dimanche 8 septembre 2013

"- Qu'est-ce que tu veux ? - La même chose que toi. Une raison de vivre".

Après avoir lu "le Quatrième mur", de Sorj Chalandon, j'ai préféré modifier l'ordre de mes lectures et ne pas attaquer tout de suite notre livre du soir. Je voulais deux lectures plus légères (ce qui n'est en rien péjoratif) avant de me relancer dans un livre que j'imaginais sans peine lourd et dur en termes d'émotions provoquées chez le lecteur. Et je crois sincèrement que j'ai bien fait, parce que ce roman-là, comme celui de Sorj Chamandon, va me suivre longtemps, durablement... Trouver des angles originaux ou des manières d'évoquer la période de la seconde guerre mondiale est un défi, plus ou moins bien relevé, ici, tout y est et l'on ne sort pas indemne d'une lecture aussi forte. A tel point que le "serial lecteur" que je suis a éprouvé le besoin de freiner son rythme de lecture très rapide, afin de souffler entre les chapitres, afin de prendre le temps d'avancer dans cette histoire, afin de ne rien perdre en route... En reprenant certains thèmes qui lui sont chers, Valentine Goby nous propose avec "Kinderzimmer" (en grand format chez Actes Sud) un livre qui nous rappelle à quel point les témoignages sur cette époque sont importants et qu'ils vont devenir de plus en plus rares, au fil du temps qui passe... Et, avant même de vous parler du livre, je ne peux que vous encourager à le lire, en vous prévenant tout de même encore de la dureté de certains passages...





Au début de l'année 1944, Mila, une jeune femme qui travaille dans un magasin de musique parisien, est arrêtée pour faits de résistance. Conduite à la prison de Fresnes, puis dans le camp de transit de Romorantin, elle est finalement embarquée avec un grand nombre d'autres prisonnières politiques dans un train... destination inconnue.

C'est quelque part en Allemagne que Mila et ses compagnes d'infortune vont mettre pied à terre. Celles qui ont survécu au voyage éprouvant... On les conduit alors dans un lieu qui s'avère être un camp de concentration, un des rares camps réservé aux femmes, situé à environ 90 kilomètres au nord de Berlin, à Ravensbrück, littéralement, "le pont aux corbeaux"...

Là, Mila va découvrir les terribles règles de vie dans ces lieux de mort. Perdue, ne comprenant pas la langue allemande (Valentine Goby nous propose d'ailleurs les mots en phonétique, jusqu'à ce que la jeune femme les ait assimilés), désemparée, persuadée d'être au bout du chemin, Mila doit en plus faire avec un secret lourd à porter : elle est enceinte. Comprenant qu'aucune faiblesse n'est tolérée, elle décide alors de cacher son état le plus longtemps possible, aidée en cela par son amie Lisette puis, bientôt, par d'autres détenues, car la solidarité, dans cet endroit maudit, s'organise.

Et pourtant, qu'elle est dure, la vie à Ravensbrück ! Les ordres, les horaires à respecter, le manque d'intimité, la saleté, les infrastructures rudimentaires, les tâches difficiles, les brimades, les coups, les punitions, la faim, bientôt, le froid... Et cette mort qui plane, invisible le plus souvent et pourtant omniprésente... A son arrivée, Mila a vu les effets de la détention dans ce genre de camp sur les femmes présentes ici depuis des mois... Et ce n'est pas beau à voir...

Mila, peu à peu, s'enfonce dans la morosité, elle devient l'ombre d'elle-même tandis que pousse dans son ventre le bébé qu'elle attend. Mais pousse-t-il vraiment, dans ces conditions ? Elle doute même que ce bébé soit vivant au moment de sa naissance tant la vie est dure et peu propice à la maternité. Autour d'elle, ses compagnes la soutiennent tant bien que mal, le soutien de Lisette est précieux, on se serre les coudes, on écoute la rumeur des nouvelles arrivantes pour garder l'espoir, on observe les manigances des SS et des gardiennes pour prévenir les nombreux pièges qui visent à, disons, réguler la population du camp, qui se remplit très vite en cette année 1944...

Chaque jour, chaque nuit, la mort prélève son tribut, les latrines, déjà peu accueillantes, deviennent une antichambre de morgue, en attendant qu'on se charge des cadavres pour les emmener... ailleurs. La faiblesse physique, la fatigue, la faim, mais aussi les épidémies, qui vont se multiplier avec l'arrivée massive de nouvelles prisonnières de toute l'Europe, mais en particulier de l'Est (un indice de l'avancée des Soviétiques et de la retraite nazie ?), tout cela décime les prisonnières autour de Mila, ce qui n'arrange pas son moral...

Ses camarades la poussent à se faire embaucher au Betrieb, comprenez l'atelier du camp, parce qu'elle y sera assise et occupée à coudre, loin des tâches plus physiques pouvant nuire à sa grossesse. Et il y a du boulot, dans cette atelier ! Dans le système nazi, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, et cela vaut aussi pour les vêtements, les uniformes, tout ce qui est textile... Enième preuve que sortir du camp n'est qu'un leurre : de celles qui sont parties pour telle ou telle besogne hors des murs, on n'a revu que les vêtements...

Petit à petit, l'espoir s'amenuise. L'espoir de se sortir de là, de quitter un jour le camp, de rentrer un jour en France, dans sa famille, auprès des siens, de retrouver la musique qui l'accompagnait encore à son arrivée, mais qui se fait de moins en moins présente au fil des jours, l'espoir de vivre normalement, tout simplement, et de voir naître son enfant ailleurs que dans ce mouroir innommable... "Qu'on ne dise pas à Mila que rien ne vaut la vie", c'est sur cette sentence terrible, phrase mise en relief par un interlignage plus important qu'un simple saut de paragraphe, que se termine d'ailleurs un chapitre.

Cette première partie, sur la vie dans le camp de Ravensbrück mais aussi sur la lente dépression de Mila, accentuée par les horreurs vues et subies chaque jour, chaque nuit, tout cela est rendu de manière très réaliste, très cru. Valentine Goby ne prend pas de gants et cela donne quelque chose d'impitoyable, d'inexorable, une machine en route qui broie tout, ou plutôt toutes ces femmes, sur son passage...

Pourtant, Mila va brusquement changer. Oh, pas juste un peu, non, du tout au tout, vraiment. Deux épisodes majeurs vont marquer ce renversement complet. Le premier, Mila la première le juge anecdotique et pourtant, elle va y voir un signe. Je n'ose parler de destin, dans ces conditions tellement inhumaines, mais il y a de ça... Je ne vais pas vous raconter cette scène, bien sûr, mais son souvenir ne quittera plus Mila et sera comme une planche de salut au long des mois que va encore durer sa déportation.

Le second, là, je peux en parler, puisque cela nous amène au titre du roman, c'est évidemment la naissance de l'enfant qui a grandi dans le ventre de Mila malgré les privations. Elle va le baptiser James, pour la musicalité de ce prénom. Mais surtout, c'est l'occasion pour la jeune femme, plusieurs mois après son arrivée à Ravensbrück, de découvrir une partie du camp dont elle ignorait jusque-là l'existence : la Kinderzimmer.

Kinderzimmer, la chambre des enfants... Peut-on décemment parler de maternité ? J'en doute, mais le mot permet de mieux comprendre en quoi consiste cette pièce, qui va devenir le pôle d'attraction de Mila. C'est là que son petit James est pris en charge, mais les conditions ne valent guère mieux que pour les détenues et le taux de mortalité est effrayant... Attention, la kinderzimmer, ce n'est pas une nursery trois étoiles et l'horreur s'y infiltre aussi bien que partout ailleurs derrière les barbelés.

Mais Mila a retrouvé l'espoir. Comme j'ai choisi de le mettre en avant avec l'extrait de dialogue qui sert de titre, la jeune maman, qui semblait ne pas croire une seconde qu'elle puisse devenir mère dans cet endroit, a découvert en voyant, tenant, allaitant, dorlotant de son mieux le petit être quelque chose qui lui manquait : une raison de vivre.

Désormais, survivre, et pas seulement elle, mais elle et son enfant, survivre devient une obsession, un but à atteindre, une nécessité moral, physique, biologique, intellectuelle, même. D'ailleurs, à partir de ce moment, celle qui s'était mise à errer du soir au matin, comme dans un long cauchemar, décide de ne plus rien perdre, de se souvenir de tout, des dates, des faits, des choses qui changent, du moindre détail, tout, comme un mantra qui maintient en vie jour après jour.

Ce nouvel état d'esprit ne rend toutefois pas la vie plus facile. Tout ce dont j'ai parlé existe toujours, la mort resserre son poing sur les femmes détenues ici, le camp n'a jamais été aussi rempli et les conditions de vie n'en sont que pires encore... Et puis, tandis que le moral de Mila suit une courbe ascendante, qu'elle envisage à nouveau une vie (à quel terme ?) loin du camp, c'est tout le contexte global qui change, en forme de retour de manivelle pour les nazis...

Car, en Europe, le vent à tourné, les armées hitlériennes cèdent du terrain à l'est comme à l'ouest, mais même en pleine débandade, la machine à tuer des camps poursuit son oeuvre terrible sans fléchir, bien au contraire. Une situation qui pousse les responsables des camps à agir. On sait qu'il est temps de faire disparaître les preuves, qu'il va falloir effacer ces camps immondes, les activités qui s'y sont déroulées... et du même coup, tous les prisonniers qu'on ne va pas pouvoir recaser ailleurs, dans des activités plus conformes à la convention de Genève...

Mila ne sera pas libre tout de suite, ne croyez pas que cette seconde partie va l'épargner, oh non, les embûches et les drames seront encore nombreux sur sa route. La litanie des dates et des souvenirs devra encore s'allonger avant que le cauchemar ne prenne fin. En fait, dans sa tête, Mila s'est fixée une échéance précise à laquelle elle saura que la vie peut reprendre, enfin... Reste à tenir jusque-là. Tenir, un mot qu'on va retrouver à de nombreuses reprises dans la deuxième partie du livre. Tenir...

Je vais mettre trois thématiques fortes de ce livre en avant. Sans doute y en a-t-il d'autres, mais je crois que la dernière regroupera pas mal de choses différentes et donc, balaiera assez large. Le premier thème, que Valentine Goby a traité dans plusieurs de ses romans précédents, et souvent dans des contextes pour le moins dramatiques, c'est le corps de la femme.

Il est impossible au simple lecteur que je suis, qui plus est, un garçon, d'imaginer ce qu'a pu ressentir Valentine Goby au moment de l'écriture de ces chapitres où l'on voit les corps de ces prisonnières se déformer, se ratatiner, se rabougrir, se déliter, pourrir sur pieds... Les effets de cette détention impitoyable, agrémentée de punitions cruelles et aggravée par les maladies qu'on pourrait qualifier d'opportunistes, on les voit, horrifiés, on les constate...

Ces corps, les détenues essayent par tous les moyens de leur conserver le plus longtemps possibles une intégrité. Surtout, ne pas perdre les derniers signes d'humanité, le contact des corps, le souffle de l'une qui réchauffe petitement l'autre, mais c'est déjà ça, les liens qui se créent et se solidifient, la nourriture qu'on rationne soi-même alors qu'elle l'est déjà... Ce corps, on l'entretient avec les moyens à disposition pour qu'il résiste... Pour qu'il tienne, on y revient...

Mais, on essaye aussi de conserver une certaine féminité. Une scène m'a marqué : au betrieb, les couturières qui rivalisent de créativité pour se faire des vêtements le plus coquets possibles... En retour, elles seront sévèrement sanctionnées, mais voilà, voilà un geste tellement symbolique pour mettre en valeur le corps et lutter, certes à une échelle minuscule, contre la barbarie...

Et puis, bien sûr, l'enchaînement vers le deuxième thème est logique, le corps de la femme est le lieu où apparaît la vie, les entrailles où s'épanouissent les fruits bénis appelés à devenir de nouvelles générations de femmes et d'hommes. La maternité, autre thématique chère à Valentine Goby, est bien sûr au coeur de ce nouveau roman. Le landau sur la couverture devrait convaincre ceux qui pourraient en douter.

Le récit va intégrer le cas de Mila, en priorité, mais elle n'est pas la seule femme à accoucher à l'intérieur du camp. La grossesse est déjà très éprouvante, les carences sont telles que la mener à terme est déjà presque miraculeux. "Mon ventre, c'est la mort, il va mourir ici, l'enfant, c'est certain", lit-on... Devenir mère, quelle merveille ! Faut-il vivre dans des conditions terribles pour en arriver au constat qu'il ne vaudrait mieux pas que l'enfant naisse...

Et ce n'est pas tout... Les corps usés jusqu'à la corde doivent assurer la subsistance de deux êtres. Mais cette dualité continue après la naissance : le lait se tarit vite, il faut trouver des solutions et se battre, se battre encore et encore face à une machine nazie qui ne se soucie guère de ces rejetons qu'elle est prête à dévorer telle le Saturne de Goya.

Oui, avoir un enfant à Ravensbrück est un combat quotidien pour la survie de la mère comme de l'enfant. J'ai évoqué le changement qui se produit en Mila, on le voit aussi chez les autres mères qu'on croise à la kinderzimmer puis, plus tard, dans un autre contexte dont je n'ai pas parlé. On voit l'importance de ces enfants sur la volonté de vivre des mères. C'en est bouleversant, et la confrontation de cet instinct maternel et de l'horreur des camps de concentration est l'une des forces de ce roman qui n'en manque pas.

Enfin, dernier thème, la mémoire. J'ai évoqué le travail fait sur elle par Mila qui consiste à mémoriser dates et événements, c'est une illustration concrète, c'est vrai, mais ce n'est pas la seule. Bon, je ne vais pas ouvrir un débat sur l'expression "devoir de mémoire", ce n'est pas le lieu, mais cet aspect-là aussi est présent dans le livre de Valentine Goby. De deux façons distinctes et complémentaires.

La première, je peux en parler, puisque ce sont les premières pages du livre, c'est la visite dans une école, de nos jours, de Suzanne, une survivante, une ancienne de Ravensbrück, une femme qui ressemble beaucoup à Mila, va-t-on comprendre peu à peu. Ces visites à des générations bien éloignées de ces périodes sombres de l'Histoire sont, à mon avis, quelque chose de très important, avant que le temps ne se charge de les rendre impossibles.

Dans la lignée d'un Primo Levi ou d'une Elie Wiesel, cette notion de témoignage est le point de départ du roman et je ne crois pas me tromper, ni trahir un secret en disant que Valentine Goby a suivi cette même voie dans la phase préliminaire de l'écriture du livre. Elle aussi est allée à la source, écouter ces paroles de survivantes pour nourrir le roman et le rendre le plus proche possible de la réalité.

La seconde façon d'aborder la mémoire, je ne vais pas vous en parler parce que, a contrario, c'est le contenu des dernières pages, est tout aussi bouleversante et difficile. Je crois que le roman n'aurait pas été complet sans ces quelques pages, l'histoire de Mila (ou de Suzanne, allez savoir) n'aurait pu s'achever simplement à l'échéance qu'elle s'était fixée pour la fin de sa guerre, pour son retour à la vie, pour que sonne l'heure du premier jour du reste de leur vie.

Oui, cette mémoire-là et le fait de la relater sont des aspects fondamentaux du récit parce qu'il y est question de transmission et donc, encore une fois, de témoignage, l'assurance que les souvenirs que Mila a accumulés durant ses mois de détention ne disparaîtront pas de sitôt, que le flambeau sera repris et brandi bien haut, fièrement, avec respect et émotion...

En quelques jours, je viens de prendre deux grosses claques littéraires. "Kinderzimmer" est un roman difficile, parce que la volonté de réalisme de Valentine Goby nous propose de partager des moments durs, violents, douloureux, effrayants... Mais, toute la force de ce livre réside justement là et, au final, on ne peut pas sortir indemne de cette lecture.

Bien sûr, certains lecteurs, plus encore certaines lectrices, risquent de passer par des moments pénibles. Mais ce n'est pas le livre qui veut ça, juste ce qu'il retrace et nous montre sans fard, au plus près de ce qui a pu se produire là-bas, dans ce camp sinistre. Et pour tout ce que j'ai évoqué ici et pour bien d'autres choses encore, car c'est un roman riche, dense, cette lecture est à conseiller.

Parce que lui aussi a force de témoignage.


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