jeudi 31 octobre 2013

"James Miranda Barry était un homme extraordinaire !"

Bien sûr, le titre de ce billet peut sembler banal, anodin. Mais, j'ai extrait cette phrase de notre roman du jour à dessein, car elle l'illustre parfaitement. Mais, vous devez bien vous doutez que cette phrase, contrairement aux apparences, n'a absolument rien d'anodin. En effet, notre roman du jour retrace un destin tout à fait hors du commun. Il y a quelques années, la romancière Geneviève Chauvel m'a parlé de son genre de prédilection comme étant la biographie romanesque (plutôt que le roman biographique), expression que j'ai depuis, reprise à mon compte. Ici, elle est parfaite. Car, si "le secret du docteur Barry" (en grand format aux éditions de Borée) est inspiré de la vie d'un personnage réel, il y a tant de zones d'ombre et d'inconnues dans cette vie pour en faire le terrain de jeu d'une romancière, en l'occurrence, Sylvie Ouellette. Apprêtez-vous à voyager, dans ce livre, mais aussi à suivre un fascinant personnage central qui a un mérite absolu : ne laisser personne indifférent ! Qu'on l'apprécie ou qu'on la trouve pénible, je vous assure que les deux possibilités sont envisageables, on ne peut que rester ébahi devant le courage, la détermination et les motivations profondes du docteur Barry... Sans même parler de ce secret, au coeur de ce roman historique...





James Miranda Barry a à peine 15 ans quand il entre à l'université d'Edimbourg afin d'y faire ses études de médecine. Une vraie vocation, née dès le plus jeune âge dans une bibliothèque qui contenait le fin du fin des livres de sciences, de médecine et même d'anatomie. Nous sommes en 1810, des progrès récents font entrer la médecine dans une nouvelle ère, mais les obstacles restent encore nombreux avant que son exercice puisse se faire sans danger, pour les praticiens...

Mais, de tout cela, Barry n'en a cure. Digne successeur d'Hippocrate, James Miranda Barry entend faire profiter de son savoir tous ceux qui pourraient en avoir besoin, à commencer par les plus démunis. Cette mission du médecin est pour lui une évidence, dans un Royaume-Uni où ce sont les plus aisés qui, seuls, ont le plus facilement accès aux soins.

Barry, en toute modestie, croit possible de révolutionner tout cela, en amorçant à la fois le virage scientifique et social de la médecine et son entrée dans un siècle naissant et placé sous le signe de la modernité. Même jeune, Barry se doute bien que mettre en vigueur son projet, soutenu par plusieurs personnes influentes, ne sera pas une sinécure... D'autant qu'il y a encore un obstacle à franchir et pas des moindres...

James Miranda Barry est une femme.

Personnage créé de toutes pièces par un triumvirat masculin, le comte Lord Buchan, le général Francisco de Miranda et un médecin, Edward Fryer. L'idée est de démontrer de la plus éclatante façon que rien ne s'oppose à ce que les femmes accèdent à la fonction de médecin. Mais, le plan ne s'arrête pas là : tous ont conscience que, lorsque sera révélée la véritable identité de Barry, une fois son diplôme en poche, le scandale sera énorme, et la possibilité de pratiquer sur le sol britannique, certainement impossible.

Alors, celle qui sera le docteur Barry, quoi qu'en pensent certains, tirera sa révérence et s'en ira loin de l'Angleterre soigner de pauvres gens. Pourtant, les plans sans accroc, parfait sur le papier et qui se déroule comme on en rêvait, ça existe rarement... Et pour James Miranda Barry aussi, le destin va frapper et changer complètement son existence...

En effet, et je vous laisserai découvrir pourquoi, la porte de sortie prévue pour que Barry puisse aller exercer ailleurs, là où sa féminité ne sera pas un problème, va se refermer brutalement avant même l'exécution du plan. Certes, Barry a obtenu son diplôme, sans aucune difficulté, car il est un des élèves les plus doués de sa promotion, mais il lui est impossible, avant un temps certain, de retirer sa tenue masculine pour révéler au grand jour sa véritable nature...

Ne pouvant alors qu'en prendre son parti, Barry se doit d'exercer, ce qui est la partie du plan qui lui est dévolue. Mais pour combien de temps va-t-elle devoir rester homme ? Et surtout comment exercer en limitant les risques d'être inopinément découverte ? Barry a déjà un désavantage : son physique. De petite taille, avec une voix montant facilement dans les aigus et un visage imberbe, il va falloir jouer serré pour donner le change...

Alors, à la surprise générale, Barry va prendre une décision, contre l'avis de ses mentors : devenir médecin militaire. Après tout, elle porte comme deuxième prénom le patronyme d'un général qu'elle admire, pourquoi, en attendant de pouvoir réaliser leur projet commun, ne pas suivre cette voie-là ? Buchan n'y voit que risques inutiles, mais plus têtu que James Miranda Barry, on ne trouve pas...

Elle sera donc militaire. Et, pour couronner le tout, outre-mer. Sa première affectation, en 1816 (elle a 21 ans, à peine), l'envoie au Cap, en Afrique du Sud. Elle croit encore que tout cela sera provisoire. Elle l'ignore encore, mais son propre piège vient de se refermer sur elle : jamais elle ne pourra devenir femme aux yeux de tous... Le projet initial va capoter, ses mentors disparaître les uns après les autres et la jeune femme va devoir accepter de vivre dans le costume et la peau de quelqu'un qu'elle n'est pas.

Après le Cap, il y aura les Caraïbes, la Jamaïque d'abord, puis des îles plus au sud où Barry fera sa tournée, ensuite, elle reviendra en Europe, d'abord à Malte puis à Corfou et c'est au Canada que s'achèvera sa carrière bien des années après tout ce que je viens d'évoquer. A chacune de ces affectations, Barry essayera d'appliquer sur le terrain ses idéaux altruistes mais aussi de protéger son identité véritable.

Et à chaque fois, cela ne se passera pas sans difficulté. D'une part, parce qu'un militaire, ça obéit d'abord aux ordres et que la philanthropie n'en fait que rarement partie ; d'autre part, parce que n'importe quel événement, le plus insignifiant, peut la trahir... Et quand on connaît le caractère pour le moins entier de Barry, forcément, on se dit qu'elle n'est pas au bout de ses peines.

Ce qu'il y a de fascinant dans ce personnage, comme je le disais en introduction, c'est sa capacité aussi bien à plaire aux uns qu'à horripiler les autres, voire de provoquer chez certains ces deux sentiments pourtant diamétralement opposés. Mais c'est surtout sa hiérarchie qu'elle va s'évertuer à contrarier, enfreignant les ordres, soignant les personnes qu'on lui a interdites de soigner, se montrant rebelle à sa fonction militaire, trop étriqué pour elle.

Petit à petit, c'est un personnage incroyablement excentrique et décalé qu'on voit se dessiner. Sans même parler de son travestissement, le docteur Barry va marquer tous ceux qui vont la croiser, par sa façon d'être pour le moins... peu discrète, par son caractère de plus en plus épouvantable au fil des ans, par sa compétence en tant que médecin mais aussi son intransigeance à traquer sans relâche tous les Diafoirus et autres apothicaires qui n'ont comme motivation première que leur enrichissement et non pas le bien-être des malades.

Mais sa situation va l'obliger à s'enfermer aussi dans une solitude terrible. Les années passées au Cap, alors qu'elle est encore jeune, pleine d'espoir de redevenir pour de bon un femme, vont lui en apprendre beaucoup sur elle-même et sur sa relation aux autres. Par la suite, elle limitera au maximum tout lien social, ne voyageant qu'avec une hallucinante quantité de malle, renfermant toute sa vie, tous ses mensonges, aussi, et un unique serviteur, fidèle, dévoué et qui ne révélera jamais son secret à personne.

Je me rends compte que j'utilise, depuis le début de ce billet, beaucoup de mots évoquant la réclusion. Et c'est tout à fait mon ressenti : James Miranda Barry, ou quel que soit son état civil véritable, a écopé d'une peine à perpétuité dans le corps d'une personne qu'elle n'est pas. Forcément, et même si, peut-être, elle a pu se résigner, accepter ce conditionnement, cela pèse, cela joue sur l'humeur, et sur les nerfs, car être démasquée serait sans doute catastrophique...

Sa lutte permanente avec sa hiérarchie, sa volonté perpétuelle de faire évoluer son temps pour arriver à une médecine plus moderne et efficace seront sa planche de salut. Etre en mission, envers et contre tous, est une motivation suffisante pour accepter ce qui devient un véritable sacrifice. S'émancipant, par la force des choses, du projet initial construit autour d'elle-même, elle se retrouve dans une position inattendue : imposer ses vues dans ce pays qu'elle devait fuir une fois révélée sa féminité...

James Miranda Barry, c'est une espèce de Frankenstein, et je ne dis pas cela seulement parce que le roman de Sylvie Ouellette s'ouvre sur une scène de dissection nocturne sur un cadavre frais volé dans un cimetière. Non, Barry est la créature de Buchan, Miranda et Fryer, programmée pour être l'instrument de leur projet humaniste. Sauf que, poussée par les événements imprévus puis en entrant dans l'armée, elle va peu à peu rompre les amarres qui la retenaient à ses mentors pour voguer par elle-même.

Mais, dans cette traversée d'un siècle assez mouvementé, dans ce voyage aux quatre coins de l'Empire britannique en pleine hégémonie, la situation de Barry va changer, aussi. Ou plutôt, la perception qu'en auront les personnes qu'elle va rencontrer et, par ricochet, le lecteur. Lorsqu'on la découvre, toute jeune, idéaliste et gonflée à bloc, sûre d'elle et de ses choix, elle est un personnage flamboyant, héroïque, superbe et généreux, pour reprendre ce mot de Victor Hugo.

Plus tard, cependant, c'est un être aigri, intolérant, vaniteux, ressassant ses succès et ses coups d'éclat, donnant la leçon et, finalement, regrettant ce passé de plus en plus lointain et redoutant de voir couler ce temps si précieux avant d'avoir pu mener à bien ses missions. Son caractère est juste alors insupportable, lui valant quelques solides inimitiés.

Seulement, pour un être aussi orgueilleux que Barry (mais, dans une situation aussi délicate, l'orgueil n'est-il pas le meilleur des carburants pour continuer à avancer, même quand tout part à vau-l'eau ?), des faits étonnants vont intervenir, rattrapant cette anonyme pionnière et, ô paradoxe, la laissant sur le côté de la route vers le progrès dont elle est l'initiatrice.

En témoigne sa rencontre avec Florence Nightingale. Ce nom ne vous parle peut-être pas, mais dans les pays anglo-saxons, elle est une icône absolue, une pionnière, un exemple. Or, elle n'est qu'infirmière !! Je précise que le "n'est que" est utilisé à travers le prisme Barry. Comment, cette infirmière qui lui vole son mérité, sa célébrité ?

Barry est né 25 ans avant Nightingale, est devenu médecin avant même la naissance de l'infirmière et voilà qu'on en fait l'idole qu'il, enfin qu'elle, aurait dû être ! Inadmissible, inacceptable... et pourtant, impossible à réfuter, puisqu'il faudrait se dévoiler pour cela, et donc tout perdre. Alors, Barry bout et traite Nightingale avec mépris et condescendance, devenant, du même coup, l'horrible réactionnaire misogyne qu'il a toujours combattu !

Barry fait l'expérience du passage du temps, de ces générations qui se succèdent et des changements qui affectent tout société humaine. Le temps de sa vie, elle voit, certes lentement, se réaliser les idéaux qu'elle défendait aux côtés de ses mentors et que sa réclusion dans un costume masculin l'a obligé à initier dans l'anonymat et contre l'avis de sa hiérarchie et des puissances politiques en place.

Barry serait-elle née trop tôt ? Oui, c'est sans doute ce qu'on peut se dire. Son destin est tel, en lui-même, qu'il aurait été tout aussi étonnant si, comme Nightingale, elle avait pu, affichant sa féminité, soigner, apporter une aide médicale mais aussi sociale à tous ceux qui en ont besoin, simplement par idéal humaniste. Pourtant, en venant avant, en trouvant ce moyen étonnant et terriblement contraignant pour contourner les règles rétrogrades de son temps, Barry devient un incroyable personnage de roman.

Car, au final, on se rend compte qu'on en sait assez peu sur le vrai James Miranda Barry. Sylvie Ouellette réussit à remplir les zones d'incertitude dans la vie de ce médecin pas comme les autres avec la liberté qu'offre le roman et l'imaginaire. Et ça marche, jusqu'au bout. Jusque même après sa mort. La France est fascinée par son chevalier d'Eon, homme travesti en femme, au point de finir par ne plus jamais quitter ce rôle, l'Angleterre a James Barry, femme qui dut vivre sa vie comme un homme.

"Le secret du docteur Barry" est un roman historique assez classique dans la forme, mais passionnant du fait de ce personnage inouï. C'est aussi l'occasion de balayer du regard, et avec précision, ce XIXème siècle qui voit l'avènement de la puissance britannique, politiquement et économiquement, et cette mutation profonde des sociétés européennes à tous les niveaux.

J'ai pris énormément de plaisir à cette lecture et on s'attache à Barry, malgré tout, malgré ses défauts, ses erreurs, son caractère irascible... On se dit, à chaque page, que tout cela est vain, voué à l'échec, et puis, quelques lignes plus tard, on espère que l'onde de choc attendue finira par tout bousculer, à commencer par les mentalités de la trop vieille Angleterre (je ne me fais pas d'illusion, la France n'aurait eu aucune leçon à donner non plus, je pense)...

Alors, oui, James Miranda Barry était un homme extraordinaire ! Mais c'était surtout une femme hors du commun dont l'histoire devait être racontée sous la forme d'un véritable roman d'aventures, plein de rebondissements et aussi de suspense, tant l'épée de Damoclès qui se balance au-dessus de sa tête semble vouloir à tout moment, lui couper le cou...


mercredi 30 octobre 2013

"Inséparables, oui mais... séparés..." (Arthur H).

J'aime beaucoup cette chanson d'Arthur H et en lisant notre roman du jour, j'y ai immédiatement pensé. Mais, revenons à la véritable genèse de cette lecture : un titre. Oui, lorsqu'on regarde ce qui sort, ici ou là, au milieu de la masse des livres publiés, il y a des titres qui font tilter le cerveau du lecteur que je suis... Une ampoule s'allume, branchée direct sur la curiosité et là, si la quatrième de couverture ou quelques remarques intéressante de l'éditeur viennent renforcer la première impression, il arrive souvent que le livre et son titre qui marque finisse entre mes mains. C'est le cas de "Tartes aux pommes et fin du monde", court (à peine 130 pages) premier roman de Guillaume Siaudeau, publié par une maison d"éditions que je vous recommande de surveiller attentivement, Alma Editeur. Un thème assez classique, la rupture, mais une manière de le traiter que j'ai trouvée originale, une réflexion sur la douleur pleine de force, mais aussi d'humour. Un livre qui donne envie de se pelotonner sur un canapé, contre un être cher, une part de tarte aux pommes à portée de mains. En souhaitant ne jamais, au grand jamais, connaître les affres traversées par le narrateur...





Un jeune homme raconte son histoire, sa vie, à la première personne du singulier. La vie d'un garçon qui n'a jamais vraiment été heureux et qui ignore même ce que cela peut vouloir dire... Avec sa soeur, il s'est retrouvé très jeune à la charge de leur père, quitté brusquement par leur mère. Une rupture terrible dont l'homme ne se remettra jamais, plongeant dans l'alcool pour noyer son chagrin... Et quand il avait un peu abuser de la dive bouteille, le père pouvait avoir la main lourde...

Voilà donc le modèle familial hautement imparfait dans lequel a grandi notre narrateur. Ca donne un adolescent timide, introverti, et un jeune adulte pas vraiment dégrossi, replié sur lui-même. Un garçon qui n'aurait comme seule image (d'Epinal) du bonheur, un couple d'inséparables, deux jolis oiseaux en cages qui mourront en très peu de temps s'ils ne sont plus ensemble...

Et puis, un jour, alors que rien ne l'y prédisposait, alors qu'il ne s'y attendait pas le moins du monde, il va faire LA rencontre qui va changer sa vie. Oui, une femme, une femme qui fait palpiter son coeur, une femme qui lui est sympathique au premier regard et qui semble tout autant l'apprécier en retour... Un coup de foudre ? Oui, vous et moi dirions sans doute cela, pas lui, non... Sans doute ne connaît-il pas cette expression...

Leur rencontre n'est pas banale : tous les deux se suivaient dans la file d'attente d'une caisse de supermarché... Elle, elle s'appelle Alice, au fait, se trouvait devant lui. Mais, lorsque son tour arrive, voilà que la caissière, pas finaude, mais il lui sera pardonné au centuple, s'emmêle les crayons, et le lecteur optique, incapable de trouver le code-barres d'une boîte de maquereaux au vin blanc...

S'ensuit un interminable cafouillage qui va profiter au deux jeunes gens pour faire plus ample connaissance. Suivra un rendez-vous, autour d'un verre et, de fil en aiguille, je ne vous fais pas un dessin, un joli couple se constitue. Elle est bibliothécaire, il décharge des cartons de gros camions... Leur épanouissement, c'est l'un avec l'autre qu'ils le trouvent.

Ils partagent les bons comme les mauvais moments... Les bons, ce seraient la rencontre chaleureuse avec les parents d'Alice ; les mauvais, la dépression et le suicide d'Arny, le collègue et meilleur ami du narrateur... Tout ce qui contribue à les sortir de leur routine grisâtre, c'est ce qu'ils font ensemble. Oh, n'allez pas imaginer une vie de palace ou de débauche. Non, une vie simple, comme ces deux-là, et heureuse.

Des inséparables... oui, mais... séparés...

Car, un "beau" jour, sans signe avant-coureur, sans que le narrateur ait rien vu venir, sans aucune explication ni appel, voilà notre jeune homme plaqué... Une rupture dans les plus atroces règles de l'art, quand l'autre ne veut plus entendre parler de vous, d'un seul coup, qu'elle vous fait mettre à la porte sans ménagement et que vous vous retrouvez seul, terriblement seul...

Plus dure est la chute de son nuage rose. Le narrateur a l'exemple de son père, dévasté par le départ brutal de sa propre épouse, mais l'alcoolisme ne l'emballe pas plus que ça. Non, lui se dit d'emblée, une fois la rupture acceptée, qu'il va vite falloir combler le gouffre qui s'est ouvert dans sa vie avec la fin de cette liaison qui lui a permis de tutoyer le bonheur, le vrai.

Trouver une nouvelle compagne ? Non, c'est impossible. On comprend vite que personne ne pourra remplacer Alice dans le coeur et l'esprit du jeune homme, qu'aucune femme n'arrivera jamais à la cheville de l'aimée envolée, qu'aucune relation amoureuse ne saura, comme cette première expérience, le porter à l'extase, l'emmener au septième ciel.

C'est donc une autre quête qui commence pour notre narrateur, dont l'objectif est de trouver le substitut idéal à ses amours mortes. Oh, ça ne va pas prendre des jours entiers pour y parvenir. Non, le profil du substitut est clairement défini dans la tête du jeune homme. Oui, instinctivement, il sait très vite, peut-être tout de suite après avoir encaissé la rupture, s'être résigné à ce retour à la case Solitude, quel sera l'objet idéal appelé à le suivre partout désormais...

J'ai bien dit un objet. Une espèce d'objet transitionnel, quelque chose qui incarne une présence rassurante, un doudou, quoi... Euh, non, oubliez ce que je viens de dire, car l'objet choisi par le narrateur ne ressemble pas du tout à ça. Rien de rassurant, bien au contraire. Et pourtant, il va s'imposer dans le vie du narrateur à chaque instant, semblant presque le narguer, lui murmurer le fameux refrain de Kaa, "Trust in me", dans une macabre parade nuptiale...

Car, je peux le dire, puisque c'est écrit sur la quatrième de couverture, ce substitut qu'a choisi le narrateur pour oublier Alice, c'est un revolver...

Je m'arrête ici, pour ce qui concerne l'histoire. Et, je le redis encore et toujours, même si ce résumé peut vous sembler long, surtout eu égard à la brièveté du livre, croyez-moi, j'ai survolé les faits. Et puis, surtout, je n'ai encore rien dit du style de ce jeune primo-romancier, comme on dit, Guillaume Siaudeau. Car, c'est là le grand intérêt du livre : la manière d'amener les choses et de les raconter.

La rupture amoureuse et la dépression qui la suit sont des thèmes très classiques de la littérature, on flirte vite avec le déjà vu. Mais là, justement, la façon d"écrire, aussi bien dans les mots employés, le ton pour les mettre en ordre et les situations que choisit de raconter l'auteur, on est dans tout, sauf de l'ordinaire. Enfin, plus exactement, c'est tout l'inverse, on est dans l'ordinaire le plus absolu et cela donne un effet tout à fait intéressant.

Le ton sur lequel le narrateur nous raconte sa vie, ses malheurs, son bonheur et le terrible retour sur terre, a quelque chose de faussement naïf. Comme si nous suivions un roman picaresque, une vraie quête initiatique, alors qu'on a jamais sous les yeux que la vie somme toute assez banale d'un garçon qui n'a pas eu la chance de grandir au sein d'une famille heureuse. Cette manière de raconter les événements en y mettant un minimum d'affect est redoutablement efficace, car elle renforce l'impression lunaire qu'on peut avoir du narrateur.

Cela s'accompagne d'une ironie bien plus féroce qu'il n'y paraît, un humour à froid lui aussi très efficace. En témoigne la scène-clé du roman, la rencontre entre le narrateur et Alice, à la caisse de ce supermarché, devant cette pauvre fille perdue dans son encaissement d'une malheureuse boîte de maquereaux. Tout l'absurde de nos tristes routines quotidiennes est là, renforçant ainsi le scintillant de l'amour naissant.

On retrouve aussi cela dans la dernière partie du livre, cette "relation", je mets des guillemets, car le mot est forcément inadéquat, mais je n'en vois pas d'autres, entre le narrateur et son arme. Il est bien sûr question de dépression, de dérive suicidaire, et pourtant, c'est raconté comme une nouvelle histoire d'amour qui commence, soldant la précédente, et tout le reste avec...

Je ne vais pas revenir sur le titre de ce billet, j'ai expliqué son pourquoi. Et ces inséparables clamsant à quelques jours d'intervalle sont une des plus grandes désillusions de la vie du narrateur. D'ailleurs, celle-ci sont souvent animalières, comme si le narrateur était plus capable de s'attacher aux animaux de compagnie et aux objets, même terriblement dangereux, qu'aux êtres humains...

A part Alice, évidemment...

Mais il y a un autre symbole qui traverse le roman sous différentes formes, ce sont les ailes... Qu'elles soient véritables, comme celles des inséparables (qui ne quittent pourtant pas leur cage...), ou figurées, on les trouve partout, jusque dans celles, mais là, c'est moi qui parle, qui poussent dans le dos du narrateur lorsque l'amour l'emporte dans son tourbillon euphorisant.

Mais, et là encore, sans entrer dans les détails, juste en parlant encore de ces inséparables, vous comprendrez que ces ailes sont toujours insuffisantes, ou alors absentes quand on désirerait ardemment en avoir. Outil de liberté, elles ne protègent de rien, surtout pas de la solitude ou de la mort, de l'inexorable, de la fin, de la séparation.

Or, la vie du narrateur n'est faite que de ça, de rupture, de séparation. Sa planche de salut, c'est Alice. Une fois que sa relation avec elle a commencé, il en est sûr, cela ne pourra jamais finir, car son amour, générateur d'ailes, sera plus fort que tout. Et surtout, jamais il ne reproduira ce dont il a été témoin depuis sa plus tendre enfance... Jamais il ne sera malheureux comme son père, muet et passif comme son beau-père, triste au point de se suicider comme son ami, etc.

Mais, crac ! Patatras ! Alice le raye de son existence en moins de temps qu'il ne m'en faut pour taper cette phrase... Cette fois, la chute, c'est SA chute. Le mouvement perpétuel qui lui a pourri la vie depuis toujours se poursuit, inéluctablement, sans qu'il puisse rien faire... Enfin, rien... Rien qui puisse corriger ce qui fait mal et l'effacer pour reprendre le cours de sa vie avec Alice comme s'il ne s'était rien passer.

Alors, ce sera une autre relation, sans conflit possible, dans laquelle il est aussi bien le maître que l'esclave. Maître de l'objet de mort, puisqu'il le tient dans sa main et décide, ou non, de le déclencher, mais aussi asservi par l'idée de ce que le déclencher pourrait faire. Et, puisqu'il est évident que ses ailes ont sérieusement pris du plomb, sur un plan métaphorique, son substitut pourrait l'aider à rendre cela plus réel encore...

On se laisse prendre par cette histoire touchante d'un jeune homme malheureux qui se débat entre repères familiaux flous ou négatifs et volonté de vivre et d'être heureux. La quête de ce bonheur, si loin, si proche, elle nous concerne tous, je pense. Mais, lorsqu'un coup de sort nous envoie au tapis, KO pour le compte, on a, comme le narrateur, du mal à se relever.

J'ai vraiment aimé le style de ce jeune écrivain, Guillaume Siaudeau, que je suis curieux de voir évoluer à l'avenir. Avec ce mélange de naïveté et d'humour noir, il donne un vrai relief à cette histoire ordinaire et c'est un vrai plaisir de lecture. Ah oui, je sais, vous vous demandez pourquoi ce roman s'intitule "tartes aux pommes et fin du monde" ?

Je vous répondrai par une citation : "pour que le monde tourne bien rond, il aurait peut-être tout simplement fallu que toutes les ruptures aient le goût sucré d'une tarte aux pommes"...

Bon appétit !


samedi 26 octobre 2013

"Dieu n'est pas un tout qui se partage" (Bossuet).

Une citation parfaite pour illustrer le roman du jour, dont Bossuet est d'ailleurs un des personnages importants. Nous allons parler religion, je vous préviens d'emblée, car c'est le sujet central du livre. La religion comme force politique et idéologique, dans un contexte bien particulier, celui du règne de Louis XIV et de sa monarchie absolue de droit divin. Un roman qui couvre 60 ans de l'Histoire de France à la lumière de ces luttes d'influence, des guerres entre courtisans cherchant à obtenir les faveurs d'un Roi prompt à user de la disgrâce, mais généreux avec ses alliés. Et pour cela, Catherine Hermary-Vieille nous relate dans "le siècle de Dieu" (en grand format chez Albin Michel), la vie et le destin de deux femmes qui vont, emportées par le tourbillon d'une époque mouvementée, troublée, même, mais ayant choisi deux façons de vivre bien différentes... Immergeons-nous dans ce Grand Siècle que Catherine Hermary-Vieille a appelé "le siècle de Dieu", car celui-ci devient l'enjeu d'une société déboussolée, vacillante...





Anne-Sophie de Kerlédant, jeune femme issue de la vieille noblesse bretonne, a tout juste 16 ans quand elle arrive de sa région natale à Paris. Elle pose le pied dans la capitale au moment où la nouvelle de l'arrestation de Nicolas Fouquet, le surintendant des finances, se répand comme une traînée de poudre, laissant tout le monde pantois... Mauvais présage pour Anne-Sophie ? Peut-être, trois jours après, elle épouse Charles de Vieilleville, qu'elle n'a jamais rencontré... Un mariage qui sera un échec sur toute la ligne...

Anne-Sophie n'est pas arrivée seule à Paris. A ses côtés, sa cousine Viviane, que les Kerdélant ont accueillie lorsqu'elle est devenue, très jeune, orpheline... Sans appuis familiaux, Viviane se destine à la vie religieuse mais a repoussé provisoirement cette décision pour accompagner sa cousine et lui servir, en quelque sorte, de dame de compagnie.

Bientôt, leurs deux existences vont s'éloigner, sans que jamais les liens familiaux et amicaux ne se dissipent. Mais Anne-Sophie, qui ne se résout pas aux assiduités de son époux et l'a repoussé dès les premiers jours, va découvrir la vie de Cour mais aussi les salons littéraires où se retrouvent, autour de personnalités aussi marquantes que Madame de Scudéry ou Ninon de Lenclos, celles qu'on va appeler les Précieuses.

Hommes et femmes y tiennent des conversations certes érudites mais qui tournent vite à des discussions plus sentimentales, peut-être même assez libertines. Galantes, est le mot en vogue à l'époque... Et l'on se retrouve autour de cette "Carte de Tendre", censée orienter chacun vers sa chacune et réciproquement... Pour Anne-Sophie, marquée par l'échec de son mariage et le dégoût qu'elle ressent pour son époux, tout cela est une bouffée d'oxygène, une bonne façon d'entrer dans le Grand Monde...

Peu à peu, la jeune provinciale va faire son nid dans ces salons, devenant une habituée des lieux et une amie des maîtresses de maison. Mais cette assiduité à un revers : sa réputation. Un mari parti vivre sa vie aventureuse loin de France, une relation houleuse avec un homme grossier et brutal qui l'a sous son emprise, bref, de quoi faire jaser et faire d'Anne-Sophie une femme à la vertu légère...

Pendant qu'Anne-Sophie découvre les bons et les mauvais côtés de l'exigeante vie de cours, Viviane se voue corps et âme à la charité, pilier de sa foi. "Où sont amour et charité, Dieu est présent", voilà le credo, sans mauvais jeu de mots, de la jeune femme. Une foi simple et sincère qui a pour but de soulager les souffrances d'autrui, de soigner, nourrir, héberger les plus pauvres, qui sont nombreux en cette époque...

Jugeant que les ordres religieux ne répondent pas à ses attentes en matière de foi, Viviane décide de se consacrer individuellement aux actions charitables et c'est à l'Hôpital Général, plus particulièrement aux Enfants Trouvés, qu'elle va consacrer ses journées. Là, elle sera amenée à s'occuper d'un nourrisson, une petite fille, qu'elle finira par adopter et appellera Marie-Aimée...

Je ne vais pas vous en raconter plus sur le factuel, mais les vies de ces deux femmes connaîtront tantôt des moments très heureux, tantôt des périodes douloureuses, des vies assez mouvementées et qui servent de fil conducteur à ce roman, sans oublier les générations suivantes, qui auront aussi leur rôle à jouer. Mais, le plus intéressant du roman, c'est son contexte historique.

En 1664, lorsque Anne-Sophie et Viviane arrivent à Paris, c'est le tout début du règne sans partage de Louis XIV ("L'Etat, c'est moi", vous vous souvenez ?). L'arrestation de Fouquet marque le début d'un règne dont la tyrannie s'appuie sur une certitude : c'est Dieu qui fonde la monarchie à travers le Roi, qui se doit de concentrer tous les pouvoirs. Et le principal soutien de ce pouvoir absolu, c'est évidemment l'Eglise, catholique et romaine, qui impose, elle, ses dogmes à tous.

Or, tous les Français ne m'entendent pas de cette oreille. Certains choisissent d'autres orientations pour leur foi. Les Protestants, depuis la promulgation de l'Edit de Nantes par Henri IV, sont nombreux dans certaines régions. Mais Louis XIV veut une France absolument, uniquement catholique et, dès avant la révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, il va organiser une féroce politique de persécution des Huguenots, dont les terribles Dragonnades seront le paroxysme...

Il y a les Jansénistes. Ces dévots ont choisi une vie et une pratique religieuse austère, fondée sur une morale stricte qui se veut une réaction aux dérives de l'absolutisme mais aussi à la désagrégation des valeurs morales qu'on y constate. Ce courant va se répandre dans une partie de l'aristocratie et même de la Cour de Louis XIV

Louis XIV est un jeune monarque, beau et fougueux, qui affiche un goût certain pour les femmes. Les femmes qui fréquentent la Cour sont ambitieuses et cherchent à lui plaire, à devenir favorite. A l'arrivée d'Anne-Sophie et Viviane, c'est la discrète Louise de la Vallière qui a les faveurs du Roi. D'ailleurs, elle sera la mère de quatre de ses enfants... Mais, bientôt, elle sera détrônée, si j'ose dire, par la scandaleuse Madame de Montespan...

Sa présence honnie auprès du roi va provoquer une poussée janséniste et le mouvement va devenir la bête noire d'un Louis XIV prêt à tout pour plaire à son ambitieuse favorite... Plus que jamais, les opposants à l'absolutisme dénoncent ce pouvoir sans partage qui risque d'échouer dans les mains de cette femme de peu de vertu. La guerre entre la favorite et les dévots fera rage jusqu'à la disgrâce de la belle Athénaïs... L'affaire des poisons et ses relents sataniques seront aussi un événement majeur de ce bras-de-fer d'une violence inouïe.

Anne-Sophie est témoin de tous ces changements, de toutes ces luttes souterraines qui agitent la Cour et alimentent les conversations dans les salons qu'elle fréquente. Comme elle sera témoin, à la chute de la Montespan, du revirement à 180° du Roi en matière religieuse... Louis XIV, frivole et coureur, devient d'un seul coup un homme pieu et concerné par la religion et la morale.

Sa nouvelle favorite, Madame de Maintenon, est pour beaucoup dans ce retour vers Dieu du monarque. C'est vers elle que tous les regards se tournent, désormais, c'est dans ses bonnes grâces qu'il faut entrer. Et le mouvement perpétuel des courtisans reprend, dans une ambiance sensiblement différente, tant la personnalité de la nouvelle favorite s'oppose à la précédente... Et le Roi a mûri...

Nous allons revenir à Versailles, mais un troisième important courant religieux, celui qui est même le plus présent dans le roman, reste à présenter. C'est Viviane qui y sera la première confrontée, mais bientôt, ce sont les deux cousines qui suivront les aventures, j'ai du mal à trouver un autre mot, d'un incroyable personnage : Jeanne Guyon.

Mystique pour les uns, exaltée ou carrément folle pour les autres, sa pensée va bientôt être assimilée à un mouvement né en Espagne : le quiétisme. On ne parle pas ouvertement d'hérésie, mais l'Eglise a condamné ce mouvement dès ses débuts. Pardonnez cette simplification, mais je ne veux pas entrer dans les détails de sa vision. Disons que, pour Jeanne Guyon, l'homme n'a pas besoin d'intermédiaire pour communiquer avec Dieu, qu'on doit consacrer avant toute chose à la prière silencieuse et que celle-ci peut se communiquer, sans parole, juste par la pensée, d'un fidèle à un autre...

Proche de l'hérésie, inspiratrice de certains groupes protestants, Jeanne Guyon va aussi influencer des personnages importants, dont Madame de Maintenon en personne, ainsi que Fénelon. Si la première, malgré l'intérêt sincère porté aux idées de la mystique et son soutien quasi inaltérable, va céder au Roi, qui voit d'un mauvais oeil cette vision de la foi (je vous dis pourquoi dans un instant), Fénelon lui restera fidèle jusqu'au bout, ce qui lui vaudra un exil déguisé en poste d'archevêque de Cambrai...

Le Roi, lui, a pour conseiller un prélat au combien influent : celui qui nous a offert le titre de ce billet, Jacques-Bénigne Bossuet. Il incarne la position de l'Eglise qui soutient l'absolutisme. Entre Fénelon et Bossuet, la guerre est déclarée et va durer longtemps, très longtemps, au gré de la vie mouvementée de Jeanne Guyon, selon qu'elle s'éloigne ou revient sur le devant de la scène...

Si je connaissais assez bien l'histoire des jansénistes et des protestants sous Louis XIV, j'ai découvert Jeanne Guyon et sa vie incroyable, que Anne-Sophie et Viviane suivront toute leur vie attentivement. Je ne vais pas développer plus, tout est dans ce roman foisonnant et riche qui nous offre une chronique tout à fait remarquable de cette époque.

En ne s'attachant pas qu'à décrire les frasques de l'aristocratie, mais aussi, en montrant un pays exsangue, vidé par les guerres, financièrement et humainement, mais aussi sur le plan de l'agriculture. On produit pour alimenter les soldats, plus le peuple. Cela coïncide avec des hivers terribles, on parle de nouvelle ère glaciaire pendant quelques années. Les famines se multiplient, les épidémies font des ravages, mais le Roi règne dans sa gloire infaillible, un point c'est tout...

"Le siècle de Dieu" est aussi un roman sur l'érosion du temps qui passe. Cela concerne les protagonistes, qu'on voit grandir puis vieillir et, pour beaucoup d'entre eux mourir. Cela concerne aussi les modes, les grâces et les disgrâces, les influences et les manigances politiques. Enfin, cela concerne le Roi lui-même... Je ne vais pas vos dire que Louis XIV est le plus grand Roi que nous ayons eu, etc. Je ne suis pas historien, mon avis serait de peu de poids.

En revanche, c'est le plus long règne, étalé sur six décennies. Du jeune monarque flamboyant au vieux souverain déclinant, on suit ce règne fantastique, si riche et pourtant si plein de drames et d'injustices. On le suit aussi dans ses aspects les plus étincelants, mais aussi les moments les plus sombres, un lent déclin, une interminable agonie, comme si Louis XIV incarnait à ce point l'absolutisme que celui-ci s'est décomposé en même temps que sa santé se dégradait...

Et, dans le même temps, ce que Catherine Hermary-Vieille a appelé "le siècle de Dieu", selon l'expression des proches de Jeanne Guyon, lui aussi perd de son aura. Comme si cette opposition aussi féroce que paisible (oui, je sais, c'est paradoxal, mais c'est ainsi) ne pouvait survivre à son adversaire désigné... Avec la fin de Louis XIV, c'est un autre siècle qui commence...

Le siècle des Lumières, qui s'annonce, encore discrètement dans le roman, évoqué avec une citation de Montesquieu et un bref clin d'oeil au notaire Arouet, dont le fils ne se fait pas encore appeler Voltaire, sera celui de la Raison. Mais, c'est aussi un siècle où le nouveau dieu sera l'argent. La spéculation fait une apparition tonitruante, le scandale autour de John Law a une bonne place dans le roman, et les questions financières, qui jusque-là, ne concernaient que l'Etat, s'étendent aux particuliers qui rêvent de faire fortune ou de s'enrichir encore plus qu'ils ne le sont...

Cela nous amène à un dernier changement, plus subtil, auquel on assiste dans la dernière partie : l'émergence d'une bourgeoisie qui s'impose comme une classe sociale à part entière, qui n'a certes pas les privilèges dont jouit la noblesse et qui se transmettent pas le sang, mais qui devient, peu à peu, une force avec laquelle il va falloir compter.

Lorsque s'achève le roman de Catherine Hermary-Vieille, la France a changé, le siècle de Dieu, ce Dieu incarné en un monarque absolu, laisse la place à un nouveau règne, forcément différent, celui de Louis XV, entamé dans l'optimisme... On est encore loin de la Révolution, et pourtant, les changements subtils qui s'opèrent déjà et les problèmes récurrents jamais véritablement résolus qui gangrènent le royaume ont déjà commencé leur travail de sape...

A travers les vies de ses deux cousines, Anne-Sophie et Viviane, la romancière parvient à vraiment nous faire revivre ce règne immense de Louis XIV, sans en occulter les erreurs, la tyrannie, ni le peu de cas que le pouvoir fit des gens du commun. Elle montre aussi l'influence autoritaire de la religion et plus encore de l'Eglise dans ce régime. Je me trompe peut-être, mais, je me suis demandé si, d'une certaine manière, les idées de Jeanne Guyon pouvait préfigurer une esquisse de laïcité, dans le sens séparation des pouvoirs politiques et religieux...

Mais surtout, c'est la vie quotidienne entre 1660 et 1730 que nous raconte avec une minutie et une précision Catherine Hermary-Vieille. Et c'est juste passionnant, comme souvent lorsqu'un roman présente aussi bien ceux qui font l'Histoire que ceux qui la subissent. Anne-Sophie et Viviane, d'abord jeunes femmes perdues dans une grande ville, loin de leur région natale, loin de leur enfance, sont emportées par le tourbillon de cette Histoire en mouvement permanent, parfois puissant, incontrôlable...

Elles sauront pourtant trouver leur place, le rôle dans lequel elles sont le plus à même d'agir, de laisser une trace, tout en étant les témoins, pas toujours privilégiés, des événements. Personnes équilibrées dans leur foi, très stables mais bousculées par tous ceux qu'elles côtoient au quotidien. Elles seront les mètres étalons dont le regard servira à mesurer les dérives des uns et des autres.


mercredi 23 octobre 2013

"Je suis (...) un petit mathématicien qui construit des machines éphémères ! Personne ne me fait confiance pour des projets d'envergure".

Décidément, les génies m'inspirent, ces derniers temps. Enfin, ils inspirent d'abord les romanciers, et ensuite, cela aiguise ma curiosité. Nouvel exemple avec un nom qui parlera aux spécialistes mais qui, je pense, est loin d'être connu du grand public. Et pourtant, figurez-vous que si j'ai pu écrire ce billet et si vous pouvez le lire, c'est en grande partie grâce à lui. On le dit inventeur de l'informatique, mais, Alan Turing, l'homme dont nous allons parler, a également eu un rôle-clé, longtemps resté secret, pendant la IIème Guerre Mondiale et il est mort dans des conditions assez étranges, dans l'anonymat, incompris de ses pairs. Dans "la pomme d'Alan Turing" (aux éditions Héloïse d'Ormesson), Philippe Langenieux-Villard nous retrace, en la romançant, la courte existence d'un homme plein de paradoxes, de surprises, d'arrogance et d'intuition. Une vie romanesque d'un personnage à contre-courant permanent et qui aura sans doute eu raison trop tôt pour être pris au sérieux.





Le matin du 8 juin 1954, à Manchester, trois policiers sonnent à la porte d'Ethel Turing. Ils viennent lui apprendre une terrible nouvelle : son fils Alan a été découvert sans vie dans son appartement. L'homme, à quelques jours de son 42ème anniversaire, s'est semble-t-il suicidé par empoisonnement... Sa mère tombe des nues, et ce n'est que la première des informations concernant la vie de son fils qui vont la surprendre...

Car Alan Turing n'est pas n'importe qui. Etudiant brillant de Cambridge, ayant manifesté très tôt des qualités pour les mathématiques et les matières scientifiques, il a eu un destin hors du commun, entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, où, à Princeton, il sera pour le fameux professeur John von Neumann, un des élèves les plus doués à être passé dans cette prestigieuse université.

Doté d'un caractère bien trempé, n'hésitant pas à contredire ses professeurs et même, à lancer de véritables controverses avec eux, il a très vite montré son indépendance d'esprit et un côté, j'allais écrire rebelle, c'est peut-être un peu fort, anticonformiste qui le suivra tout au long de sa vie. Rarement pris au sérieux, faisant souvent l'unanimité contre lui quand ses théories étaient loin d'être farfelues, il sera toujours un garçon très solitaire.

Son caractère s'affiche aussi dans ses idées citoyennes et politiques : très tôt dans les années 30, il s'oriente vers le socialisme et surtout le pacifisme. Une position qui ne le quittera jamais. Pourtant, quand la guerre éclate, il va choisir de rentrer en Angleterre plutôt que de rester aux Etats-Unis, loin des bombardements qui frappent Londres. Et il va choisir de s'engager aux côtés de ces militaires qu'il détestent tant.

Il ne sera pas soldat, n'exagérons pas, non, il sera un civil mettant ses connaissances et son intuition mathématique au service de son pays. Il va, dans un scepticisme général, développer une incroyable machine capable de décrypter les messages secrets allemands, encodés par la fameuse machine Enigma. En quelques mois, et dans la clandestinité, Alan Turing va contribuer à un des tournants du conflit mondial, permettant aux Alliés d'anticiper les mouvements et les attaques nazies.

Mais, d'une part, il ne va rien pouvoir retirer de cette expérience scientifique fantastique, car tout est classé top-secret et doit le rester une fois la guerre terminée ; et, d'autre part, la façon dont les militaires vont gérer sa découverte vont se heurter avec ses convictions humanistes... Comment peut-on sciemment laisser mourir des êtres humains en laissant se produire des attaques pour ne pas mettre la puce à l'oreille de l'ennemi en contrecarrant tous leurs plans systématiquement...

Après la guerre, il continuera sa carrière scientifique avec de nouveaux éclats, de nouvelles polémiques, de nouvelles controverses contre l'establishment scientifique britannique, ensuqué et réfractaire aux idées modernistes, disons les choses clairement. Desservi par son arrogance, par un sens de la communication parfois défaillant, il va peiner à convaincre...

Et pourtant, il a une intuition absolument géniale que nous, 60 ans plus tard, pouvons juger aisément : Alan Turing était certain qu'il était possible de fabriquer une machine à la puissance de calcul exceptionnelle. On l'accuse de vouloir remplacer le cerveau humain, on le raille, personne ne le soutient véritablement, ses recherches, pourtant extraordinairement en avance, seront mises sous le boisseau...

Voilà ce que l'on peut dire des épisodes de la vie professionnelle d'Alan Turing que Philippe Langenieux-Villard relate. Je le dis d'ores et déjà, on est dans une biographie romanesque, pas dans un essai scientifique, ne vous attendez pas à de longs développements scientifiques, ce n'est pas le sujet. Mais, l'auteur choisit aussi de nous raconter l'homme qu'était Turing.

Un vrai sportif, capable de pratiquer la course sportive à un très haut niveau, au point de penser un temps participer à des Jeux Olympiques après-guerre ! Un homme qui montre que l'expression "un esprit sain dans un corps sain" n'en est pas qu'une image. Seul un accident stupide mettra fin à cette activité sportive qu'il n'a jamais laissée tomber même aux moments les plus actifs de sa vie scientifique.

Un solitaire. Par choix et par la force des choses. Il y a dans la personnalité de Turing cette évidence qu'il a un destin. Vu par les autres, cela donne une forme d'arrogance qui l'exclut des relations sociales classiques. Et puis, il va s'en exclure lui-même. Aussi bizarrement qu'il puisse paraître, alors que je viens d'évoquer sa riche vie sportive, Turing a toujours vécu en marge de ses campus et, plus tard, des grands circuits de la vie scientifique américaine comme britannique.

Sans oublier l'élément décisif : son homosexualité. Une orientation qui mène en prison, dans l'Angleterre dans laquelle vit Turing. Pourtant, jamais, il ne se cachera, la vivant comme toujours, en insatisfait, en solitaire, multipliant les liaisons sans jamais réussir à construire quoi que ce soit. Cet aspect de sa vie, si important pour lui, restera dans l'ombre jusqu'aux dernières années de sa vie et les soucis qui en découleront arriveront quasiment par hasard...

Je n'en dis pas plus, j'entends déjà les sirènes annonçant que j'ai trop développé, que j'ai trop donné d'informations, etc. Et pourtant, croyez-moi, même si le roman n'est pas très épais, il y a encore énormément de choses à découvrir, sur quasiment l'ensemble des sujets évoqués ci-dessus. Une partie alimentée par nombres de citations tirées d'un cahier vert où Turing consignait, semble-t-il, beaucoup de choses sur sa vie, son ressenti, ses états d'âme...

Une partie également très bien documentée, qui colle à la biographie d'Alan Turing. Mais, pour bien marquer qu'il s'agit aussi d'un roman, il alterne avec le récit dont Turing lui-même est le personnage central (chapitres racontés à la troisième personne du singulier), une autre série de chapitres mettant en scène Ethel Turing, sa mère, après l'annonce de la mort d'Alan.

Ces chapitres-là sont à la première personne du singulier, Ethel, bouleversée, on le serait à moins, nous raconte son Alan, mais prend soudain conscience qu'elle en savait bien peu sur lui... Se succèdent auprès d'elle, dans ces moments difficiles, un grand nombre de personnes ayant côtoyé et connu Alan Turing et chacun y va de ses souvenirs.

C'est par ce biais qu'Ethel Turing va se rendre compte que son enfant était un mathématicien de génie, sujet qui la dépasse, comme bon nombre d'entre nous, j'imagine. Difficile, sans recul ni connaissances adéquates, de se rendre compte de l'envergure d'Alan, malgré l'incompréhension qui lui a collé à la peau sa vie durant. Mais elle va en apprendre sur la vie de son fils, découvrir son homosexualité et bien d'autres choses.

Cette alternance permet au lecteur de découvrir les différentes phases de la vie d'Alan Turing en illustration de ce qu'on vient raconter à Ethel. Comme un jeu de miroirs. Et, dans le même temps, de mesurer la richesse de cette courte existence, sa portée dans l'histoire scientifique et, sans doute, dans nos vies quotidiennes contemporaines, tant ses intuitions sur ce que nous appelons l'informatique se sont avérées, malgré le scepticisme général de son époque à ce sujet.

Avec ce paradoxe, encore une fois : alors que Turing a toujours eu cette réputation d'arrogance, de vantard, presque, on découvre qu'il a su garder nombre de secrets sur lui et son travail, y compris auprès de ses proches. Quant au grand public, je parle de l'opinion britannique, si elle a beaucoup entendu Turing sur les ondes de la BBC à la fin des années 40 et au début des années 50, force est de reconnaître qu'elle l'a vite oubliée, et ses idées futuristes ou excentriques, selon les points de vue, avec...

Et puis, il reste ce point qui ne manquera pas de faire débat et de diviser... Ce point, c'est la fameuse pomme. Oui, celle du titre du livre. Cette pomme qui a suscité tant de rumeurs, de légendes, de croyances, même. Cette pomme qui, disaient certains, avait inspiré les deux Steve, Jobs et Wozniak, quand ils ont créé leur société d'informatique, appelée à devenir l'un des cadors du marché...

Apple... La pomme... Macintosh, leur plus célèbre produit, qui est aussi une variété de pommes...

Il n'en a pas fallu plus pour que naisse le mythe, Jobs et Wozniak ont rendu hommage à Alan Turing, pionnier de l'informatique, modèle et précurseur. L'hommage irait même jusqu'au logo de la marque : une pomme croquée, aux couleurs de l'arc-en-ciel, allusions au suicide de Turing et à son homosexualité, disent encore certains observateurs attentifs.

En soi, l'histoire est belle, parfaitement orchestrée... Mais fausse. Oh, rassurez-vous, j'avais aussi entendu parler de cette histoire et je la trouvais cohérente, donc vraie. Oui, je fais aussi des raccourcis, parfois. Et puis, voilà qu'en lisant ce livre, en creusant un peu et en discutant ça-et-là, je découvre qu'il s'agit vraiment d'une légende urbaine, d'une idée sans fondement réel.

Faire de Turing le personnage central d'un roman consacré à la vie de ce mathématicien ne pouvait se faire sans parler de cette histoire. Car, même si ce n'est pas vrai, cela montre tout de même l'empreinte que Turing a pu laisser auprès des spécialistes de l'informatique. Bien loin de l'oubli qui entoure cet homme et son travail depuis des décennies.

Alors, Philippe Langenieux-Villard se prend au jeu, il a la licence romanesque pour lui. Et il intègre cette lecture de la symbolique Apple dans son livre, en début et en fin d'ouvrage. Je ne vais pas vous expliquer comment, vous verrez, j'ai trouvé cela assez fin, même s'il concourt à accréditer la légende de la pomme comme hommage à Turing.

Les puristes seront agacés, voueront Langenieux-Villard aux gémonies, remettront en cause tout le livre (qui est, je le dis et redis, une fiction avant d'être une biographie)... Moi, je vais le défendre en essayant d'interpréter cette utilisation de la légende : créer une filiation, doubler l'hommage à Turing d'un hommage à Jobs, comme deux grands innovateurs, deux grands génies de leurs temps (là encore, j'entends déjà des remarques fuser, mais ce n'est pas le sujet !).

Au final, que vous soyez un connaisseur du travail de Turing ou que vous ignoriez tout de lui, je vous conseillerais la lecture de "la pomme d'Alant Turing", de Philippe Langenieux-Villard. Parce qu'on y découvre un homme attachant, parfois fort agaçant aussi, ne le nions pas, un homme qui n'a peut-être pas su convaincre son époque de la justesse et de l'avant-gardisme de ses idées, qui n'a pas su les concrétiser à temps pour rabattre bien des caquets mais à qui l'avenir aura donné raison, avec brio.

Et puis, c'est un vrai personnage de romans, grande gueule et introverti, arrogant mais secret, séducteur et discret, génial mais impossible à suivre dans ses raisonnements, intello mais sportif (oui, c'est caricatural, ou pas...), et la liste pourrait s'allonger encore... La guerre, la science en mouvement, les découvertes fondamentales, tout ça a de quoi fasciner, sans oublier le danger et une fin de vie dramatique.

Ce roman est un très bon moyen d'entrer tranquillement dans l'univers de ce génie méconnu qu'est Alan Turing, avant, si l'envie vous en prend, de vous lancer dans une étude approfondie de l'homme et de son oeuvre, les biographies existent, et Langenieux-Villard lui-même en recommande d'ailleurs plusieurs dans sa page de remerciements, en fin de livre.

Enfin, je vous le dis, il reste beaucoup à découvrir, je suis resté évasif, quoi que vous pensiez de ce billet, sur la plupart des sujets abordés. Même sur la pomme, je ne me suis pas attardé, volontairement. En allant sur internet, vous trouverez des explications à ce fruit, mais sachez qu'il y a quelque chose de très particulier dans l'histoire de cette pomme. Cela peut sembler anecdotique, moi j'y vois encore matière à évoquer les paradoxes du Turing.

Alors, il vous tente, ce portrait d'un génie méprisé, d'un héros discret, d'un pacifiste salué par les militaires, d'un inconnu à qui nous devons tant ?

dimanche 20 octobre 2013

"On croit mourir pour la patrie, on s'aperçoit vite que c'est pour les coffre-forts" (Anatole France).

On dit, enfin, certains disent (et les jurys de prix qui l'ont quasiment tous mis dans leurs sélections), que c'est le roman de cette rentrée littéraire. Je n'aurais pas eu besoin de ça pour avoir envie de le lire, croyez-le bien. Mais, c'est aussi un tournant dans la carrière d'un écrivain jusqu'ici connu, et réputé, pour ses thrillers. Le voici qui se lance dans la saga historique (puisqu'il semblerait que ce soit le premier roman d'un cycle couvrant le XXème siècle), une saga accompagnée d'une satire sociale assez féroce. Avec "Au revoir là-haut", publié en grand format chez Albin Michel, Pierre Lemaître marque les esprits, élargit son lectorat et surtout fait mouche en remplissant parfaitement son rôle de romancier : à la fois s'inspirer de faits réels et faire jouer une imagination fertile. Avec, en prime, une extraordinaire galerie de personnages et la description d'une époque-clé de notre histoire récente. Sans oublier des clins d'oeil appuyés à une littérature tombée dans l'oubli pour une bonne partie, la littérature française des années 20 et 30, quand on croyait encore que la guerre de 14-18 serait la Der des ders...





Albert Maillard et Edouard Péricourt sont tous les deux des poilus. En ce début novembre 1918, alors que la rumeur enfle de la signature prochaine d'un armistice, synonyme de fin de cette interminable guerre, les combats s'espacent, chacun espérant sortir vivant de cet enfer sans avoir à risquer encore sa peau à quelques jours de cette échéance vitale.

Mais un homme ne l'entend pas de cette oreille. Il s'appelle Henri d'Aulnay-Pradelle et il est le lieutenant à la tête du régiment auquel appartiennent Albert et Edouard. Lui aussi sait que la guerre va se terminer. Et il entend bien, jusqu'au dernier jour, montrer des aptitudes héroïques qui lui assureront avancement et statut social lorsqu'il aura été démobilisé.

Et l'occasion va se présenter ce funeste 2 novembre. Deux éclaireurs envoyés dans le no-man's land pour aller observer la tranchée allemande sont abattus au cours de leur mission. Deux morts de plus, deux morts de trop, la colère gagne la tranchée française qui crie vengeance. Suit un assaut, peut-être moins meurtrier que d'habitude, merci l'effet de surprise, mais qui laisse encore sur le carreau quelques morts pour la France de plus...

Mais d'autres choses se passent durant cet assaut, impliquant les 3 hommes dont je vous ai parlé. Albert a soudain compris que cet assaut est un coup monté et que son officier a manigancé tout de A à Z pour espérer obtenir in extremis des galons supplémentaires. Aulnay-Pradelle a bien vu que le soldat Maillard l'avait démasqué et il va essayer de profiter de la bagarre qui fait rage pour faire disparaître ce témoin gênant. Il est proche d'y parvenir, bien aidé par les marmites allemandes, mais c'est là qu'entre en jeu Edouard.

Malheureusement, s'il va sauver Albert, cette intervention presque désespérée va lui coûter horriblement cher. Une fois la tranchée allemande prise, on fait le bilan de cet ultime assaut. Albert et Edouard sont conduits à l'hôpital. Le paradoxe est qu'Albert, bien qu'ayant côtoyé la mort de très près, est en meilleur état qu'Edouard, qu'on n'appelle pas encore "gueule cassée".

Ainsi, sur quelque part sur ces terres françaises martyrisées et labourées depuis plus de 4 ans par les bombardements des deux camps, deux destins se sont liés inextricablement. Et un désir de vengeance avec. Car, l'après-guerre ne sera pas rose, pour Albert et Edouard, tandis que le désormais capitaine d'Aulnay-Pradelle, lui, a obtenu tout ce qu'il voulait.

Avant d'en dire plus, je dois vous parler de ces trois hommes un peu plus en détail. Albert Maillard n'a pas le profil du héros. Non, c'est plutôt le genre d'hommes qui ne fait jamais d'éclats, qu'on confond avec la couleur des murs, au grand dam de sa mère. Comptable dans un banque avant de se retrouver au front, Albert n'a jamais connu l'ambition, si ce n'est celle de sauver sa peau et de reprendre, une fois la guerre terminée, sa petite vie bien tranquille. Les événements du 2 novembre 1918 vont en décider autrement.

Edouard Péricard n'était certainement pas destiné au champ de bataille. Fils d'une grande et riche famille qui a fait fortune dans les affaires, comme on dit. D'un naturel artiste, là où son père attendrait un successeur, Edouard a multiplié depuis l'enfance les provocations qui en ont fait un vilain petit canard. La guerre ne l'a guère changé, pas franchement endurci. Mais, ses terribles blessures vont s'en charger. Il ne sera plus jamais vraiment le même.

Impossible pour lui d'envisager revenir dans sa famille dans cet état. Tant pis pour sa soeur aînée, Madeleine, qui l'a toujours soutenu. Tant pis pour ce père qui ne l'a jamais compris. Avec l'aide d'Albert, Edouard décide de se faire passer pour morts. Les deux hommes, une fois rendus à la vie civile, vont alors vivoter difficilement, Albert n'ayant pas retrouvé son poste de comptable et devant gagner sa vie grâce à des petits boulots.

Il doit aussi subvenir aux besoins de son ami et sauveur, qui ne sort pas de chez eux et qui a besoin d'injections régulières de morphine pour lutter contre les douleurs terribles qu'il ressent. Et comme Edouard n'a plus vraiment d'existence légale, il ne faut pas trop compter sur les médecins et trouver des combines possiblement dangereuses...

Pendant ce temps, par un curieux hasard de circonstance, le très ambitieux Henri d'Aulnay-Pradelle a rencontré la soeur d'Edouard, l'a séduite, l'a épousée... A ses décorations militaires, le voilà qui ajoute une autre forme de prestige : entrer dans une famille en vue, dont la fortune n'a pas faibli malgré la guerre. Mieux encore, cette alliance lui ouvre de nombreuses portes, M. Péricard étant l'ami des puissants de ce pays, industriels, banquiers ou politiques.

Oui, pour Henri, le vent est porteur en ces mois d'après-guerre. Et il entend bien en tirer grand profit. Afin de redorer le blason terni de son aristocratique famille, mais aussi d'en devenir la figure de proue indéboulonnable. Et, pour asseoir sa fortune, il a une idée bien précise : obtenir un marché public qui s'annonce juteux, dont l'objectif est d'honorer les morts pour la France tout en renforçant le souvenir national dans un élan patriotique sans précédent... Je n'en dis pas plus.

De leur côté, Albert et Edouard, enfin, surtout Albert, car Edouard semble détaché de tout, comme s'il n'était plus vraiment vivant, bouffent de la vache enragée. Jusqu'à ce que Edouard sorte de sa torpeur pour proposer à Albert une idée qui devrait leur permettre de faire fortune rapidement. Là aussi, on y retrouve la volonté d'honorer les morts et de raviver la fierté nationale...

Ce projet a aussi eu le mérite de réveiller l'artiste qui sommeillait en Edouard depuis sa blessure. Lui qui, dans les tranchées, dessinait sur un carnet dès qu'il en avait le temps, lui qui avait signé ses provocations de jeunesse par des dessins, des tableaux, avait tout arrêté au retour du front. Et puis, là, l'idée de génie qui relance à la fois sa créativité débridée, son esprit potache et sa volonté perpétuelle de provoquer son monde... Un projet fou dans lequel il implique Albert presque contre son gré. Mais au bout, la fin de cette vie misérable... Mais à quel prix ?

On va suivre ces personnages dans leurs projets, en se doutant que tout cela va connaître des hauts, des bas, des vicissitudes... Mais je vous laisse découvrir tout cela, la merveilleuse construction de ce roman, la façon remarquable de nous plonger dans cette période 1918-1920, au cours de laquelle la France chancelle, cherche à reprendre ses esprits, où le patriotisme s'exalte, pour le meilleur, comme pour le pire...

Il faut que je vous parle encore d'un personnage, certes secondaire (il n'apparaît qu'à la page 320), mais pourtant décisif. Rassurez-vous, je ne vais parler que de lui, pas de son rôle précis. Ce personnage, c'est Joseph Merlin. Oh, rien à voir avec un enchanteur ! Joseph Merlin, c'est un obscur fonctionnaire en fin de carrière, jamais d'éclats, jamais d'avancement non plus...

Il faut dire que, à lui tout seul, il concentre l'ensemble des scrupules absents du reste du livre. Intègre, le mot a été créé pour lui. Jusqu'à l'intégrisme, même, si je puis oser ce jeu de mots. Inflexible, incorruptible, intransigeant et déterminé. Tout ce que sa dégaine sale et dépenaillé semble démentir. Car, outre son côté droit comme un i, Joseph Merlin est aussi un étrange bonhomme.

Mal fagoté, mal poli, sans gêne ni aucun sens de la diplomatie, il va droit au but, aucun obstacle ne l'arrête et aucune autorité ne peut mettre à mal cette farouche volonté de remplir sa mission. Après 4 décennies à gratter du papier, il sait bien ce que lui a coûté son absence de soumission aux hiérarchies, son indécrottable rigidité morale. Là, il va trouver le dossier qui achèvera sa médiocre carrière en une inoubliable apothéose !

Je parle aussi de Joseph Merlin, parce qu'en lisant les pages de remerciements, j'ai découvert que Pierre Lemaître s'était inspiré d'un autre personnage de roman pour créer son bureaucrate zélé : "le sang noir", de Louis Guilloux, paru chez Gallimard en 1935. Ce n'est que l'une des références à la littérature de cette époque, celle que nous appelons désormais l'Entre-deux-Guerres, qu'on trouve dans "Au revoir là-haut".

Une littérature et des auteurs qu'on a, pour la plupart, oubliés ou qu'on méconnaît : Henri Barbusse, Jules Romains, Maurice Genevoix, Roland Dorgelès, etc. Bien sûr, ces noms nous disent quelque chose, mais les lit-on encore ? D'autres, comme Louis Guilloux, déjà cité, Gabriel Chevalier ou Jean Valmy-Baysse ont même disparu de notre mémoire collective... Lemaître, en s'inspirant d'eux, et certainement d'autres, réhabilité cette littérature et je dois reconnaître que je serais assez curieux de la découvrir...

Vous aurez noté que je parle plus des personnages que de l'histoire de ce roman. Oui, j'ai fait un choix, après avoir lu la quatrième de couverture, celui de ne pas révéler clairement le coeur de l'intrigue du roman. J'entends déjà les hurlements à la mort des chasseurs de spoilers, pour qui donner le nom d'un personnage en constitue déjà un...

Non, j'ai fait ce choix, car on ne comprend dans le livre que petit à petit ce que veulent faire les uns et les autres et comment ils entendent y parvenir. Tout s'agence peu à peu et la personnalité des personnages influent énormément sur les événements. Ainsi, le duo Albert/Edouard fonctionne-t-il sur les différences profondes de la personnalité des deux hommes.

Albert est un couard, disons les choses clairement, tout dans son langage corporel indique l'homme peu habitué à sortir du rang, à passer du mauvais côté de la ligne jaune, à gérer le stress... Aucune ambition, je l'ai dit, mais il est redevable à Edouard qui lui a sauvé la vie. S'il s'embarque dans cette aventure qui le dépasse, c'est parce qu'il ne peut refuser à ce pauvre garçon.

Edouard, au contraire, semble s'amuser comme un petit fou, élaborant un plan génial avec un sens de la théâtralité et un réalisme tout à fait remarquable. Son naturel de galopin reprend le dessus à cette occasion et, malgré le désespoir qu'on sent en lui, il se jette à corps perdu dans ce projet, jusqu'à presque perdre tout sens commun.

En fait, le duo Albert/Edouard me paraît parfaitement symboliser l'un des axes forts du roman : l'alliance réussie du drame et de la comédie. Je pourrais presque rajouter humaine, derrière. En lisant "au revoir là-haut", je me suis dit que Albert et Edouard symbolisaient cette allégorie du théâtre que sont les deux masques (et il est beaucoup questions de masques dans le livre...), l'un qui rit, l'autre qui pleure.

Pourtant, alors qu'on pourrait croire que c'est Albert le tragique et Edouard le comique, pour moi, c'est exactement l'inverse. C'est Albert, avec sa trouille au ventre, ses hésitations, ses cas de conscience, son côté cave, qui incarne la comédie, tandis que le volubile et facétieux Edouard, sorte d'ancêtre de Zaza Napoli, a ce côté tragique des grandes héroïnes antiques chevillé à son corps mutilé.

Autour d'eux, Henri d'Aulnay-Pradelle a tout du coq ridicule, imbu de sa personne et trop sûr de son importance. Il est le parvenu de l'histoire et le premier à le lui faire sentir est son beau-père, qui l'a vu venir de loin, celui-là... Il n'y a que deux choix possibles pour celui-là : soit la vengeance d'Albert, qui voit en lui le responsable de leur triste sort, à Edouard et lui, soit l'implosion en plein vol, pour avoir voulu s'approcher trop près du soleil...

Et puis, Pierre Lemaître met en scène toute une galerie de personnages secondaires obséquieux, veules, falots, soumis au pouvoir et aux classes supérieures à la leur. Seul Joseph Merlin sort du rang, s'échappe de ce troupeau et c'est sur cet ensemble que le romancier fonde sa satire sociale. Comme beaucoup, je pense que la guerre de 14-18 marque l'entrée réelle dans le XXème siècle. Cela ne veut pas dire pour autant que la société issue du XIXème et de la Révolution Industrielle disparaît en un claquement de doigts.

M. Péricourt, le père d'Edouard, en est l'illustration parfaite. Sans le rôle sombre que lui donne Lemaître, on aurait pu voir en lui un personnage de Feydeau ou de Labiche. Idem pour des généraux galonnés et médaillés des pieds à la tête alors qu'ils ont d'abord contribué à un massacre épouvantable. On assiste au règne des hommes d'affaires et à un déclin du politique, tiens, tiens, déjà, et on est déjà dans la déliquescence d'une Troisième République qui va mener le pays à une nouvelle catastrophe.

Reste un sujet à aborder. Pas facile, puisque j'ai choisi de ne pas expliciter les épisodes sur qui reposent ce thème. C'est le patriotisme. Qui plus est, un patriotisme mal placé, celui qui, au lieu d'exprimer un remerciement sincère, vient surtout masquer la culpabilité et l'incompétence qui ont fait de cette guerre qu'on croyait gagnée d'avance, un innommable et meurtrier bourbier.

Or, une fois la "victoire" acquise, la France est un pays en ruines. Tout est à refonder, même si les champs de bataille ne se sont pas étendus à tout le territoire. Alors, on érige, c'est le cas de le dire, l'hommage national aux poilus morts au combat en politique d'union nationale, de refondation de la patrie meurtrie. On parle déjà d'installer un soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe, en guise de symbole. D'autres initiatives vont suivre...

Avec un certain humour noir, Pierre Lemaître s'engouffre dans cette brèche pour faire de cet engouement patriotique d'après-guerre le coeur de son roman. Comment remettre en cause le bien-fondé de ces initiatives ? Même ceux qui dénoncent la guerre ne peuvent que s'aligner, car on dissimule habilement toutes les erreurs commises sous le voile du souvenir de ceux qui sont morts pour pas grand-chose, au final.

Là encore, la satire intervient et la façon dont Lemaître traite (maltraite ?) ce Souvenir Patriotique devient bientôt assez jubilatoire, malgré un mauvais esprit prononcé, et assumé. S'y mêlent intérêts en tous genres, mais essentiellement financier, image politique, trace laissée dans l'Histoire, mais aussi calcul, mesquinerie, maladresses, racisme, bêtise crasse, lâchetés générale et particulières, etc.

Quand je parlais de comédie humaine, plus haut, évidemment, il y avait un clin d'oeil littéraire, mais je dois dire que tous les ingrédients sont là, dans ce roman qui oscille entre comique et tragique, même si la noirceur l'emporte sans doute au final, et je suis vraiment curieux de voir comment Pierre Lemaître, sans doute en suivant la même ligne directrice, va nous parler de la suite de ce terrible XXème siècle.

Mais, avant d'y arriver là, je vous invite vraiment à découvrir "Au revoir là-haut". Je suis bien incapable de vous dire si les honneurs des jurys sont mérités, si c'est un "Grrrraaaand" roman, avec toute l'emphase qui sied à cette expression, mais pour moi, ce fut un riche moment de lecture, avec une histoire magnifiquement ciselée, un mauvais esprit réjouissant et une description fascinante d'une époque chamboulée par la guerre et d'une population qui a beaucoup changé, entre forces vives disparues ou mutilées et vieille classe dirigeante discréditée et pourtant plus que jamais aux affaires...


vendredi 18 octobre 2013

"L’humanité préfère à la vie des raisons de vivre" (Simone de Beauvoir).

Avant d'être (peut-être) panthéonisée, voilà Simone de Beauvoir appuyezsurlatouchelecturisée, si ça, c'est pas un honneur ! Bon, plus sérieusement, trouver cette citation pour en faire le titre est la partie la plus facile du travail qui m'attend. Car, voyez-vous, il y a des livres qu'on a envie de vous donner envie de lire, parce qu'on y a pris du plaisir, qu'on a eu des émotions, qu'ils nous ont fait réfléchir, mais qu'on ne sait pas trop par quel bout les prendre... Première raison, je pense que c'est le genre de roman qui a une lecture pour chaque lecteur. Ensuite, parce que l'univers dans lequel il se déroule est indescriptible en dehors de ses pages. Mais, ne nous décourageons pas ! J'ai choisi d'aborder un angle précis du roman du soir, un angle que vient illustrer la citation de Simone de Beauvoir, quelque chose qui m'a frappé, je vais essayer de vous expliquer tout ça clairement. Maintenant, je m'excuse platement dès cette introduction : je ne suis pas certain, mais alors pas certain du tout, de rendre justice à "Coeurs de rouille", le nouveau roman de Justine Niogret, publié au Pré aux Clercs, parce que c'est un récit beau, riche, fort, plein d'imagination. Une histoire tellement sombre et pourtant si pleine d'espoir...


Couverture Coeurs de rouille


Tout débute dans une maison. Un homme dort. Quand soudain, quelqu'un lui saute littéralement dessus et le réveille avec une brutalité extrême. Le dormeur, ainsi réveillé, s'appelle Saxe, l'assaillant se nomme Dresde. Et c'est donc avec des coups que débute leur relation, au coeur de ce roman. Il manque un élément à ma présentation : Saxe est un être humain, mais Dresde est un Golem. Comprenez un robot doté d'une grande intelligence, destiné, à l'origine, à servir d'auxiliaire aux humains.

On peut comprendre la surprise légitime de Saxe, après ce réveil tumultueux, mais ce n'est pas la seule chose qui a de quoi désarçonner le garçon. En effet, les Golems sont censés avoir disparu. Et depuis longtemps. Bien avant la naissance de Saxe, en fait. Les raisons ne sont pas très claires, à ce sujet, mais il semble que ce soit la réaction des Hommes à l'emprise croissante de ces robots intelligents sur la société...

En tout cas, les Golems ont été officiellement éradiqués, remplacés par d'autres robots, les Agolems, dotés des même compétences techniques et manuelles, mais pas de cette intelligence qu'on dit artificielle, qui faisait des Golems des équivalents mécaniques de l'homme, parfois des substituts. Les Agolems, pour faire simple, ne sont que des automates utilisés comme outils.

Désormais, les hommes vivent au milieu des Agolems, dans une cité fermée hermétiquement, en autarcie complète. On n'a ni repère chronologique, ni repère géographique, on sait simplement que cet enfermement, cette isolement du reste de tout ce qui peut exister est volontaire, imposé aux populations de la cité et impossible à rompre : l'unique porte de la cité donnant sur l'extérieur a été scellée.

Dans cette cité, tout est fabriqué, rien n'est naturel, pas même le climat. Les feuilles des arbres sont en métal, les animaux sont eux aussi des automates. L'homme est le seul être vivant, de chair et de sang, dans ce lieu assez sinistre, il faut bien le dire. Et encore, des hommes, on va peut en croiser au cours de cette histoire. Saxe est même le seul humain vivant que nous verrons.

Il n'a connu que ce monde clos, assez sinistre et confiné, qui peut vite devenir oppressant, étouffant. D'ailleurs, Saxe, qui n'a connu que l'usine dans laquelle il participait à la construction des Agolems, souffre de cela. Ce jour-là, s'il s'est endormi dans ce lit, dans cette maison abandonné d'un quartier vide de la cité, c'est parce qu'il fuit. Il fuit cette vie sans espoir, sans perspective d'avenir, sans espoir d'être autre que ce qu'il a toujours été, que ce qu'il a quasiment été programmé pour être...

Comme un robot, en fait.

Alors, ce jour-là, Saxe est parti. Avec une seule idée en tête ; quitter la cité. Bien sûr, il sait que c'est en principe impossible, mais c'est sa seule raison de vivre, vous voyez, on y vient. Rien à perdre, de toute façon, alors, pourquoi ne pas s'y atteler ? Peu importe les risques encourus, lesquels, d'ailleurs, puisqu'on ne sait rien d'une quelconque autorité dans la cité...

En chemin, il a donc décidé de faire une pause. Un peu de repos avant de reprendre sa marche, vers cette porte dont il ignore la position. Eh oui, avant de l'ouvrir, si c'est possible, il va lui falloir la trouver. L'espoir fait vivre, dirait-on, mais dans cette cité, cet adage peut-il encore avoir un sens ? Connaît-on encore ce mot : "espoir" ?

Voilà l'état ds lieux quand Saxe se prend une grosse baffe au réveil. Et c'est pas un steak de 250g, qu'il prend dans la tronche, le garçon, c'est une main de Golem, tout en technologie, métal et matériaux composite. Si ça ne vous endort pas pour le compte, ça vous ébranle un tantinet les idées, au moins le temps de souffler ces maudites 36 chandelles !

Pourtant, une fois les présentations faites, Saxe et Dresde vont se découvrir des points communs, des situations proches, à travers le bannissement, la nécessité de se cacher et le besoin de quitter la cité. Ils décident donc de faire la route ensemble, la Golem pouvant servir de guide à l'homme pour trouver la porte? Une fois devant, ils aviseront...

Se construit alors petit à petit une curieuse complicité entre les deux. L'homme, qui n'a jamais connu de robot de ce genre, est comme admiratif alors que la Golem, suivant son programme, inchangé depuis un bail, se met au service de Saxe. Mais, autre chose point. Amitié ? Tendresse ? D'autres sentiments si typiquement humains et que nous pouvons nomme aisément, nous lecteurs du XXIème siècle, mais qui constituent des découvertes pour ces deux-là ?

N'allons pas si vite en besogne. Ils sont en phase, oui, commençons par ça. Et, cette union de deux personnages si proches et si dissemblables à la fois, va se cimenter de manière encore plus rapide du fait de l'intervention d'un tiers. Un troisième personnage (qu'on découvre en fait en premier, dans un prologue qui met dans l'ambiance) au petit nom charmant : Pue-la-Viande...

Un autre Golem. Lui aussi a échappé à la destruction programmée de cette espèce invasive de robots. Un robot qui s'est mis à tuer. Aussi bien des humains que des animaux, quand il y en avait encore, en témoigne la peau de chien qu'il porte sur le dos, sans oublier ces Agolems sans cervelle qui lui offre des proies faciles. Or, Saxe et Dresde ont eu la mauvaise idée d'empiéter sur le territoire de Pue-la-Viande...

Et ça, le Golem, il n'aime pas... Les deux fuyards vont alors devenir ses cibles privilégiées. Il a bien l'intention de les rattraper et de leur faire un sort. Impitoyablement. Commence une poursuite dans les rues de la cité, dans ses sous-sols, aussi, car cette ville coupée de tout s'est construite par strates : à chaque époque, une strate, laissée dans l'oubli à l'époque suivante, et ainsi de suite...

Dresde et Saxe vont donc s'enfoncer dans ces territoires inconnus, dont ils ne soupçonnaient même pas à quoi cela pouvait ressembler (tandis que le lecteur du XXIème siècle y verra des lieux qu'il peut nommer), poursuivis par Pue-la-Viande, physiquement, mais aussi par la voix. Le Golem semble posséder le pouvoir magique de posséder d'autres robots inanimés, le temps de parler à travers eux... De quoi effrayer un peu plus les deux proies...

Je vous laisse suivre cette course-poursuite dans des lieux sombres, pas accueillants pour un sou, peuplés de créatures menaçantes, sentant se rapprocher ce Pue-la-Viande, déterminé à leur faire la peau (et la porcelaine, pour Dresde), à la recherche de la porte. Beaucoup de choses vont intervenir durant cette fuite, impliquant les trois personnages dans un incroyable tourbillon aux allures de thrillers science-fictif.

Pourtant, pour moi, "Coeurs de rouille" n'est pas un thriller, pas un roman de SF, pas un roman steampunk, pas un roman fantastique, etc. (je peux énumérer encore quelques genres auxquels rattacher le roman composite de Justine Niogret). Non, pour moi, ce livre a tout du conte philosophique, dans lequel on retrouve un certain nombre de sujets déjà présents dans les précédents livres de l'auteur.

A commencer par le besoin de connaître son passé, ses origines. La mémoire des Golems n'est pas factuelle, elle est utilitaire. Quant à celle de Saxe, elle ne remonte pas avant son époque et il ne sait rien de ce qu'il y a eu avant. Les origines exactes de la cité, le pourquoi de son isolement, les strates et leur sens, l'Histoire de ces lieux, tout cela est noyé dans le flou. Au point que le lecteur lui-même, comme je l'ai dit lus haut, n'a aucun repère, pas plus sur le plan géographique, d'ailleurs, même si... Mais n'en disons pas trop...

Les souvenirs sont au coeur du récit. Parce qu'apparaît l'idée que cette capacité est l'un des points qui différencient humains et robots. Pour ces derniers, ce concept n'a pas de sens véritable. Or, ces Golems sont increvables. Pas immortels, car, un jour, leur source d'énergie s'éteindra, mais leur durée de vie, si on peut employer ce mot, est d'une longueur sans commune mesure avec celle d'un Humain.

Alors, oui, les Golems sont utiles, forts, efficaces, indispensables au point qu'on a choisi de les faire disparaître, mais, malgré leur intelligence, toute artificielle, ils ne peuvent apprécier cette vie qui est la leur. Et surtout, au contact quotidien des humains, ils ont pu mesurer la vacuité de leur existence... Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?, dirait le poète...

Tiens, allons plus loin, citons Lamartine jusqu'au bout : "objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?" J'aurais presque pu en faire le titre de ce billet... Mais oui, l'amour aussi... On sent bien que ce sentiment intrigue Dresde... Elle a un élan de son coeur de métal vers Saxe, qui va se manifester par un dévouement de chaque instant. Mais, peut-on parler d'amour, de sentiment naissant ?

Sans doute pas, pourtant, le lien entre Dresde et Saxe, les agissements de l'une pour l'autre et la façon de Saxe de considérer Dresde, m'ont paru dépasser la simple relation entre un homme et une machine. Dresde va même aller bien plus loin que ce que lui impose le programme qui la régit. Alors ? Amour, amitié, je repose la question ? Et je vous laisse vous faire un avis.

Mais "Coeurs de rouille", c'est aussi le combat à distance entre Dresde et Pue-la-Viande. Combat physique, à distance, mais pas uniquement. Ce sont aussi deux visions de l'humanité qui s'oppose. Car, ne nous y trompons pas, s'il y a Dresde la gentille et Pue-la-Viande le méchant, tous deux courent pourtant après le même but : rapprocher les Humains et les Robots...

Ce qui change, c'est que l'une ambitionne de saisir ce qu'est l'humanité pour essayer de l'intégrer, tandis que l'autre cherche à transformer un homme en robot. En fait, on découvre le pourquoi de la quête meurtrière de Pue-la-Viande avec effroi, parce que ce qu'il poursuit est si absurde, pour notre raison, si fou que ça a de quoi nous glacer...

Pourtant, tout est là : devenir humains... Même Saxe, à sa manière, fait de chair et d'os, être humain à part entière, est dans cette quête. Comme si un Homme digne de ce nom ne pouvait vivre dans cette cité sans âme, elle aussi. Pour lui, c'est à l'extérieur de cette enceinte qui l'étouffe qu'il trouvera son humanité, il en est persuadé. Même si rien n'indique qu'il a raison, puisqu'on ignore totalement ce qui se trouve de l'autre côté des murs...

Je n'ai pas prononcé le mot, mais c'est un livre sur la liberté, finalement. Déclinée sous des formes diverses, des regards différents, des définitions, même, qui varient selon le regard porté dessus par les trois personnages centraux. Tous sont prisonniers, de la cité, de leur statut, de leur enveloppe, de leurs circuits, de leur carapace de porcelaine... Leurs différences sont bien plus minimes qu'on ne pourrait le croire... Même si Pue-la-Viande a une vision encore plus abstraite de sa liberté que les deux autres...

Je le redis, j'ai choisi de développer cet angle-là en particulier, parce que c'est celui qui m'a passionné, tenu en haleine jusqu'au bout de "Coeurs de rouille". Il y en a sûrement beaucoup d'autres, encore le spectre de la mort, de la finitude de l'être, même quand il est robot, qui était déjà très présent dans les précédents roman de l'auteure. Mais je ne le développe pas, c'est assez complémentaire de ce que j'ai déjà dit, puisqu'une des caractéristique de l'humain est d'être mortel.

J'ai retrouvé avec plaisir l'écriture de Justine Niogret, son incroyable sens de la description et de la métaphore. Peu d'écritures sont plus visuelles que la sienne, et même au coeur de l'obscurité, comme c'est le cas ici, elle nous montre à voir. Oui, l'expression juste, c'est celle-là : montrer à voir. C'est ce qu'on me disait de faire quand j'ai commencé la radio, quand tu parles de quelque chose, tu dois montrer à voir. Justine Niogret écrit, mais elle réussit cela à merveille.

Mais, en lisant "Coeurs de rouille", et en entamant ma cogitation en vue de l'écriture de ce billet, je me disais qu'on était dans la lignée de "Gueule de Truie". Et, patatras ! Je découvre dans une interview que la romancière a donnée au site Elbakin.net que, non, non, il y a rupture avec le roman paru au printemps dernier... Ne serions-nous pas d'accord ? L'avis de l'auteur et du lecteur divergeraient-ils ?

Pourtant, j'ai retrouvé dans l'épopée de Dresde et Saxe la même atmosphère sombre et dangereuse, pleine de symboles et de réflexion que j'avais vus dans la quête de Gueule de Truie et de sa jeune compagne de voyage. Idem pour la sensation tenace que cette course est sans espoir... Ah, la voilà peut-être, la vraie différence : l'espoir !

"Coeurs de rouille" a beau être un roman où le noir domine, recouvre tout petit à petit, on est en fait comme dans un tunnel. Sauf que la sortie et donc la lumière, sont derrière la fameuse porte... Alors, oui, il y a une porte à ouvrir, c'est un espoir concret, aussi mince soit-il, ce qui fait une grosse différence avec l'univers sans issue de "Gueule de Truie".

Roman après roman, Justine Niogret confirme son talent, la qualité de son style, son imaginaire très personnel et envoûtant. Difficile de transmettre cela dans un billet, sur un blog, il y a tant de choses que ne pourront passer que par la lecture. Oh, je sais bien que ce livre a de quoi dérouter, qu'il déplaira sûrement à certains lecteurs, que d'autres en sortiront, comme moi, avec plein d'interrogations en tête et pas forcément beaucoup de réponses...

Mais j'aime aussi ça, quand un auteur ne me mâche pas le travail, qu'il me pousse à faire fonctionner mon cerveau pas du tout robotique, mes méninges tout ce qu'il y a de plus biologiques... Et, avec le conte philosophique, forcément, on ne doit pas s'arrêter au simple récit tel qu'on le lit. Non, on doit aller au plus profond de soi chercher du sens, des interactions avec notre vie, avec ce que nous sommes...

Et déjà, l'envie de retrouver Justine Niogret aux commandes d'un autre roman revient... "Mordred", bientôt, comme une évidence...

lundi 14 octobre 2013

"Si l'aptitude de l'homme au fantastique occupait autant son imagination que son aptitude à la cruauté, les mondes, le visible et l'invisible, pourraient être très différents".

Voilà un roman à côté duquel j'étais passé et que j'ai rattrapé presque par hasard, après avoir vu un commentaire élogieux du camarade Jean-Claude Dunyach. Et si je me suis lancé, c'est parce que le sujet et plus encore le contexte de ce roman m'intriguaient. Je ne le regrette pas, même si nous avons là un roman exigeant, pas facile et plein de pistes de réflexion. Vous verrez, et la phrase que j'ai choisie comme titre en témoigne, que j'en ai dégagée une, qui m'a semblé la plus intéressante et la plus remarquable. Mais, ce genre de roman a, je pense, autant de lectures possibles que de lecteurs, ce billet ne sera donc qu'une réflexion personnelle, qu'on essayera, si, si, promis, juré, craché, dans sa longueur... En route pour le Golfe Persique, dans la capitale d'un pétro-Etat imaginaire au bord de l'implosion. Mais, cet Etat n'est pas la seule chose qui évoque l'imaginaire, dans "Alif l'invisible", de G. Willow Wilson (en grand format chez Buchet-Chastel), c'est même son thème central... L'imaginaire et le réel, leurs relations, leurs frontières... Mais il est aussi question d'héroïsme et de retour brutal à la réalité... Et là, on n'est plus du tout dans l'imaginaire...





Alif est un geek, un hacktiviste. Il vit dans un Etat (imaginaire) du Golfe Persique où les libertés, à commencer par la liberté d'expression, sont extrêmement contrôlées. L'outil informatique s'y est donc développé car il permet une certaine discrétion. Mais, si on se fait prendre, les sanctions sont alors terribles et il convient d'être particulièrement prudent.

Alif vit d'ailleurs en offrant à ces opposants, peu importe leur bord idéologiques, leurs ressources, leurs ambitions, un système de protection bien rôdé qui les protège de la censure et de la police d'Etat chargée de les mater. Une police qui plane sur internet et le cyberespace, perçant les pare-feux et repérant les adresses virtuelles de ceux qui contestent le pouvoir en place.

Dans le monde des hackers, on surnomme cette autorité virtuelle la Main. Un ennemi virtuel implacable qu'il ne fait pas bon avoir à ses trousses. Jusqu'ici, Alif, extrêmement doué, a réussi à le maintenir à distance de ses clients et de lui-même. Mais il convient de rester particulièrement attentif car la Main est un adversaire plein de ressources (dans tous les sens du terme)...

Alif, qu'on ne connaît que sous ce nom, son pseudo de hacker, est aussi un garçon comme les autres, IRL (dans la vraie vie, pour ceux qui ont un peu de mal, comme moi, avec le jargon geek). Il vit chez sa mère, a les mêmes voisins depuis l'enfance, dont Dina, une jeune femme de son âge, qui, par piété, a choisi de se voiler et lui fait souvent la leçon, à lui, le mécréant nourri de romans fantastiques occidentaux.

Mais Alif a une autre jeune femme dans sa vie, une demoiselle magnifique au nom sorti tout droit d'un conte oriental : Intisar. Il ont fait connaissance sur internet avant de se rencontrer et de nouer une relation amoureuse dans le monde réel. Alif est fou d'Intisar, il n'y a pas d'autre mot, et elle semble lui rendre son amour. Confiant, le jeune homme va déchanter brutalement...

Un jour, Intisar lui annonce qu'elle va se marier. Mais pas avec lui. Ses parents ont conclu pour elle une union avec un homme digne de son rang, qu'elle connaît à peine. Sidéré, Alif espère qu'Intisar va privilégier leur amour, quitte à s'enfuir loin d'ici. Mais la jeune femme accepte son sort avec fatalisme et demande à Alif de ne plus avoir aucun contact avec elle...

Après l'avoir sonné, la nouvelle ne décourage pas Alif qui met son talent de programmeur au service de sa passion amoureuse : il met au point un programme, sorte de cheval de Troie, chargé de surveiller tout ce que fait Intisar sur internet. Oh, pas le contenu, Alif est pudique, juste les sites qu'elle fréquente, les gens avec qui elle est en contact, etc.

Ce programme, Alif lui-même n'en mesure pas encore la puissance et l'efficacité... Pourtant, il va s'en rendre compte à ses dépens quand la Main va lancer contre l'opposition virtuelle une attaque d'envergure. L'attaque éclair est si efficace que Alif doit se déconnecter en catastrophe, libérant tout ses clients, sauf Intisar, et laissant à la Main, le contrôle de ce programme parfait...

Le voilà officiellement en fuite. Pas dans le cyberespace, non, dans la réalité. Il va devoir se cacher pour échapper à l'arbitraire du pouvoir qu'il n'a cessé de combattre à sa façon. Mais, sans le savoir, il a aussi mis celle qu'il aime dans une position délicate. Et, celle-ci, sans doute pensant se protéger, lui a fait parvenir un objet qu'elle voulait certainement mettre à l'abri. De son futur mari ? Possible...

L'objet en question est un livre. Mais pas n'importe quel livre, un livre ancien, manifestement. Un livre qui, outre sa valeur en tant qu'objet, doit aussi en avoir pour son contenu. En tout cas, un livre qu'Intisar a jugé suffisamment compromettant ou dangereux pour s'en séparer alors qu'elle travaillait dessus en vue de rédiger sa thèse... Il va devoir veiller sur le livre comme sur sa propre vie...

Et, comme il est moins à l'aise de ce côté-ci du réel, il va avoir besoin de soutien. Avec Dina, il va entrer en contacte avec un personnage étrange, une espèce de légende vivante sur qui courent tout un tas de rumeurs bizarres et inquiétantes : Vikram. On le surnomme même Vikram le vampire, surnom sorti d'une légende ancestrale... Engageant, non ?

Et si l'accueil est un peu particulier, au départ, force est de reconnaître que Dina et Alif vont trouver auprès de Vikram un allié de poids... C'est lui qui va leur présenter une américaine convertie à l'Islam qui va expertiser et authentifier le livre comme étant effectivement une pièce aussi ancienne que rare. C'est surtout lui qui va les protéger quand la Main va retrouver leur trace...

Mais, même Vikram ne peut rien face à la détermination et au pouvoir immense de la main. Sauvant le livre et les deux femmes, Vikram va devoir laisser Alif et le cheikh qui les as hébergés dans sa mosquée aux mains des autorités... Il faudra une nouvelle aide extérieur (c'est fou ce qu'on a d'amis qu'on ignore quand on a des relations essentiellement virtuelles...) pour les sortir d'un très mauvais pas et les fuyards devront alors se rendre dans un endroit que les gens du pays appelle le Quartier Vide.

Une zone abandonnée, située en plein désert, bien à l'écart du reste de la ville, au-delà même des champs pétrolifères qui font la fortune de l'Etat... Un endroit que tout être humain évite tant il y a de légendes qui courent sur ce lieu... En effet, on le dit habité par les djinns, des génies ou des démons, selon les cas. Des créatures, en tout cas, qu'il ne fait pas bon croiser lorsqu'on est humain...

Mais c'est ça, ou retomber à la merci de la Main, ce qui n'est pas plus engageant...

Je ne vous en dis pas plus sur l'histoire en elle-même, car si j'en dis plus, je vois déjà les banderoles barrées du terrible mot "SPOILER" brandies ici et là et les commentaires hargneux qui vont avec... Mais je vais essayer de vous parler d'un des thèmes centraux, à mon avis, de ce roman construit comme un conte des Mille et Une Nuits, plein de poursuites, de rebondissements, de moments de tension et de révélations...

Ce thème, c'est la confrontation du réel et le merveilleux, de la vie et de la légende, du quotidien et du conte. Enfin, quand je dis confrontation, j'emploie un mot inadéquat. Je devrais plutôt dire "cohabitation". Et si l'homme, dans sa volonté de pouvoir, avait, à un moment donné, oeuvré pour séparer la fade réalité de tous ses éléments merveilleux, relégués au rang de monde imaginaire, sans existence réelle avérée.

Que ce soit par le conte, en tout cas sa manière de le lire et de l'aborder bien après son écriture, que ce soit la religion ou même la philosophie, toutes ces activités humaines ont contribué à mettre à l'écart tous ces génies, esprits, démons et autres créatures peuplant nos légendes, en Orient, comme en Occident, d'ailleurs, parfois en leur conférant des côtés effrayants et redoutables. Un peu comme ce Quartier Vide, dont il est question dans le roman.

Et, d'une certaine façon, la différenciation que le monde moderne fait entre réalité tangible et cyberespace procède de la même mécanique, comme si ce qui relevait du virtuel ne pouvait être sérieux, utile. Alif est à cheval sur ces deux mondes, en témoigne sa double identité, Alif le hacker, et son état civil véritable, mais il va bientôt se retrouver aussi à cheval sur la frontière entre réalité et merveilleux, poussé par sa fuite et la présence dans son sac du fameux livre.

Alors, bien sûr, pour nous lecteurs, comme pour lui, personnage, vont se produire des événements que nous qualifierons de fantastique (genre dans lequel je vais ranger le roman de G. Willow Wilson). Certains personnages rencontrés dans sa fuite ont de quoi surprendre, car non, les djinns ne sont pas seulement des personnages légendaires. Ils existent !

Dans son aventure, Alif va franchir et même déchirer le rideau qui sépare réalité et merveilleux et faire se rencontrer ces deux mondes séparés depuis si longtemps. Une révélation pour lui, qui a toujours été fan de récits fantastiques venus d'Occident mais qui a aussi été élevé dans cette culture orientale, à la mythologie si riche. Une révélation qui va le sauver puis dont il va devoir tirer partie pour arriver à ses fins : faire vaciller le pouvoir qu'il combat depuis des années et qu'il rêve de voir tomber...

Là encore, la fiction va rejoindre la réalité, puisque sous les yeux d'Alif et de ses comparses, vont éclater les révolutions arabes. La réflexion sur ce qu'est l'héroïsme, ses manifestations et sa reconnaissance publique est d'ailleurs un des autres aspect intéressants du roman. Je ne peux pas trop en dire à ce sujet, puisqu'on parle là de la dernière partie du roman. Mais, il y a alors comme un brusque et douloureux retour à la réalité.

En entremêlant l'univers des contes orientaux, les questions politiques contemporaines dans les pays arabes, la question religieuse omniprésente, mais bien loin des extrémismes qui menacent partout, en y ajoutant une dose d'humour et une autre d'amour, on se retrouve avec, en main, un livre qui s'inscrit dans la lignée des grands contes orientaux et place Alif l'Invisible aux côtés des Sinbad, Aladin ou Ali Baba (même si Intisar n'est pas vraiment la Shéhérazade de ses rêves).

On ne peut pas ne pas s'arrêter sur le pseudo d'Alif. C'est la première lettre de l'alphabet arabe, sa valeur est 1 et il symbolise l'Unique. Il sert aussi à moduler tous les autres caractères calligraphiques. C'est dire si c'est un signe fort, loin d'être anodin dans toute ses significations. Même sa forme, verticale, peut aussi nourrir diverses interprétations.

Pour être franc, j'ai moi-même une interprétation de ce pseudonyme en relation avec le roman. Je ne peux pas l'expliciter ici, là encore, cela en révélerait trop sur l'histoire de ce livre... Dommage, j'aimerais bien la confronter avec celles d'autres lecteurs... Mais, là encore, j'y vois la confrontation de la réalité et du merveilleux, s'incarnant dans un garçon au destin extraordinaire.

Un mot, aussi, de l'auteur de ce roman. G. Willow Wilson a publié "Alif l'invisible", son premier roman, alors qu'elle a tout juste 30 ans. Américaine, elle a étudié l'histoire et l'arabe et très tôt, elle s'est passionné pour cette civilisation. Elle a vécu un certain temps au Caire où elle a travaillé pour des médias locaux et américains.

Elle s'est convertie à l'Islam alors qu'elle faisait ses études à Boston. Je me suis demandé, en lisant "Alif l'invisible" ce qu'il y avait d'elle dans le personnage de la convertie qu'on croise et qui a un rôle très particulier dans cette histoire. Et si je me suis posée la question, c'est qu'elle est assez agaçante, la dame, dans le livre... En tout cas, le portrait parfait de l'occidentale pas encore complètement débarrasser de ses habitudes culturelles ancrées dans son caractère, son éducation...

Mais cette double culture lui permet de parler de la situation des sociétés arabes en plein bouillonnement d'une manière originale et pertinente. En nous emmenant au coeur des révolutions qui agitent aussi bien le Maghreb que les pays du Golfe persique, comme à Bahrein, elle nous montre aussi que le plus dur commence sans doute, comme nous pouvons le voir en ce moment...

Des totalitarismes tombent mais d'autres sont déjà prêts à prendre la place, profitant de la soif de liberté légitime qui a animé les peuples. Et, en mettant en parallèle le réel et le merveilleux, on réalise ce que cette civilisation a perdu en repoussant à l'arrière-plan la riche culture qui réside dans ses légendes et ses mythes. On doit pouvoir même élargir ce constat au monde entier : partout, on manque de rêve, de merveilleux, d'échappatoires à nos soucis quotidiens, de soupapes de sécurité qui permettent d'évacuer la pression...

Or, partout, dans toutes les civilisations, dans toutes les cultures, ces outils existent, djinns et génies là-bas, korrigans, lutins, trolls ou elfes ailleurs. Tout ce qui peut réenchanter nos vies tombées dans les dogmes, les matérialismes, les nihilismes. Des outils qui ont aussi une incroyable force de subversion pour contrarier les pouvoirs établis et oppressants et qui leur ont valu un jour, d'être séparés de nous par le biais de la fiction...

Et s'il suffisait d'y croire ?