jeudi 14 février 2019

"L'amour ne pleure jamais comme pleure le sang".

Encore un roman sur les sujets de l'exil et des réfugiés et encore un nouveau point de vue pour les aborder. Un roman aux airs de tragédie, pas seulement parce que le sujet est grave, mais parce que sa construction même n'est pas sans rappeler ce genre théâtral, avec des personnages luttant contre un destin souvent défavorable et des conflits intérieurs qui les rongent. "L'Année des nuages", de Lilyane Beauquel (qui vient de sortir chez Gallimard), est un roman d'amour dans le chaos, un amour d'une force inouïe... et pourtant insuffisante à rendre heureux ces jeunes hommes et femmes, parce qu'ils ne sont pas les seuls à disposer de leur existence. Un roman sensuel et violent, avec des élans oniriques, porté par des personnages en clair-obscur et la figure solaire de Nora. Une histoire qui propose une réflexion troublante sur les racines, ce qu'elles doivent ou peuvent être...

Adam est originaire de Syrie, pays qu'il a quitté quand la situation commençait à devenir trop dangereuse. Grâce au travail d'une association humanitaire, il est venu s'installer en France, à Montpellier, où il suit des études de médecine. Il participe d'ailleurs activement à la vie estudiantine, où son histoire fait toujours parler lors des soirées.

Dans l'Hérault, Adam a rencontré Chloé, avec qui il vit. On va plutôt parler d'une colocation, car leur relation, au plus grand dépit de la jeune femme, reste platonique. Entre eux, le désir grandit, les signaux se multiplie, mais Adam refuse de franchir le pas qui le sépare de Chloé, de lui donner ce qu'elle attend de lui.

Et il y a une raison à cela : Nora. Adam et elle vivait une merveilleuse histoire d'amour en Syrie, malgré les grincements de dents de sa famille à elle, puisqu'elle était destinée à un autre. Un amour qui très vite a pris une ampleur extraordinaire. Une vraie passion que rien ne semblait pouvoir atteindre, si ce n'est cette effroyable guerre civile.

Adam est parti seul, avec un grand projet en tête : trouver la maison parfaite, celle qui abritera leur amour quand Nora viendra le rejoindre. Car elle viendra, il en est certain. Et, en attendant ces retrouvailles qui marqueront leur nouveau départ, en attendant d'avoir trouvé le nid idéal, Adam travaille, prépare ses examens, fait la fête... Et pense à Nora...

Bien sûr, il y a Chloé, ravissante, charmante, une jeune femme dont il serait sans doute très amoureux en d'autres circonstances, mais il est certain de vivre quelque chose d'unique avec Nora et il ne veut surtout pas risquer de gâcher cette histoire exceptionnelle. Alors, il joue le jeu du flirt avec Chloé, mais sans vraiment s'intéresser à elle.

Et il attend Nora, pensant à elle à chaque instant, à chaque décision qu'il prend, à chaque geste qu'il fait, même le plus anodin. Sans se douter de la frustration croissante de Chloé, qui se trouve face à une rivale invisible contre laquelle elle ne peut rien. Elle se doute que même s'il finit par céder à son désir, il ne sera jamais vraiment à elle...

Mais Nora ne vient pas. Et un jour, Adam aperçoit un visage connu dans le centre-ville de Montpellier. Un visage qu'il connaît d'autant mieux qu'on l'a souvent confondu avec son propriétaire, lorsqu'il vivait en Syrie... Le garçon s'appelle Jad, et il était un ami d'Adam et de Nora, lorsque leur vie en Syrie était encore pleine d'insouciance.

Cette arrivée va bouleverser Adam et plus encore ses projets, parce qu'elle est inattendue, parce qu'elle repousse forcément celle de Nora. Parce que ce que Jad raconte de la situation de son pays, de sa fuite et de son périple pour le retrouver est franchement inquiétant. Parce qu'il a des nouvelles de Nora, qui n'est pas partie et a choisi de lutter sur son sol natal...

Je ne vais pas aller plus loin concernant le résumé, car présenter les personnages emmène déjà assez loin, il ne faudrait pas en dire trop, un peu comme le fait la quatrième de couverture. Car Lilyane Beauquel dresse le portrait de chacun au fur et à mesure que l'histoire se déploie. Les détails sur les uns et les autres apparaissent alors pour nous permettre de mieux comprendre certaines choses.

"L'Année des nuages", c'est bien un roman d'amour, mais aussi un roman sur le désir. La sensualité est très présente, le sexe aussi, même s'il ne faut pas vous faire des idées, petits polissons ! Et pourtant, l'histoire centrale unit un homme et une femme désormais séparés par des milliers de kilomètres et une effroyable guerre.

J'ai toujours l'impression qu'on a une vision réductrice de la sensualité. Pour moi, il faut prendre le mot au sens large, c'est-à-dire tout ce qui touche aux sens, et pas seulement au figuré. Dans "L'Année des nuages", le chaud et le froid, mais aussi les odeurs, en particulier celle d'une nature qui s'éveille, sont importants, stimulants...

L'amour d'Adam pour Nora est incroyablement touchant, car il transcende tout. Même le pire. Même l'absence. Comme je l'ai dit, Nora est la seule habitante de son esprit, ce qui est assez troublant, d'ailleurs, car on peut facilement y voir une forme d'égoïsme, ainsi qu'une indifférence, pas seulement pour les autres, mais aussi pour ce qui se déroule dans son pays natal.

Adam en entend parler, de la Syrie. On le plaint, mais on le critique, aussi, parce qu'il a fui au lieu de prendre ses responsabilités. Parce qu'il est venu en France au lieu de résister... Lors des soirées étudiantes, il entend souvent ces critiques, qui ne sont pas le fait de la romancière, d'ailleurs, c'est un discours qui traverse notre pays, émises par des étudiants qui n'ont jamais connu la guerre.

Il n'est pas la peine de débattre dans ces conditions, alors il laisse dire, sans doute judicieusement. Ou bien n'imprime-t-il pas ces mots, aussitôt écrasés par ses pensées à destination de Nora, qui agissent comme la mémoire tampon d'un ordinateur. Comment pourraient-ils comprendre, de toute façon, eux qui se réclament d'une résistance vieille de 80 ans et dont ils ne savent pas grand-chose, en fait.

Mais, bientôt, c'est la personne qui compte le plus pour lui qui le met face à cette situation : Nora n'est pas partie, Nora lutte, Nora résiste. Avec ses armes à elle, qui ne sont pas sans rappeler Gerda Taro, que nous évoquions dans un billet précédent. Nora ne se bat pas seulement pour elle, elle se bat pour un pays, son pays natal, sa culture, ses racines.

Elle se bat aussi pour que ce pays accède à une certaine liberté, pas uniquement sur le plan politique, mais qu'il se détache un peu du passé, des traditions. Sans les renier, sans briser les courroies de transmission, non, mais pour vivre avec son temps. Nora, c'est une jeune femme moderne et libre, affranchie d'une culture où le destin des femmes est loin de toujours leur appartenir.

Nora est une femme qui aime provoquer, séduire, défier les pouvoirs, qu'il s'agisse de la dictature ou de la structure patriarcale de la société syrienne. Et elle se moque bien des critiques, des possibles retours de bâton. Elle s'accroche à cette terre natale, à cette vie imparfaite et dangereuse, car c'est là que doit s'accomplir son destin.

A l'opposé, Adam est parti. Mais non seulement il a opté pour l'exil, mais il semble très vite avoir coupé les ponts avec son pays d'origine, avec ses racines. Je ne vois pas, contrairement à ce que sous-entendent certains étudiants, qu'il y ait quelque lâcheté là-dedans. Non, je crois qu'Adam vit dans un monde qui lui appartient, où seule Nora est accepté.

Il y a, en cours de roman, quelques allusions aux Mille-et-une nuits, au Prince des Songes, et Adam est d'abord un rêveur. Un jeune homme dont le voeu le plus cher est d'offrir à celle qu'il aime une vie parfaite, comme un prince charmant sorti tout droit d'un conte. Ou plutôt, espérant quitter ce monde bien sombre pour entrer dans un conte, dans son conte.

Pour Adam, il n'y a que le bonheur de Nora qui compte. Cela peut sembler un peu cucul, ingénu au possible, mais il y a une telle sincérité et un tel dévouement dans la démarche du jeune réfugié qu'on accepte vite son comportement, même s'il peut lui attirer quelques moqueries et s'il blesse la pauvre Chloé, qui se heurte à ce sentiment hors norme.

Dans l'esprit d'Adam, un élément symbolise ce rêve : la maison. La maison idéale, la maison du bonheur, même à fort loyer, il serait preneur (hum... désolé...). Au contraire de Nora, le passé n'a plus vraiment d'importance, seul compte l'avenir, dont le point de départ se trouvera dans cette maison, quand il aura trouvé la perle rare, et que Nora l'aura rejoint.

Lui aussi rêve de racines, d'une certaine manière, mais Adam (prénom symbolique, dans cette optique) et Nora en serait l'origine, et non des successeurs, pérennisant une culture, une éducation, dans lesquelles ils auraient été façonnés. Adam aussi a donc une vision qui aspire à la liberté, même s'il ne la définit pas de la même manière que Nora, et même si les moyens pour y parvenir diffèrent.

Il y a quelques jours, j'évoquais dans le billet consacré au livre d'Emilie de Turckheim, "le Prince à la petite tasse", l'importance du symbole que représentait la cabane dans ce livre, lui aussi consacré à la question des réfugiés. En lisant "l'Année des nuages", j'ai donc retrouvé cet aspect et, vous le verrez, cette quête d'une maison traverse toute cette histoire.

Elle prend d'ailleurs différentes formes et l'on retrouve dans certaines visites quelques résonances avec ce que je disais plus haut : la transmission, la succession, les racines profondément enfouies dans un terroir, mais qui sont parfois comme des entraves qui empêchent de voler de ses propres ailes. En cela, la démarche d'Adam est, je trouve, louable, même si elle l'isole.

Il y a dans "L'Année des Nuages" un vrai jeu de miroir non seulement entre les personnages, mais aussi entre les deux pays qui sont au coeur du récit : France et Syrie. Parce qu'il est trop simple de considérer qu'il y aurait un paradis et un enfer. En écrivant cela, je caricature déjà, rien ne peut-être aussi tranché, blanc ou noir.

Bien sûr, la Syrie est aujourd'hui en ruines, mais son riche passé, sa riche culture perdurent, malgré tout, et l'espoir d'un jour y voir renaître une vie apaisée n'est pas abandonné. A l'inverse, la France n'est pas forcément un parfait havre de paix : l'accueil n'est pas notre fort et le regard que nous portons sur l'Autre, sur l'Etranger ne va pas en s'améliorant.

Je n'aborde pas cette question au hasard, vous l'aurez compris, et je ne vais pas la développer au-delà de ce paragraphe, car cela nous emmènerait directement dans le final de notre roman. Mais c'est aussi un signe de la présence permanente de la violence dans cette histoire, même si ce n'est pas a priori le sujet premier. En revanche, elle influe clairement sur le destin des uns et des autres.

Ah, le destin... Terminons ce billet ainsi, puisque j'ai ouvert en affirmant qu'on avait entre les mains une tragédie. Je persiste et je signe : aucun des quatre personnages centraux n'a vraiment son destin entre les mains, comme il sied aux personnages tragiques. Ils en sont les jouets, les trois Syriens, évidemment, du fait de la guerre qui ravage leur pays, et Chloé parce qu'elle est tombé amoureuse d'un homme qui ne lui rend pas ce sentiment.

Et chacun est agité par des questions existentielles profondes qui les rongent, les poussent parfois à agir de manière irrationnelle, ou du moins à faire ce que leur dictent leurs passions. Amour, colère, jalousie, tristesse, les émotions qui atteignent parfois des pics, entraînant les tensions derrière elles, sont présentes tout au long de ce roman assez bref (160 pages tout au plus).

On pourrait enfin ajouter cet aspect onirique, très racinien, qui occupe une place non négligeable dans "L'Année des nuages". Adam est un rêveur, je l'ai dit, cela semble naturel qu'il soit sujet à ces rêveries, ces songes, mais peut-il en garder toujours le contrôle, ou sera-t-il emporté dans des contrées au-delà du raisonnable...

Si ma mémoire ne me trahit pas, il y a pas mal de thèmes communs avec le précédent roman de Lilyane Beauquel que j'avais lu et évoqué sur ce blog, "L'Apaisement" : le rêve jusqu'à la déraison, la maison ou du moins le lieu idéal où se poser, la nature et une certaine solitude. Les contextes sont très différents, mais l'écriture tout en douceur est la même, sans pour autant éluder la violence, celle des sentiments autant que celle des actes...

On va finir en musique, avec un morceau qui vous surprendra sans doute par rapport à tout ce qui a été dit jusque-là. Rassurez-vous, je n'ai pas perdu l'esprit à mon tour, il y a une vraie justification à ce choix, mais je vous la laisse découvrir par vous-même en lisant "L'Année des nuages". Et profitez-en pour vous entraîner à prononcer ce fameux mot sans déraper !


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