jeudi 5 avril 2018

"Pour lui, la musique était morte. A jamais ! Et dès qu'il s'en approchait, elle voulait l'aspirer".

Et, dans le cas qui nous concerne, cette musique est d'abord celle du piano, instrument de prédilection du personnage central de notre roman du jour. Direction le Canada, loin des grandes métropoles, dans un coin perdu (c'est le cas de le dire) de l'Ontario, où un musicien de génie vit reclus dans cet endroit dont il avait rêvé de faire son Bayreuth. Après avoir consacré ces dernières années au roman historique et à la littérature générale, le touche-à-tout Nicolas d'Estienne d'Orves revient au thriller fantastique avec "Le Silence et la fureur" (en grand format aux éditions XO). Mais, il ne revient pas seul, puisque ce roman est écrit à quatre mains, comme on dit, avec Natalie Carter, qui n'est autre que sa mère. Un tandem familial pour une histoire qui tourne lui-même beaucoup autour des questions de filiation et de parentalité. Mais aussi de génie et de folie, deux concepts jamais vraiment très éloignés l'un de l'autre.


Lost Lake, le Lac Perdu... Un lieu bien nommé, situé dans la province de l'Ontario. Bien moins connu que les fameux Grands Lacs, qui se trouvent aussi dans cette région. Au milieu de ce lac, quelques îles, dont l'une est la propriété d'un homme hier adulé, aujourd'hui reclus : Max King, pianiste virtuose mondialement connu.

Lorsqu'il s'est installé là, il nourrissait l'ambition de faire de ce lac, de cette île un point central de la vie musicale mondiale. Il n'a pas ménagé ses efforts, et surtout son compte en banque, pour transformer ce joli coin à l'écart de tout en un lieu dédié à la musique, au piano. Sur le modèle de ce que fit, un siècle et demi plus tôt, Wagner à Bayreuth.

Sur l'île, il avait donc fait construire une merveille de salle de concert. C'est sa marotte, d'imaginer des salles parfaites, permettant un exercice idéal de la musique. Et, pour la faire vivre, il organisait un festival qui  chaque été, devait permettre au public venu parfois de très loin, d'applaudir les plus grands musiciens. Avec lui, Max King, en tête d'affiche, bien sûr.

Mais tout cela, c'est désormais du passé. Finis l'auditorium, le festival, la gloire. Finie, même, la musique. Depuis dix ans, Max King a tout arrêté et vit reclus sur son île, seulement aidé par Sue, sa gouvernante. Il ne reste que des souvenirs, des maquettes de salles de concert qu'il fabrique lui-même et un magnifique piano dont plus personne ne joue.

Car la musique, toute musique, est devenue insupportable à Max King. Il lui suffit de déchiffrer une partition, de simplement fredonner un morceau pour que se déclenchent de spectaculaires réactions. Une véritable panique qui le pousse systématiquement à se jeter dans l'eau du lac, pourtant rarement très chaude...

La cause de ce traumatisme, on ne la connaît pas, on la devine, mais sans détails. On comprend que ce qui s'est passé sur cette île, à l'été 2005, sera au coeur de l'intrigue du livre. Et l'on suit Max King dans cette nouvelle vie, presque somnambule, réglée au métronome, c'est le cas de le dire. Car, autre conséquence de ce qui a brisé sa vie, le pianiste est sujet à des troubles obsessionnels compulsifs.

Parmi eux, le besoin d'accomplir une longue promenade à travers l'île, quel que soit le temps, et toujours suivant le même trajet, à travers la forêt et la vie sauvage de cette île presque déserte. Max King est l'unique habitant des lieux, sorte de roi fou possédant les habitations alentour, mais ne percevant aucun loyer de la part de leurs locataires...

Jusqu'à ce que, quelques semaines avant ses 50 ans, il ne reçoive une visite tout à fait inattendue. Oh, vu le contexte, toute visite est inattendue, mais celle-là est surtout vécue par le pianiste comme une bien mauvaise nouvelle. Pas juste une contrariété venant perturber son train-train si bien réglé, non, mais plutôt la pire des nouvelles.

Ont débarqué sur l'île au milieu de Lost Lake Fiona et Luke. L'ex-épouse et le fils de Max King. Deux personnes qu'il n'a plus vues depuis un bail, depuis ce drame qui a creusé un fossé impossible à combler entre eux. Luke n'était encore qu'un enfant, le voilà adolescent, presque adulte, même. Il a 18 ans et il reste le fils d'un musicien génial.

Mais pourquoi sont-ils là ? Pourquoi ces deux personnes que Max King ne désirent plus du tout voir, sont-elles venues en ce lieu qui a fait leur malheur ? Voici reconstitué ce duo père-fils qui fut, des années plus tôt, le clou du dernier concert du dernier festival de Lost Lake. Quand Max King et son fils de 8 ans jouaient à quatre mains la marche militaire de Schubert...



Devenus des inconnus l'un pour l'autre, ils vont devoir cohabiter sur cette île. Et il semble bien que le fils ait décidé, par tous les moyens possibles, de guérir son père du mal qui le ronge. Se met alors en place un étrange huis-clos où évoluent le musicien perdu dans son nouveau monde sans musique, son fils et ses méthodes peu orthodoxe pour le sortir de là, et Sue, la gouvernante fascinée par son patron.

"Le Silence et la fureur" est un thriller psychologique qui repose sur des secrets qui ne seront révélés aux lecteurs qu'à la toute fin du livre. On a des indices, bien sûr, des soupçons et des hypothèses, mais les apparences sont trompeuses et les évidences rarement justifiées. On a surtout, au coeur de cette histoire, cet étrange triangle, que l'on retrouve jusque dans la narration chorale du livre.

Bien sûr, Max, personnage sans lequel toute cette histoire n'aurait pas lieu. Et pourtant, c'est le plus lisse des personnages, enfermé dans son traumatisme, perdu dans un monde qui lui appartient et que chamboule le moindre élément extérieur. Un homme à vif, qui ne supporte que la présence de Sue et des animaux de la forêt, qu'il observe chaque jour au cours de sa balade.

On a du mal à l'imaginer en star mondiale, adulée et applaudie après avoir donné des récitals dans les plus prestigieuses salles à travers le monde. On a du mal à imaginer le musicien extraordinaire qu'il a été, puisque, désormais, la moindre note, même imaginée, le transforme en un enfant apeuré et semble lui infliger des souffrances physiques insoutenables...

A ses côtés, Sue, aussi discrète qu'indispensable. Elle ne vit pas dans la maison, mais dans le village le plus proche, dans une des maisons rachetées par Max King, où elle habite avec son époux, Doug. Depuis dix ans, elle se dévoue donc pour le musicien, adoptant presque inconsciemment son propre rythme de vie réglé au millimètre, afin de répondre aux habitudes et aux TOCs de son patron.

Que dire de la relation entre ces deux-là ? Je l'ai dit plus haut, elle semble fascinée par cet homme qui, pour sa part, ne la voit même pas, mais serait complètement perdu si elle arrivait en retard un matin. Est-elle amoureuse de lui ? C'est évidemment une question que l'on se pose, même si l'on a tendance à penser qu'il y a plutôt quelque chose de maternel chez Sue...

Enfin, il y a Luke, le dernier arrivé. Un beau jeune homme de 18 ans, qui ne semble pas franchement ravi d'être là. On ressent même chez le fils de Max King une colère qui, telle un volcan, pourrait entrer en éruption à tout instant... De lui, je ne vais pas trop en dire, car c'est un personnage entouré d'un certain mystère, d'une aura assez sombre, presque sulfureuse.

Il flotte comme une atmosphère à la "Misery" sur Lost Lake, une fois Luke sur place. Entre ces trois personnages, une relation de plus en plus malsaine s'instaure. Venimeuse, même. Avec Max King en son centre, comme inconscient de ce qui se joue, parfaite victime désignée. Luke est-il vraiment là pour le guérir, ou bien nourrit-il d'autres intentions bien moins... positives ?

Tout cela dans un décor très particulier : une île perdue au milieu d'un lac, lui-même bien loin de tout grand centre. Une nature qui a progressivement repris ses droits, s'étendant partout autour de la maison où vit le virtuose. Une beauté sauvage, presque menaçante, à la fois magnifique et sombre, inquiétante, aussi;

On pourrait penser à ces cités mayas perdus au milieu de leur jungle et qu'on redécouvre sous les lianes et les mousses. Ici, c'est un temple fait pour la musique qui a subi ce sort, vestiges d'un drame passé qu'on ne voudrait pas complètement effacer, malgré tout. Il y a chez Max King une espèce de masochisme que ne peut expliquer la simple nostalgie.

Non, c'est d'abord une profonde culpabilité qui le hante et on se dit que ses promenades, loin d'être aussi apaisantes qu'on pourrait l'imaginer, sont d'abord expiatoires. La douleur. Le mal par le mal. C'est une sorte de leitmotiv dans ce livre, où la musique, si belle en temps ordinaire, capable de susciter des émotions positives très fortes, devient une sorte d'outil de tortionnaire...

La musique a tout donné aux King, mais leur a tout pris, aussi, un soir d'été festif dans ce décor splendide imaginé par un mégalomane aujourd'hui perdu dans sa douleur... Deux musiciens : l'un accompli mais devenu mortellement "allergique" à la musique ; l'autre qui a eu brièvement le temps de montrer un talent précoce. Père et fils ont maintenant pour la musique le même rejet, sans l'exprimer de la même manière.

D'un côté, le silence du père, de l'autre, la fureur du fils...

Et le fantastique, dans tout ça ? Ah, oui, c'est vrai qu'il y a cette dimension. Discrète, d'abord, au point que le lecteur soupçonne quelque chose, mais sans certitude aucune. Quelle forme prend-il, ce fantastique ? Je ne vais évidemment pas vous le dire ici, il vous faudra le découvrir. Mais, même utilisé avec précaution et délicatesse, il vient renforcer les idées premières que l'on se fait...

Car le silence et la fureur ne sont pas seuls sur l'île de Lost Lake. La folie rôde, aussi. Sous différentes formes. Et l'heure est venue d'attaquer le dernier mouvement de cette symphonie pathétique, ouverte par glorieusement, poursuivie par une deuxième mouvement dramatique, puis par l'adagio avec basse continue qu'est la vie de Max King depuis dix ans.

Cette symphonie reste à achever, mais quelle tonalité ses compositeurs lui donneront-ils ? Flamboyante et riche sur un rythme de fugue ? Lente et solennelle comme une représentation de la rédemption ? Violente et douloureuse comme un ultime règlement de comptes ? Ou bien tout à la fois, ou tout autre chose ?

Je suis un fidèle de Nicolas d'Estienne d'Orves, dont j'ai déjà évoqué plusieurs des livres sur ce blog. On connaît sa passion pour la musique classique, et l'opéra en particulier. Il avait d'ailleurs consacré un roman très original à cet art, "Rue de l'Autre-Monde" (qu'un éditeur amateur de littérature fantastique serait bien inspiré de rééditer), auquel j'ai repensé en lisant "Le Silence et la fureur".

Car il semble se terminer là où commence le livre dont nous parlons aujourd'hui : autour d'un drame dans une salle de concert. Mais dans "Rue de l'Autre-Monde", la musique était une source d'envoûtement, alors que dans "le Silence et la fureur", elle devient un répulsif violent, une source de douleur atroce.

Mais, au-delà de la musique, ce sont bien les relations entre parents et enfants qu'ausculte ce roman. Et vous n'aurez pas oublié, à ce point du billet, qu'il est signé à quatre mains (expression venue de la musique et du piano, justement), par une mère et son fils. Delà à parler de mise en abyme, il n'y a qu'un pas à franchir !

Un mot sur Natalie Carter, connue pour ses scénarios et ses adaptations de romans pour le cinéma (dont "Un secret", d'après Philippe Grimbert ou "Thérèse Desqeyroux", d'après Mauriac). Ce n'est pas son premier roman, même si elle n'a pas une bibliographie aussi fournie que son fils, mais c'est évidemment ce travail commun qu'on regarde.

Car, au coeur de ce thriller psychologique et fantastique, il y a une famille. Un père et un fils, ah, déjà, on décale un peu. Mais la mère, Fiona, tient aussi un rôle, certes discret, mais pas anodin. A l'image de la manière dont Luke parle d'elle : "Cette femme, ma mère", dit-il à chaque fois qu'il l'évoque, avec une froideur et un mépris qui met le lecteur bien mal à l'aise.

Derrière cette histoire, il y a la question de la transmission et ce mystère qu'est le caractère héréditaire (pas toujours, mais souvent) du talent. Et la situation pas forcément désirée d'un enfant prodige qu'on pousse sur le devant de la scène sans lui demander son avis. On pourrait parler de rivalité, de jalousie entre le père et le fils, mais aussi de... feu sacré.

L'expression est belle, un peu utilisée à toutes les sauces (comme ici, je plaide coupable, mais j'ai des raisons pour cela). Mais, se transmet-il en même temps que le talent ? Peut-on être doué pour quelque chose qu'on n'aime pas ? Et un enfant n'aspire-t-il pas à autre chose qu'à se produire comme une espèce de singe savant, sans qu'on lui demande son avis ?

Ce lien familial est au coeur du roman, qui aurait pu sombrer dans l'horreur, mais reste finalement assez soft, car ce n'est pas forcément son objet. Mais l'heure est venue de solder les comptes, de révéler des vérités. Ces retrouvailles bien peu amicales sont une espèce de catharsis pour les personnages, Max et Luke en tête.

Alors, vengeance ou rédemption ? Car il semble bien que ce soit là que se situe les principaux enjeux de ce roman où le père et le fils traînent depuis dix ans de bien trop lourds boulets à leurs chevilles. Il est temps de se libérer de ce poids, quoi qu'il en coûte. Pour qu'enfin la musique retrouve droit de cité à Lost Lake...


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