lundi 8 juin 2015

Au pays de l'or brun...

Si l'on sait situer l'Afghanistan sur une carte du monde, enfin, à peu près, c'est, et c'est terrible à dire, parce que depuis quatre décennies, ce pays est déchiré par des conflits incessants et meurtriers. Ce pays, qui fascina Kipling qui en fit l'eldorado dont rêvait les personnages d'une de ses nouvelles, est aujourd'hui un champ de bataille où tous les coups semblent permis. Un romancier français, le mystérieux DOA (acronyme de Death On Arrival), vient de publier dans la Série Noire, le premier tome de ce qui sera, sauf erreur de ma part, une trilogie dont le cadre est cet Afghanistan en guerre. Dans "Pukhtu", personne ne rêve de devenir roi, comme chez Kipling, mais les personnages se débattent tant bien que mal au milieu du chaos qu'ils entretiennent, comme on rajoute du bois dans un feu. Pourtant, au-delà d'un formidable roman de guerre, sale et effarant, DOA a su mettre l'humain au coeur de son roman et n'oublie pas que l'onde de choc d'un tel conflit affecte la planète entière...



2008, l'Afghanistan entre dans une nouvelle année de guerre. Le pays vit au rythme des opérations alliées, souvent menées par des drones, et des représailles talibanes qui n'épargne pas non plus la population locale, prise entre deux feux. A Kaboul comme dans les zones tribales, que traverse la frontière avec le Pakistan, on n'en finit plus de compter les morts.

Fox travaille pour 6N, une obscure officine, filiale quasi invisible d'une des plus importantes sociétés militaires privées, Longhouse. Appelons un chat, un chat : Fox est un mercenaire. Un ancien militaire passé dans le privé. A ses côtés, d'autres hommes, comme lui, des chiens de guerre ayant opté pour la seule carrière dans laquelle ils peuvent évoluer.

Il y a là, pour les personnages les plus importants du roman, Voodoo, le chef du groupe auquel appartient Fox, et Ghost. Chez 6N, l'anonymat des soldats est plus épais encore que dans la légion étrangère. Chacun semble avait fait table rase de sa vie d'avant, ou presque. Mais, pour pas mal d'entre eux, la principale motivation n'est pas seulement de tuer le plus d'ennemis possibles.

Pour pas mal de mercenaires, cette guerre est aussi l'occasion de s'enrichir. En Afghanistan, les trafics en tous genres sont monnaies courantes et l'occasion est très tentante d'en croquer, en vue d'une retraite confortable. A condition de survivre aux attaques et aux embuscades. Les employés de 6N n'échappent pas à cette règle.

On suit ce trio de mercenaires et leurs camarades lors des opérations musclées qu'ils entreprennent, censées permettre un retour à la paix par l'élimination de l'ennemi désigné, les talibans. Tâche délicate, car ces derniers savent parfaitement se confondre avec la population locale. Et les dommages collatéraux, c'est mauvais pour l'image d'une armée privée dont la popularité est loin d'être au plus haut.

Dans l'autre camp, se trouve celui qu'on surnomme "le Roi Lion". Sher Ali Khan Zadran, de son véritable nom. Un Pachtoune, un chef de clan, mais aussi un contrebandier qui s'accommode tant bien que mal de la situation de son pays. Business is business, et la petite entreprise de "Shere Khan" (tiens, Kipling, encore) ne connaît pas vraiment la crise.

Il faut dire que cet homme droit et intègre n'a connu que la guerre, ou presque. Son père luttait contre les Soviétiques pour que l'Afghanistan retrouve son indépendance. Son fils, lui, va également se retrouver embringué dans le conflit. Mais, si c'est encore contre un envahisseur qu'il va lutter, Américain, celui-là, c'est pour un tout autre motif que le patriotisme : la vengeance.

Dans ce combat sans merci, Shere Khan va s'allier à ces Talibans dont il ne partage pas grand-chose, pourtant. Et il va se muer en un chef de guerre d'une détermination et d'une férocité sans borne, devenant un des fers de lance d'une résistance qui mène la vie dure à une armée pourtant bien mieux équipée et bien plus expérimentée...

Enfin, dernier personnage-clé de ce premier tome (il y a une pléiade de personnages dans "Pukhtu", entendons-nous bien, mais ce sont ceux-là qui portent la trame du roman sur leurs épaules), Peter Dang. Canadien, il est journaliste indépendant. Et il est toujours à l'affût d'un tuyau qui lui permettra de publier chez le plus offrant, une enquête capable de faire du bruit.

La tuyau attendu, il pense l'avoir trouvé, presque par hasard. Comme souvent. Comme toujours. Mais, il faut l'étayer, trouver des preuves, mener l'enquête... Tout cela dans un pays sens dessus dessous, où les Occidentaux sont loin d'être les bienvenus et où les fouille-merde dans son genre, c'est ainsi qu'il est vu, ne reçoivent pas franchement l'appui du camp allié.

Dang sent qu'il tient quelque chose d'énorme, mais il va lui falloir des billes avant de pouvoir en faire quelque chose. Et réunir ces billes va demander du temps, de la prudence, mais aussi de l'audace. Et du temps, forcément. Ce n'est définitivement pas ce qui manque à Dang. Au contraire, cette nouvelle enquête est une opportunité pour le journaliste pour s'éloigner d'une vie qui lui pèse.

Bien sûr, au premier abord, "Pukhtu" est un roman de guerre. Un techno-thriller comme on en lit peu de la part d'auteurs français. DOA, ancien militaire lui-même, personnage mystérieux et romancier sans concession, excelle dans ce registre. Il s'inscrit, sur ce plan, dans la lignée des Clancy et Forsyth, les maîtres du genre, et nous plonge au coeur de la guerre, son clavier faisant office de caméra portée à l'épaule.

Au-delà des scènes de combat, DOA décrit parfaitement les rouages des différents camps participant à cette guerre. On voit évoluer aussi bien le camp allié que le camp taliban, la spirale de violence qui ne s'apaise jamais, les représailles permanentes, les bombardements, les guet-apens, les attentats suicides, les opérations commandos...

Rien n'est épargné au lecteur et l'on mesure tout ce que cette guerre, comme toutes les autres, certainement, a de sale, de sordide, d'absurde et d'arbitraire. La mort frappe, de partout, sans discernement, et le sang qui coule n'apaise aucune soif, au contraire, elle stimule les haines et nourrit la violence.

Les enjeux qui apparaissent au travers de ce roman, qui n'est pas un reportage ou une étude, c'est vrai, mais tout de même, sont loin des enjeux exprimés au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Oui, il y a, encore, vaguement, la volonté de faire tomber ceux qui ont ourdi, commandité ces actes terribles, mais d'autres priorités ont pris le dessus.

Les sociétés militaires privées sont d'abord des entreprises, et le chiffre d'affaires est bien plus important que le bilan des vies humaines, bien accessoire. La guerre moderne est sans doute moins meurtrière en valeur absolue que ses devancières, mais les victimes demeurent. Et les traumatismes aussi, pour une population civile qui a tout à redouter, en permanence, de jour, comme de nuit, d'un camp, comme de l'autre.

Et puis, il y a un enjeu dont je n'ai pas encore parlé dans ce billet. Sauf, discrètement, dans son titre. L'or brun... L'héroïne. Malgré la guerre, l'Afghanistan est devenu un des principaux producteurs mondiaux de cette drogue et la plaque tournante de son trafic. Et tout le monde profite de cette manne que les Talibans prétendaient pourtant vouloir éradiquer.

Dans un pays fragilisé, au pouvoir politique instable, à l'économie inexistante, dépourvu de système judiciaire digne de ce nom, rongé par une corruption endémique presque pire que les idéologies fanatiques qui fleurissent à deux pas des champs de pavots, l'héroïne devient une devise qui sert à tout financer, des barbouzeries des uns, à la résistance des autres...

De même, l'héroïne est partout dans ce roman et, plus encore que le conflit, c'est elle qui est à l'origine des parties du roman qui ne se déroule pas en Afghanistan. Europe de l'Est, Afrique, mais aussi France, voilà les autres théâtres d'opération, si vous me permettez ce terme. Je n'en dirai pas plus sur ces sujets, certains arrivant loin dans le livre (qui fait près de 700 pages).

Et puis, parce que ces intrigues annexes sont loin d'avoir livré tout leur mystère. Il faudra certainement attendre les deux tomes suivants pour en comprendre toute la portée. Mais le peu qu'on en sait, le peu qu'on en devine, laissent entrevoir quelques scandales potentiellement retentissants, que la raison d'Etat masque de son ombre propice et pas franchement bienveillante.

Tout ce que je décris depuis le début de ce billet paraît bien sombre, j'en conviens. Et ça l'est, en vérité. Et pourtant, j'ai été frappé, au fil des pages, de découvrir un roman d'une incroyable humanité. Car, au-delà de la violence, incessante, du danger, des horreurs, des magouilles, des trafics, de tout ce qui donne envie de vomir et d'exécrer l'espèce humaine, il y a des armures qui se fendent et des failles qui apparaissent.

Les cinq personnages que j'ai évoqué en début de billet répondent tous à cela, et ils ne sont pas les seuls : un certain nombre de personnages, secondaires pour l'instant ou voués à le demeurer, sont dans cette situation. Les personnages que nous voyons évoluer ne sont pas, ou plus, les hommes et les femmes qu'ils ont été.

Ils jouent des rôles, endossent des costumes, portent des masques, des légendes, aussi, pour certains. Parmi les employés de 6N, par exemple, on ne connaîtra même pas l'identité véritable de certains. Juste ces noms de code, un peu puérils en apparence, mais qui sont pourtant leur principal bouclier et l'élément qui les coupe de toute racine.

Mais, malgré ces précautions, le doute est là. Ces combattants ultra-entraînés, dont l'âme est autant recouverte de kevlar que le corps, et les nerfs en acier trempé, sont au bout du rouleau. Ils ont vécu la guerre, ils ont vécu de la guerre et s'en sont repus jusqu'à l'écoeurement. La détermination, la froideur s'effritent et le malaise grandit. L'envie de tout plaquer, les fantômes qui reviennent nuit après nuit...

Fox reste le personnage central de ce premier tome, côté allié. Il est d'ailleurs le personnage le plus fascinant de ce récit. Son portrait en creux se dessine peu à peu au fil des chapitres, on en apprend plus sur lui, son passé, ses motivations réelles, et l'on comprend que le destin qui l'a amené en Afghanistan est tout sauf ordinaire.

Mais il n'est en rien monolithique, ce n'est pas un héros, ni même un antihéros. Il agit pour des raisons qui lui appartiennent et qui vont évoluer au long de ce premier volet jusqu'à le pousser à faire des choix. Douloureux, forcément. Dangereux, peut-être plus encore. Fox, le renard, est pourtant bien un loup solitaire et je suis curieux de savoir ce qui lui arrivera par la suite.

De même, Shere Khan subit un processus voisin. Aveuglé par sa haine (qui est autant une haine de lui-même que des autres), il se transforme en monstre. Peut-on simplement dire qu'il est le méchant du roman ? Oui, et non. Oui, car ses actes, au fil des pages, sont atroces, mais qui, dans "Pukhtu", agit selon ce qu'on peut qualifier de morale ? Et non, parce qu'il est aussi une victime de ce conflit absurde.

Pour autant, comme Fox, ce personnage exerce un pouvoir très fort sur le lecteur. On attend ses actions et ses réactions, car il est le véritable moteur de ce premier tome. L'ennemi public n°1 dont l'aura prend de l'ampleur, dont la légende s'affirme, gagne du terrain, effraie autant qu'elle fascine, inquiète des alliés dont la situation s'enlise de plus en plus.

Sa détermination est immense et sa connaissance du pays, tant sa géographie que sa sociologie, est un atout phénoménal. Il est sur son terrain et il entend tirer profit de cet avantage, même si, pour cela, il ne doit pas dormir deux nuits de suite au même endroit et vivre avec une épée de Damoclès à la forme des roquettes que transportent les drones au-dessus de la tête.

Shere Khan est l'incarnation même de ce Pukhtu. L'honneur, mais, plus largement, la combinaison de l'honneur individuel et de celui du clan auquel il appartient. "Le Roi Lion" estime avoir failli et il cherche par son action d'ampleur, autant à restaurer cet honneur perdu qu'à assouvir la soif de vengeance qui l'anime.

Une phrase m'a marqué, j'ai envisagé un temps d'en faire le titre de ce billet avant de décider d'en faire la conclusion. A sa manière, elle résume autant le roman lui-même que le conflit dans lequel il s'inscrit : "C'est ça, l'Amérique, frère, un pays d'opportunistes planqués derrière un drapeau, pas une nation de guerriers. Ici, les mecs sont des guerriers".

Oui, Shere Khan est un guerrier, presque au sens mythologique du terme. Ce qui l'anime, tout n'est bien sûr qu'une question de point de vue, est infiniment plus noble que ce qui motive ses ennemis. Son intégrité demeure intacte, malgré ses choix, et il n'est jamais dupe de ses alliés, qu'il n'aime pas. Mais, sans eux, il ne pourrait rien. Et les ennemis de mes ennemis... Même en Afghanistan, cet adage a un sens.

Chez les alliés, il y a effectivement une manière d'envisager très différemment les choses. On pourra être choqué, par moment, de voir ces soldats afficher ouvertement le plaisir qu'ils prennent à tuer. Ajoutez que rien de ce qu'ils font n'est désintéressé et la guerre devient juste un job, indépendamment de l'horreur, du danger, de la mort qui rôde...

Et puis, il y a Fox... A sa façon, il est probablement celui qui, du côté allié, est le plus proche de Shere Khan. Dans l'esprit, dans la forme aussi. Intègre, je ne me prononcerai pas. Pas encore. Mais, on ressent que ses motivations diffèrent de celles de Voodoo ou Ghost et qu'il agit pour des raisons profondément personnelles. Ils se respectent et s'affrontent dans un duel où l'on ne fait aucun quartier.

Le Renard contre le Lion...

Affaire à suivre !

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