jeudi 8 décembre 2011

"Les sang n'est pas de l'eau".

Une formule en guise de titre, formule reprise par plusieurs personnages du livre dont nous allons parler maintenant. J'ai découvert Léonora Miano grâce à Alain Mabanckou qui a exigé que j'aille la voir en échange d'une signature, lors d'un salon à Nancy. Grand bien lui en a pris, puisque je suis reparti ce jour-là avec deux livres de Léonora Miano, dont l'un devenait "Goncourt des Lycéens", quelques semaines plus tard. Deux livres que j'ai adorés et qui font que j'ai acquis, en cette rentrée littéraire, le nouveau roman, ou plutôt la nouvelle fable, de Léonora Miano, "ces âmes chagrines", toujours chez Plon.



Snow est un dandy. Originaire du Mboasu, pays subsaharien, ce jeune homme se montre dans les soirées mondaines les plus huppées de l'Intra-Muros, capitale de l'Hexagone. Il appartient à cette catégorie de gens, de plus en plus répandue dans l'Intra-Muros, qui ne font absolument rien dans la vie, rien si ce n'est paraître et se montrer. Noir de peau, il est, mais Hexagonal, il se sent, et pas seulement parce qu'il possède le précieux sésame de la carte d'identité. En fait, s'il se sent hexagonal, c'est par rejet de ses racines continentales, par haine de tout ce qui lui rappelle d'où il vient.

A commencer par sa mère, Thamar. C'est elle qui est venue s'installer dans l'Hexagone il y a longtemps, avec Antoine (le vrai prénom de Snow), le seul de ses 3 enfants qu'elle a désiré... Car, Thamar, après avoir été violée très jeune, est devenue prostituée... Profession qu'elle a aussi exercée dans l'Hexagone jusqu'à ce qu'elle se mette en ménage avec un Hexagonal, Pierre. Antoine avait 5 ans et s'est alors retrouvé la cinquième roue du carrosse, placé en pension et envoyé pour les grandes vacances au Mboasu, chez sa grand-mère, Modi. Là, il a côtoyé ses deux demis-frères mais a détesté ce pays dès qu'il y a posé le pied,  au point de ne jamais vouloir y retourner.

Thamar, elle, a perdu son compagnon deux ans plus tôt et a sombré dans la clochardisation. Antoine, le seul de ses enfants à avoir de ses nouvelles, la voit chaque dimanche et lui fait l'aumône, hautain, rendant sous forme de piécettes l'absence d'amour qu'il a ressenti pendant toute son enfance.

Le fils aîné de Thamar, Maxime, lui aussi vit dans l'Hexagone. Il y occupe un poste important dans une grande banque. Il gagne bien sa vie mais reverse la moitié de son salaire à Antoine. Car Maxime n'a pas de papiers et vit illégalement dans l'Hexagone. C'est grâce à la carte d'identité d'Antoine qu'il a pu être embauché et son salaire est directement versé sur le compte en banque de celui-ci, ce qui lui permet de vivre sans se soucier de rien... Un trafic juteux qu'il a pratiqué à plusieurs reprises, après tout, ses papiers sont le principal atouts qu'il possède sur ses congénères, alors pourquoi ne pas en profiter à fond ?

Car Antoine fait rejaillir sa haine sur tous ses proches et tous ceux qui lui ressemblent, leur faisant payer outrageusement ce statut étrange qui est le sien d'Hexagonal d'origine subsaharienne, avec les inconvénients quotidiens que cela représente malgré la légalité de sa situation. Antoine laisse sa mère sombrer dans la déchéance la plus crasse, escroque son frère et ses rares amis, efface tout lien avec le continent, méprise le milieu dans lequel il évolue, se sert et ne donne rien, à personne.

Mais voilà qu'un jour, Maxime est muté par sa banque à la tête d'uns filiale au Mboasu. Il va donc rentrer prochainement au pays. C'est juste à ce moment-là que, par hasard, il tombe sur sa mère, faisant la manche, et qu'il décide de la ramener avec lui sur sa terre natale. Bref, Antoine voit tous ses souffre-douleurs s'éloigner d'un seul coup et surtout, il les voit repartir pour ce pays honni dont il ne veut plus entendre parler.

Et voilà comment les vies d'Antoine, dans l'Hexagone, de Modi, la grand-mère toujours restée au pays et des deux qui reviennent, Thamar et Maxime, vont être bouleversées par ces changements radicaux. Antoine, parce qu'il va devoir changer sa façon de (sur)vivre, Modi parce que revient auprès d'elle sa fille et le petit-fils qu'elle a élevé comme une mère, Thamar parce qu'elle retrouve tout ce qu'elle croyait avoir laissé derrière elle pour une vie meilleure, alors qu'elle revient d'un enfer au lieu d'un eldorado, et Maxime, enfin, parce qu'il se rend compte que cette mère qui lui manquait tant n'aura jamais pour lui les sentiments qu'il escomptait.

En nous présentant ces vies difficiles, entre deux mondes, deux continents, deux pays, deux sociétés, presque deux époques, Léonora Miano se fait une nouvelle fois griot, pour dire leurs quatre vérités aussi bien à ses compatriotes subsahariens qu'à nous autres, Hexagonaux trop sûrs de nous, englués dans le politiquement correct et la bien-pensance, indécents dans notre matérialisme, alors que le continent peine à se détacher de ses traditions et des courants religieux divers qui s'y entrechoquent.

Comme dans ses précédents livres, Léonora Miano n'y va pas par quatre chemins pour dire ce qu'elle pense  des relations franco-africaine, de l'évolution des mentalités en Europe comme en Afrique, des maux qui empêchent son continent de se développer et de devenir un pôle indépendant et important de ce monde en plein renouveau.

Chacun des membres de cette famille endosse un statut de l'évolution de l'homme et de la femme africaine depuis une soixantaine d'années : Modi, la doyenne, a tout quitté pour s'engager auprès de ceux qui voulaient à tout prix l'indépendance, mais qui, une fois celle-ci obtenue, n'ont rien changé, si ce n'est leur patrimoine personnel ; elle n'a jamais quitté le continent, encore moins le pays, elle en est la mémoire, l'âme.

Thamar est de cette première génération qui a cru au miroir aux alouettes européen et a bientôt déchanté. Mais comment faire ? Revenir au pays en avouant son échec ? Impensable... Alors, on s'entête, on se résigne à vivre dans des conditions parfois pires que celles qu'on a fuies, et loin de chez soi, en plus. La chute a été dure pour Thamar qui, avec la perte de son compagnon, un Français de souche qui n'avait jamais voulu l'épouser, s'est retrouvée fort dépourvue, et pas juste quand la bise est venue. Encaissant les brimades de son fils adoré, Antoine, incapable de se rendre compte de cet amour, elle va se laisser dépérir jusqu'à ce que Maxime, ce fils laissé derrière elle, ne la sauve. Grâce à lui, elle acceptera enfin de rentrer, sans trop de honte...

Maxime est le prototype de l'Africain qui a réussi. Et pourtant, il n'a bénéficié d'aucun réseau, d'aucun népotisme, juste de ses compétences et de sa ténacité. Mais voilà, les portes de l'Hexagone se sont fermés à lui. Pas de papiers, c'est en clandestin qu'il a dû y vivre, y travailler, même. Et, "grâce" au coup de main de son demi-frère et à sa magouille à la carte d'identité, il a pu trouver ce travail bien placé et bien payé... mais sous le nom d'un autre ! Avec le poste qui lui est proposé, c'est non seulement un retour dans un pays et une société qui lui conviennent mieux qu'il obtient. Mais aussi, un retour aussi à lui-même :là-bas, il retravaillera sous son identité propre et, en plus, il ramène sa mère avec lui, avec la ferme intention de renouer les liens.

Enfin, Antoine. Africain de nationalité française ou français d'origine africaine ? Ou rien de tout ça, car incapable de se reconnaître dans l'un de ces deux statuts... Persuadé (sans doute à tort) que sa mère ne l'aime pas, le garçon s'est construit dans une misanthropie profonde, sans but, sans rêve, juste dans une volonté de prendre sa revanche en devenant une star... Star, il ne l'est pas encore, juste une figure de la vie nocturne de la capitale, un pique-assiette, une coquille vide ne fonctionnant qu'avec la haine de soi et des autres comme carburant.

Au travers des vies, présentes et passées de ces quatre personnages, Léonora Miano nous montre les dilemmes cruels qui agitent ces hommes et ces femmes. Il sont fait des choix, même si ce ne sont pas toujours les bons, ils ont décidé de leurs vies en s'affranchissant des normes et des prédestinations. Ils se sont construits tant bien que mal dans le flou de leur identité, coincés qu'ils sont entre deux mondes, dont aucun n'est finalement meilleur que l'autre.

Ils sont, à eux quatre, les symboles de ce malaise africain dont Léonora Miano dépeint, livre après livre, les symptômes, avec la liberté de ton que lui donne son africanité. Elle aime ce continent, elle est fière de ses origines mais elle déplore que ce continent stagne, non seulement à cause du mirage de la décolonisation mais aussi de l'incapacité des Africains eux-mêmes à prendre leur destin en main. Le modèle social si fraternel n'est qu'une image d'Epinal qui ne résiste pas longtemps à la soif de pouvoir et à la corruption.

Face à tout cela, les Africains se retrouvent livrés aux politiques ripoux, aux religieux intéressés, aux accapareurs venus désormais des quatre coins du monde et à un fatalisme endémique. Dans "ces âmes chagrines", le statu-quo, fossoyeur d'espoir, est chamboulé par la mutation de Maxime. A partir de cette reconnaissance de la compétence d'un Africain pour gérer sainement des affaires africaines, se produit un effet domino et chacun des personnages va être touché par des changements fondamentaux.

Pas forcément immédiatement, pas forcément en bien uniquement... Mais tous vont prendre conscience, s'ils ne le savaient pas ou plus, qu'au-delà des vicissitudes de l'existence, au-delà des malheurs et de la précarité du quotidien, au-delà de la position sociale, au-delà des nationalités, des passeports et des kilomètres qui les séparent, au-delà de leurs différences, ils sont intrinsèquement liés par des liens infiniment plus puissants, les liens de la famille et de l'amour.

Reste, une fois cette révélation comprise, à placer ces liens et ces sentiments au-dessus de tout pour que ce soit la seule chose qui vaille.

Alors, bien sûr, ils ne pourront gommer les erreurs du passé, guérir les blessures ou effacer les cicatrices, bien sûr, rien de ce qu'ils ont fait, ou n'ont pas fait, ne pourra plus être modifié. Mais, grâce à ces liens immatériels et pourtant indispensables, il est encore possible de corriger la trajectoire héréditaire et placer l'avenir sous le signe d'une continuité retrouvée.

Et alors, ils réaliseront, et nous, lecteurs, avec, qu'effectivement, le sang n'est pas de l'eau. Parce qu'en coulant de veines en veines, de générations en générations, le sang est vecteur d'une mémoire commune, d'une fierté commune, d'un avenir commun.

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