et son squelette d'osier...

Que fait donc cet étrange et fascinant personnage dans ce coin de jungle et de montagne ? Pour Bingham, cette découverte-là devient plus importante que toutes les ruines de toutes les cités incas de la région, y compris celle qui dort sous la végétation, sur le flanc de cette montagne qu'on appelle le Machu Picchu...

Moins d'une semaine après avoir quitté Cuzco, Hiram Bingham a trouvé ce qu'il est venu cherché au Pérou. Et pourtant, soudainement, ses projets son chamboulés, son ambition aussi : le plus important, c'est de venir en aide à la femme d'argile et d'osier, perdue dans un monde qui n'est pas le sien, incapable de retrouver "l'oeil", cette porte qu'elle a franchie entre son monde et le nôtre...

Avec ce résumé, j'ai à la fois l'impression d'en dire beaucoup et très peu... Curieuse sensation, mais c'est aussi à cela que la suite de ce billet va servir : évoquer quelques aspects importants laissés de côté jusqu'ici, mais sans vous emmener trop loin dans cette histoire. Une histoire qui, brusquement, va quitter le cadre du roman historique pour plonger dans la fantasy.

Car, pour ceux qui en douteraient, Hiram Bingham a bel et bien existé, il a en fait redécouvert Machu Picchu, que d'autres, quelques années avant lui, avaient atteint, sans que cela connaisse de véritable retentissement. Lui va en faire un événement qui va largement dépasser les frontières du continent américain et faire de la cité oubliée un lieu majeur sur le plan archéologique.

Robert Darvel raconte donc la véritable expédition Yale-Pérou, jusqu'à un certain point, où les événements vont diverger. Voilà pourquoi je parlais en introduction d'une espèce d'uchronie, puisque le roman va laisser la réalité sur le côté pour prendre une direction différente... Que je vous laisserai découvrir par vous-mêmes.

Bingham est un personnage assez fascinant. On dit d'ailleurs que c'est en pensant à lui que George Lucas a imaginé le personnage d'Indiana Jones. Personnage fantasque au caractère bien trempé, il privilégiait d'ailleurs son rôle d'explorateur, préféré à toutes ses autres casquettes, professeur à Harvard puis à Princeton, officier basé en France pendant la Ie Guerre mondiale et plus tard, gouverneur du Connecticut...

Il avait d'ailleurs fait de sa grande maison, d'ailleurs située dans cet Etat, un véritable musée rassemblant nombre d'objets ramenés de ses nombreux voyages. Une maison où il finit par écrire son ouvrage de référence, "Lost City of the Incas", où il retrace cette expédition si particulière qui l'a mené jusqu'à Machu Picchu.

Voilà pour la parenthèse biographique, mais ce n'est pas tout à fait pour rien que j'ai quitté quelques instants le strict cadre du roman de Robert Darvel. Parce que, en lisant son livre, en évoquant Bingham, on songe aussi à un autre explorateur, un contemporain de Bingham qui s'est intéressé à une autre région d'Amérique du sud, entre Brésil et Bolivie, Percy Fawcett,

Ce même Percy Fawcett disparu sans laisser de trace vers 1925 alors qu'il était à la recherche, lui aussi, d'une cité perdue, quelque part dans la forêt amazonienne... Ses expéditions ont inspiré Conan Doyle, qui s'en est servi pour créer le décor de son "Monde perdu", mais son nom reste surtout attaché au récit de David Grann, "The lost city of Z", récemment adapté au cinéma...

Difficile de savoir si Bingham songeait à Fawcett quand, près d'un quart de siècle après la disparition de ce dernier, il a donné à son livre un titre quasi identique... Mais l'autre point commun entre les deux, c'est "The Explorer", ce poème publié en 1898 par Rudyard Kipling et qui semble avoir été une sorte d'inspiration pour ces deux hommes extraordinaires...

Revenons au roman de Robert Darvel, avant de s'égarer nous aussi complètement (même si j'espère qu'on pourra nous retrouver au coeur de la jungle numérique...). Tout commence donc comme un véritable roman historique, avec cette expédition le long de l'Urubamba qui a en fait duré, chose étonnante, moins d'une semaine, en réalité.

Partie le 19 juillet de Cuzco, l'expédition Yale-Pérou est arrivé à Machu Picchu le 24, avec un regard forcément différent du nôtre, puisque nous connaissons l'image actuelle de cette forteresse à flanc de montagne, qui était enfouie sous une épaisse végétation lorsqu'ils l'ont découverte. Il ne faudrait pas oublier que Bingham n'était pas seul dans cette aventure.

Et cela nous amène à évoquer les autres personnages de ce roman. A la fois ceux qui entourent l'explorateur, et qui semblent bien moins à l'aise que leur leader dans ces paysages majestueux mais assez hostiles. Autant Bingham prend son destin en main et agit comme il l'entend, même lorsque la situation prend un tour tout à fait inattendu, autant les autres vont vite être dépassés et vont subir les événements.

Mais, plus que les occidentaux, ce sont les autochtones qui sont absolument passionnant. Et en particulier un drôle de bonhomme : Ambrocio... Là encore, il s'agit d'un personnage qui a bel et bien existé, un véritable personnage de roman, un "ambulante", comme on dit, au sujet duquel courent de nombreuses légendes qui arrivent aux oreilles de Bingham.

Sacré bonhomme que cet Ambrocio, ermite vivant de rien ou presque avec sa femme et ses enfants, chassant pour se nourrir, vivant nu, d'une saleté repoussante, entiché d'un étrange objet récupéré sans doute d'une précédente expédition : un scaphandre, dont il ne maîtrise pas du tout le mode d'emploi. Un personnage extravagant, comique, même, mais fascinant, qui pourrait parfaitement être le héros de sa propre histoire.

Il n'est pas le seul personnage que Bingham va rencontrer en chemin, car si la région est peu densément peuplée, avec quelques villages, et même plus souvent des hameaux, on vit là, dans des conditions plus que spartiates, au milieu des pierres qui, des siècles plus tôt, furent sans doute des bâtiments de prospères cités incas... Le décor lui-même, avec ses côtés post-apocalyptique, est déroutant.

Et puis, il y a cette mystérieuse femme vêtue de cuir rouge... Le lecteur est un spectateur privilégié, puisqu'il est capable de la voir et même de la suivre, ce qui n'est pas le cas de la plupart des personnages du roman. En fait, ils sont très peu nombreux à le pouvoir. En particulier Anacleto, paysan pour qui ce type de rencontre n'est plus tout à fait une surprise. Et donc, Bignham...

Qui est-elle exactement ? C'est bien sûr ce que l'on se demande, à l'instar de l'explorateur, qui va en perdre le sens commun (à moins que...) et en faire l'objet de sa quête, au détriment de la recherche archéologique. Evidemment, ce n'est pas dans ce billet que l'on va vous expliquer cela, pour tout savoir, lisez "Femmes d'argile et d'osier".

Il n'empêche qu'elle est le premier signe qui va faire basculer le roman. En fait, ce n'est pas tout à fait vrai. Il y a un détail en tout début de roman, qui prendra tout son sens ensuite, ainsi qu'un épisode apparemment anodin lors du voyage... Mais ça, on ne peut pas le comprendre tout de suite, c'est vraiment l'apparition de cette femme aux allures de poupée qui amorce le changement.

La suite, c'est une expédition bien différente, extravagante, fascinante et dangereuse, dans laquelle Bignham va se lancer à corps et à cris. Et donner à ce roman qui aurait pu être très sérieux, qui aurait pu opter pour la stricte voie historique, un tour surprenant : on va se retrouver dans un univers digne des histoires de Lewis Carroll.

Alors, oui, on songe au monde que découvre Alice, mais il ne faudrait pas oublier de préciser que cet univers-là se nourrit surtout des contes, des traditions et du folklore local, très riches. Robert Darvel s'inspire de la culture profondément enracinée au Pérou et qui tisse un lien, presque inconscient, avec la civilisation qui vécut ici et fut extrêmement puissante, jusqu'à ce que les colons décident de l'éradiquer...

Une plongée dans un monde sens dessus dessous, burlesque et déjanté, onirique et plus dépaysant encore que les jungles péruviennes. Interviennent alors de nouveaux éléments romanesques : le merveilleux, bien évidemment, mais aussi de l'action, du suspense, un peu de violence, aussi, et l'imaginaire débridé de Robert Darvel, qui vaut le coup d'oeil.

En quatrième de couverture, on découvre une espèce d'inventaire à la Prévert qui donne (peut-être un peu trop d'ailleurs) un avant-goût de tout cela. De ce monde fou, fou, fou dans lequel Bingham va mettre un pied, puis tout le reste, sans plus du tout penser aux motifs premiers de son voyage. Aspiré dans cet univers bizarre, foutraque, il va trouver une cause bien plus noble que celle qui a justifié son expédition.

Robert Darvel réussit à donner à son histoire une impression très vivace et colorée, à l'image d'ailleurs de la couverture imaginée, comme d'hab avec les Moutons Electriques, par Melchior Ascaride, mais également sombre, oppressante, menaçante. Comme pour Lewis Carroll, ce monde des merveilles est bien moins joyeux et bienveillant qu'on pourrait le penser initialement.

Du roman historique, avec sa dimension aventurière, on bascule dans un univers de fantasy où tout, absolument tout peut se produire, jusqu'à une conclusion pour le moins inattendue et déroutante. Et l'on se laisse entraîner dans cette folle sarabande avec un vrai plaisir de lecteur. A la fois parce qu'on découvre (en ce qui me concerne) l'histoire de la (re)découverte du Machu Picchu, et parce que son imaginaire est rassasié d'images et de situations plus folles les unes que les autres...

Chacun en tirera une lecture personnelle, en particulier concernant le moment précis où tout dérape, mais aussi quant à sa conclusion. Pour cela, mais aussi pour le contexte très original dans lequel se déroule cette histoire, "Femmes d'argile et d'osier" procure de belles émotions de lecture et le travail de Robert Darvel doit être salué.