vendredi 18 janvier 2019

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1200 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Quand vient l'éclipse, accroche-toi à la lune".

En début d'année, il est de bon ton, au moment des voeux, de souhaiter à ses proches une bonne santé. Et voilà que, après un roman sur la schizophrénie, "Tête de tambour", de Sol Elias, un autre livre débarque en librairie pour évoquer une maladie aux conséquences lourdes : la trisomie 21. Reconnaissons que le sujet est très peu abordé en littérature et, pour ce qui concerne notre roman du jour, c'est également l'occasion d'aborder l'histoire de cette maladie, sa découverte et les chercheurs qui ont permis cette avancée, mais aussi le scandale que cette découverte cache depuis 60 ans... "Ce qui nous revient", de Corinne Royer (en grand format aux éditions Actes Sud), est un roman qui évoque la perte ou la spoliation, mais surtout l'espoir de retrouver ce qui a été perdu, volé. Avec, en prime, le portrait d'une femme d'exception, Marthe Gautier, dont vous serez certainement nombreux comme moi à découvrir (c'est le cas de le dire) le nom et l'histoire extraordinaire...



A 10 ans, Louisa vivait avec ses parents à Fréjus, dans une grande maison qu'on appelle "la Maison du Poète", parce qu'elle fut décorée par Jean Cocteau, alors qu'il travaillait à la réalisation de Notre-Dame-de-Jérusalem. Un cadre étonnant, dans lequel la fillette s'épanouit auprès d'une mère et d'un père pas tout à fait ordinaires.

Le père, Nicolaï Gorki, d'origine russe, issu d'une famille révolutionnaire, est un peintre qui n'a jamais connu le succès, tout du moins pas avec ses oeuvres, et qui vivote comme agent immobilier, jouant les coucous en occupant les maisons ou appartement qu'on lui confie à la vente. Quant à la mère, Elena Paredes, fille de républicains espagnols, elle est cantatrice.

Un jour, Elena quitte la Maison du Poète pour se produire dans une grande salle de concerts. Pendant trois jours, elle va laisser sa fille à la seule garde de son père. Ce que Louise ignore encore en voyant la voiture s'éloigner, c'est que Elena ne va pas rentrer, comme prévu, après ce long weekend d'absence. Un abandon dont elle ne connaîtra la raison profonde que bien plus tard.

Une quinzaine d'années plus tard, après avoir passé une adolescence mouvementée à Marseille et entamé des études de médecine, elle travaille à sa thèse, dont le sujet central est la trisomie 21. Mais, lorsqu'elle apporte son premier jet à son professeur, celui-ci lui jette quasiment le tas de feuilles à la figure en lui reprochant d'avoir suivi la voie officielle...

Qu'entend-il par-là ? Sur le coup, Louisa ne le comprend pas, jusqu'à ce qu'il lui conseille d'aller rencontrer une certaine Marthe Gautier. Une rencontre qui va, à plus d'un titre bouleverser la vie de Louisa. Professionnellement, d'abord, parce qu'elle va lui permettre d'envisager son sujet de thème de manière très différente. Et personnellement, ensuite, mais là, il vous faudra lire le roman pour le comprendre...

"Ce qui nous revient" raconte la vie contrariée de Louisa (désolé, je n'ai pas pu m'empêcher de glisser une référence à un précédent roman de Corinne Royer, qui ressort d'ailleurs en même temps que celui-ci en Babel, la collection de poche d'Actes Sud), depuis son enfance et le départ de sa mère, qu'elle à si mal vécu, jusqu'à la finalisation de cette thèse.

Mais, entre ces deux moments clés, beaucoup de choses vont se produire. De magnifiques, certaines angoissantes, d'autres dramatiques. Et ces histoires concernent aussi bien la jeune femme que ses proches ou que des personnes qu'elle va rencontrer. C'est un roman où les personnages, hauts en couleur pour la plupart, sont très importants, et tous ont "perdu" quelque chose ou ont été dépossédés.

Au coeur du roman, aux côtés de Louisa, un personnage extraordinaire : Marthe Gautier. Une vieille dame, âgée de 90 ans quand Louisa fait sa connaissance. Une scientifique qui, des décennies plus tôt, a été celle qui a permis la mise en évidence du chromosome surnuméraire responsable de ce qu'on appelait alors la maladie de Down et qui, à partir de là, va devenir plus couramment la trisomie 21.

Mais, si Louisa, la plupart d'entre vous et moi n'avions jamais entendu parler de Marthe Gautier, c'est parce qu'elle s'est fait voler sa découverte par un homme, le docteur Jérôme Lejeune, qui a tiré gloire et succès d'un travail auquel il n'a contribué que très légèrement. Et, depuis la fin des années 1950, Marthe Gautier peine à faire reconnaître sa situation. Elle est "la Découvreuse oubliée".

Je n'entre pas dans les détails, car ils sont racontés au fil du roman et développés en fin d'ouvrage dans une annexe aussi passionnante que révoltante. Car, vous l'aurez sans doute compris, désormais, à l'inverse de Louisa et des autres personnages rencontrés dans "Ce qui nous revient", Marthe Gautier existe vraiment. Elle est d'ailleurs toujours en vie, âgée de 93 ans...

Corinne Royer nous présente cette femme d'exception, à la carrière remarquable, mais tronquée par l'injustice patriarcale, très puissante dans le monde scientifique. Sa vie, avant la découverte et après sa retraite, des éléments parfois anecdotiques, d'autres fascinants (l'histoire de sa soeur aînée) ou bouleversants (sa visite à Bordeaux, pour un congrès auquel elle ne participera pas, suite à l'intervention d'huissiers, eh oui).

Et puis, il y a l'incroyable travail de laboratoire qu'elle a effectué pour parvenir à la découverte de ce fameux chromosome surnuméraire. Avec un personnage dont il faut parler ici, un coq, sans qui rien n'aurait été possible. On connaissait les chiens de Pavlov, évoqués dans le livre, mais désormais, il faudra se souvenir du coq de Marthe Gautier !

Je survole, évidemment, à la fois parce que je ne peux pas tout raconter dans ce billet, mais surtout parce que je ne veux pas tout raconter. Même sur cet aspect, qui reste un fil narratif secondaire, il y a énormément de choses à découvrir et à apprendre, sur un sujet fascinant, comme sait souvent l'être la science, mais aussi sur les mentalités qui président à nos société.

Là encore, une découverte pour moi, merci, Corinne Royer d'enrichir autant ma culture générale et militante, ce que l'on appelle l'effet Matilda, d'après le nom de Matilda Joslyn Gage, féministe américaine qui, dès le XIXe siècle, a observé que la pensée des femmes étaient systématiquement récupérée par des hommes, qui s'en attribuaient ensuite les seuls mérites...

A la même époque que Marthe Gautier, Rosalind Franklin, dont James Morrow raconte l'histoire dans "L'Arche de Darwin", connaîtra la même mésaventure, avec une infamie supplémentaire, puisque les découvreurs de l'ADN, Watson et Crick, ne la mentionneront même pas lors de la réception de leur prix Nobel, intervenue quatre ans après sa mort...

A travers ce roman, en racontant l'histoire de Marthe Gautier, jusqu'aux déboires récents qu'elle doit encore affronter, Corinne Royer prend fait et cause pour qu'une terrible injustice soit réparée, qu'une imposture soit révélée et qu'enfin, on redonne à cette femme remarquable, qui n'a jamais renoncé, les lauriers et les honneurs qu'elle mérite.

Rien que pour elle, pour son histoire, son parcours et son travail, rien que pour ce combat relancé par Corinne Royer, rien que pour cette dimension féministe forte qui l'accompagne, "Ce qui nous revient" est un livre qu'il faut lire. Même si, je le redis, il ne s'agit pas d'une biographie romanesque de Marthe Gautier, mais un pur roman dont le personnage principal est Louisa Gorki.

Il nous faut évoquer le titre de ce roman, qui peut sembler un peu curieux de prime abord, mais qui prend tout son sens, tous ses sens, lorsque l'on termine cette lecture. Il y a "revenir", ce qui revient de nouveau, ce qu'on retrouve, et il y a "revenir", appartenir légitimement à quelqu'un (et le mot important, ici, c'est bien légitimement)...

Louisa comme Marthe sont en quête de ce qui leur manque, de ce dont on les a privées. Pour Louisa, c'est sa mère, pour Marthe, sa découverte. Dans les deux cas, cela semble plus facile à dire qu'à faire, mais c'est sans compter, en tout cas pour la partie romanesque du livre, sur un élément très important de cette histoire : le hasard...

Car la vie a souvent des allures de loterie. A commencer par la génétique, qui distribue aléatoirement ce qui nous constituera plus tard. Les bons traits, comme les aspects les plus désagréables, et le chromosome surnuméraire à l'origine de la trisomie 21 en est une des plus douloureuses manifestations. Comme la boîte de chocolats de Forrest Gump, on ne sait jamais sur quoi on va tomber...

Dans "Ce qui revient", le hasard joue bien des tours au personnage, des mauvais, d'abord, puis d'autres qui, espérons-le, seront meilleurs. Mais ce hasard va bousculer complètement la dernière partie du roman, comme un domino qui en fait entraîne d'autres dans sa chute. Ou comme une parenthèse désenchantée qu'on pourrait enfin fermer pour retrouver la vie d'avant...

Corinne Royer nous offre une fin très ouverte, justement. A chacun de remplir certains blancs, de croire à ce heureux hasard ou pas, car qui sait si tout cela est aussi évident ? Et cela donne un final assez surprenant, surtout inattendu, mais plein d'émotions contrastées, qui font passer le lecteur de la tendresse au choc, de la douleur à l'optimisme, du doute à l'espoir...

J'ai beaucoup évoqué Marthe Gautier, parce qu'il fallait vous la présenter, mais il convient aussi de parler de Louisa, qui porte en fait le roman sur ses épaules. Une femme courageuse, forte, déterminée, mais aussi blessée par la disparition de sa mère, et par ses circonstances. Mais aussi par ce qu'elle apprendra plus tard à ce sujet.

Une battante, dont on ressent la colère une longue partie de l'histoire. La colère et le sentiment d'injustice, aussi. Oui, elle ne comprend certainement pas ce qui lui est arrivée. Même en grandissant, elle ne parvient pas à comprendre cet abandon, à accepter cette absence, pas plus que l'idée d'avoir été trahie, et tout ce qu'elle va entreprendre ensuite est motivé par cela.

Elle n'est pas parfaite, elle commet des erreurs, fait des choix particuliers, s'oublie dans la quête qu'elle s'est fixée au point de s'isoler, de perdre sa jeunesse après avoir vu son enfance gâchée... Et c'est aussi tout cela, avec cette extrême motivation, qui la rend attachante, touchante, même. Mais, elle n'est pas la seule à marquer les esprits.

Autour d'elle, c'est un peu la folie, le passage racontant l'histoire de son père et de l'oncle Ferguson (sacré bonhomme, celui-là !), qui n'est pas du tout son oncle, juste un ami de la famille, est un moment formidable, drôle et déjanté, on pourrait presque dire surréaliste. Et pourtant, chez Nicolaï aussi, il y a cette blessure profonde que représente le départ d'Elena...

Le côté complètement foutraque de cette famille est très sympa, porté par deux parents aux caractères volcaniques, l'âme slave et le piquant de l'Espagne, qui parfois s'opposent, montent dans les tours et menacent d'atteindre une puissance nucléaire. Des artistes, aussi, le peintre et la diva, les deux disciplines, vous le verrez, occupant une place particulière dans le livre.

Et puis, il y a ceux dont je n'ai pas encore parlé jusque-là, mais à qui je pense depuis le début : les trisomiques, ceux qu'on appelaient encore "les mongoliens" au moment de la découverte de Marthe Gautier, terme si violent et péjoratifs... On en croise un groupe dans "Ce qui nous revient", et on tourne ces pages avec le coeur serré et les yeux qui deviennent humides.

Leur description, pleine d'empathie, est un des moments forts du livre, chacun avec sa vision particulière du monde, ses passions, ses lubies, toujours étonnantes. De celui qui pourrait se nourrir uniquement de nougats (et pas n'importe lesquels, attention, les nougats de Limoux !), à celle qui écoute en boucle la suite n°5 pour violoncelle de Bach, en passant par le passionné d'espace qui a vu 43 fois "ET l'extraterrestre".

On sourit à ces évocations, mais ils sont bouleversants, ces mômes, et pas juste parce qu'ils sont... malades... différents... A chaque mot qui les qualifie, on revient à cela : leur état de santé et le regard que porte la société sur eux... Que nous portons sur eux. Mais ce sont d'abord des enfants, des êtres fragiles, mais certainement pas exempts de sentiments ou de sensations.

J'en reste là, en espérant que vous partagerez les émotions qui ont été les miennes au fil de cette lecture. Une magnifique histoire de résilience et de volonté, pour retrouver ce qui a été arraché, confisqué ou soustrait, pour conserver l'espoir, même au plus profond du découragement. Pour s'accrocher fort, fort, fort à la lune quand l'éclipse est totale et semble devoir durer interminablement.

"Je voulais savoir, te demander ce que je sais qui les intrigue tous et toutes, ou presque tous et toutes, la plupart, dans cette tribu de tarés (...) Te demander ce que je suis censée savoir, bon Dieu !"

Cette fois, c'est le der des ders, il l'a dit, dans la presse, autour de lui, partout. Le dernier roman... Après avoir écrit et publié plus de 200 livres, dans des genres aussi différents que le western, la science-fiction, le roman noir ou le roman historique. Et l'envie de croire qu'il reviendra sur sa décision, malgré les difficultés, les désaccords, la colère... "Braves gens du Purgatoire", qui vient de paraître en ce début d'année aux éditions Héloïse d'Ormesson, est donc le dernier roman de Pierre Pelot. Et un Pelot pur jus, ancré dans ses Vosges chéries, avec des histoires pleines de secrets, de non-dits et de noirceurs, des personnages ambigus et taiseux, et une jeune femme qui voudrait s'arracher à tout ça, sans vraiment y parvenir. Un roman noir, douloureux, aux allures de saga familiale, avec les gens du cru qui pensent tout maîtriser, et les autres, qu'on tolère, à condition qu'ils restent à leur place. Un malaise palpable qu'un drame terrible réveille brusquement... Et un personnage d'écrivain qui ressemble tant à Pelot lui-même, mais qui n'est pas lui...



Purgatoire est un bourg situé aux pieds des ballons, aux confins de trois régions, la Lorraine, où il se trouve, l'Alsace et la Franche-Comté, et de quatre départements. Une paisible petite ville qui est sans doute sur la pente descendante, économiquement, démographiquement, mais qui reste fidèle à son image, à son passé à ses traditions.

Oh, bien sûr, le tissage, qui a fait la fortune de la famille Rouy et a donné du travail à tant d'ouvriers et d'ouvrières pendant des décennies n'existe plus, désormais. La scierie Clavin, elle, tourne encore, mais sans doute pas à la cadence qui fut la sienne au milieu du XXe siècle. Et la station de ski des Hautes-Chaumes, fondée par les Derandier, offre un modeste pôle touristique tout au long de l'année.

Rouy, Clavin, Delandier, malgré les vicissitudes, les crises, les revers de fortune et les inéluctables évolutions de la société, ces trois familles restent les plus en vue de Purgatoire, les plus influentes, à défaut d'être encore puissantes. Comme si le temps qui passe n'avait pas de prise sur cet état de fait immuable.

Et puis, il y a les Bansher. Un siècle que deux membres de cette famille ont débarqué à Purgatoire depuis la lointaine Amérique. Ils se sont enracinés, même si on les regarde toujours un peu comme des étrangers, en tout cas pas du même oeil que les trois autres clans. Malgré les mariages, les alliances, et cet argent avec lequel ils sont venus là...

Maxime est un Bansher, marié à Anne-Lisa, une Delandier. Et tous les deux sont morts. Selon les premières constatations de la police, qui vont certainement devenir une vérité judiciaire, Maxime a tué son épouse d'un coup de fusil de chasse avant de se pendre dans le grenier. Un drame familial, comme le veut la pudique formule,  qui néglige tant de choses au passage.

A Purgatoire, le choc est terrible. Tout le monde connaissait les deux morts. Et personne ne comprend ce qui a pu pousser Maxime à commettre ces actes d'une violence inouïe. Dans ce coin isolé, pas besoin que la rumeur coure pour se répandre... Et dès les enterrements d'Anne-Lisa et Maxime, on sent que la tension a monté d'un cran...

Les Delandier, qui ont perdu une des leurs, les Clavin et les Rouy semblent tendus comme des arcs et l'atmosphère est franchement pesante. Avec les Bansher au coeur des interrogations : Adelin, le fils de Maxime, et sa fille Lorena, âgée d'une vingtaine d'années, revenue travailler au pays, auprès des chevaux des Hautes-Chaumes, après avoir été vivre sa fin d'adolescence tumultueuse loin de Purgatoire.

Pour cela, elle reste considérée comme un trublion. Son histoire, son look, son caractère bien trempé, le mec avec qui elle s'est installée, un gars du Haut-Jura, Justin, tout ça fait d'elle un personnage à part dans le coin. Mais elle est une Bansher, alors elle connaît certainement quelques secrets qui ont pu être à l'origine du drame, pour tous, c'est une évidence.

Mais Lorena n'a aucune idée de ce qui a pu déboussoler Maxime au point de tuer celle qu'il aimait et de se suicider ensuite. Alors, elle décide d'aller poser quelques questions à celui qui est le plus à même de connaître les secrets des familles de Purgatoire : Simon Clavin. Celui qu'on surnomme l'écrivain, dans le bourg.

Comme Lorena, c'est un paria, le mot est peut-être un peu fort, mais disons qu'il est tenu à l'écart du reste de la communauté. Pas parce qu'il a écrit et que certains ont cru se reconnaître dans son livre, mais parce que c'est un bâtard. Il porte le nom de Clavin, c'est vrai, mais il n'est pas vraiment considéré comme un membre de la famille.

Cette première rencontre entre la jeune femme et l'écrivain ne débouche sur aucun scoop, mais une petite idée germe dans l'esprit de Lorena : et si la mort de Maxime et d'Anne-Lisa n'était pas ce qu'il paraît ? Et si tout cela n'était que la mise en scène macabre de deux assassinats ? Mais alors, qui aurait pu tuer ces deux personnes inoffensives ? Et pour quelle raison ?

Dans Purgatoire aussi, cette idée semble être privilégiée par les uns et les autres. Et l'on se demande quels secrets terribles ont pu ainsi être couverts, pour quelque temps encore. Car, à Purgatoire, la vie, ce n'est pas l'enfer, mais ce n'est pas le paradis non plus. Et, au fil des ans, tout au long du XXe siècle, nombreux sont les secrets qu'on a soigneusement enfouis et les problèmes qu'on a réglés discrètement...

Voilà le décor de ce roman planté. Je ne vais pas plus loin, car l'enquête de Lorena pour essayer de trouver une explication rationnelle, cohérente, au drame ayant frappé sa famille, va se heurter au silence du bourg, mais aussi à d'autres événements qu'il vous faut laisser découvrir. Et si vous pensez que la vie est calme et ennuyeuse au pied des ballons vosgiens, détrompez-vous !

Avec son savoir-faire habituel, Pierre Pelot décortique la vie de Purgatoire et de ses habitants, son histoire, aussi, depuis la fin du XIXe siècle et l'arrivée des Bansher, devenue légendaire (eh oui, déjà des histoires qu'on se raconte à la veillée, peu importe qu'elles soient avérées). L'occasion de retrouver quelques échos à "L'Ombre des voyageuses", "Maria" ou "Méchamment dimanche", par exemple.

Il dresse le portrait d'hommes et de femmes qui n'ont, pour la plupart, eu d'horizons que ces montagnes vosgiennes et cette campagne qui leur a tant apporté, jusqu'à ce que la modernité leur reprenne tout, ou presque. On comprend aussi ce qui fait de Lorena un personnage à part, justement parce qu'elle a rompu les amarres, même si elle est revenue au bercail.

Lorena, c'est une jeune femme de son temps. La vingtaine, ne s'en laissant pas compter et ne laissant personne lui dire ce qu'elle doit faire ou penser. L'indépendance, c'est certainement ce qui la caractérise et la fait sortir du lot, au sein d'une communauté où les lignes n'ont pas bougé depuis si longtemps.

Elle incarne à sa façon cette modernité qu'on redoute parce qu'elle a fait des ravages, alors on la regarde de travers. Et puis, c'est une Bansher, et cette famille toute entière n'est qu'une greffe que Purgatoire n'a pas rejetée en son temps. Mais aux yeux des habitants du coin, jamais ils ne seront au même niveau que les familles historiques et leur argent n'achètera jamais ce statut...

Lorena, c'est un beau personnage féminin, comme il y en a souvent chez Pierre Pelot. Elle est en quête de vérité et l'on sent bien qu'on redoute qu'elle puisse ouvrir la boîte de Pandore... Au point de devenir une cible ? D'être à son tour, si l'on part du principe que la mort de ses grands-parents n'est pas un meurtre suivi d'un suicide, menacée par des assassins au mobile inconnu ?

Parmi les personnages que l'on suit dans "Braves gens du Purgatoire", on pourrait vous parler d'Henri Rouy, personnage au combien attachant malgré sa folie. Le cinglé du village, il en faut toujours un, sauf que celui-ci a une histoire peu commune, qu'il vous faudra découvrir. Disons simplement qu'il est issu d'une des grandes familles de Purgatoire, l'une des plus riches par le passé.

On le surnomme Zébulon, surnom qui lui vient de son hyperactivité et de sa prolixité, qui tranchent avec le calme et le côté taciturne des braves gens de Purgatoire. Régulièrement, il fait des séjours en hôpital psychiatrique, après une crise, comme on dit, puis il revient, auprès de sa femme et de son fils, qui ont appris à ignorer ses extravagances et son mode de vie particulier...

N'en disons pas plus sur Henri, peut-être n'aurais-je même pas dû vous parler de lui, en fait. Mais, c'est un personnage qui m'a énormément touché, bouleversé, même, et dont le rôle, si particulier dans ce climat si lourd et menaçant, apporte une touche presque comique. Néanmoins, il ne faudrait surtout pas le réduire à ça...

Enfin, il y a Simon, l'écrivain. Là encore, nous allons parler de lui très brièvement, parce que l'homme qui pourrait être le dépositaire des secrets de Purgatoire, selon Lorena, a également les siens. Et son histoire va se dévoiler petit à petit au lecteur, jusqu'à nous aider à comprendre que son isolement n'est pas seulement le fait de sa supposée bâtardise...

Pourtant, il y a un élément important, chez Simon Clavin : il a de nombreux points communs avec un écrivain, et pas n'importe lequel, celui qui lui donne vie, Pierre Pelot. Oh, je ne vais pas faire la liste ici, ceux qui connaissent Pelot repéreront facilement certains de ces traits, de ces événements. Au-delà des faits eux-mêmes, c'est le travail de mise en abyme qui est important.

Car Simon Clavin n'est pas Pierre Pelot, et réciproquement. Pelot s'inspire de ce qui l'entoure pour créer ce personnage, mais il n'est pas son double, ni même son décalque. Et si je met cela en avant, ce n'est pas pour rien, c'est parce qu'on peut élargir cette question à l'ensemble du livre, et sans doute à la plupart de ses romans ayant pour cadre le département de Vosges.

Ce qui vaut une certaine méfiance à Purgatoire, c'est un livre qu'il a écrit sous pseudonyme et dans lequel des habitants du coin se sont reconnus... Or, pour Simon, c'est clair, aucun de ses personnages et encore moins aucune des actions qu'il leur prête n'est la réalité. Le réel est une source d'inspiration, et rien de plus, un jeu d'esprit, l'imagination réagençant ce que l'oeil a vu...

Bien sûr, à travers Purgatoire, on reconnaît Saint-Maurice-sur-Moselle, fief de Pierre Pelot, et l'on se dit que bien des faits racontés dans le livre ont été inspirés par des événements marquants, des tendances, des évolutions... Mais, cela reste un roman, et un roman noir, pas un livre d'histoire, un livre d'imaginaire, pas un essai...

En lisant 'Braves gens du Purgatoire", je me suis demandé combien de fois Pelot avait dû faire face à ce genre de remarques. Combien de fois moi-même ai-je pu lire certains de ses livres en m'adonnant à ce petit jeu... Un souvenir m'est aussi revenu : une dédicace dans une librairie de Remiremont, et des lecteurs apportant une carte sur laquelle ils avaient noté les lieux évoqués dans "C'est ainsi que les hommes vivent" pour suivre les mouvements des personnages...

Alors, oui, c'est le dernier roman de Pierre Pelot, rien que de taper ces mots, ça fait bizarre, quand on parle d'un écrivain aussi prolifique. J'ai déjà évoqué quelques clins d'oeil, on en trouve d'autres, comme ce personnage qui cite le poème d'Aragon, dont Pelot a rendu le vers affirmatif pour en faire le titre de son chef d'oeuvre (cité au paragraphe précédent).

On pourrait ajouter que le trio Lorena/Simon/Henri pourrait faire penser à celui de "L'été en pente douce", mais c'est peut-être aller un peu loin, tout de même. En tout cas, les relations entre les personnages sont ici sensiblement différentes, et c'est bien Lorena qui mène la danse, déterminée à comprendre, à découvrir la vérité. Une vérité.

"Braves gens du Purgatoire" est un roman noir et tendu, une tension qui ne faiblit pas au fil des 500 pages, au cours desquels ce n'est pas une vérité, mais bien plusieurs qui vont apparaître. On n'est pas au bout de ses surprises, avec un dénouement qui va mettre bien des choses en perspective pour le lecteur, mais plus encore pour les personnages.

C'est aussi un roman sur le temps qui passe, sur la transmission des souvenirs et des héritages familiaux, mais aussi sur l'oubli, parfois salutaire, parfois... nécessaire. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à connaître et les secrets, les mensonges ont une véritable fonction sociale au sein de cette communauté. Mais le secret n'est pas une science exacte...

C'est le dernier Pelot, porté par cette plume formidable, belle et riche, puissant vecteur des tensions qui s'accumulent jusqu'à ce que l'orage éclate. Une écriture qui est la marque de fabrique de cet artisan qui a su, depuis plus de 50 ans, travailler les mots comme le ferait un menuisier, les marier entre eux comme le ferait un chef cuisinier...

On referme ce roman en sachant tout, enfin, de Purgatoire. On termine cette lecture sur une scène bouleversante, tellement symbolique aussi, qui semble être placée là pour nous rappeler que non, cette fois, il n'est pas la peine d'attendre la sortie du prochain Pelot, parce qu'il n'y en aura pas. Oui, c'est noir et violent, comme souvent chez cet auteur, mais c'est aussi un livre porteur d'une immense émotion.

Et, si l'on veut garder l'espoir de voir Pelot revenir sur ses déclarations (voeu pieux, ce n'est pas le genre de la maison), on se console en comptant les romans qu'on a lu et en se disant qu'il en reste encore tant à lire qu'on ne tombera pas en panne avant longtemps. Et qu'on pourra, dès que le besoin s'en fera sentir, ouvrir un roman de Pelot, noir, western, sf ou historique, et retrouver la plume d'un grand, un très grand écrivain.




Un dernier mot, tout de même. La couverture du livre est la reproduction d'un tableau signé Pierre Pelot. On le sait moins, la peinture est son violon d'Ingres et son travail mérite le coup d'oeil. Si vous voulez en voir plus, je vous invite à visiter la galerie virtuelle de Pierre Pelot, d'un simple clic sur le lien qui suit : https://www.pierre-pelot-galerie.fr/

lundi 14 janvier 2019

"Le poisson pourrit par la tête".

Parce que le plaisir de lire vaut largement la Sérotonine de papier dont tout le monde parle, intéressons-nous à l'un des romans de cette rentrée de janvier. Un premier roman qui s'attaque à un sujet très complexe, très délicat et même, disons-le franchement, casse-gueule. Ce livre aurait pu être un énième témoignage, une énième auto-fiction, car il s'inspire de l'expérience de la romancière, mais, avec "Tête de Tambour", publié aux éditions Rivages, Sol Elias choisit la fiction, avec une construction narrative audacieuse. Elle aborde surtout de front la question centrale du livre, sans rien épargner au lecteur, plongeant dans les affres de son personnage, de leur paroxysme jusqu'aux tréfonds, avec un réalisme cru qui s'accompagne d'une réelle violence. Un sujet qui a un nom, un nom qui fait peur : la schizophrénie. Et c'est peut-être justement parce que ce roman nous dérange, nous bouscule douloureusement, qu'il nous faut le lire.



Au début des années 1970, Anaël a une vingtaine d'années et fait rager son père par ses frasques, par le fait qu'il ne fait rien de ses journées, à part traîner avec ses potes à Marseille et aux alentours. La colère monte au point que le jeune homme décide de quitter la maison pour voler de ses propres ailes. Sans grand succès...

Même en vivant ailleurs, il n'a pas fini de faire tourner sa famille en bourrique, de profiter de l'amour sincère et profond que lui portent ses parents, en particulier sa mère. Mythomane, flambeur, égoïste, picolant souvent plus que de raison, dépensant avec prodigalité l'argent dont il ne possède pas le premier sou, Anaël est un drôle d'oiseau.

Un personnage tantôt exubérant et excentrique, sorte de dandy oublieux de ses origines sociales très modestes, au sein d'une famille pied-noir, tantôt abattu et apathique, incapable de quoi que ce soit, et surtout pas de se prendre en main. Un garçon très ambivalent, qui peut avoir un côté très attachant, mais vite devenir insupportable et même, vu de l'extérieur, parfaitement détestable.

La manière dont il se comporte vis-à-vis de ses parents devrait le rendre odieux à pas mal de lecteurs et l'on se dit que la scène d'ouverture du livre, où le père d'Anaël pique une énorme colère, est finalement bien faible par rapport à tout ce qu'il a fait endurer à ses parents depuis son adolescence jusqu'au début de sa vie d'adulte.

Soledad est une femme de tête, elle mène de front une brillante carrière dans le milieu diplomatique et une vie familiale réussit. Celle qui se définit comme "la moissonneuse-battante", car rien ne l'arrête lorsqu'elle est lancée, attend d'ailleurs un heureux événement. Pas le genre de personne à se laisser impressionner par quoi que ce soit.

Pourtant, ce qui va venir troubler son quotidien n'a rien à voir avec tout cela. Depuis quelques semaines, elle ne répond plus aux appels de sa mère qui la tanne pour qu'elle vienne récupérer les papiers qui encombre sa cave depuis 5 ans. Depuis la mort de l'oncle de Soledad, le frère de sa mère. Des monceaux de papier qu'elle a voulu conserver, puis oubliés pour entrer de plain-pied dans sa vie.

Alors, elle finit par céder et par faire rapatrier à Paris ces sacs, ces cartons, sans vraiment savoir ce qu'ils contiennent. Et sans imaginer à quel point leur contenu va la troubler lorsqu'elle va se lancer dans un minutieux examen en vue de faire le tri. Ces mots, écrits à la main sur tous les supports possibles, parfois illisibles ou incompréhensibles, faute de contexte, vont remettre en question tout ce qu'elle a construit.

Manuel a 35 ans lorsque l'on fait sa connaissance et il n'est qu'au début de ce qui va être une effroyable descente aux enfers. Victime d'hallucinations qui le hantent et lui font perdre tout contact avec la réalité, il vit dans une peur permanente, juste capable de jeter sur le papier quelques phrases, des poèmes ou les cauchemars dans lesquels il a plongé.

Pour oublier, il y a l'alcool, qui transforme l'adulte apathique et terrorisé en une espèce de Mister Hyde, capable des gestes et des comportements les plus lamentables. Ensuite, il retombe dans son marasme, bourrelé de culpabilité, essayant vainement d'échapper au retour des monstres qui semblent le guetter partout.

Et tout cela n'est que le début. Le début de la fin, d'une existence qui va s'étendre encore sur trois décennies, jusqu'à la délivrance finale. Entre les deux, une inexorable plongée dans un abîme mental qu'aucune tentative d'embrasser la normalité n'enrayera. Et une mise au ban, de sa famille d'abord, sa soeur au premier chef, qui ne veut plus rien avoir à faire, puis de toute la société.

La vie de Manuel s'est arrêtée le 14 juillet 1976, lorsqu'on lui a diagnostiqué une maladie incurable, effrayante parce qu'on peine à la définir, mais surtout parce que ses symptômes n'inspirent guère la pitié, plutôt le rejet. Ce jour-là, à 28 ans, il est devenu un "Macynar, un marginal, cynique arlequin", comme il s'est lui-même surnommé. Pour la médecine, il est : un schizophrène...

Trois personnages, dont on suit les vies dans des chapitres qui alternent tout au long du roman. Pourquoi ces trois-là précisément ? Eh bien je ne vais pas vous le dire ici, tout simplement parce qu'on va le comprendre au fur et à mesure des récits les concernant. Avec une espèce de construction que l'on connaît bien dans un tout autre domaine : thèse, antithèse, synthèse...

Bon, là, je vais peut-être un peu loin, mais il est clair que la peur qui va envahir la vie de l'un de ces personnages, peut-être pas irrationnelle, mais irraisonnée, est la conséquence des comportements des deux autres. C'est aussi tout l'enjeu de ce livre : nous placer des deux côtés de ce diagnostic, celui des malades, celui des observateurs.

Sol Elias nous entraîne aux côtés de malades, au plus près de leur existence, et du délitement de celles-ci, entre hauts et bas, entre euphorie et rodomontades à un moment, désespoir et effondrement le suivant. L'image de Mister Hyde, employée plus haut, n'est d'ailleurs pas une simple métaphore, il y a vraiment de cela dans la manière dont les personnages vont se comporter.

On les observe, avec leurs hauts, leurs bas, leurs moments de totale déconnexion du réel, à moins qu'il ne s'agisse d'un mépris souverain pour le reste du monde, et leurs moments de lucidité, qui s'accompagnent de l'idée désespérante qu'il n'y aura d'autre fin à ce processus que la mort... Ce que décrit Sol Elias, c'est une phénoménale souffrance.

Et puis, il y a le contre-champ, ce qui fait de nous les témoins des agissements de ces personnages. Ce qui nous place dans une position très inconfortable, parce qu'on ne peut s'empêcher de détester ce que l'on voit. De détester ces êtres pour ce qu'ils font, ce qu'ils font subir aux autres. Les détester, mais aussi les rejeter, pour ce qu'ils se font à eux-mêmes.

Difficile de ne pas avoir de réactions moins tranchées face aux événements qui nous sont racontés. La tyrannie domestique, d'une part, la déchéance de l'autre, chaque cas suscite des sentiments très forts chez le lecteur et, malgré ce que l'on sait, on peine à entrer en empathie avec ces personnages qui ne font rien pour nous y aider.

C'est sans doute un regard à courte vue, mais c'est peut-être aussi ce qu'il faut pour se rassurer, face à cette maladie qui, au-delà de ce que la fiction peut en faire, au cinéma, à la télévision ou en littérature, reste bien difficile à définir, à comprendre pour nous tous. Une connaissance simpliste qui n'aide pas, car on craint plus encore ce qu'on méconnaît.

Eh oui, nous aussi on a peur. Peur que cela nous tombe dessus un jour. D'où vient la schizophrénie ? Comment... "l'attrape-t-on" ? Que faire, si l'on se retrouve atteint ? Tout cela est effrayant parce que nous sommes souvent bien en peine d'y répondre. Et parce qu'on ne voudrait pas devenir ce que sont devenus les personnages de "Tête de tambour".

A la peur, se joint bientôt la honte et la culpabilité. La honte de penser ainsi, la culpabilité de ne pas compatir avec ces malades. La difficulté à faire fi de nos impressions premières, de nos réflexes sociaux. De nouveaux sentiments qui ajoutent au malaise global lorsque l'on entre dans la dernière partie du livre.

La plus violente, et de loin, même si la violence est présente tout au long du roman, sous des formes différentes, anecdotiques, à l'image de la construction du récit qui s'attarde sur certains épisodes particulièrement frappants. Mais, dans cette dernière partie, on est au-delà de tout cela, parce qu'on a franchi tous les points de non-retour.

Et qu'on assiste au rejet de ces êtres par le corps social. L'enfermement, comme les déments envoyés à Bicêtre dans les siècles passés, mais aussi le suicide à petit feu auquel on assiste, celui d'un humain dont la routine, le quotidien n'ont rien à voir avec ce qu'on va appeler "la norme", encore ralenti par une médication qui ne guérit rien, mais rend plus impuissant encore (dans tous les sens du terme).

Il faudrait, pour parler de "Tête de tembour", évoquer longuement la question du corps, étroitement liée à celle de l'esprit. Comme si l'impossibilité de s'attaquer à l'esprit, siège de la maladie, imposait de se retourner contre le corps. Là encore, on peut parler de violence, de violence auto-infligée, comme on se morigène pour expier ses fautes...

Oui, "Tête de tembour" est un roman porté par une grande violence, qui va crescendo, oui, "Tête de tambour" est un roman dérangeant, qui place le lecteur dans un réel inconfort, tant vis-à-vis des personnages que de lui-même et de ses propres réactions. Mais c'est justement ce qui en fait une lecture salutaire, non édulcorée ni aseptisée, crue pour nous permettre la prise de conscience.

La schizophrénie, c'est ça, nous dit Sol Elias. Elle ne fait pas que nous le dire, elle nous le montre à partir d'un exemple qu'elle connaît bien, au sein même de sa famille. Sans rien cacher des conséquences qui ont frappé la famille, sur pratiquement cinq générations, si je compte bien, des dissensions et des ruptures que cela a entraîné.

Y compris a posteriori, comme si une épée de Damoclès demeurait en fragile suspension, là, au-dessus des vivants. Comme s'il s'agissait d'un virus endormi qui pourrait se réveiller, comme dans un film d'horreur. Le schizophrène et le zombi, même trouille paralysante, même crainte inacceptable. Et qui sait qui sera le suivant...

Au-delà des faits, il y a les choix de Sol Elias : la construction narrative, remarquable, parce qu'elle expose parfaitement les données du problème et place le lecteur face à ses contradictions. Parce qu'elle nous présente deux personnages hors norme, certes peu enclins à nous être sympathiques, mais forts et mémorables.

Il y a la narration elle-même, qui change selon le personnage que l'on a en face de nous. Trois fils narratifs et trois styles qui ne se ressemblent pas, jusque dans la transmission de l'effroyable chaos de la maladie qui avance, le bordel qu'elle met dans l'esprit et la vie du personnage. Jusque dans la violence, là encore, qu'elle fait jaillir, à chaque geste, à chaque mot.

Les mots, parlons-en, car il y a aussi la plume de Sol Elias, qui sert parfaitement son récit. Qu'il s'agisse de scènes descriptives, pour raconter les frasques de l'un, la chute libre de l'autre, les doutes pleins de désespoir de la troisième, ou d'autres scènes plus intérieures, le journal de bord de la descente aux enfers.

Sol Elias sait parfaitement raconter les scènes marquantes de la vie de ses personnages, avec des images fortes que l'on retient, mais elle sait également multiplier les formules qui font mouche. Qui font froid dans le dos, parce qu'elles sont l'expression d'une lucidité dont l'espace se réduit aussi irrémédiablement que le jour lorsque l'hiver approche dans les régions polaires.

Un premier roman plein de maîtrise, on sent que Sol Elias sait parfaitement où elle veut aller, et ça marche. Un premier roman qui nous attrape au passage et nous tabasse par sa justesse, sa rudesse. Le final est bouleversant, jusqu'à l'ultime chapitre, l'ultime scène, expression d'un espoir qui demeure et doit garder la primauté.

Parce que même si le poisson pourrit par la tête, il ne faut pas laisser le passé saboter l'avenir.

"Garde-toi bien de grandir si c'est pour ressembler à tes parents"

Oh l'avisé conseil qui, dans notre livre du jour, apparaît sur un ruban entourant un cadeau de Noël. Et, même si ce livre est un recueil de nouvelles, cet avertissement pourrait résonner dans chacun des textes qui le compose. Car il sera beaucoup question d'enfance dans cette lecture, et si vous avez déjà eu l'occasion de lire certains des précédents romans de son auteur, cela ne vous surprendra pas. C'est d'ailleurs dans une collection baptisée Haute Enfance, aux éditions Gallimard, que Gilles Paris a donc publié "La lumière est à moi". Au fil des 19 nouvelles qui le composent, on retrouve bien sûr beaucoup de thèmes chers à son auteur, mais aussi quelques aspects plus surprenants, inhabituels. On voyage, aussi, de Paris à l'île Maurice, en passant par le sud de l'Italie, le plus souvent réchauffé par la lumière solaire, à la rencontre de personnages à la croisée des chemins...



19 nouvelles, je pourrais bien sûr vous faire un bref résumé de chacune, vous présenter les personnages autour desquelles elles se construisent, mais cela aurait quelque chose de fastidieux, je pense, aussi entrons directement dans le vif du sujet et intéressons-nous plutôt aux thématiques qui sont présentes, voire omniprésentes dans "La lumière est à moi".

Et, au premier chef, il y a l'enfance, forcément. On est chez Gilles Paris, auteur, entre autres de "Au pays des kangourous", "L'été des lucioles" ou "le Vertige des falaises", autant de romans dans lesquels l'enfance tiens une place particulière. Centrale, même. Retrouver l'enfance comme dénominateur commun de ces nouvelles est finalement très logique.

Pourtant, ce sont bien des adultes qui nous accueillent, dans les deux premières nouvelles, "Les pins parasols". Un seul titre pour deux textes, parce que deux points de vue, comme les deux faces d'une médaille. Deux adultes, oui, bien sûr, Brune et Anton, mais dont les existences, on va le comprendre, n'ont peut-être pas suivi le cours souhaité alors qu'ils n'étaient encore que des ados.

L'enfance... Là où tant de choses se décident, où l'être se façonne, où son éducation le conditionne, où l'on ne maîtrise pas tout pour autant, en particulier les comportements des adultes, et de ses parents au premier chef. L'enfance... Période où l'être en devenir est une éponge qui absorbe tant de choses, où il est malléable, mais peut également découvrir les premières velléités de révolte.

Les jeunes gens que l'on découvre au fil des textes composant ce recueil n'ont pas grandi forcément dans les conditions les plus favorables qui soient : des ruptures, des divorces, des absences... Mais aussi, pour certains, des conditions économiques, sociales et même géographiques pas parfaites (et quelques fois trompeuse, la misère n'étant pas plus supportable au soleil) très modestes.

Il n'y a pas de cas extrêmes, non, mais des déséquilibres, parfois discrets, toujours subtils, que les personnages doivent supporter, qui pèsent sur leurs épaules et dont ils ne peuvent se décharger. Le plus fréquent, et c'est très réaliste, c'est l'absence d'un parent, soit parce qu'il est parti, soit parce qu'il est mort, dans les deux cas, un deuil insupportable pour un jeune être humain...

C'est comme une boiterie, comme un handicap, non pas physique, mais psychologique, social. Une défaut dans la cuirasse, une cicatrice qui ne disparaîtra jamais, une douleur fantôme, comme lorsqu'on ampute un membre. Quels que soient les moments, les tranches de vie auxquels on assiste, ne vous fiez pas aux apparences, derrière, il y a ce sentiments si prégnant.

Mais, et c'est l'autre aspect fort de ce recueil, les instants choisis par l'auteur, ces quelques minutes, ces quelques jours ne sont en rien l'exposition de ces maux. Non, il s'agit du point de bascule, lorsque l'occasion de se libérer, de s'émanciper va se présenter, enfin ! Qu'il s'agisse d'un choix personnel, d'une décision réfléchie ou d'un événement extérieur, l'heure de reprendre les rênes est venue.

L'occasion de tourner la page, de laisser derrière soi cette douleur lancinante, handicapante, et de passer à autre chose. Le moment de quitter l'enfance, comme le papillon s'extirpe de sa chrysalide, d'entrer dans une nouvelle phase de l'existence, l'âge adulte, pas toujours, ou alors symboliquement, en tout cas, une période où l'on aura la direction de sa propre vie.

Je vais un peu trop vite aux conclusions, car tous les personnages ne sont pas logés à la même enseigne : la situation de certains peut trouver une solution, à d'autres, il ne reste que la fuite, l'évasion (parasomnie, musique, natation...), en espérant des jours meilleurs ou que cette vie rêvée effacera les imperfections...

Quoi qu'il en soit, voilà ce qui m'a frappé à la lecture de ces nouvelles : la description d'un moment décisif, où le jeune (et parfois moins jeune) personnage s'affirme, prend un cap qu'il a lui-même définit ou découvre une information qui abat les secrets, les non-dits, renoue les fils rompus des destins. Et émerge de l'ombre pour entrer dans la lumière.

"La lumière est à moi" est un recueil fondamentalement optimiste, car même s'il ne faut pas préjuger de ce qui arrivera aux personnages, filles comme garçons, indifféremment, une fois qu'on les aura quittés, il est clair que leur existence ne sera plus jamais la même après ça. Et qu'ils seront plus libres, sans doute plus heureux, et indépendants.

L'autre aspect marquant de ce recueil, faisant écho aux précédents livres de Gilles Paris, c'est l'insularité, la présence de la mer. Je l'ai dit plus haut, on voyage beaucoup au gré de ces nouvelles, on s'installe, à plusieurs reprises, dans les îles Eoliennes, avec en fond la figure presque tutélaire du Stromboli, des paysages magnifiques, et la Méditerranée qui brille sous le soleil.

Mais, Nice et l'île Maurice servent aussi de cadres à un texte chacune, les pins parasols, qui deviennent les titres des deux premières nouvelles donnent un indice géographique... Bref, la plupart des textes sont placés sous le sceau, si ce n'est de l'été, du moins d'un soleil arrogant et tenace, qui réchauffe et illumine, qui éblouit aussi.

Ce n'est pas systématique, j'ai évoqué la nouvelle intitulée "Veille de Noël", dans laquelle j'ai pris le titre de ce billet, ou encore "Danser dans les rues", qui nous emmène à Nice et qui est une nouvelle nocturne... Deux exemples intéressants, d'ailleurs, car ces nouvelles-là appartiennent à des registres sensiblement différents, l'une avec un côté fantastique, l'autre très musicale et cinématographique.

Oui, n'imaginez pas que cette petite vingtaine de textes est uniforme. Oh, bien sûr, on peut jouer sur la narration, les points de vue,le décor, l'âge des personnages, le contexte familial pour apporter de la variété et ne pas lasser, mais Gilles Paris s'offre aussi quelques exercices de styles tout à fait intéressants, sans pour autant jamais perdre de vue ses thèmes favoris.

"Danser dans les rues"... Je pense qu'elle marquera les esprits, celle-là. Y compris son auteur, qui conclue l'ouvrage en rappelant ce titre à ses lecteurs, comme un conseil, une sorte de règle à suivre pour s'évader d'un quotidien souvent trop empesé. Elle marquera parce qu'elle est très belle, enivrante, légère... Et surtout musicale.

Voilà une particularité. Je ne me souvenais pas que Gilles Paris ait beaucoup utilisé la musique dans ses livres, en tout cas pas pour leur donner un véritable rôle. Cette nouvelle bénéficie d'une play-list remarquable, avec un "mood", pardon pour l'invasion des anglicismes, qui n'est pas anodin (pas plus que les titres et les textes, d'ailleurs).

En la lisant, entre nuit, lumière et musique, entre voiture et marche à pied, entre intériorisation et dialogue intérieur, je me suis dit qu'un Gus Van Sandt pourrait en tirer un superbe court-métrage, en suivant le jeune personnage central dans une errance qui n'en est pas vraiment une, dans son évasion éphémère où la danse étourdit et fait entrer dans un monde différent, plus hospitalier...

J'aime beaucoup le titre choisi pour ce recueil : "La lumière est à moi". Vous découvrirez son origine dans la nouvelle éponyme, qui est d'ailleurs la dernière du recueil, à travers le personnage d'une jeune fille en souffrance... Et elle n'est pas la seule à souffrir dans ce texte, où la douleur pourrait être létale... A moins que...

Ces quatre mots, "La lumière est à moi", expriment parfaitement ce que ressentent les personnages centraux des différents textes qui le composent, comme s'ils quittaient les heures sombres pour d'autres, pleine d'une revigorante clarté, brandissaient un flambeau pour éloigner les ténèbres envahissantes.

Mais, outre la phrase mise en tête de ce billet, d'autres mots sont aussi très forts, très symboliques de la bascule qui s'opère dans ces textes, certains définitivement, d'autres de façon plus onirique, hypothétique... Comme ce garçon de 10 ans, atteint de parasomnie, expliquant que le "monde tourne autour de [lui] et [lui] donne le vertige", d'une part.

Et, d'autre part, cette jeune fille qui a grandi au pied du grand, de l'impressionnant Stromboli, vivant une existence qui n'est pas la sienne, elle en a conscience, jusqu'à ce que... Jusqu'à ce que les événements la libèrent enfin de cette espèce de purgatoire aux allures de paradis... "La vie, enfin, commençait", dit-elle, en conclusion de son histoire. Pas un point final, une simple virgule...

Allez à la rencontre de ces filles et de ces garçons dont les histoires vous toucheront, dont les douleurs vous émouvront, dont vous aurez envie de partager les espoirs et les rêves. Les vies fissurées, parfois brisées, dont ils voudraient rassembler et recoller les morceaux. Dont les trajectoires sinueuses pourraient retrouver une certaine rectitude et le coeur, un peu de légèreté.

19 nouvelles en même pas 200 pages, ce sont donc des textes courts que Gilles Paris vous offre et qu'on peut, au choix, lire d'une traite ou picorer, l'une après l'autre, entre deux lectures, ou le soir avant de se coucher et d'éteindre la lumière. Celle qu'émet la lampe sur votre table de chevet, mais pas la lueur inextinguible qui brille au coeur des personnages fragiles de ce livre.



(Chanson citée en exergue de "les Pétales jaunes de Panarea", nouvelle dédiée à Vanessa Paradis).

jeudi 10 janvier 2019

"Cet endroit est magique, petite. Il suffit de s'y ouvrir. Tu comprendras ce que je veux dire. Mais il est aussi traître, n'oublie pas ça".

Famille et grands espaces, ce sont les ingrédients du jour, en tout cas deux des éléments centraux de notre roman du jour. Mais tous les deux vont être pris sous leurs différentes facettes, les belles, les fortes, les merveilleuses, mais aussi d'autres plus hostiles et même carrément dangereuses. Lorsqu'on ouvre "le Paradis blanc", de Kristin Hannah (en grand format, chez Michel Lafon ; traduction de Matthieu Farcot), on se dit qu'on se lance dans une belle aventure familiale, avec un côté pionnier pour le dépaysement, mais l'on comprend vite que cette histoire sera bien plus sombre qu'il n'y paraît et que ce qui attend la jeune narratrice, Leni, est tout aussi excitant qu'effrayant. Direction l'Alaska, ses paysages fabuleux, mais aussi son rythme de vie particulier, sa nature souvent inhospitalière et son climat rigoureux. Mais s'il n'y avait que cela...


Parti se battre au Vietnam, Ernt Allbright est resté prisonnier de longues années en Asie. A son retour aux Etats-Unis, ce n'est plus le même homme qui retrouve son épouse, Cora, et sa fille, Leni, qui a bien grandi dans l'intervalle. Traumatisé, il est devenu alcoolique, fait des cauchemars terribles, redoute la nuit et le noir et a des accès de colère.

Tout cela influe fortement sur son comportement au quotidien : depuis son retour, Ernt a essayé de monter des affaires dans différents coins du pays, qui ont toutes fini par péricliter. A chaque fois, cela l'obligeait à déménager à la cloche de bois avec sa petite famille pour aller s'installer ailleurs, recommencer un cycle de quelques mois avant de bouger encore...

En 1974, alors qu'ils vivent près de Seattle, berceau de la famille de Cora, avec qui elle a coupé les ponts pour partir avec Ernt des années plus tôt, l'ancien soldat reçoit une lettre qui lui ouvre de nouvelles perspectives. Elle est signée du père de son ami Bo Harlan, qui fut fait prisonnier en même temps que lui, mais n'est pas revenu vivant de détention.

Earl Harlan informe Ernt qu'il est l'héritier des biens de Bo Harlan, comme spécifié dans ses dernières volontés. Il lui revient donc un terrain de 16 hectares, laissé à l'abandon depuis que Bo est parti sous les drapeaux, sur lequel est construit un chalet, apparemment en assez mauvais état. Ah oui, précision importante : ce terrain se trouve... en Alaska.

Ernt est enthousiaste : un endroit à lui, qui lui appartienne, où il pourra recommencer une vie nouvelle, sans se soucier du lendemain, soutenu par la famille Harlan. Une vie en pleine nature, une vie de pionnier, dans un coin du monde encore vierge, ou presque. Enfin, le bout du tunnel approche, cette opportunité est l'aubaine qu'il attendait depuis son retour !

Cora et Leni sont nettement moins emballées : un nouveau déménagement en perspective, un voyage vers une région inconnue, dans un coin sauvage, sans aucune certitude de pouvoir y construire quoi que ce soit, ni même de s'habituer aux conditions de vie particulières qu'on y trouve... Avec une autre inconnue : comment Ernt réagira-t-il là-bas, quand il fera nuit interminablement et un froid terrible ?

Mais elles suivent le chef de famille, direction Kaneq, près de la baie de Kachemak. Des paysages fascinants, imposants. Kaneq, en revanche, n'est même pas encore un village, une sorte de hameau loin de tout confort moderne. Et, au bout du bout, leur terrain, une jungle reliée au continent par un isthme, une baraque branlante comme seul abri... Une voie sans issue...

Les Allbright vont découvrir la petite communauté qui vit là. Les Walker, descendant de la riche famille qui a fondé Kaneq des décennies plus tôt quand il n'y avait absolument rien. Tom, le père, nourrit de nombreux projets pour sa bourgade, afin de la moderniser et, pourquoi pas, d'en faire un jour une destination touristique.

Les autres habitants, à l'image de Large Marge, qui a abandonné sa carrière de procureur à Washington pour tenir l'épicerie locale, ont tout quitté pour venir en Alaska commencer une nouvelle vie. Enfin, il y a les Harlan, le clan auquel appartenait Bo, l'ami de Ernt, dont le patriarche est sobrement surnommé "Mad Earl"...

Naturellement, Ernt se tourne vers les Harlan, qui l'accueillent à bras ouverts. Mais, c'est une famille un peu spéciale : ils sont venus en Alaska pour fuir le monde moderne, la société de consommation, les tensions politiques liées à la Guerre froide. En fait, pour dire les choses clairement, ce sont des extrémistes aux tendances survivalistes qui vont réveiller le mauvais côté d'Ernt...

Pour Cora et Leni, cette nouvelle vie est à la fois excitante, car les lieux sont splendides et l'on s'attache vite à cette nature indomptable, et inquiétante, Ernt oubliant vite ses bonnes résolutions au contact des Harlan. L'hiver qui approche n'arrange rien : le froid, la nuit, tout ce qui risque de raviver les peurs et les démons d'Ernt...

Et, dans cette région perdue, sur ce terrain isolé et coupé du reste du monde, surtout lorsque la neige tombera en abondance, il sera difficile, en cas de crise, de se mettre à l'abri. En hiver, même pour ceux qui ont l'habitude, l'Alaska peut se révéler traître, dangereux. Mortel, même. Alors pour des personnes qui le découvrent tout juste, imaginez...

Le terrain des Allbright a tout d'un piège pour Cora et Leni...

En ouvrant "le Paradis blanc", je me suis demandé si je ne me lançais pas dans une lecture pouvant servir de base au scénario d'un téléfilm diffusé en début d'après-midi. Et puis, on se laisse prendre au jeu, justement parce que toute cette histoire est bien plus mouvementée qu'on ne pourrait l'imaginer de prime abord.

Et c'est cela qui est très intéressant : le lien particulier que Leni, la jeune narratrice du roman, et sa mère, Cora, entretiennent avec Ernt d'une part, et avec l'Alaska, de l'autre. D'un côté, le mari, le père, homme détruit par sa captivité, mais homme de plus en plus violent. On est loin des promesses initiales et de la métamorphose attendue...

De l'autre côté, il y a cette nouvelle terre, si belle, si sauvage, si attirante, et pourtant, tellement difficile à comprendre, à maîtriser. Une région que Leni, en particulier, apprécie tout de suite, mais qui lui fait peur également. Le premier hiver sera décisif, et il ne ménagera pas les nouveaux venus, loin de là... Bienvenue en Alaska !

Toute l'histoire des Allbright, et plus particulièrement de Leni et de sa mère, c'est ce double lien avec Ernt et avec l'Alaska. Ce va-et-vient permanent entre le positif et le négatif, le blanc et le noir, l'amour et la violence... Cette histoire, c'est une balance dont les plateaux montent et descendent au gré des événements, des saisons, des rencontres, aussi.

Car la communauté de Kaneq répond au même schéma : les Walker d'un côté, les Harlan de l'autre, leurs visions respectives du monde et de l'Alaska, leurs ambitions aux antipodes les unes des autres, leurs personnalités ou leurs origines, également. On n'en est pas encore aux Hatfield et aux McCoy, mais il est peu probable que ces deux familles puissent s'entendre un jour.

Le reste, c'est la construction du roman et la personnalité de la narratrice qui vont l'apporter et rendre cette lecture prenante. Lorsque le roman s'ouvre, Leni n'a que 13 ans, elle n'est encore qu'une jeune fille, un peu perdue, sans autre lien que ses parents, puisqu'elle change d'adresse régulièrement. C'est dans les livres qu'elle trouve son réconfort, surtout lorsque Ernt déraille.

On va vite comprendre que cet âge n'est pas anodin : au début du roman, elle n'est encore qu'une toute jeune ado, presque encore une enfant. Mais, elle va grandir au fil des chapitres, prendre de l'assurance, aussi, découvrir l'amour, se rebeller contre ce père violent, prendre en charge une mère qui ne parvient pas à rompre le lien toxique qui la relie à l'homme de sa vie...

Longtemps je me suis interrogé sur Ernt... Ce que l'on sait de lui n'est-il que la conséquence de cette détention et des tortures qu'il a subies, ou bien ont-elles fait émerger sa véritable personnalité, celle d'un tyran domestique, d'un pervers narcissique ? On peut estimer que ce n'est pas important, que cela relève du détail, mais dans le second cas, on sait qu'il ne changera jamais...

Revenons à Leni. Elle est la narratrice du roman, ce qui n'est pas sans rappeler Laura Ingalls Wilder, qui publia les récits autobiographiques de sa famille, "La Petite maison dans la prairie". Si j'évoque cette série d'ouvrages, ce n'est pas pour rien : elle est citée dans "le Paradis blanc" et le parallèle entre les pionniers de l'ouest américain et ceux du grand nord se fait naturellement.

En tout cas pour ce qui est justement du côté pionnier du roman de Kristin Hannah. Kaneq est un trou, disons les choses clairement. En tout cas, au regard des standards qui sont les nôtres. Dans ces années 1970, la modernité n'est pas encore arrivée dans ce coin de l'Alaska et l'on pense au Walnut Grove où vivent les Ingalls de la série télé, les pick-up ayant tout de même remplacé les carrioles.

Mais rien ne se compare à l'Alaska, à ses hivers d'une grande violence, à ses nuits interminables, à ce rythme de vie tellement différent de ce que l'on a l'habitude de vivre sous nos latitudes. Il y a quelques mois, nous évoquions sur ce blog le dernier roman d'Anne-Marie Garat, "le Grand Nord-Ouest", qui évoque aussi cette région, pas tout à fait dans le même coin que Kaneq.

Et on retrouve la même démarche entre les personnages des deux romans, cette volonté pionnière, même si les motivations profondes diffèrent, ce départ vers l'inconnu, un mystère qui va vite s'estomper devant ces espaces magnifiques, hostiles jusqu'à être inhospitaliers, pour qui débarque, et même pour qui a une certaine habitude des lieux.

En revanche, pas d'autochtones, chez Kristin Hannah. Quelques décennies ont passé depuis l'époque du "Grand Nord-Ouest", la conquête et l'exploitation des sous-sols ont débuté dans d'autres coins. Kaneq conserve, mais pour combien de temps, cette authenticité qu'on peut attendre d'un tel endroit. Entre la carte postale ou l'image d'Epinal, et la réalité, il y a un monde. Et l'Alaska ne pardonne rien.

La vie sous ces cieux est un combat de tous les instants contre une nature qui ne se laisse jamais faire. Ici, il n'est pas question de l'apprivoiser, ce serait perdu d'avance. Il s'agit de cohabiter, d'accepter les règles du jeu que la nature dicte, de faire partie d'elle et non de la dominer, de lui imposer sa volonté. Et c'est certainement ce qui séduit aussi Lena.

L'Alaska, ici, n'apparaît finalement pas comme le Grand Nord décrit par Jack London (autre référence évoqué dans le roman, en particulier "l'Appel de la forêt"), mais c'est bien le "Great Alone" évoqué par le poète Robert Service dans l'un de ses textes. Rien d'étonnant à ce que cette expression ait été choisie par Kristin Hannah pour être le titre de son roman.

Ca, c'est pour la version originale, le titre français semblant bien fade à côté, presque trompeur, d'ailleurs, car on n'est pas du tout dans un paradis... C'est même l'enfer que l'on voit se déchaîner, en particulier lors du premier hiver que vont passer les Allbright à Kaneq. Si l'on comprend bien la référence à la chanson de Michel Berger, force est de reconnaître qu'on ne voit pas trop le rapport avec ce roman...

Beaucoup de choses reposent sur la puissance de cette nature, sur la beauté à couper le souffle des paysages, la faune et la flore indomptables, la météo incontrôlable, qui forment un cocktail aussi fascinant que repoussant. Beaucoup de choses, et en particulier le lien que Lena va entretenir avec cette région où enfin elle va pouvoir ancrer ce qui lui manque depuis toujours : des racines.

Il faudrait, pour être franc, parler aussi des personnages et de ces autres liens que l'adolescente va nouer. Mais le faire nous entraînerait trop loin dans le roman et dans l'alternance de moments forts, à tour de rôle heureux et dramatiques, qui font la trame de ce roman. Rien ne sera simple dans la vie de Leni, cela semble inscrit dès sa naissance...

L'enjeu, c'est comment elle va affronter tout cela, comment elle va réagir, car on comprend bien qu'elle n'est pas du genre à se soumettre. "Le Paradis blanc", ce sont ses choix, ses actes, ses sentiments, ses douleurs... Tous liés à ce choix de partir vivre en Alaska, de s'y installer durablement ou de renoncer, qui sait ?

Le roman de Kristin Hannah est un drame familial, dont le but est d'apporter au lecteur son lot d'émotions. Je craignais un peu qu'il s'agisse d'un livre tire-larmes, et on n'en est jamais très loin. A chaque accalmie, succède un nouvel épisode dramatique, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui endurcit Leni et en fait un personnage fort et attachant, qui ne renonce jamais.

Et va faire d'elle, une véritable alaskaine, et digne de pouvoir revendiquer ce gentilé...

jeudi 3 janvier 2019

"A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres".

Il est rare que l'incipit du livre se retrouve en titre de mes billets, mais cette fois, cela me semble assez logique et assez fort. Evidemment à cause de ce mot, effrayant et inquiétant : "cadavres". Mais aussi à cause de la tonalité assez neutre de cette phrase, une évidence quotidienne. Une parfaite entrée en matière pour un livre qui est l'un des succès de la dernière rentrée littéraire d'automne, un premier roman récompensé par plusieurs prix et qui possède une vraie originalité : celle de briser l'habituelle candeur de l'enfant narrateur. "La Vraie Vie", d'Adeline Dieudonné (aux éditions de l'Iconoclaste), est un livre qui aborde des thématiques très fortes de manière à la fois pertinente et sans jouer absolument la carte du pathos. Une réflexion sur les apparences, qui sont souvent trompeuses, et sur le carcan familial, mais aussi sur des enfances bouleversées, où même le rêve n'est plus un refuge...



C'est une vie tranquille, dans un lotissement, quelque part en Belgique. Un joli pavillon près d'un bois, bucolique malgré son nom assez glauque, le bois des Petits Pendus. Là, vit une famille ordinaire, ne prenez pas le mot au sens péjoratif, mais rien ne distingue simplement ces gens de leurs voisins... Du moins en apparence.

Il y a le père, grand gaillard aux mains impressionnante, la mère, qui vit dans l'ombre de cet imposant mari, et les deux enfants, l'aînée, âgée de 10 ans et narratrice du roman, et son frère cadet, Gilles, môme tout juste sorti des langes. Enfin, il y a cette chambre, réservée à la collection du père, chasseur émérite, qui a rapporté du monde entier d'impressionnants trophées sur lesquels il veille jalousement.

Et même si les enfants ont interdiction d'entrer dans cette salle des trophées, même si la mère semble bien craintive aux côtés de ce père à la solide carrure, tout semble aller pour le mieux dans ce pavillon comme il en existe tant d'autres, les enfants grandissent gentiment et, à l'extérieur, rien ne laisse présager de quelque souci que ce soit.

Jusqu'à ce qu'un événement vienne tout changer...

Cet événement, je ne vous en parle pas, vous le découvrirez en lisant le roman. Sachez juste qu'il n'a rien à voir avec la famille, mais qu'il va avoir des conséquences radicales sur elle. Parce que, en quelques secondes, le regard des deux enfants va complètement changer, comme s'ils avaient été propulsés par cet événement dans un monde autre que celui qu'ils ont toujours connu.

Un monde hostile et violent, où la mère ne vit plus que lorsque son mari est absent, s'épanouissant dans le jardin qu'elle cultive et auprès des chèvres naines qu'elle élève, où le pauvre Gilles semble figé dans une attitude triste et butée, définitivement privé de ce sourire enfantin si craquant. Et où la jeune narratrice ne reconnaît plus rien...

La voilà lancée dans une quête pleine de détermination, mais qui semble bien délicate, pour retrouver sa "Vraie Vie", celle d'avant l'événement, lorsqu'elle s'amusait tout simplement et que son petit frère souriait sans cesse. C'est à l'extérieur de ce pavillon devenu bien peu confortable qu'elle espère trouver les solutions, sans encore imaginer que la vraie vie, c'est peut-être celle-là...

Ah oui, c'est un résumé assez bref, une fois n'est pas coutume, mais c'est un roman à l'argument assez simple, assez classique et même sans grande originalité... A priori. Parce que Adeline Dieudonné a bien pensé son affaire et qu'elle a mis en place une histoire nettement plus vénéneuse qu'on ne pourrait le penser d'abord.

Et cela ne passe pas seulement par le fond, mais bel et bien par la forme, et par ce regard très particulier qu'elle va confier à cette enfant qui nous raconte sa vie, ses vies. Oui, c'est vraiment, de mon point de vue, la force de ce livre : la jeune romancière belge ose briser des codes, ceux du roman d'apprentissage et du roman picaresque.

Car, la gamine, qui n'a certainement pas froid aux yeux, fait preuve d'une lucidité sans faille pour plonger dans la noirceur ambiante. On pourrait presque dresser un parallèle avec "le Magicien d'Oz" (eh oui, encore), où Dorothy quitte un monde rude, dans une Amérique rurale violemment frappée par la crise économique, pour atterrir dans un monde merveilleux.

Dans "La Vraie Vie", c'est presque le même principe, à l'envers. Un événement dramatique survient et, après lui, voilà la jeune fille perdue dans un monde qu'elle ne reconnaît plus, où tout est moche, hostile, violent, où le bonheur n'a plus sa place, où le danger devient omniprésent, où la peur est palpable, se lit sur les visages.

Alors, elle n'emprunte pas une route aux pavés jaunes, mais les chemins qui entourent le pavillon et traversent le lotissement, d'autres passages plus secrets à travers les bois, à la recherche de ceux qui pourront l'aider. Et c'est l'autre aspect remarquable du livre d'Adeline Dieudonné : la présence, malgré tout, du merveilleux, comme bouée de sauvetage, comme outil idéal pour revenir en arrière.

La jeune narratrice s'y accroche avec une sincérité enfantine, tandis qu'elle constate les dégâts, refusant de voir l'inévitable. Ou peut-être pas encore assez mûre pour comprendre qu'elle est, bien trop prématurément, en train de quitter l'enfance pour se heurter à la réalité d'un monde adulte qui ne fait pas du tout, du tout envie.

Et pour aller dans ce sens, Adeline Dieudonné dresse une galerie de personnages secondaires tout à fait savoureux, au premier rang les parents et Gilles, d'ailleurs, puis les rencontres qu'elle va faire dans son périple risqué, seulement accompagné d'un chien, Dovka (tiens, tiens, encore un point commun avec la Dorothy du "Magicien d'Oz")...

Oui, je mets le reste de la famille au second plan, parce que l'histoire ne tourne que parce que la jeune narratrice en est le moteur et parce que c'est sa quête. Et parce que eux aussi sont comme métamorphosés aux yeux de la fillette. En particulier les deux hommes de la famille, le père et Gilles, le frère, qui apparaissent soudainement particulièrement flippants.

Il y a un réel côté fantasmagorique à ces personnages secondaires, parfois parce qu'il y a des situations aussi dramatiques que celle que fuit la fillette, parfois parce qu'elle leur prête ces traits, dans son optique d'un basculement vers un monde qui n'est plus "la Vraie Vie". Et c'est cette ambiguïté permanente qui porte le livre et en fait un roman très intéressant.

Au-delà de ce décor et de cet aspect cauchemardesque qui s'en dégage, Adeline Dieudonné aborde des thématiques très fortes, en particulier celle des violences domestiques. Ce n'est jamais simple d'évoquer ce sujet, et Adeline Dieudonné parvient à le faire avec tact, habileté, sans édulcorer les choses, bien au contraire, mais sans chercher la violence pour la violence.

D'entrée, pourtant, elle la pose en postulat, avec cette chambre aux cadavres, présentée dès les premières phrases. Elle est d'abord diffuse, on la ressent, comme si elle imprégnait l'atmosphère. Elle est là, c'est certain, mais c'est comme si les enfants étaient immunisés, comme s'ils n'en avaient pas conscience. Jusqu'à cet événement qui modifie complètement la donne...

A partir de là, cette violence se met à crépiter, comme de l'électricité statique annonçant un prochain orage. Pire, les sources de cette violence semblent s'être multipliées, et avec elles, les raisons d'avoir peur. Une ambiance générale qui fait qu'on s'éloigne un peu plus à chaque instant de cette vie tranquille qui prévalait aux yeux de la narratrice, au risque de ne plus pouvoir revenir en arrière.

On redoute alors l'explosion de violence, qui apparaît un peu plus inévitable à chaque chapitre. Mais, la narratrice va affronter ces périls au lieu de se résigner, elle va prendre des risques, sachant que les conséquences pourraient être douloureuses pour elle, mais pas uniquement pour elle. Et l'on se demande ce qu'il adviendra une fois qu'elle aura déferlé...

"La Vraie Vie" est un roman d'apprentissage, car la jeune narratrice va découvrir des émotions nouvelles, mais surtout changer de point de vue sur le monde qui l'entoure, ses proches, ses voisins, et sur elle-même, son corps, sa position d'aînée. Elle grandit d'un coup, poussée par les événements, s'accrochant à cette insouciance qui la fuit en même temps qu'elle réalise que le monde n'est pas un cocon.

Mais le roman d'Adeline Dieudonné est aussi une sorte de conte moderne qui, curieusement, renoue avec la tradition des contes de fée. Renoue, car c'est une histoire bien plus sombre que les versions rose bonbon des adaptations à la Walt Disney. Adeline Dieudonné retrouve le côté violent et clairement tranché entre bien et mal, noir et blanc.

Entre "Il était une fois" et "Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants", on oublie souvent que se produisent des atrocités telles qu'on ne mettrait certainement pas les textes originaux entre les mains des jeunes enfants. Qu'il ne s'agit pas juste de récits un peu gnan-gnan, où le merveilleux prédomine et suscite le rêve.

Dans notre société contemporaine qui édulcore tout, aseptise tout, Adeline Dieudonné remet de l'acidité, du venin, dans son histoire, sans trop en faire, mais sans ménager ses personnages. Et sans jamais perdre de vue, d'ailleurs comme les contes classiques, que le coeur de son histoire est un sujet bien (trop) ancré dans notre quotidien, ces violences insidieuses qui se déroulent à l'abri derrière les murs de jolies maisons bien tranquilles.