mercredi 27 septembre 2017

"Il y a des mondes de diverses tailles nichés l'un dans l'autre comme des poupées russes".

Depuis quelques années, Toronto est le cadre de plusieurs séries télévisées, comme "Saving Hope", "ReGenesis", "Rookie blue" ou encore "Flashpoint". La plus grande ville du Canada devient petit à petit un cadre familier pour les téléspectateurs que nous sommes. C'est dans cette ville que vit l'un des plus grands noms de la science-fiction mondiale, Robert Charles Wilson. Né en Californie, il y est arrivé alors qu'il était encore enfant et ne l'a plus quittée. Il semble donc naturel qu'il en fasse le cadre de certains de ses écrits. Avec le recueil de nouvelles "les Perséides" (qui vient de sortir en poche chez Folio ; traduction de Gilles Goullet), le romancier n'en fait pas juste un décor, mais un véritable personnages. Au cours de ces neuf textes, certains inédits, d'autres publiés dans des magazines ou des anthologies, il lui rend même un vibrant hommage, comme il le fait pour son genre littéraire de prédilection, la science-fiction. Et propose une série d'histoires à la tonalité souvent poétique, posant d'intéressantes questions existentielles et ayant pour point commun une mystérieuse librairie...



Cette fameuse librairie, nommée Finders, est le principal décor de la première nouvelle du recueil, "Les Champs d'Abraham". Nous sommes en 1911 et Toronto est loin de ressembler à la mégapole qu'elle est devenue. Mais, comme la plupart des grandes villes d'Amérique, elle voit arriver à cette époque une nouvelle vague migratoire venue d'Europe.

Parmi ces nouveaux arrivants, Rachel et Jacob. Ils sont frères et soeur, encore adolescents (elle a 17 ans, lui en a un de moins) et livrés à eux-mêmes. Ils doivent travailler pour gagner leur maigre pitance et mettre un toit au-dessus de leurs têtes. Mais Jacob doit veiller sur sa soeur avec la plus grande attention.

Car Rachel est malade. Le mot "schizophrène" vient d'être inventé par Eugen Bleuler, mais il faudra attendre longtemps pour qu'il caractérise vraiment ceux qui souffrent du mal qui frappe Rachel. Imprévisible, parfois violente, sujette à des crises de plus en plus rapprochées, elle devient un sujet de préoccupation de chaque instant pour son jeune frère.

Celui-ci ne parvient guère à se détendre que lorsqu'il pousse la porte de la librairie Finders. Le vieux propriétaire lui prête des livres et lui fait découvrir la SF, Wells en tête. Et puis, surtout, ils jouent aux échecs, des parties acharnées que Jacob remporte de plus en plus souvent. Jacob apprend beaucoup auprès du vieil homme, dont il ne comprend pas toujours toutes les remarques ou allusions...

Bientôt, alors que Jacob va se retrouver à la croisée des chemins, qu'il va devoir prendre une décision très difficile impliquant Rachel et leur avenir, le vieux libraire va lui faire découvrir quelque chose de tout à fait inattendu et troublant. Un voyage extraordinaire dont Jacob ne comprendra les conséquences qu'à son retour...

Une excellente introduction à ce recueil, car beaucoup d'éléments que l'on va retrouver ensuite dans les autres textes. On y entre aussi de plain-pied dans l'imaginaire, entre fantastique et science-fiction, on découvre cette librairie qui sera désormais un décor familier et l'on pose certains thèmes forts du roman, à l'image de la citation que j'ai choisie comme titre du billet.

Dans "Les Perséides", nouvelle qui a donné son nom au recueil, Michael est un homme fraîchement divorcé qui se passionne pour le ciel et les observations astronomiques. Le hasard faisant bien les choses, c'est en achetant un nouveau télescope qu'il rencontre Robin. Le ciel la fascine moins que Michael, mais le coup de foudre est immédiat.

Une relation qui semble vouloir durer, même si les amis de Robin et leurs idées étranges sur le monde et l'humanité le dérangent un peu. Allez, disons les choses clairement, Michael est jaloux du lien qui unit toujours Robin à un de ses ex, Roger, un original qui dispense volontiers ses théories new-age ou quelque chose du même genre...

Lorsque Robin rompt, Michael essaye de l'oublier, mais n'y parvient pas. Il se doute que Roger est en partie la cause de la rupture, mais il compte bien reconquérir le coeur de la jeune femme. Mais rien ne va vraiment se passer comme prévu et la vie de Michael va à jamais basculer, sans certitude qu'il puisse se remettre d'aplomb...

Une nouvelle où l'imaginaire est d'abord peu présent. Le rêve, oui, à travers ces étoiles, ces constellations que Michael observe et photographie. Et puis, soudain, tout change et là encore, un mélange de fantastique et de SF fait irruption dans le récit pour lui donner un côté très inquiétant. Une nouvelle sur laquelle flotte un côté chamanique, entre croyances et usages de drogues aux effets étranges.

Alors, qu'a réellement vu Michael ? A vous de voir !

"La ville dans la ville" est certainement la nouvelle où Toronto joue le plus grand rôle. Jeremy et sa femme Michelle assiste à une soirée quand l'une des personnes présentes, un certain Carver, lance un défi à l'assistance. Un jeu coutumier de ces soirées, mais cette fois, le défi est de taille puisqu'il faudra à chacun des participants, imaginer pour la prochaine soirée une religion.

Aussitôt, Jeremy a une idée qu'il juge intéressante : passionné par la ville de Toronto, il se verrait bien fonder un culte en son honneur. Un occultisme urbain dont la cartographie serait une espèce de livres saint. Une idée qui, quelques semaines plus tard, va prendre forme au gré des longues marches que fait Jeremy pour se détendre et oublier les aléas de la vie de prof.

Des marches le plus souvent nocturnes, qui deviennent de plus en plus longues. De plus en plus envoûtantes... Et tandis que Jeremy devient quasiment dépendant de ces marches et que sa vie professionnelle et privée s'en ressent fortement, il s'enfonce dans sa passion pour Toronto et découvre la ville sous un angle bien différent...

Une nouvelle fois, science-fiction et fantastique se mêlent, se marient, pour nous proposer un texte troublant, fascinant, parfaite illustration de ces "mondes nichés les uns dans les autres". On pense à la fameuse phrase de Philip K. Dick, "la réalité n'est qu'un point de vue", en suivant les déambulations de Jeremy.

"L'Observatrice" est l'exception qui confirme la règle. En effet, elle ne se déroule pas à Toronto, mais dans l'Etat natal de Wilson, la Californie. Et, même si l'auteur affirme que le personnages principal fréquente la librairie Finders, elle n'apparaît pas dans le texte... Une nouvelle hommage au pulp et à la SF des années 1950...

En 1953, Sara a 14 ans lorsqu'elle accompagne son oncle en Californie pour l'été. Il est astronome et doit travailler sur le site de Palomar. Lors de ce séjour, où elle a un peu l'impression d'embarrasser son oncle sans vraiment comprendre pourquoi, Sara va faire la connaissance de son cercle d'amis, parmi lesquels on trouve Aldous Huxley et Edwin Hubble.

L'adolescente se passionne pour la SF et elle voudrait discuter sans fin avec Hubble, vieillissant, récemment victime d'une grave attaque, pour enrichir ses connaissances. Mais, ces vacances extraordinaires vont prendre un tour particulier, effrayant, même, et toute sa vie, Sara va garder le souvenir de ces événements secrets. Jusqu'à ce que...

Cette nouvelle est différente des autres par sa narration, sous forme de confession. Le récit n'est pas linéaire, mais construit sous formes de flash-backs. 1953 n'est pas choisie au hasard, et sans doute pas uniquement parce qu'elle est l'année de naissance de Robert Charles Wilson. Il y joue avec les faits historiques, les personnalités présentes sur place et les fantasmes ancrés depuis dans notre imaginaire collectif.

"Protocoles d'usage" est sans doute la plus flippante des nouvelles de ce recueil et flirte avec l'horreur. Bob est bipolaire et doit suivre un strict traitement s'il ne veut pas retourner illico en hôpital psychiatrique. Il est bien décidé à respecter ce traitement, car sa maladie lui a coûté sa famille. Sa femme l'a quitté, emmenant leur fille Emily avec elle.

Mais, Bob ne veut plus que sa fille ait peur de lui, désormais. Il va essayer de se rapprocher d'Emily et de devenir un père modèle. Jusqu'à ce que Mikey entre dans leurs vies... Un homme qui pourrait tout à fait être Bob s'il cessait son traitement. Mais comment l'éloigner d'Emily, l'empêcher d'exercer une quelconque influence sur elle ?

Wilson joue ici la carte de la folie, qui est un des thèmes, à travers différentes formes d'expressions, récurrents de ces nouvelles. Le côté cartésien du lecteur est titillé, forcément : peut-on croire ce que raconte Bob ? N'est-il pas plus gravement atteint que ce qu'il veut bien dire ? Ou bien a-t-il raison (et dans cette hypothèse, on le comprendrait tout à fait) d'être terrifié par ce qu'il a découvert ?

Ce sera sans doute bientôt une obligation, au rythme où vont les choses, voici la nouvelle dédiée aux amoureux des chats ! "Ulysse voit la lune par la fenêtre de sa chambre" met en scène Matthew, en visite chez un couple d'amis, Paul et Leah. Ulysse, c'est le nom du chat de ce couple, maître de son univers, comme tout chat qui se respecte.

Paul a invité Matthew pour lui présenter quelque chose de bizarre. Comme souvent. Matthew vient souvent parce qu'il désire Leah, qui se refuse à lui. L'objet est un simple caillou, comme en ramasserait un gamin attiré par sa forme, sa couleur, son polissage... Matthew ne croit pas une seconde que ce caillou ait le moindre pouvoir, mais quand il le prend dans sa main...

Une nouvelle à chute, il n'y en a pas tant que ça, dans ce recueil, la plus ironique du recueil aussi. Sans doute Robert Charles Wilson observe-t-il les réseaux sociaux, l'outil par lesquels les chats vont asseoir leur domination sur ce monde. Est née de ce regard distancié et amusé cette nouvelle dont l'explication, tout à fait remarquable, est donnée en fin d'ouvrage.

"Le Miroir de Platon" est le titre du livre qu'a écrit le narrateur de la nouvelle, Donald. Un jour, ce séducteur invétéré rencontre une de ses lectrices, Faye, une femme excentrique et envoûtante, tout ce qu'il n'est pas, et il tombe sous son charme. Elle lui offre un cadeau très symbolique : un miroir. Sans doute le truc le plus moche que Donald ait jamais vu !

Pour ne pas froisser Faye, il le place dans un couloir. Mais, bientôt, Donald va se rendre compte que ce miroir n'est pas juste un objet immonde acheté quelques dollars dans un bazar sordide ou à un marchand ambulant. Non, ce miroir lui révèle des choses... troublantes... Comme s'il percevait le monde et le gens... autrement...

Que vient faire Platon dans cette affaire ? Eh bien, c'est son fameux mythe de la caverne que l'on retrouve ici, la célèbre illusion d'optique dont sont victimes les prisonniers d'une caverne qui n'aperçoivent que des ombres et doivent se figurer la vérité à travers elles uniquement. Encore la dualité, le double, sujet omniprésent dans ce recueil. Et la folie, aussi, enfin, peut-être...

A 60 ans, Bill Keller est depuis peu retraité et veuf. Narrateur de "Divisé par l'infini", il est au bord du suicide, la mort de son épouse, Lorraine, l'ayant laissé sans raison de vivre. Mais il a décidé de s'accrocher, de vivre. Un jour, il retourne chez Finders, la librairie dans laquelle travaillait Lorraine, sans trop de raison, peut-être juste pour saluer son vieux propriétaire.

Le libraire va proposer à Bill quelques romans de SF qui pourraient lui plaire et peut-être l'aider à laisser derrière lui cette période difficile. Et ça marche ! Bill se plonge dans ces livres avec curiosité et même passion, mais quelque chose le chiffonne : il n'a jamais entendu parler de ces livres auparavant, ce qui lui paraît curieux.

Des oeuvres mineures ou oubliées ? Peut-être, mais dans ce cas, on en trouverait la trace... Et voilà que Bill se met en tête de résoudre cette énigme. Il va même solliciter l'aide d'un spécialiste pour étayer son histoire et l'expert estime que ces livres sont des faux, des faux incroyablement crédibles, mais des faux...

Et puis, tout s'emballe, et Bill replonge dans la dépression, se croit à nouveau perdu, jusqu'à ce qu'un dénouement inattendu lui fournisse un destin pour le moins surprenant, pas forcément très enviable, assez angoissant, même, mais qui lui démontre que le vieux libraire avait raison : la science-fiction, ça change la vie !

Cette nouvelle est un pur hommage à la SF et à ses lecteurs. A l'imaginaire que ce genre littéraire a nourri, génération après génération, anticipant l'avenir, souvent avec raison, soulevant des questions scientifiques, politiques, sociétales ou morales... "Avez-vous remarqué que nous vivons jour après jour dans la SF de notre jeunesse ?", fait dire Wilson au personnage du libraire.

Enfin, "Bébé Perle", dernière nouvelle de ce recueil, offre à Deirdre, personnage aperçu dans deux des nouvelles précédentes (eh non, je n'ai pas dit lesquelles !), un premier rôle. Deirdre est devenue presque malgré elle la propriétaire de la librairie Finders. Son précédent propriétaire la lui a léguée à sa mort.

Un soir, un de ses ex débarque et lui confie sa fille adolescente, Persey, le temps d'une soirée de travail. Il a pensé à elle parce que la jeune fille aime lire. La soirée se mue en une nuit complète, puis de plus en plus souvent, Persey échoue chez Finders pour passer des soirées avec Deirdre. L'occasion pour l'ado, curieuse comme on l'est à son âge, de fureter dans la librairie, et dans tout le bâtiment.

Jusqu'à découvrir les secrets de Deirdre, qu'elle souhaite garder pour elle seule. Des secrets dont le lecteur est en partie témoin, mais en partie seulement, jusqu'à la révélation finale. Deirdre, personnage parfait pour s'occuper de la mystérieuse librairie Finders, car elle-même semble avoir un attrait prononcé pour l'étrange...

Je vous renvoie encore à la postface de Robert Charles Wilson, qui donne plein de renseignements sur ces nouvelles, les conditions dans lesquelles il les a écrites, publiées, et ce qu'il y aborde. Vous verrez qu'on peut réviser un pan de la mythologie grâce à cette dernière nouvelle où, encore une fois, le merveilleux se teinte d'une certaine inquiétude...

Neuf nouvelles, neuf textes très différents, écrits à des moments différents, pour des raisons différentes. On pourrait se dire qu'il est impossible d'obtenir une cohérence, malgré le lien qui les unit (parfois ténu, reconnaissons-le) : la librairie Finders. Et pourtant, des thèmes récurrents les traversent et en fond un ensemble, à l'image des météores dont elles portent le nom : les Perséides.

Le premier, c'est cette dualité, cette question du double, thème qui me passionne, en ce moment, j'ai l'impression de le voir partout, ou presque. A commencer par ces mondes multiples qui nous entourent, ces fameuses poupées russes de la citation. Dans chaque nouvelle, ou presque, le fantastique ou la SF apporte une alternative à notre réalité. Un autre monde fait irruption.

Mais les personnages aussi peuvent s'avérer double, que ce soit par leur personnalité, leurs secrets ou parce qu'ils souffrent de maladies qui troublent leur perception de la réalité. Puisque je parle de perception et qu'on croise Huxley dans une des nouvelles, ce dédoublement peut aussi venir de l'usage de stupéfiants ou de la croyance, parfois en alliant les deux...

Enfin, l'une des nouvelles évoque explicitement le mythe de la caverne, un des éléments les plus connus de la philosophie platonicienne. Elle pose la question de la vérité, de la réalité aussi, et d'une certaine façon, rejoint la vision de Philip K. Dick que j'ai cité plus haut : "la réalité n'est qu'un point de vue". Philosophie et SF sur la même longueur d'ondes, chez Wilson, c'est évident.

Tout cela amène à un autre élément qu'on retrouve quasiment dans chaque texte : l'obsession, qui peut mener à la folie. Ils sont la proie des idées fixes, nos personnages, et cela ne leur réussit pas toujours. Quant à la folie, j'en parle parce qu'elle occupe une place très particulière dans ces textes. En effet, on est bien dans un recueil de textes d'imaginaire.

Fantastique, SF, les deux, peu importe, la vraie question, c'est l'ambiguïté qui s'installe au fil des textes pour savoir si ce que nous raconte ces hommes et ces femmes est une forme de réalité, un fantasme, une hallucination... A chaque lecteur, ensuite, d'interpréter les choses à sa manière. Une simple question de croyance, encore, ou plutôt d'adhésion à l'univers d'un romancier.

Et concluons en saluant "les Perséides" comme un hommage fort à la science-fiction, genre populaire s'il en est, décrié souvent, et pourtant, porteurs de valeurs, de pensées, de questionnements... Sans oublier le rêve (proche du cauchemar, quelquefois), l'imaginaire qu'on stimule, qu'on aiguise... Et qui nous permet de grandir...

Je termine avec une dernière citation : "On ne peut pas vivre dans deux mondes à la fois". Elle intervient à la fin du livre et lui offre une parfaite conclusion. En répondant à la fois à tout ce que je viens de dire, aux thèmes majeurs abordés au fil des textes. Mais aussi en nous rappelant que la SF, c'est justement le moyen idéal à notre disposition pour vivre dans deux mondes à la fois...

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