mardi 17 avril 2018

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus d'un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Les cérébrations (...) connurent un engouement immédiat, qui rappelait aux plus anciens le boom de la chirurgie esthétique, quarante ans plus tôt".

Non, pas de faute de frappe dans ce titre, c'est bien le mot "cérébration" qu'il faut y lire, explication dans le courant de ce billet, évidemment. L'anticipation, une des branches de la science-fiction, diffuse de plus en plus vers la littérature blanche, qui n'hésite plus à s'emparer de ces thématiques. On souhaiterait qu'en retour, les littératures de l'imaginaire gagnent en visibilité, en légitimité, ce qui serait juste, mais il faudra sans doute encore du temps. Voici un nouvel exemple de cette tendance, avec "Ce qui nous guette", de Laurent Quintreau (aux éditions Rivages). Un roman choral, presque un recueil de nouvelles, mais que rassemble une thématique bien précise : le contrôle. Le contrôle de soi, dans un premier temps, mais qui devient vite une forme de contrôle tout court, posant bien des questions. Sur le papier, une excellente idée peut vite être dévoyée et devenir un danger. Un livre en forme d'avertissement qui évoque avec inquiétude, mais pas sans humour, une situation chaque jour un peu plus proche...



Une jeune femme s'apprête à présenter des travaux scientifiques révolutionnaires lors d'un colloque réunissant nombre de sommités. Soudain, un accident, le truc bête, et la scientifique craque soudain. Une réaction tout à fait inappropriée, mais impossible à contrôler, qui pourrait remettre tout en cause en quelques secondes...

Un père de famille accompagne sa petite fille chez ses parents. Ensemble, ils vont prendre le TGV. L'homme est nerveux, tendu, redoutant de perdre la garde de la fillette à l'issue de la procédure de divorce qu'il entame. Aussi, quand son téléphone sonne et qu'il voit le numéro de son avocat s'afficher, décroche-t-il aussitôt et en oublie ses obligations paternelles...

La directrice administrative et financière d'une grosse entreprise est convoquée de bon matin dans le bureau de son patron. Elle s'y rend d'un bon pas, sans se douter qu'une terrible nouvelle l'y attend : non seulement elle est virée, mais en plus, elle va servir de bouc émissaire aux stratégies douteuses de la boîte. Ca fait un peu beaucoup et elle a beau être du genre zen, là, elle craque...

Pendant que sa baby-sitter se focalise sur son portable au lieu de garder un oeil sur lui, un bébé doit affronter seul un événement qui sort de l'ordinaire et qui voit son doudou, oui, son doudou adoré, terriblement malmené. Comment empêcher le pire quand on ne peut guère s'exprimer que par des cris, des babillements et que l'on est témoin de l'horreur à l'état pur ?

Une jeune femme prend un verre à la terrasse d'un café parisien avec des amies. A une table voisine, un jeune homme qui lui plaît bien... Une douce soirée, jusqu'à ce qu'un drame abominable, plus abominable encore parce que rien ne le laissait présager, se déroule... Et notre jeune femme qui se retrouve comme paralysée, incapable de quelque réaction que ce soit...

Cinq situations très différentes, certaines assez futiles, aux conséquences tragi-comiques, d'autres beaucoup plus graves ou qui auraient pu dégénérer... Et un point commun : à chaque fois, la personne concernée a perdu le contrôle. Le contrôle d'elle-même, le contrôle des événements, le contrôle sur les conséquences...

Quelques dizaines d'années plus tard, ce genre de problématique appartient au passé. En effet, grâce à la cérébration, on peut échapper à ces réactions dépourvues de maîtrise et pouvant entraîner des conséquences funestes. Grâce à cette opération, en fait, la greffe de cellules gliales (vous savez, ce sont celles qui se trouvent dans l'entourage des neurones), on ne perdra plus jamais le contrôle.

De cette manière, on saura rester calme et serein en toute circonstance, capable d'affronter sereinement n'importe quelle situation, mais aussi de renforcer certaines capacités cognitives essentiellement qui permettront à ceux qui choisiront de recourir à cette méthode de se démarquer. En un mot, d'être le ou la meilleur(e).

Mais, la contrepartie, c'est le risque aussi de perdre certaines émotions, de ne plus savoir réagir avec spontanéité, de ne plus être capable de lâcher prise quand la pression est trop forte... Bref, de faire sérieusement perdre à ceux qui ont eu recours à la cérébration une grande partie de ce qui fait d'eux des êtres humains.

La deuxième partie du livre met en scène de nouveaux personnages qui ont bénéficié de cette innovation technologique, pas toujours à leur demande, d'ailleurs, et qui se retrouvent dans des situations de tension ou de crise, ainsi armés. Ou étant en principe mieux armer pour faire face, sans que l'émotivité naturelle de l'être humain ne vienne tout gâcher...

Entre les deux parties, quelques dizaines d'années ont passés. Les cinq personnages que j'ai évoqués, ce sont nos voisins, nos amis, nos collègues, les gens que l'on croise dans la rue ou à la caisse d'un commerce. Bref, ces gens-là, ils sont nous, aujourd'hui, en 2018, dans une société qui ne pardonne aucun écart et peut se montrer très dure, très violente.

Laurent Quintreau n'invente rien : les recherches autour des cellules gliales existent et l'on envisage sérieusement ces greffes, à la manière des cellules souches dont on fait une panacée. En revanche, ce qu'il imagine, c'est la société d'après, quand la découverte d'aujourd'hui est devenue une réalité, et une méthode répandue, même si elle n'est peut-être pas accessible à tous.

Mais que changera-t-on vraiment en jouant ce petit jeu ? Voilà la question que pose le romancier, avec une inquiétude teintée de pessimisme qu'on retrouve jusque dans le titre de son livre : "Ce qui nous guette". Ouch, voilà qui a le mérite d'être clair, on entre dans la même zone de turbulence que celle qui entoure les Intelligences Artificielles, on dirait...

Autre interrogation de Laurent Quintreau à travers ces histoires entrecroisées : peut-on changer l'homme en l'améliorant, ou ne fait-on que renforcer ses bons, mais aussi ses mauvais côtés ? En quelque mots : rendre l'homme meilleur, est-ce vraiment le rendre meilleur ? Ah, oui, je joue avec les mots, mais c'est pourtant le noeud du problème.

D'un côté, rendre l'homme meilleur en termes de capacités, physiques et cognitives, un peu à l'image de ce que vit (subit ?) Charlie, le narrateur du roman de Daniel Keyes "Des fleurs pour Algernon" ; de l'autre, rendre l'homme meilleur sur le plan de la sociabilité, du rapport à l'autre, en essayant d'atténuer ses vilains défauts qui font monter la pression et le stress au quotidien.

L'exemple de Charlie rejoint d'ailleurs ceux de Laurent Quintreau, puisque, au fur et à mesure que l'expérience le rend plus intelligent, cultivé, génial, elle en fait un personnage odieux et égoïste, solitaire et malheureux... Impossible alors d'évacuer la pression, comme par la soupape d'une cocotte-minute, de lâcher prise, comme le chantaient les Massilia Sound System...


Comme la première partie, la seconde comprend donc plusieurs chapitres qui sont autant d'histoires individuelles, cette fois d'après la cérébration. Où l'on constate vite que les cellules gliales ne font pas le bonheur, que cette quête est plus complexe que cela. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai choisi ce titre pour le billet, car le parallèle m'a semblé très pertinent.

La chirurgie esthétique avait pour but initial d'être une technique réparatrice, on se souvient qu'elle a énormément progressé suite aux terribles blessures issues de la Première Guerre mondiale. Mais, ensuite, lorsque cette discipline s'est répandu, elle a vite perdu de son côté essentiel pour devenir une espèce de cure de jouvence, de quête de l'immortelle beauté...

Ce que Laurent Quintreau décrit au sujet des cellules gliales, c'est peu ou prou un phénomène identique : d'abord répondre à une réelle problématique, du moins sur un plan scientifique, le genre de découverte qui vaut un Nobel, probablement. Mais, par la suite, cela devient un moyen de rechercher l'impossible bonheur, du moins, de laisser le moins de prise au malheur.

Il est d'ailleurs intéressant de noter que, une fois la technique banalisée, la personne qui s'y oppose le plus fortement est la scientifique même qui l'a mise au point. Et, puisqu'il y a une portée universelle à cette situation, Laurent Quintreau ne se contente pas des destins particuliers, mais envisage toute la société, jusque dans les questions idéologiques (politiques et religieuses) qui vont se poser.

Voilà pour le fond de ce livre, qui vaut aussi beaucoup par sa forme. J'ai déjà évoqué le côté atomisé du récit, puisqu'on a de multiples personnages qui se croisent, ou pas, d'ailleurs. On pourrait penser aux livres de Raymond Carver, et à ce qu'en a tiré Robert Altman pour le grand écran, c'est-à-dire "Short cuts", où des destins suivant des chemins très différents s'entremêlent.

Si j'en crois ce que j'ai lu concernant Laurent Quintreau, que je découvre, cette manière de faire est habituelle chez lui. "Ce qui guette" est son quatrième roman, le deuxième chez Rivages (il faut également ajouter un recueil de portraits, "Le Moi au pays du travail"), et il a toujours employé ce type de construction.

Mais, ce n'est pas la seule chose qui frappe, dans "Ce qui nous guette". La narration elle-même est tout à fait intéressante, puisqu'elle reprend à chaque chapitre le même vouvoiement qui peut s'adresser aussi bien au personnage qu'au lecteur, comme si l'auteur nous prenait à partie, nous lançait cet avertissement directement.

Un vouvoiement qui peut aussi donner une impression d'oralité, de discours direct, sans la distance que peut mettre l'écrit. Cela donne par moment quelques digressions, quelques détails qui donnent de la chair, font penser à celui qui raconte une histoire à ses postes en l'enjolivant avec une certaine truculence.

Mais, dans le même temps, la langue de Laurent Quintreau est riche, soutenue, sans devenir trop complexe, et ce n'est pas le langage qu'on emploierait justement autour d'une table, du comptoir d'un bistrot ou dans une réunion entre amis ou membres d'une famille. On est bien dans une oeuvre littéraire et cela se voit rapidement.

L'ensemble donne un cocktail assez troublant, entre réflexion politique (Laurent Quintreau occupe des fonctions dirigeantes à la CFDT) et philosophique, regard inquiet sur l'avenir, mais également une satire, servie par un humour pince-sans-rire que j'ai bien aimé, parce qu'il donne un peu de légèreté, un peu de recul au propos. Ok, c'est ce qui nous guette, mais il y a plus grave.

Ou alors, c'est une politesse du désespoir (amis des clichés, bonjour !)...

Cet humour, il permet d'ailleurs à l'auteur de finir son livre sur une note pleine d'ironie (ou de cynisme, même), avec une dernière histoire en forme de morale. Derrière le décalage, derrière le côté drôle et grinçant, pas mal de sujets de réflexion, allant de la rébellion à une nouvelle vision de l'existence (qui n'est pas sans rappeler Keyes, encore une fois, même si le contexte est différent).

Et j'aurais tort d'oublier une scène d'ouverture absolument irrésistible, où l'on a l'impression d'assister à la scène comme si on y était et où l'état d'esprit du personnage, prise d'un fou rire irrépressible, incontrôlable, devient contagieux. Si vous ne devez lire que ces premières pages, cette première histoire, n'hésitez pas, ça fait un bien fou (même si on se sent un peu coupable)...

Au coeur de cette histoire, l'humanité, coincée entre son essence animale, son évolution vers une espèce qu'on dit intelligente, et la tentation du progrès permanent qui, par la science, entend lancer une nouvelle évolution, engendrer ce qui pourrait devenir une nouvelle espèce, sans pour autant résoudre les problèmes posés par les spécimens actuels.

La littérature se veut une manière de penser le monde, et nous voilà sans doute à un moment très important, où les observateurs du monde tel qu'il est et les rêveurs qui imaginent ce qu'il pourrait devenir se rejoignent autour d'interrogations et d'inquiétudes communes. Autour aussi de l'idée qu'il n'est pas trop tard pour raisonner tout cela et éviter que n'advienne ce qui nous guette...


samedi 14 avril 2018

"Le seul homme honnête dans tout ce bordel s'excuse d'être honnête".

Pour Bénabar, l'homme honnête est le plus bizarres des phénomènes de foire, et cela semble se confirmer dans notre roman du jour, hélas. A l'époque des "fake news", des "alternative facts" et autres expressions apparues récemment dans notre quotidien, le mensonge semble nous cerner de toutes parts. A qui peut-on encore faire confiance ? Iain Levison, auteur de "Arrêtez-moi là !" et "Ils savent tout de vous", s'empare de ce sujet avec gourmandise, cynisme, mais sans doute aussi un brin d'inquiétude, pour en faire un élément central de son dernier livre en date, "Pour services rendus", qui vient de sortir en grand format aux éditions Liana Levi (traduction de Fanchita Gonzalez Batlle). Ou comment un petit arrangement de rien du tout avec la vérité se transforme en une énorme boule de mensonges bien embarrassants et qu'on ne peut plus glisser discrètement sous le tapis... Moralité, à l'ère des réseaux sociaux, surveillez ce que vous dites, tout pourra être retenu contre vous !



Fremantle est le chef de la police d'une petite ville du Michigan, Kearns, où il doit se débattre entre une criminalité en hausse et un budget en baisse. Septuagénaire, il a eu une longue carrière de flic avant d'occuper ces responsabilités et il commence à réfléchir à sa succession, car l'envie de couler une paisible retraite aux côtés de son épouse, Cara, commence à le tarauder.

Jusqu'à ce jour d'automne 2016 où il reçoit une curieuse visite. Deux hommes qui débarquent du Nouveau-Mexique (si vous n'avez pas en tête la carte des Etats-Unis, cela représente un voyage de 2500km du sud-ouest au nord-est) et voudraient le rencontrer. Fremantle accepte de les recevoir, mais il n'a pas l'intention de perdre trop de temps avec ces zigotos.

Et pourtant...

Les deux visiteurs, en prononçant un simple nom, vont renvoyer Fremantle à sa lointaine jeunesse, presque cinquante ans plus tôt, lorsqu'il était sergent au Vietnam... Ce nom, c'est celui de Wilson Drake. Un jeune homme que Fremantle a connu à son arrivée en Asie, alors qu'il n'était qu'un bleu, maladroit comme toutes les recrues, mais pas vraiment fait pour la vie militaire.

Fremantle n'a aucune nostalgie de cette époque et, depuis son retour aux Etats-Unis, il n'a jamais vraiment cherché à reprendre contact avec les hommes qu'il a côtoyé au feu. Aussi est-il très surpris d'apprendre que Wilson Drake, qu'il appelait alors Billy, est devenu sénateur et qu'il brigue actuellement un nouveau mandat.

Surpris, mais pas impressionné, encore moins concerné. Tant mieux pour lui ! Oui, mais voilà, cette réélection est loin d'être acquise et Fremantle pourrait, s'il acceptait un voyage-éclair au Nouveau-Mexique, donner un sacré coup de pouce à son ancien subalterne. Car, ce qui menace Drake en ce moment, c'est justement une histoire remontant à sa présence au Vietnam...

Que s'est-il passé ? Eh bien, lors d'une rencontre comme on en fait tant au cours d'une campagne électorale, le sénateur Wilson Drake a raconté une anecdote croustillante dans laquelle il était impliqué, provoquant l'hilarité générale. L'intervention a été filmée et, comme c'est souvent le cas, désormais, elle a fini sur YouTube.

Or, un autre ancien combattant, Peterson, a tiqué en entendant cette histoire : Drake s'est donné le beau rôle et, ce faisant, il a menti. Un mensonge de rien, qui n'a pas arrangé une anecdote à sa sauce en prenant quelque liberté avec la vérité pour faire marrer la galerie ? Oui, mais là, c'est un peu embêtant, car cela concerne la vie militaire, et des compétences que ne possédaient pas Drake...

Alors, Peterson a fait connaître son indignation et l'équipe du concurrent de Drake à l'élection s'en est emparé. Voilà Drake accusé d'un mensonge, certes véniel, mais qui est presque pire qu'un crime pour un homme politique aux Etats-Unis (souvenez-vous de Bill Clinton), et il faut au plus vite désamorcer la bombe pour éviter une chute dans les sondages, à quelques jours du scrutin...

Le démineur, c'est Fremantle : il était le supérieur de Drake, il était présent au moment des faits, il doit forcément s'en souvenir, il lui suffit d'aller dans le sens de Drake et de lui apporter son soutien et ensuite, il pourra rentrer tranquillement à Kearns... Même si Fremantle sait que Drake a menti (et le lecteur aussi), il accepte.

Et il met ainsi le doigt dans un engrenage terrible...

Avant d'aller plus loin, un mot sur les titres de ce roman. "Les", parce qu'on va évoquer le titre de la version française et le titre original. Commençons par le titre français, "Pour services rendus". Il est plutôt malins, joue avec une expression militaire, mais aussi avec le fait que Drake pourrait remercier son ancien sergent pour son aide.

On retrouve dans ces trois mots un certain cynisme qui ne dépare pas l'esprit du roman de Iain Levison, bien au contraire. Car ce n'est qu'à la toute fin du livre, dans ses dernières pages, que l'on mesure la véritable ironie qui accompagne ce titre, à la lumière de la chute, aussi inattendue que dérangeante, de cette histoire.

Et puis, il y a le titre original : "Version of events", qu'on pourrait traduire par "version des faits". On est au coeur de cette histoire : des versions différentes d'une même situation qui s'affrontent, sans aucun autre élément de preuve que les paroles des uns et des autres. Le mensonge (même bénin, je le redis) contre la vérité...

Là où Iain Levison est très malin, c'est dans la mécanique qu'il met en place, implacable, terrible, un peu sordide, au final, mais que rien n'obligeait à mettre en branle. La première scène du livre nous emmène donc au Vietnam, à la fin des années 1960, pour nous faire découvrir des événements somme toute assez banals dans une période de guerre.

A ce moment-là, le lecteur ne sait pas encore de quoi il va s'agir. Il le comprend quelques pages plus tard en voyant la fameuse vidéo et Drake mettre les rieurs de son côté en se donnant le beau rôle. Nous sommes dans la position de Peterson, nous savons qu'il ment. Mais, ment-il consciemment ou, avec le temps, a-t-il fini par croire à sa version de l'histoire ?

Lorsque la réponse de Peterson déclenche un début de polémique, il aurait certainement suffi de reconnaître l'erreur, de plaider la bonne foi, de dire que la mémoire peut jouer des tous après cinquante ans... Mais, Drake et son équipe, emmenée par un conseiller nommé Devlin, un homme de l'ombre qui sait faire gagner les élections, à sa manière, ne vont pas réagir ainsi.

Ils vont donc vouloir contredire Peterson, s'enferrer dans le mensonge qui, d'un seul coup, devient nettement moins véniel. Et qui, aussi insignifiant soit-il, va devenir un enjeu important de cette élection. Ensuite, comme Iain Levison sait remarquablement le faire, de ce point de départ sans grand relief, va naître une boule de neige menaçant de se transformer en avalanche...

Au milieu de tout cela, le pauvre Fremantle. Un gars sans histoire, à la carrière exemplaire, aux états de service immaculés, un bon sergent quand il était au Vietnam, un bon flic ensuite. Fremantle déteste les menteurs, nous dit-on. Il devrait donc détester Drake, même pour cette histoire sans intérêt qui lui vaut des ennuis.

Pourtant, il va accepter de l'aider. Puis accepter certaines contreparties. Et se retrouver embarqué dans une histoire qui devait être étouffée dans l'oeuf et qui va prendre des proportions aussi inattendues que désagréables... Mais qu'allait faire Fremantle dans cette galère, se demande-t-on aussitôt, sans qu'on ait de réponse très claire à cette question.

Le mensonge... La force du roman de Iain Levison, c'est vraiment de jouer sur ces histoires absolument sans importance. Rien qui puisse disqualifier un homme dans des fonctions qu'il exercerait un demi-siècle plus tard. Mais Drake est un politique, un malin, un machiavélique, prêt à tout pour le pouvoir.

Cette histoire de vidéo sur YouTube ressemble plus à une maladresse qu'à autre chose : le sénateur et son équipe ont oublié que notre époque était celle de l'image en continu, des portables qui se transforment en caméra et des réseaux sociaux où tout se répand comme une traînée de poudre. Aux Etats-Unis, on ne rigole pas avec la guerre et avec l'héroïsme. Et encore moins avec le mensonge.

Je ne suis pas certain, même dans le climat actuel, qu'une telle histoire occasionnerait les mêmes situations de notre côté de l'Atlantique. Je me dis même qu'avec ce point de départ, on pourrait imaginer un scénario de comédie, une espèce de vaudeville à bases de quiproquo et malentendus. Une satire du monde politique, certes, mais d'abord pour en rire.

Mais, la démarche de Iain Levison n'est pas celle-là, et on peut le comprendre, eu égard au contexte politique aux Etats-Unis depuis la dernière élection présidentielle : il n'y a plus de mensonge véniels, tous peuvent avoir des conséquences néfastes, pas pour celui qui les profèrent, mais pour ceux qui les croix. La morale de ce roman, c'est qu'il est temps d'inverser cette tendance.

Il y a aussi l'impression que plus c'est gros et plus ça passe, pardon pour la trivialité du propos, mais on se dit que Drake pourrait enquiller les mensonges les plus énormes, il serait sans doute moins embarrassé que face à ce témoignage sorti de nulle part ou presque à propos d'un événement mineur qui n'aurait jamais dû refaire surface.

Reste qu'on ne voit pas bien la finalité de cette histoire. On se demande quelle direction va prendre cette histoire et, petit à petit, on se dit qu'en jouant avec cette anecdote, Drake a pris un risque qu'il n'a sans doute pas mesuré : celui de voir resurgir d'autres souvenirs beaucoup moins anecdotiques, justement, que l'histoire qui a tout déclenché...

"Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille", avait coutume de dire Jacques Chirac quand il était en fonction, et ce roman en est la démonstration. Pour Audiard, c'était les cons, et pour Levison, ce sont les mensonges. On tire sur un bout de fil et, sans même le faire exprès, on fait apparaître une série de faits qui, là, sont carrément gênants...

Gênants pour Drake, qui se dirigeait jusque-là vers une réélection en père peinard, mais aussi pour Fremantle. Car c'est bien sur lui que le roman est centré, pas sur Drake. Il semble n'être qu'un spectateur de cette tragi-comédie politicienne, ce théâtre qu'est cette campagne (car ne croyez pas que le concurrent de Drake soit un saint, ce serait trop facile), à moins que...

"Pour services rendus" est un court roman, 220 pages tout au plus, mais d'une grande densité, construit autour de la situation de plus en plus intenable de Fremantle, qui se laisse emberlificoter assez naïvement dans ces mensonges. C'est en tout cas l'impression que l'on a dans un premier temps. Mais qu'en est-il une fois le livre refermé ?

Iain Levison joue avec des valeurs importantes que sont la vérité, la sincérité, la loyauté, l'honnêteté, on y revient puisqu'on a entamé ce billet avec ce thème. Il s'en amuse, mais le sourire est bien jaune, on le ressent aussi. La satire est sévère, mais touche dans le mille et rappelle qu'il n'y a pas de prescription pour les menteurs.

Son récit est un vrai jeu de quilles, la première qui tombe entraîne les autres dans un strike imparable. En une espèce d'effet papillon (ah non, pas encore Bénabar !), le mensonge de départ va chambouler plusieurs existences et avoir des conséquences dont on peut se demander si elles ne seront pas pires encore que le statu quo...

On referme ce roman sur une dernière phrase qui résonne, résonne... Et qui sonne assez désagréablement aux oreilles, car on se retrouve d'un seul coup avec une situation qu'on subodorait, mais sans pouvoir la comprendre, et qui, soudain, s'éclaire. Avec ces derniers mots, on a enfin la vérité au bout de la pelote de fil, la seule version des faits qui vaille.

Et elle n'est pas très glorieuse...

mercredi 11 avril 2018

"Les romanciers sont des menteurs, (...) ils finissent par prendre leurs mensonges pour la réalité".

Aïe, après Olivier Barde-Cabuçon, nouveau flagrant délit d'infidélité à une série (mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa), mais grand plaisir de retrouver un personnage de flic que j'ai apprécié dès sa première enquête et qui a fait depuis un sacré chemin. Une série dont j'aime aussi l'atmosphère sombre et les décors, puisque nous allons dans la région toulousaine. "Soeurs" (qui vient de sortir en grand format aux éditions XO) est le cinquième volet de la série de Bernard Minier mettant en scène le capitaine Servaz. Un tome qui marque un tournant, après les événements intervenus lors de la précédente enquête, "Nuit" (qui vient de sortir en poche, et qu'il faudra que je lise, promis), mais aussi un roman un peu particulier. D'abord, parce qu'il contient deux histoires en une, ensuite, parce qu'on va découvrir le jeune Servaz, enfin, parce qu'il y est question d'écriture, d'écrivain et de romans, avec une intéressante mise en abyme...



Printemps 1993. Un rameur aperçoit sur l'île du Ramier, en plein coeur de Toulouse, une scène qui le glace d'effroi. Pensant avoir rêvé, il va voir de plus près et découvre une scène effroyable. Deux corps, placés face à face, ligotés chacun à un arbre... Une mise en scène macabre que renforce encore la tenue des victimes : elles portent une aube, comme si elles venaient de faire leur communion.

Le groupe de l'inspecteur principal Kowalski se retrouve chargé de l'enquête, dans des conditions un peu particulières, puisque l'Hôtel de police de la Ville rose est en plein déménagement. Parmi les hommes concernés par cette enquête, un jeune homme, tout juste muté à Toulouse : Martin Servaz, frais émoulu de l'école d'officier.

Quatre ans pile après le suicide de son père, il revient dans le sud-ouest, avec son épouse et sa fillette. Un couple qui bat déjà de l'aile, même si Alexandra et lui n'osent pas encore affronter le problème. Il doit faire abstraction de ces soucis personnels pour trouver sa place dans son nouvel environnement professionnel. Pour sa première enquête, il n'aurait pas pu trouver pire...

Les premières investigations permettent d'identifier les victimes : Ambre, 21 ans, Alice, 20 ans, deux soeurs dont la famille vit dans le Gers et qui faisaient leurs études à Toulouse. Pas vraiment le genre d'information qui allège une atmosphère bien lourde depuis la découverte des cadavres. Mais, peut-être aussi un élément qui pourrait faciliter la tâche des policiers.

Rapidement, un lien apparaît : les deux soeurs appréciaient apparemment beaucoup les romans d'un écrivains de thrillers, Erik Lang, qu'elles ont rencontré quelques années plus tôt et avec qui elles ont entretenu une correspondance assez explicite depuis... De quoi le rendre suspect en soi, mais plus encore parce que son roman le plus connu s'intitule "la Communiante"...

Kowalski semble persuadé qu'il tient le coupable, et tout son groupe aussi, Servaz compris. Encore faut-il le prouver, ou obtenir des aveux. Les flics vont "travailler" leur suspect principal en garde à vue, mais un rebondissement inattendu va couper leur élan. Et va surtout mettre brusquement fin à cette enquête.

Pour sa première enquête, Servaz garde un goût amer. Non seulement ce dénouement ne le convainc pas du tout, mais surtout, il a laissé un peu de son innocence en salle d'interrogatoire, dégoûté par les méthodes employés par Kowalski et ses autres collègues pour faire parler Erik Lang... Servaz l'idéaliste s'est déjà placé en marge pour ses débuts...

Hiver 2018. Servaz est désormais capitaine, et non plus commandant (conséquence des événements racontés dans les précédents tomes), et toujours en poste à Toulouse. Un matin très tôt, on l'appelle pour un meurtre, presque la routine. Mais, lorsqu'il réalise où on le conduit, un désagréable sentiment l'envahit...

Il se confirme bien vite : c'est chez Erik Lang que les policiers ont rendez-vous. L'épouse de l'écrivain vient d'être retrouvée morte, et tout indique qu'elle a été assassinée. Là encore, la scène de crime est du genre qui marque les esprits. Mais surtout, un élément glace Servaz : la victime porte elle aussi un vêtement de communiante...

En quelques instants, voilà le policier projeté 25 ans en arrière, et ses soupçons d'hier resurgissent au grand galop. Comment ne pas soupçonner Erik Lang, encore une fois ? Comment résister à l'envie de le coincer, coûte que coûte ? Une enquête complexe débute, avec un Servaz sur les nerfs qui n'envisage aucune autre piste et s'entête, jusqu'à retomber dans ses travers...

Des romans, thrillers ou non, qui se déroulent à deux époques différentes, ce n'est pas une nouveauté, on en trouve beaucoup, par exemple, qui font s'entrecroiser ces deux fils narratifs en faisant alterner un chapitre dans une époque, le suivant dans l'autre. Mais, ce n'est pas ce qu'a choisi de faire Bernard Minier pour "Soeurs".

Les deux époques sont clairement séparées et on découvre donc deux enquêtes distinctes à 25 ans d'écart qui se succèdent. Avec deux dénominateurs communs : Martin Servaz, le policier, et Erik Lang, l'écrivain. Comme si Servaz, privé de son habituelle Némésis, Julian Hirtmann, devait se trouver un nouvel adversaire à qui se mesurer.

Mais, et c'est un des grands intérêts de la construction en deux parties distinctes de "Soeurs", on va vite comprendre que le Servaz de 2018 n'a plus grand-chose à voir avec celui de 1993. Le temps a fait son oeuvre, bien sûr, le jeune flic que tout le monde prenait pour un étudiant, avec ses cheveux un peu trop longs, est désormais un officier expérimenté, approchant la cinquantaine.

Pourtant, le revoilà jeune père. Ce n'est plus Margot qu'il élève, mais Gustav, encore sujet à de rudes cauchemars, même s'il semble s'adapter à son nouvel environnement familial. Les cauchemars, Servaz en fait aussi, comme si cette enquête qui le renvoie au passé réveillait certains traumatismes pas encore complètement guéris...

Pourtant, les changements qui frappent le plus sont ailleurs. Ils vont apparaître petit à petit, dans la deuxième partie, jusqu'au final où cela devient patent : le Servaz idéaliste des débuts est loin, le Servaz de 2018 ressemble à ce Kowalski qui lui avait tant déplu... Comme si l'usure de l'âge, l'érosion due aux horreurs accumulées, au stress, professionnel et personnel, avaient dénaturé ses principes...

J'ai qualifié ce tome de tournant, en introduction, et cela se confirme. Mais, il ne faut pas limiter cette impression à l'unique question Hirtmann. Dans "Soeurs", c'est tout son passé que Servaz solde une bonne fois pour toutes. Il y a une prise de conscience de la part du policier autant que de l'homme, il y a une sorte de libération et l'annonce d'une nouvelle ère.

En fait, il me vient (c'est pas vrai, c'est longuement mûri...) une métaphore : c'est comme si Servaz se défaisait d'une mue, comme un reptile. Bon, si vous n'avez pas lu le livre, vous aurez du mal à saisir ce raisonnement qui me semble à la fois subtil et pertinent (oui, je m'envoie quelques fleurs, il n'y a pas de raison).

J'ignore ce que va faire Bernard Minier, quelle suite il envisage de donner à sa série construite autour de Servaz. Je crois savoir qu'il y a un projet de one-shot dans le même décor que "Une putain d'histoire", et ensuite ? Je serais en tout cas très curieux de retrouver Martin Servaz, un Servaz délivré d'un poids conséquent.

Je ne l'imagine pas métamorphosé du tout au tout, devenu un joyeux luron et un optimiste forcené, on aurait du mal à y croire. Mais, un personnage un peu moins tourmenté, moins tiraillé entre ses états d'âme personnel, qu'ils concernent sa famille ou sa relation ambiguë avec Hirtmann ; un personnage apaisé, là, voilà, je lâche le mot, apaisé, ce qui aurait forcément quelques répercussions sur sa carrière et sa vie.

Je referme la parenthèse Servaz pour parler de l'autre protagoniste central de "Soeurs", Erik Lang. En fait, ce n'est pas temps du personnage lui-même qu'on va parler, mais de son rôle d'écrivain, comme vous l'aurez compris en lisant le titre de ce billet. La personnalité d'Erik Lang, je vous la laisse découvrir, tout comme je vous laisse vous forger une opinion à son sujet.

"Soeurs" est un roman où il est beaucoup question d'écriture, de livres, d'écrivains, mais aussi de lecteurs, eh oui, nous sommes aussi, vous qui me lisez et moi, concernés. Bernard Minier, en plaçant au coeur de son intrigue un auteur, et un auteur de thrillers, en profite pour poser des problématiques qui l'intéressent au premier chef.

D'abord, il s'amuse, avec quelques clins d'oeil. A certains de ses petits camarades, comme beaucoup d'autres le font. Dans la bibliographie d'Erik Lang, certains titres devraient vous rappeler d'autres livres que vous avez peut-être dans vos bibliothèques. Mais, il y a aussi quelque chose de Bernard Minier chez lui, le parallèle est évident.

On pourrait penser qu'on est dans le jeu, et rien de plus. Pourtant, c'est un peu plus que cela, car la relation entre Servaz et Lang, pour le moins tendue, va aussi se nourrir de cette mise en abyme. Un jeu de miroirs qui fait sourire, mais qui intervient aussi à un moment très important de l'intrigue, lorsque la tension est à son comble.

On retrouve l'importance de cette double histoire à deux époques, puisque, d'une certaine manière, Servaz et Lang sont restés liés tout ce temps, plus ou moins consciemment, et que l'écriture a nourri ce lien invisible. Je n'en dis pas plus, ce n'est d'ailleurs pas forcément ce qui est le plus important dans tout ça.

En revanche, j'ai retrouvé certains questionnement chez Bernard Minier qui apparaissent régulièrement chez d'autres auteurs de thrillers, à commencer par Maxime Chattam, qui en a fait une de ses marques de fabrique : l'influence de ces histoires qui recourt à la violence, une violence exacerbée, spectaculaire, qu'on cherche à exorciser, mais qui laisse bien quelques traces.

Cauchemardez-vous aussi, Monsieur Minier ? Je plaisante, mais c'est vrai qu'on ne manipule pas ces sujets au quotidien (surtout quand on sait qu'un écrivain qui a une idée s'y accroche jour et nuit) sans qu'il y ait quelques effets secondaires. En cela, Erik Lang est un cas intéressant, puisqu'on le soupçonne d'être passé de l'autre côté du miroir. D'avoir pris ses mensonges pour la réalité...

La question de l'inspiration, la frontière entre la réalité et la fiction, la distance qu'on place entre les deux et qui fait que ce qui nous horrifie dans un thriller reste un événement "pour de faux", toute cette mécanique que construisent les écrivains et que les lecteurs mettent en mouvement, tout cela repose finalement sur des conventions.

Heureusement que les auteurs de thrillers ne sont pas adeptes de l'autofiction et qu'ils racontent ce qui leur passe par la tête, ce qui nourrit leur imaginaire et non ce qu'ils ont accompli ! Mais l'idée de romans policiers utilisés comme modes d'emploi pour perpétrer des crimes est une idée très classique, que l'on retrouve régulièrement traitée.

Il y a une espèce de mouvement perpétuel qui s'instaure entre écrivains et lecteurs, les idées des uns touchant les autres, tandis que l'inspiration se saisit des opportunités portées par l'actualité, l'air du temps, les histoires qu'on entend ici ou là, parfois de la part de lecteurs... Un phénomène qu'il faut accepter tel quel, et ne surtout pas chercher à expliquer.

Et puis, au centre de "Soeurs", il y a aussi la relation entre les auteurs et les lecteurs. Et, là encore, la construction double du roman permet de mesurer son incroyable évolution en très peu de temps. Pendant très longtemps, cette relation était exceptionnel et le plus souvent indirecte. L'écrivain écrivait, le lecteur lisait, chacun dans son coin, et basta.

Alice et Ambre ont la chance, si on peut dire, d'avoir rencontré en chair et en os l'écrivain qu'elles adoraient. Une intimité s'est formée, on est dans de la littérature noire, donc ce n'est forcément pas très, très clair, tout ça, mais le fait est que cela reste alors quelque chose de peu fréquent, pour des personnes qui ne sont liées que par cette passion commune.

Mais, en 2018, tout a changé. Désormais, les écrivains sont bien plus accessibles, en tout cas ceux qui jouent le jeu. Il y a les salons, les rencontres, les cafés littéraires, la promo, parfois, autant d'occasions de sortir de son bureau et de se montrer, d'entrer en contact avec les lecteurs, directement ou indirectement. Mais, la distance s'est raccourcie.

Et c'est encore plus criant avec les réseaux sociaux. Le lecteur devient vite le meilleur ami de l'auteur, en tout cas virtuellement. Mais, du virtuel au réel, il y a-t-il si loin que ça ? Je ne vais pas vous expliquer ce que pense Bernard Minier de tout cela, et "Soeurs" reste un roman, mais ces questionnements sont aussi présents dans ce livre.

La question des fans, le mot est utilisé par Bernard Minier,qui sont chaleureux, attachants, valorisants, agréables pour l'ego... Mais peut-être aussi, quelquefois, envahissants et oubliant de conserver une certaine retenue. On pourrait aller encore plus loin avec leur influence croissante pour faire et défaire les carrières des livres...

Je referme ce chapitre et le billet par la même occasion, avec toutefois une dernière réflexion en lien avec ce qui vient d'être dit : nous sommes largement nourris, nous qui aimons les polars et les thrillers, par la littérature, mais aussi par les films, les séries, jusqu'aux informations, les faits divers... On se pose vite en spécialistes...

Il y a quelque chose d'amusant dans "Soeurs", c'est qu'on lit la première partie avec notre regard de lecteur de 2018. Et vous, je ne sais pas, mais moi, je me suis fait quelques remarques. Je me suis senti subitement plus flic que les flics eux-mêmes. Une position qui permet de commencer à échafauder des théories, en attendant de voir si ça va coller ensuite.

Ca n'enlève rien au côté efficace de ce roman (460 pages dévorées en moins de 24 heures, c'est plutôt un bon signe, non ?), mais c'est aussi assez effrayant de se retrouver, moi, lecteur, dans une position de démiurge qui ne devrait pas être la mienne. Ces réflexes acquis, j'en ai déjà parlé dans de précédents billets, c'est le syndrome "Experts", et j'ai l'impression qu'ils se déclenchent dès que je quitte l'époque récente, ça devient flippant !

Mais assez parlé de moi, au-delà de la double intrigue et d'un final auquel, pour le coup, on ne s'attend pas du tout, vous voyez que cette cinquième enquête de Martin Servaz offre bien des pistes de réflexion. Il y en a sûrement d'autres, chacun son regard sur les livres et chacun sa perception, mais voilà ce que je voulais partager.

J'ai aimé retrouver Servaz, mais il faudra que je comble mes manques pour espérer mieux le cerner encore. J'ai aimé retrouver son côté sombre, ces ténèbres qui semblent menacer de l'engloutir à chaque instant, sa quête de rédemption. L'écriture de Bernard Minier est toujours posée, assez clinique, jamais survoltée, et pourtant elle sait captiver pour nous emmener d'un rebondissement à l'autre.

mardi 10 avril 2018

"Je ne suis pas assez forte, pas assez courageuse. Je suis une petite esclave résignée, une enfant apeurée. Je ne suis rien".

Comme souvent, le choix de ce titre a été précédé d'une période de réflexion. Et si c'est celle-ci qui a finalement obtenu mon suffrage, c'est parce que tout le roman (et un gros bouquin, 740 pages) va nous démontrer le contraire : non, cette héroïne, bien malgré elle, n'est pas rien, ni apeurée, ni résignée, au contraire, et c'est ce qui fait sa force, face à un destin qui lui sera toujours contraire. "Toutes blessent, la dernière tue" est le nouveau thriller signé Karine Giebel (en grand format aux éditions Belfond) et, avec cette histoire dont le thème central est l'esclavage moderne, elle retrouve un personnage féminin d'une grande puissance, qui marquera certainement lecteur, comme ce fut le cas avec Marianne, dans "Meurtres pour rédemption". La rédemption, on le sait, c'est l'un des thèmes chers à la romancière, et elle tient encore une place importante dans ce nouvel opus, à la construction inattendue, avec un fil narratif secondaire entouré d'un certain mystère...



A 5 ans, sa mère est décédée. Trois ans plus tard, son père, qui a refait sa vie, la confie à une femme pour qu'elle prenne soin d'elle et l'emmène en France. En fait, il serait plus juste de dire que l'homme a vendu sa fille... A 8 ans, elle est rebaptisée Tama et se retrouve dans une famille, les Charadon, où l'on attend d'elle qu'elle s'occupe des tâches ménagères et des enfants du couple.

En échange, elle est nourrie (de restes), logée (dans la buanderie, sur un grabat), blanchie (c'est elle qui fait la lessive, de toute façon, et on lui renouvelle de temps en temps les deux tenues qui lui sont "généreusement" octroyées). Sans savoir rien du monde qui l'entourent, sans comprendre ce qui lui arrive, Tama est devenue une esclave.

Et une esclave, on ne la traite pas comme une personne à part entière. Brimée, frappée, maltraitée, regardée d'un peu trop près par le pater familias, Tama grandit dans la souffrance et la violence, elle n'a droit à rien, juste celui de se taire et d'obéir, sinon sanction. Si quelque chose cloche, c'est forcément de sa faute, et dans ce cas, il y a sanction.

Il en faut peu pour que les sanctions tombent, et elle est bien souvent battue. Chez Medja, la femme qui l'a achetée au Maroc, cela continue : corvées, maltraitances, vie quotidienne qui n'est que douleur... C'est même Tama qui fait le ménage de nuit dans des bureaux, fonction pour laquelle c'est Medja qui est payée...

Clandestine, sans existence légale et même sans existence tout court, agressée sans cesse, privée des droits élémentaires d'un enfant à l'enseignement, privée tout simplement d'amour (aux maltraitances physiques s'ajoutent des tortures morales tout aussi rudes), Tama tient pourtant bon, faisant preuve d'un caractère bien trempé.

Mais toute rébellion, toute tentative de révolte est rapidement matée et Tama comprend que, si elle veut moins souffrir, elle va devoir renoncer à ces coups d'éclat. Renoncer, sans se résigner pour autant. Et espérer qu'un jour, on la sortira de là. Car à quoi bon chercher à s'enfuir, puisque, elle ignore tout du monde extérieur, pour lequel elle n'est... rien.

Au fil du temps, Tama va bien lier quelques relations qui vont lui mettre du baume au coeur, lui apporter un peu de chaleur et d'affection. Mais rien qui puisse lui laisser entrevoir un destin différent, celui d'une esclave ayant un statut plus proche de l'objet que de l'humain, obligée de travailler sans être jamais rémunérée en retour, privée de liberté et atrocement maltraitée...

Quel espoir peut-elle nourrir, dans ces conditions ?

Je vais être franc, j'ai repris plusieurs fois ce résumé. Je l'ai modifié, raccourci, réécrit, j'ai modifié le début, le milieu et la fin... Parce que j'avais l'impression d'en dire trop, de donner des détails et d'évoquer des personnages qu'il faut vous laisser découvrir... Pourtant, l'envie de parler de Tama est forte, de parler de ce drame hélas bien plus courant qu'on ne le croit.

Tama est un personnage magnifique, je sais, le mot est douloureux à écrire, car son histoire est effroyable. Mais Karine Giebel décide d'en faire une antihéroïne qui ne renonce jamais, qui ne perd jamais espoir. Elle est l'innocence même, l'innocence sans cesse bafouée, juste pour le bien-être et le confort de certains, que les scrupules et la décence n'étouffent pas.

La violence n'est qu'une cerise pourrie sur cet immonde gâteau. A la perversité, on ajoute le sadisme, la cruauté, des travers qui vont bien souvent ensemble et qui trouve là le terrain idéal pour s'exprimer. Qui écoutera les plaintes de la victime ? Qui interviendra, puisqu'elle n'existe pas ? Et pourquoi chercher à s'échapper, puisqu'il n'existe aucun refuge extérieur ?

Tama a été piégée et ce piège ne semble avoir aucune issue. Pourtant, et bien qu'elle ne soit qu'une enfant déracinée et maltraitée, elle va faire preuve d'un caractère remarquable, mais aussi d'un esprit d'initiative tout à fait exceptionnels. Ainsi va-t-elle réussir à s'ouvrir une fenêtre sur le monde grâce à la lecture, qu'elle va découvrir seule, en cachette.

Tout le parcours de Tama sera ensuite jalonné de livres et de moments de lecture. Malgré la précarité de sa situation, lire deviendra une activité incontournable, indispensable, une manière de combler tant bien que mal les manques occasionnés par sa cruelle destinée. Le savoir contre l'arbitraire et la violence, la culture contre l'inhumanité...

Je l'ai dit en ouverture de ce billet, au cours de ce voyage douloureux aux côtés de Tama, il est difficile de ne pas songer à un autre personnage imaginé par Karine Giebel : Marianne, personnage principal de "Meurtres pour rédemption". Toutefois, si le parallèle est assez évident, les deux personnages ont beaucoup de différences.

Passons sur l'âge, Tama (lorsqu'on la rencontre, n'est qu'une enfant) ou les origines sociales. Ce qui les rapproche, c'est la réclusion et les violences subies. Mais, là encore, il y a des distinctions : Marianne est incarcérée après un procès, condamnée pour meurtre, quand Tama est enfermée de manière arbitraire et sans motif.

Marianne n'est pas innocente, mais elle a pris conscience de ses fautes et décide d'entamer un périlleux chemin vers la rédemption, jalonné de souffrances et qui va bifurquer lorsqu'elle va signer un pacte avec le diable contre un mince espoir de libération... Tama, elle, est une innocente frappée par la méchanceté et la violence humaines, une innocente que l'on rend coupable de tout, jusqu'à ce qu'elle intègre cela.

On retrouve chez Tama ce trait si particulier qu'ont nombre de victimes de maltraitances : leur culpabilité, comme si elle acceptaient l'idée qu'elles ont mérité leur sort, aussi absurde cela puisse-t-il paraître, avec le recul qui est le nôtre. La culpabilité, mais aussi cet effrayant réflexe pavlovien qui associe la révolte à la souffrance. La désobéissance à la punition...

A son âge, celui où l'on se forme, où l'on apprend, où l'on acquiert les repères sociaux élémentaires, où l'éducation nous façonne, Tama a droit à un traitement qui bat toutes les valeurs en brèche, qui la réduit à moins que rien, moins qu'un animal de compagnie, qu'on traiterait mieux qu'elle ne l'est, moins qu'un objet.

Esclave, Tama l'est, de fait. Résignée et apeurée, oui, par instants, quand le découragement gagne du terrain, insidieusement. Lorsque la souffrance, d'abord physique, mais aussi morale, a raison de la volonté. La phrase titre de ce billet est prononcée par Tama dans un de ces moments de creux, justement. Car sa force et son courage éclaboussent le livre des premières aux dernières pages.

Parce qu'elle va résister de toutes ces forces pour refuser d'être rien, justement, et s'affirmer comme être humain, comme jeune femme en devenir, comme une personne à part entière, comme un être digne d'aimer et d'être aimé. Une femme dont la vie est fragilisée par bien des handicaps, le premier étant sa non-existence sur un plan strictement légal, ce qui en fait une proie assez facile.

Mais ce roman, c'est le récit de la farouche lutte de Tama pour redevenir ce qu'elle fut jusqu'au moment où on l'a vendue pour quelques pièces, une somme dérisoire, ce qui est plus choquant encore. Une lutte de chaque instant où, aux rares plages de calme et, oserais-je l'écrire ? De bonheur, succéderont de nouvelles périodes très dures...

Un mot du titre : "Toutes blessent, la dernière tue". En latin, "Omnia vulnerant, ultima necat". Je suis de la génération qui, enfant, feuilletait le dictionnaire et pouvait se perdre dans le livret central, aux pages roses, qui recensaient les expressions latines... Cette sentence-là devait s'y trouver, forcément, avec une brève explication sur son sens.

Pour la comprendre, il faut la remettre dans son contexte. Car, en la lisant littéralement, on se demande de quoi on parle : qu'est-ce qui blesse, puis tue ? En fait, cette phrase apparaissait sur les cadrans solaires (puis, par la suite, sur les instruments mesurant le temps qui passe). Ce sont les heures qui blessent toutes et dont la dernière tue...

Tama, bien plus que la majorité des gens, répond à cette sentence. La dernière heure nous tuera tous, c'est notre lot commun, mais, pour la jeune esclave, c'est la première moitié qui est à prendre à la lettre, car chaque heure de sa vie l'aura cruellement blessée. Et l'un des éléments qui donnent un certain suspense à ce thriller, c'est justement de savoir si Tama sortira de cet épouvantable engrenage.

Le moment est venu d'évoquer un élément très important de "Toutes blessent, la dernière tue", que j'ai volontairement laissé dans l'ombre pour le moment. Cet élément, je ne vais que très peu le développer, tout simplement parce qu'on ne s'attend pas du tout à cette trame-là et qu'elle va tenir un moment le lecteur en haleine, car il fait naître bien des questions.

Entre les deux trames, celle relatant le parcours de Tama, et l'autre, un lien qui paraît évident. Trop, même. La probabilité est grande que ces deux récits ne soient pas parallèles, mais comment les relier l'un à l'autre ? Ce sera bien sûr un des enjeux de cette lecture, un autre ressort à suspense. Mais aussi un autre vecteur de violence...

Je ne vous dis rien de cette deuxième histoire, si ce n'est que l'on y retrouve un personnage giebélien typique, si je puis dire, un homme coincé entre le bien et le mal, entre la soif de vengeance et l'hypothèse de la rédemption. Un homme "bien", peut-être, en tout cas, certainement plus que la plupart des personnage croisés jusque-là, Tama exceptée.

Et pourtant, un homme violent, impitoyable. Un tueur, mot à prendre dans son sens premier. Un solitaire qui semble s'être résigné à la violence et avoir perdu tout espoir. Qu'adviendra-t-il de lui, quand s'achèvera sa quête ? Ne sera-t-il pas alors arrivé au bout de sa vie, faute d'avoir simplement envie de poursuivre ?

L'idée de rédemption lui est étrangère, elle semble même contraire à sa philosophie, puisqu'il ne l'envisage absolument pas pour les autres. Pas de rédemption, donc pas de pardon... C'est un personnage assez effrayant, mais intègre, puisqu'il ne considère pas non plus avoir droit à la rédemption et au pardon. Et qu'il applique une justice toute personnelle...

Il y aurait beaucoup à dire sur les personnages secondaires, ceux qui entourent Tama, ceux qu'elles croisent, rencontrent, ceux avec qui elle se lie, pour le pire plus souvent que pour le meilleur. Etant donné le contexte, leur appliquer le traditionnel clivage bien-mal paraît difficile, car ce sont tout de même des esclavagistes...

Sur les personnages de la deuxième trame aussi, puisqu'un doute persiste, au moins pour l'un d'entre eux, sur leur identité, mais cela nous entraînerait un peu loin, cela obligerait à lever un peu trop le voile. Mais, comme souvent dans les romans de Karine Giebel, ce qu'on va surveiller, c'est leur évolution, leur combat personnel, contre eux-mêmes bien souvent.

"Toutes blessent, la dernière tue" est à ranger au rayon thriller, même si on pourrait hésiter à le placer en roman noir. Car, si la construction du roman, des chapitres brefs, eux-mêmes subdivisés, avec des changements de narration et de point de vue, correspond aux techniques du thriller, le rythme du livre est finalement plutôt lent.

Karine Giebel nous raconte des tranches de vie, pas une intrigue à rebondissements comme on pourrait l'entendre traditionnellement. C'est un livre un peu hybride, qui place dans une trame qu'on aurait plutôt tendance à classer en roman noir, mais au cours duquel les moments de tension et de violence se succèdent et font froid dans le dos.

La violence est l'un des ingrédients importants de ce livre, vous vous en doutez, et Karine Giebel montre une nouvelle fois son talent et sa "créativité" pour exprimer la cruauté et la méchanceté. Va-t-elle trop loin ? Y en a-t-il trop ? Chaque lecteur aura sans doute son idée sur cette question, même si le sujet se prête aux mauvais traitements.

On retrouve surtout ce contexte dans lequel les personnages qu'elle met en scène évolue toujours, quelque part entre l'immoralité et l'amoralité. On s'affranchit des règles traditionnelles mises en place par la société et Tama, par exemple, évolue dans une zone grise où ne s'applique que la loi du plus fort, où c'est celui qui porte les coups qui a le dessus...

Avec "Toutes blessent, la dernière tue", Karine Giebel s'attaque à un phénomène en recrudescence, ce qu'on appelle l'esclavage moderne, qu'on appelle aussi servitude domestique. En sont le plus souvent victime, des jeunes filles ou des jeunes femmes, à l'image de Tama, et c'est une pratique qu'on trouve dans la plupart des pays occidentaux, et dans la plupart des couches sociales.

Je termine le billet avec un lien, pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ce crime, que le code pénal français ne prend en compte que depuis 2013... Il s'agit du site de l'OICEM, que Karine Giebel donne elle-même à la fin du livre, l'Organisation Internationale Contre l'Esclavage Moderne, et auprès de laquelle la romancière s'est documentée...

lundi 9 avril 2018

"Il n'est point de société plus funeste à la réputation d'une jeune actrice que celle de certains hommes du monde" (George Sand).

Tiens, cette citation résonne curieusement par les temps qui courent, vous ne trouvez pas ? Je l'espère, parce que c'est justement ce qui m'a poussé à faire ce choix de titre, pour évoquer un des thèmes centraux de notre roman du jour. Un roman noir, plus qu'un thriller, qui se déroule donc à Hollywood, en partie, tout du moins, dans ce monde merveilleux du cinéma, en tout cas tant qu'on ne regarde pas trop l'envers du décor. Mais, les soubresauts qui l'agitent depuis un an ne sont pas le seul sujet d'actualité que Dominique Maisons a intégré à son nouveau livre, sobrement intitulé "Tout le monde aime Bruce Willis" (en grand format aux éditions de la Martinière). Les stars naissent et traversent le firmament comme des météores, nouveaux objets de consommation (et de profit), jetables, interchangeables, standardisé(e)s, calibré(e)s, juste le temps qu'on les adule, et qu'on les oublie aussi vite... Alors, vie de rêve, oui, si on veut, mais parfois, on est plus proche du cauchemar...



A peine 20 ans, et Rose Century est déjà une des actrices les plus "bankables" de Hollywood. Son dernier film, un blockbuster dopé aux effets spéciaux, fait un carton et écrase le box-office. Autant dire que son compte en banque est au diapason et, dans sa villa de Stone Canyon Reservoir, la jeune femme a tout ce dont on peut rêver.

Malgré cela, la petite fille riche est triste. Triste au point de multiplier les frasques, du genre à faire la une des plus sordides tabloïds, ou pire, des chaînes de télévision spécialisées. Par exemple, lorsque l'envie lui prend, elle quitte Hollywood, se rend dans les vallées alentour, dans des bleds qui apparaissent à peine sur les cartes pour s'y encanailler.

Alcool, drogue, tout est bon pour s'éclater du soir au matin, et plus si affinités. Euh, attendez, non, ça, c'est la légende dorée... La vraie version, ce serait plutôt : alcool, drogue, tout est bon pour supporter cette vie horrible qu'est celle de Rose Century. A l'instar de nombreux enfants stars qui ont connu très jeunes la célébrité, elle est sur le point de péter les plombs.

Il faut dire que ça famille ne l'aide pas vraiment... Son père, prospère homme d'affaires qui a décidé d'entrer en politique et nourrit de grandes ambitions, d'abord le poste de gouverneur, et puis, qui sait... Sa mère, ancienne actrice de seconde zone (je suis sympa, quand je veux), qui s'est confite dans l'alcool et a reporté ses rêves de gloire sur sa fille... Son frère aîné, copie carbone de son père, l'intelligence en moins...

Sans oublier ce terrible traumatisme qui l'accompagne depuis des années maintenant, le suicide de sa grande soeur. Un souvenir toujours aussi vivace et douloureux et qui donne à Rose le sentiment d'être une imposture. Ce n'est pas elle qui aurait dû devenir une star, mais cette soeur plus âgée, si elle n'avait pas sombrer.

A son tour, Rose connaît les affres de la dépression, et cela ne plaît guère à ses proches, et encore moins aux proches de ses proches. Rose a beau être la star de la famille, elle en est le vilain petit canard, qui ne se gêne pas pour alimenter sa sulfureuse réputation. A moins qu'il ne s'agisse d'un consciencieux processus d'auto-destruction...

Mais, désormais, elle doit se faire discrète. L'ordre vient d'en-haut, de ce père qui a si souvent été absent et qui entend pourtant faire reposer sa campagne sur les valeurs familiales qu'il prétend incarner. Rose ne peut pas mettre en péril ce mécanisme si bien huilé en provoquant scandale sur scandale. En se roulant dans le vice et l'immoralité...

Et voilà que son agent lui dégote un projet de dingue, le genre de rôle qui consacre une carrière, qui fait de vous une star parmi les stars... Mais, là encore, Rose va jouer les têtes de pioche, au risque de briser sa carrière en plein essor. Elle s'en fout, mais son agent, lui, a misé gros sur elle dans un contexte un peu difficile...

Vie publique, vie privée, vie familiale, vie professionnelle, Rose sabote tout avec application, mettant tout le monde dans l'embarras, menaçant les importants projets des uns et des autres. Rose file un très mauvais coton, il va falloir que cela change, et vite. Et si elle refuse de changer, eh bien, peut-être faudra-t-il agir sans lui demander son avis et régler la question une bonne fois pour toutes...

"Tout le monde aime Bruce Willis" débute donc dans ce contexte si particulier d'une star adulée qui se sent prisonnière de cette vie à faire rêver tous les lecteurs de magazines people et autres revues sur papier glacé (tiens, vous savez que ça ne veut rien dire, en fait, papier glacé ? Hum... Désolé, revenons à nos moutons).

On assiste à cette descente aux enfers qui fait franchement mal au coeur, preuve que l'argent et la célébrité ne font pas le bonheur. Et l'on se demande comment Rose va pouvoir rétablir la situation, alors qu'elle ne le souhaite pas une seconde. Si le rôle surprenant qu'on lui propose peut suffire à la propulser sur les chemins de la rédemption...

Et on a tout faux...

Je ne vais pas du tout évoquer ce qui arrive ensuite à Rose, car Dominique Maisons vous ménage pas mal de surprises. A commencer par un twist terrible en fin de première partie, suivi d'une deuxième partie qui débute en nous privant carrément de tout repère... Mais où veut donc en venir l'auteur de "On se souvient du nom des assassins" (désormais disponible en poche, je le cite juste pour placer le lien du billet, en fait) ?

"Tout le monde aime Bruce Willis" est un pur roman noir, dont le contexte principal est donc le microcosme hollywoodien, avec le cinéma en son coeur. Mais, en fait, on va vite comprendre que tous ceux qui gravitent autour de cette industrie sont dans le collimateur et qu'ils vont en prendre pour leur grade.

Dominique Maisons s'appuie sur les événements récents qui ont secoué la machine à rêves, affaire Weinstein en tête. Rose doit d'ailleurs faire avec les avances d'un réalisateur sans scrupule. Mais, plus généralement, il pose la question des actrices et de leur statut, inférieur à celui des acteurs, aussi bien sur le plan économique que sur la manière dont elles sont considérées. Les cinquièmes roues du carrosse hollywoodien...

On leur ménage une place, lucrative, certes, on leur donne leur quota de gloire et de sunlights, on les paye confortablement, on travaille même sur des rôles qui resteront dans la mémoire collective. Mais, cela reste toujours en retrait par rapport aux acteurs. Et ces starlettes qu'on fait monter en graine bien trop vite et à qui on met une pression folle, se ressemble finalement toute.

Au point que le grand public ne sait même plus les différencier, les reconnaître. Il y a une scène terrible, qui rappelle d'ailleurs une anecdote qu'on raconte à propos de Chaplin, où Rose se rend sur le Walk of Fame, là où se trouve les fameuses étoiles aux noms des stars immortelles du Septième art, au milieu des sosies (pour le moins minables) des plus grandes stars... Et on ne la reconnait pas !

Pire, on la bouscule, on la jette, on lui reproche son déguisement minable (ce qui est risible quand on voit à quoi ressemblent ses détracteurs), on la prend pour une autre... D'un seul coup, la star tombe de son piédestal et affronte une réalité bien cruelle, celle de son absolue vanité, de l'infranchissable fossé qui sépare l'actrice de la femme.

La Rose (même pas pourpre, même pas du Caire) qui apparaît sur les écrans, dans des grosses productions très coûteuses, mais souvent très rentables, n'a rien à voir avec la Rose qui se défonce sans arrêt et broie du noir au quotidien. Oh, bien sûr, c'est une dépression dans un cocon bien douillet et des draps de satin, mais les faits sont là, Rose va mal, terriblement mal.

Au fur et à mesure de l'avancée du récit, on découvre cette vie, celle qui se déroule loin des caméras et des appareils photos. On voit cette existence sous un angle différent, et Rose avec nous, car ce qui va lui arriver va la pousser à changer de point de vue. Désormais, elle se retrouve face à une question en forme de dilemme : quelle vie souhaite-t-elle avoir ?

Elle n'a jamais eu la possibilité de faire des choix, on a toujours tout décidé pour elle, dans sa vie comme dans sa carrière. Cette vie, avec ses hauts, avec ses bas, c'est sa vie à elle, et elle la vit par procuration. C'est dans la difficulté qu'elle va réaliser tout cela et qu'elle va décider, coûte que coûte, de reprendre les choses en main...

Croyez-moi, avant d'en arriver là, il va lui falloir affronter bien des épreuves, mais pas franchement celles qu'on l'imaginait rencontrer lorsque l'on a fait sa connaissance, dans le rade crado d'un bled poussiéreux d'une vallée californienne, bien allumée (et elle n'est pas la seule dans ce cas), dansant sur un slow d'Aerosmith avant que Gordon, son ange gardien, n'arrive en catastrophe pour éviter le pire.

L'autre élément d'actualité important de "Tout le monde aime Bruce Willis", c'est la frontière américano-mexicaine. On le sait, elle a été un enjeu de la dernière campagne présidentielle, le nouveau locataire de la Maison Blanche rêve d'un mur de séparation infranchissable. Mais cette porosité si souvent dénoncé ne se trouve certainement pas là où l'on voudrait la placer.

Je ne vais pas trop développer cet aspect, car il nous faudrait révéler une partie de l'intrigue que, jusque-là, nous avons laissé entièrement dans l'ombre. Mais un mot résume bien tout cela : l'argent. Il n'a pas d'odeur, on le sait, même quand il est bien sale. Et les vilains petits arrangements de l'industrie cinématographique s'en accommodent aisément...

Je me rends compte à quel point il est difficile de parler de ce roman sans dévoiler certains aspects qui donnent à ce livre un côté très original. C'est sombre, dur, assez violent, même si c'est plus une violence qui relève du domaine psychologique que de la violence physique (qui n'est pas absente). C'est surtout une vision démythifiée du rêve américain, à travers un de ses plus puissants vecteurs.

Tout le monde en prend pour son grade, je le disais. Dominique Maisons va jusqu'à jouer avec les codes du soap-opera, car la famille de Rose pourrait parfaitement être au coeur d'un de ces interminables feuilletons dont les télés américaines ont le secret. Suis-je influencé par le personnage de la mère de Rose, en disant cela ? Possible, mais pas seulement.

Car, ce roman est bien aussi une affaire de famille, cette valeur sacro-sainte qui est l'une des bases de la société américaine (vous entendez Stars and Stripes, là ? Vous n'avez pas la main sur le coeur, là ?), une société qui nous apparaît de plus en plus souvent comme un gigantesque décor dans lequel chacun semble jouer un rôle. Mais la réalité, elle, est moins lumineuse...

Ah, il nous reste un dernier point à aborder, car je vous sens piaffer : et Bruce Willis, dans tout ça ? Soyez assurés qu'il ne joue pas les Cantatrices chauves (désolé, je n'ai pas pu m'empêcher, mais fallait pas tourner "Chacal", Bruce...), il apparaît bien dans le roman. Dans quelles circonstances ? Vous le découvrirez en lisant le livre de Dominique Maisons, bien sûr !

Et, que vous aimiez Bruce Willis ou pas, cela n'a que peu d'importance. La véritable héroïne de ce roman noir, c'est bien Rose Century, jeune actrice à la popularité croissante, mais aux états d'âme abyssaux. Elle n'est pas Bruce, ce n'est pas le monde qu'elle cherche à sauver. Non, elle n'aspire qu'à se sauver elle-même de ce destin qui fait tant rêver les foules, mais qui l'étouffe...

"Nous sommes si bons. Nous ne pouvons pas être un monstre. Ni même ses enfants".

Ce début d'année 2018 est marqué par le retour en fanfare d'un auteur qui, depuis près de 25 ans, réapparaît sur le devant de l'actualité, à travers quelques romans très remarqués. Ce romancier (et ce n'est pas la seule corde à son arc), c'est Vincent Ravalec, révélé par le fameux "Cantique de la racaille". Deux romans qui sortent à deux mois d'intervalle, dans deux genres très différents. L'un est salué par la critique, "Sainte-Croix-les-Vaches", chez Fayard, l'autre est accueilli semble-t-il plus fraîchement, mais c'est bel et bien de celui-là que nous allons parler. Pourquoi ? Parce que je voulais voir ce que Ravalec pouvait faire en s'attaquant au thriller et parce que son sujet est très intéressant. "L'Origine du Venin", en grand format chez TohuBohu éditions, est le premier tome d'une trilogie intitulée "Sekt" et qui puise son inspiration dans le travail de la Miviludes, l'organisme gouvernemental chargé de lutter contre les dérives sectaires. Alors, oui, c'est particulier, c'est du Ravalec, mais c'est loin d'être inintéressant...



Laurent Tirson a pour profession d'être une éminence grise. Successivement attaché parlementaire, conseiller ministériel puis directeur de cabinet adjoint du Premier ministre, il vient de choisir de voler de ses propres ailes. Mais, à sa manière, en restant dans l'ombre, en se fabriquant un écrin idéal, un "joujou" qu'il pourra piloter.

Il vient ainsi de fonder la MIOLDS, la Mission Interministérielle d'Observation et de Lutte contre les Dérives Sectaires. Placée directement sous l'autorité du Premier ministre, ce nouvel organisme a tout d'une officine. Car, même si Tirson a eu cette idée en pensant à une de ses cousines, son idée est de mettre en place quelque chose qui puisse influer sur l'opinion en cas de besoin.

Et les sectes, c'est porteur, coco ! Ca peut arriver à tout le monde de se faire embrigader par un gourou à l'utopie rose bonbon à l'extérieur et bien cracra à l'intérieur. A tout le monde, et surtout à vos proches, vos enfants... Voilà qui peut fédérer le bon peuple autour d'une cause populaire et d'événements positifs, et ce serait alors tout bénef pour le PM. Un joker dans sa manche.

Pour mettre en branle ce nouveau bousin, Tirson a recruté deux personnalités mise au placard, qu'il pense pouvoir manipuler selon les besoins de son petit affairisme : une juge d'instruction et un flic, la loi et l'ordre, tandem idéal au service de la justice. Nous reviendrons plus loin en détails sur ces deux personnages à la dérive, en quête d'une impossible rédemption.

On a donc un magnifique objet en forme de coquille vide, mais pouvant servir l'image d'un politique en quête d'un regain immédiat de popularité, confié à deux losers au 36e dessous qui ont bien de la chance qu'on leur montre encore un minimum de confiance, alors qu'on devrait les envoyer se faire pendre ailleurs.

On a un organisme de façade qui, pourtant, six semaines à peine après sa mise en place, va lever un sacré lièvre : une intervention dans la Sarthe, auprès d'une secte catholique, qui permet de sauver un homme... de la crucifixion... Les leaders du mouvements et les autres participants ont beau affirmer à cors et à cris que le crucifié était volontaire, l'image frappe l'esprit des deux membres de la MIOLDS.

Mais, lors de l'interrogatoire, ils vont franchir une étape de plus dans l'horreur. Un des membres de la secte évoque en effet dans sa déposition, au milieu de son prêchi-prêcha, l'existence de sacrifices humains dans un but maléfique, tout le contraire de leur propre action, bien sûr. Une idée que la juge et le flic juge d'abord fantaisiste, mais qui va faire son chemin.

Retrouvant l'un et l'autre leurs réflexes professionnels, ils vont se lancer dans une enquête, exactement le genre d'investigation que n'envisageait pas Tirson en lançant la MIOLDS, un truc à grande échelle pour remonter la piste d'une hypothétique secte capable de mettre à mort des êtres humains pour servir... Quoi ? Ses intérêts ? Ou plutôt, ses instincts ?

Présenté ainsi, "L'Origine du Venin" a donc tout d'un thriller de facture classique sur un thème qui n'est finalement pas si courant : les sectes. En lisant le roman de Ravalec, je me faisais d'ailleurs la réflexion qu'il y aurait peut-être matière à une série télé autour de la lutte contre les sectes, une sorte d' "Esprits criminels" à la sauce Miviludes, mais c'est juste une idée en passant.

Facture classique, certes, mais "Sekt" (qui devrait être une trilogie) est un projet signé Vincent Ravalec, qui n'a rien d'un écrivain adepte des factures classiques. Au-delà du sujet que je trouvais intéressant, j'étais curieux de voir si l'auteur de "Cantique de la Racaille" ou de "Wendy" pouvait se plier aux codes si exigeant du thriller.

La réponse est évidemment non, "L'Origine du Venin" est d'abord un roman de Vincent Ravalec, porté par toute la folie et le côté iconoclaste de l'auteur, et ensuite un thriller, qui lorgne d'ailleurs en permanence vers le fantastique, ce qu'explique ce sujet bien particulier. Ce roman est un joyeux (enfin, pas tant que ça) délire, porté par des personnages à la dérive.

Venons-y à ces deux-là, en priorité. D'abord, Marie-Hélène, juge d'instruction. Une carrière prometteuse jusqu'au grain de sable, la boulette... Elle a fait remettre en liberté un criminel qui a profité de cette aubaine pour, dès la semaine suivante, violer et tuer deux adolescentes... Le genre de situation qui met un terme immédiat à ladite prometteuse carrière...

En plus d'une voie de garage professionnelle, elle va désormais devoir faire avec une culpabilité tenace et une peur de refaire une nouvelle erreur fatale. Cela explique son extrême prudence lors de ses premiers pas au sein de la MIOLDS. Elle ne se pardonnerait pas que ses actes, ses décisions, débouchent sur de nouveaux drames.

Mère d'une enfant en passe d'entrer dans l'âge périlleux qu'est l'adolescence, elle s'inquiète aussi énormément pour elle, comme si sa fille était un Chaperon rouge menacé par des milliers de loups affamés... Et l'idée que, quelque part, il y ait des gens qui cherchent des vierges à sacrifier, point de départ de son enquête, n'est pas faite pour la rassurer.

Plutôt BCBG, en tout cas, c'est ainsi qu'on l'imagine, réservée pour ne pas dire coincée, Marie-Hélène incarne la raideur de la justice, plus encore avec les craintes qui l'anime. Pourtant, au fil du récit, on va la découvrir sous un jour différent. Et l'un de ses traits de caractère assez particulier va apparaître : un rapport au sexe que rien ne laissait présager. La juge ne pense qu'à ça...

De son côté, Serge est un flic blanchi sous le harnais. Capitaine, il a derrière lui une carrière longue et agitée qui s'est brutalement achevée lors d'une intervention qui a tourné à la bavure. Et, de ce que l'on comprend, difficile de plaider le dérapage, la maladresse. Disons les choses clairement : ce qu'a fait Serge est un assassinat pur et simple, soigneusement préparé.

Suspendu pour avoir joué les Dirty Harry, voilà ce que retient Serge de cette expérience. Et qu'on ne lui dise pas, qu'en plus, son acte était ouvertement raciste, pour lui, il a juste fait son job et effacé une ordure, point barre. Contrairement à la juge, ce n'est pas la culpabilité qui l'étouffe, on pourrait même dire que la sanction qui l'a frappé n'a fait que renforcer sa colère et son sentiment d'injustice.

Mais Serge n'est pas que raciste. Il est aussi sexiste, homophobe, brutal, sans état d'âme, un flic à l'ancienne dont on se demande s'il ne serait pas plus voyou que flic, comme aux belles heures des polars à la Belmondo... Marié et père d'un ado bientôt majeur, il est aussi un tyran domestique, craint par son épouse et haï pas son fils, qui ne lui adresse qu'un mot : facho...

C'est dire si le tandem réuni par Laurent Tirson pour prendre en main son "joujou" est bien mal assorti, avec deux visions du monde et de la justice qui ne paraissent pas seulement très éloignés, mais carrément irréconciliables. Au-delà de leur boulot, il va falloir que ces deux-là s'apprivoisent, apprennent à travailler ensemble, à défaut de s'apprécier l'un l'autre.

"L'Origine du Venin" repose beaucoup sur ces deux personnages, deux merveilleux paumés comme Ravalec sait si bien en imaginer, qui vont largement évoluer au fil de cette histoire. Oserais-je dire qu'ils vont changer ? Oui, ça semble clair, chacun à leur manière. En bien ou en mal, je crois qu'on pourrait en discuter assez longuement, contentons-nous de dire qu'ils vont changer.

Et ce qui va les faire évoluer de cette manière, ce sont les mondes nouveaux qu'ils vont être amenés à découvrir, au fil de leur enquête. Je parle de mondes, car c'est vraiment ça, des visions du monde, en tout cas, complètement différentes de la leur. En travaillant pour la MIOLDS, ils ne s'attaquent plus à la criminalité classique, mais flirtent allègrement avec l'irrationnel.

C'est l'un des aspects très intéressant du livre : qu'est-ce qu'une secte, ou une dérive sectaire ? Je vous invite à cliquer sur ce lien pour lire la définition telle qu'elle est établie sur le site de la Miviludes, organisme heureusement nettement plus fiable que la MIOLDS imaginée par Laurent Tirson dans le roman.

Dans un XXIe siècle qui, à défaut d'être spirituel, pour reprendre la sentence attribuée à Malraux, est marqué par une considérable quête de repères et de moyens de se rassurer, les groupuscules divers et variés, professant religions, philosophies, idéologies, modes de vie alternatifs et autres mouvements de pensée sont nombreux.

Tous ne sont pas des sectes, tous ne dérivent pas vers une emprise privant leurs membres d'un libre arbitre indispensable et inaliénable. Mais, force est de constater qu'il est de plus en plus facile de se retrouver embarqué dans une situation difficile sans y être préparé et dont il est bien difficile de se tirer, encore moins sans dommage.

Vincent Ravalec joue avec le relatif flou de cette définition, car il faut bien dire que les pires phénomènes sectaires peuvent se montrer très insidieux, alors que d'autres, apparemment détachés des réalités au point d'inquiéter, ne sont peut-être que l'action de doux dingues inoffensifs qui ont trouvé une recette pour se sentir mieux...

Pas trop de doute sur les premiers intervenants et leur crucifiés, on a bien là une dérive sectaire. De même, à condition de prouver son existence, le mouvement qui sacrifierait des être humains après lequel vont courir Marie-Hélène et Serge, qui semble pencher plutôt du côté des nébuleuses satanistes, répond à tous les critères, en plus de représenter un danger immédiat pour les victimes désignées.

Et puis, il y a également dans le livre d'autres mouvements qui posent question. En parallèle de leur enquête sur les sacrifices humains, la juge et le flic doivent surveiller le fils d'un ministre qui semble, selon son illustre papa, fricoter un peu trop avec une mouvance, disons New Age, pour simplifier, composés d'illuminés (on est toujours un peu l'illuminé d'un autre)...

On pourrait sans doute discuter longtemps du parti pris de Ravalec à ce sujet, chacun aura son point de vue sur ce mouvement-là. Mais, restons sur le récit lui-même : c'est bien aussi au contact de ce mouvement que les deux personnages vont changer progressivement de point de vue et entamer leur mue, presque malgré eux...

N'allez pas croire que Ravalec écrive un plaidoyer sur tel ou tel mouvement, tel ou tel mode de vie alternatif (quoi que...), mais il avertit simplement qu'on ne peut pas mettre tous les oeufs dans le même panier de la dérive sectaire. Qu'il y a des nuances à apporter et que la question est complexe, parce qu'il n'y a pas de réponse universelle.

En gros, chacun est libre de pratiquer une activité, aussi bizarroïde puisse-t-elle paraître (les mauvaises langues rappelleront sans doute que les grandes religions établies sont des sectes qui ont réussi), il n'y a pas de jugement à porter là-dessus. Mais, il faut veiller à ce que les instigateurs de ces activités n'abusent pas de leur position, ne profitent pas de leur statut pour opprimer leurs adeptes.

Au coeur de "L'Origine du Venin", il n'y a pas des croyances, qui seraient meilleures ou pires que d'autres, des pratiques qui seraient plus efficaces que d'autres pour apaiser ceux qui y ont recours, de modes de vie plus propices au bonheur... Non, au coeur de ce premier volet, il y a bel et bien l'homme et lui seul, lorsqu'il devient prédateur et chasse au sein de sa propre espèce.

"L'Homme est un loup pour l'homme", l'adage est connu et a traversé les âges et les courants philosophiques, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Je ne vais pas disserter sur le sujet, mais simplement évoquer cette question de la prédation, évoquée en ouverture du roman de Vincent Ravalec, à travers un passage que je vais vous citer :

"Si l'apparition du venin paraît concomitante à l'essor de la prédation, la venimosité semble être néanmoins un caractère régressif tout au long de la courbe de l'évolution". La phrase fait partie des différentes exergues du roman, mais ce passage n'est pas signé, c'est donc un préambule signé par Vincent Ravalec lui-même, je présume.

Et si l'Origine du Venin, c'était l'homme lui-même, et rien d'autre ? Le reste n'est qu'une forme de créativité pour mettre en scène cette dimension prédatrice, qu'il s'agisse de croire en Dieu ou en Satan, en la dynamique, l'avènement prochain des extraterrestres, la fin du monde ou tout autre chose autour de laquelle on puisse se rassembler.

Oui, l'homme est et sera toujours un loup pour l'homme, c'est ainsi. Et le pouvoir de manipulation des gourous saura toujours se montrer plus efficace que la méfiance, saura trouver le chemin de la crédulité qui fait aussi partie de nous. Et, après tout, quelle différence avec nos hommes politiques, ces tribuns qui haranguent le peuple quand ils mènent campagne ?

Je suis provocateur, mais, d'une certaine manière, les ressorts sont les mêmes, si ce n'est le but. Mais, la politique est aussi un mode de manipulation et de contrôle des esprits, n'est-ce pas ? Ce que j'écris là n'a rien de gratuit (quoi que...), elle correspond aussi à ce qu'on trouve dans ce premier volet de "Sekt", à travers le personnage de Laurent Tirson.

Ce n'est pas le moindre des paradoxes de voir celui qui s'érige en principal artisan de la lutte contre les sectes envisager sa mission en fonction de ce qu'il faut faire penser à l'opinion... Ravalec profite de son histoire de secte pour balancer une féroce critique de la "compol", la communication politique, et l'un de ses outils les plus efficaces : le story-telling.

Cela m'a frappé dans un passage du roman en particulier, quand Tirson se dit que le moment est venu de mettre sa stratégie initiale en oeuvre et de profiter de la situation et des découvertes de ses deux subordonnés pour tirer les marrons du feu. Peu lui importe la vérité, ce qui lui plaît, c'est l'histoire qui sous-tend cette enquête.

Une histoire qu'il entend raconter à sa manière, si possible en en faisant un vrai petit feuilleton sur lequel se jetteront les chaînes d'info continue, et pas seulement elles. La lutte du bien et du mal soigneusement scénarisée, avec un scénariste parfaitement placé pour décider du casting et désigner les gentils et les méchants comme ça l'arrange.

Ca ne vous rappelle rien ?

Vincent Ravalec s'attaque à la terrible lutte du Bien contre le Mal, à cet Armageddon qui semble nous menacer jour après jour, sans qu'on soit vraiment certain que le Bien l'emporte, ou pire, que les vainqueurs incarnent vraiment le Bien... Ils nous met en garde contre tous ces amis qui nous veulent du bien et qui sont sans doute les pires loups attendant de nous croquer...

"L'Origine du Venin" n'est sans doute pas un roman parfait, même si j'ai pris du plaisir à sa lecture. Le thriller a besoin de suivre des codes et, en voulant parfois s'en affranchir, en jouant avec le destin de ses personnages comme il le fait habituellement, il peut tomber dans un certain fouillis, qui en dérangera sûrement certains, les lecteurs qui ont besoin de repères clairs et de stabilité.

Pour autant, brouiller ainsi les limites entre le bien et le mal, instiller un certain doute sur la rationalité de certains processus, faire douter les personnages, tellement ancrés dans leurs certitudes et leurs travers, tout cela est intéressant. C'est assez délirant, ça part un peu dans tous les sens, mais c'est du Ravalec, je vous avais prévenu !

dimanche 8 avril 2018

"Artahe aura mis plus de cinquante ans pour revenir, mais il est là. Je le sens, il me parle, il me dit de revenir. Alors je prie pour lui échapper".

Direction les Pyrénées, sans doute pas très loin du département de l'Ariège, pour vous aider à vous situer un peu. Un territoire qui tient à coeur de l'auteur de notre roman du jour, auquel il rend ainsi hommage. Après avoir évoqué le taureau dans un précédent roman, Philippe Ward (qui retrouve son nom de plume après avoir publié un thriller sous son nom d'état civil) s'intéresse à un animal pyrénéen par excellence : l'ours. Et, si j'évoque "Danse avec le taureau", ce n'est pas tout à fait par hasard : on pourrait dresser quelques parallèle avec "Artahe, le Dieu Ours", qui vient de reparaître en grand format aux éditions du Cairn, plus de vingt ans après sa première publication. Un thriller fantastique en quasi huis-clos, puisque l'unité de lieu est un village et ses alentours immédiats, et ce n'est pas un détail, dans des paysages somptueux, mais également dans un environnement plein d'histoire, comme si l'on était d'un seul coup hors du monde...



Après une dizaine d'années passées à Paris, Arnaud revient dans son village natal, Raynat, dans les Pyrénées. Victime d'un licenciement, il a choisi de changer complètement de vie, de quitter la capitale et de revenir dans sa région d'origine. Il entend souffler un peu avant de réfléchir à la suite à donner à sa vie professionnelle.

A Raynat, il possède une maison, celle de ses grands-parents, là où il a grandi. Orphelin à 5 ans, il  a été élevé par ce couple qui a pris soin de lui. Depuis leurs décès, leur maison est revenue à Arnaud, qui n'y est que très peu souvent revenu depuis son départ. Il s'attend à devoir faire quelques travaux, mais il ne part pas complètement vers l'inconnu.

Pourtant, Raynat a changé aussi, en dix ans : la population a bien diminué et Arnaud ne connaît plus grand-monde... En fait, il ne garde de lien qu'avec une des doyennes du village, l'inflexible Berthe, qui semble conserver la grande forme, malgré un âge avancé. Et garde une affection pour le jeune homme, qu'elle accueille chaleureusement.

Pour Arnaud, le changement de vie est radical, à bien des points de vue, mais, alors qu'il commence à trouver ses marques, des événements se produisent. Certains sont étranges, comme ces drôles de rêves qu'il fait brusquement. D'autres sont plus naturels, mais pas moins choquants pour autant, comme ce violent tremblement de terre qui secoue Raynat une semaine après son arrivée.

La région à l'habitude d'être ainsi ébranlée par les caprices de l'écorce terrestre, mais ce séisme-là va laisser des traces : l'église du village est bien endommagée, son clocher proche de s'effondrer. Mais surtout, le sol du bâtiment est éventré et ce qu'il laisse apparaître est simplement incroyable : des vestiges archéologiques d'une rareté exceptionnelle.

Mais, Arnaud, lui, y a vu autre chose... Et cette vision le hante autant que ses rêves, car ils ont pour point commun une image troublante : celle d'un ours. En soi, cela n'a rien d'extraordinaire, l'ours a fait son retour depuis quelque temps dans la région, mais ils ne vivent pas dans cette partie de la chaîne montagneuse.

Et puis, cet ours-là ne ressemble pas vraiment à Cannelle, la dernière ourse de souche pyrénéenne, ou à ses cousins et cousines slovènes, importés pour permettre le repeuplement au tournant du millénaire. Non, l'animal que Arnaud croit avoir vu, en songe et face à lui, dans la brèche de l'église, est... monstrueux, effrayant...

Petit à petit, l'effervescence gagne le village. Un archéologue arrive sur place, suivi d'un thériologue, autrement dit un spécialiste des animaux sauvages, et particulièrement des ours (logique, puisque Christopher Destreen arrive de Berne, ville dont l'emblème... est un ours). La situation se tend franchement et le calme des montagnes est largement perturbé.

La population même de Raynat est divisée, un clivage apparaissant clairement entre les natifs du village et ceux qui s'y sont installés, même ceux qui y vivent depuis un bail. La nervosité gagne tout le monde, la violence gronde. Arnaud, témoin stupéfait de cette agitation, essaye de garder la tête froide et de comprendre ce qui se passe...

Mais lorsque la mort frappe Raynat, d'abord un des élevages du village, puis un homme, et que tout semble indiquer que c'est l'oeuvre de l'ours, la situation empire. D'un côté, ceux qui veulent chasser l'ours de la région, de l'autre, ceux qui militent pour sa protection, à l'image de Destreen... Mais d'autres encore, à l'image de Berthe, qui semble envisager les choses encore différemment...

Je plante le décor de ce roman en essayant de rester le plus discret possible sur le coeur de ce qui va se dérouler à Raynat pendant ces quelques semaines. Bon, il y a un indice de taille dans le titre du livre, me direz-vous, mais ce n'est pas une raison pour ne pas prendre de précautions et garder le mystère le plus longtemps possible.

Philippe Ward, qui vit dans l'Ariège, connaît bien la région qu'il met en scène dans "Artahe, le Dieu Ours". Ses paysages, mais aussi son histoire, ses traditions et sa culture, dont il fait son miel ici, les utilisant comme ingrédients principaux de son intrigue. Car, si nous avons bien en main un thriller fantastique, et donc un roman d'imaginaire, tout repose sur des éléments bien réels.

A commencer par la présence de l'ours dans la région. Depuis 20 ans, c'est un sujet qui a souvent défrayé la chronique, entre extinction annoncée de l'espèce, repeuplement en allant chercher de nouveaux spécimens en Slovénie, par exemple, carnets roses et noirs, actes de braconnages et manifestations des opposants... Même si l'on vit loin des Pyrénées, on est au fait de tout cela.

Pourtant, comme je le dis plus haut, l'ours ne vit pas dans la région de Raynat. Ce village (imaginaire, à moins que je dise n'importe quoi) n'est pas clairement situé dans le roman, mais c'est dans une conversation que l'on apprend qu'il n'est pas situé sur le territoire habituels des ours. C'est dire si sa présence dans le coin surprend et énerve.

Comme il l'avait fait dans "Danse avec le taureau", dont le thème central était la tauromachie, Philippe Ward joue avec les camps qui se forment lorsqu'on évoque la présence de l'ours : d'un côté, ceux qui prônent sa réintroduction et sa préservation, de l'autre, ceux qui s'y opposent ouvertement. Deux clans absolument irréconciliables.

Au-delà des questions de personnes, ce sont aussi plusieurs visions de la région qui s'affrontent : les opposants à qui la disparition de l'espèce ne fera ni chaud ni froid (et s'ils peuvent même donner un coup de main...) ; ceux qui tolèrent la présence de l'ours, mais dans un territoire où l'homme resterait dominateur ; ceux, enfin, qui, dans l'idéal, voudraient voir la nature reprendre tous ses droits et l'homme s'effacer.

Je schématise un peu, il faudrait affiner ce constat, le nuancer encore, mais tenons-nous à cela, et à cette dichotomie entre deux visions où l'ours à sa place. Celle de ceux qui aimeraient tirer un profit de cette présence, vanter les mérites du tourisme verts et des espaces protégés, et ceux qui affirment que l'homme doit céder la place et laisser faune et flore tranquilles.

Si je parle de ces divisions (qui deviennent vite des dissensions), c'est aussi parce qu'elles sont au coeur de ce roman, que Raynat et les préoccupations quant à l'avenir de ce village, ramènent sans cesse à ces débats, entre économie et écologie. Mais, ce que l'on va voir apparaître au fil de l'histoire, c'est une autre voie, bien différente, et qui se moque bien de ces débats-là...

J'ai dit plus haut que l'ours ne vivait pas dans ce territoire, et c'est un fait. Pourtant, il y a bien eu des ours dans le secteur de Raynat, et pour cause : s'y trouvait une école de dresseurs d'ours... Or, il en a existé une, très fameuse, bien au-delà des Pyrénées, dans le village ariégeois d'Ercé, dont on se dit qu'il ferait un parfait modèle pour Raynat...

Montreur d'ours, voilà une tradition qui se heurterait sans doute à l'opposition des défenseurs de la cause animale, si elle existait encore, mais cela fait un siècle que cette école a fermé. Reste un souvenir très présent, qu'on honore et qui appartient à part entière à ces cultures locales, qui pourrait, à terme, disparaître y compris des mémoires, au gré de l'uniformisation des cultures...

Continuons notre petit panorama, avec la question de l'ours, présente de très longue date dans la région, comme en témoignent les peintures qui ornent plusieurs grottes fameuses en France. Là encore, Philippe Ward joue avec la réalité et la cuisine à sa sauce, car ce qui est découvert à Raynat est encore plus fabuleux que ce qu'on peut voir dans la grotte Chauvet, par exemple.

Et puis, on en vient à un dernier sujet, qui est le culte de l'ours. Je peux en parler sans spoiler, puisque le titre du roman en fait état, ouf ! Là encore, comme dans "Danse avec le taureau", Philippe Ward utilise ce sujet des cultes préhistoriques pour nourrir son intrigue, mais cette fois, le dieu lui-même est donc là. Il est réveillé...

Cette question religieuse est au coeur de ce thriller fantastique et l'on retrouve l'intérêt de l'auteur pour ces dieux qu'on fait intervenir dans le quotidien des hommes. Je pense évidemment à sa série écrite en duo avec Sylvie Miller, "Lasser, le détective des dieux". Mais, dans "Artahe, le Dieu Ours", la tonalité n'est pas du tout la même, l'heure n'est pas à la rigolade ou à la parodie.

N'allons pas plus loin, simplement préciser que, là encore, Philippe Ward se sert d'éléments existants, il y a bel et bien eu des cultes rendus à l'ours dans les Pyrénées, il y a des millénaires. Preuve, s'il en fallait, que le concept de religion est ancré dans l'esprit humain depuis toujours, même sous les formes les plus rudimentaires.

Un terreau favorable pour développer un imaginaire, et celui de Philippe Ward est naturellement fertile. Dans "Artahe, le Dieu Ours", il nous entraîne dans un village très particulier (non, les enfants n'y ont pas les yeux brillants et des voix hypnotiques ; il y a d'ailleurs bien peu d'enfants à Raynat et, si damnés il doit y avoir, leur moyenne d'âge est plutôt élevée), à l'histoire très riche.

Dans le cours de son intrigue central, l'auteur glisse des interludes qui vont nous replonger dans cette histoire. Entre faits connus et relatés par la chronique et légendes nées de ces événements pour nourrir un imaginaire collectif, ce sont des épisodes marquants et très spectaculaires. On se les transmet de génération en génération depuis des siècles, et cela crée une identité très forte.

Dans ce cadre, Philippe Ward s'amuse et montre sa culture en matière de littératures populaires et de mauvais genres, comme on dit, avec un clin d'oeil très amusant à l'oeuvre et aux personnages de Seabury Quinn (rassurez-vous, je ne connaissais pas, j'ai fait quelques recherches, mais cela m'amuserait de découvrir ces textes).

Vous l'aurez compris, ce thriller fantastique est aussi l'occasion de découvrir la culture très riche de cette région de France qu'on connaît finalement mal, lorsqu'on ne vit pas à proximité. C'est aussi ce qui rend tout cela captivant, en plus d'une intrigue qui se développe au gré de rebondissements assez impressionnants et qui font froid dans le dos.

La montée de la tension à Raynat se fait crescendo, tandis que, devant les lecteurs, on voit évoluer les différents personnages, au fur et à mesure que certains secrets sont révélés. Décidément, le minuscule village de Raynat n'a pas fini de nous surprendre, dans un climat qui va sans cesse en s'assombrissant, qui devient de plus en plus violent...

Et Arnaud, dans tout ça ? Il est le personnage central du roman, mais n'en est pas le narrateur (le récit se fait à la troisième personne). Il occupe une place un peu spéciale, puisqu'il est natif de Raynat, mais son exil parisien d'une décennie fait un peu de lui un étranger. En tout cas, quelqu'un qui s'est éloigné de ses racines, sans les couper totalement.

Il a donc, au début, un rôle de témoin neutre des événements, ne sachant pas vraiment comment se positionner, découvrant les rapports qui régissent la vie quotidienne du village et, par exemple, la position marginale de Berthe, qu'il considère, lui, comme une deuxième grand-mère, pleine de bienveillance et de tendresse à son égard.

Parti encore très jeune, il revient sans doute avec une vision idéalisée de son village. Celle d'un enfant ou d'un ado, qui a grandi dans l'insouciance, sans trop se tenir au courant des possibles tensions au sein de la communauté. Et là, cela lui saute aux yeux, en même temps que les événements inattendus, naturels ou non, se produisent...

Bref, c'est comme si son retour à Raynat avait donné le signal d'un certain chaos. Au fur et à mesure, Arnaud cherche à comprendre, peut-être d'abord pour se rassurer face à tout cela. Il reste encore un peu citadin, et tout ce qui se produit le dépasse. On a donc affaire à un personnage un peu largué et qui veut reprendre les choses en main.

Mais, dans l'effervescence générale, peut-il se contenter d'être un simple témoin ? Ne devra-t-il pas choisir un camp ? Le personnage d'Arnaud va évoluer sous nos yeux, faire des choix, et des choix forts, pour certains, mais sans vraiment prendre parti, si ce n'est peut-être le sien. Après tout, il est revenu dans les Pyrénées pour prendre un nouveau départ, les événements pourraient lui offrir...

"Artahe, le Dieu Ours" est un vrai thriller, plein de zones d'ombre et d'ambiguïté, de personnages équivoques, voire troubles, et de secrets qui vont réapparaître au cours de ces semaines. Le tout dans le sillage du réveil de l'ours, qui semble sorti de son hibernation... Dans quel but ? Et comment peut-on gérer cette réapparition ?

On se laisse entraîner dans cette histoire qui va nous révéler des aspects bien sombre de la vie dans ce village de montagne, digne d'apparaître sur une carte postale. La définition même du mot bucolique... Mais les apparences peuvent être trompeuses, et va s'écrire dans le chaos un nouvel épisode de l'histoire de Raynat.

Et de l'histoire d'Artahe, le Dieu Ours.