vendredi 23 septembre 2011

"Opium ! Poison de rêve..."

Lorsque j'ai discuté avec Elise Fontenaille, lors du récent "Livre sur la Place", elle m'a présenté son dernier livre comme un conte à lire d'une traite un soir d'automne... Bon, j'ai en partie suivi le conseil, car, si je n'ai pas lu "le palais de mémoire" (en grand format chez Calmann-Lévy) d'une traite, je l'ai quand même dévoré en une journée d'automne (plutôt douce et ensoleillée, d'ailleurs...).




1721, à Pékin. Artus de Leys est un jeune et fringuant prêtre jésuite que la Compagnie a envoyé en mission en Chine, à une époque où très peu de Chrétiens se trouve dans cet empire. Il doit enseigner aux jeunes nobles lettrés chinois et les initie à une technique remontant à l'Antiquité visant à mieux organiser sa mémoire, l'ars memoriae. L'autre objectif, évidemment moins mis en avant, est d'obtenir au final la conversion au christianisme de ces jeunes chinois.

Parmi les élèves d'Artus de Leys, il y en a un qui va le marquer à jamais : Jade. Ce prince de haut rang, d'abord bravache et réfractaire à l'enseignement du prêtre, va finalement se montrer un élève doué et modèle qui sera aussi un vrai initiateur à la culture et à la vie chinoise pour Artus.

C'est le récit de cette amitié ambiguë et tragique que nous relate Artus de Leys dans "le palais de mémoire". Ou plutôt, les souvenirs qu'il garde de cette relation fusionnelle. Car, "le palais de mémoire", c'est le coeur de l'ars memoriae : un lieu intime et imaginaire où l'on apprend à stocker et à organiser presque visuellement ses souvenirs.

Mais les fondations du palais de mémoire d'Artus reposent sur du sable, pour paraphraser l'évangile selon Mathieu (chapitre 7, versets 24 à 27). Une fragilité, on le comprend dès le premier chapitre, due à l'addiction du jésuite pour l'opium. Plus le récit avance et plus on se pose la question : Artus nous raconte-t-il ses véritables souvenirs ou bien enjolive-t-il ce qu'il s'est passé, ensuqué par les vapeurs opiacées ?

"Le palais de mémoire" est un court roman au rythme langoureux, évocateur aussi bien de la rêverie propre aux souvenirs que de la torpeur engendrée par la drogue. Jamais on ne sait vraiment si ce que Artus nous raconte est effectivement advenu ou si son cerveau enfumé nous fait visiter un palais de mémoire plus onirique encore que ne peuvent l'être les souvenirs qui y sont habituellement rangés.

Un récit plein de cette sensualité que véhicule l'Asie en permanence. Une sensualité très érotique, aussi, mais jamais très éloignée d'une cruauté qui paraît être l'une des facettes de cette culture, si exotique à nos yeux. Une sensualité également pleine de mystère, à l'image du personnage de Dame You, que l'on croise plusieurs fois, à des moments-clés du récit, mais à propos de qui, à la fin, on ne sait pas grand chose, voire rien du tout.

Des sensations qui sont probablement celles que ressent tout Occidental découvrant l'Asie, à l'image de ce jeune prêtre qui, malgré ses connaissances et son séjour en Chine, ne connaît cette société que très superficiellement. Artus s'attache vite à ce pays, ce monde qu'il découvre. Par sa doctrine jésuite, qui a choisi de mêler à son christianisme les enseignements locaux, tels que le confucianisme, pour mieux amadouer les populations qu'elle souhaitait convertir, Artus a lui aussi commencer à "métisser" sa foi, lui que ses sens ont parfois abusé. Mais, malgré cette admiration naissante, il ne comprend pas la Chine et le Chinois.

Et lorsque l'empereur décède et laisse un successeur beaucoup moins favorable aux Jésuites arriver au pouvoir, alors, l'incompréhension va se faire croissante, jusqu'à tout remettre en cause. D'autant qu'au même moment, en Europe, les puissance chrétiennes, influencées par d'autres ordres religieux qui n'ont pu s'implanter en Chine, Dominicains en tête, commencent à rejeter la Compagnie de Jésus, carrément menacée d'interdiction par Rome.

C'est donc tout l'univers d'Artus qui se retrouve remis en cause par les changements politiques et les manigances religieuses. Et avec, ses sentiments et sa foi. Ajoutez à cela la culpabilité qui ronge le prêtre et vous comprendrez que l'état d'esprit d'Artus puisse vaciller sur ses bases. Au point de se retrouver plongé dans un profond désespoir que seul l'opium semble pouvoir apaiser.

Mais, la fin du récit d'Artus ne permet pas de trancher : l'opium est-il la solution au désespoir du prêtre ou au contraire, cette addiction a-t-elle mené cet homme fragilisé droit dans un gouffre sans fond ?

Toutefois, cette fin nous propose aussi un paradoxe : et si, au lieu de l'aider à oublier, la drogue permettait au contraire à Artus de conserver ses souvenirs chéris, comme si elle l'enfermait dans son palais de mémoire ? Ainsi isolé, replié sur lui-même, Artus peut ainsi fuir une réalité qui s'effondre autour de lui et menace de l'emporter dans des affres bien pires que les vapeurs d'opium.

Sans pour autant lui octroyer le droit d'oublier.


(Titre du billet extrait de la chanson Opium, de Jacques Dutronc).

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