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dimanche 22 septembre 2019

"Toi le fils de l'écume du lion, Toi surgi de la nuit au galop des chevaux, Rends-nous, oh ! rends-nous l'honneur de nos ancêtres" (Léopold Sédar Senghor).

Dernière épreuve de notre triathlon littéraire : la course à pied. Et un billet qui s'ouvre sur l'extrait d'un hymne national, celui du Sénégal, qui est cité dans le roman. Rien de plus normal, puisque nous allons parler d'un champion olympique. Pourtant, il ne s'agit pas d'un athlète sénégalais, mais éthiopien. Le premier d'une grande lignée d'athlète venus des hauts-plateaux africains, le marathonien aux pieds nus, Abebe Bikila. Il est le personnage central du dernier roman de Sylvain Coher, "Vaincre à Rome" (en grand format chez Actes Sud), un intéressant exercice de styles, puisque le marathon des Jeux olympiques de Rome en est la trame centrale, et plus que cela encore. Mais, ce n'est pas juste le récit d'une course, ce n'est pas juste une plongée dans l'esprit d'un athlète concentré sur son effort, c'est un roman où il est question d'histoire, de littérature, de philosophie, de musique... C'est aussi le récit d'une revanche qui dépasse largement le cadre du sport. Mais c'est aussi la magie d'un exploit d'autant plus fort qu'il est totalement inattendu...


Le samedi 10 septembre 1960, va se dérouler le marathon olympique, l'une des épreuves historiques de la manifestation. Le lendemain, on éteindra la flamme pour les quatre années à venir, jusqu'à la prochaine édition, qui aura lieu à Tokyo. Cette course, et sa distance si particulière, 42 kilomètres et 195 mètres, est donc l'un des derniers moments forts.

A 17h30, le départ est donné de la Place du Capitole, et les marathoniens s'élancent sur un parcours tracé dans Rome, sans passer par le stade olympique. Au-delà du décor, exceptionnel, où l'on retrouvera toute l'histoire de la Ville éternelle, la particularité de ce marathon est qu'il s'achèvera en nocturne, à la lumière de torches.

Le tenant du titre, Alain Mimoun, vainqueur à Melbourne, est au départ, mais son nom ne revient pas parmi les favoris. On lui préfère un Russe, Sergey Popov, qui reste sur des performances exceptionnelles, l'Argentin Osvaldo Suarez ou encore le Marocain Rhadi Ben Abdesselam. Mais qui peut dire avant que la course soit lancée ce qui peut se produire ?

Parmi les concurrents, un jeune homme discret, que personne ne cite parmi les vainqueurs potentiels. Il s'appelle Abebe Bikila, il a 28 ans, il vient d'Ethiopie et il est caporal dans la garde royale du Négus. Il porte le dossard 11 et surtout, il court pieds nus, tel qu'il a toujours été habitué à le faire sur les pistes où il s'entraîne.

Un Ethiopien à Rome, dans la capitale de ce pays qui, un quart de siècle plus tôt à peine, a essayer de coloniser par la force sa terre natale, c'est donc plus qu'une performance sportive qu'il lui faut accomplir. Non, il va devoir combattre, comme s'il s'agissait d'une guerre. Combattre, et vaincre, car, comme l'a dit Hailé Sélassié, "Vaincre à Rome serait comme vaincre mille fois"...

Mais, pour y parvenir, pour franchir en vainqueur la ligne d'arrivée, située sous l'Arc de Constantin, il va lui falloir décrocher ses concurrents, être le plus rapide, mais surtout le plus endurant, profiter d'un terrain qu'il connaît sur le bout des orteils, grâce à la préparation exceptionnelle que lui a prodiguée son entraîneur, Onni Niskanen, un Suédois que Abebe Bikila appelait Papa...

Le reste, c'est l'histoire de l'olympisme et du sport, c'est surtout la trame du roman de Sylvain Coher. En effet, le romancier a calqué son texte pour qu'il puisse être lu dans le temps de la course, soit pour le vainqueur, 2 heures, 15 minutes et 16 secondes. Jamais personne n'avait couru le marathon aussi vite, jusque-là, même avec des chaussures aux pieds...

Oui, "Vaincre à Rome" est un livre à lire d'une traite, expression qu'on emploie souvent, même quand ce n'est pas tout à fait vrai, et qui est censée dire tout l'intérêt qu'on a porté à sa lecture, puisqu'on n'a jamais fait de pause. Or, ici, c'est plus un conseil qui est donné, puisque c'est le pas d'Abebe Bikila qui donne le rythme au lecteur.

Mais que raconter, alors, pendant deux heures et quart ? Disons-le tout de suite, "Vaincre à Rome" n'est pas un reportage, une recension de la course romaine, même si cet aspect fait évidemment partie du livre. Il s'agit d'un roman sur le sport, mais ce n'est pas que cela, et d'ailleurs, la licence romanesque va permettre à Sylvain Coher de s'aventurer ailleurs que sur le parcours du marathon.

Pourtant, il prend le parti pris de faire d'Abebe Bikila son narrateur. Un narrateur pourtant un peu spécial, sans faire injure au futur champion olympique (qui conservera son titre quatre ans plus tard, chose exceptionnelle), car s'il est concentré sur son effort, s'il est à l'écoute de son corps, s'il observe ses adversaires, s'il guette le moment décisif où il fera la différence, il lui arrive de digresser.

Remarquez, je romance moi-même, car je n'ai pas vraiment idée de ce que seraient mes pensées si je devais courir plus de 42 kilomètres (encore faudrait-il que j'en sois capable !). Mais, ce sont aussi ces réflexions, profondes, pleines d'érudition, qui donnent de la chair et de la force au récit de cette course devenue mythique.

La part la plus importante concerne évidemment l'Histoire, et une histoire qui est encore assez récente, Abebe Bikila, jeune enfant, l'a vécue : la campagne d'Abyssinie, lancée par Mussolini pour faire de l'Italie fasciste un nouvel empire, digne de ses voisins européens... Une guerre absurde, qui a laissé bien des traces en Ethiopie.

Abebe Bikila est en mission, il court "pour laver l'affront et pour renouveler l'audace" (un mot qui revient plusieurs fois, porteur d'une grande force). Le caporal éthiopien est là pour faire au peuple italien le plus éclatant des bras d'honneur, en remportant une victoire éclatante et sur leurs propres terres, cette fois.

Qui plus est sur un parcours qui rend évidemment hommage à la Rome antique, empruntant, par exemple, la Voie Appienne, mais doit aussi traverser les vestiges du fascisme. Par exemple en passant par l'EUR, ce quartier sorti de terre sous Mussolini et qui devait être la vitrine de l'Italie fasciste lors de l'Exposition universelle en 1942.

La course "est un nouveau type de combat pour un nouveau type de guerre", nous dit Abebe Bikila dans le roman. Une guerre coloniale, une guerre d'émancipation, on l'a compris, dans un cadre qui se veut pourtant pacifiste, celui des JO (même si son histoire a parfois eu du mal à conserver cette ligne et même si des auteurs, comme Pierre Pelot par exemple, en ont fait une véritable guerre)...

Certes, la victoire d'Abebe Bikila est une victoire sportive, et non militaire, mais on ne peut lui enlever sa forte dimension politique, d'autant qu'elle va se dérouler sous les yeux du monde, les JO de Rome sont les premiers à bénéficier d'une couverture télévisée en direct. Le guerrier discret attend son heure, mais il a préparé soigneusement son coup et l'or ne peut lui échapper...

Alors oui, ce marathon est une bataille, une bataille qui dépasse sans doute le cadre de la simple relation entre l'Italie et l'Ethiopie : la victoire d'Abebe Bikila, c'est la victoire de l'Afrique sur l'Europe impérialiste et colonialiste, alors même que les empires sont en train de se lézarder, de se disloquer. Et voilà pourquoi les mots de Senghor vont si bien à l'ancien berger éthiopien...

Cet aspect, on le retrouve d'une autre manière dans "Vaincre à Rome", nettement moins réjouissante, celle-là. C'est la question du racisme. Pendant que Abebe Bikila court, observe ses adversaires et devise, comme en aparté, le lecteur a aussi le droit à quelques intermèdes, directement tirés des commentaires de la course, en particulier ceux du journaliste Loys Van Lee.

La France reste une nation colonialiste, et la période est mouvementée. Et cela va se cristalliser au cours d'un homme : Rhadi, cet athlète marocain, l'un des favoris, rejeté car il a préféré courir pour le Maroc, et non pour la France ! Scandale, honte ! Quant à Abebe Bikila, inconnu au bataillon, il est invisible (et vous verrez à quel point ce mot est juste...).

Cette condescendance occidentale, Abebe Bikila va la renvoyer au terminus des prétentieux, mais il va aussi ouvrir la voie à toute une génération d'athlètes qui, bientôt, vont truster les médailles sur les courses de fond et de demi-fond. Si le nom d'Abebe Bikila n'est peut-être plus aussi connu des générations actuelles, il reste un emblème et un champion hors norme.

Je me suis vite lancé dans les sujets très sérieux, autour de l'histoire et de la politique, mais ce roman n'est pas que cela. Bikila/Coher évoque aussi la littérature, la musique, la philosophie au cours de ces deux heures et quart de course. Et c'est très intéressant, quelquefois surprenant, toujours enrichissant. Et pour qui en douterait, on est non seulement dans un roman, mais dans de la littérature.

Citations, références, morceaux de musique (on y reviendra en conclusion de ce billet), il s'en passe des choses pendant cette course, qui semblent bien loin de l'événement sportif. Et pourtant, qu'il est bon, qu'il est sain de rappeler qu'il n'y a pas de raison d'opposer le corps et l'esprit, le physique et l'intellectuel, qu'on peut aimer les deux, marier les deux.

Encore une fois, "Vaincre à Rome" n'est pas un documentaire sportif. Ce n'est pas plus un portrait ou une biographie d'Abebe Bikila, même si on en apprend beaucoup sur lui et sa vie d'avant ce moment de gloire. C'est un roman qui s'inscrit dans un cadre sportif, qui ne néglige pas la course elle-même et ses moments décisifs, mais ce n'est pas que cela, loin de là.

Oui, j'ai beaucoup parlé des choses fortes, qui dépasse le simple cadre sportif, mais Sylvain Coher ne néglige pas l'anecdotique, vous le verrez, car on a beau préparer les choses au mieux, et le boulot de Niskanen aura été décisif, c'est certain, même s'il a fallu la forme, l'endurance et la motivation de Bikila pour décrocher l'or, il se passe toujours des imprévus...

Il faut rappeler que si Bikila passe inaperçu, c'est parce qu'il est tout neuf au plus haut niveau, il n'est marathonien que depuis peu et n'a guère de référence. Son inexpérience, on va la retrouver dans le fait qu'il ne connaît pas ses adversaires autrement que par les mots de son entraîneur et n'a que les dossards pour se repérer, ce qui va entraîner un incroyable quiproquo.

Oui, cette course est hors norme à tant de point de vue qu'on comprend qu'elle ait pu inspirer un romancier comme Sylvain Coher. Sa réussite, c'est justement de mêler tous ces sujets sans nous perdre, et sans perdre de vue l'objectif qui reste la victoire et le titre olympique. Et "Vaincre à Rome" n'est décidément pas un livre tout à fait comme les autres.

Ces deux heures quinze filent entre nos doigts, sous nos yeux, au gré des pensées de cet athlète sûr de sa victoire, sachant parfaitement à quel endroit il portera l'estocade. Il est fort, et en même temps assez naïf, il est déterminé, alors que le climat pourrait lui être rapidement hostile. Il est magnifique, sa foulée déliée, jamais heurtée...

C'est presque naturellement qu'il s'inscrit dans la lignée des vainqueurs du marathon, depuis les Jeux antiques, jusqu'à l'ère moderne, digne successeur de Spiridon Louis, vainqueur en 1896 (et déjà évoqué sur ce blog, grâce à Philippe Jaenada), ou encore de Juan Carlos Zabala, vainqueur en 1932, le jour de la naissance d'Abebe Bikila... Destin, vous avez dit destin ?

On ne peut sortir de cette lecture qu'en respectant et qu'en admirant un peu plus ce personnage entré dans une légende moderne, celle du sport. En ayant aussi envie d'aller voir des photos ou des films montrant Abebe Bikila, le montrant en train de courir, pieds nus, sans effort apparent, avec une sérénité qu'on lui envie.

Sylvain Coher s'est fixé pour objectif d'évoquer ce moment particulier, de borner son récit à cette course et de ne pas explorer au-delà, ce que je comprends et respecte. Néanmoins, et ce n'est pas la première fois que je fais cette remarque sur le blog, je reste frustré qu'on ne parle pas du tout de l'après. Pas dans le corps du roman, mais pourquoi pas en annexe ?

Car si Rome 1960 marque l'entrée d'Abebe Bikila au panthéon olympique, son destin fut par la suite tragique, en raison d'un très grave accident de voiture, dont il ne se remettra jamais et dont les séquelles causeront sa mort en 1973, à seulement 41 ans... Abebe Bikila, héros tragique aux pieds nus, immortel champion et héros d'une Nation, d'un continent...

Ses pieds nus... C'est malheureusement devenu une formule un peu cliché, hélas, et pourtant, ce n'est pas rien... Dans le roman, on entend chanter Bing Crosby... "Swinging on a star" passe à la radio tandis que les marathoniens courent... Et l'on entend le crooner chanter "His shoes are a terrible disgrace (...) would you like to swing on a star ?"

Et même si la chanson n'a vraiment, mais alors vraiment rien à voir avec un marathon, un athlète éthiopien courant pieds nus et se balançant sur les anneaux olympiques, les victoires symboliques et l'audace, oui, l'audace, encore l'audace, toujours l'audace, eh bien Bing Crosby est un bon point final à ce billet, même si la logique serait d'écouter l'hymne éthiopien pendant que montent les drapeaux...




Le triathlon littéraire :
- la natation.
- le cyclisme.

samedi 21 septembre 2019

"Il retourne à l'eau, la grande matrice. Il se dit que depuis un an, depuis le jour de Bayle, de toute façon, il a changé d'espèce".

Pour les prochains billets, je vous propose une espèce de triathlon littéraire. Oui, vous avez bien lu, un triathlon : natation, cyclisme et course à pied, un roman pour chaque épreuve. Commençons donc par la natation, même si cette discipline sportive n'est qu'un élément dans notre roman du jour, dont le thème principal est le handicap. Avec "Murène" (en grand format chez Actes Sud), Valentine Goby poursuit son exploration du corps, mené depuis plusieurs années et plusieurs romans. Mais cette fois, elle s'intéresse aux corps brisés, abîmés, tronqués, pour s'interroger sur la place des personnes handicapées dans nos sociétés. A travers l'histoire de François, c'est un véritable combat qui s'engage, un combat pour l'intégration, et même, osons le mot, la normalité. "Murène" est aussi un roman qui rend hommage au mouvement paralympique et à toutes celles et ceux qui ont trouvé dans le sport un moyen de surmonter leur handicap...



A 22 ans, François Sandre pourrait être ingénieur, mais une fois son diplôme obtenu, il l'a envoyé aux orties pour se lancer dans une vie professionnelle bien différente : travailler sur des chantiers à travers la France, plutôt que de les concevoir. Une vie ouvrière qui semble ravir le jeune homme, athlétique et un brin casse-cou, ainsi que le fait de ne jamais se poser très longtemps au même endroit.

Il est heureux, François, qui est revenu à Paris. Sa vie se déroule entre sa famille et son atelier de couture, le dernier chantier en date et Nine, la jeune femme dont il est éperdument amoureux. Une relation qu'il tient secrète pour l'instant, mais dont il goûte chaque instant avec une passion pour laquelle il se sent prêt à toutes les acrobaties.

Mais l'hiver 1956 est rude en France, autant que l'hiver 1954 que l'appel de l'Abbé Pierre a déjà fait entrer dans l'histoire. A Paris, les chantiers sont à l'arrêt, le froid les rend trop dangereux. Alors, pour meubler son congé intempéries, François a accepté d'aller donner un coup de main à un cousin. Ce dernier travaille pour une scierie de Charleville-Mézières, dans les Ardennes.

Il embarque donc dans le camion conduit par le dénommé Toto pour un périple un peu pénible, entre boucan infernal, froid glacial et plaques de verglas traîtresses... Mais plus la journée avance et plus la moyenne diminue, jusqu'à ce que le dix-tonnes s'arrête en rase campagne... Une panne malvenue, qui va nécessiter une intervention... A condition de trouver quelqu'un !

François est chargé de partir en expédition, à la recherche d'un garagiste, ou au moins d'un village où il pourra trouver du secours. La nuit tombe, et la seule chose que trouve François, c'est une voie ferrée. Il la suit, espérant remonter jusqu'à une gare, mais il ne trouve qu'une voie de garage, où stationnent des wagons.

Il décide de monter sur le toit de l'un d'entre eux, espérant apercevoir enfin un peu de vie en prenant un peu de hauteur. Funeste erreur, car ce que François ignore, c'est que cette région est l'une des premières à être équipée de lignes de chemin de fer électrifiées à très haute tension. A peine est-il sur le toit du wagon qu'un arc se forme...

Il faudra plusieurs heures avant que, par hasard, une fillette ne découvre le cors de François, allongé dans la neige. Il n'est pas mort, mais le choc électrique a eu des conséquences terribles sur son corps. D'abord, sa mémoire est littéralement effacée, François est amnésique. Tout son organisme a souffert, mais les principaux organes ont tenu le choc.

Mais le plus grave, ce sont les brûlures... 25000 volts sont passés dans son corps et ont laissé d'effroyables séquelles. Ses bras ont été carbonisés, au point que le chirurgien a choisi de l'opérer au plus vite... Face à cette situation inédite, il n'a pas hésité longtemps, avant de faire ce qui lui semblait le mieux pour la santé du patient...

Il a donc amputé François de son bras gauche, en attendant de savoir comment son état, très inquiétant, évoluera. Le médecin est très pessimiste, il ne le cache pas à Mum, la mère de François, qui a accouru dans l'est dès la nouvelle de l'accident reçue. Il faut peut-être même se préparer au pire à brève échéance.

Il faudra aussi amputer son second bras. Comme le premier, tout entier, depuis l'épaule, sans même laisser un moignon... Mais pour le reste, voilà un patient à la constitution des plus solides, car il va se remettre, oui, c'est sûr... Oh, le chemin sera long, pavé de souffrances. Le corps, mais aussi l'esprit. La mémoire, amputée de plusieurs mois, elle aussi, mais surtout, le moral...

Ce dernier est salement atteint, François broie du noir, peine à s'inventer un avenir dans ce corps mutilé, irrémédiablement mutilé... Il n'est pas mort, certes, mais est-il encore vivant ? Peut-on vivre dans de telles conditions, privé de ses bras, privé de toute autonomie, contraint de vivre aux crochets de sa famille, incapable de plus rien entreprendre ?

"Murène", c'est le récit de cette impossible convalescence, au cours de laquelle François va devoir remettre en marche son corps diminué, mais sans doute plus encore son esprit. Une sévère dépression nourrie par la certitude de ne plus être un être humain à part entière, de ne plus être... normal, d'être désormais en marge de la société...

Et puis, comme le laisse entendre le titre de ce billet, François va connaître une espèce de renaissance. L'accouchement, si je puis dire, sera difficile, mais c'est belle et bien une nouvelle vie qui va s'ouvrir devant lui. Lui, le sportif, l'acrobate, l'homme au nom de poisson, n'avait jamais éprouvé le besoin d'apprendre à nager. Jusqu'à ce qu'il ressente une forte envie de plonger dans l'eau...

C'est donc par la natation que va passer cette renaissance, idée paradoxale lorsqu'on se retrouve privé de ses deux bras, et pourtant ! Pourtant, l'homme mort dans la neige ardennaise va pouvoir revivre dans le corps d'une murène, dans l'eau qui le libère de bien des contraintes. Et, peu à peu, grâce à la natation, il va entamer son long voyage vers... la normalité ?

Le mot est tellement devenu difficile à employer qu'on hésite à le faire. Ici, pourtant, c'est le cas, et cela passe d'abord par le regard des autres, plus encore par l'acceptation de ce regard (il y a une scène extraordinaire à ce propos dans un restaurant où François déjeune avec Bertrand, un garçon plus jeune qui souffre du même handicap), mais aussi par un retour à l'activité.

Le travail, oui, retrouver une activité professionnelle, ce sera un des socles. Et puis, le sport. D'abord au sens d'activité physique (là encore, scène remarquable de la photo de groupe des nageurs avec lesquels s'entraîne François, quelle leçon de vie !), puis dans un cadre différent, celui de la compétition. Parce que la normalité passe aussi par le fait d'être champion à part entière, on y reviendra.

Mais avant, intéressons-nous au corps, puisque c'est le thème de prédilection de Valentine Goby. Son regard, ses réflexions sur le corps sont au coeur de son travail de romancière, mais plus particulièrement le corps de la femme. Or, avec "Murène", cela change, puisqu'il ne s'agit plus du corps sexué, mais du corps endommagé.

On voit François, dans les premières pages du roman, jouer les acrobates sur les échafaudages, jouer de ce corps alerte, musclé, un corps en pleine force de l'âge. Le même qu'il va hisser sur le toit du wagon ardennais... François n'est pas un athlète, un sportif, mais c'est un quelqu'un qui travaille sur des chantiers et son corps est son outil de travail.

Finalement, notre corps, on ne le remarque que lorsque quelque chose ne va pas. C'est quand il dysfonctionne qu'on se rend compte à quel point on a besoin de lui. Lorsque François émerge de son coma et découvre qu'il n'a plus de bras, il ne lui faut pas longtemps pour comprendre les conséquences, se sentir plus mort que vivant. Ou en tout cas, totalement inutile.

Il y a une image terrible qui s'impose : celle du mannequin Stockman, qu'il a toujours vu dans l'atelier familial. Vous savez, ces mannequins représentant juste un torse, sur lesquels les couturières peuvent travailler comme si c'était un corps. Mais un corps démembré, un torse sans le prolongement des bras, voilà comment se voit François après son accident...

Le roman se déroule en 1956, ce n'est pas anodin : la guerre est encore proche, on en voit encore les conséquences. Pas tant de gueules cassées que lors de la précédente, mais de nombreux mutilés, ayant perdu un membre au combat. Et c'est justement dans ce registre que François, qui se considère plus mort que vif, va puiser son vocabulaire, lorsqu'il doit reprendre vie.

Oui, ce qu'il engage, c'est un véritable combat, dont l'issue lui paraît d'abord inévitable : la défaite. Il va falloir qu'on s'emploie autour de lui pour lui faire reprendre espoir, le pousser à se battre. Quant à son corps, il le définit comme le champ de bataille, comme le premier champ de bataille, même. C'est sur ce terrain qu'il faut aller décrocher la victoire décisive.

Mais que la tâche est rude ! Rude au point de considérer que son corps est aussi l'ennemi. Pire : le traître. Le collabo ! Je sors ce dernier mot du livre, il revient à plusieurs reprises, d'ailleurs, en particulier au début, lorsque François préférerait être mort et que son corps, lui, refuse de céder, donne au contraire des signes d'amélioration...

Le corps, il est au coeur de "Murène", mais pas dans sa forme idéale, parfaite. Il ne s'agit pas juste de sortir des canons en vigueur, mais de défauts irrémédiables (la question de la prothèse est un des sujets importants dans le retour à la vie de François), qu'il faut accepter et faire accepter aux autres. Car même abîmés, ces corps peuvent être utiles. Utiles, et beaux, aussi !

Oui, beaux, car c'est aussi l'objet de ce roman, celui de nous aider, nous, valides, à surmonter nos préjugés, et particulièrement les réactions que l'on peut avoir en voyant quelqu'un comme François. Parce que la normalité passe aussi par là : l'indifférence, au lieu du dégoût... "Murène", c'est un livre qui s'adresse peut-être surtout à ceux qui ont la chance d'avoir un corps intact, pour une prise de conscience.

A l'origine de "Murène", il y a des images sur un écran de télévision. Celles de Zheng Tao, un nageur chinois, champion paralympique à Rio, en 2016. Un nageur privé de bras, mais qui dégage aux yeux de la romancière beauté et grâce... Elle aurait pu écrire sur cet athlète, mais elle a fait un choix différent, celui de la pure fiction.

François Sandre est entièrement né de l'imagination de Valentine Goby qui l'a construit pour servir un propos. A ce titre, le choix de placer l'action en 1956 est une nouvelle fois importante : pour des questions de contextes, de techniques, en particulier pour tout ce qui touche aux prothèses, encore rudimentaires, de place du handicap dans la société, etc.

Et puis, pour un élément qui va tenir une place non négligeable dans "Murène" : la naissance d'un mouvement handisport, qui deviendra même paralympique à partir de 1960. Dans cette période d'après-guerre, le sport est vu comme un outil de réhabilitation pour ceux qui ont été mutilés pendant la guerre. Jusqu'à la création, en 1948, des jeux de Stoke Mandeville, en Angleterre...

On découvre alors toutes les difficultés à la pratique du sport lorsqu'on est invalide, mais aussi la joie que cela peut procurer, et même un esprit de compétition chez certains très puissant... Mais on comprend aussi à quel point il est difficile de structurer un tel mouvement, tant les handicaps sont nombreux, divers, tant sur le plan physique, que moteur ou encore mental...

On prend conscience de beaucoup de choses, au-delà de la simple histoire de François, du simple cadre romanesque. Valentine Goby se joue même de nous en nous réservant quelques surprises, dans cet objectif paralympique qui, petit à petit, va s'installer. Mais son but reste le même : mener ses personnages à la résilience et même à la renaissance.

En exergue du livre, on trouve une phrase d'Ovide, tirée des "Métamorphoses", qui fait écho à la citation placée en titre de ce billet. Cette idée est fondamentale, pas seulement pour l'idée de renaissance, mais simplement pour échapper à l'idée du monstre, qu'on croise également dans le livre. Une notion maniée avec un certain humour, même s'il est toujours teinté d'amertume.

"Un monstre dans un club de monstres", dit François, lorsqu'il adhère à son club de natation pour invalides. Et les premiers temps sont durs, pour le jeune homme, qui peine à assumer son corps tel qu'il est devenu, quand les autres semblent déjà évoluer... comme des poissons dans l'eau. Ce travail d'acceptation, aussi long et peut-être plus ardu que la rééducation, d'ailleurs...

Je vais terminer ce billet sur une question d'écriture : le recours de Valentine Goby aux énumérations, très présentes dans le roman, dès le début, d'ailleurs. Et qui fonctionnent comme une espèce de baromètre : ces successions de termes, parfois flirtant avec l'inventaire à la Prévert, donnent une idée claire de l'état d'esprit du moment de François.

Dans le fond, comme dans la forme, dans le choix des mots, noms et verbes, dans l'ordre, même le rythme avec lequel ces énumérations s'écoulent, on voit changer l'humeur du personnage, on voit évoluer aussi son moral. On le voit tomber au plus bas et entreprendre la remontée vers un avenir, ah, l'avenir, dont on a un aperçu dans la dernière partie...


Le triathlon littéraire :

mardi 3 septembre 2019

"Elle n'est pas forcément belle, la vérité. Un cancrelat, voilà à quoi elle me fait penser, une bestiole qui aime le sang. On la décapite, rien ne l'arrête".

Il est des romans où on s'aventure avec curiosité, mais aussi prudence. Parce que le sujet de ce livre vous intéresse, vous intrigue, mais touche aussi à des questions sensibles. On s'y lance en se demandant si l'écrivain qui choisit ce genre de sujet est courageux ou inconscient et on espère surtout qu'il s'agira d'une lecture riche et pas juste parue pour la provocation, le buzz, la polémique, dernier outil marketing à la mode. Eh non, ce billet ne sera pas consacré au livre que vous imaginez, mais à un roman qui aborde le thème de la pédophilie de manière très intéressante, déroutante aussi. "UnPur", d'Isabelle Desesquelles (en grand format chez Belfond), est un roman complexe, et c'est ce qui le rend passionnant, un roman violent, et c'est ce qui le rend bouleversant, un roman sur la vérité, et c'est ce qui le rend troublant. C'est aussi un regard particulier porté sur la gémellité, à travers une situation tragique, mais qui ne va pas aller dans la direction attendue au moment d'attaquer cette lecture...


A l'été 1976, alors que la France est écrasée de chaleur et subit une sécheresse exceptionnelle, alors que des incendies ravagent les forêts landaises, près desquelles ils vivent, Clarice, jeune mère célibataire, et ses jumeaux, Bejamin et Julien, découvrent Venise. Les grandes vacances vont bientôt s'achever, mais avant de retrouver les bancs de l'école, les enfants s'émerveillent devant cette ville hors norme.

Clarice est devenue mère très jeune, mais elle a aussitôt voulu vivre cette maternité sans se poser la question du père. Pour ses jumeaux, elle est prête à tout, même à renoncer à ses rêves de gloire, à cette ambition de devenir un jour une actrice célèbre... Son public, ce seront ses enfants, car Clarice est une mère peu ordinaire, capable d'extravagance et d'une douce folie.

Pour Clarice, ses enfants ne sont pas Benjamin et Julien, ce sont Benjaminquejetaime et Julienquejetaime, et cet amour sans limite imprègne son existence, même lorsque soudain, son esprit semble partir en vadrouille. Clarice, Benjamin et Julien sont inséparables, libres et insouciants, heureux d'être ensemble...

Jusqu'à ce que les vacances tournent au drame... Parce que ces jumeaux si parfaits, si ressemblants, et assez turbulents, se remarquent de loin. Parce qu'ils ont attiré l'attention d'un monstre, de celui qu'il n'aurait pas fallu croiser. En quelques minutes, la si jolie famille de Clarice s'est effondré comme un château de cartes, impossible à reconstruire...

Quarante-trois ans après ce voyage à Venise, s'ouvre un procès, dans un tribunal italien. Quarante-trois ans ! Rien que ce nombre est terrifiant, tant d'années ! Mais, si l'on redoute déjà ce que l'on va apprendre, il y a tout de même quelque chose qu'on n'attendait pas. Car, dans le box des accusés, ce n'est pas le monstre qu'on souhaitait voir qui s'assied...

Depuis quelques jours que j'ai terminé la lecture d' "UnPur", je réfléchis à la manière d'en parler sur ce blog. Et assez vite, l'idée d'opter pour un résumé très court, une fois n'est pas coutume, s'est imposée. Parce que ce livre repose d'abord sur tout ce qu'on ne sait pas. Sur tout ce que l'on va découvrir à travers le récit du narrateur.

Un récit à la première personne qui, par moments, devient un "tu" et même quelquefois un "nous". Un narrateur qui ne s'adresse pas au lecteur, même s'il est là, spectateur, un peu voyeur aussi, et s'il tente de reconstituer tout ce qui s'est passé entre le drame de Venise en 1976 et ce procès de 2019. Accrochez-vous, parce que ces quatre décennies n'ont rien d'une épopée idyllique...

J'aurais pu choisir une autre citation en titre de ce billet, j'aurais pu entrer dans le vif du sujet, évoquer le thème de la pédophilie, qui est évidemment important dans ce roman, j'aurais pu proposer une des citations de Rimbaud que l'on trouve dans le cours du roman, un poète que le narrateur découvre et adore. Mais j'ai choisi cette phrase-là, parce que le vrai sujet de ce roman, c'est ça : la vérité.

Pas simplement une vérité factuelle, on va y revenir, mais la vérité et ses conséquences lorsqu'elle est révélée, lorsqu'il faut la regarder en face, lorsqu'il faut l'assumer, qu'on soit celui qui la révèle ou celui qui la reçoit. Tout ce que j'écris est sans doute un peu cryptique, mais il est vraiment délicat d'entrer dans le corps du roman, car sa construction, l'évolution du lecteur dans ce récit sont primordiales.

J'ai évoqué la question de la pédophilie, et l'on comprend au moins quel peut être le point de départ, avoir une idée, si ce n'est précise, au moins cohérente de ce qui a pu se produire à Venise cet été-là et ce qui a fait voler en éclats une famille. Mais cela ne suffit pas à comprendre ce qui va se passer tout au long de ce livre. Ce qui va se passer au cours de ces quarante-trois années...

Il y a un point de départ et, à partir de là, on va découvrir toutes les conséquences à court ou plus long terme, tous ce que vont subir tous les personnages impliqués, parfois indirectement, tous les dommages collatéraux du drame, et même, aussi surprenant que cela puisse paraître, certains aspects positifs qui vont intervenir...

En fait, "UnPur", c'est un roman en forme d'onde de choc. Le narrateur est l'épicentre, et tout autour de lui, se trouvent des personnages, plus ou moins proches, plus ou moins importants dans son existence, mais qui vont tous voir leur existence (han, il a failli écrire "impactées", quelle horreeeeur !) affectées par la trajectoire de ce personnage...

Mais que s'est-il passé, alors ? Eh bien, je pourrais vous raconter une partie des événements décrits dans "UnPur", je pourrais vous raconter les conséquences sur la famille, je pourrais vous dire ce qui s'est passé dans la période qui a directement suivi Venise, je pourrais faire plein de choses, c'est vrai, mais d'une part, il serait dommage de trop en dire...

Et d'autre part, il va falloir reposer la question de la vérité. Car, après tout, dans l'histoire qui nous est proposée, quels sont les faits avérés ? N'oublions pas que l'un des éléments centraux du roman, c'est un procès et qu'on a beau y jurer de dire toute la vérité, rien que la vérité, il arrive bien souvent qu'on s'arrange avec elle. Et ici, c'est le cas.

Là, je suis sûr de moi, puisque le récit de l'accusé ne semble pas correspondre en au moins un point à ce que l'enquête a pu montrer. L'accusé est carrément accusé de divagation, de prendre ses rêves pour des réalités, voire de se moquer tout simplement du monde... Et là encore, il faut reconnaître que le lecteur assiste un peu médusé à quelque chose de troublant...

Ce n'est pas l'accusation qui accumule les griefs envers l'accusé, mais l'inverse. C'est l'homme dans le box qui s'accuse de méfaits effroyables qu'on ne veut pas retenir contre lui. Plus étonnant encore, quoi qu'il dise, l'accusé semble bénéficier d'une vraie cote de popularité. Plus qu'une victime, il est présenté comme un héros, alors que cela va à l'encontre même de son récit...

Dans ce roman qui, décidément, prend bien des choses à contre-pied, Isabelle Desesquelles aborde la question de la victime et du bourreau avec beaucoup de pertinence, mais sans fard, sans manichéisme. Beaucoup de choses reposent en fait sur les conséquences sur la personnalité malléable d'un enfant des maltraitances qu'il peut subir.

Mais alors, nous voilà avec un narrateur qui est une victime, perçu comme un héros, qui s'accuse d'être un monstre et que le lecteur voit, à tort ou à raison, comme un bourreau lui-même... Voilà un sacré écheveau à démêler, probablement impossible à démêler, en fait, car je pense que c'est typiquement le genre de roman pour lequel il y a une lecture par lecteur...

Et bien des discussions en perspective, pour ceux qui verront en notre narrateur une victime, un héros, un fou ou un bourreau... C'est loin d'être anodin, pas seulement en prévision du verdict qui doit sortir du procès, mais aussi parce que tout ne s'arrêtera pas avec cette décision, parce qu'il y a encore un après à gérer et quarante-trois années à solder...

Dans "UnPur", Isabelle Desesquelles aborde la question de la gémellité comme tous les autres sujets traités dans ce livre : en rentrant dedans, en les bousculant. On a des frères jumeaux, incroyablement ressemblant, impossibles à distinguer. Deux êtres inextricablement liés par la génétique, mais séparés par le destin sournois et vil.

Une séparation violente, horrible. Dans un contexte qui, vous le verrez, va encore accroître la douleur. Pour autant, si cette séparation ne peut faire disparaître ce lien si particulier entre les deux frères, le récit du narrateur va faire apparaître une relation bien moins fusionnelle qu'on pourrait le croire, marquée par une forme de rivalité, une certaine jalousie, même.

Ce lien entre les jumeaux, on va se rendre compte qu'il est fondamental dans cette histoire, depuis la première anecdote, place Saint-Sulpice, jusqu'au dénouement. Une fraternité que les événements ont mise à mal, démantelée, déchirée, mais qui peut être encore réparable, à condition d'affronter la vérité, à condition de la supporter.

Isabelle Desesquelles s'est lancée dans une aventure littéraire très casse-gueule, sur un sujet délicat, difficile, dur. Elle a choisi un traitement osé, gonflé, en jouant sur l'ambiguïté de son personnage principal, qu'on retrouve dès le titre du livre. Avec cette formule : "UnPur", où l'écrit et l'oral s'opposent, offrant un double sens très bien vu.

On l'a dit plus haut, cette manière d'écrire en abolissant les espaces entre les mots pour créer de nouvelles entités comme prononcées dans un souffle, est présente dans le cours du roman. J'ai évoqué les surnoms donnés à ses fils par Clarice, mais ce n'est pas les seules formules du genre qu'elle avait l'habitude de prononcer, avec ce qu'on imagine être une profonde tendresse.

Mais en appliquant cette manière de s'exprimer au titre du livre, cela change tout : en collant l'article et le nom, elle rend le pur impur et pose toute la problématique de cette histoire. Toute sa cruauté aussi, évoquant non seulement la souillure, mais aussi le basculement qui se produit et fait passer l'enfant du côté obscur, atroce.

Oui, c'est un sujet casse-gueule, vraiment pas facile, parce qu'on touche à des choses innommables, à la perversion, à l'absence de morale autant que de remords, à cette facette de l'âme humaine qu'on voudrait croire inexistante et qui, pourtant, existe bel et bien et fait des ravages... Un sujet casse-gueule assorti d'une bonne dose d'ambiguïté, qui en fait un livre qui frappe le lecteur au plexus.

Isabelle Desesquelles nous bouscule, nous aussi, nous met à mal, parce qu'il y a ce récit et ce que l'on comprend, parfois entre les lignes, à travers certaines ellipses, comme si exprimer ces actes, ces situations, étaient trop difficile. Parce qu'il y a ce personnage déroutant, dont on ne sait s'il dégage le chaud ou le froid, s'il s'agit d'un menteur sans scrupule ou d'une victime traumatisée...

Il y a Clarice, personnage merveilleux, lumineux, que j'imagine belle et légère, aimante et fofolle, une femme devenue mère très jeune, mais qui voit aussi sa vie se briser très tôt... Elle peut sembler excentrique, mais je la vois plutôt libre, heureuse, une mère proche de ses jumeaux qui sont sa raison de vivre. Une femme sur laquelle s'est acharnée le destin...

Et puis, il y a ce dénouement, qui nous donne une dernière baffe, un coup de grâce. Qui nous offre une conclusion aussi belle qu'elle est horrible, je sais, c'est paradoxal, et pourtant... Pourtant, c'est ainsi que j'ai ressenti à la lecture des derniers chapitres, lorsque l'on comprend que le silence n'est pas d'or, non, bien au contraire, et que seule vaut la vérité, aussi horrible soit-elle...



(Morceau évidemment présent dans le roman, où il tient une place particulière).

mercredi 7 août 2019

"Atlantic City est une ville qui n'abdique jamais. C'est une ville de renaissance, une ville d'espoir, une ville qui connaît ses maux et se soigne".

Cette citation placée en titre de ce billet, c'est la vision optimiste des choses, que notre roman du jour tend plutôt à contredire... Direction le New Jersey, et la ville d'Atlantic City. Ce nom vous parle peut-être, si vous êtes fan de Bruce Springsteen, spectateur assidu de la série "Boardwalk Empire" ou flambeur, par exemple. Car Atlantic City, c'est un peu Las Vegas-sur-mer, ou du moins, c'est certainement ce qu'auraient voulu ses promoteurs. "Atlantic City", c'est aussi le titre d'un roman, le premier publié par Joy Raffin, chroniqueuse à France Inter, chez Nil Editions. Une journée dans cette ville, dans un contexte très particulier. Une visite loin des lumières des machines à sous et des tables de roulette, loin du faste et de l'argent roi. Joy Raffin nous fait découvrir l'envers d'un décor qui n'est pas beau à voir ! Un ville en crise, qui espère retrouver son lustre d'antan, recouvrer son opulence passée et se construire un avenir plus florissant... Un roman choral dans lequel on voit régulièrement apparaître un nom : Donald Trump.


Le 22 septembre 2017, Atlantic City, New Jersey, à deux heures de route au sud de New York, se réveille dans l'inquiétude : les prévisions météorologiques sont très mauvaises, un ouragan s'est formé sur l'océan Atlantique et il pourrait dévaster la ville. On imagine déjà le Boardwalk, qui fait la renommée d'Atlantic City, englouti par la mer et l'on craint d'énormes dégâts et de lourdes pertes...

Ce matin-là, dès 7h55, deux journalistes arrivent à Atlantic City, avec pour but de réaliser un reportage avant le passage de l'ouragan. Pour cela, ils ont pris rendez-vous avec une des mémoires de la ville, Clarence Gambino. Le plus célèbre des SDF d'Atlantic City, qui connaît tous les coins et les recoins de sa ville, mais aussi son histoire et certainement tous ses secrets.

Ils vont l'accompagner pour une visite guidée, mais ils ne s'attendent pas au bagout que possède le septuagénaire, qui part dans tous les sens, heureux de trouver des oreilles si attentives. Et d'emblée, il leur montre un badge, sur lequel est inscrit "Do AC" ("Faites Atlantic City"), distribué par la mairie, les associations, les commerçants aux visiteurs.

Il s'agit de démarcher les touristes qui arpentent le Boardwalk ou les joueurs qui fréquentent les casinos pour les convaincre d'investir à Atlantic City. Car, il y a la ville qu'on voit sur les cartes postales, et il y a une réalité économique et sociale : AC est au bord du gouffre, et ce n'est pas à cause de l'ouragan annoncé...

On découvre ensuite différents habitants d'Atlantic City, que le lecteur va suivre au cours de cette journée fatidique. Il y a Richard Cheer, l'animateur radio plus ringard que vedette de la station locale, qui ne lâche pas le micro. Il y a Marlon Barkley, natif de la ville, mais qui vit dans les quartiers les plus éloignés de l'océan et doit emmener deux petites filles, Keila et Jenny, à l'école.

Il y a William Stanley, un médecin admirateur du Dr Jonathan Pitney, fondateur de la ville, qui à 70 ans passés, continue de tenir son cabinet, dans lequel les patients affluent. Des patients qui ne peuvent guère espérer se faire soigner ailleurs, faute d'infrastructures suffisantes. Ou faute de moyen et d'assurance pour financer leurs soins. Qu'il écoute, rassure, soigne... Et ne fait que rarement payer...

Il y a  Jimmy Boyd, qui vient ce vendredi à Atlantic City, comme tous les vendredis. Comme son père et son grand-père avant lui, il vient voir comment marchent les affaires. Et elles marchent mal, de plus en plus mal... La vraie preuve que Atlantic City est sur la très mauvaise pente ? Même la mafia y est mal en point...

Il y a Martha Barkley, mère célibataire, qui vit avec sa fille de 5 ans, Miley, et travaille dans un des nombreux magasins de déstockage qui se trouvent à Atlantic City. Certes, il y a les casinos, le Boardwalk, tout ça, mais une bonne partie des gens qui viennent en ville le font pour s'habiller en payant moins cher dans ces magasins d'usine... Et le salaire de Martha s'en ressent !

Il y a Fernando Flores, qui pédale toute la sainte journée pour transporter les touristes le long du Boardwalk et alentour. Le meilleur guide de la ville, voilà comment il se présente ! Et ce n'est pas facile de pédalant tout en débitant son laïus touristique, ce qui lui permettra de ramasser le meilleur pourboire possible...

Il y a Paige Donovan, une adolescente qui attend et qui s'ennuie ferme à Atlantic City. Qu'attend-elle donc ainsi, alors que l'ouragan approche ? Il y a Raymond Madsen, qui a attrapé tout gamin le virus du jeu. Aujourd'hui, c'est un vieil homme qui joue tous les jours et dit en plaisantant : "Y en a qui vont au supermarché pour voir des gens, moi je viens au casino".

Pendant une douzaine d'heure, ce jour particulier, on va croiser tous ces personnages, et quelques autres. Et l'on va bien vite comprendre que, si cette journée va chambouler l'existence de la plupart d'entre eux, ce n'est pas seulement à cause de l'ouragan. Ca n'est peut-être même pas du tout à cause de l'ouragan...

Pour son premier roman, Joy Raffin nous emmène dans une ville américaine qui parle à notre imaginaire collectif : Atlantic City. Pour beaucoup, c'est un décor fitzgeraldien accueillant une histoire de gangsters façon "Incorruptibles", avec un Steve Buscemi remarquable en tête d'affiche. "Boardwalk Empire", ce sont les premières heures de gloire d'Atlantic City...

Je n'évoque pas Francis Scott Fitzgerald par hasard : on croise "Gatsby le Magnifique" dans le roman de Joy Raffin, un des personnages est en train de le lire. Et fait le parallèle entre ce que raconte ce classique de la "Lost Generation" et sa vie quotidienne dans cette ville d'Atlantic City en perdition, à l'avenir plus qu'incertain.

Sauf erreur de ma part, le clin d'oeil va même un peu plus loin : je n'ai pas évoqué un personnage qui s'appelle Gloria Sayre, parce qu'elle apparaît brièvement et qu'elle a la particularité de voir encore Atlantic City sous son jour le plus brillant, avec des étoiles dans les yeux. Mais c'est d'abord parce qu'elle n'y a jamais vécu et ensuite, qu'elle va se marier...

Vous allez me demander quel est le rapport avec Fitzgerald ? Mais l'onomastique, voyons ! Un regard sur le prénom et le nom de ce personnage, que semble épargner (pour combien de temps ?) la morosité ambiante : Gloria est elle aussi une future mariée dans "Les Heureux et les Damnés" ; quant à Sayre, c'est le nom de famille de Zelda, qui formera avec Fizgerald un couple légendaire...

"Les Heureux et les Damnés" pourrait d'ailleurs être le sous-titre du roman de Joy Raffin, même s'il faut bien reconnaître qu'on ne croise pas beaucoup d'heureux au cours de cette journée. Le bonheur fait partie du passé d'Atlantic City, cela semble plus évident à chaque page, chaque minute. Quant aux damnés, je les ai cités plus haut...

Le passé, c'est donc là qu'on retrouve la gloire d'Atlantic City. Il y a donc les "Roaring Twenties", sur fond de prohibition, de trafics en tous genres et déjà de jeu. Pourtant, ce n'est que récemment que la ville a véritablement acquis sa réputation de ville du jeu. C'est en effet en 1976 qu'un référendum y a autorisé l'ouverture de casinos...

L'objectif était de relancer une économie locale déjà en perte de vitesse, mais jamais Atlantic City n'a pu concurrencer Las Vegas dans le coeur des joueurs. Malgré les lumières, le décorum, l'ère des casinos près du Boardwalk est peut-être sur le point de s'achever. Ou de muter : le New Jersey mise désormais sur les paris sportifs, qu'il a légalisés l'an passé...

Il est étonnant de voir à quel point Atlantic City est ancré dans la culture collective. Et à quel point cette image est en décalage avec la réalité : c'est Atlantic City qui a inspiré aux frères Parker le jeu du Monopoly ; et c'est à Atlantic City qu'on a élu en grande pompe Miss America. Mais tout cela aussi est révolu : la ville se vide et s'appauvrit, tandis que les miss se sont installées en 2006 à Las Vegas...

Le lecteur arrive à Atlantic City avec tout cet imaginaire en tête, nourri aussi par le cinéma (Louis Malle a réalisé à la fin des années 1970 un film intitulé Atlantic City, par exemple) ou les séries télé (Dick Wolf, dans ses franchises "Law and order", a envoyé quelques fois ses policiers dans les alentours des casinos), etc.


Mais la réalité que décrit Joy Raffin est tout autre : Atlantic City est l'une des villes les plus violentes des Etats-Unis, bien accrochée au Top 10 de cette triste catégorie depuis de longues années. L'économie est en panne et le chômage ne cesse de croître. Ce qui entraîne les trafics, la consommation de drogues, mais aussi un désespoir de plus en plus tenace.

Même le Boardwalk, cette promenade au bord de l'océan, véritable emblème de la ville, semble bien triste et surtout bien désert... Bien sûr, on est en septembre, bien sûr, on annonce un ouragan, mais le fait est que c'est désert, ou presque. Que les touristes sont rares. A l'image de Richard Cheer et des souvenirs pour gogos qui prennent la poussière, on voit surtout une ville devenue complètement ringarde...

Alors, pourquoi nous emmener ici ? Pourquoi attaquer ainsi à la masse l'un des symboles d'un rêve américain déjà bien abîmé ? On peut légitimement se le demander, jusqu'à ce qu'on commence à comprendre que Joy Raffin nous met effectivement face aux ruines du rêve américain et à une Amérique dans l'attente d'un hypothétique renouveau.

En quoi Atlantic City est-elle alors représentative ? Parce que son passé est marqué par le passage d'un homme très riche, qui au cours de sa longue carrière d'homme d'affaires a investi à Atlantic City, puis en est parti pour d'autres aventures... Des aventures politiques qui, allez savoir pourquoi, l'ont mené à la Maison Blanche en 2016...

Cet homme, c'est Donald Trump, bien sûr, arrivé dès le début des années 1980 à Atlantic City (dans des conditions bien particulières) et qui en est parti en 2014. Il n'apparaît pas lui-même dans le livre, mais son ombre plane sur la ville, plusieurs des personnages que l'on croise au cours de cette journée de septembre, en font mention. Avec des regards contrastés.

Joy Raffin profite de ces moments pour donner des informations sur les liens entre Trump et la ville d'Atlantic City. Et évidemment pour faire le parallèle entre son ascension politique et le déclin de la ville... Aujourd'hui, Atlantic City attend quelqu'un qui lui redonne sa grandeur d'antan, mais celui qui a tant clamé "Make America Great Again", semble avoir oublié ce qu'il a laissé derrière lui...

Joy Raffin signe un premier roman dous-amer, dans lequel la violence est diffuse, mais réelle. Elle surprend le lecteur à travers le sort qu'elle réserve aux personnages de ce roman à la fois choral et catastrophe. Elle maîtrise l'art du contre-pied et des non-dits pour nous emmener là où on ne s'y attend pas forcément. Et l'ensemble est quand même bien sombre, à l'arrivée...

On se prend à espérer que l'ouragan soit une aubaine pour Atlantic City, une sorte d'ordalie ou une purification par l'eau qui lave toutes les erreurs, balaye tous les problèmes et offre une opportunité à tous de reconstruire quelque chose de neuf sur les ruines d'un passé définitivement révolu... Tous n'y participeront peut-être pas, mais une rafale d'espoir ne ferait pas de mal...

"Atlantic City est une ville qui n'abdique jamais", nous dit un des personnages, sans doute le plus confiant (inconsidérément ?), quand un autre rétorque que c'est devenu "un bled. Une pauvre ville de freaks, où y a plus de boulot". La ville des plaisirs ne connaît plus que la gêne et les Gatsby du coin ont, comme leur créateur, sombré dans la misère...

Et même lorsqu'on se dit qu'on va écouter pour finir Bruce Springsteen, auteur d'une chanson intitulée "Atlantic City" sur l'album "Nebaraska", sorti au début des années 1980, on retrouve cette dualité des Heureux et des Damnés. La chanson raconte en effet le voyage d'un couple d'amoureux dans la ville du péché, mais l'homme espère en fait trouver sa place au sein du crime organisé...


mardi 6 août 2019

"Est-ce que c'est dangereux d'être grande ? (...) Pourquoi est-ce que c'est mal d'être grande ?"

Certains feront leur possible tout au long de leur vie pour figurer au sein du Guiness Book des records, quitte pour cela à briller dans des domaines plus bizarres ou ridicules les uns que les autres. Mais d'autres s'y retrouvent sans rien avoir demandé et, dans ces cas-là, c'est souvent le signe d'une croix lourde à porter. La protagoniste de notre roman du jour est dans ce cas. Son nom ne vous dit probablement rien, et pourtant son histoire bouleversante est le sujet du dernier roman d'Isabelle Marrier, "Le silence de Sandy Allen", paru en grand format chez Flammarion. La biographie romanesque d'une femme extraordinaire, qui aurait préféré passer inaperçue, qui a souffert, tant physiquement que moralement et qui a, sa vie durant, cherché à faire de son état quelque chose d'utile, et même d'exemplaire, rappelant que nous sommes tous différents, différents les uns des autres, mais surtout de cette personne idéale qu'on nous impose et qui n'existe pas...


En 1975, dans une salle de cinéma de Shebyville, on projette le "Casanova de Fellini". Cette petite ville de l'Indiana découvre là avant tout le monde la dernière production du réalisateur italien. Et si cette avant-première mondiale a lieu précisément dans cette ville, c'est parce que, à l'affiche, se trouve une enfant du pays.

Pourtant, avant même d'apparaître sur l'écran, la star du jour a quitté la salle, le plus discrètement possible, et a quitté le cinéma. Elle ne verra jamais ni le film dans son intégralité, ni la scène dans laquelle elle apparaît, observée clandestinement par Donald Sutherland/Casanova alors qu'elle prend son bain... Et sa carrière d'actrice n'ira pas plus loin.

Sandy Allen est née en 1955 à Chicago, mais c'est en Indiana, chez ses grands-parents, qu'elle va vivre, après que sa mère, pas vraiment faite pour ça, l'a abandonnée. A sa naissance, elle est une "normal-sized baby", un bébé de taille moyenne et rien n'indique qu'un jour, elle sera différente des autres enfants de son âge.

Pourtant, à 10 ans, elle dépasse tous ses camarades sur sa photo de classe. Et pas un peu : elle mesure... 1m87 ! Une croissance exceptionnelle que rien ne semble pouvoir endiguer. Sandy grandit, grandit, telle Alice avalant la potion dans le terrier du lapin, jusqu'à remplir toute la pièce... Et ses visites régulières chez le médecin à Indianapolis n'y changent rien.

Sandy n'est pas seulement grande, elle est aussi costaude, bien plus que la moyenne. Elle ne correspond en rien aux canons de la beauté en vigueur, et il est peu probable que ça soit le cas un jour. Elle endure les moqueries de ses camarades et se replie sur elle-même. Elle apprend à souffrir en silence, à vivre à l'écart, avec cette grand-mère si bienveillante qui ne voit en elle que sa petite-fille.

Tout devient difficile, pas seulement la vie en société, mais tous les gestes du quotidien : se déplacer (sa constitution très fragile et sa coordination l'empêcheront par exemple d'envisager une carrière sportive), s'habiller, trouver un lit dans lequel elle puisse tenir... Peut-on imaginer ce que c'est ? Il semble impossible de se mettre à sa place, surtout alors qu'elle n'est qu'une enfant...

Mais qu'arrive-t-il donc à Sandy Allen ? Comment expliquer cette croissance incontrôlable ? Est-ce l'héritage génétique d'un père qu'elle n'a pas connu ? Peu probable, s'il avait été un colosse dépassant tout le monde de plusieurs têtes, elle l'aurait su... Alors, est-elle victime d'un caprice de la nature, d'une maladie ?

Ou est-elle... un monstre... Un freak ?

Ce n'est que tardivement qu'elle découvrira la raison de cette taille hors du commun. A l'approche de ses 20 ans, elle mesure 2m32, sa taille maximale. Celle qui va lui permettre bientôt d'entrer dans le Guiness Book des records, car elle va apprendre qu'elle est officiellement la plus grande femme ayant jamais vécu sur terre...

Un record qui a tout d'une malédiction, car elle sait que cela la condamne à mourir jeune, à subir encore bien des moqueries, à devoir vivre en marge... A moins qu'elle ne prenne sa vie en main, ne renverse cul par-dessus tête le coquin de sort qui a fait d'elle une géante, et ne fasse de cette particularité physique un atout...

Isabelle Marrier ignorait tout de la vie de Sandy Allen, jusqu'à ce qu'une chaude journée d'été, elle décide d'aller voir un film dans la salle de la ville où elle passe ses vacances. Ce jour-là, dans le cadre d'un cycle rendant hommage au cinéma italien, on projette "Casanova de Fellini", avec Donald Sutherland dans le rôle du célèbre séducteur.

Mais ce n'est pas la star hollywoodienne qui va retenir l'attention, mais un personnage pourtant secondaire. On l'appelle "la Gigantessa", la Géante, et devant cette apparition troublante (Casanova lui-même lui demande si elle est une créature mythologique), l'idée de savoir qui est la femme incarnant la Géante ne la quitte plus.



Il y a une espèce de parallèle assez étonnant, car la réaction d'Isabelle Marrier est peu ou prou (mais pas tout à fait pour les mêmes raisons) la même que celle de Casanova : un choc, et l'incapacité de passer à autre chose. Et puisque ce qu'elle fait de mieux, c'est écrire, alors elle écrira et racontera la vie de Sandy Allen...

Pour autant, "Le silence de Sandy Allen" n'est pas une simple biographie romanesque. On va suivre cette femme de sa naissance à sa mort, c'est vrai, mais Isabelle Marrier ne se contente pas de ça. Elle a la volonté de mettre en perspective cette existence extraordinaire avec les éternelles questions de l'être, du paraître et de la différence.

Sandy Allen est différente, sans pour autant avoir envie de l'être. Et cette différence rime avec souffrance, même si elle semble encaisser tous les coups durs sans broncher, avec un courage qui force l'admiration. Elle finira même pas utiliser sa propre histoire pour faire passer un message de tolérance et de respect de l'autre, quelle que soit sa différence.

Sandy Allen ne passe pas inaperçue, où qu'elle se trouve... Une image qu'elle va également chercher à dompter, comme lorsqu'elle bat tous les hommes au bras de fer dans le film de Fellini. On la voit comme un monstre, comme un freak, on a pitié d'elle ou on se moque, et alors ? Le destin a voulu qu'elle mesure 2m32, alors elle essaiera d'en tirer profit, de faire de sa taille... un métier.

Mais qui est vraiment Sandy Allen ? Que pense-t-elle véritablement ? On ne peut savoir ce qu'il y a dans sa tête, ou alors faire oeuvre de romancière, comme Isabelle Marrier. Seule, tellement seule, une solitude poignante qui imprègne tout le livre, elle ne s'est jamais résigné, elle n'a pas manifesté de rancoeur ou de colère, elle a toujours été d'une extrême bienveillance. Un modèle...

Dans "Le silence de Nancy Allen", se pose la question de ce qu'on appelle les canons de la beauté, auxquels nous sommes tous soumis. A l'ère des réseaux sociaux, il ne se passe quasiment pas une journée sans qu'on critique le poids de telle ou telle actrice, le physique de tel ou tel homme en vue, sans compter le racisme et l'homophobie galopant de tweet en tweet...

Sandy Allen n'a pas eu à subir cela, mais elle a connu son lot d'avanies du même genre... Le "Ho-ho-ho" de la publicité du Géant vert chanté sur son passage, les sobriquets bien peu aimables, l'apitoiement ou pire, les personnes trop bien intentionnées pour être honnêtes... Si l'on croise de plus en plus souvent le mot grossophobie, Sandy Allen, elle, a subi la gigantophobie...

Isabelle Marrier replace sans cesse la vie de Sandy Allen dans son contexte historique. Elle naît en 1955, l'année de la création du Guiness Book, curieux hasard (remarquez, c'est aussi l'année de la mort de James Dean, juste après avoir tourné son dernier film... "Géant"). La romancière utilise en particulier toute l'imaginaire collectif qui peut entourer le gigantisme.

J'ai évoqué la publicité, avec le Géant vert, mais il y a aussi le cinéma, la littérature, la photographie (dont un cliché glaçant de Diane Arbus) la musique, tout ce qui peut entrer en résonance avec la femme la plus grande du monde et son parcours de vie loin d'être évident. Elle-même va finir par s'y inscrire, à travers le Guiness Book (et pas uniquement le livre, vous verrez), et évidemment par le film de Fellini.

Un film qui tient une place particulière dans le livre, car ce n'est pas un épisode comme les autres. Dans la première partie du livre, l'histoire de ce tournage, la fascination de Fellini pour Sandy avant même de la rencontrer, la découverte de Rome, enfin, plutôt de Cinecitta, et surtout, une période hors de son quotidien, tout cela alterne avec la jeunesse de Sandy.

Je ne vais pas cacher que les images du film de Fellini me mettent assez mal à l'aise. Mais elles me bouleversent aussi, en particulier cet ultime plan, avec les larmes coulant des yeux de la Géante. A cet instant, comment distinguer le personnage de la personne qui l'incarne ? Ces larmes ne sont-elles pas celles de Sandy ?

Entendons-nous bien, c'est un avis très personnel, qui ne remet pas en cause l'esthétique de cette scène, avec ce brouillard sur les quais, cette scène de voyeurisme et un Casanova métamorphosé en personnage de commedia dell'arte. Sandy Allen est magnifiée sous la caméra de Fellini, elle n'a peut-être jamais été aussi femme qu'en cet instant.

On oublie sa taille, sa différence, et l'on ressent autre chose, une émotion, un émoi... un désir, qui sait ? Et l'on voit Sandy Allen sous un jour, enfin un clair-obscur, totalement... différent. Ah, tiens, encore ce mot, décidément, on n'en sort pas ! Oui, c'est à la fois la même personne et une autre, magie du cinéma, magie de l'image...

Ces quelques semaines passées à Rome sont probablement les jours les plus heureux de la vie de Sandy. C'est l'impression que j'ai en lisant le livre d'Isabelle Marrier, en tout cas. Jusqu'ici, seule sa grand-mère avait posé un regard sincèrement respectueux pour elle, et elle va retrouver ça au milieu de l'équipe de tournage.

Le chapitre intitulé "Une soirée romaine" est l'un de ceux qui m'a le plus touché. Parce que Sandy Allen, si timide, si discrète, si mal à l'aise en société, devient une sorte de Reine d'un jour. Et pour une fois, pas parce qu'elle est la plus grande femme du monde, non, mais parce qu'elle fait partie de cette équipe qui la salue, la remercie pour son dernier jour de tournage.

Le dernier mot de ce chapitre est "ensemble", et on ressent le sourire qui illumine le visage de celle qui a déjà si souvent été seule, mise à l'écart... C'est un instant fugace, mais elle-même ne tenait pas à devenir actrice, ce n'était pas son monde, un souvenir chéri, une expérience inédite et inestimable. Un instant heureux dans une vie qui ne l'a pas été souvent. Et pour le lecteur que je suis, un instant merveilleux.

J'ai été bouleversé par cette histoire, ce destin hors norme, c'est le cas de le dire, mais aussi par le travail effectué par Isabelle Marrier pour dénoncer les diktats de nos sociétés, ces canons de beauté, qui évoluent, c'est vrai, en fonction des époques, mais laisseront toujours des personnes comme Sandy Allen de côté.

J'ai été extrêmement touché par cette femme, si digne, malgré toutes les difficultés qu'il a fallu affronter, malgré ce corps malade et bien peu pratique, malgré les moqueries et les regards... Le plus longtemps possible, elle a au contraire prôner la tolérance et le respect, allant à la rencontre des enfants dans les écoles, tenant un discours remarquable et d'une grande puissance.

Elle venait d'un milieu modeste, n'avait pas fait d'études longue durée, n'avait pu compter que sur la bonté de sa grand-mère, sans laquelle elle n'aurait sans doute pas connu le même parcours, et pourtant, on sent chez elle une intelligence, une manière d'envisager la vie qui, malgré les périodes de découragement, n'est jamais tombé dans la résignation.

On passe, en lisant "Le silence de Sandy Allen", par des moments révoltants, désolants, attristants... Le voyeurisme, la mesquinerie et même la méchanceté de notre monde saute aux yeux, et le sensationnalisme que nous tolérons, depuis Barnum jusqu'au Guiness Book dans le cas précis, fait mal au coeur.

De Sandy Allen, je ne veux surtout pas garder l'image d'un freak signant des autographes payants dans un musée aux allures de ménagerie humaine. Mais celle des sourires et des larmes immortalisés par Fellini, celle de ses visites aux écoles, alors qu'elle ne peut plus se déplacer autrement qu'en fauteuil. Celle de son plaisir d'écouter la chanson qu'a écrite pour elle le groupe Néo-zélandais Split Enz.

L'image d'une femme extraordinaire, mais pas uniquement parce qu'elle mesurait 2m32.



"Personne alors ne pouvait se douter qu'il s'agissait seulement de l'effroi éprouvé par un homme comprenant, au dernier instant, qu'il mourait pour un autre crime que celui qu'il avait commis";

Il est assez troublant de voir comme, parfois, des romans portant sur des sujets proches ou des variations sur un même thème sont publiées à la même période, en même temps ou à quelques semaines, quelques mois d'intervalles. On retrouve donc aussi cela sur ce blog ces derniers jours, par la force des choses, avec une série de romans s'intéressant à la société américaine et à ses côtés les plus sombres, les plus douloureux. Après s'être intéressé à la Grande Dépression en Oklahoma dans "La Terre des Wilson", Lionel Salaün poursuit son voyage loin des grandes villes, dans des régions qui peuvent sembler figées dans le temps. "Whitesand" (paru en grand format chez Actes Sud) nous entraîne dans le Mississippi, dans un bled poussiéreux et rouillé, où règne une atmosphère poisseuse et peu hospitalière, à la rencontre d'une population qui n'entend pas partagé ses secrets avec des étrangers... C'est justement quand l'un d'eux arrive que les choses vont se gâter...



Huntsville est un minuscule point sur la carte du Mississippi, vraiment pas le genre d'endroit où l'on aurait envie de traîner, quand bien même on y serait obligé. C'est pourtant en arrivant dans ce trou perdu que la Mustang que conduit Ray Harper décide que le voyage a trop duré et se met à faire un bruit qui ne dit rien de bon...

Dans le genre entrée en fanfare, on ne saurait faire mieux : le boucan produit par cette caisse, qu'on ose encore qualifier de voiture tant elle semble plutôt proche de l'épave, attire l'attention de tous ceux qui se trouvent près de la Grand'rue... Comme Huntsville n'a rien d'un pôle touristique, l'arrivée d'un inconnu, qui plus est dans ces conditions, ne risque pas de passer inaperçu.

Ray Harper ne semble pas sentir les regards intrigués qui pèsent sur lui. Il a un gros souci et il n'a qu'une idée en tête : le régler. Il parvient in extremis jusqu'au garage local, le seul à des kilomètres à la ronde, et demande ce qu'on peut faire pour son véhicule. Réponse lapidaire de Slim Wiggins, le patron dudit garage : rien.

En tout cas, rien pour la Mustang, qui est morte de sa belle mort au moment où Ray a coupé le moteur... La seule option qui reste au jeune homme, dit Slim, c'est d'acheter une autre caisse, mais ça va lui coûter un peu cher. Bien plus que ce que Ray a en poche... Pas de réparation, pas d'occasion à prix abordable, la route de Ray s'arrête donc à Huntsville...

La Louisiane, où il dit vouloir se rendre, attendra, Ray Harper va devoir passer un petit moment ici, le temps de trouver une solution. Une solution en forme d'une liasse assez épaisse de billets verts, forcément. Il n'y a donc qu'une possibilité : s'installer quelque temps dans cet endroit si accueillant, y trouver un job, gagner de quoi acheter une nouvelle caisse et se barrer...

Car, si Ray ne perd pas son sourire et son air bonhomme, il n'en est pas tout à fait de même du côté de ses interlocuteurs. On n'aime pas beaucoup les nouvelles têtes par ici, encore moins quand elles ont l'allure de Ray... A cette époque, au tournant des années 1960 et 1970, on en voit de plus en plus, de ces jeunes fringués comme des traîne-savates. Les hippies, on aime pas trop ça non plus, à Huntsville.

Malgré la méfiance générale, Ray prend donc ses marques dans le bled. Il se dégote une piaule et un job, et même une amie, ce qui semble être le plus étonnant dans ce lieu. Norma, jeune serveuse dans le bar où le jeune homme prend ses habitudes, est la seule à ne pas le regarder en coin. Il est plutôt beau gosse, Ray, il est exotique, d'une certaine manière. Et il ne plaît pas à la majorité des habitants.

En attendant, elle va servir de guide à Ray, qui ne possède pas tous les codes de la vie dans le Mississippi. Elle va lui donner des conseils et lui expliquer ce qu'il vaut mieux éviter de faire pour ne pas s'attirer d'ennuis et passer un séjour le plus tranquille possible. C'est elle aussi qui va lui parler des Ackerman, la grande famille du coin et de leur imposante propriété.

Située à quelques kilomètres du centre de Huntsville, cette ferme s'appelle Whitesand et constitue un vestige du passé. Comprenez : le passé glorieux des Etats du sud de l'Amérique, avant que la Guerre de Sécession ne vienne tout remettre en cause... Dans ce coin du Mississippi, dire qu'on a la nostalgie de ce temps-là est un bel euphémisme...

Ray, qui vient de Cincinnati, semble découvrir un monde nouveau, dans lequel il aura bien du mal à se fondre. Quelle importance, puisqu'il s'en ira dès qu'il aura gagné assez d'argent pour se payer une nouvelle bagnole ? Et pourtant, pour quelqu'un arrivé là par hasard et pressé de repartir, Ray Harper ne semble plus si contrarié d'avoir échoué à Huntsville...

Tout près du domaine de Whitesand...

Ce nouveau roman de Lionel Salaün est un roman très intéressant pour le blogueur que je suis. Il y a la matière à un bel exercice, en particulier pour savoir ce qu'il faut évoquer et ce qu'il faut laisser dans l'ombre, pour les lecteurs qui n'auraient pas lu ce livre. Et de fait, ce résumé est finalement assez neutre, on ne voit pas vraiment où cela peut bien vouloir nous mener.

La raison est assez simple : il manque un élément crucial à ce résumé. Et cet élément, que j'ai volontairement choisi de ne pas évoquer, c'est le prologue du roman, qui va apporter des informations utiles au lecteur, même s'il faudra évidemment lire l'intégralité du livre pour appréhender l'histoire dans son ensemble.

Ces quelques pages, haletantes, terriblement violentes, plongent le lecteur dès les premières lignes dans un climat oppressant et le placent dans une position inconfortable. On sait à quoi on a assisté, il y a clairement un mot pour ça et il fait froid dans le dos, mais ce qui manque, c'est tout le contexte qui entoure cet événement...

Et puis, le premier chapitre arrive, la Mustang bringuebalante et à bout de souffle qui débarque à Huntsville et attire l'attention de toute la Grand'rue... Bon... L'ambiance a radicalement changé, malgré l'impression, que le lecteur partage avec Ray, que nous ne sommes pas les bienvenus dans cette petite ville.

Ray est une pièce rapporté, un étranger, le mot ne paraît pas trop fort, et il faut le prendre dans les deux sens : les habitants de Huntsville ne le connaissent pas, mais lui ne connaît pas Huntsville... Un gouffre, donc. Et pas franchement le sentiment que, quoi qu'il mette en oeuvre, Ray parviendra à devenir autre chose qu'un étranger. Et en plus, il ressemble à un hippie !

En fait, on se retrouve dans une situation ultra-classique, celle du chien dans un jeu de quilles, qui peut aussi bien aboutir à une situation de comédie qu'à un drame. Sans trop de surprise, c'est dans cette seconde direction que l'on va se diriger, avec un Ray Harper qui devient le centre de l'attention de toute une ville, sans véritable raison pour cela...

Alors, bien sûr, il y a Ray, qui est le déclencheur de ce roman, malgré lui, juste en arrivant à Huntsville. Il y a Norma, son unique véritable soutien. Et puis, il y a tous les autres, depuis les personnes travaillant au garage où la voiture de Ray expire, jusqu'aux Ackerman, dans leur grande ferme, à l'écart.

Lionel Salaün met en place une sacrée galerie de portraits, des "gueules", pourrait-on dire si on était au cinéma, des personnages de bouseux, disons-le, ce qui contraste assez fortement avec le personnage de Ray, originaire de la ville, une grande ville du nord, qui poursuit des études, et des études d'anthropologie, rien que le mot impressionne !

Ray a vraiment tout pour déplaire à Huntsville, par son physique, son allure, ses origines, son statut... Il n'est pas juste un étranger, il est ce que les habitants du coin ne seront jamais. Et, plus encore, quand on présente tout cela ainsi, on se dit qu'il n'a vraiment rien à faire là. Des ennuis, voilà ce qu'il amène, ce hippie !

Les habitants de Huntsville ne sont pas de simple faire-valoir face à un personnage central, un héros sans peur et sans reproche. Non, ils sont partie prenante de cette histoire, ils en sont les acteurs, et des acteurs clés de ce roman, ils la font avancer au même titre que Ray, et cela pour une raison qui va vite s'imposer à nous...

Personne n'est vraiment franc du collier dans cette histoire. Tout le monde se méfie de tout le monde et cache son jeu. La simple méfiance que peut inspirer un étranger (un hippie, oui, j'insiste !) n'est pas suffisante pour expliquer les réactions face à l'arrivée de Ray. Le fait qu'il reste là, qu'il s'incruste presque, n'aide pas. C'est un intrus !

A l'inverse de la Mustang de Ray Harper, la mécanique de "Whitesand" est bien huilée et tourne comme un coucou. Les éléments donnés aux lecteurs ne s'assemblent pas, en tout cas pas de manière évidente. On peut bien sûr échafauder des hypothèses, on peut même approcher intuitivement d'une partie de la vérité, mais pas de la totalité de ce qu'on peut qualifier d'intrigue.

On n'est pas dans un polar, on touche plus au roman noir, même s'il ne semble pas qu'on puisse rattacher formellement "Whitesand" à ce genre. Pourtant, il y a bien des questions en suspens et il va falloir démêler l'écheveau pour découvrir non pas seulement le rôle de chacun, mais quel genre de pièce ils sont en train de jouer.

Lionel Salaün nous emmène dans le Mississippi et s'applique à nous y immerger. On est loin des grands centres urbains américains, où l'on a plus l'habitude d'aller par le biais de la littérature. On est aussi dans un coin très particulier où, comme je l'ai dit en préambule, le temps semble s'être figé... Ce sud qui n'a jamais fait le deuil de son glorieux passé, aussi scandaleux soit-il, est un excellent terrain de jeu.

Le risque, c'est de tomber dans le cliché, l'image d'Epinal. C'est un exercice de funambulisme pour un écrivain : qu'il s'agisse de l'ambiance, de l'atmosphère, des personnages, il ne faut pas aller trop loin pour en faire des caricatures. On pourra toujours penser qu'à tel ou tel moment, l'auteur en fait trop, mais dans l'ensemble, l'exercice est réussi.

Les personnages, on en a déjà parlé, sont certes assez typés, mais ils ne font pas non plus trop "rednecks", trop "Délivrance". Leur méfiance de l'étranger va de paire avec un racisme bien ancré, mais c'est hélas une réalité, point n'est besoin de forcer le trait. Au début des années 1970, alors que la ségrégation raciale a été abolie depuis des années, le blanc reste le maître...

L'atmosphère, elle, est très prenante, lourde, un poil angoissante alors qu'on ne sait pas vraiment pourquoi. Il y a presque un côté Sergio Leone dans cette scène d'ouverture, même si Ray ne joue pas de l'harmonica et se fait plus remarquer pas une pétarade. Pour le reste, et sur un mode plus bavard, on pourrait presque imaginer une série de plans façon "Il était une fois dans l'ouest".

N'oublions pas ce prologue, qui nous conditionne, nous raidit un peu la nuque, nous met sur nos gardes : ce qui va se passer dans ce roman ne sera pas joli-joli, c'est certain ! On marche donc sur des oeufs et chaque regard porté sur Ray dans ce premier chapitre, et au-delà, prend aussitôt des airs de menace, sans qu'on sache si c'est vraiment rationnel.

Huntsville, c'est un bled qui sent la poussière, j'en suis sûr. C'est aride, un peu grisâtre, ça manque de douceur de vivre. Ca ne respire pas l'opulence non plus, bref, c'est pas un eldorado. Habiter là, ça ne doit pas être simple tous les jours et ce n'est pas la garantie d'une existence hédoniste... Pas même du côté de Whitesand, sorte de Xanadu où les souvenirs ne ressemblent pas à des boutons de roses...

Il y a beaucoup de secrets, beaucoup de non-dits, dans cette histoire, mais quelle en est la nature ? Tout cela va se révéler petit à petit, entraînant une montée de la tension dramatique, jusqu'à un final rude, musclé, très visuel, là encore, au cours duquel les vérités cachées vont être enfin révélées (vous pouvez lire la fin de la phrase qui précède avec le ton M6).

Si "Whitesand" pourra sembler un peu moins original que "La Terre des Wilson", sans doute parce que la Grande Dépression n'est pas une période si souvent évoqué et que les romans, les films ou les séries "sudistes", avec la violence inhérente, le racisme et les reliquats d'une page d'histoire jamais totalement tournée, sont plus courants.

Pour autant, ce nouveau roman de Lionel Salaün, qui marque son arrivée chez Actes Sud, est un roman de qualité, porté par le style aiguisé de l'auteur, qui élimine tout "gras" superflu, et par un intéressant travail sur les dialogues, qui tiennent compte de l'accent si particulier de ces Etats du sud et semblent servir de frontière aux camps en présence.

Non, Hunstsville n'est vraiment pas un coin d'Amérique où on a envie de traîner. En tout cas pas au-delà du temps qu'il faut pour lire "Whitesand". Mais, au fil de ce récit, bien des personnages vont se révéler, parfois à eux-mêmes, sans qu'ils s'y attendent forcément. Et l'on pourra, si ce n'est oublier, enfin ranger le passé dans une boîte d'où on ne le sortira plus jamais, espérons-le...

vendredi 2 août 2019

"Tant que l'homme pense que ses faiblesses peuvent être compensées par de la bile, du foie, des pattes, des griffes, (...) tant que les pays consommateurs de cornes, d'ivoire, d'écailles et autres produits issus de la faune sauvage ne décident pas d'interdire ces pratiques et de les condamner, le braconnage prospérera toujours plus".

Une citation un peu longue en guise de titre, mais elle a le mérite de poser le problème qui se trouve au coeur de notre roman du jour avec clarté, et même au-delà du strict périmètre de cette histoire. Il va donc être question de ce fléau qu'est le braconnage, particulièrement en Afrique, jusqu'à mettre en péril des espèces emblématiques du continent. Dans "Ivoire", de Niels Labuzan (en grand format aux éditions Lattès), ce sont les éléphants qui sont mis en avant, mais ce ne sont pas les seuls qui, aujourd'hui, pourraient disparaître pour satisfaire des besoins d'hommes riches et puissants à l'autre bout du monde... Pourtant, et c'est également ce que nous raconte ce roman, la résistance s'organise et des décisions, pour le moment encore limitées géographiquement, ont déjà été prises pour protéger ces animaux. Des décisions radicales, fortes, des gestes politiques d'une grande puissance, d'un grand courage, qui, espérons-le, gagneront bientôt du terrain. Et voici l'occasion de nous rendre dans un pays pas comme les autres, rarement évoqué : le Botswana...


Parce que l'ivoire aurait d'importantes vertus curatives, parce qu'il permettrait de prolonger l'existence ou d'améliorer diverses fonctions du corps humain, il est des régions du monde où l'on voudrait pouvoir en consommer à volonté. Mais voilà, l'ivoire n'est pas une matière que la nature offre en immense quantité...

Et puis, surtout, c'est une matière vivante, qu'on trouve sur des animaux : défenses d'éléphants, cornes de rhinocéros, par exemple. Puisqu'il y a une demande, il y a une offre. Mais, une offre qui nécessite de chasser ces majestueux animaux, désormais protégés, car la chasse, sous toutes ses formes, a déjà réduit les troupeaux comme peau de chagrin partout en Afrique...

Désormais, les réglementations en vigueur sont draconiennes, mais peu importe : l'appât du gain, ou tout simplement la volonté de survivre, sont plus forts. Et c'est ainsi que le braconnage se développe pour alimenter un trafic sans cesse plus important. Jusqu'au coeur des parcs nationaux, jusque dans les endroits où ces animaux devraient vivre paisiblement, on les traque.

Tel un village d'Astérix africain, un pays a pourtant pris des résolutions draconiennes pour protéger les grands mammifères, et en particulier les éléphants : le Botswana. Un Etat dont, reconnaissons-le, nous ne savons pas grand-chose. Situé en Afrique australe, c'est un pays enclavé, sans accès à la mer, mais à la géographie absolument fascinante.


En effet, on y trouve des merveilles de la nature, comme le désert du Kalahari (qui couvre près de 70% de la superficie du pays), le delta de l'Okavongo, l'un des plus grands deltas intérieurs au monde (ne donnant donc pas sur une mer) et se trouvant, de manière étrange, au coeur de ce désert, ou encore le pan de Makgadikgadi, un impressionnant désert de sel...

C'est ce territoire, contrasté, d'une beauté aussi sauvage qu'impressionnante, qui est devenu un sanctuaire pour les éléphants. Par une décision politique, l'ensemble du territoire botswanais est désormais un refuge pour les espèces les plus menacées par le braconnage. Ce qui est encore loin d'assurer la survie des espèces, mais peut marquer le début d'un mouvement qui pourrait faire tâche d'huile.

Erin, jeune Britannique, est venue s'installer au Botswana, sur une concession où elle peut observer et participer à la préservation des éléphants. Fasciné par ce pays dont elle ignorait à peu près tout avant de choisir d'y vivre, elle a dû s'acclimater à cette nouvelle vie. Et c'est en arpentant la concession à pied qu'elle a pris contact avec cette nature magique et a pu en mesurer aussi bien la magnificence que les dangers.

Idéaliste et déterminée, elle travaille au rapatriement au Botswana d'éléphants vivants dans les pays voisins et mis en danger par le développement du braconnage. Mais elle a aussi l'ambition de s'attaquer au trafic d'ivoire, cette demande qui induit le braconnage en profitant de la misère profonde dans laquelle vivent de nombreux Africains.

Et pour lutter contre ce phénomène, elle a décidé de le comprendre. Non, mieux que ça encore, elle a eu une idée pour essayer de tracer les routes qu'emprunte l'ivoire, depuis les lieux où on le collecte de manière sanglante, jusqu'aux endroits où on le consomme. Ainsi, pourrait-on peut-être démantelé une partie de ce trafic et faire payer aussi les commanditaires...

A ses côtés, se trouve Bojosi. Je vais moins vous parler de ce personnage, car son parcours se dévoile au fil du roman et cristallise toute la problématique de cette histoire, toutes les ambiguïtés qui entourent ce trafic et la lutte qui s'organise pour l'enrayer... Mais, lorsqu'on le rencontre, il incarne l'autorité aux côtés d'Erin, et donc la volonté d'interrompre un commerce qui se poursuit malgré les interdictions internationales.

Enfin, il y a Seretse. Fonctionnaire botswanais, oscillant entre idéalisme et ambition personnelle, il sert avec ardeur ce pays si courageux, qui a décidé de protéger coûte que coûte les grands mammifères. Il est originaire de Kasane, petite ville du nord du Botswana, située là où se rencontrent les frontières de quatre pays, et qui occupe une place centrale dans les décisions politiques qui ont été prises.

L'idéalisme  de Seretse le rapproche d'Erin, bien sûr, mais lui est Africain, il est Botswanais, et ce qu'il cherche à protéger, c'est avant tout sa terre natale. Mais il est également conscient de ce que la démarche entamée par son pays a d'exemplaire. Une façon de placer le Botswana au centre d'un jeu mondial, d'en faire un fer de lance dans une bataille qui s'annonce longue et dangereuse.

C'est aussi pour cela que cet idéalisme se marie avec une ambition réelle, celle de grimper les échelons d'un ministère qui, de part les choix faits par le Botswana, a pris une ampleur inédite, le ministère de l'environnement. Toutefois, vous le verrez, sur son chemin vont se dresser quelques obstacles, dont l'un va lui poser un sérieux cas de conscience...

Ce sont ces trois personnages que nous allons suivre essentiellement au cours de ce roman. D'autres vont apparaître, souvent bien plus secondaires, mais parfois centraux par leur action. Je fais le choix de ne pas les évoquer directement dans ce billet, parce que leur rôle, justement, doit vous apparaître au fil de la lecture.

De même, il y a un élément formidable au coeur du projet d'Erin que je vais taire ici. Ce n'est pas l'envie de vous en parler qui manque, mais c'est une idée tellement géniale qu'il faut vous la laisser découvrir. Hélas, je pense qu'il s'agit d'un élément de pure fiction, je dis hélas, car ce serait formidable qu'on le mette en oeuvre, mais c'est aussi la dimension romanesque de ce projet qui fait sa force et son intérêt.

Dans "Ivoire", Niels Labuzan évoque donc aussi bien le braconnage, sous des formes parfois extrêmement violentes, mais c'est la réalité de ces actes qui l'est et c'est une façon aussi d'éveiller les consciences, le trafic en lui-même, depuis l'abattage des animaux jusqu'à l'acheminement vers les clients, formant une véritable industrie, particulièrement lucrative.

Et puis, la lutte contre ces phénomènes qui menacent tout un écosystème, tout un continent, en fait. A travers Erin, c'est la prise de conscience occidentale, sans doute encore limitée, sans doute encore insuffisante, en particulier sur le plan politique et diplomatique. Erin, c'est un électron libre, finalement, elle ne représente qu'elle-même, et sa bonne volonté pourrait être insuffisante.

Il y a un autre aspect très important que représente Erin : la dimension abstraite que tout cela représente pour les populations non-africaines. Oh, bien sûr, on peut se sentir concerné, solidaire, inquiet, mais dans l'ensemble, quelle est la véritable perception que l'on a ? Se rend-on vraiment compte de l'ampleur du problème, de la violence croissante qu'elle entraîne, du danger global que cela pourrait provoquer, aussi bien sur le plan écologique qu'humain.

Ce côté abstrait, difficile à cerner, à appréhender dans son ensemble, on le retrouve chez Seretse, qui se retrouve en charge d'un fabuleux projet donc il peine à définir le cadre. En fait, il l'envisage même comme une espèce de mythe qu'il va devoir s'évertuer, et urgemment, à rendre très concret. Pour que les espèces mises en danger par le braconnage ne finissent pas par n'exister que dans les dictionnaires ou sur internet...

Car le Botswana, mais aussi ceux qui essayent de protéger les espèces menacées dans toute l'Afrique, à travers les parcs nationaux, sont bien loin des yeux des puissants de ce monde. En Europe, en Amérique, l'image que l'on a de ces animaux se limite bien souvent aux documentaires que l'on peut voir sur telle ou telle chaîne et ces espèces ont quelque chose d'une image d'Epinal, sans vie, sans substance...

Mais au-delà des faits, au-delà de l'entreprise initiée par Erin, avec le soutien de Bojosi et de Seretse, qui la soutiennent sans état d'âme, bien que leurs motivations diffèrent énormément, "Ivoire" est un roman sur la relation de l'homme à la nature, ici symbolisée par ces majestueux et imposants animaux. Ces animaux qu'on dit sauvages, puisque l'homme ne les a jamais soumis...

Désormais, on ne cherche plus à les soumettre, mais carrément à les tuer. Et pour des raisons bien futiles, parce que leur ivoire soignerait telle maladie ou redonnerait de la vigueur à une libido défaillante... Bien sûr, il reste sans doute une partie du trafic destiné à procurer de la matière première pour des bijoux, des objets précieux, mais Niels Labuzan met l'accent sur ce trafic "médical", très puissant.

En lisant "Ivoire", j'ai repensé à deux lectures plus ou moins récentes, dont les histoires recoupent les thèmes et les rebondissements de ce roman. Il s'agit de deux thrillers, ce que n'est pas "Ivoire", même s'il y a quelques ressorts qui pourraient l'en approcher : on pourrait considérer la démarche initiée par Erin comme une enquête, et à travers Bojosi, on a un beau personnage de roman noir, en quête de rédemption.

La première de ces lectures, c'est "Et le mal viendra", du duo Jérôme Camut et Nathalie Hug, dans lequel la question du braconnage en Afrique est abordée, à travers le cas des grands singes, et particulièrement des gorilles. Mais qui nous rappelle aussi qu'il est aisé d'avoir un regard moral, voire moraliste, sur ces questions quand on a tout, alors que la réalité est plus complexe, moins manichéenne.

Et puis, l'autre lecture, c'est "Kisanga", d'Emmanuel Grand. Pas de braconnage dans ce roman-là, mais une autre forme de pillage, celui des sous-sols africains riches en minerais rares. Le lien avec "Ivoire", ce sont cette fois les débouchés et l'influence croissante de la Chine sur tout le continent africain. Et l'un des points commun, c'est une même porte d'entrée (et de sortie)...

Oui, Niels Labuzan met ses lecteurs face à leurs responsabilités. Face au regard que nous portons à cette nature lointaine que notre indifférence peut suffire à détruire. Il nous interroge sur notre lien au vivant. D'une certaine façon, il rejoint le propos de Pascal Janovjak dans "le Zoo de Rome", en évoquant l'évolution de nos comportements et la prise de conscience liée à la condition de ces grands animaux.

Ce qui est mis en évidence, c'est la responsabilité de l'humain vis-à-vis des animaux. C'est une vision moderne, très contemporaine. Et, pour marquer ce changement radical de philosophie, Niels Labuzan prend un exemple qui va rappeler quelque chose aux fidèles de ce blog : les procès d'animaux qui furent organisés en Europe pendant des siècles. Eh oui, les mêmes que dans "Le Procès du cochon".

A cette époque, on voulait que les animaux soient responsables de leurs actes, comme les humains. Aujourd'hui, cette idée paraît ridicule (c'est le mot employé dans le roman) et c'est désormais au seul être humain qu'incombe cette responsabilité. Et plus particulièrement envers toutes les créatures terrestres que ses activités mettent désormais en danger.

En Afrique australe, cette lutte qui s'organise et se structure face à un braconnage qui s'industrialise, est une des nombreuses batailles engagées aux quatre coins du monde, éléments d'une guerre désormais généralisée pour sauver ce qu'on peut encore sauver de notre planète. Même si, au contraire d'Erin, on n'a jamais mis les pieds au Botswana ou sur le continent africain, notre rôle n'en est pas amoindri pour aider les éléphants.

Mais "Ivoire" est aussi un magnifique voyage, au coeur de paysages absolument somptueux, fascinants, à la découverte du Botswana, dont on ignorera plus rien désormais. On le visite du nord au sud, de Kasane au désert du Kalahari, sans oublier évidemment ces espaces dédiés aux éléphants où l'homme n'est plus le bienvenue, en tout cas plus comme on l'a laissé faire trop longtemps en Afrique.

Autour de son récit romanesque, Niels Labuzan nous informe, en réussissant à ne pas se montrer trop didactique ou verbeux, sur ce qui évolue : les traités internationaux, les grandes messes environnementales comme les fameuses COP, où certaines décisions sont prises. C'est un état des lieux qu'il nous propose et qui permet de mesurer la singularité du Botswana aujourd'hui.

Ces choix politiques forts ont l'air de vouloir porter des fruits. Mais, pour l'heure, en se limitant au Botswana, leurs effets sont encore insuffisants. Le mouvement est encore loin de gagner des pays comme la RDC ou le Kenya, qui pourraient pourtant donner à ce mouvement en faveur de la faune, une impulsion décisive...

Mais les enjeux sont grands et l'emportent encore sur la prise de conscience de ce qui nous guette, de ce qui nous menace tous. "Ivoire", vous le verrez dans la vidéo ci-dessous, se veut un roman optimiste, ce qui ne veut pas dire qu'il minimise la situation actuelle, la violence générée et les inquiétudes légitimes.

Parce qu'il faut croire, avec force, que le courage du Botswana sera contagieux, que la lutte, à l'image d'ailleurs de ce qui se passe pour le trafic de drogue, ne se limitera pas aux braconniers, qui sont en bout de chaîne et n'existent que par la volonté des commanditaires. Ce sont eux qui doivent se retrouver dans le collimateur, et quelques exemples retentissants pourraient influer sur l'avenir de ces animaux.