mercredi 9 novembre 2016

"Peut-être que pour devenir un grand entraîneur, il faut être un peu comme un détective : capable d'observer les hommes (...) et savoir déceler les indices de ce qu'ils sont vraiment, et non de ce qu'ils semblent être".

"Le foot, le foot, le foot, le foot, le foot, le foot, y a plus que ça !", disait Guy Bedos, dans un de ses sketchs, à une époque où la place de ce sport dans nos existences était bien moindre qu'aujourd'hui. De nos jours, le foot est partout, au grand dam de ses détracteurs, jusque dans les polars. Et sous la plume d'un auteur qu'on n'attendait pas forcément dans ce créneau. En effet, beaucoup d'entre vous connaissez certainement Philip Kerr pour sa série de polars historiques mettant en scène Bernie Gunther, dont les enquêtes se déroulent sous le IIIe Reich (et un peu après). Mais l'écrivain écossais a lancé récemment une nouvelle série dont le deuxième tome vient de paraître aux éditions du Masque. Une série dont le personnage central, Scott Manson, est entraîneur d'un club professionnel de foot à Londres. Après "Mercato d'hiver", où l'on faisait sa connaissance (et qu'il faudra que je lise), voici "la Main de Dieu", qui nous emmène dans un des pays où les supporteurs sont les plus bouillants en Europe : la Grèce... Un regard critique sur le foot et ses coulisses, sur l'argent qui est partout et pourrit tout dans ce beau sport, prétexte à tant de passions humaines, et pas des meilleures...



La saison 2014-2015 s'annonce très importante pour le club de London City. Le club du milliardaire ukrainien Viktor Sokolnikov, présidé par Phil Hobday, a réussi sa meilleure saison lors de l'exercice précédent, en terminant quatrième de Premier League. Des résultats inespérés étant donné les événements terribles qui l'ont touché (cf "Mercato d'hiver").

Sans conteste, le mérite de cette extraordinaire saison revient à l'entraîneur Scott Manson, qui a pris l'équipe en main en cours de saison et a su remobiliser son groupe pour obtenir cet incroyable résultat. Un succès qui lui a valu un surnom : "The Lucky One", en référence au surnom de Jose Mourinho, lors de ses premières saisons à la tête de Chelsea, "The Special One".

Désormais, l'objectif de Scott, Ecossais au sang chaud, qui a fait une honnête carrière de défenseur dans de nombreux clubs anglais avant de se retrouver bombardé à la tête de London City, est de qualifier son équipe pour la première fois pour la plus importante des compétitions européennes : la Ligue des Champions.

Il faudra, pour cela, passer par un tour préliminaire, jamais évident à gérer : il arrive très tôt dans la saison, d'où une préparation anticipée, loin d'être évidente à mettre en place, puisque de nombreux joueurs de London City ont participé à la Coupe du Monde au Brésil avec leurs sélections... Scott Manson est donc inquiet, et son inquiétude va aller crescendo...

Car, en cet été 2014, rien ne se passe vraiment comme il le voudrait : des joueurs-clés blessés, des transferts qu'il n'a pas décidés, des rumeurs déstabilisantes et une ambiance loin d'être au beau fixe dans le vestiaire. Ajoutez à cela une désastreuse tournée préparatoire en Russie, et vous comprendrez pourquoi Scott Manson aborde le match le plus important de l'histoire de son club avec un doute...

Un doute que renforce le tirage au sort du tour préliminaire : London City devra écarter l'Olympiakos, le club du Pirée. A priori, rien d'inabordable, mais les déplacements en Grèce ne sont jamais une partie de plaisir, tant les supporteurs locaux savent se montrer hostiles envers les visiteurs. Oh, il y aura bien un match retour, à Londres, mais il faudra éviter le piège...

Pourtant, tout commence pour le mieux, avec un but de l'attaquant russe de London City, Bekim Develi. Le départ idéal... rapidement oublié quand, tout de suite après son but, il s'écroule près de la ligne médiane... Les secours arrivés rapidement près de lui n'y pourront rien, comme d'autres jeunes hommes en pleine santé exerçant un sport de haut niveau, Develi meurt en plein match...

La rencontre est aussitôt interrompue. Elle sera reprise le lendemain et London City, la tête ailleurs, se fera corriger par l'Olympiakos pour le plus grand bonheur de ses fans hystériques. Mais cette défaite n'est rien face à la mort d'un garçon de 29 ans... Et encore moins à côté du second coup du sort qui va frapper l'équipe de Scott Manson...

Voilà que la police et la justice grecques s'emmêlent : pas question pour les joueurs et le staff du club anglais de rentrer tranquillement au pays pour préparer le match retour. Il y a eu une mort suspecte, ils sont tous potentiellement coupables et doivent donc se soumettre à l'enquête en cours, à Athènes, et peu importe le calendrier si dense des championnats et autres coupes.

Le hic, c'est que la mort suspecte en question n'est pas celle de Bekim Devili...

Coincé en Grèce bien malgré lui, Scott Manson se mue en détective amateur pour tirer son équipe de ce mauvais pas. A lui de comprendre pourquoi son joueur, son ami, est décédé si brutalement, mais aussi élucider l'autre mort violente qui vient lui compliquer un  peu plus la tâche. Le tout, en gardant son équipe sous pression en vue d'un hypothétique match retour et en gérant les caprices de son président...

Le résumé peut paraître un peu long, mais il est fidèle au livre, la mort de Devili, véritable coup d'envoi de l'intrigue, arrivant assez loin dans le roman. Auparavant, Philip Kerr plante le décor de cette intersaison pas comme les autres. Ce n'est pas pour rien : les événements qui précèdent le départ en Grèce vont venir nourrir l'intrigue.

Car, une question se pose : la mort de Devili pourrait-elle être un meurtre ? Et, si c'est le cas, le mobile pourrait-il se trouver dans les dernières semaines avant le match contre l'Olympiakos ? Mais, là encore, obstacle : en cet été 2014, la Grèce doit faire face à une grève quasi générale. Dans tous les secteurs, public comme privé, on proteste contre la situation économique dramatique du pays.

Et, dans ces conditions, il est hors de question d'autopsier les victimes, ce qui n'aide pas vraiment Scott, alors que la police grecque, elle, ne semble pas vouloir envisager que l'hypothétique assassin n'appartienne pas au club ou à son entourage... Un délai qui repousse d'autant l'espoir de quitter le soleil athénien pour retrouver les brouillards de Londres...

Pour cette deuxième enquête, Scott Manson doit donc autant se frotter à tout un pays, désorganisé, exsangue, révolté, désemparé, qu'à l'idée qu'il côtoie un tueur ou qu'un tueur puisse s'en prendre de nouveau à ses hommes... Pas évident, malgré toute sa détermination et son solide caractère d'Ecossais, incapable de renoncer.

La Grèce n'est pas seulement un décor social, même si cela tient une place importante, mais aussi un décor sportif, à travers l'incroyable rivalité qui règne entre les supporteurs de l'Olympiakos et ceux du Panathinaïkos, le club rival d'Athènes. A Athènes, chacun a choisi son camp et les relations avec l'autre camp sont pour le moins... musclées...

Le foot n'est plus un jeu, n'est plus un sport, c'est un enjeu bien plus fort et on est prêt à tout, y compris au pire, pour obtenir la victoire... Une ambiance délétère qui rappelle aux Anglais les heures les plus sombres que leur championnat a traversées lorsque le hooliganisme sévissait régulièrement, provoquant drame sur drame...

Et puis, si le foot côté pelouse est un des moteurs de l'intrigue, le foot côté coulisses en est un autre. Scott Manson doit faire avec un président assez fantasque, comme souvent désormais, dans les grands clubs européens. L'entraîneur doit sans cesse batailler pour obtenir les joueurs qu'il veut, gérer son effectif à sa guise et intégrer des recrues qu'il n'a pas demandées...

Face à des agents de plus en plus puissants, capables d'imposer leur volonté aux dirigeants pour placer leurs poulains (évidemment, contre de confortables commissions qui renforcent leur puissance, etc.), la volonté d'un entraîneur, tout "Lucky One" qu'il soit, ne pèse pas très lourd... Le pouvoir sportif est écrasé par le pouvoir économique, par les millions et les millions qui tombent partout en cascades intarissables...

Il y a quelque chose de déroutant dans ce livre ; le décalage entre ces footballeurs (entraîneur compris) riches comme Crésus dans ce pays en faillite... Pendant que les Grecs se battent pour leur survie, on cause gros sous sur des yachts d'un luxe indécent, on décide du sort d'hommes qu'on va vendre et acheter, enfin, leurs contrats, mais c'est pareil... Panem et circenses au XXIe siècle...

Philip Kerr n'épargne rien, ni personne dans ce microcosme du ballon rond, capable de fasciner les foules tout en s'attirant (à juste titre) bien des foudres... Il décrit parfaitement les côtés les moins agréables du jeu le plus populaire au monde, ses dérives, chez les joueurs, enfants gâtés et mal élevés, chez les supporteurs et chez les dirigeants, qui ressemblent de plus en plus à des marchands d'esclaves.

Le racisme et l'homophobie sont là, eux aussi, dans les tribunes, bien sûr, mais aussi dans les vestiaires. Ca barde, entre équipes adverses, mais aussi entre coéquipiers. L'individualisme de ces joueurs, si paradoxal dans un sport qu'on dit collectif, est patent. On travaille ensemble, on n'est pas obligé de s'apprécier. Et c'est à l'entraîneur de réussir un impossible amalgame entre frère ennemis...

Le foot moderne, c'est Dallas, en pire. Et Scott Manson n'a pour lui que sa passion dévorante pour ce sport. A l'image de bien des personnages de ce roman, l'entraîneur de London City n'a rien d'un gentleman. Son franc-parler, en toutes circonstances, vaut le coup d'oeil. Mais quel meneur d'hommes ! Ses causeries d'avant match sont des modèles du genre, des tirades d'anthologie...

Mais, ce caractère entier est aussi un atout dans sa seconde activité, celle de détective amateur. Tout en s'inscrivant dans la droite ligne des héros façon Agatha Christie, il s'en démarque nettement par ses manières et son vocabulaire, entre autres. Philip Kerr joue avec les clichés entourant le foot et les footeux, frôle parfois la caricature mais reste pertinent dans sa satire.

L'intrigue est bien ficelée, avec son lot de fausses pistes, de ramifications attendues débouchant sur des impasses et son dénouement en forme de bouquet final qui ouvre de nouvelles perspectives très intéressantes en vue d'un troisième volet (déjà paru en Grande-Bretagne). On est dans un polar, assez lent, malgré tout, mais prenant, surtout si on aime le foot.

Pour ceux qui ne regardent les matches que de loin en loin où qui n'apprécient guère ce sport, cette série n'est sans doute pas faite pour vous. Outre quelques scènes de matches, il y a de nombreuses références à des joueurs, des entraîneurs, des clubs, des compétitions, des événements liés à l'histoire du foot et les notes de bas de page ne suffiront pas forcément à vous faire entrer dans cet univers.

Tenez, prenez le titre de ce livre : "la Main de Dieu". Pour tout amateur de foot, enfin pour ceux de ma génération (hum...), cette expression parle tout de suite. On se retrouve en 1986, au Mexique, en demi-finale de Coupe du Monde, lorsque Diego Maradona qualifie l'Argentine pour la finale en marquant un but extraordinaire et un autre de la main, qui n'aurait pas dû être validé...

C'est Maradona lui-même qui a trouvé cette formule de "la Main de Dieu", à une époque où les relations entre l'Argentine et le Royaume-Uni étaient très tendues (la guerre des Malouines n'est pas si lointaine). Une provocation bien dans le genre du "Pibe de oro", dont les frasques ont marqué l'histoire du foot autant que son immense talent.

Rassurez-vous, Maradona n'apparaît pas dans le roman de Philip Kerr, au-delà de l'exergue du roman. Ce n'est pas lui qui a tué le colonel Develi sur le terrain de foot avec le chandelier. Mais le clin d'oeil de Philip Kerr est clair comme de l'eau de roche. Reste à voir comment cela s'intègre dans le cours de son intrigue.

J'aime le foot, moins ses dérives et ses us et coutumes actuels, je me retrouve assez dans la démarche de Philip Kerr et je trouve son idée de mêler foot et polar très intéressante. Reste à savoir comment il va développer cette série. A la fin de "la Main de Dieu", il amorce un premier virage très fort. J'attends de voir comment il le négociera dans le prochain tome, désormais.

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