mercredi 13 janvier 2016

"On ne gagne pas parce qu'on est meilleur, mais parce qu'on est pire".

Voilà 15 ans que nous sommes entrés en France dans l'ère de ce qu'on appelle, sans vraiment savoir si c'est ironique, un oxymore ou une expression parfaitement idiote, la télé-réalité. Lorsque M6 lança "Loft Story", sur le modèle d'émissions existant déjà à l'étranger, ce fut un tournant sur le plan audiovisuel et une source interminable de débats. Et pas seulement à la machine à café... Depuis, ces concepts s'essoufflent mais ne disparaissent pas, d'autres apparaissent et la télé-réalité conserve un nombreux public, et sans doute autant de détracteurs. C'est sans doute dans cette dernière catégorie qu'il faut ranger Armelle Carbonel, qui signe, aux éditions Fleur Sauvage, "Criminal Loft", une variation musclée sur le thème des jeux d'enfermement et un thriller en huis-clos à l'ambiance particulièrement soignée. Avec un casting à côté duquel Loana, Steevy et les autres sont vraiment des icônes gentillettes tout juste bonnes à vivre le quart d'heure wahrolien...



Channel 9, chaîne de télévision américaine, lance son nouveau programme avec lequel elle espère faire un buzz de tous les diables. Car, il est certain que cette émission devrait rassembler autant de fans qu'elle déchaînera de foudre de la part de ceux qui crieront au scandale. A défaut d'être novateur, ce concept est en effet très provocateur...

Prenez huit personnes et enfermez-les dans un lieu digne de servir de décor à une saison de la série "American Horror Story" sous l'oeil qui ne se ferme jamais des caméras. Le principe, jusqu'ici, n'a rien d'exceptionnel, bien au contraire, puisque ces jeux existent depuis plus d'une décennies. Pourtant, "Criminal Loft" se distingue de ses devancières par son casting.

Les candidats, si l'on peut parler ainsi, sont en effet des condamnés à mort, choisis parmi plus de 3000 hommes et femmes croupissant dans les couloirs de la mort des prisons américaines. Huit tueurs sans pitié, six hommes et deux femmes au pedigree sanglant... Ah, oui, petite cerise sur ce gâteau du meilleur goût, deux des candidats clament leur innocence.

Au cours des quelques semaines que durera ce jeu pas comme les autres, les condamnés devront suivre un règlement drastique dont la première règle est de ne pas révéler la raison qui les a menés en prison et leur a valu d'être condamné à la peine suprême. Ensuite, ils devront relever différents défis et des épreuves dont ils ignorent tout.

Chaque semaine, on ne change pas un principe qui gagne, lors du prime, le public votera pour le candidat qu'ils veulent voir partir. Celui-ci regagnera alors sa prison et attendra son exécution, à moins qu'une hypothétique grâce ne lui soit octroyée... Quant au dernier, au vainqueur, il obtiendra un ticket pour la liberté, une seconde chance bien dans l'esprit de ce pays merveilleux que sait être l'Amérique.

Ils sont donc huit, et parmi eux, John Natas, surnommé John T. Il est le narrateur du roman et l'un des tueurs les plus intelligents et retors à avoir été retenus pour l'émission. En bon tueur en série, il a un ego king size et il ne doute pas un instant qu'il saura manipuler tout le monde, à commencer par le public, pour rester le dernier en lice.

Pourtant, bien vite, certains événements inattendus vont faire perdre à John son sourire narquois et son ironie mordante. Désormais, il le sent, cette émission ne sera pas une sinécure et il se pourrait qu'il soit en danger à son tour. Les huit condamnés se retrouvent bel et bien enfermé dans un endroit assez terrifiant, avec juste deux matons, surnommé Laurel et Hardy par John, comme lien avec l'extérieur.

Et, désormais, plus aucun d'entre eux n'imagine tenir les rênes du show. Ils sont à la merci des concepteurs du jeu... Et pas uniquement d'eux. Car, défiant la rationalité de ces criminels endurcis qui en ont vu d'autres, ce qui se déroule dans le bâtiment vient mettre leurs nerfs à dure épreuve, plus encore que les activités raffinées qui ont été mises au point par la production...

A ce point, il nous faut parler du lieu. Car Armelle Carbonel n'a pas choisi n'importe quel endroit pour en faire le lieu principal de son émission. Rien à voir avec les studios de la Plaine-Saint-Denis ou le château de Dammarie-les-Lys. Non, c'est bien plus en rapport avec les participants : l'ancien sanatorium de Waverly Hills, situé à Louisville, dans le Kentucky.



Eh oui, c'est l'un des grands intérêts du roman d'Armelle Carbonel, ce lieu existe bel et bien (au contraire de l'émission, mais allez savoir ce qu'on nous réserve à l'avenir...) et il a une réputation tout à fait fascinante : certains le considèrent comme le lieu le plus hanté des Etats-Unis et un nombre impressionnant de légendes urbaines court à son propos.

Je ne vais pas développer cet aspect-là en détails, d'abord parce que vous trouverez plein d'informations à ce sujet dans le corps du roman et, plus encore, dans une annexe en fin d'ouvrage, mais surtout parce que l'auteur va jouer avec ces légendes tout au long de son intrigue, et avec habileté, je dois dire.

Dans cet espèce d'Overlook Hotel où chaque participant serait un Jack Torrance en puissance, il règne une atmosphère à se choper rapidement une sale note sur Trip Advisor. Vraiment pas l'endroit le plus accueillant, vu de l'extérieur comme de l'intérieur, qu'on soit un tueur sans scrupule ou un gentil garçon comme moi (si, si, je vous l'assure)...

Mais, puisqu'on est à la télé, on peut s'attendre à tout, non ? A toutes les mises en scène, y compris, et sans doute surtout, les plus racoleuses. Terroriser ceux qui nous terrorisent, quelle idée géniale, non ? Ce ne sont plus 12 hommes mais des millions de citoyens en colère qui s'apprêtent à devenir les jurés d'un tribunal pas comme les autres.

Pourtant, au fil des heures, des jours, il devient délicat pour John, notre narrateur, de différencier les traquenards tendus par la production afin de créer du spectacle, le travail de son imagination mise sous forte tension et les phénomènes étranges qui semblent se produire sans cesse dans cet endroit. Des phénomènes qu'il n'est pas le seul à capter, manifestement...

Petit à petit, l'ambiance monte au sanatorium de Waverly Hills et les caïds qui ont tué sans sourciller commencent à ne plus en mener large. Tension et violence vont forcément de paire, et comme on ne peut pas dire que la chambrée soit franchement digne de confiance, les accrochages se font de plus en plus nombreux et la paranoïa gagne du terrain...

L'intrigue de "Criminal Loft" est assez classique. Armelle Carbonel n'est d'ailleurs pas la première à faire d'une émission comme le Loft le cadre d'un thriller. "Scream test", de Grégoire Hervier, ou "Devine qui vient mourir ce soir ?", de Ben Elton, ont joué dans ce registre, sans aller aussi loin que ne le fait la jeune romancière. Et en laissant un peu le lecteur sur sa faim, aussi.

Bien sûr, on retrouve une virulente critique du principe de la télé-réalité, dans "Criminal Loft", mais Armelle Carbonel ne s'est pas limitée à cela. Tout simplement, parce qu'elle joue sur un autre terrain. Oui, il y a une intrigue centrale qui porte le roman mais, je pense, n'en est pas le point le plus fort. Malgré ce que l'on peut penser, les lofts n'offrent pas non plus mille et unes possibilités dans ce domaine.

Mais, là où Armelle Carbonel fait fort, c'est vraiment dans le cadre et l'ambiance qu'elle réussit à installer, en jouant avec différents codes qu'on ne s'attend pas vraiment à voir réunis, à voir entrer en collision, à interagir les uns avec les autres. Je me suis pris au jeu, si je puis dire, ressentant la pression de ce lieu atroce, et je dois reconnaître que certains détails, habilement amenés, m'ont bien fait rire.

Commençons avec le thème classique : la célébrité. La télé-réalité, quelle que soit sa forme, enfermement, télé-crochet, survie, pseudo-documentaire feuilletonnant, j'en passe et des pires, est devenu une voie très fréquentée pour atteindre la gloire, la vraie, avec un grand G... Non, je n'exagère pas du tout, regardez ce qu'ils deviennent, tous ces valeureux candidats... Hum, oui, bon...

En choisissant des assassins comme candidats, des personnalités manipulatrices qui vont devoir gagner en popularité pour espérer échapper à la chaise électrique ou à l'injection létale, Armelle Carbonel intègre dans cette dimension particulière une notion de vie ou de mort qui a quand même plus de gueule que de finir comme starlette à l'inauguration d'une nouvelle boîte à la mode...

Ensuite, il y a les techniques propres à la télé-réalité. Ici, le terme confessionnal, cette salle où les candidats doivent passer seuls chaque jour pour raconter leur expérience, prend évidemment un sens spécial. Mais, ce sont surtout les épreuves réservés aux candidats qui valent le coup d'oeil. Des gibiers de potence à qui ont donne un avant-goût de l'enfer, où est le mal ?

Il y a, et c'est quelque chose d'assez troublant, un sentiment assez voyeuriste à regarder souffrir des personnes qui ont montré tout leur talent dans ce domaine auparavant. La loi du Talion mise au service de l'audimat, avec notre complicité à tous, c'est une idée qui doit nous faire réfléchir, qu'on regarde ces émissions ou qu'on y soit allergiques.

Armelle Carbonel, dans son contexte sombre et assez glauque, s'amuse pourtant à jouer avec les codes du genre, jusqu'à réussir, par moments, à les renverser. Et je dois dire que sa façon d'intégrer dans son récit certains des éléments qui ont marqué le plus profondément l'imaginaire collectif (nan, pas de piscine à Waverly Hills, mais ce n'était pas non plus à ça que je pensais) m'a bien amusé.

La seconde dimension qui entre en compte, ce sont les films d'horreur. En découvrant Waverly Hills, je me suis rappelé un obscur film vu à Gérardmer, au Fantasti'Arts, la même année que la création du Loft, d'ailleurs, simple coïncidence : "Session 9", avec l'inénarrable et si expressif David Caruso, mais aussi Peter Mullan, dont on se demande ce qu'il faisait là...



Bon, là, c'est surtout le lieu, l'ancien asile hanté qui a fait tilt. Mais, "Criminal Loft" joue avec des codes plus larges que le simple bâtiment. Car il y a le groupe de personnages dont on se dit qu'il pourrait bien se faire décimer par un tueur sang... Ah ben non, suis-je bête, ce sont tous des tueurs sanguinaires ! Alors, l'un d'entre eux pourrait-il chercher à outrepasser les règles de manière expéditive ?

On peut penser à un "Vendredi 13" en milieu carcéral, mâtiné de "Dix petits nègres", mais là encore, on serait réducteur à en rester là. Mais, partout dans ce sinistre sanatorium, il y a des ombres, des bruits, des impressions qui pèsent sur les épaules... Et des personnages qui jaillissent comme des diables à ressort de leurs boîtes.

Le mariage entre la télé-réalité et les fims d'horreur, en particulier le slasher, mais pas uniquement, fonctionne très bien, je trouve. A se demander si les mécaniques ne sont pas un peu les mêmes... Ne devient-on pas soi-même Jason, Leatherface ou Michael Myers lorsqu'on envoie ses sms pour éliminer tel ou tel candidat, dont le profil ressemble assez aux pauvres agneaux sacrificiels de ces films cultes ?

Dans "Criminal Loft", lorsqu'on déambule au fil des couloirs, on se surprend presque à se tendre lorsque les personnages s'aventurent dans des lieux encore inviolés, et l'on s'entend presque leur crier : "mais n'entre pas là !! N'entre pas là !!!!", comme lorsqu'on suit la blonde ou le freluquet qui vont être les premiers à se faire découper en rondelles se jetant dans la gueule du loup...

Reste un dernier aspect, dont nous avons justement parlé il y a peu : l'image du serial killer. Le croquemitaine moderne, la figure effrayante de contes de fées devenus légendes urbaines contemporaines. En laissant le doute planer sur les actes des candidats, qu'on ne connaît pas d'emblée, en donnant à l'un d'entre eux le rôle de narrateur, Armelle Carbonel fait monter les blancs en neige.

Mais, en mettant les monstres derrière l'épaisse vitre qu'est l'écran de télé ou d'ordinateur, elle donne une puissance phénoménale au spectateur, puisqu'il n'a rien à craindre de ceux qu'ils redouteraient tant en temps normal et peut déverser cette trouille sous forme d'agressivité. On retrouve des instincts qui existent depuis bien longtemps.

"Criminal Loft" est l'arène du XXIe siècle, dans laquelle des gladiateurs sont appelés, si ce n'est à s'entre-tuer (quoi que, au point où on en est...), à s'affronter. Ensuite, le public tend son pouce en l'air (il ne vous rappelle rien, ce fameux pouce, ce like devenu mode d'expression universel ?) ou vers le bas pour désigner celui qui subira le châtiment suprême.

Oui, Armelle Carbonel n'oublie pas de nous rappeler que, même lorsqu'on n'est pas un tueur en série condamné à mort, on n'en est pas moins, parfois, la proie d'instincts basiques pas très reluisants non plus... Et que la télé-réalité les alimentent avec soin, tout en ne négligeant pas de dégager du temps de cerveau disponible que de bienveillants annonceurs se chargeront de remplir...

Voilà, j'ai beaucoup insisté sur le contexte de ce livre, qui est, à mes yeux, le côté fort du livre. Et puis, comme ça, pour une fois, on ne risque pas de me dire que j'en dis trop sur l'intrigue ! Une intrigue qui est cohérente, jusqu'à son terme, que certains lecteurs verront peut-être venir, mais qui va au-delà d'une simple trame, car cela passe aussi énormément par le comportement des personnages et leur évolution au fil des jours.

Premier roman auto-édité dans un premier temps, puis retravaillé en vue de sa parution dans une maison établie, "Criminal Loft" a pas mal d'atouts, je trouve. A commencer par cette atmosphère très réussie dans laquelle elle nous plonge. Nul doute que les prochains romans d'Armelle Carbonel suivront une intéressante courbe de progression et qu'elle saura encore nous surprendre. Nous effrayer, aussi.

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