vendredi 22 août 2014

"Il faut que j'arrête ma carrière avant que le jeu me tue, c'est devenu un boulot, ma décision est irrévocable, mon sommet est derrière moi..."

Foot et littérature, un oxymore, pour beaucoup, qu'on parle à des amateurs de foot ou à des lecteurs invétérés. Pour moi, ce sont deux passions complémentaires depuis toujours tant les émotions que peut procurer un bon match sont proches de celles engendrées par un bon roman. Aujourd'hui, c'est donc un roman qui parle de foot et écrit par un journaliste sportif dont nous allons parler. La maison ne recule devant rien, pas même devant des défis plus dangereux encore que l'Ice Bucket Challenge ! Plus sérieusement, Vincent Duluc, éminente plume de la rubrique football de l'Equipe, a choisi la voie du roman, ou plutôt de la biographie romanesque, pour évoquer un joueur hors norme au destin tragique : George Best. Dans "le cinquième Beatles", paru chez Stock, on découvre la trajectoire météorique de ce joueur immense qui n'était heureux que pendant 90 minutes, le temps de ses matches. Et, à travers lui, c'est toute une époque qui est dépeinte, la folie des sixties, mais aussi la naissance du foot business, tel qu'on le connaît aujourd'hui.





C'est l'histoire d'un gamin né dans une famille ouvrière et protestante de Belfast qui, très tôt, manifeste un intérêt pour le ballon rond. Il est plutôt débrouillard et bon élève, mais dès qu'il a 5 minutes, il joue au foot. Au point qu'il quittera une des écoles les plus huppées de la ville où on l'a envoyé parce qu'on n'y joue qu'au rugby, le sport de la haute.

Ce gamin va vite être repéré par un des observateurs les plus aguerris du foot britannique, qui surveille les jeunes joueurs pour le compte du club de Manchester United et continuera à la faire encore pendant de longues années. Et ce garçon-là, pour lui, c'est une évidence, a tout d'un génie du jeu. Et son flair ne l'a jamais trompé.

Voilà comment George Best, le bien nommé, va quitter, si jeune, sa verte Irlande pour rejoindre Manchester et ses Red Devils. Il n'est encore qu'adolescent, un gringalet, pas impressionnant pour deux sous, mais il se métamorphose dès que le ballon est là pour devenir un autre. Comme tous les gamins partout dans le monde qui ont, de tous temps, tripoté la balle, il n'ambitionne qu'une chose : ne jamais la perdre et marquer le plus possible.

Mais lui, contrairement à tant d'autres, il y parvient.

Reste à se faire à cette vie particulière imposée aux jeunes footballeurs. D'abord, il vit chez une logeuse, la débonnaire Mrs Fulloway, a du mal à se faire aux règles dispensées par le club. Par exemple, en tant qu'Irlandais, il doit avoir un boulot salarié, ce qui est valable pour les ressortissants écossais, mais pas pour les Anglais.

Alors, il rentrera à Belfast, pour mieux revenir, s'affranchir de ces règles et bientôt, devenir un des plus grands espoirs du club mancunien. Sous la houlette du mythique entraîneur Matt Busby et aux côté de joueurs bien plus expérimentés, tels que Bobby Charlton, George Best va faire renaître le club de ses cendres.

Et l'expression n'est pas anodine. Car le Manchester United a vu s'arrêter son histoire s'arrêter le 6 février 1958, à 15h03, sur l'aéroport de Munich. Un terrible crash aérien au décollage, qui décime ceux qu'on appelait les Busby Babes, sans doute l'équipe qui aurait dominé l'Europe au début des années 60... George Best a alors 11 ans. 11...

Tout est alors à reconstruire et George Best sera un des artisans de cette renaissance hélas éphémère. En 11 saisons, oui, 11, toujours, sous le maillot rouge de United, il va devenir un des plus brillants footballeurs européens, le meilleur, le jeu de mots est facile, de sa génération. Ballon d'Or en 1968, il a porté à lui seul ou presque l'équipe au titre européen, le premier pour un club anglais, avec une victoire extraordinaire en finale face au Benfica d'Eusebio.

Il a 22 ans, 2 fois 11, et sa carrière est à son sommet. Le déclin va commencer. En effet, en 1969, Matt Bubsy se retire et laisse à d'autres la destinée de Manchester United. 11 ans après le crash de Munich. Sans lui, le club va chuter, tomber dans la médiocrité, malgré les arabesques et les buts de Georges Best, dernier joyaux d'une couronne en toc.

Or, George Best ne vit que pour gagner. Etre le meilleur individuellement ne sert à rien si, collectivement, c'est le désert. Et Manchester United va en traverser un, et un long, à partir de cette époque. Devenu une idole absolue, premier footballeur aux cheveux longs, au maillot sorti du short, au bas baissés, première rock star du foot, il ne va alors plus cesser de défrayer la chronique, mais plus seulement dans les pages sportives.

Séducteur invétéré, il va multiplier les liaisons, fulgurantes comme ses dribbles, prenant toutes ses conquêtes à contre-pied le temps d'en pendre une ou plusieurs autres à son bras. Des promesses de Gascon faites aux unes, un comble pour un Irlandais, des ruptures plus ou moins tapageuses, la vie sentimentale de George Best est un roman à elle toute seule.

Mais ce serait oublié qu'il a été fidèle à une seule maîtresse, la plus exclusive et la plus dangereuse de toutes : la vodka. Footballeur exceptionnel, George Best n'en avait pas moins la plus déplorable des hygiènes de vie, dormant peu pour mieux profiter de ses conquêtes, ou alors, s'endormant piteusement, trop soûl pour honorer la jolie blonde rentrée à ses côtés...

George Best et l'alcool, le combat d'une vie. Pour arrêter ? Peut-être, mais il ne le fera jamais. Ou alors sur des périodes très courtes. "En 1969, j'ai arrêté l'alcool et les femmes. Ce furent les 20 minutes les plus horribles de ma vie", déclarera-t-il avec cet humour ravageur, qui contribuera aussi à en faire une coqueluche médiatique.

Mais, quand on se noie dans l'alcool, qu'on sèche les entraînements, qu'on oublie parfois les matches, qu'on vit à part du reste de l'équipe, à son rythme propre, comment imaginer que cela puisse durer ? 1968 aura effectivement été son sommet. Ensuite, sportivement comme personnellement, ce ne sera qu'un long et pathétique déclin.

De retours lucratifs en apparitions éclairs, mais toujours bien rémunérées, celui qui aura arrêté le foot en pleine gloire à 26 ans, quittant son club de toujours autant que le club l'a viré pour ses frasques, jouera très ponctuellement jusqu'en 1984 ! Il faut dire que le train de vie du garçon, entre blondes, alcool et voitures de sport à gogo, est du genre dispendieux et qu'il faut bien trouver de quoi l'assurer.

George Best, c'est l'incarnation moderne, footballistique et swinging sixties du mythologique tonneau des Danaïdes, sans cesse rempli et toujours vide. Bien sûr, on s'attache à ce personnage parce qu'il est extravagant, unique, phénoménal, mais ce que Vincent Duluc montre, c'est le côté touchant, pathétique qui se cache derrière l'image publique brillante véhiculée à l'envi par les tabloïds autant que par les médias classiques.

Car George Best, c'est d'abord un garçon timide et renfermé qui ne s'ouvre que lorsque Dame Vodka lui a dénoué les inhibitions. Un charmeur qui n'a pas besoin de parler pour séduire, tant son aura suffi à ensorceler toutes celles (et même tous ceux, car les hommes aussi sont fous de lui) qui passent à sa portée.

Mais cette timidité s'accompagne d'une incroyable solitude qui ne sera jamais comblée par la multitude de maîtresses qui traverseront son existence, comme autant d'étoiles filantes. Très peu d'amis véritables, des relations tendues avec ses coéquipiers, en particulier l'autre star de Manchester, Bobby Charlton, qui incarne la vieille Angleterre quand George Best, lui, est à lui seul la révolution pop au point d'être l'égal des Beatles dans son domaine.

Oui, George Best, l'homme, est totalement inadapté à la vie. Il n'y a que sur le terrain, pendant les 90 minutes que dure un match qu'il est heureux, libre, confiant, épanouis, malgré les coups, nombreux, qu'il prendra. On raconte que, suite à ses chocs, il avait plus d'eau dans les genoux qu'il n'en a bu de toute sa vie...

Abîmé par ses excès autant que par la violence dont il fait l'objet (au passage, lire ce livre au moment de l'affaire Brandao, c'est assez croustillant, tant Thiago Motta pourrait passer pour un enfant de choeur à côté des défenseurs anglais des années 60...), il conservera toujours cette prestance, cette brillance, simplement émoussées, moins efficaces, mais toujours aussi impressionnantes.

Oui, il était le meilleur, comme son nom l'indique. Mais ce don a aussi été son drame, sans doute, enfermé dans cette position de génie, d'idole, de sauveur des couleurs mancuniennes... Star orpheline d'une équipe, en club, comme en sélection nationale, espiègle au point d'aller défier l'immense Johan Cruijff sur ses terres, lors d'un match entre les Pays-Bas et l'Irlande du Nord. Déjà au bout du rouleau, hors de forme, George Best sera l'homme du match, incroyable de facilité balle au pied et facétieux au possible...

Si vous ne connaissez pas la suite de l'existence de George Best, je ne vous dis rien, tout est raconté par Vincent Duluc avec un immense respect mais sans concession. Les dernières pages font monter une boule dans la gorge, il y a certains détails qui touchent énormément. On sent toute l'admiration du journaliste qui a découvert le joueur lors d'un voyage linguistique Outre-Manche. Le joueur annonçait sa retraite et Vincent Duluc avait... 11 ans, oui, vous l'avez deviné...

George Best, c'est aussi une figure de cette époque de la fin des années 60 où sautent tous les carcans. Le parallèle avec les Beatles est très pertinent, tant ils furent importants pour le jeunesse de leur époque. Et cette comparaison peut encore aller plus loin : si Liverpool a choisi de baptiser son aéroport du nom de John Lennon, celui de Belfast s'appelle George Best...

Vincent Duluc rend parfaitement cette ébullition, cette folie d'une époque effrénée où tout devient permis ou presque, avec ces filles hurlant à la moindre apparition de l'idole, hystériques. Le rythme de cette partie est haletant mais George Best le traverse avec un flegme incroyable, une discrétion qui n'est pas sans noblesse, une sensation bizarre d'être deux, un garçon timide de Belfast dans le corps d'une star du foot.

Il est surtout le premier à avoir fait du foot un véritable business, le premier pour qui sport et argent seront étroitement lié, le premier qui touchera des émoluments pharaoniques, bien avant les salaires quelquefois indécents qu'on connaît désormais. Alcoolique et coureur, mais aussi sacré négociateur, il saura, sans agent aux dents de vampire, trouver des contrats parfois ubuesques et à peine respectés, mais qui lui permettront de continuer sa vie de bâton de chaise.

Si le nom de George Best vous parle un peu ou pas du tout, vous aurez du mal à imaginer à quel point il a marqué la société britannique de son empreinte. En tant que joueur, et même après. Tout au long de sa vie, il aura marqué la mémoire de ceux qui l'auront vu jouer et enflammé l'imagination de ceux qui ne l'auront pas connu sous les couleurs de Manchester United.

La photo qui est sur le bandeau est le sujet des dernières pages du livre de Vincent Duluc. A l'image de George Best, elle dit tout de son image public, le sourire ravageur, la voiture de sport, l'impression de luxe laissée par la présence du chauffeur, la femme blonde qu'il va peut-être séduire, à moins que ça ne soit déjà fait... Et pourtant, on ne sait rien du contexte dans lequel elle a été prise, comme on en sait finalement bien peu sur l'homme et ses souffrances.

"Les gens disent que je ne devrais pas brûler la chandelle par les deux bouts. Mais c'est peut-être parce qu'ils n'ont pas une assez grande chandelle", disait encore George Best, si lucide sur son cas, sans doute bien plus que tous ceux qui ont érigé son mythe, pierre par pierre, article par article, photo par photo.

"Le cinquième Beatles" est une mine d'anecdotes souvent drôles sur ce personnage tellement atypique, mais aussi le récit d'une vie qui n'aura jamais été heureuse, malgré tout ce qu'elle a généré. Malgré le bonheur que lui a su procurer aux autres lorsqu'il courait balle au pied plus vite que les autres joueurs sans...

Vous aimez le foot ? Vous devez lire ce livre. Vous détestez le foot, vous devez découvrir ce personnage incroyable qui vous renforcera sans doute dans votre rejet d'un sport devenu business. Mais, n'oubliez pas une chose, et l'on en revient à la citation mise en titre de ce billet : George Best n'a plus aimé ce jeu lorsqu'il est devenu un métier. Et c'est ce que nous devons méditer, acteurs, amateurs, détracteurs du foot : n'oublions pas que c'est d'abord un jeu. Et ne perdons pas ça de vue, où nous aurons tout perdu.


Comment ne pas finir avec des images ? Un hommage, d'abord, avec des images d'archives, beaucoup de jeu, mais aussi quelques images hors terrain où l'on retrouve le personnage raconté par Vincent Duluc...





Et puis des buts, forcément, des buts !




Et puis, ce fameux sommet, la finale de Coupe d'Europe, en 1968, contre Benfica. Manchester United s'impose 4 buts à 1 après prolongations et George Best marque le 2e but mancunien au tout début de la première prolongation...



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