lundi 16 mai 2016

"C'est une garce, cette ville".

Et quelle ville ! Tentaculaire, multiple, dangereuse et tellement fascinante... Un personnage à part entière, peut-être même le personnage principal, puisque, si on en croit un autre protagoniste, humain, celui-là, cette ville "nous pousse à la méfiance, nous dresse les uns contre les autres"... Oui, une ville impressionnante, dont on visite jusqu'à certains recoins les plus secrets au cours du roman dont nous allons parler. Mais, il ne faut pas limiter ce billet à cette ville, il faut tenir compte de celui qui a décidé de la défier, par honneur, par idéal, un garçon d'abord d'une naïveté touchante qui va, peu à peu, y apprendre la rouerie, sans jamais perdre son intégrité... "Port d'âmes", de Lionel Davoust (aux éditions Critic), est un roman envoûtant, où l'action, sans être absente, n'est pas dominante, relégué au second plan par différentes questions profonde, sur la relation au passé, les liens familiaux, le bien et le mal, évidemment... Avec, en filigrane, un adage bien connu qui aurait pu parfaitement être le titre de ce billet : "la fin justifie les moyens". Oui, c'est un roman machiavélique que nous avons là.



Rhuys ap Kaledan avait une vie toute tracée, celle de l'héritier d'une noble et influente famille du Rhovel. Mais, à 14 ans, il a assisté, impuissant, à l'écroulement de cette dynastie. La faute à la fièvre du jeu dévorant son oncle et à un père, Brevel, trop bon pour ne pas payer ses dettes, jusqu'à la ruine... La fortune familiale y est passé, entièrement.

A l'affût, l'ambitieux usurier Armitan Gheze vient récupérer la mise et prendre la main sur le domaine familial. Une seule issue pour les Kaledan : comme le veut la tradition rhovellienne, c'est la force de travail de l'héritier qui permettra de racheter la dette impossible à combler. Rhuys, pour qui la famille se place au-dessus de tout, accepte et quitte alors le giron familial.

Huit ans. Pendant huit ans, il va naviguer sur les mers d'Evanégyre, simple mousse d'abord, puis prenant de l'expérience au sein de son équipage. Huit ans d'exil, aussi. Mais, cette fois, c'est fini, et le jeune homme va retrouver son existence, la liberté. Pas à Rhovel, c'est impossible, désormais, mais dans cette ville portuaire dont le simple nom fait rêver : Aniagrad.

C'est là que son père, mort alors que Rhuys était en mer, lui a donné un ultime rendez-vous. Le moyen de pouvoir repartir du meilleur pied possible dans la vie. Et un contact, car les Rhovelliens sont désormais nombreux à vivre en exil à Aniagrad. Et, parmi eux, Edelcar Menziel, qui fut l'associé et l'homme de confiance de Brevel ap Kaledan.

Un homme qui, même loin du pays natal, continue d'avoir des projets et de mener une vie prospère. Le tout, grâce à des recherches qui, si elles aboutissaient, révolutionneraient la vie en Evanégyre. Au coeur de ce travail ultra-secret, une légende, dont Menziel et ses nouveaux partenaires sont persuadés qu'elle est une réalité, qu'on peut retrouver un usage perdu au point d'être devenu un mythe, sorti d'un imaginaire ancestral.

Et, en effet, ces avancées ont de quoi fasciner, même si elles sont encore loin du but. Et, pour y parvenir, il faut et il faudra pendant un certain temps encore beaucoup, beaucoup d'argent. Rhuys, qui ne pense plus qu'à redorer le blason des Kaledan et à redonner à sa famille son lustre et son influence d'antan, se lance aussi dans l'aventure...

Mais, rien n'est simple. Les nouveaux associés de Menziel ne lui inspirent pas tous confiance, loin de là. Quant à la ville d'Aniagrad, voilà qu'elle s'intéresse à lui, à travers un de ses Administrateurs, ces personnages qui paraissent diriger la cité, mais dont on comprend qu'ils sont au service d'une entité administrative quasiment vivante.

Rhuys, idéaliste, romantique, naïf, se jette à coeur perdu dans cette quête d'un renouveau du nom des Kaledan, dans cette ville qu'il méconnaît. Une ville qui a ses codes, ses règles, son fonctionnement propre, une ville qui a vite fait de vous dévorer si on ne se méfie pas... De fil en aiguille, le gentil, trop gentil Rhuys, va rapidement comprendre qu'il lui faut changer, s'endurcir... Et se méfier de tous.

Et puis, il y a une rencontre-clé. La première rencontres de Rhuys, en fait, à Aniagrad. Son nom ? Ah, appelons-la la Vendeuse, puisque c'est ainsi qu'on va la suivre un long moment. Une vendeuse d'un genre particulier, une pratique qu'on ne peut trouver qu'à Aniagrad, où tout se négocie, tout est disponible, pour peu qu'on y mette le prix...

Je ne vais pas en dire plus sur les pratiques de la Vendeuse, non, il vous faudra découvrir son activité, son rituel très particulier en lisant le roman. Mais, ce personnage va fasciner Rhuys. Le séduire, aussi, certainement, même si leur relation, à la fois commerciale et intime, est plus complexe qu'une relation sentimentale ordinaire.

Une relation qui va ouvrir de nouveaux horizons au jeune homme, d'une bien curieuse façon. Il y a quelque chose de poétique mais aussi de philosophique dans le lien que vont établir Rhuys et la Vendeuse, une quête d'un absolu très différente de celle qui anime au départ l'aristocrate déchu. Mais aussi, une dépendance presque inquiétante et une souffrance profonde...

Il est difficile d'entrer dans le coeur de cette relation. D'abord, parce que le lien lui-même est difficilement descriptible hors de son contexte. Et ensuite, parce qu'elle donne lieu à de belles pages qui sont le chemin de Damas de Rhuys, son ouverture à ce monde que, refermé sur sa colère et sa soif de justice et de revanche, il n'avait jamais su regarder vraiment...

Vous aurez noté que j'ai laissé dans l'ombre un autre élément, apparemment important de ce roman : la nature exacte des recherches scientifiques menées sous la houlette d'Eldecar Menziel. Là encore, c'est un élément que vous devrez découvrir, parce qu'il y a derrière cela une idée absolument géniale, je pèse mes mots, qui, à elle seule concentre la fin et les moyens de l'adage de Machiavel.

En clair, ces recherches peuvent aboutir à quelque chose d'absolument gigantesque, ce qui serait pour Evanégyre l'équivalent de notre révolution industrielle, mais sa contrepartie, elle, est bien moins reluisante... Le bien et le mal réunis dans un seul et même processus, et des questionnements puissants en découlent en termes d'éthique et de responsabilité...

"Port d'âmes", c'est sans cesse cela : des situations qui plongent les personnages dans des cas de conscience, mettent à l'épreuve leur intégrité, interrogent sur la sincérité des uns et des autres et sur leurs réelles ambitions et les réels enjeux de ce qui se passe à Aniagrad. Et, au milieu, un personnage qui doit renverser le rapport de force et reprendre les rênes de sa vie : Rhuys.

Il est intéressant, ce Rhuys. Quand je l'ai vu débarquer sur le quai d'Aniagrad, j'ai d'abord pensé qu'il était un personnage de Dumas : l'impulsivité du jeune d'Artagnan lorsqu'il arrive à Paris et les projets de vengeance d'Edmond Dantès. Et puis, non, il a bien l'idéalisme du Gascon, mais sa naïveté est un sérieux handicap. Quant au fond du roman lui-même, ce n'est pas cela.

Petit à petit, c'est un personnage plus balzacien que j'ai vu apparaître. On se dit qu'il y a du Rastignac chez ce garçon, mais, là encore, ça ne colle pas, il n'a pas le mauvais fond de cet arriviste forcené. Il serait plus proche d'un Lucien de Rubempré. Il est fascinant, parce que tout ce qu'il fait est marqué du sceau de la pureté, de l'intégrité, même lorsqu'il va mettre son grain de sel dans la vie d'Aniagrad.

En ces temps où le cynisme est de bon aloi, Rhuys dénote et détone, car sa morale est d'airain et il n'en dévie jamais, même lorsqu'il s'adonne à quelques coups tordus. Naïf, il l'a été, pur, il l'est et le restera certainement. Mais il n'est pas idiot, il sait bien que s'il n'accepte pas de jouer avec les mêmes règles que les autres, il ne s'en sortira pas. Et ces règles, elles sont toutes pipées.

J'ai dit plus haut qu'il y avait quelque chose de romantique dans le personnage de Rhuys ap Kaledan et, soudain, mon regard se porte sur la couverture de "Port d'âmes", signée François Baranger. Et le rapprochement se fait tout seul avec ce tableau qui est considéré comme une des oeuvres fondatrices du mouvement romantique : "le voyageur contemplant une mer de nuages", de Caspar Friedrich.


Là, vous le voyez, le truc qui m'a frappé ? Bien sûr, plus de mer de nuages, mais cette ville, dans une brume matinale, avec un personnage, face à elle, dans une position d'observateur, comme dans le tableau de Caspar Friedrich, mais aussi, je trouve, pour ce qui est de "Port d'âmes", dans une position de défi. Les deux personnages centraux tels deux boxeurs se défiant du regard avant le combat.

Un des thèmes de "Port d'âmes" qui m'a marqué, c'est la relation entre présent et passé. Rhuys est l'héritier du passé plein d'honneur et de titres de sa famille. Et il agit comme tel tout du long, fier de ces racines et souhaitant les renouer pour remettre sa famille déchue à la place qui n'aurait jamais dû cesser d'être la sienne.

Rien n'est aussi simple que cela, vous l'imaginez bien. Mais, Rhuys n'est pas le seul aux prises avec son passé. Tous les personnages de premier plan du roman sont confrontés à cette problématique, et la Vendeuse plus que tous les autres encore. Son passé, c'est son gagne-pain mais aussi ce qui la mine. Alors que Rhuys le revendique, la vendeuse cherche à se défaire de son passé, comme d'une mue.

Mais, Aniagrad aussi connaît ce lien avec son passé. Désolé de ne pas entrer dans le détail de cette dimension-là, elle nous emmènerait trop loin dans le roman. A vous de plonger dans le dédale de cette ville, de l'arpenter dans le sillage de Rhuys et vous comprendrez à quel point ce passé est important et à quel point il est aussi ce qui fait d'Aniagrad un personnage, une entité presque vivante.

Avec "Port d'âmes", Lionel Davoust prolonge le voyage dans son univers de fantasy, Evanégyre, auquel il a déjà consacré nombre de nouvelles (dont celles qui composent "la Route de la Conquête") mais aussi son premier roman, "la Volonté du Dragon". Et, là encore, on comprend, même si c'est plus fugace, que cet univers est lui aussi confronté à son passé, à travers ce mythe qu'on cherche à faire devenir réalité.

Peut-être moins épique que ses précédents romans, moins porté sur l'action, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en a pas, ce nouveau voyage en terre d'Evanégyre joue sur la profondeur de son récit et de ses personnages. Mais on retrouve la patte Davoust et on se laisse entraîner au coeur de cette cité qui pulse comme un gigantesque coeur... A moins qu'il ne s'agisse d'un cerveau...

La quête initiatique de Rhuys dans cette ville est tout à fait original, car il n'entre dans aucun des archétypes classiques de la fantasy : ni guerrier, ni mage, ni voleur, ni assassin, ni roi, ni mendiant... Que sais-je encore ? Non, il est unique, il est Rhuys et son accomplissement ne passe pas par la gloire, la vengeance ou le pouvoir.

Il passe par autre chose, là encore, motus et bouche cousue, mais difficile, une fois la dernière page de ce roman lue, de ne pas se dire qu'il doit y avoir pas mal de Lionel Davoust dans ce Rhuys et dans ce après quoi il court véritablement, loin d'un nom à particule et d'un blason, finalement assez superficiels : un absolu, qu'il trouvera à exprimer à sa façon...

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