mardi 27 décembre 2016

"Qu'importe les dangers. Je vous suivrai quoi qu'il arrive, car je suis mû par cette force universelle et incommensurable qui pousse les peuples à partir à la conquête de l'univers, à se connaître les uns les autres et à percer les secrets de la nature : l"ennui".

Une phrase de titre un peu longue (surtout si l'on considère que le livre, lui, ne l'est pas), certes, mais qui a le mérite de parfaitement planter le décor. Enfin, pas tout à fait, il manque quelques éléments qui vont apparaître au fil de notre billet du jour. Une lecture légère et souriante, avouez que ça change un peu et que ce n'est pas désagréable par les temps qui courent. Et en plus, c'est signé par un auteur de grande qualité, triplement récompensé en 2016 par deux Grands Prix de l'Imaginaire et le prix Rosny l'Aîné, vous voyez qu'on ne se moque pas de vous. Avec "Jennifer a disparu" (disponible en numérique aux éditions Walrus), Laurent Genefort s'est accordé une petite récréation. Voici une novella pleine d'humour et de clins d'oeil pour passer un bon moment lors d'une froide soirée ou d'une grise matinée d'hiver, qui mêlent les codes du roman noir, du road-trip et de la SF, sur fond de colonisation alien.



Monsieur G*** est détective privé à Paris et le moins qu'on puisse dire, c'est que les affaires ne sont guère florissantes. Vivant à l'arrière de son bureau minable, il attend désespérément un nouveau client depuis plusieurs mois. Et pourtant, cette carrière a plus le vent en poupe que la précédente, quand G*** écrivait des romans de science-fiction.

Mais, les extraterrestres ont débarqué sur terre et les histoires que G*** publiaient n'ont plus intéressé les lecteurs. Forcément, on lit de la SF pour se dépayser, pas pour trouver ce qu'on a sous les yeux au quotidien... D'où cette pénible reconversion. Mais le détective garde l'espoir d'un gros coup et s'adapte, acceptant même de s'occuper des affaires impliquant des aliens...

Une précision qui n'a pas échappé à Patou, qui pousse la porte du bureau de Monsieur G*** un matin. Patou mesure deux bons mètres et ressemble étrangement à Totoro, le personnage créé par le génial réalisateur de dessins animés japonais Hayao Miyazaki... Une ressemblance qui agace un peu l'Arshule (c'est l'espèce ET à laquelle Patou appartient) mais l'heure est grave.

En effet, Jennifer a disparu. Jennifer, c'est le mari de Patou (oui, les Arshules ont quelques soucis avec la notion de genre...) et il n'est pas revenu après être sorti chercher des kebabs. A-t-il fui le domicile conjugal ou bien a-t-il fait une mauvaise rencontre ? Patou n'envisage que cette seconde solution et elle est morte d'inquiétude.

D'abord parce qu'elle l'aime, son Jennifer, mais aussi parce que, si on ne retrouve pas l'Arshule, c'est toute une espèce qui disparaîtra définitivement, car ils forment le dernier couple encore vivant dans l'univers... C'est dire l'importance de la mission qui est confiée à G***. N'écoutant que son bon coeur (et la perspective de sortir enfin du marasme), il accepte de partir à la recherche de Jennifer...

Une recherche délicate, qui va emmener G*** sur les routes. Il va lui falloir braver bien des dangers, mais aussi subvenir aux besoins de la petite troupe qui va se former autour de lui. Il en est le seul Terrien, au moins pendant un bon moment, et cette armada hétéroclite ne va pas passer inaperçue, malgré l'habitude prise de croiser au quotidien des ET.

Et aucun d'entre eux n'est vraiment un cador dans son domaine, c'est le moins qu'on puisse dire. Des pieds nickelés intergalactiques lancés sur les routes de France, et même un peu au-delà, pour retrouver Jennifer et le tirer du mauvais pas dans lequel il se trouve. Une improbable odyssée, un buddy movie avec que des buddies et une parodie de roman noir tout à fait assumée.

G*** (comme Genefort ?) est un loser de compétition, à côté de qui les Marlowe, Spade et consorts passent pour des modèles de réussite. Blasé et cynique, comme ces modèles romanesques, il n'a pas l'étoffe de ces héros et l'on comprend mieux pourquoi la clientèle ne se bouscule pas devant sa minable agence.

Vous me trouvez dur ? Oui, mais n'oubliez pas qu'on est dans un livre qui détourne les codes pour mieux s'en moquer. Et G*** est l'instrument parfait pour que cette histoire qui a tout d'un véritable roman noir (enfin presque) parte gentiment en sucette. Un bon gros loser sans aucune chance de devenir un héros quoi qu'il se passe, c'est déjà un bon ressort.

Rien n'est ordinaire dans cette affaire, qui se passe dans un monde ressemblant à celui de "Men in Black" où la Terre est devenue un refuge, un lieu de transit ou de villégiature pour des espèces venues des quatre coins de l'univers. Apparemment, il a fallu un temps d'adaptation, mais désormais, tout cela paraît normal.

Ah oui, il y a quand même des humains, dans cette affaire. Et ils n'ont pas non plus le beau rôle. Nos extraterrestres peuvent paraître bien gentillets et un brin candide, mais nos congénères, eux, soutiennent magnifiquement leur réputation d'humain. Insupportables et animés par de bas instincts, veules et odieux.

Les ingrédients du cocktail sont là pour que rien ne se passe comme on pourrait l'imaginer. Laurent Genefort s'en donne à coeur joie et mène la vie dure à ses personnages, pas franchement à la hauteur des événements. On se demande si cette affaire va propulser la carrière de G*** tels les réacteurs de la fusée Ariane, avant de se dire que c'est tout à fait impossible...

En moquant (gentiment) le roman noir, le road-trip (dire qu'une partie du roman se passe sur la route de Louviers, et pas un cantonnier en vue !) et son genre de prédilection, la SF, il nous offre un agréable divertissement qui n'est pour autant pas sans fond. Car, derrière les rebondissements foireux et le dénouement en forme de soufflé (vous savez, le truc qui s'effondre toujours avant l'heure), "Jennifer a disparu" aborde quelques questions marquantes.

Dans le même esprit que le reste, avec humour et ironie, évidemment, mais pas sans poser quelques questions très intéressantes sur notre société. La vraie, celle dans laquelle nous évoluons, sans extraterrestres à l'horizon (enfin, qu'en sais-je ? On nous cache tout, on nous dit rien...), dans laquelle G*** continue d'écrire des romans de science-fiction...

Le fanatisme religieux est un de ces éléments, mais n'en disons pas plus, on me reprocherait de trop en dire... Par ailleurs, les Arshules, enfin ce qu'il en reste, sont un peu des reflets de notre pauvre humanité. Leur extinction annoncée sonne un peu comme un avertissement en lien avec nos comportements qui pourraient, à termes, rendre notre belle planète bleue... toute grise.

Et puis, il y a tous les clins d'oeil, les piques, les vannes qui touchent à notre culture populaire, aux médias, à certains aspects du petit monde de la science-fiction, même. Là aussi, Laurent Genefort s'amuse bien et l'on partage ce plaisir et cette douce ironie. Cet esprit potache qui flotte sur ce texte et qui retourne comme un gant de toilette tous les codes traditionnels est inattendu, subtil et jubilatoire.

"Jennifer a disparu" se présente comme un pulp. C'est d'ailleurs dit sur la page de garde et le texte paraît dans une collection étiquetée Pulps. J'emploie beaucoup ce mot, ces derniers temps sur le blog, l'occasion est belle d'un petit topo. A l'origine, le pulp est un magazine pas cher, imprimé sur du papier grossier (la fibre du bois qui rend sa trame grossière se dit woodpulp en anglais) et propose des textes pas toujours terribles.

Ils ont succédé aux romans à quatre sous et sont un des vecteurs les plus importants de diffusion des littératures qu'on dit populaires (souvent en se bouchant le nez, pouah !). Walrus s'empare de ce concept et le modernise, choisit des auteurs de qualité et propose ces textes à prix réduit et, chose assez paradoxale, uniquement en numérique.

Walrus est ce qu'on appelle un "pure player", autrement dit une maison d'édition qui ne publie qu'en numérique (même si la collection Pulp, par exemple, est désormais disponible en version papier en impression à la demande, pour les réfractaires les plus acharnés). Leur domaine, ce sont les genres de l'imaginaire, teinté de mauvais esprit et sur une tonalité déjantée.

Je ne vais pas faire de longs discours sur Walrus, le mieux, c'est encore de vous orienter vers le site de cette maison sur lequel vous pourrez surfer et découvrir les différentes collections qui vous sont proposées. Ce billet est aussi une bonne occasion de parler de cette maison et de son créneau un peu particulier. Parce que la guéguerre papier /numérique n'a plus grand sens (si elle en a jamais eu).

http://www.walrus-books.com/

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