dimanche 30 octobre 2011

"La couleur de la justice n'est ni noire, ni blanche. Elle est verte, comme le dollar !"

Le titre est une citation extraite d'un premier roman publié en français, dans une petite maison d'éditions belge, et ce polar judiciaire, qui se déroule à Dallas (dont on découvre une nouvelle facette de son univers impitoyable...) et dénonce la cupidité du petit monde des avocats, plus préoccupés de facturer des heures à des tarifs exorbitants à leurs clients qu'à rechercher la vérité... Ce roman s'appelle "la couleur de la loi" (traduction littérale du titre original, ce n'est pas si courant) et est signé par... un avocat ayant choisi de devenir romancier : Mark Gimenez (en grand format chez Ixelles éditions). Un roman qui recèle une très intéressante originalité...


Couverture La Couleur de la loi


Dans les années 2000, Scott Fenney est un avocat qui monte. Il travaille pour l'un des plus gros cabinets de la ville, s'occupe de dossiers très rentables, a l'ambition de prendre la tête du barreau de la ville, vit avec sa femme et sa petite fille de 9 ans dans le quartier résidentiel le plus huppé... Bref, ça va bien pour lui.

Lors d'un discours pour convaincre ses pairs de l'élire à la présidence du barreau, Scott, allègrement cynique, car sa seule motivation véritable est l'argent (qui donne pouvoir et position sociale), dénonce les dérives du système judiciaire, où la vérité n'a plus sa place, ou peu de lawyers travaillent pour faire le bien autour d'eux, mais plutôt pour tirer des bénéfices pas toujours mérités de leur travail.

Et, pour illustrer ce discours, Fenney a une figure tutélaire parfaite à mettre en avant : Atticus Finch, un avocat, lui aussi, personnage principal d'un des classiques de la littérature américaine : "ne tirez pas sur l'oiseau moqueur", de Harper Lee. Un livre que la mère de Fenney lui lisait quand il était enfant, espérant lui inculquer le sens de la justice et faire de son fils un nouvel Atticus Finch.

Mais, si le petit Scotty est bien devenu avocat une fois adulte, force est de reconnaître qu'il n'a pas suivi la voie souhaitée par sa mère. Son discours n'est qu'un argument de campagne pour séduire un auditoire et, une fois revenu dans son bureau, il redeviendra un requin sans foi, ni loi, se ce n'est celles de l'argent roi.

Pourtant, une personne dans l'auditoire a pris le discours de Fenney au sérieux : Sam Buford est juge à la cour fédérale, la plus haute instance judiciaire du Texas. En entendant la "profession de foi" de maître Fenney, il s'est dit qu'il pourrait être l'homme de la situation dans une affaire qui s'annonce au combien épineuse.

Alors, il appelle Scott Fenney et le commet d'office pour défendre Shawanda Jones, une jeune femme noire, originaire des quartiers les plus pauvres de la ville, une héroïnomane qui gagne de quoi se payer ses doses en se prostituant. Là voilà en prison, accusé du meurtre de ses clients, un blanc.

Et pas n'importe quel blanc : la victime, Clark McCall, est en effet le fils du sénateur Mack McCall, favori pour devenir le prochain président des Etats-Unis...

Pour ne pas perdre la face devant le juge Buford, Fenney n'a pas osé décliner l'offre. Mais il est d'abord un avocat d'affaires, pas un avocat pénaliste, habitué aux affaires, comme celle-ci, où la peine de mort peut-être requise. Et surtout, le temps qu'il va consacrer pro bono va l'empêcher de se consacrer aux seules affaires qui vaillent le coup, les affaires qui rapportent de l'argent.

Alors, il cherche comment se défiler... sans y parvenir, sous la pression du juge. C'est alors qu'il va découvrir qu'il y a bien pire que la pression de Sam Buford : celle de Mack McCall, homme d'influences, qui ne veut pas d'un procès pour la meurtrière présumée de son fils. Alors, il va tout mettre en oeuvre pour détruire la "vie idéale" de Scott Fenney pour qu'il laisse tomber...

Voilà qui va faire tomber les écailles des yeux de Scott Fenney. Certes, il n'est pas encore le digne successeur d'Atticus Finch, car c'est avant tout pour se défendre lui-même des attaques qui le visent. Mais plus on cherche à le détruire, plus il se sent concerné par cette affaire (même s'il ne croit pas une seconde à l'innocence de sa cliente, que toutes les preuves paraissent accuser).

Il va alors renoncer à son statut social, à ses signes extérieurs de richesse, à son poste, à tout ce qui faisait le quotidien de Scott Fenney, pour se consacrer à cette affaire et comprendre enfin que le métier d'avocat, c'est aussi de rechercher la vérité et de faire le bien autour de lui.

Au-delà de l'histoire, polar judiciaire assez classique, c'est la relecture contemporaine de "ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" qui est très intéressante. "La couleur de la loi" ne se déroule pas dans l'Alabama ségrégationniste des années 30, mais dans le Texas du début du XXIème siècle. Officiellement, il n'y a plus de ségrégation raciale. Pourtant, on peut considérer qu'elle s'exerce encore, de manière très différente : par l'argent et le statut social.

L'élite texane est blanche, anglo-saxonne et protestante, riche et sans scrupule. Mais aussi raciste de fait : noirs et hispaniques sont une infime minorité à occuper des postes importants, l'accès à nombre de clubs et de résidences ne leur est pas permis, sinon comme employés et, devant la justice, lorsqu'une affaire oppose un blanc à un noir, les préjugés l'emportent bien souvent sur la recherche de la vérité.

Mark Gimenez, avocat lui-même à Dallas, dénonce dans ce livre les dérives de cette élite et fustige le rôle des avocats, parfaits petits soldats, qui n'oublient pas de s'en mettre plein les poches tout en faisant tout pour maintenir cet état de fait. Des avocats qui vivent dans leurs tours d'ivoire et de verre bien climatisée en oubliant complètement qu'il y a une vie différente, difficile, au pied des gratte-ciel.

Et son personnage central lui aussi va redécouvrir cela par la force des choses et se souvenir d'où il vient. Car Fenney n'est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, il n'est pas un "fils de" (comme ce dépravé de Clark McCall), il ne doit son statut qu'à sa propre réussite. D'abord comme footballeur. Star de son université, il a accumulé les records, obtenant une bourse qui lui a permis de faire son droit. Ensuite, comme avocat, puisqu'il est sorti major de sa promotion avant d'intégrer un cabinet prestigieux et d'en devenir l'un des plus jeunes et prometteurs associés.

Mais jamais il n'a appartenu à cette caste des gens riches. Il s'y est intégré parce que la société dans laquelle il évolue est celle du paraître, de l'aisance étalée à outrance, de "l'inceste social" d'une classe sociale qui vit refermée sur elle même, excluant le reste du monde qui n'a, à leurs yeux, aucune existence propre...

On a quitté les Ewing et leur empire pétrolier qui avaient déjà fait une belle réputation à Dallas pour découvrir que cette ville est décidément tout sauf l'image d'Epinal du rêve américain. Si tout à changé depuis les années 30, Gimenez montre qu'en fait, la situation reste hélas la même dans les faits. Précisons que le roman est paru en Europe en 2010, mais aux Etats-Unis en 2005, soit avant l'élection de Barack Obama à la présidence. Un évènement historique intervenu entre temps qui ne remet pas du tout en cause, malheureusement, cette situation...

Au-delà de ces aspects sociaux et politiques (car la lâcheté et l'ambition touchent évidemment ceux qui briguent des mandats, le seul personnage courageux étant Buford, le juge fédéral, qui n'a rien à perdre puisque nommé à vie), il y a dans ce livre un très intéressant travail autour du roman de Harper Lee pour dessiner un parcours, non pas parallèle mais convergente, entre les destins de Finch et de Finney. Ceux qui ont lu et apprécié "ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" devraient repérer les nombreux clins d'oeil que Gimenez a placé dans son récit.

Pour finir, un mot des deux enfants présentes dans ce livre dur, sans concession. Pam, la fille de Fenney, et Trisha, la fille de Shawanda Jones, l'accusée, sont une oasis de fraîcheur et de candeur dans cet univers de cynisme et de duplicité. Pam, c'est ma voix de la conscience de Fenney ; Trisha, c'est la preuve que de jolies fleurs peuvent éclore sur les pires terreaux. Et, à elles deux, elles vont devenir les moteurs de Fenney, celles dont il a la responsabilité, celles qu'ils voudraient rendre fières, celles pour lesquelles il se doit de devenir l'exemple qu'il n'a pas vraiment été jusque-là.

Leurs sourires comme leurs larmes n'ont rien des sentiments feints que ne cesse de côtoyer Fenney dans son travail dépourvu de toute humanité. Avec la naïveté de leur jeune âge, elles lui assènent des vérités imparables, mettent le doigt sur la perversité du monde qui les entoure, le mettent en porte-à-faux entre sa situation et ses idéaux oubliés.

Et tant pis si pour retrouver ces fameux idéaux, que sa défunte mère lui avaient enseignés quand il avait lui-même l'âge de Pam et Trisha, il doit laisser derrière lui irrémédiablement tout ce qui faisait sa grandeur, tout ce qui faisait son statut social, tout ce qui faisait... les apparences. Pour elles, l'être doit reprendre le dessus sur le paraître.

Il n'est pas encore Atticus Finch, mais il est désormais sur le bon chemin...


vendredi 28 octobre 2011

Le gouffre-douleurs

Dixième roman pour Franck Thilliez, auteur qu'on attend impatiemment désormais, auteur prolifique qui revient avec, non pas la suite des enquêtes des inspecteurs Hennebelle et Sharko (ce sera pour 2012), mais avec un one-shot en forme de huis-clos, "Vertige", qui vient de sortir au Fleuve Noir.


Couverture Vertige


Un matin de février. Jonathan se réveille... au milieu de nulle part. Il fait noir, froid, humide... Pire, à son poignet, une chaîne le relie à un piquet profondément enfoncé dans la roche. Il est bel et bien prisonnier. A ses côtés, son chien, une espèce de chien-loup. Autour de lui des parois qui lui laissent à penser qu'il se trouve au fond d'un gouffre, sans doute dans les Alpes, pense-t-il, lui qui vit à Annecy. Il a l'habitude de ces endroits plutôt inhospitalier, il a longtemps été alpiniste, l'un des meilleurs, jusqu'à ce qu'il arrête tout près de 20 ans plutôt.

Malgré la chaîne qui l'entrave, Jonathan commence à explorer les lieux et fait deux rencontres. Deux autres hommes qui, comme lui, se retrouvent là, sans comprendre pourquoi. Il y a Michel, qui travaille dans des abattoirs et Farid, jeune beur de 20 ans. Si Farid est retenu par une chaîne comme Jonathan, Michel, en revanche, est libre de ses mouvements. Mais son visage est enserré dans une espèce de masque de métal et un message écrit l'a averti que ce masque était piégé : s'il s'éloigne trop de ses deux camarades d'infortune, une charge explosive sautera... et sa tête avec.

Enfin, dernier "occupant" des lieux, un cadavre entièrement nu, celui d'un homme abattu d'une balle en pleine tête, ce qui le rend impossible à être identifié.

A part ça, peu de vêtements chauds, peu de nourriture, peu de combustible et pas d'eau, il faudra se débrouiller avec la glace qui recouvre les parois. Peu, voire aucun espoir de sortir de là vivant. Un mange-disques comme on n'en fait plus depuis longtemps et qui diffuse des chants d'oiseaux ou "What a wonderful world", par Louis Armstrong. Enfin, 3 messages, "qui est un menteur", "qui est un voleur" et qui est un tueur", collés sur chacun des prisonniers et un mystérieux coffre fermé par un cadenas à code. 6 chiffres, un million de combinaisons possibles...

Reste pour ces trois hommes à comprendre. Comprendre pourquoi ils sont là et qui a bien pu déployer autant d'efforts pour les réunir dans un tel lieu afin, manifestement, de les torturer (ou pire, de les laisser se torturer entre eux dans ce qui pourrait bien être leur tombeau).

Une enquête, si l'on peut dire, qui passe par eux, coincés là "à l'insu de leur plein gré". Ils ne se connaissent ni d'Eve, ni d'Adam mais peut-on imaginer que, s'ils sont au fond de ce gouffre inhospitalier, c'est par le fruit du hasard ? Plutôt par la volonté d'un être particulièrement déterminé qui doit bien avoir une raison pour leur faire subir un tel châtiment.

Seulement, voilà, nos trois hommes sont plutôt secrets et ne se livrent pas facilement à des inconnus. En outre, plus le temps passe et plus les tensions montent entre eux. Le chacun pour soi s'impose en même temps que les secrets se dévoilent. Le huis-clos devient glaçant, et pas seulement à cause de la température au coeur de cette prison naturelle.

Jonathan, celui qui a le plus l'expérience de ces conditions extrêmes, découvre alors la parfaite antithèse de ce qu'il a connu quand il était alpiniste : les profondeurs obscures au lieu de la clarté éblouissante des cimes, l'individualisme au lieu de la solidarité, l'ennui anesthésiant au lieu de l'ivresse de l'euphorie, l'immobilisme au lieu du mouvement...

Dans ces conditions, Thilliez réussit le tour de force de nous emmener au fond du gouffre avec ses personnages. On a froid avec eux, on a faim avec eux, on a peur avec eux, on est révolté avec eux et surtout, on veut comprendre les raisons de cette emprisonnement, comme eux.

Même si la violence physique est présente, même si certaines scènes sont très dures et sanglantes, c'est surtout psychologiquement que l'on souffre aux côtés de ces hommes que ces conditions de vie si étranges vont pousser à se révéler sans doute plus qu'ils ne le souhaiteraient.

Perdant tous leurs repères, laissant de côté les valeurs qui fondent leur humanité, ils vont devoir agir contre toute morale, brisant des tabous puissants et exerçant les uns sur les autres des pressions parfois insupportables afin de faire jaillir la vérité. La vérité comme outil de rédemption.

Or, qu'est-ce que la vérité ? Est-elle unique ou bien avons-nous chacun notre vérité, pas forcément compatible avec celle des autres, d'ailleurs ? La vérité peut-elle différer de la réalité ? Ou bien encore, ce que nous croyons être notre vérité finit-elle par nous aveugler ?

Thilliez, auteur de thrillers, va pour cela mettre à sa sauce un des plus célèbres passages de la philosophie : l'allégorie de la caverne, que Platon développe dans le livre VII de la République. Là aussi, les personnages sont enchaînés dans une grotte et croient que les ombres qu'ils aperçoivent, seules représentations qu'ils ont du monde extérieur, sont la réalité. Mais tout est faussé et il faut sortir de la caverne, chose infiniment compliquée, pour comprendre nos erreurs.

Mais Thilliez n'est pas aussi simpliste, un brin machiavélique, le garçon, alors, il complique les choses pour ses malheureux personnages (et décidément, qu'il aime les martyriser, ses personnages !). Et le chemin pour que la vérité sorte de ce gouffre est long et semé d'embûches, sans aucune certitude que cette vérité finale soit reconnue comme telle.

Soyons franc, j'ai été captivé (le mot est choisi à dessein) par la première partie de "Vertige". Mais j'ai eu beaucoup plus de mal à croire à la seconde partie du roman. Je ne peux pas dire que "Vertige" n'a pas été un bon moment de lecture, mais j'en suis sorti un peu frustré, pas convaincu. Même si la lecture en a été agréable, il ne restera pas comme le meilleur roman de l'auteur, malgré un début remarquable par la tension qui s'en dégage.

Pour autant, la fin si particulière de "Vertige" est, je le reconnais, très intrigante, même si j'ai du mal à l'accepter telle qu'elle. Et finalement, elle est parfaitement cohérente avec l'allégorie de Platon, puisque la vérité des personnages n'est pas forcément celle du lecteur, comme si ce dernier était enchaîné dans la caverne constituée par l'histoire et que les ombres que nous apercevons étaient les personnages du livre, manipulés par l'auteur...


mercredi 26 octobre 2011

"C'est un être magnifique, capable d'actes monstrueux".

Voilà comment un de ses jeunes disciples décrivit un jour à Emmanuel Carrère le héros de son dernier ouvrage, Edouard Veniaminovitch Savenko, alias... Limonov. "Limonov" (en grand format chez POL) tient à la fois de la biographie, du roman épique à la russe et de l'auto-fiction (que je pourrais mettre au pluriel, car si Carrère y parle de lui, il puise beaucoup dans les livres de Limonov qui sont eux aussi des auto-fictions). Une lecture qui me réconcilie avec l'auteur, car "un roman russe" m'avait laissé de marbre. Là, je me suis laisser emporter dans cette histoire qui dépasse, comme toute biographie, le simple récit d'une vie.


Couverture Limonov


Né en 1943, Edouard grandit dans une famille modeste, mère au foyer, père tchékiste. Lorsque son père est muté à Kharkov, en Ukraine, Edouard comprend alors que sa famille est tout en bas de l'échelle soviétique et qu'ils n'auront jamais l'ambition de s'élever plus haut. Le garçon décide, "lors même qu'il n'est pas le chêne ou le tilleul", de "ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !" (pour paraphraser Cyrano de Bergerace).

Il déboulonne les idoles à tour de bras, dénigrant ceux qui sont en vue alors que lui-même survit comme loubard puis comme poète-tailleur. Lorsque ses talents de poète lui valent de rallier Moscou, il fréquente l'underground local sur lequel il porte le même regard plein de morgue, sûr qu'il sera bientôt quelqu'un. En vain.

Dans les années 70, il fait partie de cette diaspora russe expulsée d'U.R.S.S. sans espoir de retour, s'installe aux U.S.A., dont la bourgeoisie riche et puissante ne lui inspire que mépris. Il n'est plus poète, il est journaliste, il n'est plus tailleur, il devient clochard, sauvé de la déchéance par une femme qui croit riche mais qui n'est que la bonne d'un homme d'affaires.

Qu'à cela ne tienne, il sera l'homme à tout faire parfait de ce milliardaire, puis lui crachera dessus dans son livre suivant, une fois qu'il aura quitté l'eldorado US pour rejoindre la vie parisienne. Ce véritable punk y devient une figure du tout Paris qui écrit et qui pétille, mais s'accommode toujours aussi mal de ce rôle de figurant, lui qui rêve de celui d'idole.

Après la chute de l'Union Soviétique, le voilà engagé en politique, fondant un mouvement aussi hétéroclite qu'extrémiste, baptisé le "parti national-bolchévik", tout un programme... Partie prenante des troubles qui ont émaillé la présidence Eltsine, c'est en devenant un guerrier qu'il aura l'impression de s'accomplir. Mais, cette guerre, il ne la fera pas n'import où ni avec n'importe qui : ce sera en Yougoslavie, aux côtés des nationalistes Serbes les plus radicaux...

Persévérant sous Poutine dans ses idées pas toujours très louables, mais restant dans un confondant amateurisme, il connaîtra finalement la prison. Seule la découverte de la sagesse, sur le tard, adoucira ce moujik, mais elle n'apaisera pas ce besoin de reconnaissance, ce besoin d'être au centre des regards et des conversations, de succéder aux idoles qu'il s'est employé à déboulonner. Avec, comme unique peur, celle d'être ignoré, de laisser indifférent, d'où cet art consommé de la provocation, dans ses actes, comme dans ses écrits.

Limonov, c'est un personnage fou, truculent, hors norme, sorti droit des classiques de la littérature russe. Un personnage qu'il s'est fabriqué tout au long de sa vie pour surtout ne plus être le fils de Véniamine et Raïa, ne plus être le môme sans avenir que sont restés tous ses amis d'enfance. Un homme qui mélange mépris et envie pour en faire son carburant.

Un homme qui abhorre autant les élites que la Russie d'en bas, un homme capable d'endosser n'importe quel combat du moment qu'il se retrouve du côté des minorités, du côté des faibles contre les forts, des proscrits contre ceux qui décident (même lorsque ces idées se rapprochent plus de ce camp-là que de celui auquel il dit appartenir...).

Limonov, un fasciste ? Possible, oui, mais, à cette question, Carrère nous explique que c'est plus compliqué que ça. Comme toute l'histoire de la Russie, et plus particulièrement, depuis 1917. Plus compliqué, pour nos yeux de Français, peu habitués à cette âme slave, si exotique.

Mais, Limonov est aussi un personnage fascinant par sa capacité à épouser les 60 années qui viennent de s'écouler et, plus particulièrement, l'histoire de son pays natal pendant cette période. Né sous Staline, devenu adulte sous le régime amorphe de Brejnev, ayant quitté l'U.R.S.S. puis y étant revenu en même temps que Soljenitsyne (aussi opposés l'un à l'autre qu'ils se méprisent et se haïssent), violemment opposé aux décisions de Gorbatchev avant de devenir l'un des plus farouches opposants de Eltsine et de devenir finalement un de ces terroristes que Poutine voudrait chasser "jusque dans les chiottes".

60 années que Carrère met remarquablement en parallèle. En digne fils de son académicienne de mère, il nous dresse le portrait d'une mosaïque composée de bric et de broc qui finit par se disloquer, et ceux qui y vivent avec, tellement déboussolés par les changements, qu'ils finiraient presque par en regretter le confort (tout relatif) et la stabilité que le régime soviétique leur offrait.

60 années qui, avec le recul, de la guerre froide à la Russie actuelle en passant par l'immobilisme d'un communisme moribond et la révolution culturelle (et économique) de la glasnost, nous montre non pas une super-puissance dangereuse, aux aguets, prête à fondre sur un Occident désemparé, mort de trouille, mais un royaume déliquescent qui ne fait plus peur à personne.

Une Russie inoffensive que dénonce Limonov, qu'il rejette, exècre. Voilà pourquoi ces engagements si peu politiquement corrects à nos yeux d'Européens mais qui résonnent en Russie, nostalgique de sa grandeur passée, effacée, honteuse de son délabrement et en demande d'un pouvoir politique fort pour la tirer vers le haut (à ce titre, le parallèle que fait Carrère entre Limonov et Poutine est très intéressant).

Enfin, je n'oublie pas la part d'auto-fiction de ce livre. Car, au long de ces 490 pages, Carrère parle aussi beaucoup de lui. Comme si Limonov, à la fois si proche et si différent de lui, son aîné de 15 ans, était cet aventurier, ce héros n'ayant froid ni aux yeux, ni aux oreilles, capable du meilleur comme du pire mais toujours intègre, jusque dans ses erreurs, extraverti, sorte de Porthos russe, prêt à toutes les expériences parce que sans imagination mais capable de sublimer son vécu, séducteur tout en sachant se montrer insupportable, agissant pour une gloire qu'il n'atteindra jamais mais agissant toujours, parce que, après tous, "c'est bien plus beau lorsque c'est inutile" (Cyrano, encore...).

Carrère est presque l'antithèse de tout cela, issu d'une haute bourgeoisie cultivée, modéré en tout ou presque, plutôt introverti, se mettant difficilement en avant, possédant une écriture policée, ne dérangeant pas grand monde...

En côtoyant pendant plusieurs années cet énergumène de Limonov, c'est comme si Carrère cherchait à s'encanailler, voulant se rapprocher, malgré les différences culturelles et idéologiques, malgré le rejet que le Français peut ressentir vis-à-vis des engagements du Russe, de ce qu'il n'a jamais été, ne sera jamais. Un être sur le fil du rasoir, qui méprise le danger et ne peut plus reculer, car ce serait pire qu'échouer.

Que Carrère soit rassuré : il a réussi ce livre. En nous faisant découvrir ce destin extraordinaire et en nous faisant partager sa passion familiale pour cet empire aux pieds d'argile, cette Mère Russie qui n'en a pas fini d'alimenter rêves et cauchemars, ni d'enfanter des génies et des enfants terribles.




Merci à Priceminister, qui m'a envoyé ce livre, dans le cadre de son opération "le Match de la rentrée littéraire".


dimanche 23 octobre 2011

Déruet's Anatomy

Un roman historique, qui se passe en Lorraine, par un auteur que je connais pour l'avoir croisé aux Imaginales et qui est encensé par l'un des papes médiatiques de l'univers livresques, Gérard Collard, comment pourrais-je rater cela ? Un livre, qui plus est, avec un très joli titre (que je ne vous expliquerai pas, na !) : "le soleil sous la soie" (en grand format aux éditions Anne Carrière). Un livre signé Eric Marchal qui, après nous avoir faits voyager dans le monde entier en pleine deuxième guerre mondiale (dans "Influenza"), revient dans sa Lorraine natale pour une saga se déroulant au tournant du XVIIème et du XVIIIème siècle.


Couverture Le soleil sous la soie


Nicolas Déruet est chirurgien-barbier, puisque, aussi bizarre que cela puisse paraître, ces deux activités apparemment diamétralement opposées n'en faisaient qu'une... En cette année 1694, après avoir passé plusieurs années sur les routes du Duché de Lorraine pour exercer sa profession de façon ambulante, Nicolas revient à Nancy avec l'idée de s'y fixer.

Sur le chemin du retour, il croise celles qui vont devenir les deux femmes de sa vie : Marianne, la sage-femme, et Rosa, la Comtesse. Mais, il ne sait pas encore à quel point ces deux femmes, appartenant à des mondes si différents, vont compter pour lui et même influencer sa vie.

Mais, pour l'heure, il se rend chez celui qui l'a formé, Maître François Delvaux, qui tient boutique à Nancy, dans le quartier Saint-Charles. Ravi de voir son élève le plus doué revenir, il lui propose de s'installer à ses côtés. Une excellente affaire, car Nicolas possède une dextérité remarquable qui en fait un des meilleurs chirurgiens de Lorraine.

Jusqu'au jour où Nicolas est appelé à soigné un homme puissant, qui souhaite conserver l'anonymat. Dans ce contexte étrange, le chirurgien va retirer à ce haut personnage un gros calcul à la vessie. L'opération se passe idéalement, mais le médecin personnel de ce dignitaire vient s'immiscer dans cette affaire et, en homme de l'art face au vulgaire chirurgien, il prend le relais... Et, quelques jours plus tard, l'homme meurt et le médecin accuse Nicolas d'avoir précipité ce décès.

Voilà le jeune homme emprisonné, accusé d'un crime très grave alors qu'il est innocent. Son salut lui viendra de ses amis, qui vont l'aider à s'évader de son cachot, mais Nicolas doit quitter la Lorraine pendant un certain temps afin de se faire oublier. Alors, il s'engage comme chirurgien de guerre dans les troupes du Duc de Lorraine et se retrouve à pratiquer bien différemment son métier, sur le front, dans l'urgence des combats meurtriers, sur d'abominables mutilations et blessures.

Sans se départir de son humanité et de son savoir-faire, Nicolas applique les enseignements du maître Ambroise Paré, se lie avec Germain Ribes de Jouan, autre chirurgien émérite au tempérament d'aventurier, et devient vite un chirurgien renommé au point d'attirer l'attention du jeune duc Léopold, présent à la tête de ses troupes en Hongrie, engagées dans la guerre de la Ligue d'Augsbourg.

Après presque 4 années passées loin de sa Lorraine, Nicolas y revient, accompagné d'un jeune tsigane, Aslan, qu'il a commencé à former à la chirurgie. Mais beaucoup de choses ont changé depuis sa fuite. Marianne, qui lui avait juré de l'attendre, s'est mariée ; Rose est veuve et a hérité de son mari, tué en Hongrie ; François a perdu sa femme et a cessé son activité de chirurgien...

Nicolas va alors devoir reconstruire sa vie, devenant, malgré d'autres sollicitations plus prestigieuses, le chirurgien de l'hôpital de la Charité, qui accueille tous ceux, mêmes les plus démunis, qui ont besoin de soins. Désormais, c'est la Comtesse Rosa qui occupe son coeur et ses pensées.

Entre histoires sentimentales, amitiés profondes, rivalités médicales et vicissitudes historiques d'un minuscule Duché coincé entre deux énormes et ambitieux royaumes, la vie de Nicolas Déruet va connaître des hauts et des bas, sans jamais perdre son intégrité, sa curiosité, son savoir-faire et son idéalisme.

Bien sûr, ce résumé n'évoque qu'une partie infime des 600 pages et quelques de ce roman, construit comme un roman feuilleton et qui couvre une période précise : de 1694, année de retour à l'indépendance de la Lorraine, à 1702, lorsque Léopold Ier et sa cour fuiront Nancy devant l'avancée de l'invasion des troupes françaises, en guerre contre l'Allemagne.

Une période charnière historiquement parlant pour cette région, constamment malmenée parce qu'enclavée entre les deux grandes puissances de l'époque. Une période, en outre, où les grandes Nations européennes ne cessent de s'affronter, les alliances se font et se défont, les ambitions territoriales sont grandes et difficiles à assouvir. Mais il n'y a pas que sur le plan géopolitique que cette période est fondamentale. Nous sommes au tournant d'un siècle et va débuter ce qu'on appellera "le siècle des Lumières". Et, à sa manière, Nicolas en est un précurseur.

Au-delà de l'épineuse question religieuse, il y a là une vraie querelle de chapelle entre médecine, d'un côté, une "vraie" science, un art, qui détient le savoir, qui a la légitimité, qui a le pouvoir, et de l'autre, chirurgie, une activité vulgaire, à rapprocher plus de la boucherie que de la science... Mais, les éminents médecins ne sont que des Diafoirus, si bien brocardés par Molière. Leur savoir repose sur des croyances, des superstitions, refuse l'observation et l'expérimentation pour ne pas profaner le corps humain, prône la saignée comme panacée et emploie des méthodes de diagnostic plus que floues...

Nicolas incarne ce renouveau de la science. Il observe les manifestation du corps et sait les interpréter avec pragmatisme, il explore, ausculte pour ne pas laisser la vie de ses patients entre les mains de la Providence, comme ces ignorants qui croient tout savoir. Il connaît la pharmacopée, fabrique ses remèdes lui-même et se tient au courant des avancées médicales récentes. Mais surtout, il ne tient pas l'homme pour une simple créature de Dieu, juste bonne à accepter le destin que son divin créateur a décidé pour lui. Pour Maître Déruet, chaque être humain vaut le coup qu'on se batte pour l'aider, le sauver, atténuer sa douleur ou l'aider au mieux dans ses derniers instants.

Paradoxalement, ces guerres horribles qui se succèdent presque sans répit en Europe depuis des siècles ont contribué à faire progresser les connaissances des chirurgiens sur le corps humain et sur son fonctionnement. Lorsque Nicolas fuit la Lorraine et la justice française, il rejoint les champs de bataille où, malgré son expérience de chirurgien ambulant et ses talents, il va élargir le bagage de ses connaissances. C'est aussi l'une des étrangetés de notre humanité : trouver le progrès dans l'horreur...

Bien sûr, la religion aussi tient une grande place dans cette époque. Une religion dogmatique et peu éclairée en matière scientifique. Cette époque charnière sera donc aussi celle de la séparation de la science et de la foi, désormais incompatible. Désormais, c'est la raison qui guidera les scientifiques et, là encore, Nicolas est un précurseur. Non par athéisme forcené, mais par humanisme.

Un paragraphe destiné aux Lorrains qui s'arrêteraient ici. Voici encore un roman historique fait pour vous. Non seulement, il parle mais met en valeur la Lorraine en général et Nancy en particulier, mais vous y apprendrez sans doute beaucoup de choses sur l'histoire de la région. La grande et la petite histoire, les évènements quotidiens qui ont défrayé la chronique de l'époque : vie de la cour, festivités, "faits divers", etc. Un hommage à cette région et à un souverain éclairé, proche et à l'écoute de son peuple, souhaitant faire de son Duché un Etat moderne et indépendant, géré pour que chaque Lorrain puisse profiter de ses richesses et vivre sans peur du lendemain. Pour tout cela, "le soleil sous la soie est un vibrant hommage à cette Lorraine qui fut une sacrée épine dans le pied de Louis XIV.

Mais je m'en voudrais de finir sans évoquer ces personnages hauts en couleurs qui entourent Nicolas. Maître François, chirurgien devenu vigneron mais rêvant, lui qui n'a jamais mis le pied sur un bateau, de voguer un jour sur la mer à bord du navire qu'il a construit de ses mains ; Germain Ribes de Jouan, grande gueule, la dalle en pente, ne rêvant que d'aventures et de défis ; Azlan, le jeune tsigane, devenu vite un Lorrain comme les autres, malgré ses différences, naïf mais déterminé, joueur de paume émérite quoi qu'inexpérimenté.

Trois puis quatre joyeux lurons qui, tout en excellant dans leurs tâches chirurgicales, sont aussi de grands fêtards, prompts à la rigolade et pratiquant allègrement les blagues de carabins, sur leurs patients comme sur d'autres personnes les prenant de haut.

Des hommes au coeur pur, désintéressés (à part peut-être Germain, plus attaché à la richesse matérielle que les autres) car entièrement dévoués à la pratique de leur métier. La seule ambition qui les anime guérir, soigner, sauver des vies. Et, si Nicolas est un homme libre, indépendant de corps et d'esprit, cela ne l'empêche pas d'être d'une grande fidélité, en amour, malgré son déchirement entre deux femmes, et en amitié. Mais aussi envers le jeune Duc Léopold qui va devenir lui aussi son ami.

Si vous ajoutez des mensonges, quelques manipulations, une intrigue sur un vol et un soupçon d'alchimie, et voilà tous les ingrédients d'un excellent roman historique, qu'on devrait trouver... dans toutes les bonnes pharmacies !


mardi 18 octobre 2011

"Paris ! Paris outragée ! Paris brisée ! Paris martyrisée !" (Charles de Gaulle)

Une citation du Général de Gaulle, volontairement tronquée de son dernier segment, va servir de titre à ce billet consacré à un roman de la rentrée littéraire dont on parle beaucoup. Et, après lecture, je comprends beaucoup mieux ce que son éditeur, le Seuil, a voulu dire en parlant de "roman noir", en quatrième de couverture de ce livre signé Xabi Molia et intitulé "Avant de disparaître". Car, pour être noir, cet étonnant roman, composite et hommage au genre du roman post-apocalyptique, l'est de la première à la dernière ligne. Mais c'est aussi un roman d'anticipation très original... car il pourrait être un véritable roman historique.


Couverture Avant de disparaître


Nous sommes dans un futur (très) proche. A peine remise d'émeutes terribles qui l'avaient plongée dans le chaos, la France est aux prises avec une nouvelle épreuve : une épidémie mal cernée transforme les êtres humains en bêtes sauvages et féroces. Un retour à l'animalité extrêmement violent et incurable.

Privé de son président, tué dans une embuscade tendue par ces "monstres", la France s'en est remise à Joseph Bel, homme politique apparemment intègre mais bien décidé à confisquer le pouvoir et à traquer les "infectés" jusqu'au dernier. Et voilà le pays tombé dans une nouvelle et dévastatrice guerre civile. Car, en plus des victimes de plus en plus nombreuses de l'épidémie, ce pouvoir tyrannique a suscité un mouvement d'opposition très dur, qu'on pourrait presque qualifier de mouvement de résistance.

Paris résiste à l'envahisseur tant bien que mal. Redevenue une forteresse, privée d'électricité mais subsistant tant bien que mal, la capitale est assiégée et bombardée, les Parisiens survivant comme ils peuvent dans une ambiance d'entre-deux-apocalypses...

Parmi ces Parisiens, il y a Antoine Kaplan. Depuis le début des évènements qui ont fait de la France un champ de ruines, cet homme, jusque-là sans histoire, a connu beaucoup d'aventures et de mésaventures. Médecin, il est désormais chargé de déceler chez ses concitoyens les premiers symptômes de l'infection et d'agir en conséquence. Autrement dit, dénoncer les malades aux instances compétentes qui prendront les mesures (radicales) nécessaires pour ne pas laisser le camp des infectés s'étendre encore.

Mais, un soir, la vie de Kaplan bascule : sa femme, Hélène, avec qui il est marié depuis 6 ans mais qu'il n'est plus trop sûr d'avoir jamais aimée, disparaît sans explication, sans laisser de trace. Aurait-elle pu "basculer", devenir un animal seulement capable de violence ? La police, en ces temps troublés, a d'autres chats à fouetter et l'enquête semble menée a minima. Kaplan va faire appel à un détective privé pour essayer de savoir ce qu'est devenue Hélène.

Et, pendant ce temps, la Nature, et l'administration, ayant horreur du vide, une jeune femme vient s'installer chez Kaplan, afin d'occuper les lieux laissés vacants pas Hélène, ce qui, de fait, pousse Kaplan à la porte de chez lui, à plus ou moins long terme.

Alors, privé des restes de sa vie "heureuse", il ne reste plus à Kaplan qu'à se lancer lui-même à la recherche de sa femme et, ensuite, de ceux qui l'ont amenée à disparaître. Une enquête périlleuse qui va emmener Kaplan dans l'univers des marginaux, des résistants, des clandestins de ce Paris encerclé, qui va le contraindre à agir comme un de ces opposants, qui va en faire un criminel, lui qui auparavant, avait déjà été injustement considéré comme un paria...

Faisant fi de la situation plus que chaotique de Paris et de ses alentours, devant composer avec les différentes tendances politiques qui s'affrontent, avec les profiteurs de tout poil et les extrémistes de tout bord, sans oublier ces humains retournés à l'animalité la plus violente qui peuvent vous sauter à la gorge à tout instant ou presque, Kaplan entame, plus qu'une enquête policière, une véritable quête personnelle. Une poursuite désespérée de la vérité qui devient initiatique, lui révélant brusquement son attachement, si ce n'est son amour, pour cette femme pour qui il ne croyait plus rien ressentir (et qui le lui rendait bien), mais aussi pour son grand fils devenu soldat, avec qui il ne s'est jamais entendu.

Avec, pour destination finale, la compréhension de sa propre humanité dans un pays qui est en train, de toutes les manières possibles de perdre la sienne...

Cette question de l'humanité est au coeur du livre. "Avant de disparaître" est certes un roman d'anticipation, mais il se veut une projection (franchement pessimiste, c'est vrai) de ce que pourrait devenir la France dans quelques années si nous ne remettons pas l'humain au centre de tout. Avec aussi, en filigrane, un message, porté dans le roman par un curieux livre, esquissant le cadre d'une idéologie profondément nihiliste qui n'hésite pas à prôner ouvertement l'éradication de l'espèce humaine, comme si ses errements l'avaient mené dans une impasse ne lui laissant aucune alternative sinon la disparition sous sa forme actuelle.


"Avant de disparaître" est un roman très cinématographique dans sa forme (pas étonnant que Molia, à côté de son travail de romancier, soit aussi réalisateur), avec des changements de plans permanents, matérialisés par des changements permanents de narrateur, une atmosphère très visuelle malgré l'obscurité qui règne tout au long des 300 pages du livre, l'importance des visages, des matières et de Paris, bien sûr, personnage à part entière de l'histoire.


Mais ce que j'ai trouvé le plus intéressant dans ce livre, c'est l'espèce d'effet miroir que met en place Molia, comme si nous avions, comme si l'Humanité avaient atteint une apogée et que, désormais, nous ne pouvions plus que régresser, vitesse grand V, vers l'animalité dont nous sommes issus. Comme si notre histoire allait se dérouler dans l'autre sens, symétriquement à l'Histoire que nous connaissons, jusqu'à redevenir Néandertal, aux origines de notre humanité.

Résultat, c'est comme si Molia "rembobinait" l'Histoire. Et, son roman d'anticipation devient d'un coup un anti-roman historique, car l'histoire de ce roman aurait très bien pu se dérouler dans le Paris des années 1940-1945. Les clins d'oeil à la vie sous l'Occupation sont d'ailleurs très nombreux et assez réussis, on s'amuse presque à chercher quelle figure se cache sous les traits de tel ou tel personnage.

Une façon aussi pour Molia de nous lancer un avertissement beaucoup moins romanesque : et si notre début de XXIème siècle n'était qu'un effrayant bégaiement de l'Histoire ? En lisant "Avant de disparaître", je retrouve des réflexions que je me fais depuis quelques années déjà : nous vivons une époque qui fleure mauvais les années 1930. On sait ce qu'il est advenu alors ; il n'est pas encore trop tard pour enrayer cette impression de déjà-vu... ou pas, s'il on est plutôt pessimiste...

Enfin, "Avant de disparaître" est un roman composite qui s'inscrit dans la lignée de ce genre si particulier qu'est le roman post-apocalyptique. Et l'on retrouve ainsi des aspects qu'on a croisés ici ou là, au gré de certaines lectures, possibles influences de Molia dans son aventure littéraire : ce Paris rappelle assez celui du "Ravage" de Barjavel, l'épidémie évoque instantanément "la Peste" de Camus. Plus récemment, on se souvient évidemment de "la Route", de Cormac McCarthy, autre quête sans espoir, dans un univers aussi sombre que celui de Molia et où se pose aussi la question du retour de l'humain à une certaine animalité. Enfin, on finit sa lecture en songeant à "l'aveuglement" de José Saramago... Comme si avant de disparaître de ce monde soi-même, on voulait commencer à le faire d'abord disparaître de sa vue, pour ne plus voir ce désastre.

Et pourtant, malgré toutes ces épreuves, ce tunnel sans fin, cette obscurité qui l'engloutit sans doute éternellement, Kaplan semble n'avoir jamais été aussi heureux à la dernière page du livre. Car s'il a compris et retenu une chose de tout ce qui lui est arrivé depuis la disparition d'Hélène, au milieu des décombres, de la violence, de la trahison, de toutes ces faiblesses si humaine, c'est qu'il est capable de ressentir de l'amour, pour cette femme qu'il connaissait finalement si mal mais qui lui était insdispensable. Et puis aussi de l'amour pour son fils, avec qui il entend bien renouer, en guise d'ultime étape de sa quête.

Et, sachant qu'il sait encore aimer, ou plutôt qu'il sait enfin aimer, sans retenue, alors, il sait avec certitude que, quel que soit le sort qu'on lui réserve, que la Vie lui réserve, même s'il lui reste peu de temps à passer ici-bas, malgré tout cela, il sera et restera un être humain.


samedi 15 octobre 2011

"Un cannibale est un homme qui aime son prochain avec de la sauce" (Jean Rigaux)

J'essaye de varier mes plaisirs de lecture, de passer d'un genre à l'autre pour ne pas créer de routine et jouer sur les contrastes. Là, j'avais envie de me faire un peu peur, de me mettre sous tension, peut-être aussi de m'amuser avec un roman gore que je pourrais prendre au troisième ou quatrième degré. Pourquoi ne pas alors, me tourner vers un maître du genre horrifique, Mr Graham Masterton en personne. Son "Rituel de chair", paru en 1988 à l'origine, a été publié aux éditions Milady (donc en format de poche) en 2009, et je crois comprendre certaines des raisons qui ont pu pousser cette maison d'édition à proposer ce texte 20 ans après sa sortie.


Couverture Rituel de chair


Charlie McLean est un critique gastronomique consciencieux. Oh, pas un critique qu'on voit à la télé ou entend à la radio, pas un critique qui descend dans les palaces et les établissements étoilés. Lui, son domaine, c'est plutôt les endroits un peu miteux où s'arrêtent les représentants de commerce, dans des bleds paumés, au milieu de nulle part et d'une qualité souvent... aléatoire.

Pour cette tournée à travers la Nouvelle-Angleterre, en direction de Boston, Charlie à l'immense plaisir d'être accompagné par Martin, son fils de 15 ans. Père divorcé, Charlie a un peu délaissé le garçon et il se rend vite compte qu'ils se connaissent bien mal et que l'adolescent n'est guère motivé par ces retrouvailles.

Alors qu'ils ont fait halte dans un des restaurants que son père doit critiquer pour le magazine qui l'emploie (un repas bien médiocre...), la serveuse indique à Charlie un restaurant français qui serait, paraît-il, le meilleur de la région. Un endroit qui l'intrigue aussitôt car, malgré ses 15 ans d'expérience, il n'en a jamais entendu parler. Inexplicablement, son fils semble de plus en plus mal à l'aise mais Charlie est décidé, il doit absolument manger dans ce restaurant, même s'il ne s'adresse pas au public habituel de son magazine.

Et pour cause, il ne s'agit pas vraiment d'un restaurant mais d'une société gastronomique dont la majorité des riverains semblent, au mieux, ignorer l'existence, au pire, vouloir éviter à tout prix d'en parler. Une attitude qui ne fait que renforcer la détermination de Charlie, malgré l'angoisse croissante de Martin.

Mais voilà, n'entre pas qui veux au Reposoir, puisque tel est le nom de cet endroit macabre, qu'on croirait sorti de l'imagination d'Edgar Poe. Et, apparemment, Charlie n'a pas le profil pour rejoindre cette société bien mystérieuse.

Et pendant que Charlie s'entête, son fils s'éloigne imperceptiblement de lui. Jusqu'à ce que Martin disparaisse au cours d'une nuit. Pour Charlie, c'est évident, les responsables de cette disparition, ce sont ceux qui dirigent la société gastronomique. Mais dans quel but ?

Charlie doit alors tout mettre en oeuvre pour retrouver son fils et le tirer de là. Car, ce qu'il va bientôt découvrir ne peut que l'alarmer : derrière la façade du Reposoir et l'enseigne de cette société gastronomique, se cache en fait un culte terrifiant, dont le rituel repose sur un des pires tabous de nos sociétés occidentales : l'anthropophagie.

Mais comment faire, quand Martin semble être volontaire pour intégrer cette épouvantable secte, quand ni la loi, ni la force, ni la presse ne semble redouter, craindre ou s'inquiéter des activités de ce mouvement religieux ? Et, au final, l'obstination de Charlie ne va que lui attirer la haine des disciples et le mettre en danger. Une poursuite de plus en plus violente qui va obliger Charlie à quitter la Nouvelle-Angleterre.

Mais loin de renoncer, le père privé de la chair de sa chair, si j'ose dire vues les circonstances, va se lancer à corps perdu dans les moyens de sauver son fils. Et pour cela, il va se rendre en Louisiane, où se trouve le siège de la secte. Il n'imagine pas un instant que ce qu'il va trouver là-bas est encore pire que tout ce qu'il pouvait imaginer...

En ouvrant "Rituel de chair", je m'attendais à lire un roman "gorissime", peut-être grotesque, en tout cas très sanguinolent et à lire avec énormément de recul voire le sourire sardonique aux lèvres pour conjurer l'horreur. Mais, en fait, je me suis trouvé face à un thriller fantastique de facture assez classique, reposant sur le jeu de la proie et du chasseur et inversant les rôles sans arrêt.

Oui, il y a bien quelques scènes pour amateurs du genre, des scènes explicites d'anthropophagie, ce n'est donc quand même pas un roman à laisser entre toutes les mains. Mais, en dehors de la scène finale, je m'attendais à bien pire, eu égard à ce que je connaissais de Masterton. Je ne dirai pas que je suis resté sur ma faim, ça serait déplacé, mais on est loin du gore à la Tobe Hooper ou à la Evil Dead.

En revanche, je comprends pourquoi Milady a sorti ce roman 20 ans après sa publication : "Rituel de chair" évoque la montée en puissance d'un courant religieux fanatique et extrémiste capable de rester à l'abri des regards indiscrets, de "tenir" aussi bien les pouvoirs politiques, judiciaires que médiatiques, afin de poursuivre tranquillement son horrible "oeuvre", jusqu'au but ultime, censé redorer le blason de l'Amérique.

Au-delà de toute comparaison malvenue, étant donné l'activité principale de la secte imaginée par Masterton, on ne peut s'empêcher de penser à ces ultra-conservateurs arrivés au pouvoir avec l'administration Bush au début du XXIème siècle, dont les convictions extrêmes en matière religieuse ont eu de terribles conséquences sur le pays et sur toute une génération d'Américains. Dans la réalité, il est plus question de chair à canon que de garde-manger, mais le raisonnement de Masterton reste pertinent.

Car, on le voit au travers de Charlie et de son fils, Masterton nous décrit une société désenchantée, matérialiste, une société qui vit pour manger et non plus l'inverse, pour détourner cette fameuse réplique de l'Avare, une société qui s'est embourgeoisée au point de ne plus proposer d'avenir à ses jeunes générations.

Alors, ces "générations futures", que leur reste-t-il, si ce n'est le miroir aux alouettes d'une religion dévoyée, promettant un salut inespéré et capable d'imposer pour y arriver les rites et les préceptes les plus absurdes, voire dangereux ?

Un pouvoir de persuasion qui peut s'étendre aux notables, aux sphères de pouvoir, par des promesses de retombées inestimables. Naïveté et cupidité sont les deux mamelles de ce genre de mouvement, aux ambitions insatiables et aux leaders persuadés jusque dans leur folie, du bien-fondé de leurs actes.

D'un abîme à l'autre, on se laisse alors aisément mener, tels des moutons de Panurge destinés à l'abattoir, pour le coup... Et du désespoir provoqué par un avenir en forme d'impasse, on se retrouve propulsé vers un avenir apocalyptique, démentiel mais paré des beaux atours de l'espoir.

Et c'est ainsi qu'on déchante, quand on réalise, mais un pue tard, que sous un décorum grotesque qu'on croirait impossible à gober en temps ordinaires, les routes du paradis mènent droit en enfer...

La chair, humaine ou pas, ainsi rôtie aux feux de la Géhenne, devient alors bien moins appétissante...


jeudi 13 octobre 2011

"J'aperçois toute la généreuse imposture, les mails, c'était vous" (d'après Cyrano de Bergerac, Acte V, scène 5)

On ne perd jamais vraiment de vue les auteurs qui nous plaisent. Mais quelquefois, on laisse passer du temps avant de revenir vers eux. C'est un peu ce qui m'est arrivé avec Bessora, découverte avec "53cm" et "Pétroléum", et dont je viens de retrouver le style, fait de douceur, de candeur et d'une ironie féroce. Voilà que j'apprends récemment que Bessora publie un nouveau roman qui est une relecture d'un classique parmi les classiques, mon livre de chevet à moi, "Cyrano de Bergerac" himself... Ce nouveau roman s'appelle "Cyr@no et vient de paraître chez Belfond, en grand format.


Couverture Cyr@no


L'héroïne de ce livre s'appelle Roxane. Sa mère voulait l'appeler Cyrano, mais l'officier d'état civil a refusé. Dommage, car Roxane, avec son physique androgyne et son nez un peu long, rappelle en effet plus le personnage de Rostand que sa cousine bien-aimée. Roxane est devenue comédienne presque à contre-coeur et, disons-le tout net, sa carrière n'a jamais décollé et aura bien du mal à dépasser le stade des pubs à la télé et des théâtres de campagne.

Mais Roxane s'en fout, car la seule lune qu'elle aimerait atteindre, c'est l'amour. Elle est comme ça, Roxane, très fleur bleue, et elle croit encore au Prince Charmant. Mais, en l'attendant, dans sa solitude, elle s'est créée un double, un jumeau imaginaire, une Cyrano féminine, sorte de Jiminy Cricket avec lequel Roxane entretient une abondante conversation intérieure. Un alter ego à la fois attentionné et véhément, drôle et bonne conseillère, mais usant aussi d'un langage fleuri, flirtant volontiers avec la langue de vipère...

Et puis, un jour, le Prince Charmant est là ! Et, croyez-le si vous voulez, il s'appelle Christian et porte un nom à particule et à rallonge... Que le Destin peut se montrer facétieux, parfois ! Ils se sont rencontrés au théâtre, ils se sont donné rencard, il est venu la chercher sur sa fidèle moto et l'a emmenée chez lui. Roxane est sous le charme de ce père divorcé, peintre daltonien, peut-être un brin loser, comme elle, mais extrêmement attachant et chaud comme la braise...

Leur première nuit laisse la jeune femme pantelante, amoureuse, éperdue. Cyrano, elle, est plus cironspecte, sans doute par nature. Quant à Christian, il n'a manifestement pas ressenti les mêmes choses : quelques jours plus tard, il rompt par mail, comme il le fait avec chacune de ses conquêtes. Car, s'il est un homme à femmes, un don juan, Christian est aussi toujours amoureux de son épouse dont il est séparé et aucune des femmes qu'il séduit ne parvient à lui faire oublier cette rupture, Roxane encore moins que les autres.

Sauf que Roxane, elle, a Christian dans la peau. Alors, après un brain-storming avec Cyrano, elle décide de défier l'impudent Christian sur son terrain, celui de la séduction. Et comme on n'est plus au XVIIème siècle mais au XXIème, c'est sur internet, et non grâce à des lettres enflammées, que Roxane/Cyrano compte bien séduire son homme.

Elle retrouve la trace du séducteur sur un site de rencontre. Là, Roxane et Cyrano concoctent un profil idéal auquel Christian ne saura résister, elles en sont sûres. Un avatar baptisé... Cyr@ano. Commence alors un jeu de séduction à distance où Roxane se heurte quand même à une difficulté : comment séduire Christian sans que jamais il ne puisse se rendre compte que, derrière Cyr@no, se cache Roxane ?

Je ne vous en dis pas plus, d'autant que l'écriture de Bessora, prose très peu orthodoxe, sorte de langage théâtral un peu précieux et grandiloquent, vient rehausser  la saveur de ce roman plein d'espièglerie et d'un féminisme de bon aloi.

La manière qu'a Bessora de mêler à son récit la vie du véritable Savinien de Cyrano, ses lubies (la lune), ses problèmes (son homosexualité supposée, les pillage dont son oeuvre a été victime de la part d'un certain Molière), mais aussi le personnage imaginé par Rostand, ses fameuses tirades et sa personnalité à la fois pleine de timidité et totalement extravertie, et enfin quelques clins d'oeil au théâtre classique contemporain du sieur de Bergerac est très réussie et souvent très drôle.

Mais "Cyr@no" est aussi un livre sur l'incommunicabilité de nos sociétés modernes et sur nos comportements amoureux qui ont décidément beaucoup perdu des aspects chevaleresques d'antan... Chez Rostand, Christian, beau mais sot, a recours à la plume de Cyrano, laid et timide, mais tellement inspiré par le noble sentiment qu'il éprouve, pour séduire Roxane. Celle-ci tombe effectivement sous le charme des mots de Cyrano qu'elle attribue à Christian, avant de découvrir, trop tard, à la fin du dernier acte, ce qu'elle qualifie de "généreuse imposture". Tout le romantisme de la pièce tenant à cette capacité de Cyrano de s'effacer et de vivre son amour par lettres interposées.

Chez Bessora, l'amour est d'abord bien peu romantique. "Cyr@no" est un livre qui n'hésite pas à proposer des scènes d'un érotisme torride, un vocabulaire parfois cru, mais où le sentiment, finalement, devient l'enjeu d'un duel où, à la fin de l'envoi d'un mail, l'un ou l'autre sera touché, soit par la flèche de Cupidon, soit par un horion blessant profondément son orgueil.

Bessora mélange tous les rôles que l'on connaît : c'est Roxane l'amoureuse, Christian, l'être aimé et Cyr@no devient l'avatar, là où Cyrano utilisait un autre personnage (Christian) pour se cacher derrière lui. Toujours est-il que, derrière ce jeu de chaises musicales, il y a une impossibilité de montrer ouvertement ses sentiments à l'autre, une peur de se faire rembarrer, une timidité qui contraste avec la facilité actuelle à entamer une relation par la partie qui, il y a longtemps, longtemps, la concluait : le sexe. Tout semble avoir été mis sens dessus dessous et il paraît bien plus aisé de connaître la félicité physique que l'accomplissement amoureux.

Là où le Cyrano de Rostand se met à nu dans ses lettres, se livre entièrement, la Roxane de Bessora se cache, simule, se réinvente pour devenir parfaite. Comme si la séduction ne pouvait passer que par le paraître, que par les cases que l'on coche ou pas, que l'on remplit ou pas, sur un profil virtuel. Le Christian de Bessora va être séduit par ce personnage qui n'existe pas, créé de toutes pièces, expression de cette virtualité qui s'immisce dans toute notre société moderne informatique.

Roxane, celle de Rostand, elle aussi avait été abusée, tombant amoureuse non de Christian, mais des mots de Cyrano, un Cyrano qui, lui, existait bel et bien, malgré sa discrétion, son introversion. Et elle réalise sa méprise, trop tard, c'est vrai, mais comprend qu'elle avait son idéal amoureux tout près d'elle, là où le Christian de Bessora est séduit par des 0 et des 1, par une femme qui n'a aucune existence ni physique, ni intellectuelle. Troublant...

Et Bessora ne laisse rien au hasard : sa Roxane est comédienne et, finalement, s'épanouit le mieux dans ce rôle qu'elle s'est conçu sur mesure, celui de cette femme idéale à laquelle Christian ne pourra résister. Mais saura-t-elle un jour s'imposer à Christian ou devra-t-elle sempiternellement incarner cette Cyr@no factice ?

Autre donnée importante : son Christian est peintre, plutôt doué, semble-t-il, même s'il ne s'en rend absolument pas compte (au contraire du Christian de Rostand qui se sait dépourvu d'esprit et qui l'est effectivement). Qui de mieux qu'un peintre pour fixer sur la toile l'image de cette femme idéale rencontrée sur la Toile, mais qui lui reste physiquement abstraite ?

D'autant que la première rencontre entre Roxane et Christian avait connu elle aussi un dénouement... pictural. Une scène magnifique, pleine de tendresse autant que d'érotisme au cours de laquelle la jeune femme qui s'est dénudée pour lui demande à Christian de peindre sa nudité pour la cacher...

Paradoxe, vous avez dit paradoxe ? Oui, sans doute, car est résumé dans ce roman plein d'ironie et fantaisie, le paradoxe de notre société d'hyper-communication au sein de laquelle nous ne savons finalement plus du tout communiquer entre nous.

Nous avons besoin de nous cacher pour cela, et moi le premier, bien planqué derrière mon écran, mon clavier, mon anonymat, mon avatar, etc, toutes les couches d'un mille-feuilles de vigne dont nous croyons pudiquement nous voiler alors que ce que nous faisons n'a jamais été aussi impudique...

Mais je vais vous laisser vous faire votre propre idée de ce roman atypique par sa légèreté de ton (ce qui ne veut pas dire que ce qui y est dit est léger, attention !). En espérant que mon billet ne vous aura pas semblé plus long que le nez de Cyrano ou que la tirade par laquelle Rostand rendit hommage à ce glorieux tarin !


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mardi 11 octobre 2011

Dure Alex, sed Alex...

Difficile d'écrire aujourd'hui des polars originaux, tant dans la forme que dans le fond, car la production est énorme, la diffusion aussi et la demande croissante. Alors, quand on tombe sur un polar, qui plus est français, qui sort de l'ordinaire, vous surprend constamment, vous remue au final et vous laisse à bout de souffle, presque groggy, il faut sauter dessus. Voilà le conseil que je vous donne après avoir lu "Alex", le dernier roman signé par Pierre Lemaître (en grand format chez Albin Michel).





Alex est une jeune femme charmante, qui plaît aux hommes. Peut-être même un peu trop, se dit-on, lorsqu'un soir, en pleine rue, à Paris, elle est agressée et enlevée par un homme qui la suivait depuis quelque temps déjà. Mais, on se rend vite compte, et Alex avec nous, que les intentions du kidnappeur sont loin d'être crapuleuses... Pas de rançon en vue, non, mais une séquestration pénible : la jeune femme est enfermée nue dans une cage en bois trop petite pour elle et suspendu dans une espèce d'entrepôt froid, humide et isolé... En un mot, effrayant !

Certes, il y a eu des témoins au brutal enlèvement de la jeune femme, mais les témoignages sont trop flous et ne permettent pas aux enquêteurs d'avoir les éléments indispensables à leurs recherches : le nom de la victime, le profil du kidnappeur, la description précise de son véhicule. Bref, ça rame, au grand dam du flic chargé de diriger l'enquête : Camille Verhoeven.

Celui-ci revient aux affaires après un drame familial ; d'autres histoires personnelles, liées à sa mère, le turlupinent. En outre, son caractère impulsif en fait un élément pas facilement contrôlable, même s'il jouit du respect de ses hommes et de son divisionnaire. Car Camille est un flic à l'instinct aiguisé et pragmatique, le seul, sans doute, capable de renifler la piste du kidnappeur.

Et de fait, l'enquête avance. Pas vite, c'est vrai, surtout au goût d'Alex, évidemment, enfermée, sous-alimentée, menacée par les rats, affaiblie par sa position plus qu'inconfortable. Mais elle avance. Les policiers retrouvent même le kidnappeur, qui ne les aidera pas, mais alors pas du tout, à retrouver le lieu où il a emprisonné la jeune femme.

Alors, la course contre le temps reprend, les flics se démènent pour retrouver Alex (dont ils ne savent toujours pas le nom) avant qu'il ne soit trop tard...

Mais, quand enfin Camille et ses hommes croient avoir retrouvé la jeune femme, ils découvrent une cage vide, l'oiseau s'est envolée.

Et c'est bien dommage, car Alex n'est pas une victime tout à fait comme les autres...

A partir de là, commence une seconde course-poursuite, afin de retrouver cette étrange et insaisissable demoiselle. La pression monte sur Camille et son équipe, car cette enquête risque bien de ne pas redorer le blason de la criminelle. Alors, on met tout en oeuvre pour suivre la piste de la jeune femme, pour la comprendre, pour l'aider, aussi...

Et pour rendre justice, enfin, dans la troisième et dernière partie du livre. Une troisième course poursuite, différente des deux précédentes, contre la loi, pour confondre et punir.

N'en disons pas plus, je ne voudrais pas risquer de vous révéler les tournants importants de ce polar "à l'ancienne", dans lequel les cellules grises, chères à Hercule Poirot, l'emportent sur les muscles et l'action violente et rapide. Pour autant, le rythme est vif, car les enquêteurs courent après les faits et doivent absolument les devancer pour résoudre l'énigme qui leur est soumise.

Alors, entre cette oppression due à l'urgence d'agir et les surprises permanentes distillées par Lemaître, on passe un excellent moment de lecture, qui n'oublie pas de nous mettre bien mal à l'aise en abordant sans fard des problèmes de société encore tabous. Je dois reconnaître que, même si j'avais compris une partie de l'intrigue avant qu'elle ne soit confirmée par le récit, je suis resté abasourdi une fois le puzzle reconstitué...

Et puis ce roman tient aussi à ses deux personnages centraux, Alex et Camille, Camille et Alex, deux prénoms androgynes, comme si ces deux êtres étaient interchangeables. Car, s'ils sont extrêmement différents, dans leur physique (Camille est très petit et frêle, Alex est bien bâtie, avec des formes voluptueuses...) comme dans leurs caractères, leurs vies les rapprochent, indirectement.

Car chacun des deux doit vivre avec son hérédité et une mère qui a conditionné leur existence et qu'ils ont du mal à laisser derrière eux. Mais, plus l'affaire va prendre tournure et plus l'on va comprendre que, si le problème d'Alex est insoluble, Camille, comme par un jeu de vases communicants, a découvert le moyen de faire table rase, non sans douleur ni doute, mais sûr et salvateur.

Car "Alex" est un livre douloureux, dur, mettant en scène des personnages cabossés, à bout, au bord du gouffre, qui doivent décider de basculer ou de résister à l'attraction du vide... Et sans doute Alex est-elle en avance sur Camille dans ses choix ; il y a longtemps qu'elle n'a plus d'hésitation, qu'elle a choisi la voie à suivre. Terrible et radicale. Tordue mais imparable. Une voie qu'elle suit portée par toute sa rage et toute sa colère.

Camille, lui, vacille encore. Même s'il est un vilain petit canard pour sa hiérarchie. Sa compétence est indéniable mais peut-elle suffire à sauver une carrière brisée par les évènements tragiques qui l'ont touché mais pas (complètement) coulé ? Ses méthodes, brutes de décoffrage, ne lui valent pas que des compliments, son intuition toute personnelle et pas toujours étayée par des éléments matériels, ne lui vaut pas d'être pris très au sérieux par le jeune et vaniteux magistrat chargé du dossier "Alex"...

Pourtant, sa soif de comprendre avec qui il est aux prises, de découvrir la vérité et de permettre que justice soit rendue, par tous les moyens, même la roublardise, en font un enquêteur retors, inépuisable, impossible à décourager, qui met toute sa rage et sa colère au service de sa mission.

Finalement, on s'attache à ces deux êtres pas forcément sympathiques au premier abord, mais qui se dévoilent au fur et à mesure des pages et se révèlent à nous sous des jours différents, jusqu'à en devenir bouleversants.

Bref, dans le duel à distance entre ces deux blessés graves de la vie, qui cherche à se venger de la mauvaise étoile sous laquelle ils sont nés, le lecteur va avoir bien du mal à choisir son camp, penchant de l'un à l'autre au gré des révélations. Et il faudra aller jusqu'aux dernières pages du récit pour savoir dans quelle position joue la mystérieuse Alex...

lundi 10 octobre 2011

Il n'y a plus d'avant, à Saint-Germain-des-Prés.

Voilà un livre qui m'a tout de suite attiré, car il réunissait des éléments qui ne sont pas parmi les plus courants chez nos auteurs : un roman épistolaire, qui se déroule sous le Second Empire et dont le personnage principal est une femme... Un roman, qui, on va le voir, rassemble également certains thèmes très chers à son auteur, Tatiana de Rosnay. Et c'est avec plaisir que j'ai lu ce roman, "Rose", paru cette année aux éditions Héloïse d'Ormesson.


Couverture Rose


Rose Bazelet est né à l'ombre de l'église Saint-Germain-des-Prés au début du XIXème siècle, elle a grandi dans ce quartier, y a grandi et y a tout connu. Toute sa vie s'est déroulé là, elle a épousé Armand Bazelet dans cette église, s'est installé dans la maison de famille de cet homme qui a su, avant sa disparition prématurée, la rendre heureuse, elle y a donné naissance à ses deux enfants... Tout connu, je vous dis. Et même avant Armand et elle, ce sont les racines de leurs familles qui plongent profondément dans ce terreau, leur arbre généalogique qui, de longue date, a crû et prospéré.

Alors, quand, en 1868, elle reçoit un courrier fatidique envoyé par les services du préfet Haussmann lui annonçant que sa maison, sa rue, son quartier vont être détruits pour laisser passer ce nouveau boulevard Saint-Germain voulu par Napoléon III et dessiné par son maître d'oeuvres, Haussmann, elle a l'impression que ce sont sa vie et son monde qui s'écroulent.

Elle décide alors de rester coûte que coûte dans cette maison, se cachant dans le cellier pour y vivre recluse en attendant que les démolisseurs accomplissent leur sinistre besogne. Et, entre son expropriation et le moment de la destruction de sa maison, elle écrit. Elle raconte sa vie à son défunt mari, revenant sur leurs souvenirs communs, mais aussi ceux forgés depuis sa disparition, revenant aussi sur ses relations avec ses voisins, ceux qui ont partagé la vie de ce quartier en voie de disparition pour cause de modernisation.

Et puis, elle va aussi se livrer comme on ne peut le faire qu'à l'approche de sa dernière heure. Se livrer sur sa famille, ses enfants, sa belle-famille, ses amies et sur des aspects de son inexistence qu'elle a su garder secrets, des souvenirs douloureux, ceux-là, et donc inavouables.

Car si Rose est intrinsèquement, presque physiquement attachée à son quartier, la vie ne l'a pas forcément épargnée au long des 60 années qu'elle a passées là. Son mari, malade, est mort bien jeune, son fils, lui aussi, a connu une fin précoce et tragique, laissant une plaie béante,etc.

Et pourtant, Rose ne s'imagine pas vivre ailleurs que dans cette "maison de famille", comme son cher Armand appela la demeure lorsqu'il la lui présenta la première fois. Elle vit cette expulsion comme un déracinement, bien sûr, mais surtout, comme une amputation. Non, pire, comme la perte de sa mémoire. Exactement le mal qui a emporté son mari, un mal qui lui fit perdre tout souvenir jusqu'à ne même plus reconnaître son épouse bien-aimée...

Hors de question de vivre ce même chemin de croix. D'abord avec les autres riverains, elle essaye de s'opposer à la décision. Mais nombreux sont ceux, sans doute moins viscéralement liés aux lieux, qui vont accepté les compensations et déménager, non sans douleur, mais sans révolte. Les derniers alliés de Rose, tout comme elle, seront éconduits de façon très malséante par les services du préfet (un homme que Rose hais de tout son coeur, qu'elle ne nommera qu'une seule fois dans toute sa correspondance...).

Et, malgré l'impopularité qui monte dans l'opinion envers les travaux qui métamorphosent Paris, rien n'y fera. Alors, incapable de se résoudre, Rose va donc choisir la voie de la révolte, contre ce chantier qui avance inexorablement. Une révolte qui la mène dans ce sous-sol obscur où elle a choisi de vivre secrètement jusqu'à cette fin qu'on sent inéluctable.

Il ne faut pas voir Rose comme une extrémiste politique ou une rétrograde opposé au progrès. Pas du tout. Rose est une femme à l'automne de sa vie qui a peur, une peur mortelle, de voir réduit en poussière tout ce qu'a été son existence, en bien comme en mal, tout ce qui finalement la constituait, corps et âme.

D'ailleurs, il est intéressant de noter le transfert que Tatiana de Rosnay fait connaître à son héroïne, vis-à-vis de la maison qu'elle finit par hanter. Alors qu'elle s'attend à être détruite, pulvérisée, tel un corps de bâtiment, elle attribue au lieu des caractères très humains : les maison "ont un coeur, une âme, elles vivent et elles respirent. Les maisons ont une mémoire", écrit-elle ainsi dans sa longue lettre à son défunt mari.

Et toute la différence est là entre elle et l'empereur et le baron intronisé maître d'oeuvre. Haussmann veut faire table rase du passé pour construire un Paris tout neuf (ce qui ne veut pas forcément dire tout beau...), une capitale moderne, éclaircie, assainie, symbole aux yeux des Parisiens, des Français et du monde, de la puissance de l'Empire, de son entrée de plain-pied dans la modernité et dans cette ère industrielle naissante.

Des points de vue irréconciliables, diamétralement opposés, puisque Rose se bat pour que sa maison ne soit pas détruite, alors que Haussmann n'a pas épargné sa demeure natale, poussant son ambition au comble, en la rasant pour que puisse passer... le boulevard portant son nom !

Alors, Rose va se battre jusqu'au bout. Et, dans son réduit, jamais elle n'abdiquera, allant jusqu'à rêver un Paris haussmannien en flammes...Tatiana de Rosnay manie ainsi l'histoire avec beaucoup d'ironie, instillant dans l'esprit de Rose ces rêves prémonitoires du conflit qui se profile et verra l'abdication de Napoléon III mais aussi le terrible siège de Paris et la Commune.

Encore une fois, un roman de Tatiana de Rosnay met en scène un lieu d'habitation, considéré comme un personnage à part entière. C'est vraiment une question que je voudrais lui poser, car cet aspect de son oeuvre pourrait, je trouve, régaler un psychanalyste ! Les murs ont des oreilles, dit le proverbe ; pour Tatiana de Rosnay, ils semblent posséder bien plus que cela, au point d'y revenir régulièrement.

Mais "Rose", enfin, c'est aussi un hommage à ce Paris qui n'existe plus, le Paris de l'ancien régime, effacé d'un coup de règle et de crayon par Haussmann. Ce Paris qu'on retrouve dans la littérature, ce Paris célébré par ces auteurs qui souffriront beaucoup sous l'Empire, de Hugo à Balzac, de Baudelaire aux frères Goncourt, sans oublier Sue, dont "les mystères de Paris" perdent leurs décors.

Mais c'est surtout un hommage à Zola et à sa "Curée", publiée en 1872, soit quelques années après la disparition de Rose, et qui dénoncera la spéculation qui présida au façonnement haussmannien de Paris. Même si la question de l'argent tient peu de place dans "Rose", même si le livre de Tatiana de Rosnay n'est pas une dénonciation du Second Empire, c'est pourtant le jeune écrivain qui n'a pas fini de faire scandale qu'on voit en filigrane.

On referme la page romantique pour entrer dans le réalisme cru du naturalisme. Le tournant est d'importance, mais combien on souffert de ce passage sans doute obligé ?

Il est certain que, désormais, lorsque j'irai me balader du côté de la rue de Rennes, du boulevard Saint-Germain, du quartier latin ou des jardins du Luxembourg, je songerai à Rose et à tous ceux qui connurent ces lieux si différents, tortueux, étroits, sombres peut-être, mais ayant la structure d'un véritable village et les liens sociaux qui en découlaient.

Aujourd'hui, Saint-Germain-des-Prés est synonyme de cette élite intellectuelle un peu vaine et hautaine qui y fraye, la rue de Rennes, jusqu'à la gare Montparnasse est un centre commercial à ciel ouvert, la fréquentation y est énorme et plus de trace ne signale la maison des Bazalet, avec, en rez-de-chaussée, son fleuriste et son imprimerie, l'hôtel un peu louche, le bistrot si chaleureux, tout ce qui faisait l'authenticité du Paris d'avant...

Ou, en tout cas, l'image que nous nous en faisons...

jeudi 6 octobre 2011

Pris entre les marteaux et l'Enclume.

Bon, pour comprendre le titre de ce papier, il faut avoir lu le livre du jour, car, thriller oblige, je ne vais pas pouvoir trop entrer dans les détails de l'histoire. Mais, faites-moi confiance, il y a bien une collection de fous furieux ("les marteaux") et une Enclume (d'opéra, hein, pas d'opérette...). Ce roman, je l'attendais au tournant. Car nous allons parler du deuxième roman publié en France d'un illustre inconnu : Shane Stevens. Après l'extraordinaire "Au-delà du mal", Sonatine nous propose un second thriller écrit par ce mystérieux personnage, intitulé "l'heure des loups".


Couverture L'heure des loups


Paris, 1975. Lorsque César Dreyfus, inspecteur à la criminelle, se retrouve devant le corps pendu d'un homme, il est persuadé, malgré toutes les apparences du suicide, d'être en présence d'un meurtre. Il n'imagine pas encore que cette enquête va bouleverser sa vie, et le projeter comme une bille dans un flipper géant, dont les bumpers et les cibles sont les symboles d'une géopolitique européenne extrêmement complexe, instable et dangereuse.

En ce milieu des années 70, la Guerre Froide fait rage. Mais un autre phénomène est en train d'émerger, modifiant sensiblement la donne : le terrorisme palestinien. Depuis l'attentat des JO de Munich, en 1972, les Etats européens se savent visés et redoutent leur fragilité dans la compréhension et l'anticipation de ses actes.

Ajoutez à cela que la France a bien du mal à tourner les pages récentes de son histoire tourmentée : 30 ans après la fin de la guerre et de l'occupation qui en a découlé, les souvenirs de cette période sont encore bien présents et ceux qui avaient choisi la voie de la collaboration, revenus aux affaires, y compris à des postes de pouvoir. Ne parlons même pas de la Guerre d'Algérie, dont les blessures ne cicatrisent toujours pas.

Or, Dreyfus est au centre de cette toile d'araignée, bien malgré lui. Ses parents, juifs, ont été déportés et tués à Auschwitz et le flic porte difficilement sur ses épaules ce poids immense. Un poids encore accru par l'antisémitisme latent qui règne dans sa propre hiérarchie.

Mais, ce pendu qui se balance devant lui va, tel le fameux papillon, provoquer une réaction en chaînes qui va mettre en émoi plusieurs gouvernements, et surtout, leurs services secrets... Car la victime est un ancien nazi, Dieter Bock, proche de Himmler sous le IIIème Reich. Un coup de pied dans une fourmilière qui grouille déjà, celle des barbouzes européens, des deux côtés du rideau de fer, et jusqu'en Israël, où l'on guette les criminels de guerre survivants qu'on pourrait encore juger.

Dreyfus se moque de tout cela. Il recherche un assassin, peu lui chaut que cela excite les convoitises ou les inquiétudes. Mais cet assassin va s'avérer être bien plus machiavélique que ne pouvait l'imaginer ce flic débonnaire, mais intuitif et méfiant voire un brin parano.

Et, par-dessus tout, Dreyfus a bien du mal à cerner les mobiles d'un tueur qui brouille à merveille les pistes et semble avoir laissé des cadavres partout où il est passé. Le limier parisien doit donc démêler un incroyable écheveau, tout en évitant les impasses dans lesquelles sa proie essaye de l'égarer, en slalomant entre les services policiers, les espions de tous poils et les politiques qui semblent tous avoir de bonnes raisons pour lui mettre des bâtons dans les roues. Et qui paraissent surtout avoir beaucoup à craindre des révélations qui pourraient jaillir si cette enquête était résolue et mettre au jour des pratiques plus que douteuses que même la raison d'Etat ne saurait justifier.

Alors Dreyfus fait face, malgré une paranoïa qui ne cesse d'empirer. Il veut serrer ce tueur. Coûte que coûte. Car cet assassin a rouvert toutes ses blessures les plus intimes. Le voilà poursuivant un ancien SS, un criminel pas comme les autres, impitoyable et sans état d'âme. Et, à travers lui, ce sont les assassins de ses parents, tous les nazis sans exception qu'il traque et qu'il a l'occasion de châtier.

Voilà comment ce policier mal dans sa peau va faire d'une affaire qui a tout pour le dépasser, l'affaire la plus personnelle de sa carrière...

Je ne vous en dis pas plus, car "l'heure des loups" est un roman d'une grande complexité (trop grande, dirons sans doute certains) et d'une grande densité (à l'image de "Au-delà du mal", avec quand même, 200 pages de moins). Bref, on n'est pas devant un "roman de gare" (terme au combien péjoratif mais qui a le mérite de bien dire ce qu'il veut dire) : impossible de le lire d'une traite... Non, il faut avancer lentement dans ce roman noir d'encre et nébuleux au possible.

Mais ce duel entre un flic au bord du gouffre et un tueur invisible, insaisissable est palpitant. Comme si les deux faces d'une même médaille s'opposaient dans un combat sans merci. Un duel qui va entrer dans une autre dimension quand, au-delà du but recherché initialement par le tueur, un objectif bassement matériel quoi que franchement alléchant, c'est une femme qui va en devenir l'objet. Mais quel jeu joue cette femme ? Dreyfus risque bien de l'apprendre à ses dépens...

Ni polar, ni thriller d'espionnage, ni roman historique, ni roman de politique fiction, ni roman d'amour, "l'heure des loups" est en fait tout cela à la fois. Son ambiance est oppressante, sombre, remplie des idées noires de Dreyfus qui, disons-le bien, ne sont pas toutes le fruit de son imagination torturée.

Mais ce livre souffre tout de même d'un certain manque de clarté. On finit par se perdre dans cette enquête aux ramifications interminables et qui déchaînent toutes sortes d'ambitions. Il faut dire qu'en utilisant la géopolitique européenne de cette époque, franchement trouble, où tout le monde espionne tout le monde, tout le monde trompe tout le monde, tout le monde trahit tout le monde, Stevens n'a pas choisi la facilité.

Chaque personnage croisé par Dreyfus a ses raisons pour faire cavalier seul, à la poursuite de l'assassin et de sa mystérieuse et sanglante quête. Il n'a personne à qui se fier, pire, on le manipule sans cesse pour arriver à des fins qui n'ont que peu de choses à voir avec la soif de justice que l'inspecteur cherche à assouvir. Et le lecteur, avec Dreyfus, ne sait plus à quel saint se vouer, ne comprend plus trop qui est avec qui et qui recherche quoi...

Dommage, car l'intrigue principale du livre a dans l'absolu de quoi passionner. Mais qu'il faut être courageux pour suivre Dreyfus dans sa poursuite infernale du Mal et de lui-même !

Au final, "l'heure des loups" est un roman noir, typique de la période de la Guerre Froide (il a été publié en 1985 dans sa version originale). Et quand je dis noir, j'y ajoute compact et dur. Noir, compact et dur, comme du marbre. Pas n'importe quel marbre, celui dans lequel on sculpte les mémoriaux ou les monuments aux morts.

Mais, comme le marbre, il est froid, glaçant, et, devant cette atmosphère et la complexité de la trame, c'est le lecteur qui risque d'être refroidi.

Pour autant, si vous avez apprécié, comme moi, "Au-delà du mal", alors mettez-vous à "l'heure des loups", un thriller "wagnérien".