samedi 7 avril 2018

"J'avais toujours cru que j'étais le danger pour Barbie. Alors que tout ce temps, c'était l'inverse".

Six ans (déjà !) que sortait un roman bien crade, ultra-violent, remettant au centre des débats la figure prédatrice du vampire, une vision punk du genre qui se démarquait largement des mordes du moment dans ce domaine (que ce soit au cinéma ou dans les livres). Avec "Dans tes veines", Morgane Caussarieu faisait une entrée tonitruante dans le monde de l'imaginaire, confirmée par "Je suis ton ombre", quelque temps plus tard. En ce début d'année, elle retrouve le même univers (et certains des personnages croisés dans ces deux livres) pour un projet assez différent. Car "Rouge Toxic" (dans la collection Naos des Indés de l'Imaginaire) ne s'adresse pas tout à fait au même public : il s'agit d'un roman clairement étiqueté Young Adult, donc nécessairement (un peu) plus soft, sans pour autant tomber dans le cucul la praline. Détournant cette fois les codes des séries vampiriques telles que "Buffy" ou "Vampire diairies", elle offre une histoire qui lorgne aussi vers la SF, croisant des archétypes très classiques autour d'une excellente idée. Et met en scène deux personnages lancés malgré eux dans un étrange chassé-croisé...



Il se fait appeler Jamie et vit dans un des quartiers les plus craignos de San Francisco. Mais, tout cela, c'est pour les apparences et la discrétion. Car ce jeune garçon (en apparence, du moins) s'appelle en réalité Faruk et c'est un vampire. Il est né il y a plusieurs siècles, très loin de la Côte Ouest américaine et son mode de vie l'oblige à faire très attention et à choisir pour subsister ce genre d'endroits.

Car, pour vivre, Faruk doit tuer. Chaque nuit, la soif de sang se réveille et il doit partir en chasse. Dans un quartier comme Tenderloin, il est sûr de pouvoir trouver des proies sans qu'on s'interroge trop longuement sur leur disparition, sans qu'on regarde leur état de trop près lorsqu'on retrouve leur cadavre exsangue.

Faruk est un solitaire, au point de se demander parfois s'il existe d'autres membres de son espère, et en marge totale du monde moderne, dont il ignore quasiment tout. Une vie de Robinson qui lui convient bien, loin des responsabilités et des regards indiscrets. Dans un confort matériel certes précaire mais qui lui suffit amplement.

Aussi, est-il très surpris quand on vient, un jour, le chercher dans son taudis et qu'on l'appelle par son véritable nom. Et, plus étonnant encore, la jeune femme chargée de cette délicate mission vient... lui demander de l'aide. De quoi renforcer un peu plus la méfiance aiguisée du vampire. Sa réponse, claire et nette, ne laisse aucun doute : c'est non.

Pourtant, ceux qui veulent l'embaucher reviennent à la charge. Cette fois, c'est un certain Abraham qui s'adresse à lui, avec des arguments qui vont faire plier la détermination de Faruk. Une photo, celle de celui que le vampire considère comme son père, celui qui a fait de lui ce qu'il est aujourd'hui et que Faruk souhaiterait revoir...

Alors, le jeune vampire accepte la mission de protection qui lui est proposée. Et, pour cela, il va devoir jouer un rôle tout à fait inédit pour lui : devenir... un lycéen comme un autre. Pas n'importe où, dans la très classieuse Mission High School. C'est là que vit celle qu'il doit absolument protéger, dixit Abraham.

Elle s'appelle Barbara, mais son père la surnommait Barbie. Un père récemment décédé, dans des conditions qu'on devine violentes, ce qui a occasionné le déménagement en catastrophe de l'adolescente, aidée par Abraham, son parrain. Direction la Californie, où elle essaye de reprendre le cours de sa vie.

Mais, rien n'est simple, elle peine à s'intégrer à son nouveau milieu, elle ne fait pas partie des élèves les plus populaires. Au contraire, on la rejette, on la considère même comme un freak, ce dont elle se moque bien. Mais, lorsque Faruk débarque dans sa classe, il fait sensation... Seule Barbie ne semble pas céder à ce charme mystérieux qui émane de lui. Au contraire, il la dégoûte...

Mais, au fait, pourquoi faire appel à un vampire pour protéger Barbara ? N'est-ce pas lui faire prendre de sérieux risques ? Car, en laissant entrer Faruk dans ce lycée, on a fait entrer un loup dans la bergerie, et l'expression est quasiment à prendre au pied de la lettre. Car Faruk doit réprimer ses instincts de prédateurs en permanence pour ne pas saigner la classe entière...

"Rouge Toxic" débute donc comme une série pour adolescents, avec l'arrivée dans ce paisible lycée de ce vampire qui doit, pour une fois, adopter la personnalité correspondant à son apparence. Cela occasionne pas mal de difficultés, quelques ajustements et une volonté d'airain pour résister à la soif que ces jeunes gens en pleine santé pourrait éveiller.

A ceux qui se poseraient la question, dans "Rouge Toxic", les gentils vampires n'existent toujours pas, pour reprendre l'accroche de "Dans les veines". Faruk est un personnage qui assume son côté prédateur, c'est son essence et il ne lutte pas contre cette nature, bien au contraire. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas quelques points faibles, quelques états d'âme (curieuse formule pour un vampire).

C'est aussi un vampire tout à fait classique, craignant la lumière du soleil et évoluant le plus souvent de nuit. Mais, pour devenir lycéen, il doit donc changer de rythme de vie et prendre des risques. Pour éviter tout accident, Abraham lui a procuré de curieuses pastilles, que Faruk avale comme des Mentos, et qui sont censés endormir ses instincts, mais aussi le protéger des aléas de la vie diurne.

Pourtant, on le verra, même ces produits miracles ne peuvent rien quand la soif prend le dessus et devient une obsession. Sauf que, à Mission High School, il n'y a pas de chasseuse de vampire, capable de mettre K.O. une créature surnaturelle de quelques prises d'arts martiaux avant de les renvoyer d'où ils viennent...

Dans cette première partie, Morgane Caussarieu renverse donc les rôles : Faruk, le petit nouveau, devient le centre de l'attention générale, fascinant tout le monde... Sauf Barbara, qui, à l'inverse, n'en est que plus rejetée à la marge, ce qui lui convient fort bien... Même si, finalement, ce Faruk, là, il n'est peut-être pas si repoussant que ça, en fait...

Je parle beaucoup de Faruk, moins de Barbara. Pas par misogynie, je vous rassure, mais parce que d'elle, on sait beaucoup moins de choses. Et pour une raison qui devient vide évidente : elle est le coeur de l'intrigue et l'on va la découvrir au fil des rebondissements, dont elle devrait être l'un des moteurs...

En revanche, ce qui est passionnant, c'est la construction du roman, qui alterne les chapitres dont Faruk est le narrateur et ceux où c'est Barbie qui prend la parole. Ainsi, se dessinent peu à peu ces deux personnages et leurs trajectoires respectives. Tout débute par leur rencontre, mais ensuite ? Seront-elles parallèles, convergeront-elles ou, au contraire, les éloigneront-elles l'une de l'autre ?

C'est l'un des enjeux, d'autant que ces trajectoires n'ont rien de droites, mais adoptent plutôt des formes sinusoïdales, avec quelques ascenseurs émotionnels, comme on dit, pour Faruk autant que pour Barbara. Le premier, parce qu'il sent qu'on lui cache des choses, la seconde parce que, pendant un moment, elle ne se doute de rien.

Il n'y a pas que leurs trajectoires personnelles qu'il faut ainsi observer, mais également la perception qu'on a d'eux. Je l'ai dit, d'emblée, les cartes sont bizarrement distribuées, puisqu'elle est le freak, il est le garçon populaire. Mais, vous le verrez, au fur et à mesure que l'histoire va avancer, l'évolution de cette tendance fera se poser pas mal de questions au lecteur...

Difficile de trop entrer dans le détail sans entrer au coeur de l'intrigue et donc dévoiler des éléments qui ne vont pas forcément de soi à l'origine. La seconde partie du roman sort en tout cas du cadre douillet du lycée et de son train-train et l'on retrouve une histoire qui lorgne nettement plus vers l'horreur, avec une montée en puissance de la violence.

Au coeur de "Rouge Toxic", il y a une idée formidable que Morgane Caussarieu traite très habilement avec quelques éléments qui découlent de l'idée principale et m'ont énormément plu. En soi, ces ingrédients, dont nous ne parlerons pas ici, eh non, désolé, sont très intéressants, mais ils vont aussi avoir pour effet de contribuer à sérieusement brouiller la limite entre le bien et le mal.

On pourrait, en ouvrant ce roman, se dire qu'on est dans une relation classique, façon "la Belle et la Bête", mais ce n'est évidemment pas le cas. C'est ce qui rend ce roman captivant, puisque rien n'y est certain, jusqu'aux dernières lignes (qui laissent d'ailleurs la porte ouverte à une possible suite ; tout comme le passé de Farouk, dont on découvre des bribres, pourrait aussi valoir le coup
d'oeil).

Cette relation entre Faruk et Barbie est au coeur du roman, pas seulement en raison des choix narratifs de Morgane Caussarieu, mais parce qu'elle ne cesse d'évoluer, entre attraction et répulsion, dans une ambiguïté qui dépasse les sentiments ou le désir. Ces deux-là ne cessent de se jauger, faute d'avoir tous les éléments en main pour se comprendre.

Et même une fois que la situation se décante, que les secrets sont révélés et qu'apparaissent des situations fort embarrassantes, alors, cette relation demeure très équivoque, oscillant entre les faits tels qu'ils sont et les faits tels qu'on voudrait qu'ils soient. Les codes de la romance sont eux aussi malmenés, parce que les questions vont bien au-delà de savoir à quel moment ils tomberont dans les bras l'un de l'autre (et plus si affinités).

A l'image de la phrase placée en titre de ce billet, on a un centre qui est Barbie, autour duquel gravite Farouk. Une révolution au cours de laquelle son point de vue change sans cesse sur cette innocente jeune femme, de plus en plus larguée au fil des événements. Non qu'elle soit une simple ingénue un peu bêtasse, mais parce que ce qu'elle découvre dépasse largement son entendement.

"Rouge Toxic" est donc un roman destiné à un public adolescent ou de jeunes adultes, pour reprendre cette récente terminologie. "Dans les veines" et "Je suis ton ombre" sont en général présentés comme des livres destinés à un public averti (remarquez, dès le prologue de "Dans tes veines", on est fixé et e tri se fait entre âmes sensibles et lecteurs chevronnés...).

Il a donc fallu que Morgane Caussarieu édulcore un peu son univers, puisqu'il est le même que ces deux livres cités à l'instant. Quand on dit le même, c'est parce qu'on retrouve quelques personnages croisés dans ces romans, à commencer par Gabriel, dont l'ombre plane sur "Rouge Toxic". Et, pour qui a déjà fait connaissance de ce garçon, vous comprendrez qu'elle s'accompagne d'une sacrée menace.

J'étais très curieux de découvrir cet univers que j'ai adoré dans une version destinée à un public différent. Je me demandais s'il perdrait de sa force, de son côté horrifique. Alors, bien sûr, l'écriture de Morgane Caussarieu évolue et, si elle n'occulte rien, elle utilise différemment sa palette. Elle ne s'attarde pas sur certains aspects qui faisaient la puissance de ses premiers romans.

Je pense au côté crade que j'évoquais en ouverture de ce billet, par exemple. Les odeurs, la saleté, l'hygiène improbable, on les retrouve dans "Rouge Toxic", mais sans qu'on nous y plonge jusqu'au cou, cette fois. Mais, j'ai apprécié que ce qui fait le côté sombre de cet univers, dégoûtant, écoeurant, ne soit pas mis aux oubliettes.

De même, la question de la violence se posait : jusqu'où irait-elle ? Les vampires de Morgane Caussarieu, et Farouk n'échappe pas à cette règle, sont de vrais prédateurs et ne font pas dans le détail quand ils doivent se nourrir. Soyez prévenus, "Rouge Toxic" a beau être étiqueté jeunesse, puisque c'est la raison d'être de la collection Naos, cela reste un roman très violent.

Bien sûr, le vampire possède ce pouvoir de séduction et cette ambiguïté d'où naît le désir, mais c'est aussi un personnage sombre, déshumanisé, brutal, agressif, un prédateur, un tueur, que le sang et la violence enivrent autant que le désir charnel. Et l'on retrouve tout cela chez Farouk, même s'il demeure chez lui cette étincelle d'humanité qui pourrait lui faire regretter d'être ce qu'il est devenu.

D'ailleurs, on retrouve chez Farouk, comme chez Barbie, ces questionnements adolescents autour de ce qu'on est, ce qu'on voudrait être, un certain mal-être qui accompagne souvent cette période de l'existence. Rien de surprenant pour Barbie, qui porte en plus le récent deuil de son père, ce n'est pas rien, mais ça l'est plus pour Farouk, qui n'a plus grand-chose d'un ado, hormis son apparence.

J'ai trouvé que la greffe entre l'univers sombre et violent de Morgane Caussarieu et les impératifs de la littérature jeunesse avait pris et donnait un bien beau fruit. J'ai lu "Rouge Toxic" avec plaisir, guettant les rebondissements, m'interrogeant sur le sort des personnages, mais aussi sur leurs évolutions, y compris l'un par rapport à l'autre.

La romancière ne manque pas de glisser quelques clins d'oeil, que ce soit à Anne Rice, à des séries vampiriques ayant marqué les esprits ces dernières années, à la télé ou sur papier, mais sans en rajouter, sans jouer la carte parodique. La différence se fait naturellement dans les choix narratifs opérés et dans l'histoire elle-même.

Morgane Caussarieu n'a pas pour habitude de ménager son lectorat, en voici une nouvelle preuve. Son univers reste toujours percutant, passionnant, s'ouvrant de nouveaux horizons avec cette incursion vers un nouveau public, mais sans se renier. Il s'élargit, se peuple de personnages qu'on a envie de retrouver, même s'il leur arrive de nous filer de sacrés frissons, et pas des plus agréables.

C'est aussi un bon moyen de découvrir cet univers, si "Dans les veines" ou "Je suis ton ombre" vous font un peu peur. On peut attaquer l'oeuvre de Morgane Caussarieu par paliers, désormais. Moi qui peine pas mal avec la littérature jeunesse, un peu fade à mon goût quelquefois, j'ai ici pris grand plaisir à suivre Barbie et Farouk, que l'on ne laisse pas sans espoir de les retrouver un jour.

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