mardi 17 septembre 2013

"Le conte est difficile à croire ; mais tant que dans le monde on aura des enfants, des mères et des mères-grands, on en gardera la mémoire" (Charles Perrault).

Oui, la phrase est longue, mais elle correspond si bien au roman du jour qu'il faudra faire avec. On le sait, le tueur en série fascine, en littérature comme au cinéma. Depuis qu'Hannibal Lecter a fait résonner "le silence des agneaux", on ne compte plus les histoires mettant en scène cet archétype. Depuis "Seven", on lui donne régulièrement des modes opératoires croquignolets et thématiques... Alors, forcément, trouver de nouvelles histoires, de nouvelles mises en scène originales, des moyens de se démarquer des autres romans de ce genre devient de plus en plus difficile. Précisons-le tout de suite, le roman dont je vais parler date de 2000, il est disponible en grand format chez Julliard, mais je l'ai lu dans l'édition de poche de 10/18 (la fameuse collection "Grands détectives") que j'ai trouvée d'occasion, eh oui ! Il était une fois la première enquête du procureur du Roy Guillaume de Lautaret, "les nuits blanches du Chat Botté", de Jean-Christophe Duchon-Doris, un polar historique réussi qui nous plonge dans la dernière période du long, très long règne de Louis XIV...





En cet automne 1700, aux alentours de Seyne, dans les Alpes Provençales, pas loin de Digne ou de Barcelonnette, on s'inquiète. Le loup semble féroce en cette saison et s'approcher comme jamais des maisons... Pire, il fait des victimes, comme cette jeune modiste, Amélie, retrouvée massacrée par cet animal. En tout cas, c'est ce que les apparences peuvent laisser penser...

Mais, une jeune femme a remarqué quelque chose qui l'intrigue. Le corps d'Amélie est couvert d'une cape rouge. Or, la victime venait, quelques heures plus tôt, d'aider Delhpnie d'Orbelet, la jeune femme en question, à s'habiller. Et, dans la conversation, elle avait remarqué que des blondes comme elles ne porteraient jamais de rouge...

Delphine d'Orbelet est une jeune aristocrate vivant avec sa mère au château voisin de Monclar. Elle s'ennuie dans ce coin perdu de France, profitant de la riche bibliothèque familiale pour tromper l'ennui et se tenant informée de ce qui se passe dans le pays par quelques numéros déjà datés du Mercure de France qu'elle emprunte au vieux Chevalier de Beuldy, un érudit, lui aussi...

Alors, comme quelque chose cloche dans cette attaque de loup, que Delphine est bouleversée par la mort d'Amélie qu'elle connaissait bien, et qu'elle a bien envie de se trouver une occupation digne de ce nom, la jeune femme va se lancer dans une enquête qui va la mener dans quelques bas-fonds de la région, au risque de se mettre en danger... Mais, cet intérêt prononcé pour cette mystérieuse histoire va aussi lui permettre de rencontrer l'autre personnage-clé du roman...

Ce personnage, c'est Guillaume de Lautaret, procureur du Roy à Seyne. De par sa fonction, c'est lui qui est en charge de la mort d'Amélie. A lui de déterminer si ce décès est dû à un loup ou... à un humain, par exemple... Car d'autres indices curieux relevés sur le corps d'Amélie pourraient orienter l'enquête vers la thèse de l'assassinat...

Mais, Lautaret ne chôme guère, car à peine s'est-il penché sur la mort de la modiste qu'une autre affaire, en apparence plus grave et sérieuse, lui est confiée. Un couple, un berger et sa femme, qui vivait à l'écart de la ville, ont été retrouvés morts dans un fossé, enlacés... Curieuse découverte... La mort naturelle est là aussi peu probable... Une hypothèse qui tient encore moins la route quand Lautaret découvre dans la bouche de la femme... des cailloux blancs...

Le voilà lui aussi embarqué dans une enquête compliquée dont il a du mal à cerner les tenants et les aboutissants... Trois meurtres en si peu de temps dans un endroit calme comme Seyne, ce serait vraiment une terrible coïncidence s'il y avait plus d'un tueur... Mais pourquoi ces étranges mises en scène ? Et pourquoi précisément maintenant ?

Quelques mots sur Guillaume de Lautaret. Je vous préviens d'entrée, si vous êtes du genre à n'aimer que les personnages lisses, sympathiques, charmants, gendres idéaux ou je ne sais quoi d'autre encore, vous risquez de ne pas aimer. Comme je suis plutôt du genre à aimer les personnages sombres, tourmentés, voire un tantinet mauvais garçon, ce Guillaume de Lautaret me va plutôt bien...

Issu d'une famille de moyenne noblesse n'ayant jamais eu une grande fortune, Guillaume de Lautaret n'a pas choisi la voie des armes, comme bon nombre de ses ancêtres. En effet, la dot de sa mère avait permis à son père de connaître une certaine aisance dont Guillaume a su lui aussi profiter. Au point de devenir un oisif, un libertin, un homme de salon et de salles de jeux...

"Cynique, élégant, coureur, insolent", voilà comment est décrit Guillaume de Lautaret. On apprend qu'il était aussi un danseur émérite et un bretteur impénitent. Et puis, l'aubaine. Une simple charge de justice à Grenoble. A priori, il n'a rien à faire, mais il va se découvrir une passion, mieux, une vocation : faire justice. On sait qu'une de ses premières grandes affaires a abouti à la condamnation de sorcières, une des grandes peurs de l'époque. Une affaire qui a assis sa réputation. Voilà comment on le retrouve jeune et ambitieux procureur à Seyne. En attendant mieux, espère-t-il...

Pour autant, cette révélation, si elle a sans doute fait mûrir Guillaume, n'a pas effacé tous ses défauts. On découvre un personnage sombre, autoritaire, abusant parfois de son pouvoir (son premier "interrogatoire", celui de la Naïsse, une femme que certains soupçonnent de sorcellerie, en est la preuve)... Mais, il possède aussi un grand sens de l'observation, une intuition remarquable et une grande ténacité dans ses enquêtes.

Car, cette histoire de crimes multiples aux étranges mises en scène lui donne du fil à retordre... Alors, il doit chercher des pistes pour comprendre à la fois pourquoi ces crimes ont été commis à Seyne et pourquoi en cet automne 1700... Quels événements ont pu déclencher une telle folie meurtrière ? Et si l'assassin venait d'ailleurs ?

Mais pas facile d'en savoir plus sur la vie d'une ville qu'il connaît encore mal... Seyne a longtemps été un prospère carrefour commercial avant de connaître un lent déclin. En 1685, un incendie a détruit une bonne partie de la ville, y compris ses archives, et il est bien difficile de retrouver une trace de ce qui a pu se passer avant cette date... Comme des crimes du même genre, pourquoi pas ?

Alors, il va falloir ne compter que sur le présent et déployer de grands efforts pour essayer de repérer ce qui détonne dans la région, la moindre présence inexpliquée à Seyne ou aux alentours... Et il faut vite trouver une solution, car les meurtres se poursuivent, toujours selon des mises en scène soignées, si je puis dire. Guillaume n'y comprend toujours rien...

Le lecteur, lui, commence à se demander si... Ah, une très jeune femme habillée de rouge tuée par un loup, un couple, retrouvé avec des cailloux blancs... Ca ne vous rappelle rien ? Oh, si vous avez un doute, sachez qu'il sera vite levé par les meurtres suivants, que je vais vous laisser découvrir... Mais, pour nos personnages, c'est Delphine qui, de son côté, va découvrir l'explication... Reste à ces deux-là de collaborer... et surtout qu'on laisse Guillaume enquêter...

Car la rumeur des meurtres a, semble-t-il, porté jusqu'à Versailles et le Roy a fait venir à Seyne un homme à lui, un louvetier, censé trouver la bête assassine et la mettre hors d'état de nuire. Au passage, le jeune procureur est dessaisi de son enquête et va devoir agir en solo et en toute discrétion... Et ça va l'arranger ! Libéré de ses obligations officielles, il va pouvoir creuser la piste mise au jour par Delphine.

Avec ce roman, Jean-Christophe Duchon-Doris joue avec le genre et l'époque, transposant au début du XVIIIème (oui, à la fin du XVIIème, si vous voulez, mais le dénouement se situe en 1701 !) une histoire de tueur en série à thème (oui, c'est un peu comme les parcs, maintenant...). Souvenez-vous, il y a un an, j'avais parlé sur ce blog d'un roman d'Arnaud Delalande dans lequel un tueur surnommé le Fabuliste s'inspirait des fables de La Fontaine, ici, on retrouve ce schéma mais, outre l'époque, il y a bien des différences entre ces deux romans.

Ce qui est intéressant dans ce genre de roman, c'est le contexte historique dans lequel il s'inscrit. Ici, on est dans la dernière partie du règne de Louis XIV. Un Roi Soleil vieillissant dont le royaume souffre. La pauvreté est grande à Seyne, comme sans doute ailleurs. On voit aussi la lutte contre le Protestantisme se renforcer dans la région, avec des terribles Dragonnades qui ont pour but de chasser l'hérétique...

Souvenez-vous de vos cours d'histoire (z'avez vu comme je suis idéaliste...), en 1685, tiens, tiens, une date déjà citée, Louis XIV décide de révoquer l'édit de Nantes, qui rendait libre le culte protestant en France... Les Alpes Provençales, peu éloignées de la Suisse, où le calvinisme est en plein essor, sont une terre propice à la multiplication des communautés huguenotes...

Autre contexte, dont j'ai brièvement parlé aussi, cette obsession des sorcières qui s'est emparée du royaume depuis quelques années. Depuis l'affaire des poisons, vingt ans plus tôt, on en voit partout, pour un oui ou pour un non. Et pourtant, dans ces campagnes assez reculées, il n'est pas rare de croiser des femmes qui savent comment utiliser les plantes et leurs caractéristiques... La sorcière, figure effrayante d'une époque qui aime se faire peur...

Alors, dans ce contexte, voici ces meurtres étranges qui semblent raconter des histoires. J'ai semé bien des indices dans ce billet, sans pour autant rien dire explicitement, mais je pense que vous avez tous compris d'où le tueur a tiré son inspiration. Là encore, le contexte joue un rôle-clé dans l'histoire. Un tueur qui puiserait la mise en scène de ses meurtres dans le même ouvrage ne sèmerait guère de doute chez les policiers.

Mais nous sommes en 1700 et l'ouvrage concerné a été publié en 1697. La lecture n'est alors pas aussi répandue, elle est réservée à une élite et on ne parle pas de best-sellers qui se conseillerait de l'un à l'autre ou par le biais de blog... Oui, je sais, comment faisait-on à cette époque pour vivre ? Hum... Si le succès public du livre a été immédiat, on ne doit pas être surpris qu'à Seyne, il n'ait pas encore une grande renommée et que ni Guillaume, ni Delphine, ni personne a priori, ne fasse le lien entre les meurtres et les contes...

Mais Jean-Christophe Duchon-Doris va plus loin dans le jeu autour de l'origine de ces meurtres. Et, à cette occasion, j'en ai appris beaucoup sur cet ouvrage, les conditions de sa rédaction et de sa publication. Avec une constatation amusante : il y a autant de conte et d'histoires imaginaires autour du livre qu'à l'intérieur ! Juste de quoi permettre à un romancier de s'engouffrer dedans pour y trouver l'inspiration...

Enfin, grâce à Jean-Christophe Duchon-Doris, on découvre ou redécouvre que le conte, même le conte de fée, à l'image si rose de nos jours, n'est pas forcément un texte aussi merveilleux qu'on l'imagine. Issu des récits populaires qu'on s'échange à la veillée, histoire de se faire peur au coin du feu, ils ne lésinent pas sur quelques passages bien affreux... Avouez qu'être bouffée par un loup à graaaaaandes dents, ce n'est pas franchement une happy end...

J'exagère un peu, mais la culture populaire contemporaine, Disney en tête, mais pas seulement lui (Jacques Demy fait de "Peau d'âne" une bluette quand il s'agit d'un conte sur l'inceste...), a aseptisé le conte, l'a souvent affadi voire, accrochez-vous, néologisme drillien en vue, "cuculapralinisé" (en témoigne l'épouvantable série "Once upon a time"). Duchon-Doris utilise parfaitement dans son polar le véritable fond de ces contes, leur esprit qui devient un cadre idéal à des meurtres...

En peu de pages, environ 240, l'auteur réussit à nous en donner beaucoup. Entre la difficulté à comprendre la démarche du tueur, les fausses pistes servies par le contexte historique et une enquête qui rompt avec la traditionnelle unité de lieu, cela donne un polar rondement mené qui ne dévoile sa solution que dans les dernières pages. Sans oublier un clin d'oeil pas désagréable au roman de cape et d'épée...

Il existe deux autres enquêtes de Guillaume de Lautaret, l'une qui a pour cadre les colonies françaises aux Amériques, l'autre les galères du Roy (mais sans Angélique, je le crains). Je vous en parlerai prochainement, d'abord parce que j'ai bien envie de poursuivre l'aventure aux côtés de ce jeune procureur, ensuite, parce que je dois rencontrer prochainement l'auteur et que je dois être paré pour cela !


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