lundi 4 janvier 2016

"Mes parents m'ont appris (...) une vérité essentielle : les diwas sont des enfants de la nature, tout comme les hommes".

Certes, cet hiver n'est pas le plus rude qu'on ait connu. Il est même très clément. Pourtant, les journées grisâtres et les nuits bien longues, ça pèse un peu. Alors, on peut recourir à la luminothérapie, mais on peut aussi voyager, grâce aux livres. Ce premier janvier, alors que, dehors, c'était sinistre, je me suis offert un voyage à la Réunion. Enfin, je devrais dire l'île Bourbon, pour être exact, puisque, non content du voyage dans l'espace, j'y ai ajouté le temps, et même un peu plus, vous allez voir ça. "La dernière fée de Bourbon", d'Ophélie Bruneau (publié aux éditions du Chat Noir), m'a permis de me dépayser et propose une histoire pas si légère qu'on pourrait le croire de prime abord. Car la vie de la jeune héroïne est loin d'être un long fleuve tranquille, sur une île en proie à bien des turbulences. Et puis, il y a les diwas...



En ce début d'année 1873, Elisabeth Payet, que tout le monde surnomme Lisha, vient de fêter ses 17 ans. Mais elle s'apprête surtout à vivre le plus grand jour de sa jeune existence, car elle va épouser le capitaine Narcisse Blandron, sur l'île Maurice. La cérémonie a dû être un peu précipitée, car Narcisse doit très prochainement prendre ses nouvelles fonctions sur l'île Bourbon.

Si Narcisse est d'origine mauricienne, Lisha, elle, est née sur l'île Bourbon. Mais, suite à une sombre affaire, elle a été retirée très jeune à ses parents et adoptée par une famille mauricienne, comme 17 autres enfants. On les appelle "les dix-huit de l'Etang", et leur histoire reste vive dans les mémoires, dans tout l'archipel des Mascareignes.

Lisha est à la fois impatiente et vaguement inquiète de ce retour sur sa terre natale, qu'elle connaît finalement si mal. Elle n'a pas non plus l'expérience de maîtresse de maison que va requérir sa nouvelle position de femme d'officier. Elle a donc énormément à apprendre et les premières semaines de sa vie de jeune épouse ne sont pas de tout repos.

Pourtant, petit à petit, elle trouve ses marques, dans la vie mondaine de Saint-Paul. Mais, à peine commence-t-elle à se sentir à l'aise qu'un premier drame vient la perturber : Marianne, la femme de chambre qui l'accompagne depuis toujours, tombe malade et décède après une courte agonie. L'un des derniers liens qui la reliait à sa vie mauricienne vient de se rompre.

Pour remplacer celle qu'elle estimait irremplaçable, Lisha finit par embaucher une femme du cru, une certaine Kala, dont les états de service sont parfaits, du moins si l'on en croit son précédent employeur, mais dont certains autres domestiques semblent se méfier. La jeune maîtresse de maison fait fi de ces mises en garde et prend à son service Kala, dont les manières ne respectent pas tout à fait l'étiquette...

Peu après, un second drame, plus terrible encore : Narcisse est assassiné, un soir, alors qu'il se rendait, accompagné de Lisha, à un dîner. La jeune femme s'échappe in extremis, mais les faits sont là : à 17 ans, après seulement 3 mois d'une union sans histoire, elle se retrouve veuve. Et, pire encore, avec ce deuil, elle se retrouve sans rien, avec un simple pécule pour survivre...

C'est le début d'une période très mouvementée, au cours de laquelle le destin de Lisha va connaître bien des méandres. L'occasion, pour cette jeune demoiselle, encore bien naïve, de prendre conscience de la complexité du monde et de mûrir, un peu trop vite à son goût, sans doute... Mais, dans ces difficultés, elle va aussi se forger un caractère fort et envisager son avenir d'un tout autre oeil...

Ce premier résumé se veut volontairement centré sur Lisha, qui est le personnage central de cette histoire parce que tout tourne autour d'elle, mais il est notoirement incomplet. La suite de ce billet va donc aborder d'autres aspects se rattachant à ce parcours chaotique, à travers lesquels nous verrons aussi quelques thématiques centrales du roman.

Commençons par le contexte géopolitique. En cette année 1873, l'île Bourbon est sous domination britannique. Londres, à travers les responsables politiques nommés et les officiers en poste sur l'île, cherche à imposer à cette terre lointaine son mode de vie occidentale. L'Angleterre victorienne veut s'étendre jusque sous les tropiques.

Mais, cela ne fait pas plaisir à tout le monde. Ainsi, depuis peu, un groupe qui se fait appeler les Pailles-en-queue, milite pour l'indépendance de l'île. Un mouvement qui multiplie les actions d'éclat, mais aussi, il faut le dire, les actions violente contre la puissance coloniale. Inutile de préciser qu'ils sont les premiers suspects désignés lorsque Narcisse est assassiné...

La lutte des Pailles-en-queue concerne aussi un domaine particulier : ils ont décidé d'entraver par tous les moyens la chasse aux diwas, dont Londres a ordonné l'éradication. Ces diwas sont des créatures liés aux éléments, l'eau, le vent, le feu... Les salamandres, par exemple, nées dans le cratère du Piton de la Fournaise et dont un simple contact est mortel pour l'homme, sont particulièrement visées.

Mais, pour les Pailles-en-queue, c'est une attaque à l'identité culturelle de l'île qu'ils défendent, et ce, même si ces créatures, assimilées par beaucoup à des esprits malins, sont loin de faire l'unanimité parmi la population locale. Ces diwas, vous l'aurez compris dès le titre de ce billet, vont constituer un des enjeux majeurs de "la dernière fée de Bourbon".

Alors que la tension monte, que le climat se charge et que l'insurrection couve, Lisha va se retrouvée embarquée malgré elle dans cette agitation. De quoi la dessiller et lui faire prendre conscience de bien des choses dont elle ignorait tout ou presque à son arrivée sur l'île. Mais des événements qui la renvoient aussi à sa douloureuse situation de membre des "Dix-huit de l'Etang"...

Bon, cette fois, la quasi-totalité des ingrédients de notre histoire est devant vous. Quasi, parce qu'il reste à articuler tout cela, d'une part, ensuite, parce que je n'ai pas évoqué tous les personnages engagés dans l'intrigue. Enfin, parce que vous devez vous dire qu'il manque le principal : mais qui est donc cette fameuse fée, dont nous parle le titre du roman ?

Pour le comprendre, il va vous falloir lire le livre, non mais ! Il y a toutefois un autre personnage dont nous devons absolument parler, c'est l'île Bourbon, bien sûr. L'île que nous connaissons actuellement sous le nom d'île de la Réunion. Du littoral à l'intérieur des terres et ses sommets, de l'océan jusqu'aux paysages inouïs que l'on découvre au fil des pages, ce décor est à ne pas manquer.

Mais la beauté de ce cadre n'est pas la seule chose qui fait de l'île un personnage-clé. Sans doute, comme moi, connaissez-vous mal l'histoire de la Réunion. Je savais que, comme d'autres territoires d'outre-mer, aux Antilles, par exemple, la lutte entre France et Angleterre a fait rage et les changements de tutelle se sont succédé.

Or, ici, ce n'est pas le cas. L'île Bourbon, on le comprend au cours du livre, est bien devenue anglaise en 1809, mais, dans notre réalité, elle est vite revenue dans le giron français. La voir encore anglaise en 1873, ainsi que quelques autres indices, nous montrent que nous sommes dans un univers uchronique. Et ce n'est pas rien : les Pailles-en-queue s'attaquent alors à la première puissance mondiale...

Le conflit larvé, sur fond de colonialisme, est au coeur de cette histoire et le bouillonnement incessant dans lequel débarque Lisha ne peut que venir bousculer sa paisible existence bourgeoise. Les enjeux la dépassent, les questions qui se posent doivent lui sembler bien abstraites, et pourtant, elle va vite devoir se familiariser avec tout cela.

Par ses origines, par sa position sociale, par son mariage, Lisha ne peut rester à l'écart de ces événements, car, à un moment ou à un autre, ils la rattraperont. Est-elle l'épouse d'un officier de sa Gracieuse Majesté ou une native de l'île Bourbon ? A quel camp appartient-elle, elle qui fait partie, en outre, des "Dix-huit de l'Etang" ?

Un aspect du roman que j'ai trouvé très intéressant concerne ce cas de conscience. Il serait aisé de désigner les uns comme des gentils, les autres comme des méchants. D'ailleurs, c'est ce que le pouvoir britannique fait, d'emblée et plus encore après la mort de Narcisse. Mais, au fil de l'histoire, on réalise avec Lisha que tout est plus compliqué que cela.

Isolée sur sa propre terre natale, Lisha doit trouver des alliés, ce qui lui aliénera forcément l'autre camp. Or, que ce soit du côté du colonisateur ou du côté des indépendantistes, on se dit qu'il y a bien peu de gens à qui l'on peut faire confiance... Tout le monde a des intérêts qui dépassent les simples engagements autour du statut de l'île.

Et ces intérêts pourraient bien être... les diwas. On retrouve à travers eux, même si ce n'est pas aussi net, au final, un thème très classique de l'opposition entre la tradition et la modernité, cette dernière, incarné par le colonisateur, cherchant à effacer la première, bien soutenue, comme souvent, par l'autorité religieuse. Que sont les diwas, sinon des créatures diaboliques ?

Je parle, je parle, enfin, j'écris, et il reste tant à dire... Encore des choix... Alors, revenons à l'univers que Opéhlie Bruneau développe dans son roman. J'ai abordé l'aspect uchronique, mais, le choix de situer l'action en 1873 ouvre une autre porte : celle du steampunk. J'en parle, sans entrer dans les détails, parce que c'est à la fois un des éléments-clés de l'histoire mais aussi une facette amusante du récit.

On peut avoir l'impression que c'est annexe, mais le steampunk est là, discret mais omniprésent dans "la dernière fée de Bourbon". On n'y prête pas forcément tout de suite attention. Les bateaux à vapeur qui relient entre elles les villes de l'île Bourbon ou les différentes îles des Mascareignes se fondent dans le décor. Et pourtant, bientôt, le steampunk va s'imposer comme un des moteurs (ah, ah, ah) de l'intrigue.

Enfin, comment ne pas parler de la dimension sentimentale ? Pardon de l'avoir reléguée aussi loin. Ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus, je dois le confesser. Pourtant, il serait dommage de le négliger ici, "la dernière fée de Bourbon" retraçant en effet l'éducation sentimentale de Lisha, mariée trop tôt à un homme qu'elle connaît si mal et veuve avant même d'avoir pu se considérer comme une épouse...

Cet apprentissage-là est aussi important dans le roman que les questions politiques. Lisha, qui accepte ce mariage, au début du roman, alors qu'on comprend bien que son avis n'a pas dû peser lourd dans la balance, se retrouve seule, désemparée et son destin bouleversé passe aussi par la question amoureuse. Comme dans tout le reste, elle va devoir se méfier des faux-semblants, faire avec les aléas et les drames...

Difficile d'envisager le bonheur, dans un tel contexte, avec un passé qui représente un boulet dont on ne se débarrasse pas aisément, des décisions complexes à prendre et des dangers qui la cernent. Mais, cette quête va de paire avec toute l'initiation que vont représenter les aventures traversées par Lisha en cette année 1873.

Autour de thèmes assez classiques, Ophélie Bruneau nous propose une histoire que le décor, l'univers rendent originale et captivante. Elle nous offre aussi une belle héroïne, sorte de Candide face à un monde qui n'est pas franchement le meilleur possible. Une héroïne au coeur pur, ouverte et tolérante, curieuse et désintéressée. Et elle n'est pas le seul personnage marquant de ce roman, entre SF et fantastique, plein d'exotisme et de beauté, de bruit et de fureur.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire