mardi 19 mai 2015

Oh, when the fays go marching in...

Un titre sur un air de jazz, pour illustrer un roman qui, lui aussi, swingue pas mal. Le mélange des genres est en vogue, ces dernières années, mêler roman noir et fantasy est une recette qui fonctionne bien. En voici un nouvel exemple, et de la plus belle eau (forcément, on est sous la Prohibtion) avec un livre paru aux éditions Critic (qui publient déjà les fameuses enquêtes de Jean-Philippe Lasser, le détective des dieux). Là encore, c'est une expérience d'écriture à quatre mains, par Anne Fakhouri et Xavier Dollo, et ça s'appelle "American Fays". Une aventure déjantée dans laquelle la mafia n'est finalement que le moindre des maux à redouter, où l'on trahit et flingue plus vite que son ombre, mais aussi où la magie et le merveilleux tiennent une grande place, et pas forcément la place d'honneur. Car, oui, le petit monde merveilleux des Fays n'est pas aussi rose-bonbon-sucé-paillettes qu'on pourrait le croire...



A Chicago, en 1925, c'est Al Capone qui fait la loi. Enfin, il essaye, parce que le parrain a dû prendre un peu de recul, s'installant à Cicero, tout près, là où la police de Chicago, qui s'intéresse d'un peu trop près à ses affaires, ne peut l'atteindre. Mais, les flics ne sont pas les seuls qui donnent du souci au mafieux à la cicatrice.

En effet, outre les clans rivaux, une autre menace plane sur les affaires de Scarface. Elle émane des différentes composantes du petit peuple, rebaptisées Fays depuis qu'ils ont posé le pied sur le sol du Nouveau Monde, comme n'importe quels autres immigrés venus tenter leur chance dans cet eldorado après avoir dû quitter, plus ou moins volontairement le Vieux Continent.

Alors, pour empêcher que les leprechauns, pixies et autres fées ne ruinent pas des affaires que la Prohibition a rendu florissantes, le parrain a choisi de sous-traiter avec des bandes qu'ils charge de maintenir l'ordre. Par la force, s'il le faut. Parmi ces hommes de main, on trouve les "No Ears Four", qui, comme les trois Mousquetaires, sont quatre.

Il y a là Old Odd, le chef de cette bande de pieds nickelés. Un bougon, celui-là, mais un chef, qui sait ce qu'il veut et sait se faire commander quand il le faut. Un homme qui a un lien particulier avec les Fays : il y est allergique, ce qui nourrit, forcément, sa rancune, mais est surtout un atout précieux pour les repérer, ou au moins leur passage.

A ses côtés, Jack the Crap, le tueur de la bande. Aucun état d'âme, une discrétion à toute épreuve, toujours tiré à quatre épingles et le sang-froid d'une vipère. A l'opposé du spectre, Bulldog, la brute. Epaisse, la brute, et des pieds à l'intérieur de la tête, si vous voyez ce que je veux dire. Pas une lumière, mais un colosse obéissant et quasi-indestructible.

Enfin, il y a le petit jeunot. Parce que, dans ce genre d'histoire, il faut toujours un jeune premier. Un Errol Flynn en devenir, fan de Louis Armstrong et qui, tel Nougaro, regrette d'être né blanc de peau. Il se fait appeler Bix et joue de la trompette dès que possible, en espérant avoir le même swing que son idole, pour faire danser les foules.

Un beau gosse, qui a ses entrées dans les quartiers noirs de la ville, ce qui est loin d'être inutile. Et puis, il est sacrément débrouillard, quoi qu'un tantinet naïf. C'est le jeunot, je vous l'ai dit, il a donc encore énormément à apprendre et la fréquentation des trois autres zigotos devraient rapidement y remédier, si le gamin ne laisse pas son coeur et ses envies folles prendre le dessus sur son devoir.

Il faut dire que Bix n'a pas rejoint les "No Ears Four" par pur plaisir. Il rembourse une dette en travaillant à contrecarrer les plans des fays, qui mettent leur magie au service de trafics divers et variés. Et il n'a pas vraiment l'âme du voyou qu'il devrait être pour cela, malgré toute sa bonne volonté.

La routine quotidienne ressemble à un jeu du chat et de la souris, jusqu'à ce que se produise un événement pour le moins contrariant. Un Dry, comprenez un des flics traquant le trafic d'alcool et les speakeasys où l'on en sert clandestinement, est assassiné, en pleine rue. Pour beaucoup, le nom du commanditaire est une évidence : Capone.

Mais Scarface fait vite savoir à ses hommes sur place qu'il n'y est pour rien. Et pour cause, ce serait contraire à ses intérêts de se lancer dans une guerre sans merci avec les flics, alors qu'on peut, bien plus efficacement, en corrompre un certain nombre. Aux "No Ears Four" de rechercher et de découvrir qui a bien pu monter ce plan foireux qui met le parrain sur la corde raide. Sinon...

Commence alors une enquête de longue haleine où les quatre hommes vont devoir plonger, dans tous les sens du terme, dans le monde des fays, un univers loin d'être aussi ragoûtant qu'on pourrait l'imaginer. Mais qui recèle surtout de multiples dangers, de multiples pièges que les "No Ear Fours" vont devoir déjouer, parfois de justesse.

Mais, surtout, c'est tout l'équilibre précaire entre le monde des humains et celui des fays, assuré par une constitution, qui pourrait être remis en cause en cas d'échec. Car nos (anti-)héros ont beau être des vrais durs de dur, ce qui les attend ne sera pas de tout repos et de nombreux adversaires, parfois totalement inattendus, vont se dresser devant eux.

Disons-le, on sent que Anne Fakhouri et Xavier Dollo se sont bien amusés à écrire ce roman, prévu, apparemment comme un one-shot, pour le moment mais qui, à l'instar des enquêtes de Jean-Philippe Lasser, mériterait d'être développé pour faire une série. Je ne pense d'ailleurs pas être le seul à avoir cette envie de lecteur.

Les références sont nombreuses, les trouvailles également (Anne, Xavier, si vous avez le contact d'une fay du logis, je suis preneur) et l'atmosphère prenante. On retrouve parfaitement l'ambiance des romans noirs, mais en version parodique, évidemment. Et surtout, on ne s'ennuie pas une minute, quittant l'univers presque douillet du Chicago de la Prohibition pour tout un tas d'endroits bien moins accueillants mais tout à fait pittoresques.

Et puis, les deux auteurs profitent de l'occasion pour revisiter les contes de fée pour en faire des contes de fay et le résultat est assez saisissant : ça déglingue sec et on se marre bien devant les frasques de nos quatre personnages centraux, mais aussi de tous les personnages secondaires qui les encadrent.

Quant à l'intrigue, elle prend peu à peu de l'ampleur. Les fausses pistes, les ramifications, les dangers, mais aussi les difficultés qu'on a à collecter des informations quand on n'est pas flic mais voyou et quand il faut aller chercher le moindre renseignement chez les fays, tout ça donne un univers bien déjanté et très original.

Et l'action va culminer avec une scène finale, ou presque, digne d'un film de Tarantino, de Robert Rodriguez ou de Tony Scott. Une espèce de maelström délirant qui mérite le coup d'oeil. Au lecteur de faire fonctionner son imaginaire pour réussir à embrasser l'innommable capharnaüm qui se déroule sous ses yeux pendant ce qui semble un long moment, en termes de pages, mais passe à toute vitesse pour le lecteur.

Les personnages jouent avec un tas d'archétypes sur lesquels s'appuie le duo Fakhouri/Dollo pour jouer sa partition. Je dois dire que j'ai une affection particulière pour Bulldog, cette montagne de muscle avec un petit pois (sans princesse) en guise de cerveau. Mais un brave gars, dévoué jusqu'à la mort. Un type pareil, on part à la guerre tranquille à ses côtés. Même quand il y a des fays dans le coup !

De même pour d'autres personnages dont j'ai choisi de ne pas parler ici, soit parce que secondaires, soit, au contraire, parce que jouant un rôle majeur dans cette mise sens dessus dessous de la Windy City, dont le contrôle attise bien des convoitises. On a l'impression de les avoir déjà croisés, ces personnages, mais ce sont les situations dans lesquelles on les retrouve, souvent loufoques et pleines de créativité, qui font la différence.

Et puis, il y a l'amour... Ah, l'amour ! Là encore, les auteurs s'en amusent. Car Bix, je l'ai dit, a le coeur tendre et sa carapace de gros dur est encore bien molle, comme un crabe en pleine mue. Alors, quand Rachel débarque au "Jude & the Dudes", le bouge, mi-claque, mi-speakeasy, qui sert de quartier général à la bande, son coeur de trompettiste se met à jouer de drôles de solo de percussions.

Envoûté, le garnement ! Euh, au sens figuré, hein, il faut faire attention à ce qu'on écrit, on aurait vite fait de croire que la magie fait effet là aussi. Mais non, c'est bien une alchimie toute humaine qui est à l'oeuvre, un coup de foudre réciproque mais qui, vu les circonstances, va connaître quelques complications. Et Bix, le joli coeur, va en perdre de vue ses objectifs... et son bon sens.

Le mélange entre le roman noir et la fantasy fonctionne bien, car les fays, finalement, ont des allures de familles mafieuses, elles aussi. Avec leurs clans, leurs rivalités, leurs parrains (et marraines), leurs hommes de mains, leur spécialistes en basses oeuvres (ah, les fays-monnayeurs, of course !) et leurs ambitions qui, à défaut d'être humaines, n'en sont finalement pas si loin.

Enfin, il y a une idée très intéressante qui est la conquête d'un nouveau continent en pleine expansion. Le jeu sur les origines, que ce soit les hommes ou les fays, les vagues d'immigration et l'intégration dans le melting-pot est très bien utilisé. Entre les Italiens de Capone et des autres, les Noirs, les Juifs, les Irlandais, etc., le mélange est détonnant.

Une société de castes, de strates, et, en face, une société aristocratique dont on découvre d'étonnantes facettes tout au long du roman. Mais, dans tous les cas, la question de la primauté des uns ou des autres sur cette terre où tant est encore à faire et de la mainmise sur les affaires rondelettes qu'il y a à y faire.

Ne pas se laisser trop emporter par l'impression de légèreté et de drôlerie (réelles) d' "American Fays", il y a aussi dessous, des thématiques plus profondes où la Fayrie n'apparaît pas forcément sous un jour glorieux. Une tendance chez Anne Fakhouri, qui faisait déjà dans "le Clairvoyage" des fées une sacrée bande de harpies.

Voilà en tout cas une lecture parfaite pour se détendre et se divertir. Dans un Chicago très bien dépeint, où le jazz tient une belle place et qui donne envie de mettre Satchmo sur la platine pendant qu'on tourne les pages. On ressort de cette lecture avec la banane et l'envie furieuse de poursuivre l'aventure au milieu de cette folle sarabande où nos quatre voyous, un peu pieds-nickelés sur les bords, ne sortent finalement pas tant de l'ordinaire que cela.

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