vendredi 8 mai 2015

"Le passé est toujours plein de violence et de sang. Ca ne veut pas dire que ses fantômes errent encore" (P.D. James).

Phyllis Dorothy, et non son fantôme, pour ouvrir notre billet du jour. Mais, possible que l'on croise, au fil des lignes, quelques-unes de ces créatures. Car c'est un roman fort angoissant dont nous allons parler ce jour, dans lequel l'auteur a convoqué les mânes d'un certain nombres d'auteurs et de réalisateurs, et pas mal de références à des livres qui nous ont tous (ou presque) marqués. La folie a souvent été au coeur des romans de Régis Descott, avec "les variations fantômes" (en grand format chez Lattès), il ne déroge pas à ce principe, sauf que, une fois le livre refermé, on se demande sérieusement si le cinglé, ce n'est pas tout bonnement... le lecteur ! Un bel exercice de style, en huis clos, avec une sensation d'oppression qui monte, qui monte, au fur et à mesure des rebondissements, et un final dont on se libère difficilement, parce que ce livre hante...



Un weekend de Toussaint, un groupe d'hommes et de femmes prennent le train direction l'est de la France. Réunis, à leur grande surprise, par le Docteur Morel, ces six personnes sont invitées à passer quelques jours dans une magnifique demeure qu'un magnat de la finance, Monsieur Wolf, a récemment rachetée pour s'y installer.

L'endroit s'appelle l'Etoile et il s'agit d'une espèce de folie bâtie au milieu de nulle part, isolée de tout, ne ressemblant à rien d'autre et construite à la fin du XIXe siècle. Au premier abord, pas vraiment le genre d'endroit qu'on a envie de visiter pour le plaisir. Mais, ça tombe bien, le Docteur et ses disciples ne sont pas là pour s'amuser, mais pour bosser.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'accueil qui leur est réservé est à la hauteur de la froideur du lieu... Pas de maître de maison, mais l'intendante des lieux, une certaine Madame Virail, et l'épouse du propriétaire, Camille, pas ravie du choix de son mari d'avoir emménagé dans ce coin perdu, et leur fillette, Gloria.

M. Wolf n'a pas complètement abandonné ses affaires, mais il rejoint ses invités un peu plus tard, essayant de faire partager son enthousiasme pour ce retour à la terre, cette nouvelle vie de gentleman farmer qu'il veut mettre en place et le choix de cette propriété si particulière. Mais on sent bien que quelque chose turlupine le milliardaire...

Et surtout, on commence à comprendre que ses invités n'ont pas été choisis par hasard : tous sont des patients du Docteur, tous le voient car ils possèdent, disons, certains talents, certaines aptitudes particulières. Ils s'appellent Vicky, Leila, Evelyn, Clovis, Luca et Serge, qui est, par ailleurs, le narrateur. Et M. Wolf comptent sur eux pour mettre fin à la malédiction qui pèse sur l'Etoile.

Bien sûr, présenté comme ça, l'idée peut faire sourire. Mais pas longtemps... Car, non seulement le temps se gâte au-dessus de l'Etoile, avec l'apparition d'un brouillard à couper à la tronçonneuse, mais en plus, la demeure se retrouve bientôt privée d'électricité et de réseau téléphonique. M. Wolf, sa famille et ses invités sont donc coupés du monde.

Et, alors qu'il faut bien prendre son mal en patience, les premières manifestations étranges sont perçues par Serge et ses camarades. Et chacun d'eux va avoir son rôle à jouer, car leurs "dons", appelons ça ainsi, sont parfaitement complémentaires. Au point que ce que capte l'un ne l'est pas forcément par d'autres. Par exemple, Serge, qui gagne sa vie en jouant du piano, entend le superbe instrument installé dans l'une des salles principales... jouer seul.

Mais que se passe-t-il donc à l'Etoile ? Pardonnez-mois, reformulons : mais que s'est-il donc passé à l'Etoile ? Car bientôt, il ne fait plus de doute que l'endroit est hanté et que ces fantômes ne se sont pas installés là par hasard. Voilà la raison de l'invitation conjointe de M. Wolf et du Docteur à ces six jeunes hommes et femmes : comprendre.

Comprendre et débusquer les fantômes de l'Etoile. Autrement dit, déchiffrer tous les indices à leur disposition, y compris les plus étranges, les plus effrayants, pour découvrir les événements, forcément terribles, qui ont pu conduire à la hantise de la demeure. Les débusquer... et les chasser, ou au moins, leur offrir un repos éternel auquel ils ne goûtent manifestement pas encore.

Une tâche qui est loin d'être évidente. D'abord parce que ce n'est pas l'harmonie qui règne franchement au sein du groupe, que le fait que le Docteur n'ait pas été très franc du collier avec eux passe mal, que la situation comprend bien des inconnues, et pas seulement au sujet des fantômes qui rôdent à l'Etoile. Comme le brouillard, les mystères vont en s'épaississant.

Et, au fil des heures, qui passent comme des semaines (je parle pour les personnages, pas pour le lecteur, mis sous tension), l'inquiétude croît et l'Etoile prend des allures de piège se refermant inexorablement sur eux. Vous avez frissonné aux premières manifestations ? Attachez vos ceintures, alors, parce que le pire et le plus effrayant restent à venir !

Régis Descott joue avec un certain nombre d'archétypes pour créer le décor très spécial dans lequel il convie cette fois ses lecteurs. Mais il le fait avec finesse et surtout, en concoctant une recette dont on découvre, petit à petit, les ingrédients, les étapes de fabrication jusqu'au produit fini. Car, dans le résumé ci-dessus, qui j'espère, vous intriguera, on n'est loin bien loin d'être entré dans le vif du sujet, seuls quelques jalons sont posés.

Quelque part entre Stephen King et Agatha Christie (deux références qui viennent naturellement à l'esprit et qui apparaissent même dans le cours du récit et ne sont pas les seules présentes), on se sent à l'étroit dans cette immense maison au milieu de ce parc sinistre qui semble ne pas avoir de limite et où chaque ombre finit par faire sursauter.

On sent dans le récit même que fait Serge de la situation qu'il ne maîtrise rien de ce qui peut se passer et que chaque pas en avant en annonce deux ou trois en arrière, que chaque réponse mise à jour apporte son lot de nouveaux problèmes à résoudre. Déstabilisés, déboussolés, les six compagnons d'infortune peinent à garder leur sang-froid.

Ils ne sont pas les seuls, car, Wolf et sa femme n'ont pas l'air beaucoup plus sereins. Seul le Docteur, étonnamment zen, échappe à l'angoisse latente, tout comme la petite Gloria, qui, de par son jeune âge, semble être imperméable à la situation, ou encore Mme Virail, aux faux airs de Mrs Danvers. Mais pour combien de temps ?

Et si ce n'était pas les fantômes qu'il fallait craindre, mais cette maison elle-même, à l'architecture bizarre, à la situation géographique parfaite pour susciter une sorte de fascination. D'ailleurs, au printemps, sous un doux soleil, qui dit que cette demeure ne paraîtrait pas accueillante, au milieu d'un décor bucolique à souhait...

Mais là, dans le brouillard, dont peut surgir un nouveau danger à n'importe quel moment, comme à l'intérieur, où l'on ne se sent guère en sécurité, dès qu'un tuyau glougloute ou qu'un parquet craque, il faut reconnaître que l'on a de quoi sentir ses nerfs se tendre comme des cordes de piano. Et se dire que, effectivement, c'est la baraque qui tient les rênes...

On cherche à comprendre ce qui se passe et dans quelle galère se sont embarqués, bien malgré eux, les six personnages en quête de l'auteur de ces actes surnaturels. L'histoire suit un crescendo constant, jusqu'au point de rupture où l'on perd tout repère, où les limites entre le réel et le fantastique se brouillent complètement.

Serge et ses amis pourraient parfaitement être les personnages d'un épisode de "la Quatrième Dimension", lorsque la perception du réel change du tout au tout... Et, pour reprendre le titre original de la série, force est de constater que l'Etoile est bien au coeur d'une "Twilight Zone"... L'intrigue des "Variations fantômes" est parfaitement menée et l'on se laisse embarquer dans ce labyrinthe.

J'insiste beaucoup, j'ai l'impression, depuis le début de ce billet, sur l'ambiance dans laquelle se déroule le roman. Mais elle est capitale pour que prenne la mayonnaise et que l'angoisse gagne du terrain, comme monte une crue. Et cet aspect-là du roman de Régis Descott est incontestablement très réussi, à vous filer des cauchemars.

Mais, ce sont aussi les personnages qui font de ce roman un moment de lecture si particulier. Car, eux aussi, sont entourés de mystères, d'interrogations. Et si l'un d'entre eux menait la danse, à l'insu des autres ? Et si tout cela n'était qu'une mascarade mise en scène pour des raisons peu avouables ? Les possibilités semblent augmenter au fil des pages...

Reste le dénouement, dont je ne vais évidemment pas parler en détails, rassurez-vous. Un point culminant, un paroxysme, allez, osons les grands mots, un acmé ! Le tourbillon devient cyclone et va apporter des réponses qui risquent bien de vous plonger dans des abîmes de réflexion... Oui, encore une fin qui va permettre à chacun d'avoir son interprétation ! J'aime bien ça.

Ajoutez-y une jolie pirouette, assez culottée, au demeurant, pour conclure qui ajoute un peu plus à l'ambiance si étrange de ce roman. Oui, Régis Descott a fait fort, sur ce coup, en manipulant ses lecteurs autant que ses personnages et, après avoir tâté du thriller (en milieu psychiatrique), du polar historique, de la littérature blanche et même de la SF, le voilà auteur de fantastique à part entière.

Préparez-vous, rendez-vous à l'Etoile, pour vous aussi, fendre le brouillard, éviter les ornières et les trous, pénétrer dans cette maison qui résonne de tout un tas d'étranges bruits, où il s'est passé et se passe encore des choses bien mystérieuses et visitez-la de fond en comble afin d'en découvrir les secrets, tous les secrets. Même les plus déroutants. Car, après tout, qui dit que cette histoire relève du fantastique ?

1 commentaire:

  1. je l'avais repéré en librairie et il me disait bien!

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