vendredi 20 septembre 2019

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1300 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Il me semble, de plus en plus clairement que vous êtes de ceux qui sont marqués par les dieux".

Pour être franc, cette phrase de titre évoque sans doute plus l'ensemble du cycle dont fait partie notre roman du jour que ce deuxième tome lui-même. C'est une impression qui m'a suivi depuis la lecture du premier volet du "Cycle de Syffe", "L'Enfant de poussière", et que ce deuxième tome, "La Peste et la Vigne", de Patrick K. Dewdney (en grand format au Diable Vauvert) n'a fait que renforcer. Ai-je raison ou tort ? Les tomes suivants nous le dirons, même si je dois reconnaître que j'ai coupé la citation très tôt : j'aurais pu ajouter les mots suivants qui laissent entendre qu'un destin comme celui de Syffe ne peut que mal se finir... Là encore, l'avenir nous le dira. Mais, force est de reconnaître que depuis sa naissance, la vie ne fait aucun cadeau à ce garçon et, s'il doit accomplir un destin, comme on peut le penser, il lui aura fallu parcourir un véritable calvaire auparavant... Et la deuxième station, la voici, qui nous entraîne jusqu'à un final spectaculaire, inattendu et marquant sans doute un tournant dans cette histoire...


Après avoir été fait prisonnier, marqué comme du bétail et réduit en esclavage, Syffe passe cinq années terribles dans des mines, à Iphos. Là, triment six milliers d'êtres humains, si l'on peut encore les appeler ainsi, issus des différents peuples de la région et victimes des guerres qui se déroulent sans cesse entre les uns et les autres.

A son tour, Syffe découvre la besogne sale, épuisante et dangereuse, dans le labyrinthe creuse à même la terre pour en extraire le minerai. Mais il n'a pas vraiment conscience de cette terrible situation, marqué par les événements qui l'ont mené ici, traumatisé par la mort de son ami et mentor, Uldrick, et la nouvelle disparition de Brindille, dont le sort lui a brisé le coeur.

Alors, il erre plus qu'autre chose, dépourvu d'espoir, ayant abandonné l'idée même de sortir de là. Il faut qu'on lui confie une mission bien particulière, celle d' "ankoï", le porteur de lumière, pour qu'il émerge enfin de son marasme et commence à nouer des liens avec certains de ses compagnons d'infortune.

Encore adolescent, et malgré les privations, le corps de Syffe continue de se développer. il grandit, quitte l'enfance, s'approche de l'âge adulte... Suite à une révolte, il retrouve le grand air, en devenant bûcheron à la place de ceux qui ont échoué à se libérer et ont fini sur un gibet. Si ce n'est pas une libération véritable, ce nouvel état lui convient mieux, lui permet d'échapper à la promiscuité...

Peu à peu, Syffe revient à la vie, même si tout cela peut paraître illusoire, en trompe-l'oeil. Mais le grand air, le travail dans les bois, tout cela pourrait lui rappeler l'époque où, avec Uldrick, il avait vécu hors du monde, en autarcie... Pour autant, il reste un esclave, à la merci de ses maîtres, de la violence, de la malnutrition, des maladies...

L'une d'elle ne va pas tarder à s'abattre sur la région... La peste marquaise réapparaît périodiquement pour y causer à chaque fois la dévastation parmi les populations. Et le camp dans lequel vit Syffe ne va pas échapper à l'épidémie, qui va trouver là un terrain idéal pour se déchaîner, parmi ces êtres fragilisés par la faim, les mauvais traitements, la fatigue...

Syffe, qui n'a pas encore 18 ans, assiste, impuissant, à l'horreur absolue : la maladie ne laisse que peu de chance aux prisonniers, et même à ceux qui les encadrent. Voyant disparaître les uns après les autres ceux avec qui il a noué des liens, Syffe imagine que son tour ne va pas tarder à venir et qu'à son tour, il souffrira le martyre avant de partir, comme les autres...

Effectivement, le jeune homme commence à développer des symptômes évidents montrant que Syffe a contracté à son tour la peste marquaise. Mais, paradoxe suprême, ou signe du destin (oserons-nous dire : providentiel ?), c'est bel et bien la peste qui va libérer Syffe de l'esclavage, auquel il s'était résolu au point d'abandonner toute perspective d'avenir, et lui permettre de reprendre sa route...

Mais, si Syffe survit, contre vents et marées, contre guerres et pestilences, contre tout ce que l'être humain peut imaginer pour soumettre et faire souffrir ses congénères, il n'est plus l'enfant, l'orphelin des débuts du cycle, il n'a même plus guère d'idéal pour le porter... Il est un être différent, un jeune adulte perdu, solitaire et désirant le rester, qui va devoir renouer les fils de son existence...

Bon, la peste, elle est là, et c'est normal, puisque c'est vraiment l'événement marquant de la première partie du deuxième tome du "Cycle de Syffe". Pour la vigne, là, il vous faudra vous lancer dans la lecture de ce roman, mais entre les deux, il se passera bien des événements dans la vie d'un Syffe métamorphosé, sombre et plus antihéros que jamais, marcheur solitaire à qui il ne faut pas chercher noise.

Bien sûr, les années ont passé depuis qu'on a fait la connaissance du jeune orphelin de Corne-Brune, vivant dans une ferme avec des amis, insouciant et finalement, assez heureux, jusqu'à ce que tout parte en quenouille et qu'il se retrouve projeté dans une vie qui n'est pas du tout celle à laquelle il semblait se destiner. Jusqu'à ce qu'il perde le contrôle de son existence.

Mais, Syffe reste encore un jeune homme, au seuil de l'âge adulte, même s'il ne semble plus rien avoir de cet enfant plein de vie, curieux et téméraire. Un garçon qui paraît avoir tout perdu, sauf le souffle vital. Et, d'une certaine manière, le contrôle de son existence : lorsqu'il quitte Iphos, plus personne ne lui dicte son comportement, il est... libre, terriblement libre.

On est tôt dans ce cycle, encore, puisqu'il devrait y avoir sept tomes, et pourtant, on a déjà un personnage central qui a profondément changé. Certes, malgré les aléas, "L'Enfant de poussière" était le récit d'un apprentissage, chaotique, en plusieurs étapes clairement distinctes, mais un pur roman initiatique, dans la tradition du genre.

Avec ce deuxième tome, on entre dans une phase sensiblement différente. J'avais évoqué dans le billet sur "L'Enfant de poussière" la question de l'anarchie, évoqué à travers les Vars, peuple dont était issu Uldrick, et leur mode de vie bien particulier. J'ai le sentiment qu'on retrouve cela dans "La Peste et la Vigne", avec ce "nouveau" Syffe.

Allons même un cran plus loin : Syffe est devenu une espèce de... punk ! Uldrick lui a enseigné, entre autres choses, la possibilité de vivre sans dieu ni maître, et son expérience dans les mines d'Iphos a gravé dans son esprit l'idée qu'il n'y a pas de futur... C'est un personnage sombre et en marge du monde que l'on retrouve et que l'on va accompagner.

Il faudrait ajouter un élément très important à cette brève description : son impression d'être entouré de fantômes. Si jeune et déjà suivi par un cortège de morts, dont le souvenir ne s'est jamais effacé, même au pire de la tourmente, même aux plus douloureux moments à Iphos. Et avec ces morts, une culpabilité qui le ronge, plus corrosive encore parce qu'il sait qu'il ne peut rien faire pour changer cela.

Ces aspects-là, ainsi que le fait que toute joie de vivre semble avoir fui Syffe irrémédiablement, je ne les invente pas, ils sont explicitement évoqués dès le début de "La Peste et la Vigne", en particulier ces fantômes, dont il ressent la présence. Syffe est devenu un personnage morbide, sans doute pas suicidaire, car sinon il serait passé à l'acte (et ce cycle aurait été... bizarre), mais mal, très mal...

Il se voit comme quelqu'un qui porte malheur, tous ceux qui s'approchent de lui, créent des liens avec lui, s'entendent avec lui, paraissent vouer à mourir, à l'exception de Brindille, dont le sort ne vaut pourtant guère mieux... Cela peut ajouter des explications supplémentaires à sa volonté de vivre seul, de traverser ce nouveau voyage en interagissant le moins possible avec ses congénères.

Et d'ailleurs, le contraste est saisissant entre les deux tomes que nous avons pour le moment en main : dans "L'Enfant de poussière", chaque rencontre joue un rôle important dans la vie de Syffe, oriente son existence ; dans "La Peste et la Vigne", c'est tout le contraire, Syffe prend bien soin de ne surtout pas se lier avec les gens qu'il croise, les évitant le plus possible ou mettant rapidement un terme à la rencontre.

Je ne vais pas dans ce billet retracer le parcours de Syffe dans "La Peste et la Vigne", vous vous en doutez bien, et le voudrais-je, ce serait assez délicat, car il y a finalement peu d'aspérités auxquelles s'accrocher. Oh, n'en déduisez pas qu'il ne se passe rien, non, dire cela, c'est absurde, idiot. On retrouve la même sinusoïde entre périodes calmes et mouvementées, même si cela s'exprime autrement.

Syffe n'est pas seulement à la marge du monde parce qu'on l'y a poussé, il demeure à cette marge parce qu'il le veut. Il traverse le monde comme un fantôme, lui aussi. Il souhaite avancer sans laisser de trace, sans qu'on se souvienne de lui... Mais avouez que cela ne semble pas très romanesque, pour le coup. Il faut de l'interaction pour qu'on avance...

Je ne retrace donc pas ce parcours, mais vous verrez que Syffe est amené à revenir sur ses pas, comme s'il voulait pouvoir reprendre le cours de son existence là où il a été interrompu, ou même un peu en amont. On peut d'ailleurs évoquer un de ces aspects à travers une table ronde des dernières Imaginales, consacrée à la forêt.

Patrick K. Dewdney n'en est pas le seul intervenant, mais c'est un beau moment, qui va de fait un peu loin dans ce deuxième tome, même si on a essayé d'en dévoiler le moins possible. C'est aussi l'occasion d'évoquer la construction tout en contrastes du "Cycle de Syffe", où se succèdent des atmosphères très différentes, allant du calme, certes relatif, à la violence la plus forte.

Alors, effectivement, "le Cycle de Syffe" n'est pas un cycle de fantasy épique, au rythme effréné, avec de la baston, des héros puissants et sans reproche, des clivages très clairement définis. Non, c'est autre chose, un parcours initiatique mené à un rythme choisi, qu'on peut trouver lent, je le conçois, mais qui permet d'approfondir ce personnage de Syffe et de le façonner, comme sur un tour.

On l'accompagne dans ce qui peut être qualifié d'errance, tout du moins jusqu'à ce qu'il retrouve un but, qu'il se fixe de nouveaux objectifs, qu'il recouvre suffisamment de force et de lucidité pour remettre sa vie en ordre de marche. Certes, Syffe a bien changé, mais il n'en reste pas moins touchant, pour des raisons différentes, c'est vrai, après tous les tourments qui l'ont frappé.

Et comme depuis le début, il est certain que chaque épisode n'a rien d'innocent : Syffe s'en nourrit, mais on le voit aussi appliquer ce qu'il a pu apprendre pendant son enfance, auprès de ses différents mentors. Rien n'est anodin dans le parcours de ce personnage, rien dans ces épreuves, mais aussi dans ces rencontres n'est inutile.

J'arrive au terme de ce billet et je dois dire que je cherche comment évoquer un dernier aspect. Car il concerne la fin de ce deuxième tome. Tant pis, je me lance, en essayant de rester le plus cryptique possible. Car j'ai été surpris par la fin de "La Peste et la Vigne". Pas la fin en tant que telle, mais par certains éléments qui s'y produisent.

Quand je parle de surprise, c'est parce que je ne pensais pas que certains de ces événements se dérouleraient aussi tôt dans le cycle et, en refermant "La Peste et la Vigne", je me suis senti comme... démuni, difficile de trouver le bon mot. En clair : impossible de me projeter dans les prochains tomes pour l'instant. Cette fin, c'est une rupture, pour moi.

Et le troisième tome, qu'il faudra encore attendre (la sortie est prévu, je crois, pour l'automne 2020), sera la première page d'un tout nouveau chapitre. Ou alors, j'ai tout faux, et là, on aura encore des surprises, mais d'un tout autre genre. Mais, il reste tout de même une question, renforcée par ce final : qui est vraiment Syffe ?

On en revient au titre de ce billet, en fait. Syffe a manifestement un destin, dont il ignore tout, et qu'il est en train d'accomplir sous nos yeux. Je disais plus haut qu'il a repris en main les rênes de son existence, c'est possible, mais pas certain. Alors, désormais, la question qui se pose est de savoir s'il s'émancipera pour accomplir un destin propre ou s'il sera un instrument pour un destin qu'on (?) lui a assigné.

mardi 17 septembre 2019

"Que se passera-t-il si l'envie leur prend un jour d'aller plus loin ? (...) Voyager, c'est comparer, c'est poser des questions gênantes et finir par demander des comptes".

Après le long voyage dans les 7 Royaumes et son heptalogie du "Sang de 7 Rois", revoilà Régis Goddyn, cette fois avec un projet qui apparaît fort différent, ne serait-ce que dans son ampleur, puisque c'est un tome unique, cette fois. Un roman au titre intrigant, qui donne envie d'en savoir plus sur ce nouvel univers et les personnages qui l'habitent : "L'Ensorceleur des choses menues" (en grand format aux éditions de L'Atalante). Mais ce qui ne change pas, c'est la capacité de Régis Goddyn à emmener ses lecteurs là où ils ne s'attendent pas du tout à aller et à développer un univers qui, au fil des pages, change sensiblement. Pour ce roman, il ajoute un autre aspect très agréable et intéressant, en bousculant tous les codes du genre, imposant des antihéros inattendus, qui vont non seulement se découvrir une nouvelle vocation, qu'on pourrait qualifier de révolutionnaire... Attention, un univers peut en cacher un autre !



Depuis des années, des décennies, Barnabéüs exerce modestement, mais avec compétence et intégrité, la profession d'ensorceleur des choses menues, à Kiomar-Balatok. Mais, peu après la mort de son père, il a décidé de ne plus exercer et de prendre sa retraite afin de se consacrer entièrement à la rédaction de ses mémoires.

Dans ce but, il s'est offert un cabinet d'écriture, lui qui n'avait jamais cédé au luxe superflu jusque-là, et n'hésite pas à s'enfermer pour écrire, afin qu'on ne le dérange pas. Pourtant, un soir, Gélinas, la servante restée à son service malgré la retraite de l'ensorceleur, vient frapper à sa porte alors qu'il planche sur son manuscrit.

Si elle a enfreint la règle, c'est pour avertir Barnabéüs qu'une jeune fille veut absolument le voir. Lui, et personne d'autre. D'ailleurs, ce n'est pas la première fois qu'elle vient et, même éconduite, elle n'en démord pas... Et ce soir-là, lassée de s'entendre dire de revenir le lendemain, comme la veille, et le jour d'avant, elle force l'entrée de la maison de l'ensorceleur...

Surpris, Barnabéüs découvre une adolescente, presque une enfant, encore ! Elle dit s'appeler Prune et avoir 17 ans ; elle explique être en passe elle-même de devenir ensorceleuse des choses menues. Barnabéüs pense qu'elle veut devenir son élève, ce qui est hors de question, mais la demoiselle n'a pas fini de le surprendre...

Car son projet est bien plus complexe : elle veut se rendre à Agraam-Dilith, la cité secrète, dont personne ne connaît l'emplacement, à l'exception des mages et des initiés. Ce que ne sont pas les ensorceleurs des choses menues, qui ne quittent jamais leur cité. Et, si elle souhaite entreprendre cet improbable voyage, et embarquer Barnabéüs au passage, c'est pour une bonne raison.

Son fiancé, Arlanis, a entrepris le voyage vers Agraam-Dilith, en compagnie de son père, afin d'effectuer ce qu'on appelle le Haut Voyage, une sorte de rite initiatique pour les jeunes destinés à devenir à leur tour mage. Mais ni Arlanis ni son père ne sont rentrés de ce périple et Prune redoute qu'il leur soit arrivé malheur en chemin.

Mais Barnabéüs, inflexible, refuse d'aider Prune. Il s'ouvre même de cette histoire à son frère, Palpoternim, qui est le mage de la famille, désormais, mais celui-ci n'est pas d'un grand secours : seuls les initiés ont accès aux informations sur le Haut Voyage, Barnabéüs et Prune sont des évincés, ils doivent rester à leur place, et c'est tout...

Même s'il a repoussé Prune, le vieil ensorceleur est taraudé par cette histoire, au point de ne plus parvenir à se concentrer sur ses mémoires. C'est pour cela qu'il décide d'aller au marché, faire quelques courses, ignorant que cette balade va bouleverser son existence modeste d'ensorceleur des choses menues, et pas seulement ça...

Il découvre que Prune a été attaquée, apparemment par des soldats, auxquels elle a pu échapper de justesse. Lorsqu'il parvient à la retrouver afin de lui venir en aide (mais aussi de comprendre ce qui se passe), elle s'apprête à monter sur un bateau, dans le but évident d'entreprendre coûte que coûte l'impossible voyage... Barnabéüs va hésiter, mais pas longtemps, et finalement la suivre...

Il y a toujours quelques chose d'amusant et d'instructif à écrire ce résumé en s'appuyant non pas sur a quatrième de couverture ou sur ses souvenirs de lecture, mais en reprenant le début du roman. On y remarque certains détails, insignifiants lors de la première lecture, mais qui prennent un relief nouveau lorsqu'on y revient en sachant ce qui va se passer. C'est le cas ici.

Dans ce premier chapitre, eh oui, je ne suis pas allé plus loin, pas besoin, il y a une foule d'informations sur l'univers et sur les personnages. Une foule, oui, mais pas les tenants et les aboutissants de cette histoire, juste pas mal de questions, que l'on partage avec Barnabéüs et Prune. Et ce n'est qu'un début, car le mystère va aller en s'épaississant...

Mais, d'emblée, j'ai retrouvé ce qui m'a immédiatement donné envie de lire ce roman après avoir lu la quatrième de couverture : ce monde particulier où la magie nous apparaît sous un jour un peu particulier. Oh, bien sûr, j'ai évoqué, les mages, mais on ne les voit pas en action, ceux-là, et la magie se limite donc à ces fameuses "choses menues" (aucun double sens, m'enfin !).

A Kiomar-Balatok, la magie est au service du quotidien. Les sorts que connaît et utilise Barnabéüs chaque jour depuis tant d'années n'ont absolument rien de spectaculaire, en tout cas pas au sens où on entend ce mot (mais celui qui permet au cabas plein de courses de flotter derrière soi, je dois dire qu'il me plairait bien, quelquefois...). Ce sont avant tout des actes pratiques.

En fait, ce qu'on comprend petit à petit, c'est que les ensorceleurs des choses menues remplacent les artisans, dans cet univers. Ils s'occupent de toutes ces tâches bien utiles, du chauffage à la serrurerie, en passant par la plomberie, j'en oublie, mais je n'ai évoqué que les spécialités de Barnabéüs... Si la magie est extraordinaire, c'est parce que tout le monde ne la possède pas, mais elle sert à faire peu.

De même, c'est un monde minuscule : il se limite à Kiomar-Balatok. Entendons-nous bien, ce n'est pas réellement le cas, mais l'ensorceleur des choses menues ne quitte jamais sa vallée. Il est comme ancré dans une ville et a suffisamment à s'occuper pour ne pas penser à voyager. Il en va de même dans les autres villes des autres vallées de cet univers.

Autrement dit, Barnabéüs, malgré son âge avancé, ignore tout du monde dans lequel il vit. Seuls les mages, mais aussi les marchands, peuvent aller d'une ville à l'autre. Les premiers, pour le Haut Voyage, on l'a dit, les seconds, parce qu'il en va comme partout : chaque ville a ses spécialités que ses voisins n'ont pas forcément.

Mais, lorsqu'on entre dans le livre, c'est donc un monde quasiment clos. Oh, bien sûr, un roman de fantasy se limitant à une unité de lieu, en l'occurrence une ville, ce n'est pas rare, mais c'est plus la situation et l'action qui l'imposent, et non, comme dans "L'Ensorceleur des choses menues", des questions sociales, en l'occurrence l'appartenance à une caste.

Car ce que l'on découvre aussi, c'est que Kiomar-Balatok est une ville fonctionnant selon des règles très strictes, et apparemment immuables depuis très longtemps. Il y a une aristocratie, avec de grandes familles ayant en leur sein des mages. Ou plutôt, un mage par génération, que l'on désigne avant de partir pour le Haut Voyage. L'élu en reviendra formé pour affronter l'avenir...

On n'en sait guère plus sur ces mages. On en apprend un peu plus sur les autres, ceux qui ne sont pas choisis pour cet enseignement, et qu'on appelle donc les évincés. Eux aussi possèdent un savoir magique, mais il sera consacré aux choses menues. C'est le cas de Barnabéüs, pourtant aîné de sa fratrie, mais aussi de Prune.

Et finalement, tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes, chacun semblant accepter son rôle, sa place dans la société. Oh, tout juste peut-on percevoir une petite pointe de regret, voire d'aigreur, dans les mémoires que Barnabéüs a entrepris de coucher sur le papier. Lui, l'aîné, rabaissé au rang d'évincé, ça laisse une blessure d'orgueil...

Mais point de sentiment de révolte, ni même d'interrogation sur le fonctionnement des castes supérieures, c'est une espèce de mouvement perpétuel qu'on accepte avec un fatalisme désarmant... Jusqu'à ce que Prune entre en scène et ne vienne secouer sérieusement tout cela pour la plus belle des raisons : par amour !

Avec son histoire de fiancé disparu, Prune a instillé le doute chez Barnabéüs. Oh, on est encore au stade embryonnaire du questionnement... Mais, telle l'aile de papillon déclenchant une tempête, l'adolescente a enclenché un processus tout à fait inattendu, qui va changer radicalement le destin des deux ensorceleurs des choses menues...

Je dois dire que l'idée de ce voyage avec des magiciens aux pouvoirs dignes d'un McGyver (mais sans couteau suisse) m'amusait fortement, que j'aimais l'idée de ce minimalisme appliqué à la fantasy. Et surtout, je me demandais vers quoi cela allait nous mener... Je suis entré avec prudence dans cette lecture, m'attendant à tout ou presque, de la part de Régis Goddyn...

Et je me suis fait avoir, comme il se doit... Du voyage et de ses conséquences, on ne va évidemment dire que très peu de choses. Je ne suis même pas sûr que vous me croiriez si je vous le disais, de toute manière... Mais oui, encore une fois, il n'est pas la peine de s'attaquer à ce livre en échafaudant des hypothèses, il est fort peu probable que vous tombiez juste.

Ce qui est amusant, c'est donc de faire de la magie une activité sans envergure, très quotidienne, je me répète, mais pas seulement. Régis Goddyn met en scène deux antihéros, un vieil homme et une jeune fille, deux candides, par la force des choses, puisqu'ils sont évincés et que leur horizon se limite à leur vallée, deux personnages peu préparés à se lancer dans une grande bagarre...

Là encore, l'auteur joue avec les codes du genre, car ces deux personnages non-prédestinés, vont se lancer dans un véritable voyage initiatique. J'ajoute l'adjectif véritable, car l'expression voyage initiatique est un tel archétype qu'on finit par la galvauder, par oublier son sens réel et par en faire quelque chose de très commun.

Or, ici, ce n'est absolument pas le cas, et c'est encore plus frappant, puisque cela concerne un vieil homme, au crépuscule de son existence... Un vieil homme qui ne sait rien, si ce n'est de la vie, du moins du monde qui l'entoure. Et qui, jusqu'à ce moment, s'en est fort peu préoccupé, il est vrai. Mais, le voilà lancé sur un coup de tête, sans arrière-pensée à cet instant.

Pour Prune, c'est l'amour, mais aussi la colère et le désespoir qui l'animent. Mais là encore, à une échelle fort restreinte : la sienne. N'y voyez pas d'égoïsme, il n'y a pas non plus d'idée subversive dans la démarche de Prune, juste le besoin de savoir ce qui a pu arriver à son fiancé. On pourrait croire à une espèce d'enquête policière, menée par un improbable tandem...

Et pourtant, Mesdames et Messieurs, chers amis lecteurs qui passez par-là, vous venez d'assister à la première étape d'une révolution... L'ordinaire, qui se prolonge un moment, dans la première partie du voyage de Prune et Barnabéüs, va brusquement basculer dans l'extraordinaire. Attention, ordinaire ne veut pas dire qu'il ne se passe rien, mais au regard de ce qui va se dérouler ensuite, ça l'est.

Peut-être en ai-je déjà dit un peu trop, donc je vais en rester là sur la manière dont cette révolution va se mettre en place, ses causes et ses conséquences, bien sûr, mais aussi ce que tout cela va faire apparaître... Parce qu'on ne le voit pas venir, on ne s'y attend pas, et surtout on n'imagine pas l'ampleur de ce qui va se mettre en place...

Régis Goddyn nous livre avec "L'Ensorceleur des choses menues" sa version de la lutte des castes et sa Bastille n'a rien d'une banale forteresse, telle qu'on pourrait dessiner dans son esprit la cité secrète d'Agraam-Dilith. Mais il y a un esprit assez proche de cela, la révolte des menus contre ceux qui profitent d'eux et les écrasent, les méprisent.

On retrouve dans ce roman quelques thèmes qui étaient déjà présents dans "Le Sang des 7 Rois", et en particulier l'idée de succession, de lignée. Ici, cela se passe par des liens plus classiques, une filiation, et par un choix, une désignation, qui va faire d'un des enfants, à chaque génération, un mage. Une fonction qui doit s'apprendre, rien n'est finalement inné dans cet univers.

Mais cette succession, que l'on prépare, que l'on assure, est aussi une garantie de reproduire sans fin la même société, c'est ce qui assoit le système de castes, puisque les mages sont choisis par les leurs, puis cooptés et même escortés au cours du Haut Voyage... L'ascension sociale est donc impossible et ce déterminisme, on l'a dit, semble non seulement accepté, mais assimilé par tous.

Jusqu'à quel point ? Que faudrait-il pour que tout cela soit remis en question, et même dénoncé et renversé ? C'est certainement l'enjeu majeur de ce roman, où la magie n'est pas la seule bizarrerie : de 7, dans l'heptalogie, on passe à zéro roi, dans "L'Ensorceleur des choses menues". On n'y croise ni épée ni chevaux, même si l'on va recourir à quelques moyens de locomotion originaux en cours de voyage...

Bref, c'est un univers complètement atypique, et pourtant, il va vous apparaître encore plus étonnant, déroutant peut-être (si je vous racontais les effets qu'il a eu sur mon imaginaire ! Dingue !) au fil des pages et des rebondissements. Mais il est certain que ce petit monde n'aura plus du tout la même allure une fois que vous aurez terminé les 480 pages de ce roman.

Ah, un dernier truc, tiens : je me suis beaucoup interrogé, comme souvent avec les romans de fantasy, mais pas seulement, sur l'onomastique. Pour être franc, j'ai lamentablement échoué à percer les mystères de Régis Goddyn, SAUF pour un personnage, au rôle-clé dans cette histoire, dont je ne dirai rien de plus ici : celle qu'on appelle l'Ellierim.

J'ai bien ri, je dois dire, en me rendant compte (mais il m'a fallu un moment) que ce titre était en fait un clin d'oeil, et pas destiné à n'importe qui... Sans doute le cadeau d'anniversaire de l'auteur pour les 30 ans de sa maison d'édition... Mais un cadeau plein de malice, puisqu'on ne peut pas dire qu'il ait choisi le personnage le plus sympathique pour incarner ce clin d'oeil !

jeudi 12 septembre 2019

"Le coeur est noir, le coeur est gelé. Seule une chanson peut être aussi effrontée. Le jour s'étire, la nuit est brune, seul un enfant peut atteindre la lune".

Il manque la mélodie qui accompagne cette comptine, j'en conviens, mais c'est pourtant bien ces paroles sibyllines qui serviront de ce titre à un billet consacré à un roman de fantasy, premier tome d'un cycle dont l'univers sort carrément de l'ordinaire. Un univers déton(n)ant, qui fait plus penser à du western qu'au classique univers médiéval fantastique, et des personnages qu'on pourrait croiser dans les films de Sergio Leone. "La Marque du Corbeau" est donc la première partie du cycle "Blackwing", imaginé par Ed McDonald (et paru aux éditions Bragelonne, disponible poche et grand format ; traduction de Benjamin Kuntzer), et l'on y fait la rencontre d'un personnage bourru, blasé, dont les secrets font clairement partie de l'intrigue, le capitaine Ryhalt Galharrow, chef d'une troupe de chasseurs de primes oeuvrant dans un endroit idyllique dont le nom est un slogan publicitaire à lui tout seul : la Désolation. Et ce n'est pas une publicité mensongère ! Mais la nouvelle mission qui lui est confiée va changer bien des choses dans son existence...


Ryhalt Galharrow, épaulé par Nenn et Tnotna, est chargé d'amener devant la justice des prévenus, dont certains ont la mauvaise idée de prendre la poudre d'escampette au lieu de se rendre... Il s'agit alors de les retrouver, de les pourchasser, de les capturer, de les ramener et de repartir avec la récompense. Un boulot de chasseur de primes que l'homme fait avec un certain talent.

En particulier lorsque les fugitifs ont l'idée saugrenue d'aller se planquer dans ce qu'on appelle la Désolation, un territoire qui porte bien son nom... C'est un désert, un désert hostile. Pléonasme, me direz-vous. Peut-être, mais dans le cas présent, c'est une hostilité majuscule. Aucun humain ne survit bien longtemps dans la Désolation.

Cette étendue n'a pas toujours été un désert. Avant, se trouvait là une forêt millénaire, que la folie humaine a éradiqué en quelques instants. La faute à la Machine de Nall, l'arme absolue qui a permis de mettre fin à la guerre des décennies plus tôt. Invention magique d'un savant certainement fou, cette arme est aussi terrifiante que persuasive. La Désolation est là pour le rappeler.

Un territoire ravagé, mais qui reste très dangereux, car des traces de magie y persiste, incontrôlables.

Galharrow et ses amis connaissent la Désolation comme leur poche et savent que des traces de magie persistent, sournoises et mortelles. Ces chasseurs de prime font partie des rares personnes capables de sauver les inconscients qui pensent que leur salut passe par cette terre perdue... A condition qu'ils réussissent à les retrouver avant qu'ils ne fassent de funestes rencontres...

Galharrow est un chef, c'est vrai, mais c'est aussi un homme fatigué, désabusé, cynique, qui fait ce boulot comme une routine à peine profitable... Pourtant, lors de la mission qui ouvre le roman, un événement inattendu va se produire, qui va ébranler le chasseur de primes. Quelque chose qui ne s'était plus produit depuis cinq ans.

Les bras de Galharrow sont couverts de tatouages. Parmi eux, s'en trouvent un bien particulier : la Marque du Corbeau. Un oiseau d'encre à qui il arrive de prendre vie (et pour Galharrow, ce n'est pas le meilleur moment de la journée, il dérouille sévère) pour donner des ordres au chasseur de primes, avant de s'auto-détruire comme la bande magnétique de "Mission : Impossible".

Cette fois, le Sans-Nom, puisque c'est ce genre... d'entité qui se cache derrière la marque, lui ordonne de se rendre au Poste Douze, un des postes de surveillance établi tout au long de la lisière de la Désolation et formant le Cordon. Là, il devra prendre en charge une femme et s'assurer qu'elle survive... Le Corbac, comme l'appelle Galharrow, n'est guère bavard, et à peine plus précis...

Qu'à cela ne tienne, ils aviseront sur place, si on les laisse entrer. Mais là-bas, une drôle de surprise attend le chasseur de primes. Enfin, drôle, c'est une façon de parler... Car lorsqu'il apprend qui est la femme qu'il va devoir prendre en charge, le choc qu'il ressent est plus violent encore que lorsque le Corbac s'arrache de sa chair.

Dame Ezabeth Tanza... Un nom qu'il connaît et n'a plus entendu depuis longtemps. Bien avant qu'il n'arpente la Désolation à la recherche de fugitifs pour quelques ronds vite dépensés... Non, cela remonte à une jeunesse aux allures de vie antérieure, tant elle semble lointaine... Une vie devenue un secret, que Galharrow a refoulé au fin fond de sa mémoire depuis tout ce temps.

Mais avant même que Galharrow puisse s'assurer qu'il n'a pas rêvé, qu'il ne confond pas avec quelqu'un d'autre ou qu'il s'agit d'une malheureuse homonymie, une explosion se produit dans l'enceinte du Poste Douze. A l'origine de l'attentat, un enfant, une dizaine d'années tout au plus. Enfin, ce qui semble être un enfant et que Galharrow identifie comme un Favori...

Par l'ouverture résultant de l'explosion, s'engouffrent des créatures qui semblent avoir choisi cette cible en toute connaissance de cause... Au Poste Douze, se trouve la fameuse Machine de Nall, qui protège ce côté-ci de la Désolation. La voir tomber aux mains des ennemis serait une terrible nouvelle, annonciatrice de bien des horreurs...

Pourtant, il semble que le Favori ne soit pas venu pour cela. Non, ce qu'il veut, c'est "La Dame"... Soudain, Gaharrow comprend pourquoi le Corbac l'a remis sur le chemin d'Ezabeth : il la savait menacée... Et c'est donc à Galharrow et ses lieutenants d'empêcher cela... Et ce boulot de garde du corps ne s'annonce pas de tout repos...

Bon, comme souvent, planter le décor sans trop en dévoiler n'est pas évident. Où placer le curseur, que dire ? Qu'expliquer quand on est dans un univers imaginaire, comme ici, avec des termes et des repères que l'on ne possède pas immédiatement. Pour ce qui concerne "La Marque du Corbeau", je pense avoir fait l'essentiel, même s'il reste quelques éléments qui peuvent paraître incompréhensible.

Comme cette histoire de Favori, par exemple. Ce gamin terrifiant, qui semble déterminé à obtenir ce qu'il veut et commande à une armée de monstres... C'est qu'il y a un pendant aux Sans-Noms, ceux qu'on appelle les Rois des Profondeurs, des créatures immortelles assez immondes, qui ne sont pas sans rappeler, jusque dans leur appellations, les Grands Anciens imaginés par Lovecraft...

Eh oui, l'univers de "Blackwing" est assez fascinant, d'une très grande richesse et d'une remarquable cohérence, jusque dans ce qui en fait quelque chose de très original. Le mieux, c'est de lire le roman, bien sûr, mais si vous avez envie dans savoir plus sur cet univers, je vous invite à lire avec attention le très impressionnant travail d'Apophis pour tout décortiquer.

Je suis moins... technique, dans mon approche et, après tout, pas la peine de paraphraser Apophis. Permettez-moi donc de parler de cet univers avec mes mots, mes impressions. On est loin du classique décor médiéval. D'ailleurs, dès le départ, en découvrant ce qu'est la désolation, on comprend qu'on est dans de la fantasy post-apocalyptique.

La Machine de Nall possède des effets qu'on peut rapprocher de la bombe atomique, même si ici, on comprend qu'elle a plus à voir avec la magie qu'avec la physique nucléaire. Mais on comprend aussi à la réaction de Galharrow lors de l'attaque du Poste Douze que, contrairement à bien des romans post-apo, la cause de la catastrophe reste un véritable enjeu. Jusqu'à quel point ?

Et puis, il y a Galharrow, justement, qui n'a pas grand-chose à voir avec les chevaliers, les elfes ou les personnages en armure qu'on croise le plus souvent en fantasy. Galharrow, Nenn et Tnotna semblent sortir d'un western, et leurs chevaux, leurs armes à feu, leurs tenues vont dans ce sens. Jusqu'à Tnotna qui est l'Indien de la bande.

Un western post-apo, qui ne va pas jusqu'à se prendre pour "Mad Max", la technologie n'est pas assez élaborée pour en arriver là, mais offre tout de même un captivant champ des possibles, entre la Désolation, les postes avancés du Cordon, les ennemis de l'est et les créatures menées par le Favori qui débarquent là-dedans comme une troupe de hors-la-loi.

On peut ajouter à ce panorama Ezabeth qui, au contraire de Nenn, rappelle les personnages féminins qu'on croise souvent dans les westerns hollywoodiens, avec portant de grandes robes, des chapeaux... On comprend toutefois qu'elle appartient à la haute, et même à l'aristocratie de ce royaume, sans plus. Le reste viendra par la suite, évidemment...

C'est en tout cas un ensemble de choses qui fait de ce premier tome une curiosité et une lecture captivante, parce que dès les premiers chapitres, on se pose une foule de questions : sur l'univers lui-même, qu'il va falloir un peu mieux appréhender, sur les personnages que l'on rencontre, sans oublier les situations qui, vous l'aurez compris, dégénèrent très rapidement.

Ed McDonald nous happe d'entrée, et sans doute en grande partie parce qu'il nous surprend, parce qu'on se dit "tiens, ce n'est pas comme d'habitude" et parce qu'il nous place en position d'instabilité : "on est où, là, il se passe quoi, là ?" Eh oui, à peine remis de l'apparition de la Marque du Corbeau, on se retrouve devant l'explosion du Poste Douze, avec les tympans qui sifflent et couvert de poussière.

A peine remis, on va pouvoir s'interroger sur la suite : mais qui est donc Ezabeth, pour ainsi provoquer le réveil de forces occultes particulièrement dangereuses, les Sans-Noms et les Rois des profondeurs ? Et qui est donc vraiment Galharrow, dont l'image à la Eastwood ou à la Bronson filmés par Sergio Leone devient soudain floue ?

Non content de nous entraîner dans ce monde très structuré et passionnant à découvrir, Ed McDonald nous a concocté une histoire pleine de surprises, elle aussi, de rebondissements et d'action. Ca bastonne sévère, avec un armement qui permet justement de tout fracasser si l'envie lui en prend. Magie et explosif, cocktail à déconseiller, sauf si on est lecteur et qu'on se réjouit quand ça pète...

Je n'ai pas évoqué un des fils narratifs secondaires importants, dont on entend là aussi parler très tôt dans le livre, sans vraiment comprendre de quoi il s'agit (eh oui, des questions, toujours des questions...). Galharrow a toujours à l'esprit son ami, enfin ancien ami, Gleck Maldon, dont l'histoire semble assez particulière...

Maldon (♪♪ haaaaa, pa mélé mwen kon sa, ké ni Maldon, han han... ♪♪ ... Hum, désolé, pas pu m'empêcher, mais je ne le referai plus, promis), Maldon, disais-je, s'est enfui après avoir été interné... Et à travers lui, on comprend que la magie a des contreparties douloureuses, des effets secondaires qu'il vaut mieux éviter... On se dit que, fidèle à son ami, Galharrow aimerait lui venir en aide.

Ed McDonald met en scène des antihéros, des personnages dont on ne sait pas grand-chose, au moins au départ, mais qu'on devine tourmentés, rongés par un passé douloureux. Qu'il s'agisse de Galharrow, sombre, volontiers brutal, possédant un système de valeurs qui lui est propre, sans doute intègre, mais n'hésitant pas s'il faut tuer, ou d'Ezabeth, bien sûr.

Antihéros aussi, parce qu'on ne sait pas vraiment où se situent les clivages traditionnels du bien et du mal et qu'on ne sait pas trop quoi penser de la Marque du Corbeau. Les intérêts qui sont en jeu n'apparaissent pas clairement d'emblée, on pourrait même imaginer les voir renversés à un moment donné. Et ce genre de doute, moi, j'aime bien.

Je le préfère à des héros sans peur et sans reproche, qui peuvent bien sûr avoir leur charme, mais qui se ressemblent tout de même souvent. Là, Galharrow apparaît en position de faiblesse, d'une certaine manière, soumis aux Sans-Noms, dans l'incapacité de leur dire nom, quitte à se retrouver en première ligne, dans une situation impossible.

Jamais l'histoire ne les emmène là où on pourrait les imaginer aller. D'autant plus qu'on se conditionne pour le premier tome d'un cycle, mais là encore, Ed McDonald semble se jouer de cela, cycle il y aura, c'est sûr, mais à ses conditions, et elles sont drastiques, impitoyables. On referme ce premier volet aussi déstabilisés que lorsqu'on a commencé sa lecture...

Le deuxième tome est d'ailleurs déjà disponible en français (le troisième l'est aussi en VO pour ceux qui le souhaitent) et je suis très curieux de voir quel tour va prendre ce cycle, dont on sait déjà qu'il sera sombre, très sombre, et qu'il est peu probable qu'il se termine en happy end... Les titres des deux tomes suivants donnent d'ailleurs peut-être quelques indices.

On laisse Galharrow, narrateur du roman, je ne l'ai même pas signalé, dans une situation peu enviable, avec l'humeur qui va avec. Et la certitude qu'il ne pourra s'en sortir qu'en devenant justement un héros, en se dressant contre le destin que d'autres forces lui imposent. Mais j'anticipe certainement, je me trompe peut-être.

Cette "Marque du Corbeau" est en tout cas une vraie découverte, et Ed McDonald s'impose déjà comme l'un des fers de lance de l'heroïc fantasy britannique actuelle, aux côtés des Joe Abercrombie ou Anthony Ryan, par exemple. Et l'on souhaite surtout qu'il conserve à l'avenir cette créativité et cette minutie dans l'élaboration de ses univers, parce que c'est un bonheur de lecteur.

"Considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes" (René Descartes).

Ah, "le Discours de la méthode" pour ouvrir ce billet, rien que ça... Et rassurez-vous, même si j'en ai appris certains passages par coeur il y a loooongtemps, je n'ai pas sorti cette citation du capharnaüm de mon cerveau. Non, cette phrase est dans notre roman du jour, et pour cause : le philosophe en est le personnage central. Et pourtant, c'est bel et bien d'un roman de fantasy dont nous allons parler, avec de la magie, des créatures, des phénomènes étranges, si, si... "Eclaircir les ténèbres", de Nicolas Bouchard (paru chez SNAG Fiction, jeune maison d'édition consacré à l'imaginaire), est un roman d'aventures dans lequel se lance René Descartes, accompagné par une drôle d'équipe, qu'on croirait sortie d'un film de Terry Gilliam, où il ne va pas seulement falloir combattre des puissances occultes et des humains aux bien sombres ambitions, mais aussi des événements susceptibles de sérieusement bousculer la philosophie cartésienne et ses certitudes...



En cette époque troublée, où le royaume de France est constamment en guerre quelque part, la vallée d'Ouraos a des allures de havre de paix, dans une région où la guerre fait souvent rage. Mais en cette année 1640, ce qui se passe à Ouraos n'a pas grand-chose à voir avec les guerres traditionnelles. S'y déroulent des choses bizarres, qui dépassent l'entendement et défient même la foi la plus sincère...

La peur y a élu domicile et elle se répand comme une traînée de poudre, jusqu'à terroriser les plus courageux et les plus croyants. La panique menace, nourrie par l'expérience. Car il semble bien que ce qui a démarré ne se produit pas pour la première fois et que le souvenir des précédentes suffise à glacer les sangs jusqu'aux os...

Au même moment, à Paris, Hugues quitte son service. Il est mousquetaire au sein de la garde du Cardinal Richelieu. Et c'est justement l'homme illustre qui lui a fait parvenir un message confidentiel. Un peu surpris, Hugues ouvre le pli et découvre que l'Eminence lui confie une mission secrète et lui donne l'ordre de former autour de lui une équipe. Une équipe, laisse-t-il entendre... un peu spéciale.

Qu'à cela ne tienne, Hugues suis les indications et va découvrir, effectivement avec un certain étonnement, ceux qui seront bientôt ses nouveaux compagnons. Car si la missive ne lui dit rien de ses futurs acolytes, elle lui explique précisément comment les trouver et les rallier. Sans se poser de question, les ordres, rien que les ordres !

A l'Arsenal, il fait la connaissance de Jonas-Prosper Levasseur, un spécialiste en explosif dont tout l'entourage redoute qu'il fasse un jour sauter tout Paris avec ses expériences ; le second, Damien Legorn, sert aux Gardes Françaises, mais arrondit ses fins de mois en participant à des combats, où il affronte à mains nues n'importe quel adversaire... et gagne à chaque fois !

Enfin, il se rend dans les bas-fonds de la capitale, où semble vivre Rudolph de Breitenfeld, selon les ordres du cardinal. Hugues découvre alors un mendiant au visage estropié et au bras manquant... Qu'est-ce donc que ce sbire ? Mais bientôt, celui qui fut lansquenet se présente sous son meilleur jour : équipé d'un harnais de métal barrant son torse, auquel il peut adapter d'impressionnantes armes qu'il manie avec une stupéfiante dextérité...

Les quatre hommes ont rendez-vous le lendemain matin pour se lancer dans un long voyage. Hugues et ses trois nouveaux amis sont exacts au rendez-vous, direction l'étranger. Car il manque un dernier membre à leur équipe, et celui-ci vit en Hollande. C'est là que vit en exil celui qui pourrait être le plus difficile à convaincre de se joindre à la mission de Hugues : René Descartes.

Dans son cas, l'invitation sera un peu plus... clairement formulée. Disons qu'on ne lui laisse guère le choix. Et l'on mise surtout sur son insatiable curiosité, lorsqu'il apprendra pourquoi il est ainsi convoqué : l'inexplicable disparition d'une province de France, Ouraos. Enfin, disparition... Disons plutôt qu'on semble ne plus pouvoir ni entrer ni sortir de cette vallée...

Et pour beaucoup, ce ne peut-être que l'oeuvre du Diable en personne, sinon comment expliquer ce mystère ? Le philosophe ne semble pas intéressé, d'autant que travailler pour le pays qui voudrait le voir condamné ne le motive pas vraiment... A moins qu'on puisse justement trouver un terrain d'entente : donnant-donnant, la protection du cardinal contre une enquête en Ouraos...

Marché conclu, il va rejoindre le groupe formé par Hugues, qui dirigera l'équipée. Car il connaît bien ce territoire, il en est originaire. Il y a laissé sa famille, ses proches, ses amis. Et Sophronia, la guérisseuse que beaucoup considèrent comme une sorcière... Toutes et tous sont prisonniers d'une mystérieuse brume et à la merci de bien des dangers.

J'ai fait le choix de planter le décor avec une certaine précision, mais sans entrer dans le détail, ni même aborder le coeur de ce roman, qui sera le voyage de ce qu'on va appeler "la Compagnie Descartes" en Ouraos. Car cette mise en place a le mérite de nous donner pas mal d'indications sur ce qu'on va lire, à travers l'étonnante galerie de personnages qu'il met en scène.

Sur cette fine équipe, je n'en dirai pas plus, car on va les découvrir les uns après les autres au fil du livre, comprendre leurs parcours respectifs et découvrir comment Jonas-Prosper, Damien et Rudolph sont devenus les énergumènes que Hugues a rencontrés et ralliés à sa cause. Trois drôles de zigues possédant pourtant d'indéniables aptitudes qui ne seront pas de trop en Ouraos.

Le seul dont on peut dire un mot, c'est évidemment Descartes. D'abord, parce qu'à cette époque, il est dans l'incertitude : il vit pauvrement en Hollande, pour éviter d'être jugé en France pour ses écrits. Et il semble que les services de Richelieu aient particulièrement bien fait leur boulot pour apporter au Cardinal les preuves que le philosophe continue d'écrire des textes subversifs, voire hérétiques...

Evidemment, Nicolas Bouchard joue avec ce personnage, son oeuvre (dont on retrouve certains extraits en tête des chapitres, mais aussi, comme le titre de ce billet, dans le coeur du livre) et son parcours. En particulier la jeunesse de Descartes, dont on sait assez peu de choses et qui devient un espace formidable pour laisser libre cours à l'imagination.

En fait, on sait que, juste après les études, René Descartes s'est engagé dans l'armée, mais pas l'armée française, celle du Duc de Bavière. Ce n'est pas le seul élément intéressant qu'a trouvé le romancier dans la biographie du philosophe ; l'autre tient à un élément plus surprenant encore, la fascination de l'auteur du "Discours de la Méthode" pour l'ésotérisme, à travers les Rose-Croix...

Il n'en faut certainement pas plus pour titiller l'imagination d'un auteur de SFFF que l'Histoire intéresse énormément. Il y a la matière pour échafauder une histoire plein de merveilleux et d'étrange dans laquelle embarquer un Descartes qu'on regarde alors un peu différemment, puisque sa philosophie si raisonnable semble peu compatible avec cette situation extraordinaire.

C'est d'ailleurs un des axes choisis par Nicolas Bouchard : confronter les événements en Ouraos aux réflexions de Descartes, faire de la raison une arme capable de désamorcer l'incompréhensible, le surnaturel. Trouver une explication rationnelle à ce qui s'est emparé d'Ouraos et, ainsi, y mettre un terme définitif.

Bien sûr, il va falloir entrer en Ouraos, comprendre ce qui s'y passe et en revenir, ce qui ne serait pas un mince exploit, puisque personne ne parvient à en ressortir depuis un mois... Et, tout en soupçonnant quelque diablerie, ou du moins des phénomènes dépassant les connaissances scientifiques de l'époque...

Et il semble clair que ce voyage inopiné, et un peu forcé, en Ouraos va ébranler les certitudes et la pensée d'un René Descartes dont la philosophie est déjà bien élaborée ("le Discours de la méthode" est déjà paru, "les Méditations métaphysiques" sont sur le point de l'être). A lui de trouver la parade, en s'appuyant sur les compétences bien différentes des siennes de ses drôles de compagnons...

Avouez qu'un mousquetaire, un philosophe revenu momentanément d'exil, un artificier adorant les explosions, un lutteur détestant les armes et un ancien combattant mi homme mi... on ne sait pas trop quoi, d'ailleurs, c'est une équipée qui ne passerait pas inaperçue en temps normal. Oui, mais voilà, en Ouraos, l'époque n'a justement rien de normale.

Le lecteur, avant même de découvrir cette vallée ensorcelée et les raisons qui ont poussé à cet ensorcellement (gare aux mots qu'on emploie, ils peuvent évidemment être démentis par la suite, en fonction de ce qu'on va trouver en Ouraos), s'interroge sur cet improbable attelage et la manière dont il s'intégrera dans l'histoire.

Ok, ils sont... bizarres, atypiques, hors concours, des espèces de proto-superhéros, mais cela sera-t-il suffisant pour affronter un ennemi dont ils ne savent rien ? Comment ces aptitudes, je n'ose parler de pouvoirs, vont-elles s'exprimer dans le cadre d'un voyage dans l'inconnu ? Et ça, oui, cela provoque une réelle curiosité chez le lecteur.

Je fais le choix de laisser de côté dans ce billet ce qui se passe à Ouraos et pourquoi cela se passe dans cet endroit et à ce moment-là. Pas uniquement parce que c'est une question de suspense, mais aussi parce que cela se dessine très lentement et qu'on l'appréhende l'ensemble des enjeux très loin dans un livre qui se lit avec plaisir. Un véritable divertissement, avec du fond.

A ce titre, la quatrième de couverture donne quelques éléments supplémentaires que j'aurais plutôt occultés (c'est le cas de le dire), sans pour autant aller trop loin. Mais c'est vrai que laisser le mystère intact autour des événements d'Ouraos me semble plus amusant, car le lecteur qui n'a pas encore découvert "Eclaircir les ténèbres" partira à l'aventure dans les mêmes conditions que les héros...

Il y aurait pourtant de beaux thèmes à développer autour de ces sujets, qui recoupent ce qu'on a déjà évoqué dans ce billet, et pour cause, science et philosophie ne sont jamais très loin. On sait que "science sans conscience n'est que ruine de l'âme" (c'est pas du Descartes, c'est du Rabelais) et cet adage ouvre un champ des possibles passionnant pour un auteur d'imaginaire.

C'est d'ailleurs la présence de Descartes au coeur de cette histoire qui lui donne un vrai supplément d'originalité dans ce qui aurait pu être très classique. Ce jeu autour du philosophe et de ses préceptes confrontés à une réalité inattendue et sortant de l'ordinaire, est une jolie trouvaille habilement menée par Nicolas Bouchard.

"Eclaircir les ténèbres", paru en juin 2018, est l'une des premières publications de SNAG fiction, une nouvelle maison d'imaginaire qu'il faut saluer et encourager. Si j'en crois son site internet, ce roman de Nicolas Bouchard pourrait être le point de départ d'une série qui serait centrée sur ce que j'ai appelé (en reprenant l'expression du site) "la Compagnie Descartes".

Je dois dire que je serais à la fois curieux et ravi de retrouver cette fine équipe et de la voir mener de nouvelles aventures. D'autant que le contexte historique de cette période est riche et l'on en devine déjà un des tournants dans ce premier volet, lors de la rencontre décisive qui va convaincre Descartes de partir en Ouraos, je n'en dis pas plus.

"Nous aimons tous (ou presque) la fantasy historique", disait le titre d'une table ronde à laquelle participait Nicolas Bouchard, lors des dernières Imaginales. En ce qui me concerne, c'est comme cela que je l'aime, dans une vraie tradition de littérature populaire, avec de l'action, du spectacle, de la baston et des rebondissements. Mais aussi un vrai fond historique et philosophique qui enrichit...

mercredi 11 septembre 2019

"Alors que le spectacle commence ! Que le sang se déverse ! Et que tout le monde ferme sa gueule !"

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE DERNIER TOME D'UNE TRILOGIE.

- Le billet sur "Sénéchal, tome 1" (désormais disponible en poche chez Folio).
- Le billet sur "Sénéchal, tome 2" (désormais disponible en poche chez Folio).


Voilà, qu'on se le dise, et pas besoin de vous faire un dessin ! Mais un roman, si, histoire de conclure une trilogie qui est une des très belle découvertes de la fantasy francophone ces dernières années. Car il faut lever toutes les interrogations qui demeuraient à l'issue du deuxième tome, découvrir enfin le rôle exact que joue chacun des personnages, découvrir le ou les traîtres qui évoluent dans la forteresse assiégée de Lysimaque. Oui, l'heure de faire tomber les masques a sonné et ce "Sénéchal III", signé Grégory Da Rosa (en grand format aux éditions Mnémos) va nous plonger une dernière fois au coeur de ce panier de crabes (du genre vorace, ces crabes) où politique et ambition s'entremêlent, se frôlent, s'épousent ou se repoussent, et où tous les coups semblent permis. Et nous, spectateurs, témoins du drame, des drames, soyons bien heureux d'être dans notre canapé et non au coeur de cette citadelle de plus en plus chancelante. Fermons donc nos gueules et, oui, profitons de cette dernière représentation qui s'annonce... sanglante !


Depuis combien de temps est-il là ? Depuis combien de temps gît-il dans le noir et la crasse, dans cette geôle ignoble, aux antipodes de son bureau de sénéchal ? Philippe Gardeval l'ignore, mais la chute est spectaculaire. L'un des deux hommes les plus puissants de Lysimaque n'est plus d'un prisonnier pouilleux et déshonoré...

Enfin une visite ! L'Archisyncre en personne, signe que, malgré tout, le sénéchal déchu conserve un certain prestige. On lui envoie un haut prélat pour s'occuper de son cas. Pour procéder à son exorcisme, rien que ça... Et une belle occasion pour le captif d'obtenir des informations pour savoir ce qui s'est passé pendant qu'il attendait, là, aux oubliettes.

Il découvre qu'en son absence, rien ne s'est amélioré, au contraire. Non seulement le siège dure et se renforce, mais à l'intérieur de l'enceinte de la forteresse, la tension monte, la violence aussi et le pouvoir semble impuissant à faire régner l'ordre et le calme... Il est à craindre que la cité ne tombe par elle-même avant que l'ennemi n'ait à porter le coup de grâce...

Pour Gardeval, cette rencontre peut être l'occasion rêver pour sortir de sa cellule. En usant de ce qu'il sait faire de mieux, lui le fin politique, c'est-à-dire user d'un sens aigu de la persuasion (oui, il y a d'autres mots pour qualifier cela, mais ne soyons pas médisants ou insultants, je vous prie). Et pour cela, il confie à l'archisyncre le journal du siège qu'il a rédigé jusqu'à son emprisonnement...

Reste à jouer le jeu de l'exorcisme, et il pourra sortir de cette prison crasseuse. Et espérer voler la vedette à ce fat d'Othon, qui pense avoir les rênes bien en main, en se positionnant en homme providentiel. Le chemin est encore loin, la trajectoire reste aléatoire, mais Gardeval a de la ressource, ce n'est pas à un vieux sénéchal qu'on apprend à faire de la politique !

Il lui faut encore convaincre le roi que sa place n'est pas en prison, mais qu'il doit être rétabli dans ses fonctions. Et pour cela, il a quelques alliés de poids qui sauront contrebalancer l'influence néfaste d'Othon de Ligias. Sans oublier la longue amitié qui le lie au souverain, bien écornée, mais toujours vivace. Ou encore ces fameux carnets. La vérité. Enfin, la vérité de Philippe Gardeval.

S'il est reconnu innocent, alors, le duel à fleurets de moins en moins mouchetés entre les deux rivaux, Gardeval et Ligias, pourra reprendre, dans une atmosphère de plus en plus sombre et pessimiste, avec un roi qui ne contrôle plus grand-chose et une suspicion plus présente que jamais : on voit des traîtres partout à la cour, on se méfie de tous et de toutes...

Et cette guerre très personnelle pourrait bien prendre des proportions effarantes, tant la haine qui anime Gadeval et Ligias, le sénéchal issu de la roture et le chancelier aux nombreux quartiers de noblesse, le politique aguerri et l'arriviste impénitent, le proche du roi et le courtisan, le sénéchal influent et apprécié et l'ambitieux assoiffé de pouvoir, est exacerbée...

Voilà, maintenant, je sais !

Oui, je sais, j'ai les réponses que j'attendais depuis les premières pages du premier tome de cette trilogie. Je sais si mes hypothèses étaient justes, fruits d'une observation sagace et d'une intelligence aiguisée, ou si je me suis lamentablement vautré en portant mes soupçons sur le ou les mauvais personnages... Bref, je sais si je peux me vanter ou me faire discret...

Il y a tout de même une troisième voie : que je n'ai pas découvert l'entière vérité, que le fourbe romancier dans le secret de son bureau, qu'on imagine sombre, à peine éclairé par quelques chandelles vacillantes, et fort encombré (je parle du bureau, pas du fourbe romancier), n'ait réservé à ses fidèles et courageux lecteurs quelques surprises.

En résumé, oui, je sais si Grégory Da Rosa m'a mené en bateau d'un bout à l'autre ou si j'ai percé sa stratégie en cours de route... Ou si, tel le chevalier noir du "Sacré Graal", nous avons conclu de déclarer le match nul après avoir reçu moult et douloureux horions... Evidemment, ce n'est pas dans ce billet que vous aurez les réponses à ces questions, qui vous importent certainement peu...

Mais j'avais hâte de me jeter dans la lecture de ce dernier tome. Hâte, et aussi un peu peur, comme c'est souvent le cas quand on attend beaucoup. Parce que conclure un cycle, ce n'est jamais simple pour un auteur, et parce que cela peut ressembler à un soufflé qui se dégonfle pour le lecteur. J'espérais que Grégory Da Rosa me surprendrait.

Oui et non, je pense que vous l'aurez compris, oui, j'ai été surpris, mais pas par la totalité de ce final. Mais ce n'est pas un oui de déception, car ce qui se produit dans ce dernier tome est un peu dans l'ordre des choses. Les germes sont là, depuis le départ. Il reste à assembler les indices et à comprendre comment la mécanique va s'enclencher. Et là, seul l'auteur maîtrise.

Comme il est le seul à maîtriser les surprises supplémentaires. Eh oui, il y a ce qui relève presque de l'évidence, et puis il y a le reste, que personne n'a vu venir, ou en tout cas, que personne n'a pu identifier à temps. On sait dès les premiers chapitres de la trilogie que la cour de Lysimaque est infiltrée, gangrenée, que l'ennemi est déjà à l'intérieur... Oui, mais qui ? Et combien ?

Quant aux certitudes, elles ont vacillé à la fin du deuxième volet, avec un cliffhanger qui remettait tout en cause... Et c'est vrai qu'en attaquant la lecture de ce troisième tome, on se demandait forcément comment cet emprisonnement de Philippe Gardeval allait influer sur l'intrigue centrale de la trilogie.

Pour une première raison très simple : depuis le début, on n'a que le point de vue de Philippe Gardeval, puisqu'il est le narrateur. Or, pas besoin d'avoir fait de longues études ou d'être particulièrement perspicace pour comprendre que, depuis un cul de basse-fosse (j'adore ce mot, je pense toujours à Hercule de Basse-Fosse, dans "Johan et Pirlouit" quand je l'emploie), on voit nettement moins bien ce qui se passe.

Et surtout, on perd un fil auquel on s'était raccroché depuis le début : toute la trilogie est rythmée par les heures qui passent, les cloches qui sonnent, les jours qui se succèdent. Or, on entre dans ce troisième tome avec ces deux indications : "jour inconnu" et "heure inconnue"... Diantre, palsambleu et toutes ces sortes de choses, mais où en sommes-nous ?

Le temps est un élément-clé de cette histoire et là, il a déraillé... Avec Gardeval, on est à l'écart du monde, dans une cellule sordide, et on ne sait ni depuis combien de temps on est là, ni ce qui a pu arriver dans cet intervalle. Et si, en temps normal, ça n'aurait pas eu trop d'importance, lorsqu'on vit dans une ville assiégée, ce n'est pas pareil...

Le lecteur est déstabilisé : mais où est donc Ornicar ? Dans quel état j'erre ? Pourtant, c'est encore Gardeval qui tient le gouvernail, le seul repère qui a su persister, c'est cette narration à la première personne... Signe qu'on ne devrait pas rester trop longtemps enfermé. Ou alors, ce final risque d'être très étrange...

Non, c'est bien à l'air libre que doit se régler cette affaire et, comme dit plus haut, que la rivalité entre Gardeval et Ligias doit se dénouer... Je dois dire que c'est un des moments forts de ce dernier tome et que Grégory Da Rosa n'a manifestement pas eu envie de plaisanter à ce moment-là... Et parmi les événements inattendus, le terme de cette lutte fait sans doute partie des plus surprenants...

Disons-le, ce dernier volet est le plus violent des trois, car c'est d'abord la tension qui présidait aux deux premiers volets, avec quelques pics brutaux. Mais dans ce tome final, on peut tout lâcher, puisqu'on sait bien qu'à un moment donné, Lysimaque tombera, et qu'avant cela, il faut avoir expédié quelques affaires courantes. Et quelques rancoeurs tenaces.

Alors, oui, la promesse est tenue, le sang se déverse, à gros bouillons... On ne fait pas d'omelette sans casser les oeufs, on ne dirige pas un royaume sans faire preuve d'un minimum (?) de violence, on n'impose pas sa volonté par la simple persuasion, on ne soumet pas ses ennemis juste en les endormant... Et on n'affronte pas un siège sans montrer qu'on a du répondant.

Je dois dire que si je m'attendais à certaines choses, d'autres en revanche, m'ont laissé pantois. Avant même le dénouement, mais aussi dans la partie finale du livre. Comme quoi, avoir des intuitions ne suffit pas à dire ensuite : j'avais TOUT compris bien avant !! Parce qu'il fallait à cette trilogie, assez feutrée, jouant beaucoup sur les jeux de pouvoir, un dénouement spectaculaire.

Au jeu des références, et il est amusant de lire, ces derniers jours, les tweets de Grégory Da Rosa sur le sujet, on a un passage dans la partie initiale qui nous renvoie aux "Rois maudits", tandis qu'une des scènes décisives, dans la dernière partie, ressemble à un clin d'oeil au "Trône de fer". Je marche sur des oeufs en écrivant cela : c'est mon ressenti de lecteur, est-ce la volonté de l'auteur ? A voir !

Mais que mes impressions soient justes ou que la volonté de Grégory Da Rosa soit différente, ce double parrainage ne peut être totalement à côté de la plaque. En effet, on retrouve dans ces deux cycles cultes bien des éléments qui apparaissent aussi dans "Sénéchal", en particulier la dimension politique, qui est au coeur de cette trilogie.

Toutefois, un autre thème majeur s'impose : l'Histoire. Et comment on la fait, comment on la raconte, comment on impose une vision, un angle particulier... Bref, comment les vainqueurs font de leur version une version officielle que l'on étudiera ensuite comme une vérité absolue. Et comment on crée une hagiographie là où une biographie serait certainement plus équilibrée...

Je dois reconnaître que, dans ce domaine, Grégory Da Rosa y va fort, pousse le curseur au taquet et joue la connivence avec son lecteur : nous avons vu ce que nous avons vu, nous avons été témoins d'événements et de comportements qui ne sont pas forcément en rapport avec ce que l'Histoire a finalement retenu...

La démonstration est aussi savoureuse qu'elle est inquiétante, en fait. Car ce que met en lumière une trilogie de fantasy se déroulant dans un univers imaginaire pourrait tout à fait s'appliquer à un monde bien réel et à des époques proches de la nôtre... Sans aller forcément jusque dans la relecture de l'Histoire ou des vies glorieuses de certains personnages, cela nous lance quelques avertissements.

Et surtout cela nous incite, dans notre monde d'ultra-communication et d'accès plus large aux informations, à diversifier les sources, à faire plus attention à la manière dont nous collections nos renseignements, aux orientations de sites ou d'auteurs... Et puis, simplement à une prudence naturelle qui devrait être la nôtre en bien des circonstances et nous pousser à se forger un avis propre.

Une conclusion qui vaut pour l'histoire, pour l'actualité, mais certainement aussi pour les livres et ce que nous attendons des avis extérieurs, qu'on les recherche avant lecture ou après. En clair, que l'on soit des fidèles lecteurs de plateformes littéraires, de blogs ou spectateurs assidus de chaînes, attention à ceux qui veulent nous influencer et nous faire négliger notre libre arbitre.

Agir par soi-même sera toujours la meilleure des solutions !

"Ah ! Par les dieux ! J'aurais dû m'en douter ! (...) Tu es toujours aussi doué pour te mettre dans la merde, mon garçon".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE TROISIEME TOME D'UN CYCLE.

- Le billet sur "Rois du monde, tome 1 : Même pas mort" (désormais disponible chez Folio).
- Le billet sur "Rois du monde, tome 2 : Chasse Royale I" (désormais disponible chez Folio).
- Le billet sur "Rois du monde, tome 3 : Chasse Royale II" (désormais disponible chez Folio).


Le garçon si doué pour se fourrer dans les ennuis (oui, je suis poli), c'est Bellovèse, personnage central de "Rois du monde", le cycle celte de Jean-Philippe Jaworski. Un guerrier dont l'existence ne cesse de devenir plus compliquée et plus instable à chaque nouveau tome. Sur un plan personnel, sur le plan de la famille et même plus largement, sur le plan du clan. Le jeune homme est de plus en plus isolé au milieu des siens et sa réputation est loin d'être au beau fixe, car de plus en plus de personnes verraient bien en lui un traître... Pour ce quatrième tome, "Chasse Royale III" (en grand format aux Moutons électriques), il espère rentrer chez lui. Mais le destin pourrait bien lui être encore contraire et les aspirations à vivre en paix devront attendre... Un nouveau tome encore une fois fort belliqueux, traversé par un mystère : mais où est donc passé Ambigat ?


Après avoir fui Aballo et convaincu Cictovanos d'embrasser sa cause, Bellovèse a décidé de rentrer chez lui, à Rigomagos, de retrouver sa famille pour la mettre à l'abri de possibles représailles. Mais lorsqu'il arrive en vue de sa maison, il constate avec désappointement que d'autres sont arrivés avant lui, et en particulier ces maudits Eduens.

Et ils font vraiment comme s'ils étaient chez eux, avec une confiance excessive par ces temps troublés : aucune sentinelle postée autour de la maison. Une absence que Bellovèse et ses alliés espèrent bien mettre à profit pour reprendre les lieux par la force. En espérant que la maison était vide lorsque les Eduens l'ont envahie...

L'effet de surprise joue parfaitement et, après un féroce combat, Bellovèse parvient à reconquérir sa maison. Heureusement, Senniola n'était pas revenue du Gué d'Avara après y avoir laissé leurs filles. Mais, désormais, ce lieu est comme un sanctuaire profané. Alors, avant de reprendre la route, Bellovèse met le feu à cette maison riche de tant de souvenirs...

Et le convoi, grossi par le bétail de Bellovèse qu'il n'a pas laissé derrière lui, s'ébranle, direction la forteresse royale, dans un territoire biturige où l'on risque à tout instant de croiser des ennemis ou des pillards ou les deux à la fois. Un parcours semé d'embûches, mais ces hommes sont prêts aussi bien à se battre qu'à marchander avec ceux qu'ils croiseront...

Tant bien que mal, ils gagnent les abords d'Avara où les attendent de nouvelles mauvaises surprises... En effet, l'ennemi est déjà aux portes de la forteresse et le siège se prépare. Bellovèse va devoir la jouer fine. D'abord pour franchir les lignes ennemies, mais sans doute aussi pour qu'on accepte de lui ouvrir les portes...

Depuis ces récents... exploits, il le sait, il n'est plus vraiment le bienvenu nulle part... Tout le monde se méfie de lui, il risque bien d'être rapidement précédé par une réputation de traître. Mais lui sait où il veut aller. Il sait qu'il doit entrer à Avara, où se trouve sa famille. Et où se trouve le roi Ambigat, son oncle...

Enfin, où devrait se trouver le roi Ambigat, son oncle... Car, et ce n'est pas la moindre des surprises pour Bellovèse : personne à l'intérieur de la forteresse d'Avara ne semble savoir où est passé le roi ! Et vu l'afflux de troupes à l'extérieur, il semble que ses ennemis ne soient pas non plus au courant de son absence, puisqu'ils sont venus pour lui...

Voilà un quatrième tome (enfin, ce n'est pas tout à fait ça, mais n'entrons pas dans les débats sur le découpage de ce cycle, s'il vous plaît !) qui retrouve une veine guerrière des plus musclées. Dans un royaume biturige sens dessus dessous, proche de s'effondrer, il n'y a plus guère autre chose à faire que se battre, pour passer son chemin ou défendre ses biens. Son pouvoir...

Les Bituriges... Les Rois du monde, puisque telle est la signification de ce nom, sont mal en point, désormais. Et si la disparition inexpliquée d'Ambigat n'est pas encore un problème, étant donné le siège qui se prépare, elle pourrait rapidement le devenir. Mais pour l'heure, son absence pourrait aussi constituer un atout, à condition d'oublier les différends personnels pour lutter contre les Eduens.

Pour Bellovèse, la période n'est vraiment pas idéale : un vulgaire fuyard, voilà ce qu'il est devenu, en totale rupture de ban. Désormais sans maison, sans nouvelle des siens, redoutant à chaque instant de croiser un de ceux qu'il s'est mis à dos dans son périple... Bien sûr, il peut compter sur ses fidèles amis, Drucco, Mapillos, Cictovanos et ses Insubres, sans oublier l'étrange et inquiétante Sacrila...

Un quarteron, et pas des plus reluisants, en tout cas peu digne du neveu d'Ambigat. Mais au moins, ceux-là sont dignes de confiance, ce qui n'est pas vraiment le cas de tout le monde (et réciproquement). Tenez, ceux qui tiennent le gué d'Avara, par exemple, eh bien beaucoup ne sont pas heureux de voir Bellovèse à l'entrée...

Il va falloir au jeune guerrier des trésors de ruse et d'énergie pour parvenir à ses fins et être accepté au sein de la forteresse. Se battre contre les uns, les autres, tromper son monde, trouver les mots justes et croiser les doigts pour ne pas se retrouver coincé entre les deux camps belligérants, et même carrément sous leurs flèches...

Malgré tout, Bellovèse reste un personnage au combien charismatique, courageux et même parfois complètement inconscient, sans doute parce que, dans sa position, il n'a plus grand-chose à perdre. Un guerrier hors-pair, comme tous ceux qui l'entourent. Et un homme qui reste quoi qu'il se passe et quoi qu'il ait provoqué, un véritable chef de guerre.

Sans doute pas suffisant pour renverser une situation des plus compromises, mais au moins pour retarder le plus longtemps possible l'échéance. Et espérer que le sort sera favorable... Dans ce domaine, Bellovèse semble aussi doué que pour se... mettre dans la merde, oui, on y revient... Un sacré veinard, ce Bellovèse, si l'on excepte qu'il a presque tout perdu et que tout le monde se défie de lui...

Bellovèse se sait déjà apatride, ou presque. Plus encore lorsqu'il laisse derrière lui les ruines fumantes de ce qui fut sa maison, son domaine... Encore de nouvelles attaches qu'il coupe, de nouvelles racines qui cèdent. "Désormais, quel sera mon pays ?", se demande-t-il, nous renvoyant à cette scène d'ouverture de "Même pas mort" qui ressemblait fort à un exil...

Jean-Philippe Jaworski nous offre encore une fois quelques mémorables scènes de batailles dans le décor particulier du gué d'Avara. Pour situer l'action, même si, rappelons-le, ce n'est pas forcément le but de l'auteur, qui veut qu'on reçoive la Gaule celte comme un véritable univers de fantasy, eh bien disons que Avara se trouve là où la ville de Bourges se dresse de nos jours, et l'Avara est l'Yèvre.

On n'est pas vraiment sur un champ de bataille classique, en tout cas, la situation, le fait qu'on soit sur un gué, et donc avec de l'eau à proximité, tout cela complique les choses. Et puis, il y a cette forteresse, qu'on imagine imposante et pourtant, en ces instants, en situation très délicate... Un étau qui se resserre...

Lorsqu'on ne se bat pas, ce qui représente tout de même une bonne partie du roman, on se dispute, on se provoque, on s'affronte du verbe... Partout où passe Bellovèse, il y a de l'électricité dans l'air, il semble susciter l'inimitié, peut-être les jalousies, de ceux qu'il croise. Il était puissant, il est quasiment déchu, mais il en impose toujours et il reste celui qui a vaincu la mort...

Mais l'heure n'est plus (ou pas encore) aux règlements de comptes personnels... Il faut d'abord trouver un moyen de briser le siège qui se prépare. Et la science guerrière de Bellovèse, sa ruse, son courage, mais aussi les bras de ceux qui l'accompagnent ne seront pas de trop. Ensuite, si Avara résiste, si les Eduens restent à l'extérieur de la forteresse, il sera bien temps de s'expliquer. D'homme à homme.

De plus en plus, Bellovèse se mue en véritable mercenaire, enfin le mot n'est pas tout à fait juste, car le terme de mercenaire sous-entend une rémunération pour ses services. Bellovèse est un électron libre dont l'avenir est chaque jour plus incertain, qui agit de plus en plus pour son propre compte, sa propre survie, aussi.

Et c'est peut-être aussi dans cette errance qu'il devient véritablement un héros, plus encore que lorsqu'il était chef de guerre appelé à régner. Un personnage qui s'est libéré, qui devient un peu plus libre à chaque nouvelle épreuve qu'il surmonte. Mais une liberté cruelle, douloureuse, car elle est synonyme aussi d'isolement, de solitude... Seul contre tous, ou presque...

Je ne vais pas dévoiler ici comment s'achève ce quatrième et avant-dernier tome, mais il ouvre évidemment sur le final de ce cycle. Reste à savoir quelle forme cela prendra, qui l'accompagnera dans cette quête et comment se régleront les problèmes posés. Comment, enfin, se dessinera l'avenir de ce garçon au destin hors norme, qui semble avoir défié les dieux autant que les hommes.

Sa lucidité, dès le début de ce tome, jusqu'aux choix qu'il faits lors du dénouement, a quelque chose de fascinant. Il sait, il sait que son avenir ne se déroulera nulle part au pays biturige. Il sait certainement que s'il veut vivre enfin en paix, ou du moins plus sereinement et sans risque qu'on vienne lui chercher noise, il lui faudra partir.

"Ce n'est qu'un départ. Je reviendrai. Je reviens toujours", dit Bellovèse, sans qu'on sache vraiment sur quel ton il le dit : volonté de rassurer la personne à qui il s'adresse, forfanterie de guerrier ou ironie de celui qui se sait contraint de s'éloigner peut-être définitivement ? C'est probablement le dernier tome qui apportera des réponses...

Le contraste entre le début du cycle et la fin de ce quatrième tome est saisissant. A la fois pour Bellovèse, mais aussi pour le peuple Biturige. De la puissance, la gloire et la confiance, excessive, orgueilleuse, on est passé à une impression de fin de règne, symbolisée par Ambigat et le mystère qui l'entoure, mais aussi par la sensation que le salut de Bellovèse, l'un de ses plus brillants guerriers, est ailleurs...

La plume de Jean-Philippe Jaworski est toujours aussi aiguisé, pour nous faire vivre ces événements comme si on y était. Pour reconstituer aussi des dialogues forts en gueule, où l'on ne parle jamais pour ne rien dire, et surtout pas pour ménager les susceptibilités. On parle dur, on parle vrai, comme si l'on dégainait son glaive et qu'on frappait la lame adverse, on fait des étincelles.

On retrouve dans ce tome un univers très masculin, très viril, dans le verbe comme dans les actes. Et pourtant, il faut signaler l'importance de deux personnages féminins : Sacrila, évidemment, qui a suivi Bellovèse depuis Aballo, et qui conserve une grande partie de son mystère, enfant à la maturité étonnante et aux mots coupants ; et Cassimara, femme de pouvoir dans la tempête.

Une femme forte dans ce contexte si difficile, une situation qui contraste plus fortement encore avec l'absence d'Ambigat, aux relents de lâcheté (tant qu'on n'en sait pas plus, en tout cas). Celle qui doit commander face au siège des Eduens, mais aussi une mère qui voudrait pleurer ses enfants tombés au combat, mais ne le peut dans l'immédiat.

Si vous avez aimé les précédents tomes, on est vraiment dans la lignée, une fantasy épique menée avec rythme et efficacité. Une tension permanente que viennent, parfois, atténuer des épisodes plus souriants (et dans ce cas, Mapillos, le bizarre Mapillos n'est jamais loin). Mais même si les assiégés parviennent à renverser la situation, l'espoir de voir les Bituriges retrouver leur grandeur ne cesse de s'éloigner...

mardi 10 septembre 2019

"Je crois manipuler le pouvoir, songea-t-il. Et si c'était le pouvoir qui me manipulait ?".

Après le Hong Kong aux prises avec les esprits et les dieux présenté par Romain d'Huissier, restons dans une fantasy d'inspiration asiatique, avec le premier tome de ce qui sera une trilogie en France, "La Dynastie des Dents-de-Lion (alors que c'est un diptyque en version originale). Une histoire abordant des thèmes très classiques de fantasy, en particulier la quête du pouvoir et les moyens mis en oeuvre pour y parvenir, mais servie par une galerie de personnages très intéressants, non seulement le duo central, mais également des personnages secondaires, et particulièrement les personnages féminins. "La Grâce des Rois", de Ken Liu (en grand format chez Fleuve éditions ; traduction d'Elodie Coello), est un bon gros pavé de plus de 800 pages, qui nous emmène dans le Royaume de Dara, un empire fragile qui va enter dans une sérieuse période de turbulences, entre ambitions politiques, volonté de justice, revendications territoriales... Une fresque guerrière ou la ruse et la force, où l'autorité et le sens politique vont violemment s'affronter...


Le Royaume de Dara est un archipel, composé de sept îles, une grande et six plus petites, la grande île étant elle-même divisée en plusieurs territoires. Mais tout cela n'a plus d'importance, puisque l'une des îles, Xana, s'est imposée à toutes les autres, jusqu'à faire de Dara un royaume fragile, mais unifié, placée sous la férule d'un empereur, précédemment roi de Xana.

Cet empereur s'appelle Mapidéré et il a fondé le règne du Céleste Diaphane, qui en est à sa quatorzième année. L'empereur, conscient que son pouvoir reste précaire, les différents royaumes réunis sous sa couronne impériale n'ayant pas forcément goûté cette union forcée, s'est lancée dans une grande tournée afin de réaffirmer la prédominance de Xana.

Voilà huit mois qu'il parcourt les îles, s'installant au sommet de son impressionnant Trône Pagode et proposant aux populations des démonstrations de puissance spectaculaires. Des défilés qui en mettent plein la vue des spectateurs, tout en affichant la force et la supériorité du pouvoir impérial. Même si Mapidéré rentrerait bien dans son palais, il sait que ces déploiements sont nécessaires.

Mais lors du défilé organisé à Cocru, au sud de la grande île, Mapidéré est victime d'une inattendue et fort spectaculaire tentative d'assassinat. Un homme s'attaque au Trône Pagode à coup de flèches enflammées. Un assaillant qui a surpris tout le monde, car il est arrivé... du ciel ! Porté par un gigantesque cerf-volant !

L'empereur s'en tire indemne, ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'on attente à sa vie, mais il faut reconnaître que c'est l'action la plus hardie et la plus remarquable à laquelle il ait dû faire face... Le genre qui marque les esprits, qui donne des idées à d'autres... Le genre qui annihile tout les efforts mis en oeuvre au cours de cette tournée pour asseoir le pouvoir impérial...

Parmi le public, un garçon de 14 ans, Kuni Garu. Une graine de vaurien, qui a séché les cours pour venir admirer aux premières loges le passage de l'empereur. Et donc être témoin privilégié de l'attentat, ainsi que de la fuite peu glorieuse d'un Mapidéré plus penaud qu'impérial... Et du passage dans le ciel de cet homme-volant...

Un autre garçon de 14 ans a aussi vu tous ces événements. Il faut dire qu'il dépasse la foule de plusieurs têtes, puisque malgré son jeune âge, il mensure déjà deux mètres trente et possède une carrure de colosse. Mata Zyndu descend d'une prestigieuse famille de militaires originaire de Crocu, qui s'opposa fermement aux ambitions de Mapidéré quand il n'était encore que roi de Xana.

Lorsque ce dernier finit par s'imposer, il décida de faire du clan Zyndu un exemple de son nouveau pouvoir : tous les hommes furent exécutés, tandis que les femmes étaient envoyées dans les maisons indigos, pour y devenir prostituées... Seuls survécurent Phin, alors âgé de 13 ans, et Mata, son neveu, encore bébé. Et dernier héritier de ce clan décimé...

Phin a raconté à Mata l'histoire de sa famille et, ce jour-là, Mata regarde, écoeuré, le peuple de Crocu acclamer l'empereur qui les a soumis et a fait massacrer sa famille. En lui, demeure une soif inextinguible de vengeance. Et la certitude que son destin est de reprendre la lutte menée par sa famille contre le tyran...

Quelques années plus tard, les deux garçons sont devenus de jeunes adultes et leur personnalité s'est affirmée : Kuni Garu est devenu le chef d'un gang de voleur et compense un physique malingre par son intelligence et une ruse extraordinaire ; Mata Zyndu perpétue la noblesse familiale, mais aussi la réputation de combattants invincibles de sa lignée...

C'est alors que, après 21 années de règne, l'empereur Mapidéré s'éteint... Et que débute une rude bataille pour sa succession, les ambitions s'exacerbant à peine le défunt a-t-il cessé de respirer... Mais pour d'autres, c'est peut-être également l'occasion attendue pour renverser ce pouvoir reposant sur la tyrannie et l'usurpation et rebâtir un régime plus juste...

Car Mapidéré a régné par la force et la terreur. Il a soumis aussi bien les noblesses des autres royaumes que les strates les plus modestes des peuples. Tous ont dû supporter humiliations et impôts exorbitants, les aristocrates réduits au simple apparat, tandis que les plus pauvres sont quasiment devenus des esclaves... En quelques années, l'empereur s'est mis tout le monde à dos.

Mais peu lui importe les rumeurs croissantes de révolte dans tout l'empire : Mapidéré peut compter sur une supériorité technologique qui lui a donné un atout décisif sur tous ses adversaires : une flotte d'aérostats qui volent grâce à un gaz dont seul Mapidéré connaît la provenance. Des bâtiments rapides, maniables, bien supérieurs aux navires et aux infanteries des armées traditionnelles.

Dans cette période troublée, Kuni et Mata vont tirer leur épingle du jeu. Et former un tandem aussi complémentaire qu'il semble mal assorti. Le petit voleur et l'immense aristocrate, le malin au sens politique aiguisé et le colosse à l'autorité naturelle et à la force insurpassable... Ensemble, ils ont tout pour prendre le pouvoir et mettre en place une politique plus juste pour tous.

A condition de rester soudés...

Si la phrase de titre de ce billet arrive dans la dernière partie du roman, ce constat résume parfaitement tout ce que va être ce roman : une quête de pouvoir à tout prix, qui fait perdre la tête, privilégier les ambitions personnelles au détriment de l'intérêt général, corrompt les esprits, même les plus avisés et brisent les amitiés et les alliances, qu'on croyait les plus solides.

Ken Liu, avec ce cycle, imagine son "Game of thrones" à lui, mettant en scène une histoire de pouvoir et de guerre dans un contexte nourri par la culture chinoise et les récits de sa grand-mère consacré à la dynastie Han. Il y aurait d'ailleurs sans doute beaucoup à dire sur cette dernière source et ce qu'on retrouve d'elle dans "La Grâce des Rois", mais je ne suis pas assez pointu sur le sujet.

Mais on retrouve dans ce roman des thèmes universels : l'ambition, la trahison, la cupidité, la folie du pouvoir, mais aussi l'amitié, l'amour, l'idéalisme, la soif de justice... Et tout cela est porté par une galerie de personnages très intéressants, à commencer par les deux garçons évoqués ci-dessus : Kuni et Mata, qui sont les principaux acteurs du roman.

Vous noterez que je n'ai pas parle de héros, les concernant. Je pourrais, mais je ne l'ai pas fait. Le héros serait peut-être celui qui réunirait ou concentrerait les qualités des deux jeunes hommes. La force physique de Mata, son sens de la guerre et de la stratégie, mais aussi la finesse politique, la ruse et la débrouillardise de Kuni.

Seulement, ici, nous avons deux personnages, qui possèdent les qualités que je viens d'évoquer, mais ont aussi leurs zones d'ombre, leurs ego, leurs défauts... Mais aussi des origines si différentes qu'une amitié, solide et sincère, ne peut suffire à combler : Mata l'aristocrate en quête de vengeance, et le voleur espérant instaurer plus de justice dans cette société...

Les choses sont un peu plus complexes que ces simples comparaisons pourraient le laisser entendre, mais c'est évidemment en suivant les pérégrinations de l'un et de l'autre que vous le comprendrez. Mais leur succès ne peut passer que par leur alliance et, on le sait, le pouvoir, lorsqu'il devient aussi important, ne se partage pas...

Au-delà de l'ascension de Kuni et Mata, chacun partant de loin, même si Mata possède l'avantage de son nom, on assiste à la dislocation du royaume de Dara, que Mapidéré avait su fédérer. On se rend compte que tout cela était plus que fragile et que, dans leurs coins, chaque royaume, chaque île, chaque classe aristocratique locale, à en tête des projets propres...

Ce qui, forcément, va compliquer les jeux d'alliance, les stratégies diplomatiques ou les campagnes militaires... Voilà aussi pourquoi ce premier tome, qui se lit aisément, est aussi épais. Il y a du pain sur la planche, à la fois pour installer l'univers, poser le pouvoir de Mapidéré, puis le chaos qui résulte de sa disparition, et enfin les ambitions des uns et des autres.

Et puis, il y a les personnages que l'on va qualifier de secondaires, même si c'est un peu dur. Car ceux auxquels je pense jouent un rôle important dans cette fresque épique, même s'ils n'en sont pas les principaux moteurs. C'est le cas, par exemple, de Luan Zya, issu de la noblesse de Haan, un des royaumes de la grande île, au parcours déroutant, atypique...

Eh non, je ne vais pas vous en dire plus, il faut évidemment lire "La Grâce des Rois" pour le comprendre. Allez, si, quand même, je peux vous dire qu'on va le suivre dans une des îles de Dara, la plus sauvage, la plus redoutée : Tan Adü, dont les habitants, au physique extraordinaire dans cette région, ont la réputation d'être cannibales...

Les deux autres personnages dont je voudrais parler sont des femmes. Une apparaît très tôt dans le roman, Jia Matiza. Fille de marchand, herboriste et guérisseuse, elle va surtout devenir l'épouse de Kuni Garu. Oh, n'imaginez pas une histoire simple, sans anicroche, non, comme tout ce qui se déroule dans ce livre, cette relation sera mouvementée, complexe.

Jia Matiza aurait eu beaucoup de raison de renoncer, de passer à autre chose, de construire sa vie autrement, de se sentir trompée ou trahie par Kuni, mais à l'inverse, on peut légitimement penser que sans elle, le parcours de Kuni aurait été bien différent, qu'il n'aurait pas accompli tout ce qu'il va faire au cours de ces années si elle n'avait pas été là...

J'ai parlé de deux personnages féminins, en fait, je me suis trompé, car à Jia, il faut associer Soto, la gouvernante, elle aussi incarnation de la fidélité et du dévouement, dans un monde ultra-violent, où la guerre semble ne jamais vouloir cesser. Elles sont, à leur manière, une sorte d'oasis de paix dans cet univers en perpétuelle ébullition...

L'autre, enfin le troisième personnage féminin que je voudrais mettre en avant, c'est Gin Mazoti. D'elle je ne vais dire que très peu de choses, car son parcours, son destin extraordinaires sont à découvrir en lisant le livre, et pas sur ce blog. Mais c'est un personnage incroyable, fort, malin, dangereux, aussi, ayant traversé tant de choses dans son existence !

Comme Kuni, elle est l'image de l'ascension sociale. Dans un roman où l'on croise beaucoup de militaires, d'officiers issus de longues lignées de militaires, elle détonne par son destin tout à fait différent et la revanche qu'elle va prendre sur le sort qui fut le sien dans son enfance. Jusqu'où peut-elle aller ? C'est sans doute une des questions que pose ce cycle.

A travers elle, j'évoque la caste militaire, je l'ai dit, nombreuse et portant un rôle important dans ce roman où la guerre est un élément central. Autour d'elle, on trouve au contraire de vieux officiers blanchis sous le harnais, à l'expérience militaire incommensurable, sachant mettre à jour leur expérience ou, au contraire, complètement dépassés.

Elle est une sorte de pendant à Mata, car elle est sans doute la seule à pouvoir concurrencer le géant dans le domaine de l'intelligence stratégique, même si son inspiration tient plus d'un instinct plein de roublardise que de la simple force physique ou de l'hérédité. J'ai choisi de parler d'elle alors qu'elle apparaît très tardivement, mais c'est pour moi un des plus beaux personnages de ce roman.

A travers Gin Mazoti, je mets le doigt sur le défaut de la cuirasse de Mata. C'est d'abord et avant tout un militaire. Et en toutes circonstances, c'est un militaire. Quelqu'un qui est capable d'élaborer des stratégies (et on en voit quelques exemples tout au long du livre), de mettre en place des plans de bataille. Mais quid du gouvernement ?

Car c'est à cela qu'il aspire : être à la tête du royaume de Dara, et pas juste un chef de guerre. Or, ces choses-là lui sont bien étrangères, ou tout du moins, il ne les possèdent pas aussi naturellement que l'art de la guerre. Peut-il apprendre sur le tas, ou s'entourer de personnages plus avisés qui sauront le guider ? Ou bien, est-il voué à s'enfermer dans une stratégie impossible ?

Kuni, lui aussi, est dans une même position ambivalente : né au bas de l'échelle, devenu très tôt un voyou, puis chef d'un gang de voleurs, son entrée en politique, si je puis parler ainsi, s'est faite par la voie de la rébellion contre un pouvoir injuste. Mais peut-on, lorsqu'on a une âme de rebelle chevillée au corps et des réflexes qui trahissent ses origines, se retrouver sur un trône ?

A travers leurs parcours respectifs, ces deux-là vont montrer leurs ambitions, leurs projets, mais aussi leurs facettes plus sombres et même certaines insuffisances, car ils se retrouvent dans des positions pour lesquelles ils n'étaient pas préparés. C'est aussi leur façon de gérer ce nouveau statut que l'on va observer, pour savoir lequel va le mieux s'en sortir...

Si vous aimez la fantasy épique, les complots politiques incessants, l'utopie, aussi, car il y a aussi ce thème de la mise en oeuvre d'un projet vertueux confronté à la réalité de ce qui précède, et de la nature humaine, tout simplement, alors, "la Grâce des Rois" devrait vous plaire. Si ce n'est pas le roman le plus original que vous lirez, c'est spectaculaire et captivant.

Je dois dire, toutefois, qu'après avoir lu "la Ménagerie de papier", recueil de nouvelles unanimement et justement saluée pour son originalité et sa créativité, j'attendais un peu plus de ce roman-fleuve, tant dans le fond que dans la forme. Dans le fond, je l'ai dit plus haut, dans la forme, parce que là aussi, c'est finalement très classique.

Il y a tout de même un point où je retrouve parfaitement l'imaginaire de Ken Liu, c'est cette flotte aérienne et tous les jeux avec les cerfs-volants. Là, oui, on est dans la poésie, l'onirisme, mais vite rattrapés par la terrible réalité, puisque tout cela est mis au service du pouvoir ou de la violence, de l'ambition ou de la guerre.

Ces aérostats, qu'on découvrira peut-être bientôt à l'écran, puisque les droits ont été cédés en vue d'une prochaine adaptation, actuellement en développement, sont un élément fort de ce roman, symbole d'une beauté vénéneuse et également de ce que Ken Liu a baptisé le "silk punk" ("silk", la soie), en référence à d'autres sous-genres de l'imaginaire, comme le cyberpunk ou le steampunk.

Pour autant, je reste curieux de découvrir la suite de ce cycle, en particulier pour certains aspects que j'ai abordés dans ce billet. Il reste un dernier point à évoquer : mais pourquoi la Dynastie des Dents-de-Lion ? Je dois dire que la situation de la traductrice n'a pas dû être facile, sur ce coup-là, car on connaît la dent-de-lion sous un autre nom, plus courant, mais moins... Moins tout, je pense !

On la voit en couverture, la dent-de-lion, est oui, c'est la fleur de pissenlit ! J'imagine que sa traduction anglaise, Dandelion (que l'on retrouve dans le titre du cycle en VO) est une déformation du français, mais c'est vrai que ça sonne mieux que la dynastie du pissenlit... Mais pas forcément mieux que le chrysanthème, autre emblème présent dans le livre...