mardi 11 octobre 2011

Dure Alex, sed Alex...

Difficile d'écrire aujourd'hui des polars originaux, tant dans la forme que dans le fond, car la production est énorme, la diffusion aussi et la demande croissante. Alors, quand on tombe sur un polar, qui plus est français, qui sort de l'ordinaire, vous surprend constamment, vous remue au final et vous laisse à bout de souffle, presque groggy, il faut sauter dessus. Voilà le conseil que je vous donne après avoir lu "Alex", le dernier roman signé par Pierre Lemaître (en grand format chez Albin Michel).





Alex est une jeune femme charmante, qui plaît aux hommes. Peut-être même un peu trop, se dit-on, lorsqu'un soir, en pleine rue, à Paris, elle est agressée et enlevée par un homme qui la suivait depuis quelque temps déjà. Mais, on se rend vite compte, et Alex avec nous, que les intentions du kidnappeur sont loin d'être crapuleuses... Pas de rançon en vue, non, mais une séquestration pénible : la jeune femme est enfermée nue dans une cage en bois trop petite pour elle et suspendu dans une espèce d'entrepôt froid, humide et isolé... En un mot, effrayant !

Certes, il y a eu des témoins au brutal enlèvement de la jeune femme, mais les témoignages sont trop flous et ne permettent pas aux enquêteurs d'avoir les éléments indispensables à leurs recherches : le nom de la victime, le profil du kidnappeur, la description précise de son véhicule. Bref, ça rame, au grand dam du flic chargé de diriger l'enquête : Camille Verhoeven.

Celui-ci revient aux affaires après un drame familial ; d'autres histoires personnelles, liées à sa mère, le turlupinent. En outre, son caractère impulsif en fait un élément pas facilement contrôlable, même s'il jouit du respect de ses hommes et de son divisionnaire. Car Camille est un flic à l'instinct aiguisé et pragmatique, le seul, sans doute, capable de renifler la piste du kidnappeur.

Et de fait, l'enquête avance. Pas vite, c'est vrai, surtout au goût d'Alex, évidemment, enfermée, sous-alimentée, menacée par les rats, affaiblie par sa position plus qu'inconfortable. Mais elle avance. Les policiers retrouvent même le kidnappeur, qui ne les aidera pas, mais alors pas du tout, à retrouver le lieu où il a emprisonné la jeune femme.

Alors, la course contre le temps reprend, les flics se démènent pour retrouver Alex (dont ils ne savent toujours pas le nom) avant qu'il ne soit trop tard...

Mais, quand enfin Camille et ses hommes croient avoir retrouvé la jeune femme, ils découvrent une cage vide, l'oiseau s'est envolée.

Et c'est bien dommage, car Alex n'est pas une victime tout à fait comme les autres...

A partir de là, commence une seconde course-poursuite, afin de retrouver cette étrange et insaisissable demoiselle. La pression monte sur Camille et son équipe, car cette enquête risque bien de ne pas redorer le blason de la criminelle. Alors, on met tout en oeuvre pour suivre la piste de la jeune femme, pour la comprendre, pour l'aider, aussi...

Et pour rendre justice, enfin, dans la troisième et dernière partie du livre. Une troisième course poursuite, différente des deux précédentes, contre la loi, pour confondre et punir.

N'en disons pas plus, je ne voudrais pas risquer de vous révéler les tournants importants de ce polar "à l'ancienne", dans lequel les cellules grises, chères à Hercule Poirot, l'emportent sur les muscles et l'action violente et rapide. Pour autant, le rythme est vif, car les enquêteurs courent après les faits et doivent absolument les devancer pour résoudre l'énigme qui leur est soumise.

Alors, entre cette oppression due à l'urgence d'agir et les surprises permanentes distillées par Lemaître, on passe un excellent moment de lecture, qui n'oublie pas de nous mettre bien mal à l'aise en abordant sans fard des problèmes de société encore tabous. Je dois reconnaître que, même si j'avais compris une partie de l'intrigue avant qu'elle ne soit confirmée par le récit, je suis resté abasourdi une fois le puzzle reconstitué...

Et puis ce roman tient aussi à ses deux personnages centraux, Alex et Camille, Camille et Alex, deux prénoms androgynes, comme si ces deux êtres étaient interchangeables. Car, s'ils sont extrêmement différents, dans leur physique (Camille est très petit et frêle, Alex est bien bâtie, avec des formes voluptueuses...) comme dans leurs caractères, leurs vies les rapprochent, indirectement.

Car chacun des deux doit vivre avec son hérédité et une mère qui a conditionné leur existence et qu'ils ont du mal à laisser derrière eux. Mais, plus l'affaire va prendre tournure et plus l'on va comprendre que, si le problème d'Alex est insoluble, Camille, comme par un jeu de vases communicants, a découvert le moyen de faire table rase, non sans douleur ni doute, mais sûr et salvateur.

Car "Alex" est un livre douloureux, dur, mettant en scène des personnages cabossés, à bout, au bord du gouffre, qui doivent décider de basculer ou de résister à l'attraction du vide... Et sans doute Alex est-elle en avance sur Camille dans ses choix ; il y a longtemps qu'elle n'a plus d'hésitation, qu'elle a choisi la voie à suivre. Terrible et radicale. Tordue mais imparable. Une voie qu'elle suit portée par toute sa rage et toute sa colère.

Camille, lui, vacille encore. Même s'il est un vilain petit canard pour sa hiérarchie. Sa compétence est indéniable mais peut-elle suffire à sauver une carrière brisée par les évènements tragiques qui l'ont touché mais pas (complètement) coulé ? Ses méthodes, brutes de décoffrage, ne lui valent pas que des compliments, son intuition toute personnelle et pas toujours étayée par des éléments matériels, ne lui vaut pas d'être pris très au sérieux par le jeune et vaniteux magistrat chargé du dossier "Alex"...

Pourtant, sa soif de comprendre avec qui il est aux prises, de découvrir la vérité et de permettre que justice soit rendue, par tous les moyens, même la roublardise, en font un enquêteur retors, inépuisable, impossible à décourager, qui met toute sa rage et sa colère au service de sa mission.

Finalement, on s'attache à ces deux êtres pas forcément sympathiques au premier abord, mais qui se dévoilent au fur et à mesure des pages et se révèlent à nous sous des jours différents, jusqu'à en devenir bouleversants.

Bref, dans le duel à distance entre ces deux blessés graves de la vie, qui cherche à se venger de la mauvaise étoile sous laquelle ils sont nés, le lecteur va avoir bien du mal à choisir son camp, penchant de l'un à l'autre au gré des révélations. Et il faudra aller jusqu'aux dernières pages du récit pour savoir dans quelle position joue la mystérieuse Alex...

6 commentaires:

  1. C'est un très bon thriller. Par contre il y a un petit détail qui m'a gênée : as-tu déjà vu un homme de 1.45 m dans la police ?

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  2. J'adore ton titre :-)
    J'ai beaucoup aimé le livre aussi, même si je n'ai pas réussi à en faire une analyse aussi fine que toi !

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  3. @ Fleurdusoleil : c'est vrai que la question peut se poser, mais, honnêtement, ça ne m'a pas traversé l'esprit. Bon, on a aussi droit à la licence romanesque, donc laissons à Lemaître cet écart... Pour moi, cela ne nuit en rien à la qualité du livre.

    @ craklou : merci ! Pour le titre, je cherchais autre chose, mais celui-là s'est imposé d'emblée et impossible de m'en détacher... Quant à l'analyse, j'espère simplement que tu la partages !

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  4. Je suis moi aussi emballé par cette lecture. D'un auteur français en plus, et qui nous a habitué en quelques titres à du bon boulot.

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  5. J'ai survolé ta chronique car il est dans ma PAL, et je veux me garder des surprises... d'autant que j'ai adoré Robe de marié et Cadres noirs ! mais j'ai bien cru comprendre que Lemaître sait surprendre ses lecteurs et ne fait suivre à aucun de ses romans le même schéma, apparemment !! En tout cas, vu que tu as aimé, tu peux te jeter sur ces deux titres sans hésitation !!!

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  6. mon Lemaitre préféré avec Robe de marié :)

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