lundi 13 février 2012

"L'honneur, (...) c'est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie portée jusqu'à la plus pure élévation et jusqu'à la passion la plus ardente" (Alfred de Vigny).

Quelques jours sans billet nouveau, c'est vrai, mais pas sans lecture. Car, si je me suis éloigné un peu de ce blog, c'était pour mieux préparer les tables rondes que j'ai animées ces trois derniers jours à Bagneux, à l'occasion du festival Zone Franche (un grand merci à toute l'équipe, au passage !). Ces prochains jours, je vais rattraper le retard pris en vous proposant des billets des livres lus pour ce festival, en commençant par un roman de SF, un vrai space opera (normal, c'était la thématique centrale de Zone Franche cette année) : "quand il ne reste que l'honneur...", de P.J. Hérault, publié aux éditions Rivière Blanche.


Couverture Quand il ne reste que l'honneur


Dans un lointain futur, sur Beta XII une planète de la constellation du Burin, située aux confins d'une galaxie qui pourrait être la nôtre. La fédération burinoise est en guerre contre son homologue de la Colombe (eh oui, l'oiseau n'est plus vraiment un symbole de paix, dans ce futur belliqueux). Sans qu'on en connaisse ni les causes, ni les motivations, ni l'état des forces, nous nous retrouvons donc plongés en plein conflit, alors que vient d'être lancée une opération d'infiltration menée par une unité appartenant à la Xème force d'Alpha XX de Wezn, et donc, à l'armée de la constellation de la Colombe.

Cette unité est commandée par le capitaine Morgad Carlach', un officier exemplaire qui possède une véritable expérience du terrain, loin des stratégies toutes théoriques des états-majors. Mais Morgad, en bon meneur d'hommes, entretient une relation personnelle très forte avec les hommes qu'il a sous ses ordres. Il n'est pas juste un chef coupé des réalités envoyant à la mort une masse anonyme ; il se considère comme responsable du sort de ses subordonnés et veille sur eux presque comme un père de famille.

Voilà pourquoi, malgré la réussite de son opération, les lourdes pertes occasionnées à son détachement, réduit à moins d'une dizaine d'hommes et de femmes, vont particulièrement marquer Morgad. Mais les survivants ne sont pas au bout de leurs peines. A peine ont-ils le temps de se réjouir d'avoir détruit dans l'oeuf la terrible arme secrète que se préparaient à utiliser les burinois qu'ils prennent un sacré coup de massue sur le crâne : les appareils chargés de venir les récupérer sont injoignables et le détachement de Morgad se retrouve coincé en plein territoire ennemi, traqué par une armée qui crie vengeance et ne fera aucun quartier s'ils les rattrapent et les capturent.

Commence une longue fuite où la ruse va se substituer à la science militaire, la rage de survivre, au respect des ordres et de la mission à effectuer, le système D, à l'intendance traditionnelle. Parallèlement, Morgad et ses camarades essayent d'entrer en contact avec leurs compatriotes ce qui se révèlent plus que compliqué. Lorsqu'ils y arrivent enfin, c'est pour apprendre que les vaisseaux qui devaient venir les chercher ont été anéantis lors d'une féroce bataille spatiale. Conséquence de ce désastre militaire : plus personne n'est au courant de leur mission, pour leur propre camp, ils n'existent plus...

La chance de Morgad, c'est que son interlocuteur, lorsqu'ils vont enfin réussir à contacter leurs compatriotes, s'avère être un de ses amis, Kovicj. Morgad et lui se connaissent bien, ont une vision identique de la chose militaire, des aspirations proches et surtout une confiance mutuelle. Un élément fondamental, car Kovicj est le seul capable de convaincre son camp de venir en aide à Morgad et sa troupe. A lui d'apporter des éléments suffisamment convaincants pour que les officiers supérieurs acceptent l'idée que ces hommes et ces femmes sont bien des leurs et de leur envoyer des secours avant qu'il ne soit trop tard...

Pendant ces tractations, le petit groupe, livré à lui-même, va pourtant réussir à damer le pion aux troupes ennemies pendant un bon moment jusqu'à se retrouver acculé dans une région montagneuse, sans possibilité de fuite. Terrés, enterrés, même, ils tiennent bon mais doivent endurer un nouveau coup dur : les deux camps ont entrepris des pourparlers de paix. Morgad et ses hommes, par conséquent, ne sont plus des héros, mais une épine dans le pied de leur propre camp.

Car, par leur présence sur le sol ennemi, par leur action commando réussie mais ordonnée par des officiers désormais disparus, par leur résistance indispensable à leur survie, par cette simple survie, même, ils peuvent provoquer l'échec des pourparlers...

Les voilà donc au coeur même d'un jeu diplomatique où ils ne sont plus que des pions sur un échiquier. Leurs vies ne pèsent plus grand chose en comparaison des enjeux politiques gigantesques au centre des discussions...

Face à ces manigances où chacun essaye d'imposer sa volonté à l'autre, où la confiance ne repose que sur des paroles qui s'envolent et des écrits qui restent... lettre morte, Morgad va opposer une notion abstraite, c'est vraie, vieillotte, obsolète, à nos yeux d'humains du XXIème siècle, mais que ce militaire de carrière sans avoir la vocation, tient pour essentielle, indispensable, au-dessus de tout : l'honneur.

Alors, si, à ce point de l'exposé, vous me demandiez ce que j'appelle l'honneur, je dois en toute franchise reconnaître que je serais bien en peine de vous en donner une définition précise... J'ai donc cherché, mais les dictionnaires ne me satisfaisant pas, je suis allé "pêcher" une phrase qui me semble la meilleure pour expliquer la conception de l'honneur de Morgad. Elle sert de titre à ce billet et c'est dans l'oeuvre d'Alfred de Vigny qu'on la trouve ; dans un ouvrage au titre qui résume encore mieux la situation du livre de P.J. Hérault : "Servitude et grandeur militaires".

Mais, appliquée à notre situation, comment envisager cette notion ? Quelle est la conduite la plus honorable à tenir pour Morgad et sa poignée de survivants, à qui il ne semble rester que cet "honneur", à la fois si puissant et pourtant totalement inutile ?

Et si, dans leur situation périlleuse, voire désespérée, la solution était la mort ? Possible, mais quelle mort ? En combattant jusqu'à la dernière once d'énergie du dernier combattant, en essayant d'emmener avec soit dans la mort le plus d'ennemis ? Oui, mais on remet alors en cause le processus de paix... Une vraie trahison. Une action pas très honorable, en somme.

Se laisser capturer pour sauver la paix, alors ? Leur sort en serait scellé et, franchement, la reddition a quelque chose de lâche qui sied mal à l'honneur...

Reste la possibilité de se suicider pour ne pas être pris vivants par l'ennemi. Une solution prévue par les règles militaires, puisque chaque soldat a, dans son équipement de base, une pilule à avaler pur en finir vite et ne pas laisser à l'ennemi le plaisir de la capture (et de toutes les charmantes attentions prévues ensuite, en général...). Une pilule au nom tout à fait clair : "la pilule de... l'honneur" !

Mais, foin de tout cela, Morgad, lui, n'a qu'une seule et unique conception de l'honneur : ramener au bercail tous ceux qui ont survécu à l'assaut. Et, pour préserver ce groupe de moins d'une dizaine d'êtres, il est prêt à tout, y compris remettre en cause des décisions émanant des hautes sphères de commandement. L'honneur, pour Morgad, ce n'est pas être le dindon d'une sinistre farce. L'honneur, pour Morgad, est à double sens : ses hommes et lui ont su mener à bien leur mission, à ceux qui les ont envoyer là de leur rendre la pareille, en venant les tirer de leur bourbier fissa...

L'honneur, pour Morgad, c'est sauver la vie des siens, devenus plus que des subordonnés. Des amis. Un amour, même, en la personne de Jil, jeune femme membre de son équipe. Tous deux, en se côtoyant dans ces circonstances extraordinaires, vont découvrir un sentiment nouveau, inconnu jusque-là, dans une société qui régit et aseptise tout, décide de tout, a placer l'utilitaire avant l'humain.

L'honneur, enfin, pour Morgad, c'est la droiture, l'intégrité, la franchise, le franc parler. Et tant pis s'il s'adresse à un supérieur, un diplomate ennemi, un politique allié... Il dit ce qu'il a à dire, parce qu'il est certain que c'est la meilleure chose à faire. Il ne s'embarrasse pas de courbettes et de cirage de pompes... Tout comme Kovicj, d'ailleurs.

Et les deux soldats, les deux anonymes, les deux "sans grade" présents au milieu de ce jeu de puissants, ces deux hommes de terrain qui ont la science et l'intuition du combat, vont donner la leçon à ceux dont le métier est d'envoyer leurs prochains servir de chair à canon, leur faire comprendre, hélas sans doute provisoirement, que la valeur de la vie humaine était bien supérieur à leurs magouilles si gonflées d'importance.

Le cas Morgad va d'ailleurs faire bouger les alliances et devenir une priorité. Il faut sauver le soldat Morgad, a-t-on presque envie de dire... D'une paix précaire émergera alors un règlement bien plus ferme de la situation, où la duplicité des burinois sera dénoncée.

Et l'honneur sera sauf... comme Morgad et son unité.

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