dimanche 29 janvier 2017

"C'est le rôle des survivants de se souvenir".

"Mourir cela n'est rien, mourir, la belle affaire, mais vieillir, ô vieillir...", chantait Jacques Brel. C'est l'un des sujets du roman dont nous allons parler aujourd'hui, mais sans doute pas le plus central. Car, au-delà de la personne qui disparaît, c'est aussi sur ceux qui lui survivent qu'est mis l'accent, d'où le choix de la citation titre. "Pour que rien ne s'efface" est le nouveau roman de Catherine Locandro (en grand format aux éditions Héloïse d'Ormesson) et c'est un roman qui m'a touché autant qu'il m'a troublé, j'essaierai d'expliquer pourquoi plus loin. Après avoir évoqué les secrets de famille, dans "l'enfant de Calabre", les amours discrètes de Dalida dans "L'histoire d'un amour" (qui vient, lui, de sortir en poche), la romancière s'intéresse à ce que nous laissons tous derrière nous au moment de notre mort. Des souvenirs qui prennent différentes formes, comme on le voit avec Lila Beaulieu, mais pas seulement. Car la solitude est l'un des thèmes forts de ce roman, mais une solitude qui nous touche tous. Sans exception.



Le corps d'une femme vient d'être découverte dans son appartement. Elle est ce qu'on appelle une oubliée, ces personnes que l'on retrouve plusieurs jours, plusieurs semaines, parfois plusieurs mois après leur décès. Parce que personne n'a remarqué leur absence, ne s'est inquiété de ne plus les voir... Bien souvent, c'est l'odeur de la mort, écoeurante, qui permet de découvrir l'oublié(e)...

Cette femme, dont le corps terriblement décomposé, a été découvert dans cet appartement parisien au début de l'année 2015 s'appelle Liliane Garcia, 65 ans. L'oublié retrouve un nom, une réalité, une existence. L'histoire pourrait s'arrêter là. Mais non, car Liliane Garcia a connu son heure de gloire, une prometteuse carrière d'actrice sous le nom de Lila Beaulieu.

Un rôle, en particulier, dans un film tourné à la fin des années 1960 avait marqué les esprits. Un grand succès critique, un honnête succès public, suffisant pour que le nom de Lila Beaulieu, mais aussi l'image fixée sur la pellicule, demeure ancrée dans les mémoires. Oh, ce n'est pas une immense star qui vient de s'éteindre, mais pas non plus une parfaite anonyme...

Décédée seule, sans déranger personne, Lila Beaulieu a connu la plus affreuse des solitudes en ces derniers instants. Une fois découverte par celui qui fut, certainement, le seul ami à l'avoir accompagnée au long de ces dernières années marquées par l'alcoolisme et une situation personnelle proche de l'indigence, son souvenir rejaillit pourtant.

Il sont douze, des hommes, des femmes, des personnes de la même génération que Lila Beaulieu, d'autres plus jeunes, certains l'ont connu personnellement, font partie de sa famille, d'autres ne connaissent que l'actrice, qui a marqué leur mémoire, et d'autres, enfin, n'ont aucune idée de qui est cette femme.

Mais tous vont se retrouver autour d'elle et Lila, jamais aussi présente maintenant qu'elle est absente pour toujours, va réveiller en eux souvenirs, réflexions, inquiétudes, remords... Douze personnes qui prennent la parole et, à travers ces témoignages, on va retracer la vie, le parcours de Lila, ce  presque demi-siècle qui s'est écoulé entre son rôle mythique dans "la Chambre obscure" et sa mort.

Une biographie à rebours, de la découverte de son corps jusqu'à sa jeunesse, avant qu'elle devienne une actrice, une starlette plus qu'une star, les espoirs entrevus n'ayant pas été concrétisés par la suite. Lila Beaulieu n'est pas Benjamin Button : elle n'a pas vécu dans le sens inverse, de sa vieillesse à sa naissance, mais ces souvenirs plus ou moins précis lui redonnent vie.

On la découvre alors, personnage pas simple, au caractère parfois difficile, un comportement de star, pourrait-on dire. Lila Beaulieu n'était pas une femme parfaite, loin de là. Et pourtant, malgré ses erreurs, malgré cette vie mouvementée, malgré cette fin pathétique, on ne peut pas ne pas se sentir touché par elle.

On est loin d'une vie de rêve, pas même d'une vie rêvée. Le destin de Lila Beaulieu semblait tracé, la célébrité, la richesse, la gloire, peut-être... Et puis, après ce début de carrière en fanfare, la traversée du désert, une vie qui change de trajectoire jusqu'au drame qui va hanter toute son existence. Et tout le roman, par la même occasion.

Mais comment ne pas être sensible à l'abandon, le dénuement dans lequel elle a terminé son existence ? Autant, d'ailleurs, qu'à la colère et le ressentiment qui habitent un des témoins, je n'en dis pas trop, que même l'annonce de ce décès et de ses conditions tragiques n'apaisent vraiment ? Oui, il y a dans tout cela énormément d'émotions fortes et contraires.

Cependant, "Pour que rien ne s'efface" est pour moi un livre qui repose sur des paradoxes qui ne doivent pas manquer de nous faire réfléchir. D'abord, et c'est certainement le plus terrible de ces paradoxes, celui qui met en présence l'abandon dans lequel est morte Lila Beaulieu et le fait même que sa mort réveille tous ces souvenirs.

Oh, bien sûr, sur les douze témoins qui nous parlent, certains ne sont pas directement concernés, ils ne connaissaient Lila que par son rôle dans "la chambre osbscure". Mais d'autres sont des proches, des parents, des amis, des connaissances avec qui les liens n'étaient pas rompus. Où étaient-ils, alors ? Pourquoi ne se sont-ils pas inquiétés de ne pas avoir de ses nouvelles pendant des semaines ?

Chacun à ses raisons, valables, il ne s'agit pas de clouer ces personnes au pilori. Sans doute aurions-nous agi comme eux, d'ailleurs. Non, c'est plus compliqué que cela, parce que le caractère de Lila a joué aussi là-dessus, c'est certain. Les circonstances affligeantes de ce décès sont d'abord le fruit d'un tragique concours de circonstance, d'un signe du destin, comme une boucle qui se ferme...

Mais, ce qui arrive à Lila Beaulieu est, pour moi, un symptôme fort de ce que sont devenues nos sociétés contemporaines. Alain Souchon chantait "l'Ultra-moderne solitude", à la fin des années 1980, déjà, mais les choses ont certainement empiré depuis, dans un monde où la communication réussit à être partout tout en étant nulle part...

En voilà, un autre beau paradoxe, tiens... Nous communiquons sans cesse, mais nous le faisons par écrans interposés (vous avez dit "Black mirror" ?) et de moins en moins en face-à-face. Les liens directs se distendent, les familles s'éparpillent, on se voit de loin en loin, on se skype plutôt qu'on se réunit, on se préoccupe moins les uns des autres, on ne prend plus vraiment soin des siens...

Catherine Locandro aborde d'ailleurs directement ces questions dans un des chapitres, celui mettant en scène Gaby. "Désormais, c'était sur Facebook que l'on apprenait la mort des gens", ainsi commence ce chapitre, un des plus courts du livre, un de ceux qui paraît les plus éloignés du sujet, et pourtant, il en est au coeur, traitant de la situation dans laquelle nous laissons désormais nos aînés.

Quand je dis en préambule que "Pour que rien ne s'efface" m'a touché autant que troublé, c'est justement pour cela : ne pourrais-je pas un jour me retrouver à la place de Liliane Garcia, oublié, pourrissant chez moi sans que personne ne s'en inquiète ? C'est une crainte réelle que j'avais, avant même de lire ce livre, et qui demeure.

Oublié... En fait, personne n'a oublié Lila Beaulieu. La preuve, puisque les douze narrateurs du roman parle d'elle, de leurs relations avec elle, de leurs souvenirs la concernant. Oubliée, Lila ne l'est donc pas. Reléguée à l'arrière-plan, refoulée, seraient peut-être des mots plus justes. En tout cas, on ne s'est pas assez inquiété d'elle pour envisager sa mort, encore moins pour s'inquiéter de son sort pendant des semaines...

Et puis, il y a l'autre paradoxe qui m'est apparu à la lecture de ce roman, en écho avec certains événements récents. Liliane Garcia est morte. Mais depuis quand Lila Beaulieu avait-elle disparu ? Depuis son rôle dans "la chambre obscure", sa carrière d'actrice n'avait jamais retrouvé les sommets, bien au contraire.

De Lila Beaulieu, reste avant tout une image, celle de la jeune femme qu'elle était, dans ce rôle troublant, qui a marqué la mémoire des cinéphiles, mais aussi du grand public. Fixée, figée, c'est comme si Lila Beaulieu n'avait pas vieilli. L'état de son corps, pardon de ces détails, ne permet pas de garder une dernière image d'elle, elle a déjà disparu quand on la retrouve.

Ne reste donc d'elle que ce qu'elle fut, et même pas, puisque c'est le visage d'une autre, d'un personnage qu'elle incarnait que tous garderont. Et je repense alors à Carrie Fisher, renvoyée tant de fois au personnage de la princesse Leia au moment de sa mort. Comme si le personnage avait dévoré l'actrice. Phénomène accru par les réseaux sociaux, qui focalisent mais n'englobent pas.

Encore un paradoxe, non, cette notion d'immortalité qui touche les personnalités, les célébrités, mais se heurte à la biologie et au côté éphémère de la vie ? En fait, le personnage principal du roman, ce n'est pas Lila Beaulieu, quoi qu'en dise la phrase d'accroche en couverture et le texte de quatrième, mais bien Liliane Garcia, condamnée à s'effacer.

Une vie, 65 ans réduits à une image... Oui, je suis d'accord avec vous, je me pose bien trop de questions... Mais, c'est aussi la qualité de ce livre, je crois, et donc, de son auteure, Catherine Locandro, de ne pas limiter la portée de son histoire à son personnage central, mais bien de nous interpeller sur des questions très concrètes qui doivent nous toucher tous, à plus d'un titre.

"Pour que rien ne s'efface" est un roman assez court, 200 pages à peine, qu'on lit d'une traite ou presque, curieux de découvrir qui était Liliane Garcia, alias Lila Beaulieu. Et aussi, comprendre comment cette femme a pu s'approcher si près d'une vie idéale avant, telle Icare, de se brûler les ailes et de se perdre...

Mais, Catherine Locandro, à travers ce portrait en creux de la disparue, fait aussi le portrait de ces hommes et de ces femmes qui, eux aussi, souffrent d'une solitude profonde, d'une insatisfaction globale... Avec un chaînon manquant : Lila Beaulieu, qui a embelli la vie des uns, qu'elle n'a jamais rencontré, et posé des problèmes aux autres, ceux qu'elle connaissait.

Tiens, ce ne serait pas encore un paradoxe, ça ?

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