dimanche 4 janvier 2015

"Le drame de la mort, je me demande si c'est la mort, ou si ce sont les héritiers" (Henry de Montherlant).

Ah, qu'elle sonne juste, cette phrase de titre ! Et qu'elle colle bien avec notre roman du jour, à un petit détail près : on y trouve un bon nombre de créatures qui ont une fâcheuse tendance à ne pas mourir de leur belle mort. Soit ils vivent éternellement, soit il faut un léger coup de pouce, oh, trois fois rien, une légère décapitation, un petit pieu de rien du tout planté dans la poitrine, trois fois rien, je vous dis. Avec "L'héritière" (en grand format aux éditions Actu SF), Jeanne A. Debats s'attaque à ce qu'on appelle couramment "la bit-lit", j'emploie le terme pour généraliser, simplifier, diront certains, mais je ne suis pas là pour une étude des niches littéraires... Si on veut faire savant, alors, disons que nous sommes, avec ce qui sera normalement, le premier volet d'un cycle intitulé "Testament", dans de l'Urban Fantasy. Mais, si on veut être plus prosaïque, voici un roman plein de créatures et de monstres qui dépote et où on se marre comme des petits fous.



Agnès, 27 ans, est ivre morte quand elle escalade, en cette douce soirée de printemps, les grilles du cimetière du Père Lachaise. Elle se rend pour la première fois sur la tombe de ses parents et de son frère, décédé peu de temps auparavant dans un accident de la route. Et, si elle a choisie d'y aller bourrée comme une huître, ce n'est pas un hasard.

Depuis toute petite, elle passe le plus clair de son temps à la maison, là où elle se sent en sécurité. Car Agnès est la proie, dès qu'elle s'éloigne un peu du domicile familiale, d'assauts de la part de fantômes et d'esprits de tout poil qu'elle est incapable de maîtriser, d'éloigner, de dissiper, rayez les mentions inutiles ou ajoutez-en d'autres. Sauf lorsqu'elle est dans un état d'ébriété avancé ou défoncée au dernier degré...

Bref, elle est agoraphobe de chez agoraphobe, mais pas à cause des vivants. Et son nouveau statut d'orpheline va devenir problématique, car il n'y a plus personne pour la protéger ou pour au moins l'aider à mettre le moins souvent possible le nez à l'extérieur de son antre... Alors, en plus de la nécessité d'éloigner les spectres pour s'assurer une visite vespérale tranquille, il y a effectivement de quoi se piquer la ruche, et sévèrement.

Pourtant, Agnès n'est pas vraiment seul. Il y a bien cet oncle, Géraud, qu'elle n'a plus vu depuis longtemps et qui choisit justement ce soir-là pour réapparaître. Encore un drôle d'énergumène, celui-là, Un personnage austère, strict, rigide. Pas franchement le roi de la déconne, l'oncle Géraud. Il faut dire qu'il a dû en voir des vertes et des pas mûres au cours de sa vie d'immortel...

Oui, force est de reconnaître que la famille d'Agnès est un peu spéciale. Surtout du côté maternel, le côté paternel étant tristement composé de communs des mortels. Mais voilà qui vaut bien des tourments à la jeune femme, coincé au milieu du gué génétique, si on peut dire. Sorcière, mais pas vraiment, pour résumer de façon plutôt lapidaire.

Et si Géraud est revenu, c'est pour prendre sous son aile protectrice, cet oisillon tombé du nid et en faire un coq en pâte. Avec, pour commencer, un poste de secrétaire dans son étude notariale. Oui, un boulot, et en or, s'il vous plaît ! Au calme, loin des esprits frappeurs et des ectoplasmes envahissants. Un job peinard pour lui permettre de s'assumer.

Et l'occasion de se faire de nouvelles relations, puisqu'elle va rencontrer dans cette étude ceux qui vont devenir ses collègues de travail : la très coquette et bizarre Zalia, qui lui sert de chaperon-chauffeur, et le sexy-de-la-mort-qui-tue Navarre, le genre de mec pour qui on se damnerait volontiers, si lui ne l'était pas déjà, damné. Navarre est un vampire au charme fou et à la décontraction déconcertante (personnage qu'on a déjà croisé pas mal de fois dans les précédents ouvrages de Jeanne A. Debats).

J'ai dit boulot peinard... Oui, c'est certainement vrai, la plupart du temps. Ou, plus exactement, ça dépend un peu des jours, quand même. Surtout quand d'autres vampires débarquent à l'étude avec armes, crocs et bagages, pour régler un dossier de succession apparemment un tantinet épineux. L'objet de la discorde s'appelle Herfauges.

Un garçon qui, comme Navarre, possède, outre une dentition un peu trop acérée du côté des canines pour être parfaitement honnête, un charisme dingue. Mais, lui, c'est un vénéneux, on le sent bien. Un vrai dandy du côté obscur, déroutant et terrrrrriblement attirant (oui, ça vaut bien 6 r), le danger incarné, aussi horrifiant que séduisant. Et bien conscient de ces qualités. Et de ces défauts.

A Géraud et son équipe de choc, Navarre en tête, de s'occuper de cet olibrius, qui ferait bien d'Agnès, son quatre-heures, et réciproquement, mais pas tout à fait dans le même sens de l'expression... La jeune femme est une douce oie blanche, qui ne connaît pas grand-chose à la vie, encore moins à la vie de l'Alter-Monde, où se côtoient toutes ces créatures...

Commence alors une histoire qui va emporter Agnès comme une bourrasque déplace un fétu de paille. Au milieu des ambitions des uns, des volontés des autres de conserver leurs positions, leurs statuts, leurs possessions, elle va découvrir qu'entre l'action à outrance et le home, sweet home, son coeur balance, mais aussi connaître l'amour, ah, l'amour, et énormément de désillusions...

Disons-le d'emblée, je ne suis pas un grand connaisseur de ce genre de littérature fantastique. En plus, comme je l'ai déjà dit ici, les romans où le sexe tient une place volontairement importante me gonflent vite, parce qu'il n'y a rien qui m'ennuie plus à lire que les scènes de séduction "clic-clac, j't'r'egarde, j't'emballe, j'te..." vous me suivez ?

Ici, ce n'est pas le cas du tout. Il y a bien une importante dimension de séduction, au travers des deux vampires, aux comportements diamétralement opposés mais au charme irrésistible, chacun dans son genre. Mais, le but n'est pas d'enquiller les scènes chaudes qui n'apportent rien au récit, voire de plonger avec une certaine complaisance dans une vulgarité de mauvais aloi.

Non, ici, le propos est tout autre : détourner tous les codes du genre, les triturer, les malmener, les faire dérailler et en tirer des situations cocasses, surprenantes ou carrément déjantées, sans jamais perdre de vu l'action, et même, distiller quelques gouttes de cet affreux poison qui pique les yeux : l'émotion.... Un joyeux cocktail foutraque qui fait plaisir à lire.

Dans lequel on trouve, pêle-mêle, des sorciers et des vampires, j'en ai déjà parlé, mais aussi des sirènes, des loups garous, des anges de la mort, des gentils, des méchants, des encore plus méchants que les méchants, des demoiselles un peu concons, et bien d'autres personnages qui vont entourer Agnès pour le meilleur et pour le pire.

Car il y a aussi de la castagne, des poursuites, des intrigues, des trahisons, des pièges, des alliances et encore bien d'autres choses dans ce roman captivant, qui se déroule dans un Paris légèrement futuriste (on se situe dans une quinzaine d'années par rapport à notre époque) dont la sociologie est passionnante et fait vraiment partie de l'histoire de ce roman.

Les vampires sont comme les aristocrates ou les grands bourgeois, vivent dans l'ouest de la capitale et se comportent comme si le monde était à eux, ce qui n'est peut-être pas si loin d'être le cas. De l'autre côté, le populo est composé par les loups garous, qui ont su, dans l'est de Paris, se constituer une société clanique et solidaire, proche de l'esprit de meute.

Pourtant, bien que fondamentalement différents, sans doute portés à s'affronter, ces deux communautés coexistent, travaillent même parfois ensemble. L'Alter-Monde est complexe, délicatement équilibré et chaque onde de choc, même le battement de l'aile d'un papillon (vampire ou loup garou, on s'en fout), peut remettre en cause ce fragile édifice, que ma succincte description simplifie sans doute un peu trop.

Jeanne A. Debats s'en donne à coeur joie dans ce roman plein de créativité et de trouvailles qui, je l'espère, vous amuserons autant que moi (surtout si la guimauve, au sens strict comme au figuré, vous débecte). On entre dans un univers qui confine au burlesque, au cartoon aussi, avec des personnages qui n'ont rien de héros parfaits, en tout cas pour la plupart, mais auxquels on s'attache volontiers, et quelquefois parce qu'ils font juste bien marrer.

Tout cela sous le regard hautain et hiératique de l'oncle Géraud, sorte de statue du Commandeur, qui n'a pas du tout, mais alors pas du tout, la tête à ce genre de blagues de potaches et de complications qui gâchent le métier et font perdre du temps. Et surtout, il faut vite retrouver l'introuvable héritière qui, par sa simple présence, devrait pouvoir mettre un terme à tout ce bor... euh, pardon, ce chahut.

En respectant, ce qui n'est pas toujours le cas, loin de là, dans ce que j'ai appelé la bit-lit, les archétypes des personnages fantastiques, en les utilisant tels qu'ils ont été créés ou imaginés, en tout cas, véhiculés par les mythes et légendes, la romancière réussit à mettre sens dessus dessous des univers pourtant très codifiés. Et c'est aussi ce décalage qui crée l'amusement.

N'oublions pas le personnage d'Agnès, narratrice du roman, qui participe aussi beaucoup par sa personnalité à ce décalage et à ces situations inattendues. Sa candeur, sa naïveté, sa découverte d'un monde qu'elle n'ignorait pas mais qu'elle découvre véritablement de l'intérieur, puisque, enfin, elle vit hors du cocon familial, tout cela la rend aussi attachante qu'agaçante, par moments.

Coincée entre cette timidité et son état de jeune femme plutôt mignonne, quoi qu'un peu maigrichonne à son goût, elle doit jongler avec ses propres sentiments et ses émotions, dans un contexte qui n'est pas vraiment idéal pour les affaires sentimentales...D'ailleurs, à ce petit jeu, elle n'a pas fini de se surprendre elle-même et va finir par en apprendre beaucoup sur ce qu'elle est.

Et, pour servir cela, Jeanne A. Debats recourt à une gouaille qui fait mouche, un talent pour dénicher les expressions et les reparties qui frappent, permettant aussi de constater que la demoiselle (je parle d'Agnès, entendons-nous bien, pour Jeanne, c'est déjà de notoriété publique) a un sacré caractère. Les répliques fusent, les dialogues sont très réussis aussi et participent activement, à mon goût, au plaisir du lecteur que je suis.

Variant les niveaux de langue, jouant avec les mots, Jeanne A. Debats nous offre une sacrée galerie de personnages, qu'on a envie de retrouver, du moins, pour la plupart, dans la suite de cette série. On verra d'ailleurs comment tout ce petit monde évoluera et dans quelle sarabande ils nous entraîneront dans les prochaines histoires.

Difficile de ne pas terminer ce billet sans évoquer la magnifique et passionnante postface de Jean-Luc Rivera, grand érudit et connaisseur émérite de ces mondes fantastiques et des créatures qui les habitent. En quelques pages, il donne des clés de lecture fort intéressante, replace "l'Héritière" dans le contexte plus global de l'Urban Fantasy.

Et, pour les béotiens dans mon genre, c'est utile, et plus que cela encore. On comprend tout de suite mieux l'ampleur du travail effectué par Jeanne A. Debats (euh, je ne veux pas dire qu'il faut le minimiser, hein... ?) et comment elle a utilisé son matériau littéraire, légendaire, mythologique, comme de la pâte à modeler pour façonner ses personnages.

Enfi, grâce à Jean-Luc Rivera, on comprend bien que "l'Héritière" est une espèce d'OVNI dans le paysage de l'imaginaire français, puisqu'il s'attaque à un genre jusqu'ici exclusivement anglo-saxon. Peut-être serais-je entré à reculons dans cet Urban Fantasy, mais tout ce que je viens de vous raconter m'a mis en confiance et m'a fait passer un bon moment. Au point que j'aurais bien envie, maintenant, de découvrir d'autres auteurs du genre...

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