samedi 4 mars 2017

"Y en a-t-il eu d'autres qui, comme nous, sont venus chercher Dieu ici ?"

Vaste sujet, annoncé par cette citation... Vaste sujet pour un roman assez court, mais dense et passionnant, tant par son histoire que par les thèmes qu'il aborde. Avec, au centre de tout, un personnage fascinant, une jeune femme sur laquelle nous reviendrons, mais pas en détails, car il vous faut la découvrir par vous-mêmes. Un livre qui doit se lire à plusieurs niveaux, le simple récit, avec ses rebondissements et la tension qui s'installe progressivement, et puis, au-delà, les questions métaphysiques que tout cela implique. "Planetfall", d'Emma Newman, vient de paraître dans la collection Nouveaux Millénaires des éditions J'ai Lu (traduction de Racquel Jemint). C'est le premier livre de cette Britannique qui est traduit en français, mais c'est aussi sa première expérience en science-fiction, elle qui a déjà publié du noir et de la fantasy urbaine dans son pays. Une vraie découverte, profonde, intense, déroutante, parfois, avec un dénouement très ouvert qui permettra à chacun de prolonger sa réflexion...



Voilà une vingtaine d'années, un petit groupe de femmes et d'hommes a quitté la Terre pour aller installer une colonie sur une lointaine planète. Si la plupart de ces pionniers sont des scientifiques, à la tête de cette équipe, se trouve Lee Suh-Mi, dont la motivation est sensiblement différente. Elle a en effet vu cette planète au cours d'une vision mystique.

Selon ce songe, c'est sur cette planète que le secret de Dieu serait révélé aux hommes, avec tout ce que cela implique pour l'humanité et son rôle dans l'univers... L'enjeu est donc énorme, et à plus d'un titre, et l'expédition a été menée à bien, permettant dans son sillage à toute une population de venir coloniser cette planète.

Une colonie qui s'est construite autour d'un étrange monument : la cité de Dieu. De quoi s'agit-il exactement ? On apprend simplement qu'elle était là avant l'arrivée de l'expédition menée par Lee Suh-Mi et qu'elle est une sorte de sanctuaire. Personne n'y entre, mais des rassemblements annuels ont lieu à son pied.

Ce sont les seuls moments où les colons ont des nouvelles de Suh-Mi. La mystique a disparu de longue date, plus personne  ne sait quand. Elle seule a pu pénétrer dans la cité de Dieu et, une fois par an, donc, elle s'adresse à ceux qui l'ont suivi, rejointe sur cette planète, et attendent les signes divins qu'elle avait promis.

Voilà pour le contexte. Lorsque s'ouvre le roman, cela fait donc 22 ans que les Humains ont posé le pied sur cette planète et s'y sont installées. Parmi le groupe de pionniers, il y avait Mack, qui est aujourd'hui l'homme fort de la colonie, ou encore Renata, une scientifique et ingénieure talentueuse, qui poursuit ses recherches depuis.

La vie se déroule pour le mieux, ou presque. Jusqu'à ce qu'un homme se présente à l'entrée de la colonie. Sa ressemblance frappante avec Suh-Mi n'est pas la seule chose qui semble perturber la vie paisible des colons, et particulièrement, celles de Mack et de Renata. Qui est donc cet étrange personnage qui semble arriver de nulle part et se présente sous le nom de Sung-Soo ?

Manifestement, Mack et Renata savent qui il pourrait être, même si le doute persiste. Un imposteur ? Ou la réminiscence d'un souvenir qu'on souhaiterait enfoui à jamais ? Pas de quoi inquiéter Mack, plus intéressé par sa mainmise sur la colonie et l'organisation prochaine de la cérémonie au cours de laquelle Suh-Mi doit s'adresser à la colonie.

En revanche, on sent Renata beaucoup moins à l'aise. Une sensation accrue par le fait que l'ingénieure est la narratrice du roman. Petit à petit, Sung-Soo s'installe dans sa vie et cela n'arrange rien. Pourquoi redoute-t-elle à ce point la présence de ce jeune homme inconnu ? Malgré elle, la personnalité complexe de Renata va se dévoiler...

Renata, on le comprend bientôt, est indissociable de la colonie. Normal, elle en est l'une des fondatrices, mais, c'est bien plus que cela. Et c'est tout l'enjeu du livre : comprendre qui est Renata, comprendre son rôle au sein de la colonie, comprendre ce qu'elle cache. Ce qui la mine, aussi, à un point qu'on n'imagine pas initialement.

C'est un personnage fascinant, qu'on a là. Au départ, elle n'est qu'un membre de la colonie parmi d'autres, même si sa fonction de narratrice lui confère une position à part. Puis, peu à peu, on comprend que mettre l'accent sur Renata est loin d'être anodin. Et, curieusement, c'est par sa faiblesse qu'elle devient passionnante.

On aurait pu penser que Mack avait plus le profil du héros sans peur et sans reproche, dans cette histoire. Il se comporte un peu comme un despote, ce garçon, se prenant pour le chef incontestable et incontesté de la colonie. Pas certain que c'était prévu dans les plans initiaux des pionniers, mais passons. Mack est autoritaire et avide de pouvoir, et rien ne peut le dévier de sa trajectoire.

Renata n'a pas ces mêmes considérations. D'abord, elle semble plus concentrée sur la science, sur les recherches qu'elle mène depuis son arrivée sur la planète. Ensuite, c'est son caractère qui frappe. Fragile, rongée par le doute, hantée par d'étranges souvenirs et certainement par autre chose... Oui, on peut le dire, c'est ce que cache Renata qui l'obsède.

On peut penser que l'arrivée de Sung-Soo a réveillé des fantômes, on va comprendre au fil des pages ("Planetfall" est un roman assez bref, 280 pages) que ce n'est pas le cas et que la culpabilité habite Renata depuis toujours, en tout cas, depuis que cette aventure exceptionnelle a pris forme. Reste à comprendre les causes exactes de ce sentiment...

On se dit que tout cela va se révéler au cours d'un conflit intérieur qui nous révélera le pot aux roses. C'est un peu le cas, c'est vrai, mais on va assister à autre chose, bien plus surprenant, étonnant, et qui va faire de Renata un personnage à part, mémorable. Je n'ai pas souvenir d'avoir croisé ce genre de personnage au cours de mes lectures et elle ne m'en est apparue que plus touchante.

Je tourne autour du pot (pas aux roses, celui-là), me direz-vous. Certes, c'est un peu le cas. Mais, je me suis longtemps demandé comment évoquer cet aspect de "Planetfall" qui me paraît fondamental. J'ai choisi d'en dire le moins possible, simplement évoquer ce qui fait de Renata une femme pas ordinaire et une antihéroïne parfaite.

La littérature s'est intéressée aux névrosés, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, mais Renata appartient à une catégorie peu ordinaire du genre. Dans une époque où l'on a vite fait de proposer des psychopathes et des sociopathes qui deviennent des héros, malgré leurs comportements négatifs, immoraux, Renata offre un angle différent.

Peut-être ma perception de celle que tout le monde appelle "Ren" sera-t-elle différente d'autres lecteurs, mais j'ai été ému par cette femme (à chaque fois, je commence à taper "jeune femme", mais non). Elle a des torts, elle n'est pas coupable pour rien, bien sûr, mais la manière dont tout cela la détruit doucement et la manière dont elle exprime ce mal-être m'ont touché au coeur.

Renata est aussi le lien entre les différents niveaux du récit. Entre cette histoire autour de Sung-Soo, de son apparition, de ce qu'il remet en cause, mais aussi de la manière dont s'est constituée la colonie, de ce que cachent Mack et l'ingénieure, et la dimension mystique, métaphysique, religieuse de tout cela, à travers Suh-Mi, et peut-être plus encore à travers son absence.

Renata est coincée entre l'esprit cartésien qui sied à la scientifique qu'elle est et le pari de Pascal qu'ont fait, dans le sillage de Suh-Mi, les pionniers qui ont embarqué avec elle. Et, là encore, cela explique sans doute pourquoi elle se trouve dans une position inconfortable. Entre les deux, que choisir ? Non, pardon, que croire ?

Eh oui, l'un des enjeux du roman, c'est bien l'existence de Dieu. D'un Dieu tel qu'on l'imagine si l'on est croyant, à moins que cette planète ne soit le signe d'une existence extraterrestre, d'un contact établi, de... quelque chose d'assez indicible. On ne le sait pas, et pour cause, en dehors de Suh-Mi, personne n'a obtenu de réponse concrète.

Il y a bien la cité de Dieu, mais comment interpréter ce monument ? Quelle raison d'être a-t-il exactement ? Les colons qui ont rejoint les pionniers au cours de ces 22 années sont des croyants, venus là animés par une foi sincère, mais les signes se font rares... Au point de se demander si les visions de Suh-Mi étaient fondées...

En quatrième de couverture, l'éditeur évoque Arthur C. Clarke. Le point de départ de "Planetfall" pourrait effectivement rappeler la nouvelle "la Sentinelle", publiée par Clarke au début des années 1950 et qui servira de point de départ à l'écriture de "2001, l'Odyssée de l'espace". Là encore, des textes à forte dimension métaphysique, comme le roman d'Emma Newman.

Je me suis énormément concentré sur Renata dans ce billet. Une façon d'éviter de trop en dire, puisque c'est toujours délicat de parler d'un livre, surtout avec un roman comme celui-là. Mais, Renata va se retrouver dans une situation inextricable qui la pousse dans une fuite en avant. Et la seule porte de sortie, c'est d'aller au fond des choses, de forcer le destin. De savoir.

Le final de "Planetfall" est volontairement très ouvert. A chaque lecteur d'en faire son interprétation. Elle est belle, cette fin, troublante, aussi. Et libératrice. Un peu frustrante, tout de même, de ne pas avoir de réponse plus précise, plus concrète. Mais, c'est parfaitement cohérent et cela offre au lecteur de quoi nourrir longuement ses réflexions.

Tout en abordant la question épineuse de l'existence de Dieu, Emma Newman signe un roman qui est également une sévère critique du monothéisme et des dogmes qui l'accompagnent. Lorsque la religion s'érige en pouvoir, elle devient souvent un outil totalitaire, et cet aspect est aussi au coeur de "Planetfall", en particulier à travers le personnage de Mack.

J'ai lu ce livre presque sans m'en rendre compte, absorbé par cette histoire, en empathie avec Renata, d'abord, puis cherchant à comprendre les tenants et les aboutissants de ce que nous a mijoté Emma Newman. Rapidement, j'ai eu le pressentiment de certains aspects de l'histoire, mais je suis toujours resté loin du compte.

Et ce double niveau de récit, Renata au premier plan, la colonie en arrière-plan, en symbiose, est parfaitement mené. Petite confession, avant de finir : quelques aspects du roman, parfois de simples détails, m'ont fait pensé à la série "Terra Nova", un gros flop de ces dernières années. Rassurez-vous, "Planetfall" est infiniment meilleur que cette production télévisuelle ambitieuse mais ratée.

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