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vendredi 16 août 2019

"La chaleur, la vraie chaleur, ne dure que quelques jours. Mais durant ces jours-là, l'atmosphère change et la ville devient un autre lieu. Elle a le goût de la glace et l'odeur de la mer, mais elle peut aussi avoir la couleur sombre de la mort".

Voici un billet que j'aurais mieux fait d'écrire en juillet, plutôt qu'en août, l'ambiance caniculaire aurait été de circonstance... Direction Naples pour un polar historique qui se déroule donc dans une chaleur intense, en plein mois de juillet, en 1932, donc en pleine période fasciste. Je le dis tout de suite, c'est un roman qui appartient à un cycle (j'expliquerai ce mot plus loin), et comme l'état d'esprit, la vie des personnages tiennent une bonne place aussi dans cette histoire, ce n'est pas anodin. Préparons-nous donc à fêter la Carmine, l'une des fêtes les plus populaires de l'année à Naples, et fêtons cela avec un meurtre plutôt bizarre, sur lequel le commissaire Ricciardi va devoir se pencher, alors qu'il a pourtant bien des soucis personnels en tête... "L'Enfer du commissaire Ricciardi", de Maurizio De Giovanni (aux éditions Rivages ; traduction d'Odile Rousseau), est un polar sombre et intrigant, où la mort et l'amour se livrent un duel au soleil. Le soleil brûlant de la baie de Naples...


Luigi Alfredo Ricciardi est commissaire de la Sûreté publique de Naples et, en cette matinée de juillet 1932, annonciatrice d'une canicule insupportable, il suit sa routine quotidienne : un départ de chez lui de bonne heure, afin de se rendre directement à son bureau. A son arrivée, il trouve le brigadier Maïone, qui aurait pourtant dû être en congés, et qui lui annonce qu'on les attend ailleurs...

Ailleurs, c'est devant le Policlino de l'Université royale, le principal hôpital de la ville. Devant un des pavillons de l'établissement, un attroupement. Et au coeur de l'attroupement, un corps démantibulé... Sans surprise, il semble bien que cet homme soit tombé d'un des étages du pavillon le plus proche, mais difficile d'en savoir plus pour le moment...

Seule autre information : l'émotion qui règne parmi les gens rassemblés devant le corps sans vie... Le choc n'explique pas tout : c'est quelqu'un de populaire qui doit être étendu là, en bien piteux état. En tout cas, une figure bien connue de l'hôpital, devine le commissaire. Pas d'erreur, au sol, c'est Tullio Iovine del Castello, titulaire de la chaire de gynécologie. Un ponte. Un notable.

Un personnage unanimement reconnu, pas simplement à Naples, mais dans toute l'Italie, où l'on saluait son travail et l'on considérait ses écrits et les recherches qu'il menait comme des références. L'homme qui gît là est une sommité, dont la vie privée semble aussi irréprochable et heureuse que la vie professionnelle. Et pourtant, le voilà mort...

A-t-il sauté, et dans ce cas, quelles raisons ont-elles pu le pousser à commettre un tel geste ? Ou lui a-t-on donné un coup de main assassin pour passer par la fenêtre ? C'est ce qu'il va évidemment falloir déterminer... Et rapidement, le commissaire apprend qu'il n'était pas inhabituel que le professeur Iovine del Castello passe une partie de la soirée, voire de la nuit, à son bureau.

Au cours des premières constatations, on lui parle d'un événement malheureux survenu quelques jours avant le drame. Une opération qui s'est mal terminée, avec la mort de la parturiente... Et la colère, légitime, du jeune père éploré, qui s'est toutefois fendu de menaces de mort très clairement et publiquement formulées à l'encontre du professeur... Voilà une première piste...

Mais ce n'est pas la seule que Ricciardi veut examiner. Il n'est pas du genre à se précipiter, même sur une évidence... Il a déjà remarqué un certain nombre d'éléments qui pourraient s'avérer importants par la suite. Piste personnelle ? Piste professionnelle ? Et que veut dire ce mot "Sisinella", que le commissaire a perçu sur la scène de crime, comme si le mort lui-même lui avait murmuré ?

A ce point, il faut évoquer le personnage du commissaire Ricciardi, que je découvrais à l'occasion de cette lecture. Il est le personnage central d'un cycle, j'utilise ce mot, car ce n'est pas tout à fait une série, au sens traditionnel du terme. En effet, à l'origine, il y a une première série de quatre enquêtes, ayant chacune une saison pour dénominateur commun.

Puis, nouvelle série thématique, si on peut dire, à travers des fêtes populaires. "L'Enfer du commissaire Ricciardi" est le troisième roman de cette deuxième série, et donc le septième livre mettant en scène ce personnage. Précision importante pour ceux qui n'aiment pas débarquer au milieu d'une série, sans avoir toutes les cartes en main.

Je le comprends d'autant mieux que Maurizio De Giovanni donne une place très importante à la vie de ses personnages récurrents, semble-t-il, comme on va le voir dans un instant. Reste qu'on peut tout de même parler de la personnalité de ce commissaire "à l'ancienne", presque simenonien, taiseux, discret, mais très intuitif et doté de ce petit truc en plus : capter la dernière pensée des morts...

On n'est pas dans un roman fantastique, mais il y a ce soupçon d'irrationalité qui est loin d'être anodin, puisqu'il offre au commissaire une piste, qu'il faut évidemment retrouver, reconstituer et rattacher au meurtre. C'est un élément supplémentaire dans une construction très particulière, imaginée par l'auteur.

Une construction très atomisée, les premiers chapitres lancent en effet plein de fils narratifs potentiels, certains, comme le tout premier, où l'on suit la chute du gynécologue comme si on y était, sont clairs, d'autres se révèlent plus obscurs, non seulement parce qu'on ignore qui sont les personnages qu'on y croise, mais aussi parce qu'on a qu'une contextualisation minimale...

Ca peut sembler complexe, dit ainsi, mais c'est surtout très surprenant, en fait, puisque l'enquête ne devient pas forcément le moteur du roman, mais simplement un fil narratif parmi d'autres, tous pouvant toutefois concourir à la révélation de la vérité. Mais, il y a aussi une importante part laissé aux vies des deux policiers qui mènent ensemble l'enquête, Ricciardi et Maïone.

Différents et donc complémentaires, le commissaire et le brigadier (qui porte donc l'uniforme, même sous cette chaleur infernale de juillet). D'un côté, Ricciardi, solitaire, vieux garçon, vivant avec une gouvernante originaire de son village natale et qui gère toute l'activité de la maison. Vieux garçon, peut-être, mais pas forcément décidé à le rester...

Car le coeur de Ricciardi bat, et non seulement il bat, mais il balance entre deux femmes : Livia, riche veuve, ancienne cantatrice, qui semble sérieusement décidée à faire du commissaire son nouvel époux, et Enrica, la mystérieuse voisine d'en face, dont il ne sait quasiment rien, mais dont la beauté aperçu presque en voyeur, a suffi à le séduire...

Le commissaire est amoureux, mais il ne peut l'être de ces deux femmes à la fois... Comment faire un choix ? Serait-il face à un classique dilemme : le choix du coeur contre celui de la raison ? Et ce n'est pas le seul sujet qui le tracasse : Rosa, sa fidèle Rosa, cette gouvernante qui se conduit comme une mère, ne va pas bien. Elle a des soucis de santé qui se multiplient, et Ricciardi s'inquiète pour elle...

De l'autre côté, il y a Maïone, exubérant, entier, d'une franchise désarmante, époux et père d'une famille nombreuse, attaché à son métier, son uniforme, sa hiérarchie. Il a un petit côté Sancho Pança, si vous me permettez la comparaison. Il intervient souvent dans les moments où Ricciardi se tait, intériorise. Il est spontané, quand Ricciardi est réfléchi.

Et l'on retrouve aussi cela dans les événements du roman. Figurez-vous que Maïone s'inquiète... Il y a des indices concordants : Mme Ricciardi pourrait bien aller voir ailleurs ! Lui, Maïone, brigadier modèle, mari attentionné, père sévère mais juste, un cocu ? C'est vrai que, ces temps-ci, on tire un peu le diable par la queue, chez les Maïone, mais cela peut-il suffire à lui faire pousser des cornes ?

On a donc une enquête délicate, impliquant un notable, et deux policiers qui, qu'on le veuille ou non, ont la tête un peu ailleurs... Un contexte pas évident, auquel il faut ajouter cette chaleur écrasante qui ne doit pas aider à se concentrer... Mais un homme est mort, il ne faut jamais le perdre de vue, et il est fort probable qu'un assassin soit en liberté. Et qu'il puisse tuer à nouveau...

Vous le voyez, c'est assez touffu, on ne va pas aller jusqu'à le qualifier de roman choral, mais on s'en approche par certains aspects. Bien sûr, l'enquête policière est le coeur de ce livre, mais tout autour, il se passe énormément de choses. Le lecteur passe donc de l'enquête aux histoires personnelles de deux policiers, sans oublier d'autres récits, dont on devine qu'ils nous parlent certainement de l'assassin...

Je n'ai que très peu parlé du contexte historique, celui de l'Italie fasciste, il faut en dire un mot. C'est un élément contextuel, pas forcément quelque chose qui influe directement sur l'intrigue elle-même, mais c'est tout de même bien présent. On ressent la montée de l'inquiétude que fait planer le régime dictatorial sur les personnages. Sur la ville même de Naples.

Il y a d'ailleurs un peu d'humour qui intervient : à Naples, les rumeurs vont plus vite que les humains. Aussi, voit-on souvent les gens être au courant des événements avant qu'ils n'aient été officiellement communiqués, au dam d'un Maïone, par exemple. Mais, dans le même temps, on surveille ses paroles, et surtout à qui on les adresse. On sent bien que la parole n'est plus tout à fait libre...

La dimension fasciste du récit apparaît d'une autre manière, à travers un personnage qui l'incarne, dans toute sa dimension intrusive et inquiétante. C'est insidieux, mais ferme, c'est oppressant, parce que cela laisse entendre que la surveillance est permanente, même si on ne la remarque pas... On le ressent très désagréablement, et cela touche un personnage qui n'a pas l'intention de se laisser faire.

Encore une fois, je ne voudrais pas que, vous qui lisez ce billet, soyez effrayés par ce que je raconte : ce n'est pas une lecture difficile, où l'on se perd, c'est simplement un puzzle avec de nombreuses pièces, il faut les assembler. Et c'est assez captivant, porté par une très belle écriture, qui elle aussi nous réserve quelques passages étonnants, comme cette scène d'ouverture, presque surréaliste.

Maurizio De Giovanni entoure son duo de policiers d'une galerie de personnages importantes, vous vous en doutez, qui ne sont donc pas tous rattachés directement à l'enquête principale, et qui, en particulier chez les protagonistes masculins, sont assez hauts en couleur, en tout cas, remarquables par leur physique ou leur état.

J'ai évoqué les fêtes populaires qui sont le fil conducteur de ce cycle, il me semble intéressant de parler de celle qui préside à ce roman. Car, si les deux précédentes enquêtes tournent autour de Noël et Pâques qui parlent à tous, "L'Enfer du commissaire Ricciardi" se déroule autour de la mi-juillet, au moment de la Carmine.



Cette fête se déroule dans le quartier du Mercato, puisque c'est là que se dresse la basilique Santa Maria del Carmine Maggiore. Dans cette basilique, une icône, qu'on surnomme la Bruna, et c'est elle que l'on fête en grande pompe ces jours-là, encore actuellement. C'est un des grands rendez-vous du calendrier napolitain.

Une dimension culturelle qui passe aussi par un autre élément, profane celui-là : la musique... Avec un morceau emblématique de la musique napolitaine, qui date de cette époque, même si Maurizio De Giovanni a un peu triché, il l'explique en fin d'ouvrage... Reste que cette "Passione", cette passion, qui nous parle certainement moins qu'aux Italiens, tient une place particulière dans le livre...

En Italie, la série est nettement plus avancée, quatre autres enquêtes ont déjà été publiées après "L'Enfer du commissaire Ricciardi", les lecteurs transalpins savent donc déjà ce qui va arriver au policier amoureux (on a des indications dans le final de ce roman, mais...). Et surtout à quelles affaires il va être confronté, dans lesquelles d'autres passions joueront nécessairement un rôle...


lundi 5 août 2019

Les Huit de Butler Street.

Alors que les questions raciales reviennent dans la violence à la une de l'actualité américaine, voici un polar historique qui nous replonge dans une période sombre de ce pays, lorsque la ségrégation était encore en vigueur et qu'on n'envisageait pas une seconde que cela change. Direction Atlanta, mais pas à une période si lointaine, puisque l'action de "Darktown", de Thomas Mullen (aux éditions Rivages ; traduction d'Anne-Marie Carrière), se déroule en 1948. Inspirée de l'histoire vraie de la première unité de la police d'Atlanta composée uniquement de noirs, ce roman nous plonge au coeur d'une intrigue que le racisme endémique de cette société entrave sans arrêt. Dans un contexte politique tendu, où la Géorgie, comme les autres Etats du sud, est vent debout contre l'idée d'une abolition de la ségrégation, on découvre les conditions de travail très particulières de ces huit policiers noirs et l'on suit l'un d'entre eux, un ancien combattant bien décidé à découvrir la vérité sur un meurtre qui n'intéresse personne, même si, pour cela, il va devoir braver tous les interdits et encourir la colère des blancs... Un polar dur, violent, mais où il est également question de respect et de tolérance, dans un monde qui en manque sacrément...


Une nuit, à Atlanta, en 1948, une voiture emboutit un des réverbères tout récemment installés sur Auburn Avenue, dans le quartier qu'on appelle Darktown, parce que la majorité de ses habitants y est noire. Pourtant, c'est un homme blanc qui est au volant et, malgré son accident, malgré le phare de sa Buick bien abîmé, il tente de reprendre sa route comme si de rien n'était.

Tout près de là, les agents Lucius Boggs et Tommy Smith sont en patrouille, ils entendent le bruit produit par le choc et décident d'intervenir. Jeunes recrues patrouillant à pied, ils sont d'autant plus fier d'arborer leur uniforme et leur équipement qu'ils font partie de la première unité de l'APD (Atlanta Police Department) composée uniquement de policiers noirs.

Une décision récente de la mairie qui n'a pas fait que des heureux, loin de là, et qui reste extrêmement controversée. Même si les huit agents qui composent cette unité sont loin d'être des policiers à part entière, on y reviendra, l'accident a eu lieu à Darktown, où les policiers blancs n'aiment pas beaucoup venir, peu importe l'heure de la journée.

Alors, ils agissent, arrêtent la voiture accidentée et contrôlent son conducteur, qui refuse de donner ses papiers, refuse que des noirs le contrôlent. Il est en position de force : Boggs et Smith ne peuvent pas, quoi qu'il arrive, l'arrêter, il faudrait qu'ils fassent appel à des policiers blancs, "les vrais policiers", pour cela... Si le ton n'a pas monté, la tension, elle, a grimpé...

Sur le siège passager, se tient une jeune fille noire, vêtue d'une robe jaune. Quand le policier l'interroge, le conducteur se fâche et lui interdit de répondre... Puis, se moquant bien de la réaction des deux flics, il redémarre et prend la fuite. Boggs et Smith, frustrés, dépités, se retrouvent seuls au milieu d'une rue déserte, sans même avoir une idée du nom du chauffard...

Mais, quelques minutes plus tard, revoilà la Buick. Les deux flics lui courent après et, à un stop, voient la passagère sortir et s'enfuir dans une traverse. Choisissant de ne pas se séparer et de s'occuper du chauffard, ils prennent la voiture en chasse, toujours à pied... Et la retrouvent à l'arrêt un peu plus loin. Arrêt sollicité par un autre duo de policiers en patrouille. Des blancs, cette fois.

Lionel Dunlow est un vieux de la vieille, un flic d'expérience et sans doute l'un des plus détestables et détestés membre de l'APD... Raciste, violent, corrompu, il a depuis peu pour partenaire une jeune recrue, Denny Rakestraw (alias Rake), qui n'apprécie guère les méthodes de son aîné, mais ne peut pas dire grand-chose pour l'en empêcher... Il risque même d'être contaminé par sa brutalité...

Et puisqu'ils sont là, Boggs et Smith peuvent repartir. "Les vrais policiers" sont là, ils vont gérer le contrôle du chauffard. Chaque tandem repart alors dans sa direction, chacun menant ses patrouilles avec les moyens dont ils disposent : les blancs, avec la loi pour eux, même quand ils dépassent allègrement les bornes ; les noirs, avec presque rien, juste le droit d'appeler les blancs à la rescousse.

Jusqu'à ce que, quelques jours après cette nuit mouvementée, Boggs et Smith ne fassent une terrible découverte. Après un gros orage, les deux policiers sont alertés par une désagréable odeur, celle de la mort. Un peu plus loin, sur un dépotoir, là où les habitants du quartier viennent déposer leurs ordures, ils trouvent un cadavre.

Un cadavre qui porte une robe jaune que les deux jeunes policiers reconnaissent aussitôt. C'est celle de la jeune fille qui se trouvait sur le siège passager du chauffard, celle qui s'est enfuie au stop et qu'ils ont laissée courir... Le choc est rude, la colère et la culpabilité aussi : ils auraient pu la sauver. Arrêter celui qui est sans doute son meurtrier...

Mais qui s'intéressera à la mort d'une jeune noire à Darktown ? Boggs en est persuadé : ce crime restera impuni, le dossier prendra la poussière sur une étagère, ou bien un noir, arrêté pour tout autre chose, avouera ce crime et paiera pour un autre. Comme souvent. Comme toujours dans cet Etat où les noirs ne sont pas des citoyens à part entière.

Fils de pasteur, ancien combattant entré dans la police poussé par un réel sens de la justice, intègre et révolté, Lucius Boggs refuse que le crime de la jeune femme à la robe jaune reste inexpliqué. Il se lance dans une enquête interdite qui pourrait lui coûter très cher. Mais, avec le peu de moyens à sa disposition, que peut-il espérer ?

C'est alors qu'il va recevoir un renfort de poids. Car il n'est pas le seul à être choqué par ce drame et l'indifférence qui l'entoure : Rake aussi voudrait faire la lumière, pour des raisons différentes, certes, mais puisque l'objectif est commun, pourquoi ne pas s'entraider ? Pas travailler ensemble, c'est impossible, et si Rake n'est pas Dunlow, il n'est pas non plus un saint...

Chacun va donc chercher à comprendre, à remonter la piste de cet assassin et de son mobile. Une situation qui leur fait prendre d'énormes risques, car sortir des clous lorsqu'on appartient à l'APD n'est pas bien vu... D'autant que les jeunes recrues vont vite déranger du beau monde avec leurs recherches. Et pourraient se retrouver vite en danger...

Si Boggs et Smith sont des personnages de fiction, ceux qu'on a appelé les Huit de Butler Street ont vraiment existé. Dès l'exergue du roman, d'ailleurs, Thomas Mullen leur rend hommage, à travers l'extrait d'un discours prononcé par l'un d'entre eux, Willard Strickland, qui plante le décor en évoquant le serment qu'il a prêté en 1948...

"Moi, Willard Strickland, nègre, je jure solennellement d'exercer les fonctions d'un policier nègre". Pardon pour la double mention de ce mot, mais hélas, il semble important de le signaler, car il instaure dès l'entrée sous l'uniforme une ségrégation au sein même de l'APD. Oui, il y aura des policiers noirs, mais "les vrais policiers", ce seront les blancs.

Le constat se poursuit au fil des informations que l'on glane dans le cours du roman sur cette nouvelle unité dont la création, je le redis, a beaucoup fâché les plus conservateurs. En 1948, alors que Harry Truman est à la Maison Blanche, le débat autour de l'abolition de la ségrégation raciale est lancé, en particulier par Harry Wallace, ancien vice-président de Roosevelt et Truman.

80 ans ont passé depuis la Guerre de Sécession, et pourtant, ces questions restent toujours aussi sensibles dans les Etats du sud et particulièrement la Géorgie. Les noirs y sont toujours considérés comme inférieurs, ne disposent pas des mêmes droits que les blancs et sont à la merci d'une caste qui se conduit encore comme à l'époque des grands propriétaires tout-puissants...

A l'APD, ce n'est donc pas différent. Les policiers noirs ont droit à un uniforme, un équipement (qui comprend un revolver, mais c'est à peu près tout. Nettement moins payés que leurs collègues blancs, ils doivent patrouiller à pied et leur secteur se limite donc à Darktown, les quartiers noirs. Ils sont chargés d'y maintenir l'ordre, mais n'ont aucun pouvoir d'investigation.

Pire encore, le surnom de "Huit de Butler Street" vient du fait qu'ils n'ont pas accès au commissariat central d'Atlanta et n'ont donc pas de bureaux... C'est finalement dans les sous-sols d'un YMCA proche, situé dans Butler Street, qu'ils vont s'installer, à la demande du propriétaire des lieux. C'est là que se trouveront donc leurs bureaux et leurs vestiaires...

Ces premiers policiers noirs ne sont donc que huit, âgés de 21 à 32 ans. Ils sont tous nés à Atlanta et sept d'entre eux ont participé à la récente guerre. Tous ont abandonné un métier pour entrer sous l'uniforme et, quelques mois à peine après leur prise de fonction, ils se demandent ce qu'ils font là... Et combien de temps passera avant que l'un d'entre eux ne démissionne...

Frustrés de n'avoir aucun pouvoir, lassés d'être des boucs émissaires commodes pour leurs collègues blancs, racistes et corrompus pour beaucoup, malmenés jusque devant les tribunaux devant lesquels ils sont appelés à témoigner, ils connaissent des débuts très difficiles et sont vite revenus de leur enthousiasme à l'idée de briser une barrière aussi importante.

Seul Lucius, finalement, conserve son idéalisme de départ et sa farouche volonté de réussir. Pour lui, un peu par orgueil, d'ailleurs, mais aussi pour sa communauté, car un échec serait un terrible recul. Alors, il tient bon, malgré les pressions, qui émanent aussi bien des blancs que des noirs... Un contexte vraiment difficile pour le jeune homme.

Il faut aussi dire un mot de l'officier chargé de diriger cette nouvelle unité. Le lieutenant McInnis n'est pas du tout content d'avoir été nommé à ce poste, il ne s'en cache pas, mais il est intègre et respecte ses hommes (ce qui ne veut pas dire qu'il soit un antiraciste forcené). Il les soutient contre vents et marées, alors qu'il pourrait les lâcher.

Je l'évoque, car il est l'un des éléments de la dimension politique de ce roman, et sa position est un indicateur frappant des maux qui rongent l'APD en 1948. Car oui, évidemment, "Darktown" est un roman éminemment politique. La création même de l'unité est un geste politique, et chaque élu ou candidat à un poste est en train de se positionner sur la question de la ségrégation...

Ce contexte politique, on le voit s'installer, devenir un arrière-plan incontournable de cette histoire. C'est aussi cette dimension-là qui donne de la force à cette histoire, parce que les faits et gestes des personnages principaux sont forcément conditionnés par cette situation. Pour que Boggs et Rake sortent du cadre, il faut que ce cadre existe, et il est d'une implacable dureté envers les noirs...

On assiste donc à une double enquête, contrainte et forcée, puisque Boggs et Rake, les deux qui veulent le plus savoir qui a tué la femme à la robe jaune, ne peuvent enquêter aussi librement qu'ils le voudraient. Boggs, vous l'aurez compris, parce qu'il n'a aucun pouvoir, et Rake parce qu'il ne peut accéder aisément aux éventuels témoins de Darktown, qui ne parleront jamais à un blanc.

De fait, ils se découvrent complémentaires malgré eux. Car, s'ils poursuivent le même but, leurs motivations sont sensiblement différentes et leur volonté de voir justice rendue ne suffit pas à abattre les barrières qui les séparent. Encore une fois, Rake n'est sans doute pas un mauvais bougre, mais ce n'est pas, lui non plus, un militant farouche de l'abolition de la ségrégation.

Là encore, ces détails peuvent sembler anodins, mais en lisant le roman, on prend conscience du gouffre qui s'étend entre eux. Il n'est pas question d'amitié entre ces deux jeunes flics ambitieux, déterminés et courageux. C'est une relation strictement professionnelle, clandestine, et forcément déséquilibrée à l'arrivée...

Cela donne donc un roman avec un découpage narratif très précis, puisque, chose finalement assez curieuse et inhabituelle, les deux enquêteurs qui visent le même objectif ne travaillent jamais de concert. On les suit chacun dans leurs recherches, aux prises avec des obstacles différents, mais malgré tout, seuls contre tous, ou presque.

Oui, ils mettent en danger non seulement leur carrière, mais également leur vie, dans un univers qu'on pourrait qualifier de sans foi, ni loi, ce qui ne manque pas de piquant dans un contexte policier... L'ordre l'a clairement emporté sur la loi à Atlanta. Et le maintien  du premier se fait bien souvent à l'encontre du respect de la seconde...

Pas de doute, on est donc bien dans un polar, puisqu'il y a une intrigue, une enquête, des flics, tous les éléments qui fondent ce genre. Et pourtant, est-ce cette période des années 1940 qui fait ça, on se croirait également dans un pur roman noir, tant Boggs et Rake doivent lutter contre une société qui ne leur fait aucun cadeau et voudrait même les broyer sans état d'âme.

La dimension politique, mais aussi cette corruption omniprésente qui fait des flics les plus grands voyous de la ville, renforce cette impression, et si Boggs et Rake ne sont ni Philip Marlowe ni Sam Spade, leur travail à conte-courant, en prenant tous les risques et en ne pouvant faire confiance à quasiment personne, avec comme seule reconnaissance la satisfaction du devoir accompli, pourrait être le leur.

J'ai beaucoup lié les parcours de Boggs et de Rake dans ce billet alors que, vous l'aurez compris, ce n'est pas si évident que ça. Il y a une autre raison à cela : "Darktown" est annoncé comme le premier volet d'une série de polars dans ce contexte bien particulier de l'après-guerre à Atlanta. Or, ils s'imposent dans cette ouverture comme les deux personnages centraux.

Le deuxième tome est déjà sorti aux Etats-Unis sous le titre "Ligthning Men", il faudra sans doute attendre un peu avant de pouvoir le lire en français, mais je pense qu'on y reverra Boggs et Rake en tête d'affiche. Et je suis vraiment curieux de voir la tournure que prendra leur relation, encore très distante dans "Darktown".

Avec ce roman, Thomas Mullen signe en tout cas un polar violent, très sombre, qui dit énormément de choses de l'Amérique d'hier, mais sans doute hélas aussi de celle d'aujourd'hui. Le contexte éprouvant dans lequel se déroule est incontestablement le point fort de ce livre, porté par une intrigue un poil manichéenne, mais comment pourrait-il en être autrement ?

Et pour terminer, je vous invite à approfondir le sujet des "Huit de Butler Street", avec ce long article signé par Thomas Mullen lui-même pour le mensuel "Atlanta". Il y revient sur l'histoire de cette unité de l'APD et sur la genèse de "Darktown". C'est aussi l'occasion de voir en photo ces huit policiers pas comme les autres, et de leur rendre hommage, et pas seulement à travers la fiction...


dimanche 4 août 2019

"Soon, we'll be without the moon Humming a different tune, and then..." (Irving Berlin).

L'explication de ce titre viendra en fin de billet, soyez patients ! Avant cela, nous allons nous intéresser à un livre qui oscille entre polar et roman noir, entre roman à suspense et évocation d'une période bien précise, entre "true crime" et novélisation d'un célèbre fait divers... Vous avez l'impression que j'en ai déjà dit beaucoup ? Détrompez-vous, "London Nocturne", de Cathi Unsworth (en grand format chez Rivages noir ; traduction d'Isabelle Maillet) réserve encore bien des surprises, aussi bien dans le fond que dans la forme. On voyage dans Londres en pleine période du Blitz, au cours d'une année 1942 qui va voir resurgir de manière tout à fait inattendu le fantôme d'un des pires meurtriers que la ville ait connu... C'est aussi l'occasion d'évoquer les conditions de vie difficiles qu'une grande partie des Londoniennes doivent affronter en cette période de guerre, bombardements, restrictions, mais également la nécessité de gagner de l'argent. L'hiver est froid, brumeux... Dangereux...


Le 8 février 1942, Evelyn Bourne quitte la pension où elle vivait à Hornchurch, dans la banlieue est de Londres, pour se rendre à Grimsby, dans le Lincolnshire, où elle espère enfin vivre une existence stable et paisible. Voilà pourquoi elle quitte brusquement la pharmacie où elle travaillait depuis quelques mois seulement.

Arrivée dans la soirée à Londres, elle cherche un lieu pour passer la nuit, avant de reprendre le train pour Grmsby le lendemain matin. Une fois ses affaires posées dans la chambre qu'elle occupera pour cette nuit-là, elle décide d'aller dîner. La voilà qui ressort dans les rues de Londres, une ville à cette époque est encore sous couvre-feu, en raison de la menace de bombardements nazis.

Le lendemain matin, son corps est retrouvé à Montagu Place, près de Marble Arch. Et pas très loin non plus du Three Arts Club où elle avait pris une chambre. Elle a été violemment agressée, étranglée et son sac a disparu. Mais le plus déroutant est le lieu où Evelyn a été découverte : à l'intérieur d'un abri anti-aérien.

Ces abris qui ont été installés pour permettre aux Londoniens de se protéger des bombardements de la Luftwaffe lors du Blitz, qui a frappé la ville dès 1940. Depuis l'été 1941, ces attaques ont quasiment cessé, mais la ville reste sous couvre-feu, ce qui explique que le quartier où l'on a retrouvé Evelyn ait été plongé dans une profonde obscurité cette nuit-là...

Appelé sur place, l'inspecteur-chef Ted Greenaway prend l'affaire en charge. C'est un flic aguerri, expérimenté, mais il n'a été que récemment muté au sein des services criminels après une fructueuse carrière à traquer les gangs avant la guerre. Un virage qu'il n'a pas sollicité et qui ne lui convient pas plus que cela.

Il a longtemps travaillé auprès des truands, il connaît leurs trucs, leurs comportements, il est capable d'anticiper leurs faits et gestes. Mais comment fait-on pour accepter une mort comme celle d'Evelyn Bourne, et plus encore, comment peut-on comprendre ce qui pousse un homme à tuer de cette manière, sans véritable raison apparente ?

Greenaway, avec l'aide de Fred Cherrill, un spécialiste des empreintes digitales, et du médecin légiste sir Bernard Spilsbury, va donc se lancer dans une enquête difficile : le tueur n'a laissé que bien peu d'indices, il est peu probable qu'il connaissait sa victime, qui ne vivait pas à Londres. Et puis, la nuit est son alliée, dans cette ville vaste qu'on ne peut quadriller en permanence.

Ce que ne sait pas encore Greenaway, c'est qu'il va bientôt être à la poursuite d'un tueur en série. Et qu'il va lui falloir vite, très vite l'arrêter, pour éviter que la liste des victimes de celui qu'on va bientôt surnommer le Blackout Ripper, l'Eventreur du couvre-feu ne s'allonge démesurément... Et que la psychose ne s'empare des Londoniennes, qui constituent toutes des cibles...

Une fois n'est pas coutume, ce résumé d'ouverture est bref. C'est fait exprès, et la suite du billet va venir l'étoffer en abordant "London Nocturne" sous différents angles qui enrobent l'enquête principale et font de ce roman un livre qui n'est pas juste un polar, mais touche à différents aspects, comme le roman historique, le roman noir et le "true crime".

Le "True crime" est devenu un genre littéraire à part entière, grâce à ses pionniers, Truman Capote ou Norman Mailer en tête. Il s'agit de raconter de manière littéraire de véritables faits divers, parfois en reprenant l'enquête pour proposer une nouvelle hypothèse, comme dans "De sang froid", sans doute le chef d'oeuvre du genre.

Si j'évoque le True Crime, c'est parce que le Blackout Ripper a véritablement existé. C'est une affaire qui a défrayé la chronique en 1942 pendant une semaine complètement folle, où le fantôme de Jack l'Eventreur a de nouveau rôdé dans les rues de Londres... La comparaison est un peu facile, peut-être un cliché journalistique, mais il faut imaginer ce qu'ont dû penser les Londoniens en découvrant cette série de crimes.

On n'est plus dans le Londres victorien, les crimes se déroulent plutôt du côté de Piccadilly et de Paddington qu'à Whitechapel, mais cet hiver 1942, froid et brumeux, accentué par le couvre-feu qui rend la ville sombre et effrayante, est un contexte particulier qui permet à l'imagination de s'emballer et de faire des rapprochements faciles.

Cathi Unsworth s'inspire de cette véritable affaire criminelle pour raconter à sa façon ces journées et ces nuits d'effroi qui vont, un temps, voler la vedette à la guerre en cours. Mais, elle ne fait pas du true crime : elle se laisse la possibilité de faire entrer la fiction dans cette histoire et s'offre ainsi des possibilités narratives plus larges, qui vont lui permettre d'explorer d'autres aspects.

Il y a d'abord les éléments concrets qu'elle modifie : le nom des victimes et quelques éléments de leur biographie, également. Mais le reste, les conditions des meurtres, l'identité du tueur et son parcours, tout cela est exact. Elle imagine également le personnage de Greenaway, qui s'inspire du véritable policier ayant travaillé sur cette histoire, contrairement à Cherrill et Spilsbury, qui ont vraiment existé.

Tout au long de "London Nocturne", Cathi Unsworth entremêle les personnages réels et imaginaires. Il y a le journaliste Hannen Swaffer, personnage assez étonnant, qui fait une entrée fracassante dans le roman en chantant faux et à tue-tête dans un club où passe Greenaway. Personnage assez trouble (plus dans la réalité, je trouve, que dans le roman), mais très bien renseigné.

L'autre partie très importante, ce sont les personnages féminins que l'on suit dans ce contexte si spécial. Londres a beaucoup souffert sous les bombardements nazis. Les abris et les ruines que l'on aperçoit régulièrement en sont la preuve. Mais, si les raids se font plus rares, la guerre, elle, se poursuit, et la plupart des hommes sont partis sous les drapeaux.

Les femmes doivent vivre, et même survivre. Beaucoup vont travailler, on le sait, participant très activement à l'effort de guerre et palliant l'absence des hommes dans nombre de secteurs. Mais, ce n'est pas toujours possible et ce n'est pas non plus forcément suffisant pour s'assurer un toit et de quoi se nourrir, se vêtir...

Un domaine va donc devenir florissant, dans cette période : la prostitution (ce qui, à tort, d'ailleurs, alimentera également la crainte d'un nouveau Jack l'Eventreur). Qu'elles y recourent occasionnellement, de manière plus régulière ou qu'elles soient des professionnelles, elles sont nombreuses chaque soir à arpenter les rues de Londres en ce mois de février 1942...

Ce sont ces femmes qui vont avoir vent des crimes et vont essayer de mettre en garde les autres femmes qu'elles sont amenées à croiser ici ou là. Car celles qui ont l'habitude et savent percevoir les éventuelles mauvaises rencontres ont peur pour les autres, les plus naïves, celles qui sont aussi le plus dans le besoin et risquent d'aller outre la prudence élémentaire.

Les femmes, dans "London Nocturne", tiennent une place très importante, et pas uniquement celle de victimes (même si, hélas, il est difficile de laisser de côté cet aspect-là). Elles sont celles qui font vivre Londres à cette époque, elles sont Londres, et essayent de vivre le plus normalement possible dans des conditions qui n'ont justement rien de normal.

Ce roman, c'est aussi un livre sur la vie nocturne d'une ville sous tension, qui essaye d'exorciser ses peurs tant bien que mal, et malgré les restrictions. On y croise donc nombre de clubs, de bars, de restaurants, où l'on essaye de noyer dans la fête les inquiétudes qui les tenaillent du matin au soir. Des lieux où l'on se retrouve, où l'on partage. Où l'on se serre les coudes autant qu'on les lève.

Certains de ces personnages, comme Duchesse, par exemple, mais ce n'est pas la seule, sont appelés à revenir entre nos mains. En effet, après "London Nocturne", Cathi Unsworth a publié un autre roman, encore inédit en français, qui se déroule en 1943 et met en scène certains personnages vus dans ce livre-ci, construisant une sorte de comédie humaine dans cette Angleterre en guerre.

Et permet de donner à Greenaway un rôle bien particulier : s'il peut sembler un peu rude de prime abord, c'est un enquêteur d'une grande humanité, d'une détermination d'airain que l'on va apprendre à connaître. Mais plus encore, un homme plein de compassion envers les victimes et d'empathie envers les témoins, bien loin de la brutalité ambiante.

Il observe (on s'en rend compte dès la découverte du corps d'Evelyn Bourne, qu'il examine avec une grande minutie), il écoute, il possède une intuition aiguisée et un sens de la déduction toujours en alerte. Curieusement, lui qui se sent mal à l'aise dans ce rôle d'enquêteur criminel, va démontrer des compétences remarquables, à l'image d'Edward Greeno, dont s'est inspirée Cathi Unsworth.

Je n'entre pas trop dans les détails, évidemment, car si "London Nocturne" n'est pas forcément un polar classique, s'il comprend d'autres aspects très importants pour former le tout que nous lisons, il n'en reste pas moins qu'il y a une enquête au centre de tout. Et un vrai suspense, engendré par la brièveté de l'unité de temps.

Quelques jours à peine, ce qui rend l'enquête haletante, l'inquiétude croissante et les échecs de Greenaway dans sa quête plus frustrants à chaque fois. Eh oui, on tâtonne toujours dans une enquête, mais là, c'est la vie de quelqu'un en jeu à chaque fausse piste, à chaque intervention qui n'aboutit pas, à chaque preuve qu'il faut analyser...

Mais une autre surprise attend le lecteur : une seconde partie dont on se demande ce qu'elle peut bien contenir... De cette deuxième moitié, je ne vais rien dire ici, si ce n'est que la surprise initiale ne s'atténue pas au fil des pages. Cathi Unsworth, dont le projet d'origine était un peu différent de ce qu'elle a finalement écrit, a en effet fait une très étrange et troublante découverte.

Et l'on retombe sur notre histoire de "true crime" qui n'en est pas un... Car intervient un "Et si" dans "London Nocturne"... Greenaway doit garder les idées claires, alors que le doute s'immisce comme ce brouillard qui semble gagner les rues de Londres dès que la soirée tombe... Décidément, cette année 1942 est loin d'être de tout repos pour l'inspecteur-chef !

Sans jeu de mots, c'est un pont qui relie ces deux parties. Un pont que l'on découvre dès les premières lignes du roman, et que la couverture choisie par les éditions Rivages illustre parfaitement. Ce pont, c'est le Waterloo bridge, un des nombreux ponts londoniens enjambant la Tamise. Mais un pont qui possède une histoire particulière...

Un premier pont existait à cet endroit, mais fragilisé, il a été démoli au début des années 1930. Lorsque la guerre éclate, le nouveau pont n'est pas terminé. Et ce sont des femmes qui vont achever ce chantier, ce qui vaudra au pont le surnom de Ladies' bridge. Et l'histoire de ce pont va croiser la route de l'inspecteur-chef Greenaway, mais pas de manière très joyeuse...

Il est temps de terminer ce billet et ce sera en musique. Cathi Unsworth est journaliste et a exercé longtemps cette profession dans des magazines spécialisés dans ce domaine. Il n'est donc pas surprenant que la musique occupe une place non-négligeable dans "London Nocturne" (même ce titre français est une référence à un genre musical).

On l'a dit, la romancière ne propose pas seulement une intrigue policière, elle veut nous plonger dans la vie londonienne au début de l'année 1942. Et la musique est pour cela un excellent outil : qu'entend-on à la radio, sur quoi danse-t-on dans les clubs, que fredonne-t-on dans les rues ? Tout cela contribue à nourrir cette atmosphère étrange d'un pays qui veut vivre envers et contre tout.

Chaque partie du roman, chaque chapitre porte le titre d'une chanson, d'un morceau de musique. Le jazz est évidemment le genre le plus représenté au coeur de cette play-list, avec des standards et d'autres titres qui nous sont beaucoup moins familiers. Parmi les artistes que l'on entend, Fats Waller se démarque, avec plusieurs de ses chansons citées.

Mais, c'est une autre chanson que nous allons écouter, car ce sont ses paroles qui servent de titre à ce billet. "Let's face the music and dance" a été écrite en 1936 par Irving Berlin pour un film dans lequel jouaient Fred Astaire et Ginger Rogers. Le texte dis donc : "Bientôt, la lune disparaîtra et nous fredonnerons un air différent. Et après..."

Eh oui, on s'arrête en pleine phrase, mais c'est simplement parce que cet extrait est l'exergue du roman de Cathi Unsworth, qui y a trouvé le titre de son livre : "Without the moon". Et comme il n'est jamais désagréable d'écouter Fred Astaire, ou mieux encore, de le regarder danser avec Ginger Rogers, voici une conclusion parfaite à ce billet...



mardi 30 octobre 2018

"Le métier d'un flic, c'est de mentir".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE TROISIEME TOME D'UNE SERIE.

- Le billet sur "L'Affaire Léon Sadorski".
- Le billet sur "L'Etoile jaune de l'inspecteur Sadorski".

Et, pour le flic dont nous allons parler, le mensonge est le moindre des péchés, croyez-moi. Simplement, il en accumule une telle quantité, en particulier dans ce tome-ci, qu'il risque de finir par s'y noyer... Pour ceux qui ont déjà fait connaissance de l'inspecteur principal adjoint Léon Sadorski, vous voyez certainement ce que je veux dire. Mais, avec ce troisième volet, on franchit plusieurs paliers d'un coup dans le mensonge, mais surtout dans l'ignominie et la violence. Dans "Sadorski et l'ange du péché", de Romain Slocombe (en grand format dans la collection "La Bête Noire" des éditions Robert Laffont), "le pire des salauds, le meilleur des enquêteurs, pour reprendre l'accroche de la quatrième de couverture, poursuit sa descente aux enfers, en essayant de se raccrocher à ce qui pourrait peut-être le sauver un jour. Et l'on a l'impression que, petit à petit, il perd le contrôle des événements, alors que la guerre semble sur le point de basculer... C'est surtout un roman dans lequel Sadorski se trouve confronté à sa plus grande faiblesse : les femmes.


Au printemps 1943, l'Inspecteur Principal Adjoint Léon Sadorski poursuit inlassablement la mission qui lui est confié : traquer les juifs et les résistants. Sa réputation dans ce domaine n'est plus à faire, mais pourrait être sérieusement remise en cause si l'on apprenait qu'il cache chez lui la jeune Julie, dont les parents ont été arrpetés en raison de leur confession juive.

Depuis les événements de l'été précédent, et en particulier la rafle du Vel d'Hiv, la position de Sadorski est un peu moins tranchée qu'auparavant, même si les raisons qui l'ont poussé à héberger Julie n'ont rien de franchement altruiste : un désir malsain pour cette jolie adolescente que le flic refrène à grand peine.

Par ailleurs, les rumeurs concernant l'évolution de la guerre sur le front de l'est font état des difficultés croissantes rencontrées par les armées nazies. Et si le vent venait sérieusement à tourner ? Et si les Alliés finissaient par prendre le dessus ? Sadorski n'est certainement pas un idiot et il sait que ses activités depuis le début de l'Occupation ne lui vaudront pas les félicitations en cas de défaite des nazis...

En témoigne la lettre anonyme qui ouvre le roman, adressée à Mme Sadorski, directement à leur domicile, et qui dresse un portrait fort peu flatteur de l'IPA avant de le menacer ouvertement de mort. Un courrier revendiqué par d'autres policiers qui n'apprécient pas la conduite des éléments que dirige Sadorski à la préfecture et les actions violentes qu'il autorise.

Léon se sent insulté par les insinuations de cette lettre, qui le qualifie de poivrot et de brute, et le voilà qui se méfie de tout et de tous. On le convoque alors pour lui parler d'une nouvelle affaire : un certain Rainblot, Charlemagne de son prénom, eh oui, a un tuyau à leur refiler. Certainement un trafic juteux ayant pour cadre un bistrot du XXe arrondissement.

Mais, là où ça concerne Sadorski, c'est que la cheville ouvrière de ce trafic serait une femme juive, Mirla Wasserman, qui arriverait de Lyon munie de faux papiers... Selon Rainblot, la rencontre est imminente et il pourrait y avoir un joli coup de filet à faire. Les ordres sont les ordres, Sadorski va se renseigner et mettre en place une souricière.

Avec une petite idée en tête : eh oui, toujours dans l'idée que le vent pourrait bientôt tourner, Sadorski se dit qu'il faudrait peut-être mettre quelques noisettes de côté pour l'avenir. Ce trafic présumé de métaux précieux pourrait lui être fort utile : y mettre un terme et arrêter Mirla Wasserman seraient bon pour ses états de service et qui sait s'il ne pourrait pas se mettre dans la poche une partie du trésor...

Il est comme ça, Sadorski, intraitable et malin, sachant tirer profit de sa position et de la peur qu'il inspire en ces temps troublés. Et voilà comment, en se rendant dans le XXe, il va conclure, sur un quai de métro, une autre affaire prometteuse : un simple contrôle d'identité pour quelques mots lâchés malencontreusement, et voilà une jeune femme sous sa coupe.

Une vendeuse à la Samaritaine, c'est parfait, il va pouvoir couvrir sa chère et tendre épouse de cadeaux. La jeune femme n'a pas le choix : ou elle accepte de détourner de la marchandise pour lui, ou il la ramène à la préfecture... Exactement le genre de situation qui le grise et le fait se sentir puissant. Et en plus, la demoiselle est charmante, alors...

C'est alors que des soldats allemands débarquent dans l'immeuble où vit Sadorski. Leur objectif : l'appartement où vivaient les parents de Julie. La raison de cette soudaine visite : une lettre anonyme professant un antisémitisme d'une violence inouïe. Le genre de courrier de dénonciation que reçoit régulièrement l'IPA. Sauf que, d'habitude, elles ne le mettent pas lui-même en danger...

Pour éviter toute mauvaise surprise, il va devoir la jouer fine. Enfin, fine, c'est pas franchement le mot, vous le verrez. Une enquête en parallèle, parfaitement officieuse, afin de retrouver la personne qui a rédigé la sinistre lettre, afin de régler cette question discrètement. Et rapidement éloigner les soupçons nazis de son paisible immeuble...

Il n'imagine pas encore que cette histoire va le mener dans un monde qui semble vivre hors du temps et du contexte difficile de l'Occupation : celui du cinéma. Aux Buttes-Chaumont, dans ces gigantesques studios où l'on tourne jour et nuit, il va rencontrer une jeune actrice, au talent prometteur. Et au ravissant minois... Hortense Gutkind...

Yvette, son épouse, Julie, qu'il désire tant, Mirla, sa cible prioritaire, Germaine, la jeune vendeuse qu'il entend escroquer et plus si affinités, Hortense, si séduisante, un peu trop au goût de la femme qui l'a dénoncée comme juive... Autant de visages féminins qui croisent le chemin de Léon Sadorski à cette période... Pour le meilleur, mais aussi pour le pire...

Avant d'aller plus loin, petites précisions : tout ce que je viens de vous raconter ne se déroule pas simultanément, mais toutes ces rencontres et ce qu'elles vont entraîner forment la trame de ce troisième volet. Et vont contribuer largement à la descente aux enfers de l'Inspecteur Principal Adjoint Léon Sadorski.

Il y a d'ailleurs un petit truc surprenant dans le choix du titre, car on aurait parfaitement pu mettre l'expression "Ange du péché" au pluriel. Elles sont autant de tentations pour un Léon Sadorski un peu trop sûr de lui, de son pouvoir, de la séduction qui en découle. Et lui est un démon. Ou un damné, dont les souffrances ne font que commencer...

Au-delà de cela, le pluriel serait raccord avec la référence à laquelle il renvoie : "Les Anges du péché", premier long métrage du réalisateur Robert Bresson, justement en tournage à cette période. Le portrait que fait Romain Slocombe du réalisateur n'est d'ailleurs pas très flatteur. Cet épisode vaut aussi par la découverte d'un étonnant personnage, le Père Bruck, prêtre et co-scénariste.

La partie cinématographique que j'évoque ici n'occupe pas une grande place dans l'imposant roman de Romain Slocombe, mais elle est importante dans le tour que va prendre l'histoire. On pourrait même voir transparaître un parallèle entre la trame de ce film, qui se déroule dans un couvent, et l'intrigue de ce roman, même si Sadorski n'a franchement rien d'une nonne...

Cet épisode se déroulant en plein tournage constitue aussi un élément de contexte comme il en faut pour faire vivre une époque aux lecteurs de romans historiques. On le sait, dans cette série installée en pleine Occupation, Romain Slocombe mêle régulièrement à son intrigue fictionnelle des événements réels, qui vont influer sur le destin de l'IPA Sadorski.

C'est encore le cas dans ce troisième volet. Il y a donc le tournage de ce film, il y a également un autre événement qui sert de décor au final du livre, on n'en parlera donc pas en détails ici. Je me bornerai à dire que cela donne une scène particulièrement impressionnante, surréaliste aussi dans l'impression qu'elle donne que, pendant l'horreur, le spectacle continue...

Une scène finale effroyable, qui se termine comme un cauchemar lorsqu'on se réveille. Pour le lecteur, c'est la fin du livre, mais pour Sadorski, ce n'est sans doute que le début de son cauchemar... Un point d'orgue à un troisième volet qui s'avère particulièrement violent, même en comparaison avec les deux premiers tomes déjà musclés dans ce domaine.

Il y a la violence du contexte, bien sûr, la peur des arrestations et même des déportations, la pression croissante de l'occupant, les attentats de la résistance, les privations... Et puis, il y a la violence des mots. Ceux qui vont frapper l'esprit, peut-être pas si obtus qu'on pourrait le penser, de Léon Sadorski, lorsqu'un officier SS va lui raconter par le menu son expérience en Europe de l'est.

Pendant ce passage, on se demande si on n'a pas quitté sans s'en rendre compte la série de Romain Slocombe pour débarquer dans la première partie des "Bienveillantes", de Jonathan Littell. C'est toujours aussi dur à lire, cette monstruosité portée par un personnage qui en jouit. Il y est question de culpabilité, mais c'est un sentiment qui n'effleure pas celui qui raconte ici.

Son interlocuteur, en revanche, est ébranlé, même s'il ne veut pas le montrer. Déjà touché par ce qu'il a vu lors de la rafle du Vel d'Hiv, sensible au sort de Julie (même si c'est poussé par de bas instincts), il réalise soudain ce qui attend les juifs qu'il traque sans relâche simplement parce qu'ils sont juifs... Et soudain, ses certitudes ne sont plus aussi solides.

Oh, vous n'allez pas voir Léon Sadorski se métamorphoser d'un seul coup en héros du bien, faut pas pousser. Non, cette prise de conscience est très égoïste : tout ce qu'il a fait risque de lui retomber bientôt dessus, surtout si la guerre ne tourne pas en faveur des nazis... Si la France est libérée et qu'on règle les comptes de l'Occupation, il ne sera pas aux meilleures places...

Une situation qui va déboucher, là encore, sur une féroce spirale de violence, dont on se demande s'il elle n'est pas plus désespérée que raisonnable. Et n'est-il pas déjà trop tard, de toute manière ? Que vaut l'âme de Léon Sadorski en ce printemps 1943, ou pire, sa tête ? Sa valeur n'est-elle pas furieusement à la baisse ?

Pour les lecteurs qui croyaient encore qu'une rédemption était possible pour Léon Sadorski, l'espoir diminue sérieusement. J'ai lu à plusieurs reprises que "Sadorski et l'ange du péché" était le dernier volet de la série. J'aimerais croire, même si je n'en suis pas certain, qu'on retrouvera encore l'IPA Sadorski, car même pour lui, le laisser ainsi, c'est presque inhumain !

Et parce qu'il reste encore un certain nombre de questions en suspens, concernant des personnages de l'entourage de Léon Sadorski. Il manque encore l'hallali, inévitable à ce point. Les moments qui boucleront la boucle et scelleront le sort d'un salaud, d'un être bien peu aimable, même s'il n'est pas un monstre sans sentiment ni scrupule.

D'un menteur si prolifique qu'il finit par s'embourber dans ses propres inventions... Le métier d'un flic a beau être de mentir, et Sadorski a beau être un professionnel très compétent dans les deux domaines, il a franchi là un point de non-retour. Vivre avec toutes ces histoires revient désormais peu ou prou à jongler avec des tronçonneuses en marche.

Sans même parler de la culpabilité. Car oui, Sadorski est ce qu'il est, mais il y a en lui quelque chose qui résiste à la noirceur et au mal... Et c'est justement là que ça le grattouille furieusement, maintenant. Qui fait de lui un être humain malgré tout. Mais il est trop tard pour s'en rendre compte et espérer en tirer avantage...

dimanche 28 octobre 2018

"Cet homme était prisonnier d'une névrose cambrioleuse cyclothymique. Seul le vol l'exaltait, il dépérissait le reste du temps".

Dans deux de ses derniers romans, "Madame la Marquise et les Gentlemen cambrioleurs" et "Seules les femmes sont éternelles",  Frédéric Lenormand multipliait les clins d'oeil à Maurice Leblanc et au plus célèbre de ses personnages, Arsène Lupin. Il n'est donc pas très surprenant de découvrir en cet automne que celui qui a déjà redonné vie au Juge Ti s'est lancé dans un sacré challenge : écrire un roman mettant en scène le plus attachant des voleurs, l'insaisissable Arsène, as du déguisement aux personnalités multiples. "Le Retour d'Arsène Lupin" est sorti récemment aux éditions du Masque, et met en scène un Lupin dans une position inattendue, puisqu'il est en pleine dépression, en pleine remise en question... Frédéric Lenormand reprend une des plus célèbres séries de la littérature policière et y imprime sa marque. Avec son humour et son sens des situations improbables, mais avec une tonalité plus sombre que celle qui préside, par exemple, à sa série impliquant Voltaire.



En cette année 1908, Arsène Lupin devrait se réjouir. Il vient de réussir un énorme coup au nez et à la barbe de son meilleur ennemi, Ganimard : un vol magistral, avec évasion intégrée dans le scénario... Non seulement il est reparti avec un vrai trésor qu'un riche Indien venait exposer à Paris, mais en plus, il a tellement écoeuré Ganimard que celui-ci a décidé de prendre sa retraite.

Et pourtant, Lupin ne savoure pas ce succès retentissant. Pire, il est en pleine déprime. A tel point qu'il a pris rendez-vous avec un spécialiste, le docteur Klouche, qu'il consulte depuis quelque temps. Un médecin compétent qui n'a pas eu besoin de longtemps pour définir le mal dont souffre le plus célèbre voleur de son époque.

Une névrose fort originale, puisqu'elle se caractérise par un besoin pathologique de voler. C'est la seule activité humaine dans laquelle il s'épanouit, au point, le reste du temps, de s'enfoncer dans ce mal-être qui l'a poussé à contacter le docteur Klouche. De la cleptomanie ordinaire à la cambriole comme un des beaux-arts, Lupin vit pour voler et vole pour vivre...

Comment sortir de ce cercle vicieux, alors ? Comment rompre avec cette solitude dans laquelle s'est enfermé Arsène, condition sine qua non de sa réussite ? Pour le docteur Klouche, il y a un moyen simple de lutter contre tout cela : l'abstinence ! Soigner le mal par le mal, en quelque sorte, puisqu'il s'agit de ne plus voler pendant quelques semaines. Plus rien, pas même un bonbon dans une épicerie !

Très vite, l'occasion de mettre sa volonté à l'épreuve se présente. Elle prend la forme d'une visite à l'agence Barnett et Cie, une des couvertures du gentleman cambrioleur, celle d'un policier, l'inspecteur Béchoux, qui n'imagine pas une seconde que celui avec lequel il traite régulièrement de ses affaires n'est pas juste un détective, mais l'ennemi public n°1.

Cette fois, il lui demande un coup de main, en vue d'un avancement. Béchoux connaît ses limites en temps que policier, mais il ne cracherait pas sur une médaille. Pour cela, il faut retrouver une perle noire, volée à une riche veuve, Mme Bovaroff, dont feu l'époux, Dieu ait son âme, a inventé un produit miracle, sobrement baptisée bovarine, et qui assure la fortune familiale pour plusieurs générations.

Peut-il résister à la compulsion qui le pousserait en temps ordinaire à retrouver la fameuse perle noire pour mieux l'escamoter ? Il ne pourra le savoir qu'en se rendant chez la Bovaroff, dans les quartiers chics de la capitale, là où le ban et l'arrière-ban des détectives parisiens se presse. Pour Barnett/Lupin, l'affaire est vite entendue et la perle rapidement rendue à sa propriétaire.

Oui, mais... Lors de cette visite, quelque chose a frappé le cambrioleur amateur d'art : au mur, un tableau de Delacroix. Ou plus exactement une copie d'un tableau de Delacroix, là où devrait trôner un original... A peine remise de la disparition de sa chère perle, voilà la Bovaroff bien déconfite. Et Barnett/Lupin mandaté pour une nouvelle enquête, à la recherche de "l'Autoportrait au gilet vert".

Avant d'aller plus loin, un mot sur l'oeuvre qui est au coeur de ce roman, puisqu'il ne s'agit pas d'une oeuvre imaginaire. Non, au contraire, c'est même une oeuvre que l'on connaît bien, enfin si l'on n'est pas un millenial, puisque "l'Autoportrait au gilet vert" de Delacroix a orné pendant des années les billets de 100 francs. Facétie de l'auteur...


Tout est dans la couleur du gilet, qui varie selon les copies qui semblent se multiplier dans Paris. Il n'y a pas que l'auteur qui est facétieux dans cette histoire, le copiste aussi, puisqu'il exerce son art avec talent, mais malice, n'oubliant pas de laisser sa marque discrète dans ces copies quasi parfaites. Pour Lupin, toutefois, ces signes sont un début de piste et vont le mener d'abord à Montmartre...

Mais le Delacroix et ses avatars n'ont pas fini de le faire courir dans tous les coins de la capitale. D'artistes en marchands d'art, de collectionneurs en proches de la famille Bovaroff, les suspects sont nombreux et les périls aussi. Car l'oeuvre volée semble porter malheur à ceux qui l'ont en main ou cherchent à l'accaparer. Un malheur du genre dont on ne se relève pas.

Ainsi se dessine une affaire délicate, dangereuse, mais captivante pour un Lupin qui en oublie quasiment ses problèmes. Le défi qui lui est ainsi lancé est à la hauteur de sa réputation et peu importe si, au final, il lui faudra rendre le chef d'oeuvre à sa légitime propriétaire. Il va tout faire pour mettre la main au gilet (vert) de Delacroix.

Comme dit en préambule, on retrouve tout ce qui fait le charme de la série originale, le voleur insaisissable, méconnaissable puisque jouant de ses nombreuses identités pour brouiller les pistes, une affaire pleine de piment où le voleur n'est pas celui que tout le monde croit, des rencontres avec des personnages qui n'inspirent guère confiance (et réciproquement), des crimes...

Mais, Frédéric Lenormand ne cherche pas à faire du Maurice Leblanc pour autant. Il imprime sa propre marque, son propre style, son humour également, même s'il l'use ici avec parcimonie, proposant un univers tout de même plus sombre que la série des Voltaire, par exemple. Lupin est un personnage carré, l'humour vient souvent du ridicule dans lequel il plonge ses adversaires et en plus, là, il est déprimé...

C'est un des aspects, je pense, où l'on attend au tournant Frédéric Lenormand : quel Lupin va-t-il nous offrir ? Sera-t-il plus proche de son Juge Ti, sobre, carré, réfléchi, ou de Voltaire, l'histrion philosophe qui, du moins jusqu'à sa plus récente enquête, ne donne pas toujours l'impression de maîtriser son sujet lorsqu'il traque un criminel ?

Ce nouveau Lupin est fidèle au modèle, en tout cas à l'image que je m'en faisais lorsque, adolescent, je dévorais les livres de Maurice Leblanc dans la collection "Club du Livre", des ouvrages eux-mêmes offerts à mon père lorsqu'il avait le même âge... Un personnage fascinant, puisqu'il incarne l'immoralité tout en étant, à chaque fois, du côté du bien, face à des criminels bien plus méchants que lui.

On retrouve dans "Le Retour d'Arsène Lupin" ce paradoxe, encore plus marqué ici, puisque sa thérapie lui impose de ne surtout pas voler, chose qu'il sait faire mieux que tout autre. Jamais son alter ego, Jim Barnett, le détective privé, n'a été aussi... vivant. Il n'enquête pas dans le but de tirer son épingle du jeu (et quelque objet précieux avec), mais pour la justice, eh oui, tout arrive, ma brave dame...

Sera-ce suffisant pour guérir ce vilain cafard qui lui trotte dans la tête ? Va-t-il rejoindre définitivement Tony Soprano au rang des dépressifs chroniques que leur activité professionnelle maintient dans la souffrance ou va-t-il trouver un remède à son mal, à son addiction pour le vol ? Pour cela, il va vous falloir lire ce roman, qui offre, allez, un début de réponse...

Il est amusant de voir, dans ce début de psychanalyse, apparaître une question qui traverse la série originale de Maurice Leblanc, sur laquelle on pourrait écrire (et on a peut-être déjà écrit) des thèses et des traités et qui est forcément bien présente dans ce roman : les liens compliqué, et ce depuis toujours, d'Arsène Lupin avec la gent féminine...

Séducteur, il l'est, cela fait presque partie de son personnage, de son attirail de gentleman cambrioleur. Amoureux, il l'est aussi souvent, et sans doute sincèrement. Mais aucune de ces histoires d'amour ne s'est bien terminé, et pas uniquement parce que la vie commune se marie mal avec celle de voleur recherché par toutes les polices du pays...

Eh oui, en faisant entrer un psy dans la vie d'Arsène Lupin, Frédéric Lenormand le place face à cette vérité : qu'il s'agisse de sa mère ou des femmes qu'il l'ont aimé, ces relations n'ont jamais été heureuses, ou alors de manière très éphémères... Voilà aussi peut-être ce qui pousse Lupin à s'isoler, à entretenir cette solitude qui joue forcément un rôle dans son état dépressif...

Et des femmes, évidemment, on en croise, dans "Le Retour d'Arsène Lupin". Mme Bovaroff, évidemment, mais qui n'est pas franchement à ranger dans la même catégorie que celles qu'on vient d'évoquer. En temps normal, il aurait visité son hôtel particulier proche du parc Monceau pour le vider de ses plus belles pièces.

En revanche, Clarisse Saint-Jeanne, la secrétaire de la riche veuve, Mona-Lisa (si, si, c'est bien son prénom) Visantini correspondent mieux à ce profil. Dans deux registres sensiblement différents, je ne vais pas en dire plus, si ce n'est que face à Mona-Lisa, Lupin me fait irrésistiblement penser au Charlot des "Lumières de la ville", face à Virginia Cherrill...

Et puis, il y a l'invitée surprise, dont le nom évoque tant de choses : Mata Hari. Evidemment, Frédéric Lenormand joue ici avec l'image sulfureuse que véhicule ce nom, en dresse un portrait tout à fait romanesque. Mais qui fait de la danseuse orientale, star de l'époque, un personnage parfait dans le contexte des aventures d'Arsène Lupin.

On songe au fil du récit à la Comtesse de Cagliostro, la Némésis d'Arsène Lupin, et l'on se dit effectivement que Mata Hari a l'étoffe de ce genre de personnage. Mieux, elle ressemble terriblement à Arsène Lupin, réunissant les mêmes qualités, les mêmes ambitions, la même roublardise... Je serais curieux de voir si ce roman devient le point de départ d'une série, si on la recroisera...

Vous verrez que Mata Hari n'est pas la seule personnalité historique à faire une apparition dans "le Retour d'Arsène Lupin". Frédéric Lenormand s'amuse avec la période et utilise le décalage qui existe entre ses personnages et ses lecteurs, qui eux, connaissent l'avenir. C'est donc un inconnu appelé à devenir célèbre que l'on croise ici, du côté des ateliers de Montmartre...

Il est à la fois excitant et inquiétant de se retrouver avec en main un roman ressuscitant un personnage aussi emblématique que peut l'être Arsène Lupin. Le pari est osé, même s'il ne faut sans doute pas chercher le jeu des comparaisons et accepter d'abord l'hommage qui est ainsi rendu. Frédéric Lenormand s'empare de ce héros avec tendresse et respect, c'est certain.

Il le cuisine ensuite à sa sauce, jouant d'emblée sur le décalage que va créer cette situation particulière, cette dépression qui ronge Arsène Lupin. Solitaire, individualiste, sans doute désabusé par ses mésaventures passées, cette nouvelle expérience va l'amener à plus d'altruisme, comme on le voit dans le final plein d'émotions de ce roman.

On le quitte en se disant toutefois que tout n'est pas encore résolu, et les failles de cet homme qui semble si sûr de lui, inoxydable et omnipotent, apparaissent brusquement pour lui donner une dimension très humaine. Et si nous nous étions trompés à propos d'Arsène Lupin et de son invincibilité ? S'il déguisait mieux ses échecs que les autres, mais en souffrait plus profondément ?

mercredi 15 août 2018

"Il s'agit d'une affaire très importante, que la police essaye de résoudre depuis des mois. Je suis certaine que toute aide que vous apporterez sera considérée comme un grand service rendu à la nation".

Comme si je n'avais pas assez de séries de polars historiques en cours, je n'ai pas résisté à l'envie de m'intéresser au premier volet de ce qui s'annonce comme une série très intéressante. Et ce, pour plusieurs raisons : l'époque choisie (l'Entre-deux-Guerres), les enquêtrices mises en scène, l'Angleterre qui est le décor et même le point de départ de cette première histoire, puisqu'il s'agit d'un fait divers véritable. N'oublions pas la romancière, dont le nom parlera sans doute à certains, en particulier les amateurs de séries télévisées, celles-là, et de séries soooo british... "L'Assassin du train", de Jessica Fellowes (en grand format aux éditions du Masque ; traduction de Valérie Rosier), est donc le premier volet de ce qui devrait être une série qui a pour titre français "Les Soeurs Mitford enquêtent", et qu'il nous faudra expliciter un peu plus précisément. Un vrai polar à l'anglaise, dans l'Angleterre du début des années 1920, dans lequel la fiction apporte une réponse à une affaire non élucidée depuis près d'un siècle...



Le 12 janvier 1920, Florence Shore se rend à Victoria station pour prendre le train à destination de St Leonards-on-Sea, près de Hastings, dans le sud-est de l'Angleterre. Elle va s'offrir un bon bol d'air marin et passer quelques jours de vacances chez une de ses amies, Rosa Peal, qui tient un salon de thé dans cette petite cité balnéaire.

Elle prend le train de 15h20 partant depuis le quai n°9, un express jusqu'à la gare de Lewes, où il sera divisé. Pour Hastings, il faut s'installer dans les wagons situés à l'arrière du train. Connaissant bien ces détails, Florence n'a aucun mal à trouver sa place et à s'installer quelques minutes avant le départ du train.

C'est d'ailleurs à sa place qu'on va la retrouver moins de deux heures plus tard, agonisante, après avoir été manifestement agressée au cours du voyage. Mais aucun témoin ni aucun indice viable n'a pu être trouvé, au grand dam des enquêteurs. Et la malheureuse femme ne pourra les aider : elle va mourir sans jamais reprendre connaissance, après un coma de plusieurs jours...

Le meurtre ne fait aucun doute, mais les policiers appelés sur les lieux vont vite considérer cette affaire comme insoluble et la classer sans suite. Ce n'est pas le cas de Guy Sullivan, sergent au sein de la police de la London, Brighton and South Coast Raimway, la compagnie à laquelle appartenait le train dans lequel a eu lieu le drame.

Guy a toujours eu l'ambition de devenir policier, d'entrer au prestigieux Scotland Yard. On s'est toujours un peu moqué de cette lubie au sein de sa famille et, jusqu'ici, il n'a pu faire mieux que cet emploi au sein de cette police du rail. Mais, cette fois, il se dit qu'il tient une opportunité de montrer ce qu'il sait faire, et tant pis s'il doit, pour cela, prendre le risque de perdre son job actuel.

Par hasard, se trouvait dans le même train une jeune femme, Louisa Cannon. Issue d'une famille très pauvre, elle vit dans un des quartiers les plus misérables de Londres avec sa mère et ignore de quoi sera fait leur avenir depuis le décès de son père. Elle doit aussi se méfier de son oncle, personnage peu recommandable qui semble faire de bien curieux projets pour sa nièce.

Elle était dans ce train parce qu'elle se rendait justement à un entretien d'embauche. Afin de s'éloigner de son oncle, mais aussi de gagner un peu d'argent, qu'elle pourrait partager avec sa mère, elle a postulé pour un poste de bonne d'enfants à Asthall Manor, près d'Oxford, la maison de famille de Lord et Lady Redesdale.

Mais son voyage ne s'est pas du tout passé comme elle le prévoyait. Une série d'incidents l'a mise très en retard et c'est à la nuit tombante et trempée comme une soupe qu'elle finit par se présenter à la porte de la maison, le coeur lourd, persuadée d'avoir raté une chance unique de se sortir de l'ornière... Mais, au moment de repartir, on la retient.

La fille aînée des Redesdale, Nancy, que Louisa a eu l'occasion de rencontrer peu de temps auparavant, décide de l'héberger pour la nuit et de lui permettre de rencontrer Lady Redesdale. Un coup de chance, Louisa décroche finalement cet emploi et s'installe chez les Mitford (patronyme de Lord Redesdale) où elle va s'occuper de quatre des enfants de la famille.

En effet, "Farve" et "Muv", comme les appellent leurs enfants, ont une famille fort nombreuse : cinq filles et un garçon, et Lady Redesdale est de nouveau enceinte, ce qui justifie l'embauche de Louisa. Outre Nancy, l'aînée, il y a Pamela ("Pam"), Diana ("Deerling), Unity ("Bobo) et Deborah ("Decca"). Sans oublier Thomas ("Tom"), seul garçon, dont Louisa n'aura pas à s'occuper, puisqu'il est en pension.

Une petite bande souvent bien dissipée, à commencer par l'aînée, Nancy, 16 ans et une énergie intarissable. Toujours prête à se lancer dans des aventures improbables et à y entraîner Louisa, qui a deux ans de plus qu'elle, n'est pas censée s'occuper d'elle, mais qu'elle finit par considérer rapidement comme sa plus proche amie... Ce qui ne sera pas sans avoir de conséquences...

Nancy a l'habitude de lire le journal à vois haute, à la recherche d'histoires pouvant effrayer ses petites soeurs... C'est lors d'une de ces séances que Nancy découvre la tragique histoire de Florence Shore. Une histoire qui frappe les esprits des filles, car elles ont déjà emprunté cette ligne pour se rendre à Hastings.

Quant à Louisa, elle a compris que le drame s'est déroulé justement dans le train dont elle est descendue en catastrophe à Lewes... Et quand Nancy se met en tête de résoudre cette énigme qui laisse les autorités impuissantes, Louisa ne peut que suivre le mouvement... Et va bientôt se retrouver impliquée bien plus qu'elle ne le voudrait dans cette sombre histoire...

Pardonnez-moi, tout cela est un peu long, mais il faut planter le décor. Doublement : celui de la série et celui du livre. Cela va nous demander également d'apporter quelques précisions supplémentaires dans quelques instants. Mais, avant cela, si vous aimez les polars vifs et rapides, entrant immédiatement dans le vif du sujet, "L'Assassin du train" n'est peut-être pas fait pour vous.

On a là un livre qui s'inscrit dans la longue tradition des polars à l'anglaise : un roman à enquête, menée non pas par des policiers, mais par des personnages qui s'improvisent enquêteurs. Et, à l'image de bon nombre de romans d'Agatha Christie, la reine du genre, on doit donc attendre un petit moment avant de se lancer dans l'enquête proprement dite, une fois tout le monde présenté et tous les éléments de l'intrigue réunis.

Alors, commençons par la romancière, si vous le voulez bien. "L'Assassin du train" est le premier roman de Jessica Fellowes, dont vous avez pourtant peut-être l'impression de déjà connaître le nom. Si c'est le cas, c'est sans doute parce que vous êtes des fans de la série "Downton Abbey", créée par Lord Fellowes, qui n'est autre que l'oncle de Jessica.

Cela peut aussi expliquer cet intérêt pour l'Angleterre des années suivant immédiatement la Ie Guerre mondiale et son aristocratie, que l'on retrouve aussi bien dans la série télé que dans ce premier polar. Et, pour évoquer cette période bien particulière, Jessica Fellowes a choisi de mettre en scène une famille dont le nom parle aux Britanniques : les Mitford.

Je vais vous parler de cette famille, mais un peu différemment de ce que fait Jessica Fellowes dans la préface qu'elle signe et qui ouvre le livre. Comme pour celui de la romancière, ce nom, Mitford, vous dit peut-être quelque chose. Cette famille aristocratique a en effet défrayé la chronique par son côté excentrique, jusqu'à ce que certaines des filles se fassent remarquer pour autre chose que de simples frasques.

En effet, dans les années 1930, Diana et Unity vont afficher des idées ouvertement fascistes. La première va épouser Oswald Mosley, le leader du parti fasciste britannique et toutes les deux seront des amies proches d'Adolf Hitler en personne. On reparle régulièrement de ces soeurs-là et de leurs relations avec les nazis, on oublie toujours de parler des engagements de Deborah.

En effet, celle-ci, à la même époque, choisit un engagement totalement opposé, rejoignant le Parti Communiste américain, s'engageant aux côtés des Républicains pendant la Guerre d'Espagne, professant tout au long de sa vie des idées progressistes, et particulièrement en faveur des droits civils pour les Noirs aux Etats-Unis.

Ca devait être sympa, les repas de famille chez les Mitford...

On attribue d'ailleurs à Lord Redesdale, leur père, cette phrase qui résume assez bien ce qu'on ressent déjà dans "l'Assassin du train" : "Je suis normal, ma femme est normale, mais mes filles sont toutes plus folles les unes que les autres". On imagine qu'il disait cela avec un flegme teinté d'une certaine ironie. Ou alors, en ravalant une grande colère ? Allez savoir...

Connaissant ces parcours de vie, je dois avouer que c'est ce qui m'a donné d'abord envie de lire le roman de Jessica Fellowes : j'étais curieux de savoir comment elle allait mettre en scène ces demoiselles dans une situation de polar... Bon, forcément, vous aurez déjà compris qu'il faudra patienter pour que tout cela intervienne, éventuellement.

Car, pour ce premier tome, on est encore bien loin de tout cela. Les soeurs Mitford ne sont encore que des enfants, même Nancy, l'aînée, qui n'a que 16 ans. On ne peut donc pas vraiment dire que ce sont les soeurs qui mènent l'enquête, comme le dit le titre (français), seule Nancy y participe effectivement, et sans forcément en être le fer de lance.

Que cela ne vous fasse pas fuir ! D'abord, parce que le duo que forment l'échevelée et bouillonnante Nancy et la discrète et embarrassée Louisa vaut le coup d'oeil. La pauvre jeune femme, qui n'aspire qu'à la tranquillité, qui essaye de ne pas trop se faire remarquer et de rester à sa place de domestique, doit faire avec les coups de folie de Nancy.

Un dernier point doit être mis en évidence avant d'aller plus loin, après la romancière, après les personnages centraux. Il s'agit du point de départ du roman et du coeur de cette intrigue : l'assassinat de Florence Shore. En effet, Jessica Fellowes s'est inspirée d'un véritable fait divers pour construire son polar, un fait divers qui n'a jamais été élucidé.
Jusqu'ici, j'ai appelé la victime Florence Shore, comme le fait Jessica Fellowes. Mais, il nous faut présenter plus en détails cette personne. En effet, on la connaissait sous le nom de Florence Nightingale Shore et elle était la filleule de Florence Nightingale, célèbre pour avoir posé les bases des soins infirmiers modernes, dès la Guerre de Crimée, à laquelle elle participa.

On peut donc imaginer le choc que ce fut en Angleterre lorsqu'on annonça le meurtre de Florence Shore, qui avait suivi la voie tracée par sa marraine. En effet, elle était aussi devenue infirmière, s'était également engagée auprès des armées, avait participé à la Ie Guerre mondiale et venait, très peu de temps auparavant sa mort tragique d'être démobilisée...

Cette affaire, si je peux me permettre ce parallèle, c'est un peu l'équivalent de notre affaire Seznec. Pas dans les faits, car pour l'affaire Seznec, ce n'est pas les suspects (et même les coupables désignés) qui manquaient, mais pour l'importance qu'occupe ce fait divers dans l'imaginaire collectif. Jessica Fellowes s'en tient d'ailleurs au plus près des faits pour relater ce qu'on sait du crime.

Pour le reste, effectivement, on n'a pas la moindre idée de ce qui a pu se passer dans le train. Il n'y a que des hypothèses et les policiers n'ont jamais réussi à expliquer la mort de Florence Shore. Ce n'est pas non plus ce que fait Jessica Fellowes : "l'Assassin du train" est une pure fiction, il ne s'agit pas de mener une enquête a posteriori et d'apporter une nouvelle hypothèse, comme on le fait régulièrement pour Jack l'Eventreur, par exemple.

Non, Jessica Fellowes s'empare de cette affaire pour en faire le moteur de son intrigue, imaginant une histoire aboutissant à son meurtre, mais qui n'a pas pour ambition d'être plausible. En revanche, cela lui permet de jouer avec la période historique, et particulièrement avec les suites de la Ie Guerre mondiale, qui touchent encore, en 1920, nombre de familles britanniques.

N'en disons pas plus, à vous de découvrir en particulier comment Louisa Cannon et Nancy Mitford vont se retrouver directement impliquées dans cette enquête. Plus qu'une lubie ou une énième extravagance, comme on peut le penser au départ, cela devient au fil des rebondissements tout à fait autre chose...

La question sociale est un élément important de ce roman, qui réunit des aristocrates, une très ancienne famille de la noblesse britannique, puisque l'arbre généalogique des Mitford remonte, dit-on, à la conquête de l'Angleterre par les Normands, et d'autres personnages issus de classes beaucoup plus modestes d'une société ébranlée par l'histoire récente.

D'un côté, ceux qui n'ont à se soucier de rien, puisqu'ils ont tout à portée de main, de l'autre, ceux qui doivent survivre par tous les moyens possibles. Avec le spectre des pires avanies, ce que refuse d'ailleurs Louisa avec une belle force de caractère. Car, il ne faut pas s'arrêter l'impression qu'elle peut laisser, un peu en retrait, il lui est d'abord dicté par sa situation d'employée.

Mais, à seulement 18 ans, alors qu'elle aurait pu céder et suivre son oncle, elle fait preuve tout au long de ce roman d'une belle détermination à s'en sortir, quitte à prendre des risques. On a une demoiselle qui entre dans l'âge adulte, dans les conditions les plus difficiles qu'on puisse connaître, et qui met tout en oeuvre pour s'en sortir, pour se construire une existence meilleure.

On peut la rapprocher, sans jeu de mots, quoi que, du personnage de Guy Sullivan, lui aussi issu d'une famille très modeste, mais dans une configuration différente. Lui aussi a de plus hautes aspirations que ce que le destin familial lui réserve, avec cette ambition d'entrer à Scotland Yard. Il n'a pas non plus tous les atouts de son côté au départ, mais il a la hargne, une violente envie de réussir.

Tous les deux font un peu "tapis", si je puis dire, dans cette histoire. En clair, comme au poker lorsqu'on mise tous ses jetons d'un coup, ils vont mener cette enquête au risque de perdre tout ce qu'ils ont, mais aussi de voir leurs espoirs d'une vie un peu meilleure s'envoler. Soit ils réussissent, soit ils retournent à leur situation d'origine, qu'ils pourraient bien ne plus jamais quitter...

Quant aux Mitford, même si on est encore loin des frasques et des événements qui ont valu aux soeurs de se faire remarquer pour le meilleur et pour le pire, ils donnent déjà une belle impression d'excentricité. En particulier ce père, surnommé Farve, à la fois bienveillant et autoritaire, avec toujours un petit grain, si ce n'est de folie, du moins d'originalité.

Lady Redesdale, elle, apparaît comme une figure bien plus sévère, mais on peut la comprendre : une nouvelle grossesse qui entraîne de la fatigue, des filles très rarement calmes et divers soucis, dont la mort brutale d'un cousin. On sent tout de même qu'avec elle, il faut marcher droit et que c'est elle qui gère la maisonnée. Louisa va s'y frotter plusieurs fois, et cela fera des étincelles...

Voilà, je n'en dis pas plus sur tout cela. Je pense que c'est effectivement un roman qui plaira aux amateurs de polar à l'anglaise, d'intrigues qui prennent leur temps, de pistes diverses et d'impasses... Mais l'ambiance est très réussie, tout comme le contexte historique, avec cette improbable rencontre entre Nancy et Louisa, aux origines si différentes.

Je suis d'ailleurs curieux de voir comment Jessica Fellowes va poursuivre cette série et de voir la place qu'elle va attribuer au personnage de Louisa. J'attends aussi de voir grandir les soeurs Mitford et de voir comment les futures intrigues vont s'organiser avec deux ou trois, peut-être quatre soeurs plus ou moins directement impliquées.

De voir également quel type d'histoire elle va imaginer pour la suite, si elle va poursuivre l'idée de s'appuyer sur des histoires vraies pour construire ses intrigues ou trouver d'autres points de départ. On parle souvent de l'évolution des personnages de séries, là, c'est même plus qu'une évolution, puisqu'il s'agit carrément de les voir grandir.

Allez, on en reste là, à vous de voir si cette lecture vous tente. C'est un bon moment de lecture, avec pas mal de surprises et un suspense qui monte, qui monte... On évoquait dans un précédent billet le genre des "romans à sensation", on retrouve d'ailleurs dans "L'Assassin du train" pas mal d'ingrédients qui renvoient à cette tradition littéraire et populaire...

Bref, vivement la nouvelle enquête des soeurs Mitford !

lundi 13 août 2018

"L'eau ou la terre, il faut choisir, n'est-ce pas, lorsque l'on est vénitien ?"

Les billets sur les trois premières enquêtes du chevalier Volnay :

- "Tuez qui vous voulez".


Il y a quelques mois, je vous parlais du dernier volet en date d'une série de polars historiques et je me morigénais (si, si) pour ne pas avoir lu tous les tomes précédents. Repentant, je profite de cet été pour combler une partie du retard et vous proposer un billet sur la quatrième enquête du Commissaire aux morts étranges, d'Olivier Barde-Cabuçon, "Humeur noire à Venise" (disponible en poche chez Babel noir). Et ça tombe bien, puisque c'est certainement le tome qui manquait pour apprécier au mieux la lecture du "Carnaval des vampires", puisque notre livre du jour relate le premier voyage du chevalier de Volnay et du moine hérétique à Venise. La Sérénissime est d'ailleurs un véritable personnage de cette histoire qui joue, comme tous les tomes de cette série, avec un archétype fantastique (même si celui-là, je le reconnais, pourra être contesté), et se déroule, comme son titre l'indique, dans une ambiance carrément lugubre...


A l'invitation de Chiara, son ancien amour (croisée dans la première enquête du commissaire aux morts étranges, "Casanova et la femme sans visage"), Volnay a quitté la cour de Versailles et ses incessantes intrigues pour se rendre à Venise où, selon la jeune femme, une affaire l'attend. Une affaire parfaitement dans ses cordes, semble-t-il.

Chiara n'est pas la seule raison qui a poussé Volnay à prendre la route en direction de l'Italie. En effet, le moine hérétique, son vieux complice, va mal, très mal. Suite aux événements qui ont marqué le dénouement de "Tuez qui vous voulez", il s'est enfoncé dans une profonde mélancolie dont il ne parvient pas à sortir. Pire, il n'est pas loin de se laisser mourir...

Le changement d'air, de nouvelles têtes, de nouveaux objectifs et de nouvelles intrigues, voilà ce que le commissaire aux morts étranges va rechercher à Venise, en espérant que cela sera suffisant pour tirer le moine de son humeur sinistre et lui redonner goût à la vie. Et, lorsqu'on connaît les liens qui unissent ces deux personnages, on comprend l'inquiétude du policier.

Mais que se passe-t-il donc à Venise, en cette fin d'hiver 1760 ? Depuis quelques semaines, on découvre au lever du jour des pendus accrochés à l'un ou l'autre des très nombreux ponts de la ville. Des découvertes macabres un peu trop nombreuses et que rien n'explique, pas même l'enquête menée par les autorités locales.

Chiara a donc pensé à Volnay pour dissiper le mystère, lui qui s'attaque à des cas plus bizarres encore en France et apportera un regard neuf, qui ne sera pas celui des Vénitiens purs et durs, sans doute plus habitués à des mystères différents, entre masques et voiles... Par ailleurs, dans ses lettres, Chiara évoque aussi brièvement un de ses cousins, qui redouterait d'être assassiné. Pourquoi ne pas faire d'une pierre, deux coups ?

Comme toujours, rien ne se passe vraiment comme prévu. D'abord, à l'approche de Venise, Volnay vient au secours d'une jeune personne embourbée après avoir voulu prendre un raccourci à travers champs. Surprise, il s'agit d'une demoiselle, qui se présente comme étant Violetta, la fille d'un marquis vivant près de Venise, endetté jusqu'au cou et devant se mettre au service du créancier de son père.

Une rencontre, on le voit tout de suite, qui semble tirer le moine de son marasme. Légèrement... Entre les deux, il semble y avoir comme un lien invisible, et pas seulement une passion commune pour Shakespeare. Volnay est fort surpris de cette réaction, mais comment s'en offusquer, puisque c'est ce qu'il recherchait en venant à Venise, peu importe le moyen pour y parvenir.

Autre imprévu, une fois sur place, Volnay découvre que l'affaire des pendus, pour laquelle il a fait tout ce chemin, est officiellement résolue. Apostolo Cordolina, procurateur de Saint-Marc, l'un des personnages les plus importants de Venise, qui suivait l'affaire de près, l'affirme en tout cas. Mais puisque le commissaire aux morts étranges est venu jusqu'ici, autant lui donner du travail...

Ca ne se passera pas dans les bâtiments qui encadrent la place Saint-Marc, mais dans le palazzo du Comte de Trissano, où Volnay est invité pour le souper. Car cet aristocrate souhaite expliquer pourquoi il est certain qu'on va le tuer dans la nuit... Voici donc l'autre affaire dont Chiara avait parlé, mais une telle annonce n'est pas banale, mais repose sur de fortes présomptions.

Le si raisonnable Volnay veut pourtant croire qu'il pourra empêcher ce drame et, en cette soirée, il décide de tout mettre en oeuvre pour mettre en échec les projets criminels visant le comte. Les projets, mais aussi les paris. Car Venise toute entière semble avoir misé sur la mort ou la survie de Trissano et s'est donné rendez-vous sous ses fenêtres, ou presque, pour surveiller les événements.

Dans cette Sérénissime crépusculaire, à la gloire passée et même pourrissante, à l'influence déclinante et au lustre terni, on préfère s'amuser pour oublier que rien ne va plus comme avant... On s'enivre, on se masque, on danse, on joue la comédie pour ne pas regarder en face la tragédie d'une civilisation qui s'effondre...

Mais, tout cela, Volnay n'en a cure. Et l'orgueilleux commissaire aux morts étranges n'a aucune envie de se ridiculiser sur ce territoire si particulier, où il n'est qu'un étranger, où il ne maîtrise aucun des codes sociaux en vigueur, où il se sent observé avec un certain dédain... Quoi qu'il se passe, il lui faudra découvrir le fin mot de l'histoire, pour montrer à ces Vénitiens qu'on ne se moque pas de lui impunément...

Ah, Venise... Oui, mais une Venise bien mal en point, comme je le disais. Elle n'est plus la puissance qu'elle fut quelques siècles plus tôt, et cela se ressent partout dans la ville, qui semble au bord de la ruine. Et tant pis si les Vénitiens ont choisi de la transformer en une scène de théâtre grandeur nature, où chacun joue un rôle.

Les masques, on pense aux deux fameux masques antiques, celui qui sourit et celui qui pleure, symbolisant en deux grimaces les genres les plus importants que sont la comédie et la tragédie, sont de sortie (même si Olivier Barde-Cabuçon les évoque plus précisément dans "le Carnaval des vampires") et la présence dans le cours de l'histoire de Goldoni ajoute à cette impression.

Goldoni en chair et en os, les yeux grand ouverts pour observer ses contemporains et mieux s'en inspirer pour des pièces à venir, Shakespeare, jamais très loin quand le moine hérétique se trouve quelque part, lui qui le cite abondamment. Pour ce roman-ci, c'est à "la Nuit des Rois" (une comédie, d'ailleurs) que Olivier Barde-Cabuçon rend hommage, multipliant les clins d'oeil, en particulier à travers le personnage de Violetta.

Pourtant, ce n'est pas uniquement sous ce jour que Venise apparaît dans le roman. Non, la Sérénissime est bel et bien au coeur de cette histoire. Comme l'indique le titre de ce billet, sa situation géographique et les choix politiques effectués à l'origine pour faire de Venise une ville entièrement tournée vers la mer, au point de tourner le dos à ce que les Vénitiens appellent les Terres fermes.

Dans le roman, Olivier Barde-Cabuçon cite une sorte d'adage (qu'il vous faudra remette dans son contexte) qui aurait parfaitement pu être aussi le titre de ce billet : "Cultiver la mer et laisser la terre en friche". Or, est-ce si simple ? Venise peut-elle se comporter en cité insulaire alors même qu'elle n'est pas une île ?

Cette thématique revient sans cesse dans le cours de ce roman, comme la marée venant lécher les quais des canaux. Une problématique naturelle pour les Vénitiens, beaucoup moins pour ceux qui découvrent la ville ou n'y ont fait que de brefs séjours. En clair, c'est une affaire entre Vénitiens qui se joue là, et les étrangers, qu'ils soient des Terres fermes ou de plus loin encore, ne devraient rien avoir à y faire.

Ces questions sont passionnantes et donnent envie de se replonger dans l'histoire de Venise et de regarder avec un oeil un peu différent. Olivier Barde-Cabuçon construit remarquablement son intrigue, puisque dès les premières pages, sans que le lecteur en ait immédiatement conscience, il sème des indices et met discrètement en évidence ces sujets, cette frontière invisible et pourtant presque infranchissable.

Et puis, il y a l'intrigue. J'essaye d'en dire le moins possible, évidemment, mais il faut bien tout de même l'évoquer. Cette série, je le disais en préambule, joue avec des thèmes qui s'approchent du fantastique, qui laissent planer la possibilité d'interventions irrationnelles ou surnaturelles, de créatures mystérieuses et dangereuses.

Pour rappel, si vous n'avez pas lu les tomes précédents, Olivier Barde-Cabuçon met surtout en scène une époque extrêmement paradoxale : ce tome-ci se déroule en 1760, nous sommes en plein Siècle des Lumières, l'influence des philosophes et de leurs idées gagne sans cesse du terrain, la raison et la science menacent l'hégémonie de la religion.

Le paradoxe, c'est que, au même moment, on constate une recrudescence des superstitions, des croyances non plus seulement en un dogme religieux, mais en des éléments qui dépassent justement la raison. Messes noires, fantômes ou vampires, Volnay est à chaque fois aux prises avec des situations qui heurtent sa sensibilité philosophique et qu'il se fait fort d'enrayer.

Or, dans "Humeur noire à Venise", c'est un peu particulier. Olivier Barde-Cabuçon met en effet en scène un grand classique des littératures dites populaires, un possible meurtre en chambre close. On songe bien évidemment à Edgar Poe, qui fut l'un des premiers, si ce n'est le premier romancier, à proposer ce mystère apparemment insoluble à ses lecteurs.

Il est finalement assez naturel de voir le commissaire aux morts étranges devoir traiter un pareil cas, puisque ce devrait être pour lui quasiment un cas d'école. Et pas seulement pour cela : la personnalité de Volnay se prête mal à l'humiliation que représente un tel acte, alors qu'il était censé tout mettre en oeuvre pour l'empêcher. Il est le dindon d'une macabre farce.

Mais, forcément, cela donne une touche différente à cette histoire, quelque chose d'un peu statique, et Olivier Barde-Cabuçon ne peut pas forcément jouer sur les codes habituels de sa série. Bien sûr, un assassin capable de traverser les murs, ça fiche les jetons, mais c'est plus compliqué de le faire apparaître de façon récurrente au fil du récit. Ici, le problème à résoudre est un peu différent.

Pourtant, il faut bien conserver le ton de cette série, qui propose des atmosphères sombres, inquiétantes. Et c'est là qu'intervient l'humeur du moine... Ce désespoir qui le tenaille, le ronge, l'entraîne vers le fond. Le noir qu'il broie est inépuisable, et quand ça ne suffit pas, c'est le moine lui-même qui l'alimente...

Dans le tandem qu'il forme avec Volnay, le moine est habituellement la touche de gaieté et d'enthousiasme, quand le chevalier, lui, reste toujours grave, montrant peu ses émotions, un peu triste, disons les choses comme elles sont. Mais, pour une fois, il passe quasiment pour le luron du duo, tant le moine est ici malheureux et inconsolable.

"Le moine n'était plus", c'est ainsi que commence le premier chapitre de "Humeur noire à Venise", laissant présager tout de suite le pire. Ce côté macabre entourant le moine est un autre des aspects importants du livre. Il flotte dans cet état d'esprit, n'attendant que de sombrer. Ces mots sont dans le roman, d'ailleurs, mais Olivier Barde-Cabuçon choisit de placer son personnage dans une espèce d'état second, entre éveil et rêverie.

Lui si ancré dans les affaires terrestres se retrouvent entre deux eaux, comme un comateux approchant du tunnel lumineux... On s'attend presque à voir derrière lui, patientant et ricanant, la Grande Faucheuse guettant le bon moment pour faire son oeuvre. On se dit même que le moine lui-même n'attend que cela pour être délivré de ses démons et de ses tourments.

Et le lecteur en vient à s'inquiéter de ce que pourrait faire ce personnage, longtemps mystérieux, délicieusement provocateur et amoral, symbole de cette époque libertine et hédoniste. Un homme qu'on a appris à mieux cerner au fil des tomes et auquel on a fini par s'attacher. Un homme libre, que rien ni personne ne pourra empêcher de décider de la suite à donner à son existence...

Mais, cette humeur se marie parfaitement avec l'ambiance qui règne à Venise et que ne suffit pas à voiler les festivités permanentes qui s'y déroulent. Et le vocabulaire se met au diapason : au sombre Volnay et au mélancolique moine, viennent s'ajouter les mots lugubre et sinistre reviennent plusieurs fois pour qualifier la ville... La nuit, le brouillard font le reste.

C'est une noirceur mâtinée de tristesse qui imprègne cette quatrième enquête du commissaire aux morts étranges, comme si on se trouvait dans un monde finissant ayant déjà revêtu le deuil. On est loin de l'image de carte postale et de l'aura romantique qu'on attribue de nos jours à Venise. Pas de quoi donner envie de flâner au long des canaux et des ponts...

Comme à chaque enquête, de nouveaux personnages rejoignent l'entourage de Volnay et du moine, d'autres y font leur retour. Des amitiés, et même des sentiments plus confus, y naissent, mais également des rivalités, voire des adversités. Le duo d'enquêteurs n'est pas du genre à plaire à tout le monde. Surtout lorsqu'il fourre son nez où l'on ne voudrait voir personne fureter.

Si j'avais lu la série dans l'ordre et au moment de la sortie de chaque tome, je conclurais en écrivant un truc du genre : seul l'auteur sait si le commissaire aux morts étranges et le moine hérétique retourneront un jour à Venise, mais on referme ce livre avec le sentiment qu'il n'y ont pas encore tout accompli et que celles et ceux qu'ils y laissent ont encore un rôle à jouer dans leur vie.

Mais comme j'ai fait le malin en ne respectant pas l'ordre, il n'y a plus à en douter...


(qu'il vaut mieux lire si l'on suit la série dans l'ordre ^^).