jeudi 20 septembre 2018

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1200 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Notre sentence peut-elle signifier que l'accusé aurait dû se comporter en héros ? (...) La justice peut-être correspondre à un très haut idéal : décider de mourir pour des hommes qui auraient été massacrés de toute façon ?"

Ah oui, le titre de notre billet du jour place la barre très haut, j'en conviens ! Mais c'est à la hauteur de ce livre qui nous offre de très nombreuses pistes de réflexion sur l'âme humaine, mais aussi sur cette institution si importance qu'est la justice. Je dois dire que je suis sorti de la lecture de ce roman non seulement bouleversé, mais également bien embarrassé, car le problème qui est posé paraît tout simplement insoluble. "Comme si j'étais seul", titre qui en dit long sur les personnages que l'on va rencontrer, est le premier roman de Marco Magini, sorti il y a quelques jours en poche chez Folio (traduction de Chantal Moiroud) et nous entraîne en Yougoslavie en 1995, alors que la guerre civile qui déchire le pays et les violences ethniques atteignent leur apogée... Un nom symbolise cette période : Srebrenica. Effroyable massacre, effroyable imbroglio. Et les éternelles questions : qui est coupable ? Qui est responsable ? Un roman d'une exceptionnelle densité, d'une grande puissance et des personnages qui hanteront longtemps le lecteur...



Dirk est Néerlandais et appartient au contingent d'un peu plus de 400 Casques bleus envoyé en Yougoslavie au milieu des années 1990 pour s'interposer entre les belligérants. Ils sont basés à Potocari, dans ce que nous appelons désormais la Bosnie et leur quotidien ne ressemble pas vraiment à celui de Drogo et de ses hommes, dans "le Désert des Tartares".

Car si Dirk et ses camarades s'ennuient ferme, c'est avant tout à cause des ordres qu'ils reçoivent, mais pas parce qu'ils attendent l'ennemi. Parce que, officiellement, il n'a pas d'ennemi, le rôle des Casques bleus n'est pas de choisir un camp. Mais, officieusement, l'ennemi est partout : en s'interposant, les soldats de l'ONU réussissent à faire l'unanimité contre eux...

Pire : bientôt, les belligérants, et particulièrement les Serbes, qui gagnent sans cesse du terrain, ont compris qu'ils ne risquaient rien de ces soldats entravés par leur engagement qui leur interdit de combattre. Les provocations se multiplient, les Casques bleus deviennent des cibles, on les attaque de plus en plus ouvertement... Mais les ordres restent les mêmes : on ne tire pas.

En juillet 1995, la nasse se referme : les Serbes encerclent une ville, Srebrenica, et posent un ultimatum aux Casques bleus présents. Ils veulent qu'on leur livre les habitants de cette enclave bosniaque. Commence alors un des plus écoeurants jeux de dupes de l'histoire, dans lequel l'ONU va perdre le peu de crédibilité qu'elle avait déjà, et Dirk une grande partie de son âme...

De l'autre côté, au sein de l'armée serbe, se trouve Drazen. Engagé à tout juste 20 ans, dans les premières heures de la guerre, il a ensuite fondé une famille. Conscient que la situation de son pays natal, s'il existe encore, a franchi un point de non-retour, il envisage sérieusement de s'exiler avec sa femme et sa petite fille, mais on lui refuse sans cesse le droit de se rendre en Suisse.

Puisque la voie officielle ne fonctionne pas, Drazen essaye de se procurer de faux papiers. Il obtient un contact auprès d'un homme qui va profiter de la naïveté du jeune homme et l'amener à s'enrôler encore une fois. Sauf qu'on ne parle plus d'armée yougoslave, mais d'armée serbe, qui n'a plus grand-chose d'une armée régulière.

Et ses méthodes non plus, d'ailleurs. Pillages, viols, exécutions sommaires... Drazen est témoin de tout cela, ne résistant qu'en pensant à Irina et Sanja qui attendent son retour. Témoin, et bientôt acteur. On ne lui laisse pas le choix, s'il refuse d'obéir, on lui fera subir le même sort et il ne reverra jamais sa femme et sa fille...

Alors, Drazen s'exécute, à contre-coeur, certes, mais il commet ces mêmes actes de barbarie que ses camarades. Il n'y prend aucun plaisir, se dégoûte carrément, mais c'est une question de survie. Bientôt, il laissera ça derrière lui et reprendra le cours de sa vie. Comme tout ce pays au bord de l'abîme, essaye-t-il de croire.

Jusqu'à ce que son unité se retrouve aux portes de Srebrenica...

Romeo est Espagnol et il exerce dans son pays la belle profession de juge. Mais il ne siège pas dans son pays, c'est à La Haye qu'il travaille désormais. Au sein du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, mise en place dès 1993 pour juger les crimes de guerre commis lors de ce conflit. Et plus encore après l'horreur de Srebrenica...

Romeo a une très haute opinion de cette nouvelle fonction, qui lui vaut également une notoriété qu'il n'avait pas jusque-là. Il s'agit de rendre la justice, comme auparavant, mais selon le droit international, cette fois. Or, depuis Nuremberg, on sait que ce sont les vainqueurs qui rendent la justice et font condamner les vaincus.

C'est cet écueil que Romeo veut à tout prix éviter : à La Haye, c'est le droit qui devra être dit, en fonction des actes commis et non des rapports de force géopolitiques. Une profession de foi qui va rapidement s'avérer difficile à tenir, car les conflits examinés dans le cadre de la Cour Pénale Internationale offrent des cas particulièrement complexe.

Dans le cas de Romeo, ce cas épineux s'appelle Drazen... "Un simple soldat, Croate, combattant en Bosnie pour les armées serbes", pour citer Romeo lui-même. Le seul participant aux massacres de Srebrenica à avoir avoué son rôle actif, non seulement devant le tribunal, mais avant même cela, devant des caméras de télévision américaines...

En avouant avoir tué des innocents de sang froid, Drazen devient un coupable. En expliquant qu'il a agi sous la contrainte, sa situation devient déjà plus complexe. Mais, lorsqu'on regarde tout ce qui s'est passé en quelques jours à Srebrenica, du côté serbe avant tout, mais aussi du côté de l'ONU et de sa chaîne de commandement, les choses se brouillent carrément.

Drazen est-il coupable, et si oui, de quoi, exactement ? Peut-on donc condamner un homme qui a agi pour ne pas mourir ? Ses aveux sont-ils une circonstance atténuante, surtout si l'on considère qu'il est un cas unique, par sa reddition et ses explications ? Comprendrait-on qu'un homme avouant plus de 70 meurtres puisse être innocenté ?

Au coeur de cette histoire, les notions tellement difficiles à discerner de culpabilité et de responsabilité (en France, on connaît bien ce refrain, souvenez-vous du "responsable mais pas coupable" de Georgina Dufoix, même si ses mots exacts n'étaient pas tout à fait ceux-là), mais aussi des clivages qui apparaissent entre les juges.

On suit les débats entre eux, qui sont autant juridiques que philosophiques, mais aussi culturels et évidemment politiques. Car, malgré les bonnes intentions énoncées par Romeo, tout est question de politique, de rapports de force, d'influence, d'opinions publiques... En un mot comme en sang : tout est question d'image.

On suit les débats qui oppose Romeo et ses collègues, issus de différents pays, de différents continents (on notera l'intransigeance et l'arrogance du juge français, au passage...), mais on suit surtout l'infléchissement progressif des positions du magistrat espagnol. Ses hésitations et ses interrogations, mais aussi, disons-le simplement, sa faiblesse...

"Comme si j'étais seul" est un roman sur des personnes qui n'ont rien de héros. Au sens glorieux du terme, mais également d'une manière plus terre à terre : les protagonistes n'agissent pas par idéal, ou alors, il est vite rangé aux oubliettes. Ils sont finalement assez passifs, à l'exception de Drazen, qui lui a agi... Hélas...

Non, il n'y a pas de héros, dans ce roman. Et aucun des personnages au coeur de ce livre n'est un monstre non plus. Ce sont des êtres tristement humains, soumis à des situations exceptionnelles, comme l'Histoire sait en engendrer. Des héros et des monstres, et entre les deux, une multitude d'hommes et de femmes emportés par ce tourbillon...

Il y a surtout chez Drazen, Dirk et Romeo une effarante naïveté (oui, je sais, c'est toujours facile à dire a posteriori et confortablement assis sur son canapé). Drazen a fait confiance à un inconnu, manifestement indigne de cette confiance ; Dirk a cru qu'en représentant l'ONU, il était au service de l'ordre. De la paix. Et Romeo s'est vu au service de la Justice, avec son épée et sa balance, et surtout son bandeau sur les yeux...

A ce point du billet, il y a un élément très important à donner pour les lecteurs de "Comme si j'étais seul" : si Dirk et Romeo sont des personnages de fiction, Drazen, lui, existe vraiment. Drazen Erdemovic, né en 1971 à Tuzla, en Bosnie, dans une famille croate et combattant au sein de l'armée serbe. A lui seul, il semble incarner l'irrationalité et la complexité de ce conflit.

Marco Magini a choisi de garder son identité et de suivre son parcours chaotique en en faisant l'un des fils rouges de son livre. De raconter cette histoire, l'histoire extraordinaire d'un homme extraordinaire, détruit par des circonstances exceptionnelles. Un homme rongé par une culpabilité immense, qui n'a d'égale que le silence des autres meurtriers de Srebrenica.

Je dois avouer que si on écrivait un roman racontant un tel parcours, on aurait du mal à y croire. Ses origines elles-même paraissent incroyables, tant elles le mettent dans une position terrible, au croisement des trois peuples belligérants... On pourrait honnêtement croire à un artifice romanesque, une création d'un auteur à l'esprit tordu.

Mais ce n'est pas le cas, Drazen Erdemovic est bien ce personnage coincé entre l'enclume yougoslave et les marteaux serbe, croate et bosniaque. Dans ce contexte où chacun doit choisir un camp, rejeter son identité yougoslave pour prendre celle de sa future patrie, il apparaît là encore comme une exception, se sentant avant tout Yougoslave et observant, navré, l'implosion de son pays...

Vous verrez que l'exergue du roman est une phrase de Drazen Erdemovic, vous découvrirez également en ouverture du livre une sorte de prologue, quelques pages à peine, qu'il est bon de relire une fois le livre terminé, pour bien les comprendre, bien les remettre dans leur contexte. Car la construction narrative de "Comme si j'étais seul" est particulière.

Les trois personnages centraux, Dirk, Romeo, Drazen, dans cet ordre, interviennent à travers des chapitres qui leur sont consacrés. Dirk et Drazen sont les narrateurs de leurs histoires respectives, retraçant ainsi leur expérience, comme s'ils témoignaient devant la cour et comme si le lecteur assistait aux audiences. Les chapitres consacrés à Romeo sont à la troisième personne, et donc plus neutres.

Ces récits alternent donc régulièrement, un chapitre sur Dirk, un sur Romeo, un sur Drazen, avec cette particularité que ces trois parcours ne sont pas simultanés : celui de Drazen commence avant les autres puis rejoint celui de Dirk, celui de Romeo se déroulant après. Ce qui accrédite l'idée des témoignages devant la cour, même si ce n'est pas formalisé ainsi.

A travers les yeux de Drazen et de Dirk, on découvre donc comment s'est déroulé le drame de Srebrenica, le pire massacre commis sur le continent européen depuis la IIe Guerre mondiale, huit mille victimes au total. Et ce double point de vue est tout sauf anodin : bien sûr, la folie des troupes serbes d'un côté (et l'on sait que les autres camps ne furent pas en reste), de l'autre, l'inertie de l'ONU.

Je ne suis même pas certain que "inertie" soit un mot suffisant. C'est aussi ce qui est fondamental dans ce livre : nous rappeler les erreurs, les errances, l'impuissance des Casques bleus sur le terrain que vient encore accroître l'absence d'ordres des officiers de l'ONU et l'absence d'initiatives des soldats néerlandais sur le terrain.

Ce roman, c'est aussi un réquisitoire contre "le Machin", qui a démontré jusqu'à l'absurde, jusqu'à l'atroce son inutilité. Une instance internationale qui a fermé les yeux, disons les choses, même si cela peut paraître assez doux, comme formule, mais qui ne s'est pas retrouvée à La Haye, ou alors du côté des juges. Vous voyez le parallèle avec Nuremberg qui réapparaît ?

En fin de roman, Marco Magini a placé trois pages de notes, qui sont en fait des éléments très factuels sur le massacre de Srebrenica. Si le roman ne vous a pas déjà fait froid dans le dos, ces quelques lignes devraient s'en charger... En faisant apparaître tant de lâcheté(s), mais aussi tant de parapluies ouverts pour surtout ne pas reconnaître trop clairement ses fautes...

Je vais être franc, je n'ai aucune idée à propos de Drazen : est-il coupable ou non, fallait-il le condamner ou pas ? Justice n'est pas morale, et réciproquement. Quant à chercher à savoir ce que l'on aurait fait à la place de cet homme, c'est une question absurde, stupide même. De la simple rhétorique qui ne pèserait pas lourd, justement, si l'on était à la place de Drazen.

Non, je ne sais pas ce qu'il fallait faire de Drazen Erdemovic, mais je lui reconnais une immense qualité au milieu de ce sac de crabes : le courage. Le courage d'avoir assumé ses actes, aussi horribles soient-ils. D'affronter la justice, en sachant qu'elle risquait fort de l'envoyer derrière les barreaux pendant un moment.

Le seul homme à avoir reconnu ses fautes. A avoir été condamné pour cela. Côté serbe, mais on pourrait élargir à la communauté internationale, dont la responsabilité est très nettement engagée dans ce massacre. Les Pays-Bas, en première ligne, mais aussi la France, l'OTAN, l'ONU... Tout ceux qui n'ont pas levé le petit doigt et ont laissé faire...

Drazen Erdemovic est aujourd'hui un témoin protégé car on estime que ses aveux le mettent en danger... Aucun autre des assassins de Srebrenica n'a à ce jour comparu devant le Tribunal Pénal International, officiellement, ils sont toujours recherchés... A tout ce que je viens d'énumérer, j'ai la furieuse envie d'ajouter la lenteur de la justice internationale, en me demandant s'il s'agit d'un euphémisme ou d'un oxymore...

Aujourd'hui, quand on tape Srebrenica sur un moteur de recherche et que l'on regarde les images qui sont proposées, ce ne sont pas des vues de cette petite ville de Bosnie qui apparaissent, mais des dizaines, des centaines de clichés du mémorial de Srebrenica-Potorica, inaugurée en 2003, exactement là où se trouvait la base des Casques bleus néerlandais.

On y rappelle le calvaire des 8372 victimes, dont les corps furent jetés dans des charnier. Aujourd'hui encore, le travail d'identification se poursuit, car si l'on connaît l'identité des victimes (vous comprendrez pourquoi en lisant le roman de Marco Magini ; c'est un des éléments les plus consternants de cette affaire), il faut encore déterminer à qui appartiennent les restes...


Vous l'aurez compris, ce roman n'est pas un livre qui brille par sa légèreté. Au contraire, c'est un roman d'une immense puissance, d'une très grande force, écrit par un jeune écrivain (né en 1985, il n'avait que 10 ans lorsque le massacre eut lieu). Un homme engagé, puisque son travail actuel concerne les changements climatiques et le développement durable...

Il est rare qu'en cours de lecture, je note autant de passages qui mériteraient d'être cités dans le billet. J'ai coché près d'une vingtaine de pages sur un roman de 260, des pages où il y a des mots qui frappent, qui troublent, qui mettent en colère, qui bouleversent, qui interrogent, qui déstabilisent, qui bousculent. Marco Magini ne laisse aucun répit à ses lecteurs.

En accroche, sur la quatrième de couverture, on lit : "A Srebrenica, la seule façon de rester innocent était de mourir". Et ce n'est certainement pas une formule. Plus que d'innocence, terme par trop juridique, surtout vu le contexte, on devrait peut-être parler d'humanité... Une question que ne cessent de se poser Drazen et Dirk. Une question qui les hantent, sans doute encore aujourd'hui, près de 25 ans après le massacre...

vendredi 14 septembre 2018

"Enfin, le champion peut être un personnage de roman" (Jean Hatzfeld).

Ce titre est un peu spécial, je le reconnais, et il faut donc quelques explications avant d'aller plus loin. Ce billet va concerner le nouveau roman de Jean Hatzfeld, "Deux mètres dix", paru chez Gallimard en cette rentrée littéraire, et l'auteur bénéficie de pas mal de presse, dont un entretien dans le quotidien sportif "L'Equipe", ainsi titré. Mais, ce n'est pas tout : cette phrase est une réponse, à cinquante années d'intervalle, à une tribune d'Antoine Blondin dans "Le Monde", où l'auteur d' "Un singe en hiver" expliquait que "Le champion, élément fabuleux dans le paysage moderne, est un héros qui ne parvient pas à devenir un personnage". En nous emmenant à la rencontre de quatre champions dans deux disciplines quasiment opposées (le saut en hauteur pour les deux athlètes féminines, l'haltérophilie pour les deux athlètes masculins) dont les carrières ont coïncidé avec un événement historique majeur, la Guerre froide, Jean Hatzfeld dresse le portrait de héros, au sens patriotique du terme, mais aussi en son sens antique. Il leur donne de la chair, les montre hors de leur contexte sportif, avec leurs failles, leurs doutes, leurs travers et leurs désillusions. Et en fait de beaux personnages, qui vont grandir en se rencontrant sans s'affronter, cette fois...


Les heures de gloire de Susan Baxter sont loin derrière elle, elles remontent au tournant des années 1970-1980, lorsqu'elle devint une athlète de très haut niveau. Une spécialiste du saut en hauteur ! Une carrière qui a coïncidé avec une période où sport et politique sont entrés en collision, nouvel avatar de la Guerre froide et outil patriotique des deux côtés du rideau de fer.

Aujourd'hui, Susan n'est pas au mieux de sa forme et vie dans un mobile home, quelque part en Arizona. Earl veille sur elle après l'avoir découverte inanimée dans un parc, mais il ne peut rien contre les douleurs qui la tenaillent. Elle n'a plus grand chose de l'athlète qui fut parmi les premières à passer la barre mythique des deux mètres en compétition.

Un jour, au courrier, une enveloppe portant des caractères cyrilliques. Un peu étonnée, elle l'ouvre, déplie le papier qu'elle contient et lis une lettre que lui adresse une certaine Tatyana Alymkul. Un nom qui ne lui aurait rien dit si son interlocutrice n'avait pas précisé qu'il s'agissait de son nom d'épouse et qu'elles sont connues quand elle se nommait Tatyan Izvitkaya.

Plus de trente ans plus tôt, elle fut un phénomène dans le milieu de l'athlétisme mondial. Une sauteuse en hauteur au talent exceptionnel, en dépit d'un gabarit moins élancé que ses concurrentes. Mais une technique parfaite, inimitable. A l'époque où Susan et Tatyana se sont croisées près d'un sautoir, elle était citoyenne soviétique.

Mais Tatyana est désormais Kirghize. Un pays situé dans les steppes d'Asie centrale, indépendant depuis 1991 et le démantèlement de l'U.R.S.S. Un minuscule pays que Susan aurait bien du mal à situer sur une carte. Si vous le cherchez, sachez qu'il est coincé entre le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Chine. Capitale : Bichkek.

Tatyana évoque ce pays lointain dans sa lettre et lance à son ancienne rivale une invitation à venir passer quelque temps là-bas, histoire de mieux faire connaissance et d'oublier les soucis en se rappelant des souvenirs de jeunesse. Des souvenirs d'un concours d'anthologie, le seul qu'elles ont disputé l'une contre l'autre.

La famille de Tatyana n'est pas originaire du Kirgizistan, mais de Corée. Elle a fui son pays pour échapper à l'invasion japonaise et est venue s'installer à Vladivostok. On a appelé cette communauté les Koryo-saram, dont les traits reflètent ces racines extrêmes-orientales. Mais, surtout, ces populations ont été victimes comme d'autres des déportations ordonnées par Staline au moment de la IIe Guerre mondiale. Un exil au carré...

Tatyana aussi a connu une carrière éclair, mais glorieuse, du fait des choix politiques en vigueur à l'époque. Championne olympique à Moscou en 1980, à la surprise générale, elle n'a pas pu participé aux Jeux suivants. Et ce n'est pas la seule athlète dans ce cas. Un autre Kirghize a marqué cette Olympiade : Chabdan Orozbakov, l'homme aux 53 records du monde.

Lui aussi est monté sur la plus haute marche du podium olympique à Moscou, en remportant l'or en haltérophilie, mais ce qui devait être l'apothéose de sa carrière a pris une tournure tout à fait inattendue. Ce colosse aux mouvements d'une fluidité exceptionnelle a fait un choix fort, dangereux, en toute connaissance de cause. Tatyana fut témoin de sa chute...

Mais, aujourd'hui, Chabdan est une véritable légende au Kirghizistan, on le célèbre comme un personnage mythologique, un demi-dieu, on le statufie, on lui consacre des fresques, un musée... Il est l'idole de ce pays tout juste naissant, lui, l'homme fort issu des montagnes kirghizes, si différents des autres athlètes de son temps.

En 1978, lors des Championnats du monde à Gettysburg, Chabdan s'était imposé sans coup férir, malgré l'ambiance terriblement hostile : "Fuck the Red", criait la foule, et l'un de ceux qui criaient le plus fort s'appelait Randy Wayne. Il n'était pas un simple spectateur, non, il était le principal concurrent de Chabdan.

Ce jour-là, en plus d'une bonne leçon sportive, il a également pris une sacrée leçon d'humilité. Il ne l'a pas compris sur le moment, aveuglé par la haine inculquée par tout un système, mais bien plus tard, une fois sa carrière terminée, alors qu'il ne met plus les pieds dans les salles de musculation, il s'est rendu compte que son adversaire d'alors était un être hors norme.

Aujourd'hui, Randy a bien changé, il a laissé derrière lui cette agressivité qui n'avait rien de fair-play et n'était certainement pas dans l'esprit du sport. En quête de rédemption, mais aussi d'une vie plus saine, Randy a décidé de partir sur les traces de son légendaire rival et d'en profiter pour prendre un bon bol d'air dans les montagnes kirghizes...

Quatre athlètes, quatre personnages, quatre héros, même si ce mot est à nuancer. Quatre champions, en tout cas, car dans leurs disciplines respectives, ils ont tous brillé, parfois très brièvement. Quatre trajectoires qui auraient pu les mener plus loin encore au panthéon du sport s'il n'y avait eu la politique internationale. La bipolarisation du monde, sa séparation en deux blocs idéologiques antagonistes.

Avant de revenir sur ce contexte, il faut que je précise quelque chose : j'ai chois de présenter les quatre personnages centraux de "Deux mètres dix" sans tout à fait tenir compte de la narration. Car, vous le verrez, on ne suit pas ces personnages simultanément, l'une amène l'autre, et l'autre amène le suivant, comme s'ils étaient reliés les uns aux autres.

On découvre ces deux femmes et ces deux hommes à travers deux époques : celle de leur gloire sportive et leur vie actuelle, sensiblement différente (j'essaye de ne pas tout dévoiler, je reste donc prudent). Le temps qui a passé n'explique pas seulement les différences entre ces deux âges, non, c'est l'Histoire qui les a marqués de façon indélébile.

Venons-en à ce contexte historique loin d'être anodin : tout tourne en effet entre la fin des années 1970, l'U.R.S.S. de Brejnev face aux Etats-Unis de Carter, jusqu'aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984. Et cette courte période occupe pourtant une place charnière, tant sur le plan politique que sportif, la première investissant alors le champ du second.

L'image de cet envahissement du sport par la politique est presque allégorique, car l'événement clé, c'est l'entrée des chars soviétiques en Afghanistan, fin 1979. Oh, avant cela, il y avait déjà des tensions entre les deux superpuissances, mais à partir de cette date, on entre dans quelque chose qu'on n'avait jamais vu jusque-là, en tout cas avec cette ampleur.

Ce phénomène, c'est l'ère des boycotts : plus de 60 pays, les Etats-Unis en tête, ne se sont pas rendus à Moscou, d'autres ont choisi d'y participer, mais on ne hissa pas leur drapeau, on ne joua pas leur hymne lors des remises de médailles. Rebelote quatre ans plus tard, à Los Angeles, avec l'U.R.S.S. qui rend la monnaie de sa pièce à l'Amérique, suivie par ses satellites et certains alliés...

Des décisions qui ont eu des conséquences pour les athlètes, devenus malgré eux des pions sur un échiquier qu'on déplace au gré des périodes de tension ou de détente diplomatique. Certains ont vu leur rêve olympique, leur graal brisé, d'autres ont dû attendre, d'autres, comme les Français, à Moscou, en garderont un souvenir un peu gâché...

Pire encore, à cette époque, c'est la politique qui a fait et défait les carrières. Et dans "Deux mètres dix", c'est vraiment le cas pour les deux sauteuses en hauteur, ainsi que pour Chabdan. Leurs performances, leurs ambitions, tout cela a été jeté aux orties et les choix qui ont été effectués ont été très violents pour certains athlètes.

Enfin, il y a la question du dopage : un système étatique et scientifique, côté bloc soviétique ; des méthodes plus personnelles et individuelles, côté américain. Mais le même objectif : gagner, pour marquer son territoire, pour s'imposer à l'autre. Pour déclencher une espèce de partie de "Risk" où l'on utilise les médailles, et les médailles d'or en particulier, pour gagner du terrain et de l'influence.

Un objectif qui ne tient absolument pas compte de la santé et de l'avenir de celles et ceux qu'on a gavé de substances censées améliorer les performances. Combien ont été détruits par ce système complètement fou ? Susan et Randy sont dans un état physique déplorable, et ce qu'ils ont absorbé pour devenir des champions n'y est pas étranger.

Mais, si Jean Hatzfeld tient compte de tout cela pour façonner ses personnages, ce n'est pas ce qui l'intéresse en premier lieu. Car, chargés ou pas, ces athlètes sont exceptionnels et ont travaillé  d'arrache-pied pour le devenir depuis longtemps. A travers les histoires des uns et des autres, on découvre d'ailleurs les systèmes de formation des deux blocs.

On découvre ainsi que Dick Fosbury, qui révolutionna le saut en hauteur en abandonnant le saut ventral pour le saut dorsal, était considéré comme un ennemi de l'Union Soviétique et sa technique était interdite à l'est. Les entraîneurs qui enfreignaient cette règle risquaient gros... jusqu'à ce qu'on réalise que les sauteuses et les sauteurs qui ne le pratiquaient pas n'avait plus aucune chance de gagner...

Cela nous amène à un point toujours délicat dans les livres traitant de sport : l'évocation de la technique. Oh, j'en vois qui, en découvrant que le roman de Jean Hatzfeld parle de saut en hauteur et d'haltérophilie (d'haltérophilie !!! Nan mais allô, quoi !!!) ont déjà décidé de boycotter cette lecture. Ils auraient bien tort, en tout cas pas en s'appuyant sur de tels a priori.

Il y a de magnifiques pages sur la technique de ces deux sports, sur la manière dont les pratiquent les différents personnages, ce qui les démarque de la concurrence et en fait des champions hors norme, non seulement par les palmarès, les hauteurs passées et les poids soulevés, mais aussi parce qu'ils s'agissent pas comme les autres...

Les deux Kirghizes, plus particulièrement, sont des exemples remarquables, des athlètes qui ont appris les techniques, certes, mais les ont assimilé à leur manière, en y ajoutant leur culture, leur philosophie de l'existence... Les descriptions des sauts de Tatyana et des levers de Chabdan sont des merveilles, on a l'impression d'être aux premières loges.

De ces gestes, loin d'être évidents, qu'on doive sauter plus de deux mètres ou soulever à bout de bras plus de 250 kilos de fonte, Tatyana et Chabdan savent tirer une quintessence, leur donner un naturel qui semble atténuer les contraintes physiques. C'est délié, léger, fluide, ça semble d'une facilité déconcertante, quand tous les autres échouent.

Tatyana semble s'envoler et apprivoiser la barre, quelle que soit sa hauteur, quand Chabdan fait corps avec la charge au lieu de se battre contre elle. C'est magnifique à voir, pardon, à imaginer, puisque ces personnages n'ont jamais vraiment évoluer, qu'on ne peut pas retrouver sur YouTube leurs exploits, comme on peut le faire, par exemple, avec ceux d'une Nadia Comaneci...

Oui, "Deux mètres dix" est bien un roman sur le sport, sur deux disciplines qui sont loin d'être les plus médiatiques, les plus courues, en tout cas dans notre pays. Au passage, précisons que ce titre, "Deux mètres dix", fait référence à la hauteur infranchissable depuis toujours par les sauteuses. Depuis 1987, le record du monde est bloqué à 2,09m, par une athlète bulgare (donc à prendre avec les doutes liés à ce que nous avons évoqué plus haut).

Mais c'est aussi un roman sur les sportifs, qui depuis toujours, depuis l'antiquité et la fondation des Jeux olympiques, ont été considérés comme des héros, s'inscrivant dans une mythologie, acquérant une essence quasi divine par leurs exploits. On retrouve toujours cela, on le voit d'ailleurs à chaque grande victoire, la dernière en date, à Moscou, encore, en juillet, l'a bien montré.

Des héros, oui, des légendes, et dans le roman, c'est véritablement le cas de Chabdan, dont l'histoire personnelle, les origines, le parcours personnel et sportif, le destin ont intégré l'histoire du pays jusqu'à faire de lui une image tutélaire, une idole absolue, un symbole de la nation et de sa culture. Une incarnation de son sport. Un homme à la carrure de dieu.

Il est aussi un héros pour son geste fou sur le podium de Moscou, pour cet acte de liberté et de rébellion qui a marqué tous ceux qui ont vu la scène. Au héros sportif, il ajoute la dimension de héros politique, de symbole patriotique et même, ce qui, hélas, n'est jamais très bon, nationaliste. Un résistant. Un héros de l'Histoire.

A l'inverse, les trois autres personnages se sont éloignés de leur sport. Ils sont retombés dans l'anonymat et ont laissé complètement derrière eux la discipline qui leur a apporté la gloire. Leurs noms n'apparaissent qu'en petits caractères dans les livres et les sites internet spécialisés, même si certains de leurs exploits restent en mémoire des aficionados.

C'est là que l'on retrouve toute la réponse de Jean Hatzfeld à Antoine Blondin : ce dernier, qui a écrit de si beaux éditoriaux sur les exploits sportifs pour "l'Equipe", ne voit en eux que des héros ne vivant qu'à travers leurs exploits ; Hatzfeld lui prouve encore une fois qu'ils sont aussi des être humains, possédant un libre arbitre, soumis aux soubresauts de l'histoire et à leurs passions.

D'ailleurs, on peut aller dans le sens de Jean Hatzfeld avec un simple exemple : Jesse Owens serait un immense champion quoi qu'il arrive, mais ce qui le fait entrer dans l'histoire, dans l'imaginaire collectif bien au-delà du sport, c'est le contexte de ses exploits, le camouflet infligé aux nazis. Quant à Chabdan, dans le livre, son geste rappelle le point levé et ganté de Tommie Smith et John Carlos...

Oui, Jean Hatzfeld donne vie à ses héros, il leur donne une existence en tant que personnages, et ce n'est pas la première fois : avec "Où en est la nuit", déjà, puis "Robert Mitchum ne revient pas", il avait confronté des personnages de sportifs à la guerre et à ses conséquences. Sur leurs carrières, mais plus encore sur leur vie.

A ceux qui ont découvert Jean Hatzfeld, comme ce fut mon cas, à travers ses livres sur le génocide rwandais, ce goût pour le sport peut surprendre. Mais il faut savoir que c'est par le journaliste sportif qu'il a entamé sa carrière dans les années 1970. Il a d'ailleurs couvert les JO de Moscou et Los Angeles (il cite d'ailleurs un de ses articles dans le roman), et ce qu'il évoque ici le renvoie aussi à ses souvenirs.

Vous n'aimez pas le sport ? Vous avez galéré au collège avec le saut en hauteur et vous soulevez péniblement un pack d'eau pour le mettre dans le coffre de votre voiture ? Peu importe, ce livre est bien plus que cela, un récit positif sur l'amitié et la solidarité, malgré la rivalité, malgré la politique qui les a tronquées, sur l'expérience commune du haut niveau, mais aussi la passion pour un sport et les gestes qui le symbolisent.

Et si vous ne voyez pas en eux des héros, parce que le sport vous indiffère ou que vous préférez attribuer ce mot à d'autres genres de personnes, alors, découvrez ces personnages, attachants malgré leurs failles, leurs erreurs parfois. Et laissez vous transporter dans un univers dépaysant, le Kirghizistan, ses montagnes et ses lacs, son air pur et ses moutons...

"La vie est une histoire pleine de cruauté, de bruit et de fureur et elle est racontée par Julien Lepers".

Comme souvent en cette rentrée littéraire, on cherche les livres un peu marrants, ceux qui ne vont pas vous donner envie d'ouvrir le gaz ou la fenêtre de votre 8e étage. Bref, des livres qui adoptent le ton de la comédie, même si, derrière les apparences et la tonalité globale, on trouve des sujets sérieux... C'est le cas avec notre livre du jour, au sujet pour le moins surprenant, puisque nous allons entrer dans les coulisses d'un célèbre jeu télévisé... "Einstein, le sexe et moi", d'Olivier Liron (chez Alma éditeur), est une auto-fiction (oui, je sais... Je sais !), mais c'est aussi un roman qui parle de la différence, du mal-être que cela suscite, de l'impression de ne pas trouver sa place dans le monde, de la timidité profonde d'un jeune homme qu'il combat avec les armes dont il dispose, et en particulier une mémoire travaillée comme on sculpte une musculature. Sans oublier une bonne dose d'humour et d'auto-dérision, une chemise rouge, des madeleines et du Coca (le goûter des champions !)...


A l'été 2012, Olivier est convoqué aux studios de la Plaine-Saint-Denis pour participer à un enregistrement. Quelques mois plus tôt, il a remporté trois victoires à l'émission "Questions pour un champion" avant de chuter (et de louper la cagnotte, qu'on décroche avec 5 victoires consécutives). Mais, cela lui ouvre les portes de la version dominicale du jeu.

Si vous n'êtes pas des habitués du jeu diffusé en début de soirée sur France 3, il y a le jeu dans sa version classique, du lundi au samedi, et le dimanche, une émission particulière où s'affrontent ceux qui ont gagné un certain nombre de fois. La crème de la crème des champions, avec un champion en titre qu'il faut détrôner, et cinq duels à gagner pour repartir avec 50 000 euros.

Olivier n'est donc qu'un challenger parmi d'autres, quatre personnes pleines d'érudition qui vont devoir se départager à travers différentes épreuves. Le matin des enregistrements (qui ont lieu plusieurs mois avant la diffusion), Olivier n'entend pas son réveil ! Début de panique, départ en catastrophe, arrivée en nage et dépenaillé... Pour découvrir que son tour aura lieu en fin d'après-midi...

Des heures à tuer dans les coulisses, sans trop s'intéresser aux enregistrements précédents ou au champion qu'il devra affronter dans un face-à-face crucial s'il se débarrasse de ses adversaires. De temps en temps, il croise un membre de l'équipe de production ou Julien Lepers himself, mais l'essentiel de cette journée, il le passe à réviser mentalement ce qu'il a appris.

Car Olivier a sacrément bossé pour devenir un champion, franchir les différentes épreuves, "le 9 points gagnants", où il faut faire preuve de rapidité, "le quatre à la suite", qui nécessite de la concentration pour ne pas perdre le fil, et "le face-à-face", où la stratégie est aussi importante que les connaissances.

Il a rédigé des listes et des listes, de dates, d'événements, de personnalités, il est incollable en botanique, capable de reconnaître n'importe quelle plante à son nom latin... Mais il a aussi des lacunes, forcément, comme les autres candidats, d'ailleurs. A lui de savoir gérer au mieux ses points forts et de bluffer quand c'est nécessaire.

Reste un élément que je n'ai pas encore évoqué : à 25 ans, Olivier est devenu un des plus jeunes champions de l'émission, et s'il a fait cette démarche de s'inscrire aux sélections et de participer à ce jeu télévisé, ce n'est pas par appât du gain, par passion pour ces émissions, par narcissisme, mais parce qu'il y voyait un moyen d'améliorer sa situation...

Olivier présente un syndrome d'Asperger, "ce n'est pas une maladie", insiste-t-il, "c'est une différence". Mais c'est surtout ce qui fait de lui depuis toujours un être à part. Cette expression, "être à part", est véritablement à double tranchant : on peut l'employer pour désigner quelqu'un qui sort du lot par ses compétences, son talent, mais, si on le prend au premier degré, c'est quelqu'un qu'on met à part.

Et depuis l'enfance, Olivier à été mis à part. A l'école et depuis qu'il est adulte aussi. Quoi qu'il fasse, on le regarde différemment, il est bizarre, trop bizarre, un drôle de bonhomme. Il était un parfait souffre-douleur, un gars qu'on peut moquer, qu'on peut ridiculiser dans la cour de récréation. Qu'on peut cogner, aussi...

Il y a, dans cette distinction entre maladie et différence qui intervient tout de suite dans le livre, quelque chose qui frappe l'esprit, et lui fait un méchant oeil au beurre noir... "Einstein, le sexe et moi", c'est l'histoire d'un homme qui peine à trouver sa place dans la société, à vivre, aïe, le vilain mot qui arrive, à vivre "normalement".

La relation à l'autre est un problème constant pour Olivier, et lorsqu'il s'agit des femmes, des sentiments, de l'amour et donc, du sexe, c'est sans doute encore plus compliqué... Et toute cette accumulation de difficultés, cette sensation d'être sans cesse mis à l'écart, rejeté, ça n'aide pas à grandir, à avoir confiance en soi...

"Einstein, le sexe et moi", c'est le récit de cette journée pas comme les autres où Olivier va participer à l'enregistrement de "Questions pour un super champion", avec la détermination farouche de s'imposer, coûte que coûte. Cela fait longtemps que je n'ai pas regardé ce jeu (je crois que je ne l'ai même jamais vu depuis que Samuel Etienne a remplacé Julien Lepers), mais je ne l'avais jamais vu ainsi.

Car, Olivier ne se contente pas de nous faire pénétrer dans les coulisses du jeu, mais on vit cette émission de l'intérieur, comme en caméra embarquée, si je puis dire, à travers le regard d'Olivier, ses observations, ses sensations, ses impressions sur les autres participants, son état d'esprit au fil des questions, des réponses et des scores qui évoluent.

Le fil conducteur, c'est cette émission, dont on imagine qu'elle n'a pas été totalement choisie au hasard (il faut dire qu'il y a tous les ingrédients pour en faire un sujet de romans, rebondissements, émotions, suspense... Il emprunte aux codes du thriller et on se prend au jeu, c'est le cas de le dire), que l'on suit non pas comme si on était devant sa télé, mais comme si on était dans le public, au studio.

Au gré des épreuves, des questions, des différentes étapes du jeu, des pauses, parfois prévues, d'autres fois nom, l'esprit d'Olivier s'éloigne du plateau et de la Plaine-Saint-Denis. Il nous emmène alors dans son passé, dans son enfance complexe, dans ses souvenirs et même dans ses rêves (dont certains sont assez croquignolets, joyeusement délirants, mais aussi empreints de souffrance)...

Jusque-là, Olivier était à part, dans le mauvais sens du terme. Cette fois, il entend bien être à part en sortant du lot. En éliminant un à un ses adversaires et en allant défier le champion en titre, en lui piquant sa place. Il a bossé, il a confiance en ce qu'il sait, il espère qu'il aura le zeste de chance nécessaire... Il est surtout remonté comme un coucou suisse, le garçon !

Au coeur, il a une rage flamboyante, celle qu'il a accumulée au fil de toute sa jeune existence, à travers ses échecs, ses problèmes, ses déceptions, ses blessures... Une rage qu'il canalise cette fois pour en faire une arme positive vers la consécration d'une victoire à l'un des jeux les plus populaires de la télévision française (et certainement pas le plus facile, qui plus est).

"L'important, c'est de participer", ce n'est pas la maxime d'Olivier, non, lui n'envisage qu'une seule chose, la victoire. Il n'est pas là pour faire de cadeaux, pour sympathiser avec ses adversaires, pas même avec le célèbre présentateur du show, non, il veut l'emporter. Et pour cela, il est prêt à tout déchiqueter avec les dents...

L'expression n'est pas de moi, je le précise. C'est un leitmotiv du roman que je reprends ici, parce qu'il reflète très bien l'état d'esprit d'Olivier : longtemps passif face à ceux qui lui faisaient du mal, le brutalisaient, il est désormais mû par une combativité de chaque instant. Lorsqu'il appuie sur le buzzer, lorsqu'il prend la main, lorsqu'il répond à une question, c'est comme s'il rendait les coups ou les insultes reçus.

Comme s'il exorcisait les moments pénibles et les désillusions, comme s'il renversait le destin, comme on détrône un super champion en quelques réponses données au meilleur moment (celui qui vaut 4 points). Cette agressivité qui traverse le roman est à la fois très amusante (il a l'oeil du tigre !), mais aussi un symptôme de tout ce qui est allé de travers dans sa vie. Et c'est ce qui touche aussi...

Alors, oui, "Einstein, le sexe et moi" est un roman très drôle, grâce au sens de l'observation d'Olivier Liron, qui nous offre quelques portraits sur le vif de ses concurrents, qui croque un Julien Lepers plus vrai que nature et ressort quelques dossiers (ah, la carrière de chanteur de Julien, du miel pour les oreilles... A écouter Pour le plaisiiiir... hum, désolé...), qui se met en scène avec beaucoup d'humour.

Oui, c'est une auto-fiction, mais il y a quelque chose d'un spectacle de stand-up dans ce roman. Olivier Liron saisit les aspérité, les travers, les dérapages, les imprévus et les raconte à sa manière. Avec en plus un énorme avantage : la très grande majorité des lecteurs visualisera parfaitement de quoi il est question lorsque c'est le jeu qui est le cadre du récit.

Et puis, derrière le décor télévisuel, la mise en scène de l'émission (avec un Julien Lepers plus vrai que nature, complètement barré, ne surjouant jamais, non, c'est pas son genre, et agaçant à souhait, dont le nom, je crois savoir, devait initialement figurer dans le titre du roman avant d'y être remplacé par Einstein, quelle promotion !), il y a cette douleur qui transparaît.

Asperger, c'est un mot qui fait peur, qu'on sache ou non ce qu'il veut dire exactement. Et peut-être plus encore quand on ne sait pas à quoi ça correspond. Reste la différence... Ce gouffre qui sépare un jeune homme intelligent (Olivier Liron est normalien, spécialiste en histoire de l'art, musicien de talent... Il n'est pas du tout énervant non plus, mais pas pour les mêmes raisons que Julien Lepers !) des autres.

Pour lui, participer à "Questions pour un champion", c'est se lancer dans une quête initiatique. Une quête vers l'épanouissement, vers une meilleure estime de soi. Peut-être aussi vers le droit d'être regardé autrement, avec plus de respect. Et plus de séduction, aussi, eh oui, ça compte ! Le gouffre n'est pas entièrement comblé, le sera-t-il d'ailleurs un jour, mais il s'est réduit.

Le dernier chapitre du roman est très émouvant, le récit du premier jour du reste de la vie d'Olivier Liron. Une vie qui n'est plus un boulet attaché à la cheville et entravant les mouvements, mais quelque chose de plus léger, de plus zen. Une période où le regard d'autrui n'a plus vraiment d'importance.

J'ai retrouvé dans "Einstein, le sexe et moi" bien des aspects déjà vus dans "les Bracassées", de Marie-Sabine Roger. Olivier Liron ne déparerait certainement pas aux côtés de Fleur et Harmonie, d'ailleurs. Avec la même volonté de traiter ces questions difficiles et douloureuses avec humour pour les pourfendre.

Mais il y a un élément en plus dans le livre d'Olivier Liron : ce qu'il nous raconte, c'est sa vie, pas celle de personnages qu'il a inventés. On est bien sûr dans l'auto-fiction, pas dans le récit brut des faits, mais qu'on le veuille ou non, c'est de lui qu'il nous parle. Il nous ouvre son coeur, sa mémoire, sa douleur, pour que nous la partagions et que nous assistions à sa bataille décisive.

C'est un livre très drôle, mais aussi plein d'émotions, ce garçon est très touchant, capable de rire de lui-même autant que des autres (ce qui n'est pas la moindre des qualités), mais capable aussi d'une grande poésie, comme lorsqu'on le suit au milieu des oeuvres de Mark Rothko, exposées à la Tate Modern, à Londres.

Rien n'est simple, on le comprend en lisant certains passages du livre, même après cette émission qui marque un tournant, il y a eu des obstacles et des difficultés lourdes, mais je crois que l'Olivier Liron d'après QPUC n'est plus le même qu'avant cette expérience. Il se sent sans doute toujours différent, mais pour nous, admirable.

mercredi 12 septembre 2018

"On devrait toujours adopter le nom de ses symptômes syndromes affections craquelures du vernis (...) Ne pas nier la différence (...) On devrait en faire notre signature notre originalité".

Notre roman du jour entre dans la catégories de ce que j'appelle les sujets casse-gueule (et peut-être plus encore par les temps qui courent...), car la romancière choisit d'écrire sur un fil, au risque non seulement de chuter, mais d'atterrir, et le lecteur avec elle, dans une caricature de mauvais aloi. Quand on découvre le sujet de ce livre, on se dit : ouille, ah, ok, bon... Ou un truc du genre. Mais, en voyant sur la couverture le nom de Marie-Sabine Roger, qui a signé, entre autres, "la Tête en friche", on se sent plus rassuré, car on peut s'attendre à ce que les choses soient abordées avec délicatesse. "Les Bracassées", en voilà un titre énigmatique, est paru en cette rentrée littéraire aux éditions du Rouergue, et c'est un roman plein d'ondes positives, qui appelle ceux qui souffrent, ceux qui peinent avec leur image, ceux qui craignent le regard des autres à prendre leur destin en main et à faire de ces différences un atout, au mépris des canons de la société, des ricanements crétins et des peurs imbéciles. Un roman autour d'une rencontre en forme de carrefour, une bifurcation vers un dénouement très fort et émouvant. Ce qui n'empêche pas de rire (et de se sentir un peu coupable de ces rires).


Fleur a 76 ans et vit à Paris avec pour seul compagnon son chien, Mylord, un carlin qui commence à accuser un âge certain et affiche une santé flageolante. Ce qui n'empêche pas sa maîtresse de le considérer comme un véritable membre de sa famille, allant jusqu'à s'adresser à lui comme elle s'adresserait à un être humain.

Veuve, obèse, vivant dans un appartement fort spacieux et rempli d'oeuvres d'art, elle ne sort guère que pour promener Mylord et pour se rendre chez son thérapeute, le docteur Borodine, qu'elle idolâtre autant qu'elle redoute le reste du genre humain. Fleur est agoraphobe, et tout un tas d'autres mots se terminant en -phobe, d'ailleurs, car c'est le monde extérieur qui l'effraie.

Mais, le docteur Borodine a le truc pour la rassurer et, lorsqu'elle sent l'angoisse monter, elle a toujours près d'elle quelques pilules aux effets rapides et réconfortants qui lui permettent de tenir le coup. Son appartement est un havre, le seul endroit où elle se sent à l'abri des agressions d'un monde horrible, dangereux, malsain.

Toutefois, constatant que son Mylord n'a plus la forme de sa jeunesse, elle cherche un moyen pour qu'il puisse rester à la maison lorsqu'elle se rend à ses consultations, histoire de lui éviter un aller-retour fatiguant et une attente longuette. L'idéal, ce serait que quelqu'un vienne chez elle, même si cette simple idée la met dans tous ses états, pour s'occuper du carlin juste le temps de son absence...

Harmonie a 26 ans et ses parents ne se doutaient pas de l'ironie douloureuse que prendrait ce choix de prénom quelques années plus tard. Car Harmonie incarne tout... sauf l'harmonie, justement. Elle souffre d'un trouble fort handicapant, dont le nom suffit à faire ricaner les amateurs de raccourcis et de railleries faciles : le syndrome de Gilles de la Tourette.

Effectivement, Harmonie ne peut s'exprimer sans parsemer ses phrases de mots orduriers, d'insultes et de jurons qu'elle ne choisit hélas pas. Mais ce n'est pas tout : on oublie systématiquement que le syndrome de Gilles de la Tourette se manifeste aussi par des problèmes nerveux qui rendent la coordination des mouvements délicates et provoque des gestes aussi brusques qu'incontrôlables.

Tout cela constitue un obstacle considérable dans la vie de tous les jours, vis-à-vis de ceux qui ignorent qu'elle souffre de ce mal, mais aussi dans l'intimité, qu'elle partage avec Freddie, bienveillant et amoureux. Une situation qu'elle subit depuis l'enfance et qu'elle gère tant bien que mal, en tout cas dans une grande colère devant son impuissance.

Et Harmonie en a marre de ne pouvoir rien faire comme tout le monde, de devoir accepter que Freddie prenne tout en charge dans leur couple. Elle a le sentiment de vivre à ses crochets, d'être une sorte de monstre qu'on montre du doigt, de n'avoir aucune chance de s'émanciper, de gagner son autonomie, comme n'importe quelle jeune femme de son âge.

Elle veut que cela change, et tant pis si elle échoue, elle ne pourra pas dire qu'elle n'a pas essayé ! Une décision prise en découvrant dans son épicerie habituelle une annonce passée par une habitante de la même rue qui cherche quelqu'un pour garder son chien pendant quelques heures. Si elle n'y arrive pas, alors que pourra-t-elle faire ?

Et voilà comment l'improbable rencontre entre Fleur et Harmonie va se produire...

La scène de cette rencontre est d'ailleurs un des moments formidables de ce roman, tant ces deux personnages sont intrinsèquement différents, pas du tout faits pour s'entendre. Sans même évoquer leurs... singularités. Cette rencontre, c'est exactement ce que je décrivais en introduction : une scène qui m'a beaucoup amusé, tout en me donnant sérieusement mauvaise conscience.

Une scène aussi qui rassemble tous les éléments qui pourraient faire dire : mais qui est Marie-Sabine Roger pour se moquer ainsi de ces deux femmes ? Certes, mais ce qu'on n'imagine pas encore, c'est à quel point cette première rencontre calamiteuse va bouleverser le destin de ces deux personnes en marge, écrasées par leurs différences, par leur inadaptation au monde.

Il faut toujours mesurer les mots qu'on emploie, on en galvaude si facilement, sans même s'en rendre compte. Mais, je crois pouvoir dire que cette première rencontre entre Fleur et Harmonie va s'avérer providentielle. Oh, il y aura bien sûr des heurts et des orages, il va leur falloir s'apprivoiser, apprendre à se connaître et même, accepter l'autre telle qu'elle est.

Ce n'est pas parce qu'on a souffert soi-même si longtemps du regard des autres qu'on échappe à ce travers si humain lorsqu'on se trouve confronté à une différence aussi... flagrante que celles dont elles souffrent respectivement. Et puis, il y a des caractères assez forts, face à face : la rigidité morale de Fleur face au tourbillon en mouvement perpétuel d'Harmonie, ça fait des étincelles.

Je ne vais pas en dire beaucoup plus, car finalement, ce qui se produit ensuite ne se limite justement pas à la cohabitation de ces deux êtres tellement différents, à un simple "buddy-book" à la Francis Veber. Non, cette histoire, c'est d'abord et avant tout l'illustration que l'union, même de personnes inadaptées au monde, peut faire la force.

Ensemble, Fleur et Harmonie, mais bientôt d'autres personnages cabossés, décalés, en marge, oubliés, méprisés, rejetés, la liste des adjectifs est longue, vont s'allier avec comme objectif de renverser la fatalité de leur existence en faisant de ce qu'ils et elles ont toujours traîné comme un boulet, une marque, un atout. Une signature, comme le dit le titre de ce billet.

Bien sûr, Marie-Sabine Roger met en scène des personnages dont les comportements suscitent des situations qui nous font sourire. Mais, rapidement, on se reprend, on se reproche de se laisser aller. Et la puissance de ce livre, c'est de rendre attachants ces personnages qui ne le sont pas forcément d'emblée (qui ne pensera pas, parfois, à un refrain de Georges Brassens, en songeant à Fleur ?).

N'imaginez pas pour autant que cette alchimie va se faire en claquant des doigts. Non, il va y avoir des moments très durs à affronter, des décisions à prendre, parfois brutales, et l'on se dit que, s'il avait fallu faire face à ces événements en solitaire, cela aurait sans doute été insurmontable. Harmonie d'abord, puis Fleur, plus tard, vont chacune connaître ces moments pénibles, et s'entraider...

Marie-Sabine Roger instille à son histoire un souffle positif d'une grande force. Elle pose un regard plein de tendresse sur ses personnages et les guide vers un dénouement plein d'émotions, qui n'effacent pas le sourire, mais y ajouteront probablement quelques larmes. A l'instigation du duo Fleur/Harmonie (avec la seconde en moteur, du genre turbo), c'est une merveilleuse aventure qui est lancée.

Evidemment, si l'on s'en tient à "c'est une vieille agoraphobe et une jeune syndrome de la Tourette qui se rencontre et alors, ah, ah, ah, tu imagines, qu'est-ce qu'on va rigoler !", on est à côté de la plaque. Ici, l'humour est une manière de dédramatiser, mais aussi de nous faire comprendre que notre propension à rire de ces femmes peut être blessante, déplacée...

A travers l'exemple de Fleur et d'Harmonie, mais aussi de leurs amis (je ne vais pas expliquer ici le titre du roman, c'est un choix, mais je crois que cela fait aussi partie des questions qui méritent de trouver leur réponse en le lisant), c'est une leçon que nous inculque la romancière, une leçon de respect élémentaire, une leçon d'humanisme finalement très simple à assimiler, si on en a la volonté.

Avec un axe fort, qui est celui de l'acceptation de la différence et du regard que les autres portent sur soi. Un sujet qui concerne bien plus de monde que les cas particuliers comme Fleur et Harmonie, d'abord. La liste de tout ce qui nous rend méprisables ou "moquables" aux yeux de notre prochain est longue, et a même tendance à s'allonger ces temps-ci...

Nous sommes, nous, lecteurs, d'une certaine façon, dans la même situation que Fleur et Harmonie lorsqu'elles se rencontrent : nous laissons nos préjugés prendre le dessus, nous jugeons l'autre sans aller plus loin qu'un premier regard complètement faussé. Nous nous arrêtons au paraître, sans faire l'effort de découvrir l'être.

Tout aurait pu s'arrêter, après la première rencontre catastrophique entre les deux femmes. L'image que chacune a envoyée à l'autre n'est vraiment pas la meilleure qu'on puisse afficher pour une prise de contact... Combien d'entre nous en resteraient là, en assortissant tout cela d'un commentaire dédaigneux, d'un sourire sarcastique, d'une remarque acerbe ?

Au début du roman, c'est une Harmonie très virulente qui s'exprime, avec une écriture qui s'en ressent. Pas seulement par les moments où le syndrome réapparaît, mais aussi parce que la ponctuation disparaît. On s'en rend compte dans notre phrase de titre, avec une énumération sans virgule et des phrases sans point. Seules les majuscules résistent.

On sent la rage qui bouillonne en elle, mais aussi l'impuissance et l'humiliation, ce qui est forcément très touchant. Elle explique alors que les gens comme elle sont voués à se faire oublier pour survivre, parce que inclassables, impossible à faire entrer dans le moule de la société. Comme un objet qui aurait un défaut et qu'on enverrait au rebut avant même de le mettre sur le marché...

Mais, ce constat va plus loin, car Harmonie l'affirme, cette catégorie à laquelle elle appartient est une espèce en voie de progression : dans un monde qui sait de moins en moins tolérer l'autre, surtout s'il est... bizarre... ou effrayant... il y a de plus en plus de personnes qu'on écarte, qu'on laisse en marge parce qu'elles ne sont pas standardisées, parce qu'elles dérangent. Vous vous souvenez de cette merveilleuse formule si factice, "le vivre-ensemble" ?

Sous le vernis (pas craquelé, celui-là) de la comédie, Marie-Sabine Roger aborde des sujets essentiels avec tact et intelligence. Elle nous tend un miroir, en fait : et vous, n'êtes-vous pas intolérant ? Et vous, n'êtes-vous pas aussi l'inclassable de quelqu'un ? Avec, à la clé, le risque de devenir aigri, méchant, de rejeter sur autrui son mal-être, enclenchant un cercle vicieux difficile à enrayer.

Et puis, le ton change après la rencontre avec Fleur. Non pas que sa colère soit apaisée, mais elle envisage de canaliser son énergie et sa rage autrement, pour en faire quelque chose d'utile. A elle et aux autres. Renverser le rapport de force, en faisant de ce qui nous mine une arme de tolérance massive, une marque de confiance en soi pour ceux qui en manquent cruellement depuis longtemps.

Il y a bien sûr le regard des autres, mais surtout, peut-être, le regard qu'on porte sur soi et qui n'est pas toujours bienveillant lui non plus. Dans la démarche initiée par Harmonie, il y a la restauration de ce premier regard, le fait de s'accepter soi-même tel que l'on est, avec ses défauts, ses complexes. Cela n'efface pas les maux, ça ne guérit pas, mais cela permet d'avancer, et c'est déjà important.

A travers cette aventure, car c'en est une, sans cascade, fusillade ou effets spéciaux surpuissants, se dessine une quête d'émancipation et de libération, qui touchera les unes et les autres et leur permettra de prendre la vie d'un meilleur côté. De se sentir mieux accepté. Il n'est d'ailleurs pas anodin qu'il y ait dans ce livre une unité de lieu qui est le quartier, là où on passe le plus de temps.

Puisqu'il est impossible de soigner le mal à la source de cette situation, ou en tout cas difficilement pour ceux qui ne sont pas incurables, il faut s'attaquer au mal social qui en découle. Avec comme idée de soigner le mal par le mal, justement : ce qui blesse, c'est l'image, alors c'est par l'image que l'on vaincra la douleur et ceux qui l'infligent !

Oui, c'est énigmatique, comme formule, mais je ne peux évidemment pas tout vous dire dans ce billet, il y a tant à découvrir dans ce roman qui n'est pas qu'un livre "feel good", comme on dit, mais qui recèle beaucoup de pistes de réflexion, des enseignements et des raisons de nous remettre, toutes et tous, en question.

C'est surtout un livre plein de joie, une joie contagieuse, vitaminée, roborative. Ces Bracassées ont du pep's à revendre et ont trouvé un vrai gisement d'optimisme dans lequel puiser à chaque coup de mou. C'est un livre drôle, également, mais pas au détriment des personnages, mais aussi parce que l'humour fait partie de l'arsenal contre le désespoir.

A l'image de ce passage évoquant la coprolalie, c'est-à-dire la propension des malades atteints du syndrome de Gilles de la Tourette à recourir à un vocabulaire ordurier, insultant. "Coprolalie du grec ancien Kopros qui veut dire excrément comme on l'entend dans Coprophages les insectes bouffeurs de merde Coprolithes petits cacas fossilisés mais également dans Copropriété sans doute parce que c'est la merde..."

"Les Bracassées", c'est un roman qui s'appuie sur des valeurs de respect, de solidarité, d'entraide, d'écoute, tout ce que la vie moderne, et pas seulement les réseaux sociaux, mais dans le genre, c'est le pompon, ont tendance à balayer, à négliger, voire à rejeter. On en ressort regonflé, mais aussi plein de contrition, en se jurant que l'on se comportera mieux avec son prochain à l'avenir...

"Tout la rattachait au roman noir, à un univers noir, à une littérature qui vise moins à résoudre des énigmes qu'à montrer la noirceur de la société".

La rentrée littéraire n'en finira sans doute pas avant longtemps d'engendrer des débats sur l'essence de la littérature, du romanesque, la place de la fiction et du réel en son sein, ou encore des tendances nombrilistes de certains auteurs puisant leur inspiration dans leur propre existence... Mais, quelquefois, le mot auto-fiction prend tout son sens, quand un sujet personnel devient un sujet romanesque, et même quasiment un sujet de polar. Trois ans après "la Cache", où il se penchait sur son histoire familiale, côté paternel, Christophe Boltanski propose cet été "le Guetteur" (toujours aux éditions Stock), où il mène l'enquête sur sa mère. Oui, le mot peut surprendre, mais voici un homme qui réalise, trop tard, qu'il ignorait bien des choses sur celle qui lui a donné le jour, tant sur sa vie que sur sa personnalité. Il en résulte un livre qui emprunte aux codes du noir, au néo-polar, pour esquisser le portrait d'une femme loin d'être ordinaire, et qui finalement nous bouleverse...


A la mort de sa mère, le narrateur découvre une situation qu'il ne soupçonnait pas. Il s'était éloignée d'elle, suffisamment pour ne pas voir que cette femme, si importante pour lui, avait terminé son existence en recluse, avec pour seul compagnon son chien Chips, dans un appartement minuscule, encombré de bric-à-brac et d'une saleté repoussante. Bien loin de l'élégance qu'il gardait en mémoire...

Absent au moment du décès, il travaillait à l'étranger et n'a pu être prévenu que tardivement, il soupçonne même qu'on a un peu aseptisé la scène pour lui épargner un choc encore plus douloureux. Reste maintenant la pire des missions : faire le tri dans les affaires de celle qui n'est plus là, vider l'appartement et se plonger dans ce qu'il faut déjà appeler des vestiges...

C'est alors que le narrateur fait une découverte qui le bouleverse plus profondément encore : il tombe sur des papiers qui ressemblent fort à des ébauches de romans. Non seulement il ignorait que sa mère ait pu avoir l'ambition de devenir écrivaine, mais encore moins qu'elle montre un intérêt pour ce genre si particulier qu'est le polar.

En effet, la lecture de ces manuscrits le révèle : Françoise L. a essayé plusieurs fois d'écrire des romans à intrigue, noirs, sombres, oppressants. Mais, à chaque fois, elle n'a pu aller plus loin que quelques pages, vite abandonnées pour passer à autre chose. Un seul manuscrit semble un peu plus abouti que les autres, "la Nuit du guetteur".

Ces pages révèlent, comme tous les autres essais littéraires de Françoise L., une espèce d'obsession pour l'espionnage, le voyeurisme... Pour des personnages qui se sentent surveillés... Des situations qui semblent faire écho à la dernière partie de sa vie, où elle ne sortait guère que pour promener son chien, et encore pas très régulièrement, semble-t-il...

Le narrateur, dont on comprend qu'il s'agit de Christophe Boltanski lui-même, se rend alors compte qu'il connaissait bien mal sa mère. Il se lance alors à son tour dans une enquête pour reconstituer l'existence de cette femme dont il avait une image faussée, celle de l'enfant qu'il a été d'abord, puis celle d'un adulte qui n'a pas su se montrer assez attentif.

En parallèle du récit de ses recherches, nous est racontée une période bien particulière de la vie de Françoise L., quand, jeune femme, elle s'est engagée politiquement dans la lutte pour l'indépendance de l'Algérie. Fin des années 1950, début des années 1960, elle rejoint les milieux anticolonialistes et soutient le FLN naissant.

Là encore, difficile de savoir ce qu'elle a fait exactement pendant ces années-là, jusqu'à quel point elle a pu aller dans cette lutte. Aurait-elle alors flirté avec le danger, aurait-elle expérimenté une vie clandestine qui pourrait expliquer sa fascination pour le secret, la discrétion, l'enfermement, même, et une méfiance qui confine à la paranoïa...

Petit à petit, Christophe Boltanski reconstitue toute la vie de Françoise L., depuis sa naissance à Verneuil-sur-Seine, jusqu'à ces dernières années dans un appartement du 13e arrondissement de Paris. Ce qu'il a connu lui-même, une mère imparfaite, avec laquelle le courant n'est pas toujours bien passé, ou cette carrière, éphémère mais exaltante, au sein d'une chaîne de télévision publique.

Alors qu'il collecte les indices, il comprend qu'il était passé à côté de quelque chose de fondamental, une angoisse qui étreignait sa mère et dont il doit découvrir l'origine, comprendre le cheminement. A lui de mener l'enquête. Et de s'impliquer dans une histoire qui n'en devient que plus complexe, qu'on résume en deux questions : qui est le guetteur et qui guettait-il ?

On peut comprendre le malaise qu'on ressent au début du livre. La mort d'une mère est un contexte en soi très particulier. Mais lorsqu'elle s'accompagne de découvertes qu'on va qualifier de troublantes, cela n'aide pas. Soudain, le fils ajoute à la culpabilité de ne pas avoir été assez présent, assez prévenant, le sentiment de n'avoir rien su de celle qui était sa mère.

D'un côté, il y a ces éléments, les manuscrits avortés, l'appartement bordélique, la vie à l'isolement, l'impression que la maladie n'est pas la seule chose qui l'a consumée jusqu'aux derniers instants, et puis de l'autre, il y a les souvenirs, les impressions personnelles, le regard porté sur cette personne, autant d'éléments qui peuvent prendre un aspect très différent sous cette lumière nouvelle.

Ainsi, peu à peu, Christophe Boltanski envisage sa mère sous un autre angle, que résume parfaitement la phrase placée en titre de ce billet. Soudain, l'impression d'une femme qui fuyait la réalité et lui préférait la fiction, lisant avec assiduité et passion, lui revient en mémoire. De ses lectures aux choix faits pour ses études, il découvre soudain une femme en quête perpétuelle d'une autre vie.

Une vie qu'elle s'inventerait, une vie romanesque et non pas construite dans la réalité. Comme si la fiction avait quelque chose de rassurant, alors que la réalité est inquiétante, angoissante. C'est sans doute ce qui explique que, si elle avait pu être un personnage de fiction, elle aurait forcément été la protagoniste d'un roman noir.

Christophe Boltanski souligne d'ailleurs l'importance du néo-polar dans son bref parcours littéraire. A travers les choix de ses thèmes principaux, la banlieue, le racisme, le sida, l'homophobie, le voyeurisme et la situation de femmes sans cesse en danger... Son univers est très ancré dans les questions sociales, avec des positions de gauche affirmées, qui colle bien au mouvement porté par Manchette ou Fajardie.

On retrouve la logique de ses engagements de jeunesse, mais aussi d'une certaine façon, les traits de caractères que le narrateur gardait en mémoire : rebelle, atrabilaire et pessimiste. Pas très flatteur, c'est vrai, mais qui, encore une fois, dans ce contexte nouveau, prend un relief particulier. Mais c'est aussi insuffisant pour saisir qui était vraiment Françoise L.

Et pour y parvenir, il va devoir à son tour se lancer dans une vraie enquête, se faire à son tour guetteur, interpréter et recouper chaque indice pouvant apporter de nouveaux éléments sur ce qu'elle était, ce qu'elle pensait. Ce qu'elle craignait. Une quête difficile, qu'il sait presque impossible, en tout cas insuffisante. Une quête qui ne se terminera sans doute jamais.

Puisqu'il est certain qu'il ne pourra pas lever entièrement le voile, alors, il décide de raconter l'histoire de sa mère, ce qu'il peut en apprendre, en appliquant des codes issus du polar et du roman noir. Françoise L. est le mystère au coeur de son roman, il sera l'enquêteur chargé de le dissiper, de comprendre, quitte à découvrir des éléments inquiétants, douloureux, aussi.

Il y a d'ailleurs des choses très étonnantes qui apparaissent au gré des indices découverts par Christophe Boltanski, et dont je ne vais pas parler dans ce billet, car il faut les laisser découvrir aux lecteurs. Des informations qui ramènent effectivement toute à l'idée d'enquête, d'intrigue, de secrets cachés, de malaise latent.

Le genre de situation qui ne surprendrait pas dans un roman, mais qu'on ne s'attend pas à découvrir en se penchant sur la vie de sa propre mère. Avec les interrogations que cela suscite, les inquiétudes aussi. L'idée que rôde un ennemi invisible dont on n'aurait jamais eu connaissance jusque-là, mais qui expliquerait que Françoise L. ait fini par s'entourer de remparts et par regarder sans cesse par-dessus son épaule.

Le guetteur... Le titre même du livre de Christophe Boltanski serait parfait sur une couverture de la Série Noire ou de certaines collections de polars des années 1970-80. Il y a dans ce mot quelque chose de malsain, de dangereux, d'inquiétant qui est parfait pour installer l'ambiance d'un polar poisseux et troublant.

Pourtant, à l'origine, ce mot apparaît dans le titre d'un des écrits de Françoise L. : "la nuit du guetteur". Et, en allant plus loin, le narrateur découvre un bout de papier sur lequel sa mère a griffonné quelques mots de Guillaume Apollinaire : "Et toi mon coeur, pourquoi bats-tu, comme un guetteur mélancolique, j'observe la nuit et la mort".

On pourrait en rester là, simple clin d'oeil à ces mots magnifiques. Pourtant, au fil de ses recherches, le thème du guetteur quitte le papier pour prendre de la consistance. Oui, mais qui est le guetteur ? Et si ce n'était pas celui que l'on croit ? Ou bien assiste-t-on à une espèce de chassé-croisé où les acteurs sont à tour de rôle guetteur et guetté ?

L'idée que sa mère ait pu avoir peur qu'on la guette, qu'on la surveille, surprend le narrateur. Et, forcément, c'est aussi un coup violent : sa mère était-elle la proie de quelqu'un ? Et, si c'était le cas, de qui pouvait-il s'agir, pour quelles raisons ? Et l'on retombe brusquement sur des situations qu'on croirait sorties d'un polar.

Mais, quand d'autres éléments apparaissent, l'impression change : et si le guetteur était une guetteuse ? Et si le guetteur, c'était Françoise L. elle-même ? Là encore, reste à comprendre qui elle aurait pu surveiller ou faire surveiller et pour quelles raisons... Mais la question en forme d'alternative est ouverte... A moins qu'elle ait été à la fois guetteuse et guettée...

Pour essayer d'y voir plus clair, Christophe Boltanski entre à son tour dans la danse, plongeant dans les affaires de sa mère, à la recherche de ses secrets, des ses peurs, de ses fantômes... Et à son tour, il endosse ce rôle de guetteur, se plaçant dans une position très inconfortable. Celle du voyeur, si cher à un maître du noir, comme Alfred Hitchcock.

Mais le plus inconfortable, dans cette histoire, c'est ce que cette enquête va faire apparaître. Le portrait d'une femme que Christophe Boltanski ne connaissait pas et qui était loin d'être un personnage de fiction, tout du moins pas au sens où on peut l'entendre. Une femme lancée dans une quête dont elle n'a partagé le secret avec personne de son entourage. Jusqu'à se couper du monde...

Ce portrait qui résulte de l'enquête de Christophe Boltanski est bouleversant, parce qu'il expose une femme dans une position de faiblesse, alors qu'elle devrait incarner à ses yeux la solidité et la confiance. Bouleversant aussi, parce qu'il attise la culpabilité de l'absence. Parce qu'il est trop tard pour comprendre ce qui s'est passé. Pour venir en aide à Françoise L.

L'auto-fiction, chez Boltanski, sort de ce qui fait le cadre habituel de ce genre souvent décrié (et souvent à juste titre). Il y insuffle une vraie dimension romanesque, que ce soit par le récit parallèle de la jeunesse de Françoise L. ou par le suspense qui apparaît sans qu'on s'y attende vraiment et fait qu'on se prend nous aussi au jeu (mot mal choisi, je le reconnais).

Il n'y a pas de héros dans l'auto-fiction, en tout cas, rarement aux yeux de quelqu'un d'autre que ceux de l'auteur. Parce que la vie d'un tel, même écrivain, n'est que rarement très passionnante. Françoise L. elle-même change de statut sans cesse dans le courant du "Guetteur" : anti-héroïne, héroïne ou héroïne malgré elle, la distinction est subtile, et dépend du point de vue qu'on adopte.

Mais lorsqu'on referme ce livre, lorsqu'on a l'impression, frustrante, car il reste bien des questions sans réponse, et sans doute à jamais, de connaître un peu mieux Françoise L., toutes ces indications n'ont plus grand sens, parce qu'elle les dépasse toutes, et largement. Et parce qu'on découvre une existence bien malheureuse, portée par une impossible quête de sens.

Il y a quelque chose chez Françoise L. d'un personnage de la Nouvelle Vague, qu'on verrait bien incarnée à l'écran par une Jean Seberg, qui masqua elle aussi tant de blessures et de mal-être. Une femme qu'on ne cerne pas, capable des engouements les plus spectaculaires comme d'un repli sur soi jusqu'à l'effacement... Et c'est elle, dans cet ensemble, qui rend ce roman poignant.

mardi 11 septembre 2018

"J'aurais voulu (...) la bercer dans mes bras, la fesser, la griffer, l'adorer, et lui crever les yeux avec des ciseaux. Comme à ma poupée Ginger. Je l'aimais, tu comprends, Bud ?"

Oui, je sais, c'est un peu violent comme introduction, mais cette citation a le mérite d'installer clairement l'un des thèmes centraux de notre roman du jour : la relation pour le moins délicate entre une jeune fille et sa mère... Une histoire qui prend place au coeur d'un roman d'aventures, c'est en tout cas l'impression que l'on a de prime abord, puis, au gré des rebondissements et des rencontres, apparaissent différentes quêtes d'identité, auxquelles font face les personnages chacun à leur façon. "Le Grand Nord-Ouest", nouveau roman d'Anne-Marie Garat (en grand format chez Actes Sud), nous emmène dans les grands espaces du nord du continent américain, chers à Jack London. Un récit réparti sur deux époques, séparées par quinze années, au cours desquelles se sont produits de profonds changements. Et pas en bien pour ceux qui vivaient là, dans cette nature jusque-là immaculée...



Lorsque le corps d'Oswald Campbell, richissime producteur hollywoodien, est retrouvé flottant sans vie dans l'océan Pacifique, son épouse, Lorna Del Rio n'attend même pas de connaître les causes de cette mort prématurée. Elle monte dans sa voiture, embarque sa fillette, Jessie, âgée d'à peine 6 ans à cette époque, la fin des années 1930, et prend la route sur les chapeaux de roue...

Tout cela ressemble à une fuite, en tout cas pour le lecteur, car la petite fille, qui raconte son histoire, peine à comprendre ce qui se passe. Pas plus qu'elle ne sait où l'emmène sa mère... On les suit longeant la côté pacifique, cap droit vers le nord, puis ce sera le bateau avant de poser le pieds dans un drôle de territoire, qui ne ressemble plus du tout à la Californie...

Une course que Lorna essaye de transformer en jeu, pour sa fillette. Ainsi, les deux voyageuses changent-elles régulièrement de nom, se font passer pour d'autres et c'est très amusant. Idem une fois le pied posé sur le sol de ce nouveau territoire qu'on appelle l'Alaska. Mais le port de Juneau n'est pas le terme de ce voyage, non.

Et pour cette dernière étape, Lorna va proposer une nouvelle partie de son jeu à Jessie : devenir encore une fois d'autres personnes aux yeux de ceux qui les accueillent et les hébergent. La fillette n'a pas franchement le choix, il lui faut suivre cette mère fascinante, complètement imprévisible, pas toujours très maternelle, c'est vrai, mais qui protège et prend soin de sa fillette de son mieux...

Au fil de ce voyage vers le Grand Nord-Ouest, on va petit à petit comprendre que, derrière son apparence sophistiquée, même lors de ce voyage en terre inconnue, derrière ses mensonges et ses omissions, se cache un personnage très particulier, lancé dans une improbable quête des origines. Un périple qui, par ricochet, va bouleverser l'existence de Jessie, elle-même bien incapable de savoir qui elle est vraiment...

Quinze ans plus tard, devenue une jeune adulte très différente de la fillette élevée dans le luxe hollywoodien, Jessie réapparaît. Nous sommes en 1954 et elle a retrouvé un personnage important de son histoire. Il s'appelle Bud, il est noir et originaire d'Ottawa, et l'on va petit à petit comprendre dans quelle circonstances il a croisé Jessie une première fois, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant...

Difficile de parler de ce livre, en fait, puisqu'il repose entièrement sur des faux-semblants et des secrets, ceux de Lorna Del Rio, dans un premier temps, puis concernant la vie de Jessie pendant les quinze années qui se sont écoulées depuis le début de son étonnante cavale. Cette période qui a vu Jessie devenir... Njyah.

Oui, c'est ainsi qu'elle veut qu'on l'appelle désormais, un nom qu'elle doit à d'autres personnages très importants de ce livre : Kaska, l'indienne gwich'in aux talents de chamane, et son compagnon, Herman. Un couple assez particulier, car si lui travaille avec l'homme blanc, histoire de gagner sa vie, elle reste enracinée dans sa culture, refusant de voir son territoire grignoté par cet envahisseur.

Une rencontre due au hasard, ou au destin, qui sait si ce ne sont pas deux mots pour désigner la même chose, qui va s'avérer capitale pour la suite des événements. Et en particulier pour Jessie, qui va nouer avec Kaska une relation très profonde. Comme si, face à l'extravagance et les mensonges de sa mère, Lorna, elle trouvait une personne de référence, capable de lui fournir des repères.

Parlons de Lorna. Elle est ce qu'on peut appeler une aventurière. Oui, je sais, mais il faut justement prendre le mot dans tous les sens du terme, même quand cela s'avère péjoratif. Car, si la jeune femme n'a clairement pas froid aux yeux et se lance dans cette cavale avec une détermination sans faille et des motivations qui lui appartiennent, on va aussi comprendre que sa morale est... disons, flexible...

C'est un très beau personnage, plein de ressources, plein d'allant, un peu star, un peu déjantée. On le voit avec le titre de ce billet, elle peut être assez agaçante par moments, mais malgré tout, elle veille sur Jessie de son mieux. Entre elle et sa fille, un lien très particulier qui, forcément, au gré des révélations, pourrait bien se distendre, se rompre, même.

Pourtant, si Jessie estime devoir raconter son histoire quinze ans après leur fuite, c'est aussi pour rendre hommage à cette femme courageuse et charismatique, à qui elle doit cette nouvelle vie qui est la sienne et dans laquelle elle s'épanouit. C'est une relation mouvementée, qui touche, mais énerve aussi, parce que la pauvre Jessie se retrouve embarquée dans cette histoire bien malgré elle.

Mais c'est une relation de confiance, tout du moins du point de vue de Jessie (Lorna restant jusqu'au bout une espèce de mystère, ce qui n'arrange pas vraiment les questionnements de sa fille). "Rien ne peut m'arriver de mal tant que ma mère m'aime et veille sur moi", dit la fillette. Un point de vue fort louable, très touchant, mais bien naïf. Et surtout, s'il n'est pas complètement annulé par les faits, il est sérieusement remis en cause...

Il y a autre chose de frappant dans cette curieuse relation : régulièrement, on a le sentiment que les rôles s'inversent et que c'est Jessie, pourtant si petite et fragile, qui veille sur sa mère. Le titre de ce billet en rend parfaitement compte, quand Jessie fait clairement le parallèle entre sa poupée, le seul objet qu'elle a pu emporter avec elle dans l'urgence de la fuite, et cette imprévisible maman.

Jessie a alors l'impression de vivre dans un rêve, mais un rêve inversé, explique-t-elle : ce voyage dont elle ne connaît ni la destination finale ni les motivations réelles, est le rêve que Lorna cherche à accomplir. Mais finalement, c'est elle qui va hériter de cette aspiration profonde, avec des questions qui vont devenir les siennes. Posées différemment.

Drôle de lien que celui qui unit Lorna et Jessie. Sans doute pas celui qu'on imaginait au tout début du livre, lorsqu'on fait leur connaissance. Un lien qui va pourtant se perpétuer, puisque c'est Jessie qui va en quelque sorte mener à bien la quête entamée par Lorna. Par la force des choses, puisqu'elle se retrouve au milieu du grand-nord canadien sans plus du tout savoir qui elle est véritablement.

L'histoire que raconte Jessie, la sienne, celle de sa mère et de ses amis, est une perpétuelle quête d'identité, qui se poursuit certainement quinze ans après. Sa volonté de se faire appeler Njyah en témoigne, mais c'est aussi une manière d'hommage à Kaska pour tout ce qu'elle lui doit. Pour lui avoir permis de trouver des repères.

"Le Grand Nord-Ouest", c'est aussi l'histoire d'un territoire qui, à cette époque, connaît de grands bouleversements. Un territoire vierge, où la nature domine encore, lorsque Lorna et Jessie y arrive. C'est hostile, dangereux, mais aussi magnifique et envoûtant. L'être humain s'y sent minuscule, modeste, il ne la domine pas, il se plie à elle.

A l'image de Kaska, qui sait communier avec la nature, les plantes, même rares, les animaux, la terre elle-même. Elle fait partie intégrante de ce territoire tout en le respectant avec la plus profonde confiance. Elle y puise ce dont elle a besoin pour vivre, mais rien de plus que le nécessaire. Sans en bouleverser les équilibres.

Or, dès qu'on fait la connaissance de Kaska, on comprend que ces équilibres vont bientôt être rompus. Parce que cette terre accueille désormais des êtres humains qui pensent dompter la nature. Des chasseurs et des trappeurs, mais ils ne sont que le prélude à d'autres, dont l'action va se mesurer lors du récit de Jessie, quinze ans après son arrivée.

Après la nature, ce sont les sols qui vont intéresser les hommes blancs. D'abord parce que cette terre occupe une position stratégique dans une période historique très troublée (lorsque Lorna et Jessie quittent la Californie, on est à la fin des années 1930, onne doit pas être très loin de la déclaration de guerre en Europe).

Mais aussi, par la suite, parce que l'on va comprendre que ses sous-sols regorgent de richesses. En tout cas, au regard des hommes blancs, car ceux qui vivent là depuis toujours, ceux qu'on appelle les Indiens, mais qu'il vaudrait mieux nomme les natifs, se moquent bien du pétrole, des métaux précieux et de tous ces éléments pour lesquels on déclenche des guerres...

J'ai parlé d'envahisseur, plus haut, il y a vraiment de cela : l'homme blanc est entré dans le Grand Nord-Ouest et l'a fait sien. Il se l'est approprié, sans demandé l'avis de ses habitants. En violant un sanctuaire et en écrasant ses us et coutumes. En le divisant, aussi, par le tracé de frontières qui n'ont aucun sens pour les nomades qui y vivent.

D'ailleurs, vous noterez que je peine à parler de ce territoire en l'appelant autrement que par le titre du roman. Et pour cause, pour qualifier la zone où se déroule le roman, il faut déjà deux noms : l'Alaska, qui n'est pas encore un Etat américain (ce ne sera le cas qu'en 1959), mais un territoire appartenant aux Etats-Unis, et le Yukon, territoire mitoyen appartenant au Canada...

Lorsque Lorna et Jessie arrive là-bas et qu'elles rencontrent Kaska, les deux Américaines sont en plein questionnement existentiel (enfin, à ce moment, surtout Lorna, mais bientôt Jessie à son tour), un état d'esprit que n'ont certainement jamais connu les natifs de la région. Du moins, jusque-là. Car, une fois ce territoire accaparé, cela va changé.

Cela a déjà changé, et Kaska fait figure de résistante dans ce monde qui évolue inexorablement. Herman travaille déjà avec les Blancs, il a choisi un prénom occidental et, si sa compagne ne le comprend pas forcément, elle l'accepte. On pourrait aussi évoquer un autre personnage, Kluk, qui incarne déjà les natifs rattrapés par la civilisation occidentale et recrachés par elle.

Entre les deux périodes qui composent le livre, c'est un abîme qui s'est ouvert sous les pieds de Kaska, Herman et les autres. La fin de leur monde, si paisible malgré sa rudesse. Une expropriation en bonne et due forme, mais sans passer par les formalités d'usage. Un simple état de fait, une conquête coloniale, comme au bon vieux temps...

Désormais, la question de l'identité, des racines, de l'origine appartient aussi aux natifs. Et Njyah, encore une fois, se retrouve avec une existence mise sens dessus dessous. Si elle choisit Bud pour faire son récit, ce n'est sans doute pas un hasard : elle sait que lui aussi a connu ces difficultés à trouver sa place dans un monde qui n'était pas le sien.

Elle sait qu'il a connu le racisme, qu'il en a vu les ravages de loin, mais qu'il l'a subi aussi directement. Que lui, homme noir dans un pays aux mains des Blancs, il ne s'est jamais senti à sa place. Elle sait que lors de leur première rencontre, il a été victime de l'arrogance de ces hommes qui pensent commander à tous, y compris à la terre sur laquelle ils vivent.

Cette histoire, Jessie devenue Njyah la livre à celui qui est le plus à même de la comprendre. De ne pas la juger selon des raisonnements binaires bien trop simplistes. De ne pas chercher, comme quinze ans plus tôt, à la ramener dans le moule dont elle s'est échappée, quand sa mère a pris la route à la mort de son père...

Le roman d'Anne-Marie Garat est le récit de la fin d'un ère. Celle des aventuriers à la Jack London, celle de ceux qui ressentaient au plus profond de leur âme, de leurs tripes, l'appel de la forêt. Oui, Lorna est aussi mue par cette soif d'aventure, par l'envie de quitter la vie sclérosée et mortellement ennuyeuse en Californie, pour une existence pleine d'imprévus.

Bien sûr, Lorna a d'autres raisons de partir, lesquelles exactement, on ne peut qu'échafauder des hypothèses à ce sujet, mais les questions qu'elle se pose sur ses origines ont engendré une vraie curiosité pour ce Grand Nord-Ouest et son mode de vie, pourtant tellement différent du sien, elle qui ne quitte jamais sa trousse à maquillage et une coquette somme en billets de banque...

Oui, on retrouve dans ce roman l'esprit pionnier qui préside à nombre de livres de London, comme si ce Grand Nord-Ouest était le dernier Far West. Mais, hélas, les mêmes erreurs vont être commises et la soif de conquête va surpasser le respect des terres et des populations, de l'enivrante nature sauvage, du goût pur de l'aventure, au sens noble du terme.

Dans ces conditions, il ne restera bientôt plus de l'expérience de Jack London et des autres qui, comme lui, sont partis découvrir des territoires inconnus avec un regard respectueux, des récits que l'on lit souvent très jeune, avec des étoiles dans les yeux. "Le Grand Nord-Ouest" est un violent retour sur terre, même si on peut espérer que Njyah se montre encore fidèle à ces idéaux, qu'elle les transmette à son tour.

D'Anne-Marie Garat, je gardais le souvenir des deux premiers tomes de sa saga familiale et industrielle, "Dans la main du diable" et "L'Enfant des ténèbres". Une série qui se déroule dans la France de la première moitié du XXe siècle, au sein de la haute bourgeoisie et servie par un style très classique, et donc assez soutenu.

Or, en attaquant "Le Grand Nord-Ouest", surprise, ce n'est pas du tout le même état d'esprit ni la même écriture. C'est un style beaucoup plus direct, familier, même, assez amusant et très agréable à lire. On imagine mal les personnages des deux romans évoqués au paragraphe précédent dans le Grand Nord-Ouest, et Jessie à l'inverse, ferait sensation dans les salons parisiens, comme une sorte de Calamity Jane...

La manière dont Anne-Marie Garat adapte son écriture à ses personnages et ses situations est ici flagrante et, à lire sa petite interview sur le site d'Actes Sud, je regrette déjà de ne pas avoir lu "la Source" avant "Le Grand Nord-Ouest". Mais l'envie de combler cette lacune est déjà bien présente, comme on projette d'organiser son prochain voyage.

Mais un voyage immobile, bien loin de la cavale effrénée de Lorna et Jessie...