vendredi 29 septembre 2017

"En France, la plupart des auteurs [de science-fiction] ont disparu (...) Trois d'entre eux se sont reconvertis en détective pour aliens".

Il ne manque plus qu'un "voici leur histoire", un jingle qui fait "dong, dong" et on se croirait dans une série signée Dick Wolf. Mais, ne riez pas, l'heure est grave ! Imaginez un monde où la SF n'aurait plus aucun attrait, puisque ce qu'elle raconte fait partie du quotidien, et un quotidien pas très folichon... Déprimant, non ? Ne reste à certains auteurs qu'à devenir eux-mêmes des personnages de roman, mais de roman noir. Des détectives qui tirent le diable par la queue, payent leur loyer chaque 36 du mois, acceptent n'importe quelle affaire qui puisse leur rapporter quelques euros... Une déchéance. Ayons une pensée pour Laurent Genefort, Pierre Bordage et Laurent Whale, dont la brillante carrière a soudain basculé pour devenir si médiocre... Heureusement, parfois, l'affaire du siècle se présente ! Et ce sont ces enquêtes, qui ont changé leur morne quotidien, qu'ils nous racontent, dans "Crimes, Aliens & Châtiments" (en poche dans la collection Hélios, sous l'égide des éditions ActuSF)... *Générique, prend son blouson et sort en tirant la porte coulissante derrière lui.*



Pendant longtemps, les auteurs de science-fiction ont raconté l'extraordinaire, l'incroyable. Des histoires dans le futur, avec des vaisseaux spatiaux, des civilisations extraterrestres, des rencontres de plein de types différents, des guerres sanglantes et des échanges amicaux... Et les lecteurs rêvaient en lisant ces livres, éblouis devant tant d'imagination.

Et là, c'est le drame... Voici que toutes ces chimères se sont mises à effectivement débarquer sur terre, par vaisseaux entiers. Venus des quatre coins de l'univers (enfin, si on considère qu'il a une forme possédant des angles, bien sûr), ces créatures pus bizarres et effrayantes les unes que les autres se sont installées sur notre bonne vieille planète Terre.

Humains et aliens cohabitent désormais tant bien que mal, les premiers essayant d'accepter la présence des seconds sans trop se plaindre. Mais, ceux qui ont le plus trinqué, ce sont les auteurs de SF. Leurs sujets de prédilection, en devenant réalité, ont cessé de passionner et de faire rêver les lecteurs. Les ventes se sont effondrées, les invitations se sont taries, la gloire s'est éteinte...

Pour survivre, beaucoup ont renoncé à l'écriture, pour (re)prendre un emploi, d'autres ont essayé de rester dans un créneau voisin. Et c'est ainsi qu'ils sont devenus détectives privés, spécialistes dans les enquêtes impliquant des aliens... Ce qui les place, sur l'échelle de l'humanité, peu ou prou au niveau de l'amibe...

Et surtout, ça ne nourrit pas bien son homme, tout ça. Laurent Genefort, Pierre Bordage (qui, cette fois, a pris un pseudonyme, P.G. de Garbo, sans doute pour ne pas écorner sa gloire passée) et Laurent Whale ont endossé l'imper mastic, le chapeau mou et les emmerdes qui vont avec. Ils sont tombés plus bas que terre, jusqu'au jour où...

Pour Laurent Genefort, on va faire vite : j'ai consacré un billet à "Jennifer a disparu", texte d'abord publié par les éditions Walrus en numérique. Vous n'avez qu'à cliquer ici.


Deuxième texte présenté dans "Crimes, aliens & châtiments", "Où es-tu, mon Choo ?", de Pierre Bordage. Ses bureaux, enfin, ceux de P.G. de Garbo, sont installés à Nantes et, à l'instar de ses camarades, on ne peut pas dire que les affaires soient très florissantes... Jusqu'à ce qu'elle entre dans les locaux...

Elle, c'est Gersande. Le genre femme fatale, blonde, belle à couper le souffle... En tout cas, celui d'un romancier, auteur de SF déchu, reconverti dans le soutien aux cocus galactiques. P.G. de Garbo en perd tous ses moyens. Mais, il lui faut vite se ressaisir, car c'est aussi une cliente potentielle. Une cliente à l'histoire pas banale...

En fait, c'est même bien plus que cela : tout juste remis de son éblouissement en la voyant entrer, le détective replonge lorsqu'elle lui présente sa requête. Elle recherche un alien, disparu depuis peu. Un Jabba qu'elle appelle Choo, un truc énorme, près d'une demi-tonne, aux allures de jelly, mais encore moins appétissant...

Jusque-là, rien d'extraordinaire, enfin, pas vraiment. Non, l'extraordinaire, l'époustouflant, l'inconcevable, l'inimaginable (cliquez ici pour d'autres synonymes), c'est que ce... Choo... est son amant ! Gersande et le Jabba ont transgressé l'un des tabous les plus puissants de la nouvelle civilisation terrestre, dans laquelle chaque espèce est censée rester dans son pré carré...

Choqué, P.G. de Garbo n'en revient pas. Cette femme si séduisante, avec un tel... monstre ? Difficile de surmonter sa stupeur. Heureusement, les arguments sonnants et trébuchants de Gersande ont le pouvoir magique de remettre les idées presque à l'endroit et les pieds sur terre d'un détective aux abois flairant l'affaire juteuse (même si elle heurte ses convictions profondes).

Et le voilà parti sur les traces de Choo. Un travail à l'ancienne, une piste, une planque, une filoche... Du grand classique, sauf que, sur son chemin, le privé rencontre Lii et Juu (à moins que ce ne soit Juu et Lii, ou vice-versa ?), une paire de Clamurti, des extraterrestres symbiotiques et drôlement rusés, qui vont être d'une aide précieuse pour retrouver Choo...

Je dois dire que j'étais assez curieux de découvrir Pierre Bordage dans un domaine où on ne l'attend pas forcément : la parodie. Et même l'auto-dérision, puisque la règle de cet exercice est de se mettre en scène. Et le pari est relevé avec panache, car son texte est truffé de moments très drôles, mélanges de cynisme et d'ironie.

Le personnage de P.G. de Garbo est très réussi, plein d'une candeur qui tranche avec le côté blasé qu'on attend de ce genre de détective privé. On sent que ce n'est pas vraiment une vocation. Notre P.G., il est plus proche de Jean-Philippe Lasser que Humphrey Bogart dans "le Faucon maltais", si vous voyez ce que je veux dire...

Un grand naïf qui subit les événements plus qu'il ne les provoque, soutenu par son étrange paire d'amis venus d'ailleurs, les Clamurtis, ces créatures qui pourraient faire penser à des marionnettes sorties tout droit d'une émission télé pour enfants... Une alliance saugrenue mais bigrement efficace, l'humain possédant le savoir-faire et les aliens les moyens de mettre la théorie en pratique.

Au-delà du ton humoristique et des scènes souvent amusantes et très visuelles, dans sa deuxième partie, "Où es-tu, mon Choo ?" est aussi un texte qui aborde des questions de fond. Des questions qui agitent la Terre depuis que les aliens y ont débarqué. Et particulièrement, la sensation d'être envahis, de ne plus être chez soi...

Pierre Bordage aborde ces questions de racisme et de xénophobie sans jamais perdre de vue ce qui se passe effectivement dans nos sociétés actuelles, sans aliens aux physiques pour le moins disgracieux (enfin, je crois...), et offre ainsi sous le vernis de la comédie d'action, une réflexion sur le rejet, mais aussi sur la tolérance et le métissage, qui résonne avec notre actualité quotidienne.


Troisième larron de cette drôle d'aventure littéraire, Laurent Whale, qui peut, dans cette exercice, laisser libre cours à sa gouaille, à ses délires et à son humour. Sans doute celui des trois auteurs de "Crimes, aliens & châtiments" qu'on s'attend à découvrir dans ce registre parodique et sarcastiques (même si Laurent Genefort a déjà tâté du genre).

Et tout commence mal pour Laurent W., ex-écrivain talentueux devenu un piètre détective, criblé de dettes et au bord de l'expulsion, faut d'avoir payé son loyer depuis... un bail (ah, ah, ah). En effet, dans les premières lignes de "L'Affaire du FBG", on le découvre en très mauvaise posture, enfermé dans le coffre d'une voiture dont on se doute qu'elle ne l'emmène pas vers une destination de rêve...

Comment en est-il arrivé là ? A cause d'un Slug', un de ces extraterrestres dont on ne sait s'il a plus d'yeux que de tentacules ou d'autres attributs physiques insoupçonnés, derrière son apparence d'hybride entre une tortue et une limace (vous le visualisez, là, le Slug' ? Rappel : un sac à vomi se trouve sous votre siège).

L'instinct du privé aurait dû lui dire de se méfier, mais, au lieu de ça, de basses considérations matérielles vont fausser le jeu : la proprio de Laurent W. va tomber sous le charme du Slug' (c'est une version soft, il est tôt et on n'est pas le premier samedi du mois). Le privé voit dans cette collaboration un bon moyen d'arranger ses propres bidons. Et de ne pas se retrouver à la rue.

On le comprend, sur le moment, mais voilà, l'affaire que lui confie son nouveau client a tout d'un bâton merdeux (et il faut bien fouiller pour trouver le bâton). Car l'affaire dite du FBG (pour Flugmitz Bliatouchni Galamounat, je n'en dirai pas plus) est du genre à remettre en cause jusqu'à l'existence de notre bon vieux caillou bleu...

Cela, Laurent W. va le découvrir peu à peu, lorsque ses yeux auront fini de scintiller comme des étoiles un soir d'août, devant les endroits merveilleux où ses clients vont l'emmener... Des lieux désormais inaccessibles au commun des humains où les Aliens, eux, se dorent la pilule et se piquent la ruche dans un confort et un luxe écoeurants...

Mais le jeu en vaut la chandelle et d'ailleurs, d'emblée, un Laurent W. surmotivé trouve une piste idéale à suivre ! Idéale, certes, mais qui n'est pas faite pour rassurer le privé (on a beau jouer les durs, il y a des limites), car elle mène à un personnage qu'il vaut mieux éviter de fréquenter de trop près si l'on ne veut pas finir en compote : l'impitoyable Melchior Skovacs !

Si vous vous attendez à un remake du "Grand Sommeil", oubliez tout de suite, apparemment, Laurent Whale a mal lu son cahier des charges, il a transformé Philip Marlowe en James Bond (enfin, vu ce qui attend Laurent W., on va plutôt dire Johnny English...). "L'Affaire du FBG", c'est une super-production hollywoodienne, sans temps mort et survitaminée.

On voyage à la suite du privé embarqué dans une enquête un peu trop large pour ses épaules soudainement devenues bien frêles. Ca bastonne, ça défouraille, ça trahit, ça zigouille, c'est bourré d'adrénaline, parfois même en piqûre, et c'est servi par un style sans aucune limite, où Laurent Whale pousse à fond le côté cynique et blasé du personnage de privé à l'américaine.

Au passage, je vous conseille les titres des chapitres, tous d'une légèreté sans équivalent et d'une finesse exemplaire, bons échantillons de ce qu'est le reste de cette novella (la plus longue des trois présentes dans le livre). C'est loufoque à souhait, plein de références (au passage, je glisse le billet sur "la parallèle Vertov", de Frédéric Delmeulle, ça peut servir). Et on ressort avec la banane...

Et énormément de compassion pour ce pauvre Laurent W. ...

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