lundi 26 décembre 2016

"Tel un virus, le mal est passé à l'Ouest".

Après avoir lu "Vintage", de Grégoire Hervier, je n'ai eu aucune hésitation quant à ma lecture suivante. Et pour cause, dormait depuis quelque temps dans ma liseuse un roman au titre tout indiqué pour prendre le relais : "Moi et ce diable de blues", signé par le tandem Richard Tabbi et Ludovic Lavaissière (aux éditions du Riez). Pourtant, il ne s'agit pas, comme "Vintage", de laisser la part belle à la musique, en tout cas, pas de la même façon. Non, voici un roman noir, très noir, glauque, même, ultra-violent et instaurant une ambiance très malsaine. On est dans un pulp à la française, sur les traces d'un tueur en série particulièrement retors. Au service de l'intrigue, une galerie de personnages étranges et hétéroclites, emmenée par un flic à la dérive, le lieutenant Valdès. Amateurs de séries comme "Banshee" ou "Preacher", vous devriez apprécier ce livre. Mais, gare, le lecteur se fait salement bousculer de la première page aux dernières lignes...



Javier Valdès fut l'un des plus grands flics de France. Fut, parce que, désormais, s'il arbore encore la carte tricolore, son glorieux passé est derrière lui, noyé dans l'alcool et autres substances tout aussi addictives que destructrices. Jamais remis de la mort horrible de sa femme, le lieutenant a sombré, sans jamais réussir à remonter sur la rive...

Son auréole est bien terne, désormais, quand il arrive au Havre, une sinistre nuit de novembre. Ou, plus exactement, dans la commune voisine de Sainte-Adresse. Rendez-vous dans une villa qui serait indéniablement charmante si, dans sa luxueuse salle de bain, deux jeunes femmes n'avaient pas été crucifiées au plafond, après avoir été éventrées...

Une découverte macabre à rattacher à d'autres meurtres tout aussi sanglants qui, depuis un moment, sont découverts dans divers endroits de Normandie... Un tueur en série particulièrement sadique qui ne laisse aucun indice derrière lui. Valdès a récupéré ce dossier et, depuis, il patauge allègrement, incapable de faire cesser ces crimes atroces.

A ses côtés, le lieutenant stagiaire Ivana Ivanovic. Une jeune femme au physique sculptural qui se réjouissait de travailler avec Valdès... avant de découvrir ce que le temps, le désespoir et l'alcool avait fait de lui... En fait, on n'imagine pas duo plus mal assorti, tant le poivrot et la stagiaire semblent diamétralement opposés en tous points.

Alors, quand Valdès dévisse, qu'il a besoin de sa cuite quotidienne et qu'il n'est plus bon à rien, c'est elle qui bosse, cherchant en vain des pistes pour comprendre la folie du tueur, dénicher le témoignage décisif ou l'indice-clé... A sa grande surprise, c'est à une étrange rencontre qu'elle va avoir droit : le père Okrölic, un géant roux vêtu de cuir et néanmoins prêtre...

Dans une ville du Havre, sombre, inquiétante, son architecture toute en béton et cet automne froid et humide qui transperce jusqu'aux os, commencent une nouvelle phase de l'enquête. Pendant que Valdès perd de plus en plus le sens des réalités, entre delirium tremens et périodes de surexcitation sous stupéfiant, Ivana cherche, cherche et ne lâche rien...

"Moi et ce diable de blues", c'est d'abord une atmosphère (oui, c'est un livre qui a une gueule d'atmosphère, si je veux !), lourde, pesante, malsaine, dérangeante, à l'image des cauchemars sordides dans lesquels plonge Valdès (et pas seulement lui) lorsqu'il se laisse aller, l'alcool aidant, à l'inconscience. On le sent très vite, la teinte dominante, c'est le noir, et profond.

Valdès est un flic à l'ancienne, avec cette gouaille particulière et un profond mépris du politiquement correct. Sans sa descente aux enfers (terme pour une fois pas du tout cliché mais parfaitement adéquate), il serait certainement encore un excellent enquêteur. Mais son intuition a disparu sous des litres de whisky, et pas des meilleurs, jusqu'à s'y dissoudre (et dix sous, c'est pas cher !).

Il est pathétique, Valdès, il en devient comique, en tout cas lorsqu'il ne nous entraîne pas dans sa sordide folie onirique. On le croirait sorti d'un polar des années 1960-70, un modèle comme on en fait plus. Une sorte de pendant au capitaine Mehrlicht, créé par Nicolas Mehrlicht : lui conserve sa viande grâce à la fumée de ses éternelles clopes, Valdès préfère mettre ses os à l'abri dans l'alcool...

Il est fini, Valdès, et nul doute que, s'il menait seul l'enquête, le tueur aurait de beaux jours devant lui... Car, avant qu'il réussisse à additionner deux et deux, il peut se passer un bon moment... Et la probabilité d'arriver à cinq est grande... "Moi et ce diable de ce blues", c'est aussi l'agonie d'une carrière exemplaire avant euthanasie.

De l'autre côté, Ivana, ravissante, ambitieuse, déterminée, intrépide, maligne... Une flic stagiaire, certes, mais qui a choisi de faire cavalier seul au lieu de traîner son boulet de supérieur partout où elle va. Et, pendant que Valdès dit et fait n'importe quoi, trois pas en arrière pour un pas (titubant) en avant, elle trouve des fils sur lesquels tirer...

Par-delà leurs différences évidentes, ces deux personnages sont très intéressants, l'un par son passé mouvementé qui le hante, l'autre par l'avenir qu'on peut lui prédire sans trop d'erreur, car il lui appartient. Reste à savoir s'ils sauront se montrer complémentaires pour mettre un terme aux agissements du monstre qui sème des cadavres des falaises d'Etretat aux villas bourgeoises de Sainte-Adresse (et pas seulement).

Tabbi et Lavaissière vont chercher leurs influences chez deux spécialistes incontestés de la noirceur, Jean-Patrick Manchette et Maurice Dantec (celui des débuts, des "Racines du mal"). Alain Raimbault, qui signe une brève préface, ajoute à ces deux-là Chester Himes, Baudelaire et même Sade... Cocktail explosif en vue !

Oui, je l'ai dit d'emblée, c'est un roman très violent, et pas seulement par la nature des meurtres commis. C'est un roman crépusculaire et même un peu plus que cela, car on se demande si le soleil se lèvera à nouveau... La nuit, comme la ville du Havre, n'est pas seulement un élément de décor, c'est un des rouages importants de la mécanique de ce livre.

Deux autres éléments forts de ce livre sont la religion et le nazisme. Ils sont là, tout le temps, à des degrés différents, du réel aux recoins les plus sombres de l'inconscient de "Valdo-le-dingue". Un univers cauchemardesque dont on se demande s'il ne suinte pas pour envahir petit à petit le réel comme une filet d'eau passant sous une porte après une fuite.

Mais, au-delà du catholicisme et du nazisme, cette affaire étend ses tentacules venimeux bien plus loin que les bas-fonds havrais. Toute l'histoire européenne du XXe siècle, et particulièrement ses périodes les plus sombres, sont au coeur de l'intrigue. Et c'est comme si le Diable, on y vient, planait au-dessus d'elle, tirant les ficelles en ricanant.

Eh oui, le Diable, il fallait bien qu'il soit là, puisqu'il apparaît dans le titre de ce roman. Longtemps, je me suis demandé si le livre de Richard Tabbi et Ludovic Lavaissière allait basculer dans le fantastique. Avec ou sans créature à queue fourchue. Il y a bien, encore eux, les cauchemars de Valdès, qui ont des airs de giallo, mais ce sont des rêves (hein, ce sont juste des rêves, dites ?).

Mais, c'est bien un thriller, particulièrement sombre et tourmenté, que nous avons là. S'il franchit des limites, c'est celles de la folie et de la monstruosité humaines.  Le fantastique reste borné à l'onirisme, certes, effroyablement malsain, mais c'est tout. Rien de diabolique là-dedans, enfin, je crois. Ou, si l'on y trouve le diable, c'est dans les détails.

Comme, par exemple, le titre du livre, mais je ne fais qu'énoncer une évidence, et les titres des chapitres. Ils ont ce point commun d'être tous des traductions, des adaptations ou des références claires aux chansons de Robert Johnson, le bluesman qui prétendait avoir signé un pacte avec le Diable... Nous y revoilà !

La musique n'est donc pas partie prenante de l'intrigue (même s'il y a une play-list réduite mais intéressante). En revanche, pour qui voudrait découvrir ou redécouvrir l'oeuvre hélas très réduite de Robert Johnson, c'est l'occasion idéale, puisqu'on y trouve son intégralité (ou presque, je n'ai pas fait les comptes).



Encore une fois, attention, c'est un roman d'une très grande violence. J'ai évoqué deux séries en préambule, "Banshee" et "Preacher", pour leur caractère violent et déjanté. Il y a aussi un peu de ça dans "Moi et ce diable de blues", avec des personnages très spéciaux, des crimes abominables décrits sans fard, de la baston...

Il y a, chez ces personnages, les flics comme les autres protagonistes, des traits caractéristiques et forts qu'on pourrait tout à fait retrouver dans des bandes dessinées, pulps ou comics. Et c'est aussi une des forces du roman de proposer, en plus de l'atmosphère oppressante et glauque, ces personnages tranchés (ce qui ne veut pas dire qu'ils ne sont pas ambigus et mystérieux), qui donnent à voir.

Alors, si on n'a pas peur de se frotter à cette histoire très violente, on passe un agréable moment de lecture. La forme est plutôt originale, en rompant avec le réalisme cru de certains romans de serial killer pour nous entraîner dans cet univers pervers et malsain où Ivana fait office d'unique source lumineuse dans un décor de ténèbres.

Un dernier mot, sur les éditions du Riez. Une maison basée dans le Finistère et qui propose un catalogue intéressant, qui a de quoi plaire aux amateurs d'imaginaire. J'en parle, car cette maison a connu, comme d'autres, d'ailleurs, quelques déboires dont les conséquences se font toujours ressentir. Encore récemment, sur leur site, elles expliquaient les difficultés qu'elles traversent.

Ce billet, c'est aussi une manière de coup de pouce. Il y aura certainement des lecteurs qui connaissent cette maison et sa situation précaire. Mais je m'adresse aux autres, qui découvriraient les éditions du Riez. N'hésitez pas à regarder ce qu'elles proposent, à acheter et lire ce qu'elles éditent. Et vous permettrez que l'aventure se poursuive, alors qu'elle s'est arrêtée pour tant d'autres...

http://www.editionsduriez.fr/

1 commentaire: