lundi 12 novembre 2018

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus de 1200 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Pour les bouddhistes, après la mort, la septième conscience fait sortir la huitième conscience du corps. Cela se produit au cours de l'état intermédiaire entre la mort et la réincarnation".

Je n'ai extrait qu'un bout de cette citation, bien plus longue dans le roman, tirée du "Recueil de l'ère de la Grande Paix", un recueil de textes publié sous la dynastie des Song, à la fin du Xe siècle de notre calendrier. Simple précision contextuelle, le plus important étant les mots eux-mêmes, puisque tout le roman dont nous allons parler ce soir tourne autour de cette mystérieuse huitième conscience. Décidément, la Chine est une riche terre de littérature, de la littérature blanche à la science-fiction, en passant par le policier. Et voici, avec "La Rivière de l'oubli", de Cai Jun (en grand format chez XO), un thriller fantastique à la remarquable construction, qui nous entraîne dans la Chine en pleine mutation du tournant du millénaire, dans laquelle cohabitent plus que jamais la tradition et la modernité, les racines asiatiques et l'influence occidentale croissante. Avec, au coeur de l'intrigue, un personnage fort déroutant : un enfant...


Shen Ming est un jeune professeur de chinois très brillant, en poste depuis 3 ans dans un lycée de Shanghai. D'ores et déjà, son avenir, professionnel et politique (dans la Chine communiste ces deux parcours sont étroitement liés), semble assuré. Un véritable exemple d'ascension sociale comme le régime chinois souhaiterait sans doute en promouvoir plus souvent.

Et puis, un jour de juin 1995, une lycéenne membre d'une des classes auxquelles enseigne Shen Ming meurt. Une mort suspecte, qui a eu lieu sur le campus et qui entraîne une enquête de police. Et, rapidement, Shen Ming fait figure de principal suspect, car la rumeur dit qu'il était proche (trop proche ?) de la jeune victime...

En quelques instants, toute la vie et toute la prometteuse carrière de Shen Ming volent en éclats : de tels soupçons vont suffire à le faire renvoyer, s'ils ne l'envoient pas directement en prison pour le reste de sa vie, ou devant un peloton d'exécution. Plus de beau mariage avec une jeune femme d'une classe sociale plus huppée que la sienne... Shen Ming, qui clame son innocence, n'a plus rien...

Et sa grand-mère, dernier lien avec son passé, son enfance, s'éteint à son tour. A croire que le destin en veut soudainement à Shen Ming... Il va devoir se lancer dans un combat désespéré, peut-être vain, pour démontrer son innocence, convaincre un policier, Huang Hai, déterminé à le faire tomber, qu'il n'a pas tué Liu Man.

Mais peu importe : exactement deux semaines après la mort de la lycéenne, le 19 juin 1995, veille des examens, Shen Ming est tué à son tour. Alors qu'il se trouvait dans une usine désaffectée, lieu connu pour être bien mal fréquenté au point qu'on le connaît sous le nom de Zone de la Démone, il est poignardé à mort. Un crime parfait : aucun témoin, aucun indice, aucune trace...

Neuf années passent. A l'automne 2004, Gu Qiusha, qui fut fiancée à Shen Ming, fait la tournée des établissements scolaires détenus par le groupe privé fondé par son père qu'elle dirige désormais. Lors d'une visite dans une classe, elle reste ébahie en écoutant un jeune élève, il ne doit même pas avoir dix ans, réciter des passages entiers de textes de la littérature classique chinoise.

Elle demande à le rencontrer une fois les cours terminé. Il se présente sous le nom de Si Wang. Il semble extrêmement doué, mais fait tout pour qu'on ne le remarque pas, jusqu'à glisser des erreurs volontairement dans ses devoirs. Il vit avec sa mère dans un appartement pourri d'un quartier très pauvre de la ville, dont ils risquent d'être expulsés à chaque instant.

Gu Qiusha n'en revient pas de l'intelligence, de la lucidité, du calme de ce petit bonhomme... Et elle se met à voir en lui le fils qu'elle n'a jamais eu. Peut-être celui qu'elle aurait pu avoir avec Shen Ming si... S'il n'y avait eu l'assassinat de Liu Man, puis celui de Shen Ming... A partir de ce moment, Si Wang ne quitte plus l'esprit de la jeune femme, dont le mariage est un échec cuisant.

Mais, ce premier tête-à-tête entre Gu Qiusha et Si Wang va prendre un tour inattendu... Ensemble, ils vont découvrir un cadavre, dans un état de décomposition avancée. Et c'est comme si Si Wang avait su qu'il se trouvait là. Comme s'il avait délibérément conduit la jeune femme à cet endroit. Auprès de ce mort. Un mort qu'elle connaît, surgi du passé...

Alors que les liens entre Gu Qiusha et Si Wang se resserrent, d'autres morts se produisent. Et toutes semblent avoir un point commun : les victimes ont toute un lien avec Shen Ming... Au point de se demander si quelqu'un ne venge pas la mort du professeur. Au point de se demander si Shen Ming lui-même ne serait pas revenu d'entre les morts pour se venger...

Au point de se demander si, pour cela, il n'a pas choisi l'apparence d'un enfant...

Disons-le d'emblée, ce résumé, comme la quatrième de couverture, est imparfait, mais il est difficile de faire mieux. D'abord, parce qu'il se passe énormément de choses à chaque étape du livre. Ensuite, parce que ces événements ne sont pas toujours expliqués aussitôt, il faut laisser se développer l'intrigue pour cela.

Enfin, parce que l'intrigue s'étend sur une très longue période, et pas seulement les deux moments évoqués, le mois de juin 1995 et l'automne 2004. Par conséquent, on est un peu contraint, pour planter le décor, de faire quelques raccourcis. Mais, un conseil, soyez attentifs, très attentifs dès le début, car tout a de l'importance dans ce roman.

"La Rivière de l'oubli" est le genre de livre dont on se dit en le refermant qu'il faudrait le relire, pour remarquer tout ce qu'on a raté lors de la première lecture. La construction de ce livre, le développement complètement inattendu de l'intrigue sont absolument passionnants et offrent au lecteur un thriller fantastique très original et atypique par rapport aux thrillers traditionnels.

Si je devais faire une métaphore, je dirais que Cai Jun n'a pas simplement écrit un thriller, il a réalisé un véritable origami littéraire : on a sous les yeux une figure bien reconnaissable, réalisée par une série de pliages. Mais, lorsqu'on la déplie, lorsqu'on remet tout à plat, alors, une toute autre histoire apparaît, aux tenants et aux aboutissants qui laissent pantois, car on ne les avait pas imaginés un instant.

Je ne vais pas trop développer cet aspect, il faut vous en laisser la surprise, mais on se rend compte que la mort de Shen Ming n'est pas simplement un point de départ, c'est un pivot, un centre. Et tout le reste ne découle pas forcément de cet événement, mais tout ce qui va advenir (et le reste) gravite autour de cet assassinat inexpliqué.

Il est d'ailleurs amusant de voir que le vengeance supposée qui se met en place à l'automne 2004 est aveugle. Pas par cruauté ou plaisir de tuer, mais parce que le justicier, quel qu'il soit, ignore qui a tué Shen Ming. Et là encore, cela offre des perspectives tout à fait étonnantes, une enquête aux répercussions surprenantes qui vont révéler une histoire bien plus complexe qu'on ne le pensait d'abord.

"La Rivière de l'oubli" n'est pas juste un thriller, c'est un thriller fantastique. La nuance est d'importance car tout repose en fait sur cette huitième conscience, évoquée dans le titre de ce billet. Avant d'expliquer plus avant, un salut à l'auteur, encore : Cai Jun s'amuse avec nous, en nous faisant d'abord miroiter une histoire de fantômes (références tirées de la culture populaire à l'appui).

Oui, mais voilà, après avoir laissé planer cette idée, voilà qu'il nous place face à un élément qui ne correspond pas aux codes. Le fantôme appartient à la mythologie chinoise, comme il fait partie de notre imaginaire collectif européen, mais ici, rien ne colle. Il y a un truc qui cloche avec ce "fantôme"-là. Jusqu'à se demander s'il s'agit bien d'un fantôme...

Le mot apparaît plusieurs fois dans le cours du roman. L'idée que, parmi nous, vivent et évoluent un certain nombre de fantômes est lancée telle qu'elle, et l'on sent alors comme un léger frisson. Mais, dans "La Rivière de l'oubli", c'est bien quelque chose d'autre qui hante l'histoire : non pas un esprit ayant pris apparence humaine, mais... une réincarnation.

Pour un lecteur français ou occidental, c'est quelque chose de très original, car relativement étranger à notre culture. Pour le lecteur chinois, j'imagine que la perception est un peu différente, puisque c'est tout de même un concept qui appartient à la culture chinoise, auquel on peut croire ou pas, mais qui parle forcément.

C'est avec ce concept que joue Cai Jun, un concept défini plus en détails dans le passage du "Recueil de l'ère de la Grande Paix" que j'évoque en titre de ce billet (j'insiste, c'est la totalité de l'extrait qui importe et justifie d'ailleurs ce choix). La définition bouddhiste, si je puis dire, de la réincarnation, avec des spécificités que va reprendre le romancier pour construire son personnage.

Bon, c'est devenu monnaie courante (et on en aura un autre exemple dans un prochain billet), dès qu'un auteur de thriller fantastique se démarque quelque part, on lui colle l'étiquette de Stephen King local... Cai Jun a donc droit à la lourde référence, plus marketing qu'autre chose, même s'il faut reconnaître qu'on ne serait pas si surpris que ça de croiser Si Wang à Derry, dans le Maine...

A ce point du billet, il faudrait vous parler de Si Wang, mais ce personnage lui aussi doit être découvert sans a priori. Contentons-nous de dire qu'il y a chez lui quelque chose de plus dérangeant que de formellement effrayant. Cai Jun joue sur une vraie ambiguïté : est-il vraiment ce qu'il prétend être (et qui est tout à fait irrationnel) ou bien y a-t-il autre chose ?

Force est de reconnaître que ce garçon est vraiment troublant, trop sage et instruit pour son âge, envoyant des signaux à propos de ce qu'il prétend être et de ce qu'il sait. Il y a chez Si Wang un curieux mélange entre un véritable angélisme, qu'on rattache souvent à l'enfance, et une espèce de machiavélisme qui fiche un peu les chocottes...

Un petit mot sur le titre français (désolé, je ne dis rien du titre chinois, faute d'assez bien connaître la langue...), car il fait apparaître un élément très intéressant, au-delà de la simple lecture de ce livre. Tout au long des 480 pages du roman, on croise régulièrement le nom de Mengpo, personnage associé à cette rivière de l'oubli, que l'éditeur français a choisi de mettre en avant.

Mengpo, c'est une vieille femme qui se tient à l'entrée d'un pont (nom, ce n'est pas un sketch des Monty Python... Pfff...) et offre à ceux qui veulent franchir le pont de la soupe qu'il faut boire pour être autorisé à traverser. Tout cela se passe aux enfers, le pont permet d'arriver au pays des morts et la soupe est celle qui fait complètement oublier sa vie antérieure...

Ca ne vous rappelle rien ? A quelques détails près, on retrouve la même idée dans les mythologies gréco-latines : là aussi il faut traverser des fleuves pour arriver au pays des morts et se dépouiller de la vie qui vient de s'achever pour espérer repartir sous une toute autre identité. Pas de soupe, mais l'eau du Lété, l'un de ces cours d'eau... Une autre rivière de l'oubli...

A défaut du titre chinois, on pourrait évoquer le titre en anglais, "The Child's past life", la vie antérieure de l'enfant, qui opte pour un autre aspect de l'histoire. En jouant sur la carte de la réincarnation, en centrant le titre sur le personnage de Si Wang et en donnant de manière très maligne un élément d'importance pour la suite de la lecture : n'oubliez pas la vie de Shen Ming.

Au-delà de cette étonnante construction, ultra-précise et très élaborée, au-delà des personnages, bien plus nombreux que ne le laisse penser mon résumé, au-delà des questions autour du fantastique, au-delà de la question de la réincarnation, il y a un contexte général très intéressant, à commencer par le pays dans lequel se déroule le roman : la Chine.

Cai Jun construit de manière fort habile son histoire pour que les deux périodes principales permettent de montrer le changement radical qui s'est opéré dans la société chinoise : en 1995, on est encore dans la Chine communiste, avec son omniprésente bureaucratie et chaque personnage, à commencer par Shen Ming, vise une carrière en son sein, au sein du Parti.

L'ambition est alors d'obtenir le plus haut poste possible dans cette hiérarchie extrêmement structurée. Et toute carrière devient éminemment politique, avec les rapports de force que cela impose, les rivalités, aussi, les jalousies... Lorsqu'on rencontre Shen Ming, on comprend d'ailleurs qu'il va bientôt gravir quelques échelons, prélude à une carrière remarquable.

Mais, lorsque l'on se retrouve en 2004, tout cela a quasiment disparu. Ou, en tout cas, les priorités ont profondément changé. Et ce qui frappe, c'est l'irruption du privé dans cet univers où il n'existait pas auparavant. Et avec, de l'économie de marché, aussi, qui n'est plus l'ennemi. La politique est bousculée par l'économie, le pouvoir et les rapports de force ont changé considérablement.

L'ascension sociale elle aussi n'est plus la même. Dès le début de la partie se déroulant en 2004, on voit Gu Qiusha rouler dans une luxueuse BMW. Une simple image qui en dit très long. Tout comme les signes extérieurs de richesse qu'elle affiche... Jusqu'à ce qu'on comprenne qu'elle ne travaille plus dans une administration mais qu'elle dirige une société privée. D'écoles privées ! Dingue !

Avec tout cela, un autre mot apparaît : corruption. Oh, il apparaît au grand jour, mais il existait déjà, bien sûr. Sauf que, dans ce contexte, il devient le mal absolu, celui dont on accuse les personnes qu'on veut abattre. Mais c'est aussi le signe que l'argent est devenu omniprésent dans une société qui a complètement muté en une décennie...

On se demande d'ailleurs comment Shen Ming, intelligent et ambitieux, aurait négocié ce virage. On essaye, comme Gu Qiusha, d'imaginer ce qu'aurait été sa vie s'il avait vécu, s'il n'y avait pas eu les accusations, s'il avait épousé sa fiancée, s'il avait gravi les échelons de la bureaucratie jusqu'aux plus hauts échelons...

Mais ce n'est pas le seul aspect culturel d'importance dans ce livre. L'autre est plus littéraire, artistique, même. Shen Ming enseigne le chinois et c'est un passionné de littérature classique. Il connaît de nombreux textes par coeur et en récite volontiers des passages. Cai Jun rend ainsi un vibrant hommage à la très riche et très ancienne tradition littéraire de son pays.

Pourtant, on croise au long du récit d'autres références culturelles, littéraires, cinématographiques ou musicales, beaucoup plus contemporaines. Pour les films, ils font souvent écho aux traditions, à l'image des "Histoires de Fantômes chinois", par exemple. Pour la littérature, il ne s'agit plus forcément d'auteurs chinois, mais de best-sellers occidentaux.

Et puis, pour la chanson, et c'est peut-être là le plus curieux, il s'agit d'artistes qui ont connu un succès énorme avant de voir leur destin brisé. Eh oui, là aussi la mort rôde, elle qui est un personnage à part entière du livre. Cela alimente aussi un côté légèrement macabre qui colle parfaitement à l'atmosphère générale du livre, il faut le reconnaître...

Mais tout cela est fort bien agencé, rudement bien goupillé, réalisé sans insistance, touche après touche. Il y a un énorme boulot narratif derrière tout cela, "La Rivière de l'oubli" n'est pas simplement un page-turner, comme on dit, mais un livre prenant qui donne aussi à réfléchir et qui réserve son lot de surprise.

C'est sans doute plus complexe qu'une histoire racontée de manière chronologique, en jouant sur d'autre ressorts, cela demande un peu plus d'attention qu'un thriller plus classique dans la forme, mais c'est aussi ce qui fait l'originalité de ce livre, signé par un romancier de 40 ans que l'on découvre de ce côté du monde, mais qui a près de 20 ans d'écriture derrière lui.

jeudi 1 novembre 2018

"There are two paths you can go by, but in the long run, there's still time to change the road you're on" (Led Zeppelin).

"Stairway to Heaven", pour ouvrir ce billet, on ne se refuse décidément rien ! Outre le fait qu'on entend la chanson dans notre roman du jour, ce choix sera expliqué un peu plus loin, et ces vers en particulier. Changement radical d'ambiance après la violence débridée de "La Mort selon Turner" et le désert sud-africain qui lui sert de cadre. Direction le Québec pour un formidable roman noir, signé Andrée A. Michaud, une écrivaine qu'il faut découvrir absolument. "Rivière tremblante", son nouveau livre, est paru cet été aux éditions Rivages, dans la fameuse collection Rivages noir. Deux histoires racontées en parallèle, deux douleurs et deux façons de les exprimer et d'y survivre, tant bien que mal. Deux destins bouleversés par des drames sans rapport entre eux, si ce n'est leur nature, deux culpabilités lourdes à porter. Et une plongée terrible dans ces deuils impossibles qui immobilisent, qui rongent... Oui, l'ambiance de ce roman est très différente de celle du Willocks, mais la violence y est aussi très présente. Elle s'exprime simplement de manière beaucoup plus insidieuse. De quoi sérieusement remuer le lecteur...


A l'été 1979, deux enfants ont l'habitude d'aller jouer dans la forêt, près de la petite ville de Rivière-aux-Trembles, au Québec. C'est la canicule et les deux amis, Michael et Marnie, aiment bien s'aventurer dans ce coin isolé pour se baigner dans un lac, se laisser sécher au soleil et profiter d'une cabane qu'ils ont construite.

C'est leur secret, à ces deux inséparables, ils sont les seuls à connaître l'endroit, ou du moins à le fréquenter. A 12 ans, il est rare qu'ils fassent quelque chose l'un sans l'autre et en cette période de vacances estivales, c'est encore plus vrai. Et pourtant, cette période idyllique va s'achever de la pire des manières.

Lors d'une de ces sorties au lac, Michael disparaît. L'instant d'avant, il était là, Marnie l'a vu sortir de l'eau. Et quelques secondes plus tard, elle était seul devant la cabane. De Michael, plus une trace, comme s'il n'avais jamais existé... Le temps de rentrer en ville et de prévenir les adultes et une enquête est aussitôt lancée.

Mais rien n'y fait. Il n'y a aucune piste, aucun élément viable. De Michael, on ne va retrouver qu'une chaussure, un peu plus loin dans la forêt et rien d'autre. Quant au témoignage de Marnie, il est bien insuffisant, elle ne s'est rendu compte de rien, pas même de l'hypothétique présence d'une autre personne aux alentours...

Pour Marnie, le choc est terrible. Son meilleur ami, son alter ego n'est plus là et, à sa propre culpabilité, vient s'ajouter autre chose, pire encore : la suspicion. Aussi peu rationnel que cela puisse sembler, à Rivière-aux-Trembles, on commence à se demander ouvertement si Marnie n'est pas pour quelque chose dans la disparition de Michael.

La tension monte et l'adolescence de la jeune fille va se dérouler dans une atmosphère pénible, oppressante, presque menaçante. L'enquête est au point mort, nul ne sait ce qui est arrivé à Michael et cette absence de réponse, cette impuissance, cette tristesse, cette colère rejaillissent sur celle qui était là et n'a rien fait : Marnie.

Dans une autre ville du Québec, à quelques centaines de kilomètres de Rivière-aux-Trembles, vivent Bill, son épouse Lucy-Ann, surnommée L.A., et leur petite fille, Billie. Une famille unie, aimante, des parents pour qui cette enfant est l'être le plus précieux au monde. Une vie sans histoire, comme celle de tant d'autres familles au Québec et ailleurs.

On est en 2006, ce n'est plus l'été, mais un froid et triste hiver. Une journée morne qui va tourner au cauchemar, quand Billie disparaît à la sortie de son école. Là encore, aucune piste, aucune trace, l'impression que Billie s'est évaporée, qu'elle n'a même jamais existé. Et une enquête qui aboutit rapidement dans une impasse totale...

Pour Bill et L.A., c'est la fin du monde, la fin de leur monde. Tout s'est effondré en quelques instants, lorsqu'ils ont appris l'affreuse nouvelle. Et la suite, c'est une terrible descente aux enfers que chacun des deux parents va affronter à sa façon. Une douleur insoutenable, indescriptible, immense, qui va fracturer le couple irrémédiablement.

Le lecteur suit Bill, le père, dans cette nouvelle vie sans sa fille (mais peut-on encore parler d'une vie ?), dans cette descente aux enfers qu'il ne parvient pas à endiguer. Et, comme pour Marnie, ce soupçon qui pèse sur lui, insidieux, presque un non-dit. Car, qui serait mieux qu'un père pour faire disparaître sa propre fille à a sortie de l'école ?

Marnie, Bill, ils ne se connaissent pas, ignorent tout l'un de l'autre, mais leurs destins sont liés par le malheur qui les a frappé à près de trente années d'intervalle. Une jeune fille, un homme adulte, la première a dû vivre toutes ces années avec ce poids sur les épaules, le second est encore au paroxysme de la douleur et du déni.

Deux parcours différents, des choix de vie sans rapport : Marnie a préféré l'exil, construire sa vie d'adulte loin de Rivière-aux-Trembles, où elle n'aurait jamais pu se défaire du souvenir de Michael. Quant à Bill, sa douleur est telle qu'il s'enfonce progressivement dans la folie et l'on se demande s'il survivra longtemps à ce train.

Mais l'un comme l'autre ne vit qu'entouré de questions sans réponse, de réflexions sur ce qu'ils auraient pu, auraient dû faire autrement, d'un sentiment de culpabilité d'une profondeur abyssale et, presque paradoxalement, ils n'échafaudent pas d'hypothèse pour expliquer l'inexplicable. Aucun espoir auquel se raccrocher...

J'évoquais la violence en préambule, elle est là, tapie, sournoise, terrible. La violence des souvenirs, de l'impuissance, de l'absence, de l'ignorance des faits. La violence de cette culpabilité dont on ne peut se débarrasser alors qu'on n'a rien à voir avec les événements. La violence, enfin, du soupçon qui finit par vous rattraper où que vous alliez.

Marnie et Bill sont comme frappés d'infamie malgré eux. Une marque indélébile et pourtant invisible, si l'on n'a pas les bonnes informations. Or, celles-ci circulent, se transmettent, s'imposent avec le temps à la vérité, ou du moins, à la réalité des faits : on ne sait pas ce que sont devenus Michael d'un côté, Billie de l'autre, et il ne devrait y avoir rien d'autre à dire.

La force de l'écriture d'Andrée A. Michaud, c'est de nous plonger dans la tête de ces deux êtres, deux victimes que beaucoup souhaiteraient voir coupables, simplement pour se rassurer, se donner bonne conscience. Deux personnages irrémédiablement abîmés parce qu'ils ne peuvent faire leur deuil, tourner la page et simplement penser à autre chose.

Attention, on est dans un roman noir, pas dans un polar ou un thriller, pas dans un roman à intrigue. L'objectif de ce roman n'est pas de découvrir ce qui a pu arriver à Michael et Billie, il est implicitement entendu qu'on ne le saura jamais. On se demande alors où va nous mener "Rivière tremblante" jusqu'à ce qu'apparaisse le but de ce double récit.

Il s'agit d'une quête, celle d'une délivrance, apparemment impossible. Mais comment peut-elle se produire, quels sont les éléments qui vont permettre à Marnie et à Bill d'enfin laisser derrière eux leur cher disparu et la douleur ? Voilà l'enjeu d'une histoire dans laquelle le hasard, parce qu'il faut bien un coup de main, va mettre son grain de sel.

"Vous pouvez emprunter deux chemins, mais il est toujours temps de changer de chemin", chante Robert Plant dans "Stairway to Heaven" (oui, c'est le passage en titre de ce billet). Dans le roman, c'est la deuxième partie de cette phrase qui apparaît textuellement et c'est vrai qu'elle résume bien la situation de Marnie et Bill.

On peut aussi la rapprocher d'une phrase de Bill, "Je sais qu'on peut revenir des limbes, mais pas du paradis". Une vision cruelle, puisqu'elle place Bill dans les limbes, comme un fantôme, comme si le disparu était lui-même. On pourrait objecter que son récit donne plutôt l'impression qu'il vit un enfer, mais c'est peut-être ce qui fait la force de Bill, et aussi de Marnie : ne jamais avoir renoncé à vivre.

Oh, c'est une vie douloureuse, difficilement supportable, mais contrairement à d'autres personnages qui ont baissé définitivement les bras, les deux protagonistes de "Rivière tremblante" ont tenu le coup. Avec des hauts et surtout des bas, et des bas très bas. Ils errent dans cette vie trouble, ressassant leur malheur et son côté inexplicable, mais c'est aussi ce qui leur permet encore d'avancer.

Ils sont dans les limbes, c'est un chemin ; il en existe un autre, celui qui mène au paradis. Pas un royaume dans les nuages, avec des vieux barbus qui vous accueillent pour un séjour éternel, non, on n'ira pas aussi loin. Ici, le paradis, c'est une existence qui retrouve son cours normal, une page enfin tournée, un deuil accepté et un horizon à atteindre.

Comme Robert Plant, on se demande comment, c'est vrai. Marnie et Bill sont tellement enfermé dans leur douleur qu'ils ne se posent certainement pas la question du tout avant que l'embranchement n'apparaissent. Mais, avant de le trouver, il va encore leur falloir franchir des épreuves, accepter des humiliations qui sont comme du sel sur leurs plaies, faire avec le regard des autres...

C'est le premier roman d'Andrée A. Michaud que je lis, après avoir lu et entendu énormément d'excellents échos sur son précédent roman, "Bondrée", dans lequel il était déjà questions de mystérieuses disparitions. Nul doute que je comblerai bien vite cette lacune, car j'ai été conquis par l'écriture et l'univers de cette romancière qui publie depuis 1987 et que l'on découvre tardivement de ce côté de l'Atlantique.

"Rivière tremblante" est un roman poignant, fort, douloureux aussi pour le lecteur. On se laisse entraîner à la suite de ces deux âmes errantes qui voudraient bien réintégrer leur corps et leur existence. Qui voudraient bien enfin accepter l'idée que Michael et Billie ne réapparaîtront plus jamais, quoi qu'il leur soit arrivé.

Ce sont deux magnifiques portraits, d'une grande humanité, d'une grande empathie, à la fois proches dans leur malheur et pourtant très éloignés l'un que l'autre. Ils sont restés figés, comme pris dans l'ambre. Oh, bien sûr, Marnie n'est plus la petite fille qui s'amusait au bord du lac en 1979, mais celle-ci est encore omniprésente en elle.

Ce prénom... Marnie... On pense à Hitchcock, évidemment, et à ce personnage interprété par Tippi Hedren, voleuse compulsive, victime d'un traumatisme qu'elle ne comprend pas et de période où elle perd le sens des réalités... Un personnage auquel la Marnie de roman n'hésite pas à se comparer, redoutant d'être elle aussi victime du même genre de névrose, et depuis toujours...

Il y a aussi des références dans la partie consacrée à Bill. Là encore, le choix du prénom, non pas le sien, mais celui de sa fille, trop tôt enlevée, comme si elle n'avait jamais existé, est riche de signification, de souvenirs, d'intimité, aussi. Une incarnation d'un bonheur qui lui aussi a disparu sans laisser de trace, un jour d'hiver...

Terminons comme nous avons commencé ce billet, avec Led Zeppelin, mais pas juste une citation. Ecoutons-les, laissons-les nous emmener sur les marches menant au paradis, avec cette intro mythique, ces rythmes qui changent brutalement, paisibles puis plus violents, la voix de Plant, la guitare de Page et son solo... En pensant encore à Marnie, à Bill. A Michael, à Billie.


mercredi 31 octobre 2018

"Un type bien aborde le chaos avec sang-froid. Il fait ce qui est juste parce qu'il sait que c'est comme ça qu'on cause le moins de peine et que l'on meurt avec le moins de remords".

Il est des auteurs dont on sait qu'ils vont nous emmener au plus profond de la noirceur, que leur livre sera tout sauf tiède, qu'on en sortira avec l'estomac noué. C'est indéniablement le cas de Tim Willocks, qu'il signe un roman noir, un thriller ou une saga historique. Et c'est encore une fois le cas avec son dernier roman en date, sorti cet automne aux éditions Sonatine, "La Mort selon Turner" (traduction de Benjamin Legrand). Porté par un personnage de flic au bord de l'abîme, ce roman est un véritable western installé non pas aux Etats-Unis, mais en Afrique du Sud, à notre époque. Une "Nation arc-en-ciel" qui, un quart de siècle après la fin de l'Apartheid, doit toujours composer avec les démons du passé et des clivages raciaux et sociaux souvent étroitement liés. Bienvenue dans le vaste désert du Northern Cape, où les lois n'ont plus aucune valeur et la soif de justice peut rapidement se transformer en une colère vengeresse...


Un samedi soir, au Cap, en Afrique du sud. Dans un township, un des quartiers les plus pauvres de la ville, une adolescente tellement maigre qu'on dirait une fillette cherche de quoi manger dans les poubelles d'un bar assez minable. Pendant qu'elle farfouille dans les containers, des clients sortent de l'établissement et, manifestement, plusieurs d'entre eux n'ont pas bu que de l'eau...

L'un des hommes, un de ceux qui paraît le plus éméchés, monte à la place du conducteur d'un imposant 4x4, malgré les demandes de l'aîné du groupe, met le contact, enclenche une vitesse... Et la voiture part brusquement en marche arrière, arrêté par les énormes poubelles. Peu de dégâts sur la voiture, mais la gamine qui se trouvait là est en revanche bien mal en point.

Elle n'est pas morte, mais son corps a été écrasé par l'énorme voiture contre les containers à ordures. Peut-être aurait-on pu la sauver en appelant immédiatement les secours, mais celui qui semble être à la tête du groupe va en décider autrement. A cette heure-là, dans ce quartier, il n'y a pas de témoin, il décide donc de mettre les voiles au plus vite...

Le sergent Radebe Turner est le premier policier arrivé sur les lieux du drame. Pour la jeune fille, il est déjà trop tard. Sur elle, aucun papier, elle va sans doute rejoindre le cortège des morts anonymes qui remplissent les morgues des grandes villes sud-africaines, victimes de la violence qui fait rage dans le pays.

Mais, pour Turner, cette idée est intolérable ; il ne laissera pas ce drame impuni, quoi qu'il en coûte. Et, s'il ne sait rien de celle qui est morte là, au milieu des poubelles, pour avoir voulu se nourrir, il a trouvé des indices majeurs pouvant lui permettre de retrouver ceux qui l'ont tuée. Des preuves qui montrent qu'il s'agit d'un délit de fuite en bonne et due forme.

L'homme qui est dans le collimateur de Turner s'appelle Dirk Le Roux, un jeune homme de 24 ans qui doit débuter une prometteuse carrière d'avocat la semaine suivante. Mais, surtout, Dirk est le fils de Margot Le Roux, une richissime veuve qui se trouve à la tête d'un empire minier installé dans la province du Cap-Nord, une immense région en grande partie désertique, qui s'étend jusqu'aux frontières avec la Namibie et le Botswana.

Un jeune homme blanc, riche, influent a tué une fillette noire, pauvre, sans avenir dans un des coins les plus défavorisés du Cap... Même des années après la fin de l'Apartheid, cette affaire paraît jouée d'avance. Sauf pour le sergent Radebe Turner. A peine a-t-il quitté la scène de crime qu'il se rend chez son supérieur, le capitaine Venter, pour le mettre au courant de ses intentions.

Dirk Le Roux et ses compagnons de bringue ont semble-t-il précipitamment repris la route vers le Cap-Nord, Turner entend faire la route jusqu'à Langkopf, le fief des Le Roux, pour l'arrêter et le ramener pour qu'il soit jugé. Une décision qui s'accompagne d'une volonté si forte que Venter, malgré ses doutes, ne peut empêcher Turner de se lancer dans cette course-poursuite.

Mais Turner ignore où il va mettre les pieds : à Langkopf, les Le Roux sont rois et c'est la loi telle qu'ils la définissent qui s'applique. Avec Dirk, ce soir-là, se trouvaient son meilleur ami, Jason, mais aussi Hennie, son beau-père et homme de confiance de Margot Le Roux, également ancien mercenaire, et Simon, le chef de la sécurité des Le Roux.

Hennie et Simon, avec la bénédiction de Margot, qui ferait tout pour protéger ce fils qu'elle aime plus que tout, n'ont aucunement l'intention de laisser l'héritier trinquer pour cette funeste erreur. Et s'il faut pour cela se débarrasser d'un policier un peu trop curieux et téméraire, ce n'est pas la place qui manque dans les alentours de Langkopf...

Bientôt, entre le flic noir, à la détermination sans faille et l'intégrité inoxydable, et la famille Le Roux, la guerre est déclarée. Et ne croyez pas que le fait de se retrouver seul contre tous effraie Radebe Turner. Il réclamait justice pour cette enfant morte si bêtement, mais dans ces conditions, se lancer dans une véritable vendetta n'est pas un souci...

"C'est le Far West, ici...", constate Turner au cours de son voyage dans le Cap-Nord, et on ne peut pas lui donner tort. Même le décor contribue à cette impression : Langkopf, bled perdu au milieu de nulle part, en plein désert, on se croirait effectivement revenu au temps des pionniers, de la conquête de l'ouest et des ruées vers l'or.

Le côté western, c'est aussi cette famille qui règne, il n'y a pas d'autre mot, sur son territoire, nourrissant tout le monde et ayant tout le monde à ses ordres en retour. Même le flic vétéran qui a quitté la grande ville et ses dangers pour s'offrir une pré-retraite pépère dans cet endroit où l'on attend surtout de lui qu'il n'en fasse pas trop...

Soyons franc, en soi, la trame de "La Mort selon Turner" est ultra-classique, un western, un justicier solitaire, une famille puissante et déterminée à le rester, une loi du plus fort qui s'écrit à coups de flingues... Oui, dit ainsi, c'est ultra-classique, mais en y regardant de plus près, on se rend compte que Tim Willocks n'a pas mis en scène une histoire si classique que cela.

On pourrait croire à un manichéisme de bon aloi, vu le contexte : une pauvre noire victime d'un riche blanc, dans la droite ligne de la période d'Apartheid. Mais il s'agit d'abord d'un accident et tout concorde à faire de Dirk un portrait très élogieux, bien loin de l'Afrikaaner professant la suprématie blanche, même lorsqu'il n'a pas abusé de la bouteille.

C'est plutôt l'entourage de Dirk, le souci. En particulier ce Hennie, qui correspond déjà beaucoup mieux au méchant qu'on s'attend à croiser dans un tel contexte. Violent, sans scrupule, manipulateur et pas franchement motivé par le sort de son prochain. Et surtout, il a l'oreille d'une Margot Le Roux qui est prête à tout pour aider son fils.

Et puis, il y a Turner. Franchement, si on ne le savait pas flic, c'est probablement le personnage qui ficherait le plus les jetons dans ce roman. A commencer par son regard, des yeux verts qu'on remarque aussitôt, d'une froideur à vous figer le sang dans les veines. Et tout, dans son attitude décidée, dans sa démarche, dans son côté imprévisible, vous fait passer un frisson dans le dos...

Mais, c'est un flic, sans doute pas un flic comme les autres, mais tout de même un flic. De Turner, Venter dit : "il hait la police. Il méprise les flics. C'est pour ça qu'il en est devenu un". Et, malgré cette haine que décrit son supérieur, c'est un excellent flic, qui fait surtout preuve d'une intégrité absolue, dans un pays où la corruption est partout.

Froid comme une lame, ne ressentant pas la peur, débrouillard et fine gâchette, "il n'est pas n'importe quel flic, c'est le flic de vos cauchemars" (dixit Venter une nouvelle fois). Attention, le cauchemar de ceux qui ne respectent pas les règles, qui les méprisent, même, du haut de leurs privilèges. Ceux que leur confère la couleur de leur peau, par exemple.

Turner, c'est une boule de colère, une tornade alimentée par l'injustice extrême subie par les populations noires d'Afrique du Sud depuis si longtemps. Turner, c'est un homme qui en a marre du fonctionnement de ce monde et a décidé de faire un exemple. Turner, c'est un garçon qui n'a plus rien à perdre, mais qui connaît ses forces ; et les faiblesses des autres.

C'est un magnifique personnage, à la fois impitoyable et fragile, le corps et l'esprit blindés pour pouvoir continuer à avancer, malgré tout. Un policier intègre, oui, mais qui devient dans cette histoire un justicier décidé à appliquer ses propres règles. Et finalement, de jouer avec les mêmes armes que les adversaires qu'il va devoir défier.

Je ne peux pas évoquer les personnages de "La Mort selon Turner" sans évoquer les deux personnages féminins qui occupent une place importante dans le livre. D'abord, Margot Le Roux, personnage bien plus complexe qu'il n'y paraît là encore. On imagine volontiers une Charlize Theron dans ce rôle, celui d'une femme qui ne vit pas la vie dont elle rêvait étant jeune.

Mais, lorsqu'elle s'est retrouvée à la tête de l'entreprise familiale, elle a accepté de ranger définitivement ses rêves au placard pour endosser le costume de patronne intraitable. C'est aussi un personnage ambivalent, mue par des sentiments nobles, mais faisant pour cela des choix plus que contestables sur le plan moral.

Eh oui, on est toujours entre deux, à cheval sur la limite entre le bien et le mal, que chacun enjambe, traverse dans un sens et dans l'autre (en tout cas de son point de vue, et parfois de celui du lecteur) en fonction des événements. Tim Willocks brouille tout cela avec grand talent, pour simplement mettre face à face des êtres humains espérant agir au mieux pour les leurs.

Autre personnage féminin, Imi. Une jeune femme noire qui vit à Langkopf et que rencontre Turner dès son arrivée. Ah, vous croyez me voir arriver, mais ne vous emballer pas, son rôle est tout autre. Sauf que je ne vous le révélerai pas ici, car il va apparaître petit à petit, essentiellement à travers son rapport à la famille Le Roux.

Elle est certainement le personnage le plus candide du roman, au sens positif du terme. En tout cas, celle qui a l'âme la plus pure, plus encore depuis que Dirk est monté dans son 4x4 après avoir trop arrosé la soirée... Malgré des différences évidentes, son destin peut faire penser à celui de Margot au même âge, du moins dans sa trajectoire. Son avenir pourrait être un enjeu.

"La Mort selon Turner" est un roman très sombre, malgré le soleil brûlant du Cap-Nord, très violent, mais ce n'est pas surprenant lorsqu'on connaît le travail de Tim Willocks. Il y a pourtant au coeur de cette histoire un passage comme on en lit rarement et qui risque de vous faire faire la grimace et même un peu plus.

Je ne vais pas vous la raconter, mais j'ai rarement lu un truc pareil et je ne me suis rarement senti aussi peu à l'aise face à cet épisode. Non, n'insistez pas, vous n'en saurez pas plus, imaginez simplement une version gore de "McGyver", et vous aurez une (toute petite) idée de ce qui vous attend. Je ne sais pas où Tim Willocks puise (le mot est choisi) son inspiration, mais ça ne doit pas être beau !

Il signe là un thriller sous tension permanente, porté par le personnage de Turner et sa lente évolution, du représentant de la loi jusqu'au justicier. Et du simple rapport entre un camp du bien et un camp du mal, il dévie pour proposer une galerie de personnages capables de susciter (à quelques exceptions près, il ne faut ps exagérer) l'empathie et même la sympathie.

Son intrigue est une boule de neige, d'abord minuscule, et qui va grossir jusqu'à prendre des proportions dignes d'une avalanche. Du genre dévastatrice... Car, encore une fois, à l'origine de tout, il y a un accident et un événement, certes dramatique, mais qui aurait pu être classé rapidement. Mais, en choisissant la fuite, le clan Le Roux a enclenché la machine infernale.

C'est extrêmement visuel, en particulier dans les scènes de castagne évidemment, mais pas uniquement. Les décors sont très importants, et particulièrement les paysages arides du Cap-Nord, et contribuent à cette dimension cinématographique captivante. La chaleur est écrasante et l'on ressent vite son poids, difficilement supportable.

On retrouve comme souvent avec les personnages qu'imagine Tim Willocks, des caractéristiques qui lui ressemblent. Dans sa bio, on lit qu'il est chirurgien et psychiatre de formation, par exemple, ou encore qu'il est ceinture noire de karaté. Autant de compétences qui apparaissent, en particulier chez Turner, dont le calme glacial et les techniques de combat rappelle les disciplines martiales.

Un dernier mot sur le titre du roman, qui a apparemment changé au dernier moment. Les premiers services presse portaient semble-t-il le titre "l'Affrontement", mais lors de la mise en vente, c'est "La Mort selon Turner" qui apparaissait sur la couverture. Laissons ces questions éditoriales, c'est plus le titre original qui nous intéresse : "Memo from Turner".

Ce mémo, on le découvre dès le prologue du livre, avec des éléments contextuels qui plantent immédiatement le décor. On en découvrira l'intégralité bien plus loin, mais surtout on comprendra toute l'importance de ce message (dont j'ai extrait la phrase de titre de ce billet). C'est d'ailleurs assez amusant de voir comment, à travers ce mémo, Willocks introduit des éléments de modernité dans son univers de western apparemment très traditionnel.

Mais, si je parle de ce titre, c'est parce qu'il y a derrière une référence que je n'imagine pas être un hasard. "Memo from Turner" est le titre d'une chanson, enregistrée en 1970 par Mick Jagger, sans les Rolling Stones, mais avec Ry Cooder, pour la BO du film "Performance". Pour la petite histoire,  le texte de la chanson fait référence à un roman de William Burroughs, "la Machine molle"... Eh ouais, on en apprend des choses, par ici !



"Comment quatre cents personnes peuvent-elles se faire massacrer sans que quiconque aille y regarder de plus près ?"

Décidément, beaucoup de romans évoquent la question yougoslave, ces temps-ci. Après avoir évoqué le dernier roman de Jérôme Ferrari, le premier roman de Marco Magini sur le terrible massacre de Srebrenica ou encore le polar du duo Schünemann/Volic où la question du Kosovo est centrale, voici un thriller judiciaire américain par un des maîtres du genre. Cette fois, direction la Bosnie pour une affaire dramatique, dont les conséquences pourraient être énorme. Dans "Représailles" (paru aux éditions Lattès ; traduction de Philippe Bonnet), Scott Turow traite diverses questions très fortes : les tensions qui demeurent sur les territoires de l'ex-Yougoslavie, la question des Roms, qui n'intéresse pas grand-monde, la CPI et ses pouvoirs si limités, la traque presque impossible des criminels de guerre ayant organisé et encouragé le nettoyage ethnique. Un roman où tout est imaginaire et pourtant terriblement plausible, porté par des personnages très intéressants. Avec un invité surprise : les Etats-Unis, sur la sellette dans ce dossier...


Bill Dix Boom avait une vie presque parfaite : une famille, un travail qui le passionnait, une belle maison... Avocat depuis près de 15 ans dans un cabinet du comté de Kindle après y avoir été procureur en début de carrière, il était marié, père de deux enfants. Et puis, au tournant de la cinquantaine, il a tout envoyé balader...

Il s'est séparé de son épouse, provoquant de grosses disputes avec ses enfants, désormais adultes, puis il a démissionné de son poste. Et il est même encore allé plus loin : pour faire vraiment table rase de ce passé qu'il ne supportait plus, il accepte la proposition de Roger, son ami de longue date : quitter également son pays pour accepter un poste de juge à la Cour Pénale Internationale, à La Haye.

On peut difficilement faire changement de vie plus radical, mais un élément extérieur a joué dans le choix de rejoindre les Pays-Bas : la famille de Bill est originaire de ce pays, ses parents, disparus peu de temps avant son changement de cap, ont émigré avant sa naissance et n'ont jamais vraiment évoqué leur existence avant leur traversée de l'Atlantique.

Pour Bill, il s'agit d'une sorte de retour aux sources, mais s'il ignore s'il pourra retrouver les traces de sa famille dans ce pays. On sent chez lui une hésitation, peut-être une crainte de ce que cela pourrait lui apprendre... Mais, à son arrivée, peu de temps pour la généalogie, car il se retrouve avec sur son bureau un dossier fort délicat...

En 2004, dans un village de Bosnie, aurait eu lieu un terrible massacre : quatre cents personnes auraient été ensevelies vivantes dans un ancien puits de mine qu'on a rebouché à coup d'explosifs. En fait, les habitants d'un camp de réfugiés proches du village, tous des Roms qui avaient dû quitter le Kosovo cinq ans plus tôt, poussés à l'exil par les tensions ethniques...

Et c'est sans doute la raison principale pour laquelle cet événement horrible a pu passer aussi longtemps inaperçu : le sort des Roms n'intéressent personne à travers le monde. Mais voilà qu'un témoin s'est présenté à la CPI pour raconter ce qu'il a vu, plus de dix ans auparavant, et raconter les circonstances de ce qui est, manifestement, un effroyable crime.

Ferko Rincic n'est pas seulement le premier témoin à se manifester, il est, selon ses dires, l'unique survivant. A ses côtés, Esma Czarni, une avocate londonienne d'origine rom elle-même qui a pris fait et cause pour cette communauté chassée de partout, négligée par tous les Etats, et de très longue date. En portant plainte à la CPI, elle espère sensibiliser au sort de ces parias.

Reste à savoir qui a pu commettre un tel crime, car les informations de Ferko ne vont pas aussi loin. A vrai dire, elles sont même très incomplètes dans ce domaine : il évoque bien des uniformes, mais sans plus, il évoque des mots en langue bosniaque, mais avec un accent particulier... Bref, le témoignage est aussi important qu'il reste flou.

Une enquête difficile s'annonce pour Bill, et pas uniquement parce qu'il ignore à peu près tout de la situation de la région des Balkans, des forces en présence, des liens tacites entre des communautés opposées de longue date... Mais il est opiniâtre, décidé à montrer ce qu'il sait faire au sein de sa nouvelle structure.

Et puis, un autre élément va bientôt lui donner un supplément de motivation : non loin du camp de réfugiés où vivaient les victimes, se trouvaient des bases américaines installées depuis l'intervention de l'OTAN sur le théâtre yougoslave. Et, si la logique voudrait que le massacre ait été perpétré par des Tchetniks, les terribles paramilitaires serbes, des GI's pourraient être impliqués...

Soudain, Bill Dix Boom se retrouve pris au piège : en tant qu'Américain, il sait qu'il n'a plus le droit à l'erreur : s'il ne découvre pas la vérité, on dira qu'il est juge et parti s'il favorise les soldats US ou qu'il est un traître s'il les montre du doigt... Peu à peu, il comprend que, dans sa volonté de tout changer, il a été bien naïf et a peut-être accepté ce poste un peu trop vite...

Depuis le formidable "Présumé innocent", Scott Turow, ancien procureur adjoint des Etats-Unis à Chicago devenu écrivain après avoir démissionné, s'est imposé comme un des grands noms d'un genre qu'on peine, hélas, à transposer en France : le thriller judiciaire. Originalité : la plupart de ses romans forment un cycle, mais pas une suite.

Chaque livre met en scène des personnages différents, travaillant dans le comté fictif de Kindle, un lieu qui s'inspire ouvertement de Chicago, la ville d'origine de Turow et celle où il a fait sa carrière d'avocat. D'un livre à l'autre, on peut voir passer des personnages des précédents romans, mais sans qu'il y ait de véritables personnages récurrents.

Pour la première fois, dans "Représailles", un de ses personnages s'éloigne de Kindle County et même du droit américain pour s'intéresser au droit international. C'est l'occasion pour Scott Turow d'évoquer la Cour Pénale Internationale et son fonctionnement, sachant que les Etats-Unis n'ont jamais ratifié le statut de Rome, signé en 1998.

On sait très bien que les USA craignent que certaines de leurs activités sur les théâtres extérieurs puissent tomber sous le coup de la CPI. Que l'organisme agisse comme un outil de pression politique et pas uniquement comme une structure judiciaire. C'est dans ce contexte aussi que s'inscrit la trame de ce roman, dans laquelle sont impliqués des Américains.

On mesure alors l'un des enjeux de cette affaire, qui est déjà comparée dans le roman au massacre de My Lai, lors de la guerre du Vietnam. On est face à un crime de guerre et ses auteurs pourraient finir devant la CPI. Ce que les autorités américaines voudraient, si l'hypothèse s'avérait exacte, certainement éviter. Et cela déclencherait certainement ce qu'en droit international on appelle communément un beau bazar. Ou un sérieux incident diplomatique, je ne sais plus.

L'alternative, ce serait une action des paramilitaires serbes, ce qui serait nettement plus politiquement correct, il faut le reconnaître. D'autant que, au-dessus de ces Tchetniks, ces impitoyables combattants nationalistes, plane l'ombre de l'insaisissable Laza Kajevic, un des criminels de guerre les plus recherchés au monde, ancien chef des Serbes de Bosnie.

A ce point du billet, quelques explications contextuelles : j'ai évoqué Kindle County, de la même manière, le village où a eu lieu le massacre au coeur du livre est sorti de l'imagination de Scott Turow. Tout comme le massacre lui-même. En revanche, la présence des camps américains aux alentours est une réalité.

Cela explique que l'auteur ait fait le choix de créer son personnage de criminel de guerre serbe. Pour autant, il ne l'a pas fabriqué à partir de rien, car même si sa biographie diffère en de nombreux points, certains éléments, en particulier physiques, mais pas seulement, font penser au tristement célèbre Radovan Karadzic, qui fut président de la République serbe de Bosnie au lancement de la guerre.

A travers cette histoire, qui reste un roman et même un thriller judiciaire (il y a donc son lot de rebondissements, de retournements de situations, d'action, d'amour et de trahison), c'est aussi l'occasion pour Scott Turow d'évoquer le fonctionnement de la CPI. Et particulièrement le décalage entre le rôle qui lui revient et les moyens dont elle dispose.

"A la CPI, on a de grandes responsabilités, mais aucun pouvoir", dit un des personnages à Bill en préambule d'un topo lucide mais désenchanté sur cet organisme. Et il met en particulier en évidence un déficit certain d'autorité, qui n'est pas sans rappeler la situation de l'ONU, d'ailleurs. Difficile de ne pas dresser un parallèle avec "Comme si j'étais seul", de Marco Magini, malgré la différence de contexte.

Comment lutter contre des criminels de guerre ayant le sang de milliers de victimes sur les mains avec les moyens du bord, simple émanation des lois internationale, mais sans personne pour assurer l'ordre nécessaire pour les faire respecter. Enquêter en milieu très hostile sur des questions qui fâchent tout le monde sans véritable couverture policière ou militaire, ce n'est pas évident.

A travers l'enquête de Bill, qui cherche à étayer les déclarations de son témoin vedette par quelques faits concrets, on mesure la difficulté de la tâche qui incombe aux juges de la CPI et le temps qui passe entre la commission des actes et la tenue des procès... Et l'on se dit qu'un magistrat moins romanesque que celui-là a du souci à se faire pour arriver à quoi que ce soit.

D'ailleurs, il suffit de regarder l'histoire récente : certes, les principaux criminels de guerre serbes ont été arrêtés et déférés devant la CPI, mais après de longues cavales, soutenus par de puissants alliés, politique et religieux, et bénéficiant aussi sans doute de la mansuétude de certains pays occidentaux, qui auraient sans doute pu les retrouver bien plus tôt...

Scott Turow va toutefois un peu plus loin : il élargit le cadre de son histoire à la vie quotidienne de ceux qui travaillent à la CPI. La Haye est finalement une petite ville, tout le monde connaît tout le monde et se côtoie, même lorsque les intérêts professionnels s'opposent. On suit la vie de Bill dans cette ville et ce pays qu'il découvre et ses rencontres.

Une vie aux antipodes de celle qui était la sienne à Kindle, un rythme bien moins stressant malgré les enjeux. Là encore, le décalage est flagrant, troublant même, une sorte de dolce vita qui s'oppose à l'horreur des cas traités par la CPI... Et une quête plus personnelle que mène Bill, celle de ses origines, de son passé familial.

Enfin, "Représailles" est un roman dont l'un des thèmes forts est la situation des Roms, en Europe de l'est, mais finalement à travers le monde, puisque partout, ils sont plus sûrement rejetés qu'accueillis. Scott Turow évoque l'histoire de ce peuple qui a toujours souhaité vivre en marge des sociétés officielles, ce qu'on ne leur a jamais pardonné.

Le point de départ est terrible : 400 Roms assassinés d'une manière sordide, et... rien. Entre 2004 et 2015, personne n'a semblé s'inquiéter de la disparition soudaine de tout un camp de réfugiés, et le fait qu'il s'agisse de Roms n'y est sans doute pas pour rien. On se rend compte de cette animosité que suscite cette communauté partout où elle passe et il faut passer au-dessus de ces préjugés pour découvrir la vérité.

Le personnage d'Esma, riche, séduisante, charismatique, puissante, est un porte-parole idéal pour cette cause. Elle, on l'écoute. Et parce qu'elle soutient Ferko, on lui prête attention en oubliant pour une fois qu'il appartient à un peuple honni... L'image est encore une fois bien plus forte que le simple concept de vérité dans cette société hyper-médiatisée.

Puisque j'évoque Esma, terminons ce billet en parlant des personnages marquants du livre. Bill est le personnage principal, mais il rentre plutôt dans la catégorie antihéros. C'est un avocat et, même s'il ne rechigne pas à se rendre sur le terrain, quitte à se mettre en danger, ce n'est pas non plus l'archétype du héros sans peur et sans reproche ; il fait juste son job.

Esma est déjà plus intéressante. Dans un roman noir, elle serait certainement la femme fatale. Mystérieuse et redoutable, rien ne peut l'empêcher de mettre en oeuvre le projet qu'elle s'est donné, la cause des Roms. Dans ce grand théâtre qu'est la justice, où chacun sert un camp particulier, où des alliances se font et se défont, il vaut mieux l'avoir avec soi...

L'autre personnage marquant, c'est Attila... Dans un univers qu'on imagine volontiers très masculins, entre magistrats et militaires, elle apparaît comme une espèce d'électron libre, au caractère bien trempé, connaissant tout le monde et connue de tous, capable de trouver au milieu de nulle part ou presque le truc dont vous avez besoin. Une factotum qui a fait des affaires dans ce bourbier des Balkans...

Là, je ne dresse qu'n portrait rapide, vous verrez en lisant le roman, qu'en plus de cela, elle est loin de passer inaperçue et que, lors de leur première rencontre, Bill s'est trouvé fort surpris de la voir devant lui... Ajoutez une gouaille et, à sa manière, un vrai charisme, pas du même genre que celui d'Esma, cependant, et vous aurez une petite idée de ce personnage qu'on garde en mémoire.

Comme souvent, ce billet veut couvrir tant de choses qu'il donne l'impression de partir dans tous les sens. Mais, il faut reconnaître à "Représailles" une vraie richesse de fond, autour de l'enquête centrale et de ce qui va en sortir. La mécanique est d'une remarquable précision, emmenant le lecteur sans cesse dans des directions inattendues.

Bill Dix Boom voulait du changement, il n'est pas déçu du voyage, tant ce premier dossier va lui donner du fil à retordre et le placer au coeur des événements. Ou plus exactement une pièce sur un échiquier à qui on ne laisse pas sa liberté de mouvement, mais qui entend bien la prendre, coûte que coûte. Parce que sa mission est la quête de la vérité, de vérités, même, pas toutes bonnes à dire...

mardi 30 octobre 2018

"C'était un si beau pays ! C'est comme si tout avait été réduit en miettes, puis remué énergiquement sans qu'on n'arrive jamais à remettre les choses en place correctement".

Et le beau pays en question, c'est le Kosovo, Etat indépendant depuis 2008, dont la jeune existence n'a rien d'un long fleuve tranquille. Ce territoire coincé entre la Serbie et l'Albanie (il y a aussi des frontières moins problématiques avec le Monténégro et la Macédoine) et son statut complexe sont au coeur de notre roman du jour, mais aussi toute l'histoire récente des Balkans, bouleversée par la guerre en Yougoslavie, dont les conséquences se font toujours sentir. "Couleur pivoine", du journaliste allemand Christian Schünemann et de la professeur serbe Jelena Volic (en grand format aux éditions Héloïse d'Ormesson ; traduction d'Odile Demange), est la deuxième enquête de la criminologue Milena Lukin. Une fiction, c'est vrai, mais qui s'inspire de nombreux éléments réels, qu'il s'agisse du fait divers qui lance l'intrigue, ou des questions géopolitiques qui y sont soulevées. Une bonne façon de se renseigner sur ce coin d'Europe, qui reste encore une poudrière même si elle ne fait plus aussi régulièrement la une de l'actualité...



Milos Valetic et son épouse Ljubinka ont pu, grâce à un programme piloté par l'Union Européenne, regagner le Kosovo, qu'ils avaient dû fuir une quinzaine d'années plus tôt, lorsque la situation entre les populations d'origine serbe et albanaise s'était sérieusement dégradée. Pour survivre, il leur avait fallu partir en catastrophe, direction Belgrade, où on ne les attendait pas franchement à bras ouverts.

C'est sans doute pour cela qu'ils ont rapidement accepté de rentrer dans leur région natale, désormais indépendante sous le nom de Kosovo. Ils ont accepté de se réinstaller à Talinovac, une petite ville où ils ne s'attendaient probablement à des conditions aussi spartiates : un maison en ruines, isolée, sans eau courant ni chauffage...

Dur retour à la réalité, mais malgré les difficultés rencontrées depuis qu'ils ont remis les pieds au Kosovo, le couple tient bon et espère vite reprendre la vie la plus normale possible. Mais ils n'en auront pas le temps : c'est dans cette maison qu'ils sont assassinés. Une véritable exécution qui va aussitôt raviver les tensions nationalistes.

A Belgrade, la presse à scandale n'a pas tardé à s'emparer de l'affaire pour souffler sur des braises jamais complètement éteintes. Entre les voisins, Serbie et Kosovo, la situation reste plus que délicate et ce genre d'histoire pourrait remettre le feu aux poudres. D'autant que l'enquête menée par la police kosovare n'a pas l'air d'avancer bien vite.

Milena Lukic, criminologue à Belgrade, dont le travail a eu longtemps trait aux crimes contre l'humanité commis pendant les conflits yougoslaves, a entendu parler de cette histoire, comme tout le monde, sans plus. Jusqu'à ce qu'elle rende visite à son oncle à l'hôpital. Miodrag avait bien connu Ljunbinka, la femme assassinée. Il était profondément amoureux d'elle dans sa jeunesse...

Emue par la tristesse de son oncle, Milena décide de s'intéresser d'un peu plus près à cette histoire. Et elle se lance dans une enquête hors de tout cadre légal : elle n'est pas membre de la police, elle est une universitaire. Et, de toute manière, même si elle était flic, on ne l'autoriserait certainement pas à traverser la toute jeune frontière pour aller mettre son nez dans une affaire aussi brûlante.

Alors, avec l'aide de son ami avocat, Sinisa Stojkovic, qu'aucune affaire, même la plus improbable, la plus désespérée, ne fait reculer, elle commence à se renseigner. Mais elle compte aussi rencontrer les membres de la famille des victimes, et en particulier leurs enfants, qui n'ont pas suivi leurs parents dans leur voyage de retour et vivent encore à Belgrade ou aux alentours.

Pas sûr que cela soit suffisant pour comprendre ce qui s'est passé au Kosovo. Sans accéder à la scène de crime, sans en prendre le pouls, il est bien difficile d'assembler les pièces du puzzle. Mais sera-t-il possible pour la criminologue d'aller à Talinovac ? Une telle visite, dans un contexte si hostile aux Serbes, serait fort dangereux...

Faisant preuve de son obstination et de sa curiosité coutumières, Milena se retrouve vite embarquée dans une enquête qui paraissait vouée à l'échec, mais qui laisse paraître des éléments bien peu reluisants en Serbie. Car les enjeux autour des relations entre les deux pays sont bien plus considérables que les simples nationalismes, toujours prompts à s'enflammer...

Au départ de ce roman, il y a ce double meurtre. Jelena Volic et Christian Schünemann ne l'ont pas inventé, il s'agit d'un véritable fait divers, qui a eu lieu à l'été 2012, exactement là où s'ouvre le roman. Il suffit d'ailleurs de taper sur un moteur de recherche le nom de la ville où cela se déroule pour trouver des articles et des photos.

Bien sûr, le double meurtre du livre n'est pas tout à fait celui qui a eu lieu en 2012, les deux romanciers s'en sont emparés et l'ont remodelé pour les besoins de leur fiction. Cette affaire reste à ce jour non élucidée et "Couleur pivoine" n'est pas un roman voulant proposer une hypothèse ; c'est une pure fiction prenant pour point de départ une affaire, et rien de plus.

L'objectif des deux auteurs, c'est d'utiliser ce double meurtre et l'émoi qu'il a suscité, en Serbie comme au Kosovo, pour s'intéresser à la situation actuelle entre les deux pays, quinze ans à peine après l'expulsion de 220 000 personnes, essentiellement Serbes, mais appartenant aussi à d'autres minorités ethniques, comme les Tsiganes, par les autorités kosovares.

Deux voisins qui restent à couteaux tirés, des nationalistes à l'affût de la moindre occasion d'enflammer les opinions publiques, au risque de relancer les violences... Pas besoin d'avoir suivi au jour le jour les événements de ces dernières années pour percevoir tout cela. Reste à savoir si le double meurtre entre dans ce cadre-là, ou s'il y a un autre mobile à cet acte.

Un élément m'a frappé pendant que je lisais le roman : en suivant Milena Lukic, le lecteur est amené à découvrir la ville de Belgrade, des rues, des monuments marquants de la capitale serbe. Et, lorsque l'on regarde qui sont les personnes qui ont donné leur nom à ces artères, qui sont les personnes statufiées, à quoi correspondent les bâtiments, une évidence : on peut facilement les mettre au service de la cause nationaliste.

On pourrait croire qu'on a que le point de vue serbe, mais de la même façon, on va obtenir quelques éléments du côté kosovar qui vont exactement dans le même sens. Ainsi, vous êtes-vous peut-être interrogé sur le titre de ce roman, "Couleur pivoine". Pourquoi le choix de cette fleur si particulière qui n'est pas forcément la première à venir à l'esprit quand on pense à une fleur rouge.

Avant de répondre, un rappel : "Couleur pivoine" est la deuxième enquête de Milena Lukic après "Couleur bleuet", déjà paru aux éditions Héloïse d'Ormesson et chroniqué sur ce blog. Bleu, rouge, on peut avancer sans peur de se tromper que la troisième enquête aura dans son titre une fleur blanche, ce qui viendra compléter le drapeau serbe. Pourquoi pas le muguet ?

Voilà pour les couleurs. Mais cela ne nous dit pas pourquoi la pivoine, et pas le coquelicot ou l'anémone, par exemple. La réponse, on la trouve dans le cours du roman : la pivoine y apparaît comme un symbole fort pour le Kosovo. Et, là encore, avec une dimension historique et nationaliste claire, puisqu'elle fait référence à une fameuse bataille, la bataille du champ des merles ou de Kosovo Polje.

Je ne vais pas vous donner ici un cours d'histoire, mais cet événement guerrier, qui s'est déroulé en 1389, est déjà un tournant dans l'histoire commune des pays qui deviendront au tournant du XXIe siècle, la Serbie et le Kosovo. Encore une fois, pas besoin d'être un historien chevronné, le simple récit de cette bataille suffit pour comprendre l'importance qu'elle revêt encore de nos jours...

Si on ne s'en doutait pas encore, c'est donc une affaire très politique et très dangereuse qui va passionner Milena Lukic. Un jeu de billard à plusieurs bandes, la Serbie et le Kosovo en premier lieu, évidemment, leurs voisins directs, on l'imagine, car, en cas de nouvelle flambée de violence, c'est toute la région des Balkans qui seraient sur des charbons ardents.

Et puis, il y a l'Union Européenne, tête de pont d'une communauté internationale tellement bienveillante, tellement prête à tout pour que tout le monde, sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie, vive dans la paix, l'harmonie et le bonheur universel... Une mission menée avec une prodigalité légendaire, l'argent cautérisant toutes les plaies, c'est bien connu.

C'est le moment d'évoquer les auteurs de cette série, un journaliste allemand, Christian Schünemann et son alter ego, Jelena Volic, professeur de littérature allemande, qui partage sa vie entre Belgrade et Berlin. Si je l'évoque, ce n'est pas pour rien : Milena Lukic elle aussi est tiraillée entre ces deux pays, mais pas pour les mêmes raisons.

Son ex-mari, le père de son fils, a quitté la Serbie pour l'Allemagne, où il a refait sa vie. Où il mène surtout grand train, quand Jelena vivote avec son mince traitement d'universitaire, logeant dans un appartement pas bien grand, avec sa mère et son fils. Sans doute pourrait-elle faire le même genre de choix, mais son attachement à la Serbie est profond, malgré le regard critique qu'elle porte sur la gouvernance du pays.

Mais l'Allemagne est également présente à travers le personnage de son ambassadeur à Belgrade, Alexandre Kronburg. Déjà croisé dans "Couleur bleuet", il n'est pas un personnage central de cette série. Il est, disons, la tentation occidentale, si je puis dire. Car il semble qu'il ne soit pas indifférent au charme de Milena (et réciproquement...).

Entre eux, une espèce d'allégorie du jeu diplomatique que se livrent la Serbie et l'Union Européenne depuis quelques années. Si la Croatie et la Slovénie ont déjà rejoint l'UE, la Serbie, considérée comme responsable de l'explosion de la Yougoslavie, n'y est toujours pas entrée. Mais, elle est clairement candidate et les pays européens n'y sont sans doute pas hostiles.

Ce qui ne rend pas pour autant le processus d'adhésion simple. Comme on l'a vu, la situation entre les pays des Balkans reste très tendues. L'idée de poursuivre l'intégration des Etats de la région au sein de l'UE n'est pas illusoire, mais la crainte que tout s'enflamme une nouvelle fois est certainement un frein. Il faut des assurances, et c'est en particulier aux Serbes de les fournir.

La question du Kosovo, dont l'indépendance a été reconnue par une majorité de membres de l'UE, mais pas par tous (cinq Etats membres s'y sont opposés), fait logiquement partie de ces sujets qui cautionneront l'entrée ou non de la Serbie au sein de l'UE. Une situation qui peut vite basculer, lorsqu'un événement comme le double meurtre de Talinovac se produit...

Alors, bien sûr, "Couleur pivoine" est un polar très politique, mais ne soyez pas effrayé si ce n'est pas votre truc ou si vous avez peur de vous y perdre. L'objectif du duo Schünemann/Volic, c'est justement d'apporter des éléments pour mieux appréhender une situation complexe, parce qu'il y a quelque chose d'un jeu de mikado dans cette région : on touche à quelque chose, tout risque de s'effondrer.

C'est ainsi, le sort de la Serbie et du Kosovo sont sans doute inextricables, et tant pis pour les nationalistes qui voudraient tout clarifier à leur façon. Radicale, la façon. On pourrait ajouter la frange kosovare qui espère un rattachement prochain de leur Etat à l'Albanie... Bref, avant que tout se normalise, l'eau de la Save aura coulé un moment sous les ponts de Belgrade.

Quant à Milena Lukic, elle s'affirme comme une enquêtrice pas comme les autres. Elle ne paye pas de mine, c'est vraiment l'antihéroïne par excellence, ce n'est même pas un flic, elle n'a pas d'arme, juste son intuition en bandoulière et un entêtement admirable, quels que soient les périls qui se présentent à elle. Une vraie idéaliste qui réussit à ne pas être naïve.

Elle sait parfaitement que la situation de son pays ressemble à un panier de crabes et qu'on ne peut se fier qu'à un minimum de personnes. Qu'il y a des intérêts puissants à l'oeuvre et qu'elle ne pèse pas lourd face à eux. Elle tient quasiment un rôle de lanceuse d'alerte, d'empêcheuse de tourner en rond. Et ça lui va parfaitement.

Elle est Serbe, sans être patriote, au sens extrême où on peut l'entendre, elle fait partie de ce pays et y est attachée. Elle doit faire avec l'histoire des Balkans, jusqu'à la période la plus récente, ces guerres qui ont ensanglanté ce qui fut la Yougoslavie. Dans le roman, elle exprime son regret de cette situation, de ces erreurs qui ont déchiré un pays et les populations qui le composaient.

Le regret de voir où tout cela a mené les différentes composantes, dont certaines peinent encore à se remettre des dégâts causés. Des regrets qu'elle exprime en réponse à la phrase que j'ai placée en titre de ce billet et qui en dit si long... Ceux qui veulent remettre les choses en place sont sans doute loin d'être majoritaires et de nouvelles secousses, répliques du séisme d'origine, se chargent sporadiquement de chambouler encore ce qui est remis en place...

"Le métier d'un flic, c'est de mentir".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE TROISIEME TOME D'UNE SERIE.

- Le billet sur "L'Affaire Léon Sadorski".
- Le billet sur "L'Etoile jaune de l'inspecteur Sadorski".

Et, pour le flic dont nous allons parler, le mensonge est le moindre des péchés, croyez-moi. Simplement, il en accumule une telle quantité, en particulier dans ce tome-ci, qu'il risque de finir par s'y noyer... Pour ceux qui ont déjà fait connaissance de l'inspecteur principal adjoint Léon Sadorski, vous voyez certainement ce que je veux dire. Mais, avec ce troisième volet, on franchit plusieurs paliers d'un coup dans le mensonge, mais surtout dans l'ignominie et la violence. Dans "Sadorski et l'ange du péché", de Romain Slocombe (en grand format dans la collection "La Bête Noire" des éditions Robert Laffont), "le pire des salauds, le meilleur des enquêteurs, pour reprendre l'accroche de la quatrième de couverture, poursuit sa descente aux enfers, en essayant de se raccrocher à ce qui pourrait peut-être le sauver un jour. Et l'on a l'impression que, petit à petit, il perd le contrôle des événements, alors que la guerre semble sur le point de basculer... C'est surtout un roman dans lequel Sadorski se trouve confronté à sa plus grande faiblesse : les femmes.


Au printemps 1943, l'Inspecteur Principal Adjoint Léon Sadorski poursuit inlassablement la mission qui lui est confié : traquer les juifs et les résistants. Sa réputation dans ce domaine n'est plus à faire, mais pourrait être sérieusement remise en cause si l'on apprenait qu'il cache chez lui la jeune Julie, dont les parents ont été arrpetés en raison de leur confession juive.

Depuis les événements de l'été précédent, et en particulier la rafle du Vel d'Hiv, la position de Sadorski est un peu moins tranchée qu'auparavant, même si les raisons qui l'ont poussé à héberger Julie n'ont rien de franchement altruiste : un désir malsain pour cette jolie adolescente que le flic refrène à grand peine.

Par ailleurs, les rumeurs concernant l'évolution de la guerre sur le front de l'est font état des difficultés croissantes rencontrées par les armées nazies. Et si le vent venait sérieusement à tourner ? Et si les Alliés finissaient par prendre le dessus ? Sadorski n'est certainement pas un idiot et il sait que ses activités depuis le début de l'Occupation ne lui vaudront pas les félicitations en cas de défaite des nazis...

En témoigne la lettre anonyme qui ouvre le roman, adressée à Mme Sadorski, directement à leur domicile, et qui dresse un portrait fort peu flatteur de l'IPA avant de le menacer ouvertement de mort. Un courrier revendiqué par d'autres policiers qui n'apprécient pas la conduite des éléments que dirige Sadorski à la préfecture et les actions violentes qu'il autorise.

Léon se sent insulté par les insinuations de cette lettre, qui le qualifie de poivrot et de brute, et le voilà qui se méfie de tout et de tous. On le convoque alors pour lui parler d'une nouvelle affaire : un certain Rainblot, Charlemagne de son prénom, eh oui, a un tuyau à leur refiler. Certainement un trafic juteux ayant pour cadre un bistrot du XXe arrondissement.

Mais, là où ça concerne Sadorski, c'est que la cheville ouvrière de ce trafic serait une femme juive, Mirla Wasserman, qui arriverait de Lyon munie de faux papiers... Selon Rainblot, la rencontre est imminente et il pourrait y avoir un joli coup de filet à faire. Les ordres sont les ordres, Sadorski va se renseigner et mettre en place une souricière.

Avec une petite idée en tête : eh oui, toujours dans l'idée que le vent pourrait bientôt tourner, Sadorski se dit qu'il faudrait peut-être mettre quelques noisettes de côté pour l'avenir. Ce trafic présumé de métaux précieux pourrait lui être fort utile : y mettre un terme et arrêter Mirla Wasserman seraient bon pour ses états de service et qui sait s'il ne pourrait pas se mettre dans la poche une partie du trésor...

Il est comme ça, Sadorski, intraitable et malin, sachant tirer profit de sa position et de la peur qu'il inspire en ces temps troublés. Et voilà comment, en se rendant dans le XXe, il va conclure, sur un quai de métro, une autre affaire prometteuse : un simple contrôle d'identité pour quelques mots lâchés malencontreusement, et voilà une jeune femme sous sa coupe.

Une vendeuse à la Samaritaine, c'est parfait, il va pouvoir couvrir sa chère et tendre épouse de cadeaux. La jeune femme n'a pas le choix : ou elle accepte de détourner de la marchandise pour lui, ou il la ramène à la préfecture... Exactement le genre de situation qui le grise et le fait se sentir puissant. Et en plus, la demoiselle est charmante, alors...

C'est alors que des soldats allemands débarquent dans l'immeuble où vit Sadorski. Leur objectif : l'appartement où vivaient les parents de Julie. La raison de cette soudaine visite : une lettre anonyme professant un antisémitisme d'une violence inouïe. Le genre de courrier de dénonciation que reçoit régulièrement l'IPA. Sauf que, d'habitude, elles ne le mettent pas lui-même en danger...

Pour éviter toute mauvaise surprise, il va devoir la jouer fine. Enfin, fine, c'est pas franchement le mot, vous le verrez. Une enquête en parallèle, parfaitement officieuse, afin de retrouver la personne qui a rédigé la sinistre lettre, afin de régler cette question discrètement. Et rapidement éloigner les soupçons nazis de son paisible immeuble...

Il n'imagine pas encore que cette histoire va le mener dans un monde qui semble vivre hors du temps et du contexte difficile de l'Occupation : celui du cinéma. Aux Buttes-Chaumont, dans ces gigantesques studios où l'on tourne jour et nuit, il va rencontrer une jeune actrice, au talent prometteur. Et au ravissant minois... Hortense Gutkind...

Yvette, son épouse, Julie, qu'il désire tant, Mirla, sa cible prioritaire, Germaine, la jeune vendeuse qu'il entend escroquer et plus si affinités, Hortense, si séduisante, un peu trop au goût de la femme qui l'a dénoncée comme juive... Autant de visages féminins qui croisent le chemin de Léon Sadorski à cette période... Pour le meilleur, mais aussi pour le pire...

Avant d'aller plus loin, petites précisions : tout ce que je viens de vous raconter ne se déroule pas simultanément, mais toutes ces rencontres et ce qu'elles vont entraîner forment la trame de ce troisième volet. Et vont contribuer largement à la descente aux enfers de l'Inspecteur Principal Adjoint Léon Sadorski.

Il y a d'ailleurs un petit truc surprenant dans le choix du titre, car on aurait parfaitement pu mettre l'expression "Ange du péché" au pluriel. Elles sont autant de tentations pour un Léon Sadorski un peu trop sûr de lui, de son pouvoir, de la séduction qui en découle. Et lui est un démon. Ou un damné, dont les souffrances ne font que commencer...

Au-delà de cela, le pluriel serait raccord avec la référence à laquelle il renvoie : "Les Anges du péché", premier long métrage du réalisateur Robert Bresson, justement en tournage à cette période. Le portrait que fait Romain Slocombe du réalisateur n'est d'ailleurs pas très flatteur. Cet épisode vaut aussi par la découverte d'un étonnant personnage, le Père Bruck, prêtre et co-scénariste.

La partie cinématographique que j'évoque ici n'occupe pas une grande place dans l'imposant roman de Romain Slocombe, mais elle est importante dans le tour que va prendre l'histoire. On pourrait même voir transparaître un parallèle entre la trame de ce film, qui se déroule dans un couvent, et l'intrigue de ce roman, même si Sadorski n'a franchement rien d'une nonne...

Cet épisode se déroulant en plein tournage constitue aussi un élément de contexte comme il en faut pour faire vivre une époque aux lecteurs de romans historiques. On le sait, dans cette série installée en pleine Occupation, Romain Slocombe mêle régulièrement à son intrigue fictionnelle des événements réels, qui vont influer sur le destin de l'IPA Sadorski.

C'est encore le cas dans ce troisième volet. Il y a donc le tournage de ce film, il y a également un autre événement qui sert de décor au final du livre, on n'en parlera donc pas en détails ici. Je me bornerai à dire que cela donne une scène particulièrement impressionnante, surréaliste aussi dans l'impression qu'elle donne que, pendant l'horreur, le spectacle continue...

Une scène finale effroyable, qui se termine comme un cauchemar lorsqu'on se réveille. Pour le lecteur, c'est la fin du livre, mais pour Sadorski, ce n'est sans doute que le début de son cauchemar... Un point d'orgue à un troisième volet qui s'avère particulièrement violent, même en comparaison avec les deux premiers tomes déjà musclés dans ce domaine.

Il y a la violence du contexte, bien sûr, la peur des arrestations et même des déportations, la pression croissante de l'occupant, les attentats de la résistance, les privations... Et puis, il y a la violence des mots. Ceux qui vont frapper l'esprit, peut-être pas si obtus qu'on pourrait le penser, de Léon Sadorski, lorsqu'un officier SS va lui raconter par le menu son expérience en Europe de l'est.

Pendant ce passage, on se demande si on n'a pas quitté sans s'en rendre compte la série de Romain Slocombe pour débarquer dans la première partie des "Bienveillantes", de Jonathan Littell. C'est toujours aussi dur à lire, cette monstruosité portée par un personnage qui en jouit. Il y est question de culpabilité, mais c'est un sentiment qui n'effleure pas celui qui raconte ici.

Son interlocuteur, en revanche, est ébranlé, même s'il ne veut pas le montrer. Déjà touché par ce qu'il a vu lors de la rafle du Vel d'Hiv, sensible au sort de Julie (même si c'est poussé par de bas instincts), il réalise soudain ce qui attend les juifs qu'il traque sans relâche simplement parce qu'ils sont juifs... Et soudain, ses certitudes ne sont plus aussi solides.

Oh, vous n'allez pas voir Léon Sadorski se métamorphoser d'un seul coup en héros du bien, faut pas pousser. Non, cette prise de conscience est très égoïste : tout ce qu'il a fait risque de lui retomber bientôt dessus, surtout si la guerre ne tourne pas en faveur des nazis... Si la France est libérée et qu'on règle les comptes de l'Occupation, il ne sera pas aux meilleures places...

Une situation qui va déboucher, là encore, sur une féroce spirale de violence, dont on se demande s'il elle n'est pas plus désespérée que raisonnable. Et n'est-il pas déjà trop tard, de toute manière ? Que vaut l'âme de Léon Sadorski en ce printemps 1943, ou pire, sa tête ? Sa valeur n'est-elle pas furieusement à la baisse ?

Pour les lecteurs qui croyaient encore qu'une rédemption était possible pour Léon Sadorski, l'espoir diminue sérieusement. J'ai lu à plusieurs reprises que "Sadorski et l'ange du péché" était le dernier volet de la série. J'aimerais croire, même si je n'en suis pas certain, qu'on retrouvera encore l'IPA Sadorski, car même pour lui, le laisser ainsi, c'est presque inhumain !

Et parce qu'il reste encore un certain nombre de questions en suspens, concernant des personnages de l'entourage de Léon Sadorski. Il manque encore l'hallali, inévitable à ce point. Les moments qui boucleront la boucle et scelleront le sort d'un salaud, d'un être bien peu aimable, même s'il n'est pas un monstre sans sentiment ni scrupule.

D'un menteur si prolifique qu'il finit par s'embourber dans ses propres inventions... Le métier d'un flic a beau être de mentir, et Sadorski a beau être un professionnel très compétent dans les deux domaines, il a franchi là un point de non-retour. Vivre avec toutes ces histoires revient désormais peu ou prou à jongler avec des tronçonneuses en marche.

Sans même parler de la culpabilité. Car oui, Sadorski est ce qu'il est, mais il y a en lui quelque chose qui résiste à la noirceur et au mal... Et c'est justement là que ça le grattouille furieusement, maintenant. Qui fait de lui un être humain malgré tout. Mais il est trop tard pour s'en rendre compte et espérer en tirer avantage...

dimanche 28 octobre 2018

"Cet homme était prisonnier d'une névrose cambrioleuse cyclothymique. Seul le vol l'exaltait, il dépérissait le reste du temps".

Dans deux de ses derniers romans, "Madame la Marquise et les Gentlemen cambrioleurs" et "Seules les femmes sont éternelles",  Frédéric Lenormand multipliait les clins d'oeil à Maurice Leblanc et au plus célèbre de ses personnages, Arsène Lupin. Il n'est donc pas très surprenant de découvrir en cet automne que celui qui a déjà redonné vie au Juge Ti s'est lancé dans un sacré challenge : écrire un roman mettant en scène le plus attachant des voleurs, l'insaisissable Arsène, as du déguisement aux personnalités multiples. "Le Retour d'Arsène Lupin" est sorti récemment aux éditions du Masque, et met en scène un Lupin dans une position inattendue, puisqu'il est en pleine dépression, en pleine remise en question... Frédéric Lenormand reprend une des plus célèbres séries de la littérature policière et y imprime sa marque. Avec son humour et son sens des situations improbables, mais avec une tonalité plus sombre que celle qui préside, par exemple, à sa série impliquant Voltaire.



En cette année 1908, Arsène Lupin devrait se réjouir. Il vient de réussir un énorme coup au nez et à la barbe de son meilleur ennemi, Ganimard : un vol magistral, avec évasion intégrée dans le scénario... Non seulement il est reparti avec un vrai trésor qu'un riche Indien venait exposer à Paris, mais en plus, il a tellement écoeuré Ganimard que celui-ci a décidé de prendre sa retraite.

Et pourtant, Lupin ne savoure pas ce succès retentissant. Pire, il est en pleine déprime. A tel point qu'il a pris rendez-vous avec un spécialiste, le docteur Klouche, qu'il consulte depuis quelque temps. Un médecin compétent qui n'a pas eu besoin de longtemps pour définir le mal dont souffre le plus célèbre voleur de son époque.

Une névrose fort originale, puisqu'elle se caractérise par un besoin pathologique de voler. C'est la seule activité humaine dans laquelle il s'épanouit, au point, le reste du temps, de s'enfoncer dans ce mal-être qui l'a poussé à contacter le docteur Klouche. De la cleptomanie ordinaire à la cambriole comme un des beaux-arts, Lupin vit pour voler et vole pour vivre...

Comment sortir de ce cercle vicieux, alors ? Comment rompre avec cette solitude dans laquelle s'est enfermé Arsène, condition sine qua non de sa réussite ? Pour le docteur Klouche, il y a un moyen simple de lutter contre tout cela : l'abstinence ! Soigner le mal par le mal, en quelque sorte, puisqu'il s'agit de ne plus voler pendant quelques semaines. Plus rien, pas même un bonbon dans une épicerie !

Très vite, l'occasion de mettre sa volonté à l'épreuve se présente. Elle prend la forme d'une visite à l'agence Barnett et Cie, une des couvertures du gentleman cambrioleur, celle d'un policier, l'inspecteur Béchoux, qui n'imagine pas une seconde que celui avec lequel il traite régulièrement de ses affaires n'est pas juste un détective, mais l'ennemi public n°1.

Cette fois, il lui demande un coup de main, en vue d'un avancement. Béchoux connaît ses limites en temps que policier, mais il ne cracherait pas sur une médaille. Pour cela, il faut retrouver une perle noire, volée à une riche veuve, Mme Bovaroff, dont feu l'époux, Dieu ait son âme, a inventé un produit miracle, sobrement baptisée bovarine, et qui assure la fortune familiale pour plusieurs générations.

Peut-il résister à la compulsion qui le pousserait en temps ordinaire à retrouver la fameuse perle noire pour mieux l'escamoter ? Il ne pourra le savoir qu'en se rendant chez la Bovaroff, dans les quartiers chics de la capitale, là où le ban et l'arrière-ban des détectives parisiens se presse. Pour Barnett/Lupin, l'affaire est vite entendue et la perle rapidement rendue à sa propriétaire.

Oui, mais... Lors de cette visite, quelque chose a frappé le cambrioleur amateur d'art : au mur, un tableau de Delacroix. Ou plus exactement une copie d'un tableau de Delacroix, là où devrait trôner un original... A peine remise de la disparition de sa chère perle, voilà la Bovaroff bien déconfite. Et Barnett/Lupin mandaté pour une nouvelle enquête, à la recherche de "l'Autoportrait au gilet vert".

Avant d'aller plus loin, un mot sur l'oeuvre qui est au coeur de ce roman, puisqu'il ne s'agit pas d'une oeuvre imaginaire. Non, au contraire, c'est même une oeuvre que l'on connaît bien, enfin si l'on n'est pas un millenial, puisque "l'Autoportrait au gilet vert" de Delacroix a orné pendant des années les billets de 100 francs. Facétie de l'auteur...


Tout est dans la couleur du gilet, qui varie selon les copies qui semblent se multiplier dans Paris. Il n'y a pas que l'auteur qui est facétieux dans cette histoire, le copiste aussi, puisqu'il exerce son art avec talent, mais malice, n'oubliant pas de laisser sa marque discrète dans ces copies quasi parfaites. Pour Lupin, toutefois, ces signes sont un début de piste et vont le mener d'abord à Montmartre...

Mais le Delacroix et ses avatars n'ont pas fini de le faire courir dans tous les coins de la capitale. D'artistes en marchands d'art, de collectionneurs en proches de la famille Bovaroff, les suspects sont nombreux et les périls aussi. Car l'oeuvre volée semble porter malheur à ceux qui l'ont en main ou cherchent à l'accaparer. Un malheur du genre dont on ne se relève pas.

Ainsi se dessine une affaire délicate, dangereuse, mais captivante pour un Lupin qui en oublie quasiment ses problèmes. Le défi qui lui est ainsi lancé est à la hauteur de sa réputation et peu importe si, au final, il lui faudra rendre le chef d'oeuvre à sa légitime propriétaire. Il va tout faire pour mettre la main au gilet (vert) de Delacroix.

Comme dit en préambule, on retrouve tout ce qui fait le charme de la série originale, le voleur insaisissable, méconnaissable puisque jouant de ses nombreuses identités pour brouiller les pistes, une affaire pleine de piment où le voleur n'est pas celui que tout le monde croit, des rencontres avec des personnages qui n'inspirent guère confiance (et réciproquement), des crimes...

Mais, Frédéric Lenormand ne cherche pas à faire du Maurice Leblanc pour autant. Il imprime sa propre marque, son propre style, son humour également, même s'il l'use ici avec parcimonie, proposant un univers tout de même plus sombre que la série des Voltaire, par exemple. Lupin est un personnage carré, l'humour vient souvent du ridicule dans lequel il plonge ses adversaires et en plus, là, il est déprimé...

C'est un des aspects, je pense, où l'on attend au tournant Frédéric Lenormand : quel Lupin va-t-il nous offrir ? Sera-t-il plus proche de son Juge Ti, sobre, carré, réfléchi, ou de Voltaire, l'histrion philosophe qui, du moins jusqu'à sa plus récente enquête, ne donne pas toujours l'impression de maîtriser son sujet lorsqu'il traque un criminel ?

Ce nouveau Lupin est fidèle au modèle, en tout cas à l'image que je m'en faisais lorsque, adolescent, je dévorais les livres de Maurice Leblanc dans la collection "Club du Livre", des ouvrages eux-mêmes offerts à mon père lorsqu'il avait le même âge... Un personnage fascinant, puisqu'il incarne l'immoralité tout en étant, à chaque fois, du côté du bien, face à des criminels bien plus méchants que lui.

On retrouve dans "Le Retour d'Arsène Lupin" ce paradoxe, encore plus marqué ici, puisque sa thérapie lui impose de ne surtout pas voler, chose qu'il sait faire mieux que tout autre. Jamais son alter ego, Jim Barnett, le détective privé, n'a été aussi... vivant. Il n'enquête pas dans le but de tirer son épingle du jeu (et quelque objet précieux avec), mais pour la justice, eh oui, tout arrive, ma brave dame...

Sera-ce suffisant pour guérir ce vilain cafard qui lui trotte dans la tête ? Va-t-il rejoindre définitivement Tony Soprano au rang des dépressifs chroniques que leur activité professionnelle maintient dans la souffrance ou va-t-il trouver un remède à son mal, à son addiction pour le vol ? Pour cela, il va vous falloir lire ce roman, qui offre, allez, un début de réponse...

Il est amusant de voir, dans ce début de psychanalyse, apparaître une question qui traverse la série originale de Maurice Leblanc, sur laquelle on pourrait écrire (et on a peut-être déjà écrit) des thèses et des traités et qui est forcément bien présente dans ce roman : les liens compliqué, et ce depuis toujours, d'Arsène Lupin avec la gent féminine...

Séducteur, il l'est, cela fait presque partie de son personnage, de son attirail de gentleman cambrioleur. Amoureux, il l'est aussi souvent, et sans doute sincèrement. Mais aucune de ces histoires d'amour ne s'est bien terminé, et pas uniquement parce que la vie commune se marie mal avec celle de voleur recherché par toutes les polices du pays...

Eh oui, en faisant entrer un psy dans la vie d'Arsène Lupin, Frédéric Lenormand le place face à cette vérité : qu'il s'agisse de sa mère ou des femmes qu'il l'ont aimé, ces relations n'ont jamais été heureuses, ou alors de manière très éphémères... Voilà aussi peut-être ce qui pousse Lupin à s'isoler, à entretenir cette solitude qui joue forcément un rôle dans son état dépressif...

Et des femmes, évidemment, on en croise, dans "Le Retour d'Arsène Lupin". Mme Bovaroff, évidemment, mais qui n'est pas franchement à ranger dans la même catégorie que celles qu'on vient d'évoquer. En temps normal, il aurait visité son hôtel particulier proche du parc Monceau pour le vider de ses plus belles pièces.

En revanche, Clarisse Saint-Jeanne, la secrétaire de la riche veuve, Mona-Lisa (si, si, c'est bien son prénom) Visantini correspondent mieux à ce profil. Dans deux registres sensiblement différents, je ne vais pas en dire plus, si ce n'est que face à Mona-Lisa, Lupin me fait irrésistiblement penser au Charlot des "Lumières de la ville", face à Virginia Cherrill...

Et puis, il y a l'invitée surprise, dont le nom évoque tant de choses : Mata Hari. Evidemment, Frédéric Lenormand joue ici avec l'image sulfureuse que véhicule ce nom, en dresse un portrait tout à fait romanesque. Mais qui fait de la danseuse orientale, star de l'époque, un personnage parfait dans le contexte des aventures d'Arsène Lupin.

On songe au fil du récit à la Comtesse de Cagliostro, la Némésis d'Arsène Lupin, et l'on se dit effectivement que Mata Hari a l'étoffe de ce genre de personnage. Mieux, elle ressemble terriblement à Arsène Lupin, réunissant les mêmes qualités, les mêmes ambitions, la même roublardise... Je serais curieux de voir si ce roman devient le point de départ d'une série, si on la recroisera...

Vous verrez que Mata Hari n'est pas la seule personnalité historique à faire une apparition dans "le Retour d'Arsène Lupin". Frédéric Lenormand s'amuse avec la période et utilise le décalage qui existe entre ses personnages et ses lecteurs, qui eux, connaissent l'avenir. C'est donc un inconnu appelé à devenir célèbre que l'on croise ici, du côté des ateliers de Montmartre...

Il est à la fois excitant et inquiétant de se retrouver avec en main un roman ressuscitant un personnage aussi emblématique que peut l'être Arsène Lupin. Le pari est osé, même s'il ne faut sans doute pas chercher le jeu des comparaisons et accepter d'abord l'hommage qui est ainsi rendu. Frédéric Lenormand s'empare de ce héros avec tendresse et respect, c'est certain.

Il le cuisine ensuite à sa sauce, jouant d'emblée sur le décalage que va créer cette situation particulière, cette dépression qui ronge Arsène Lupin. Solitaire, individualiste, sans doute désabusé par ses mésaventures passées, cette nouvelle expérience va l'amener à plus d'altruisme, comme on le voit dans le final plein d'émotions de ce roman.

On le quitte en se disant toutefois que tout n'est pas encore résolu, et les failles de cet homme qui semble si sûr de lui, inoxydable et omnipotent, apparaissent brusquement pour lui donner une dimension très humaine. Et si nous nous étions trompés à propos d'Arsène Lupin et de son invincibilité ? S'il déguisait mieux ses échecs que les autres, mais en souffrait plus profondément ?