vendredi 7 septembre 2012

"La solitude, ça n'existe pas" (Gilbert Bécaud).

Direction le Québec pour notre lecture du jour, avec un joli roman, presque un conte de Noël arrivé en avance dans les librairies. Quelques pages de finesse dans un monde de brutes (et des brutes, il y en a dans le livre), un humour parfois léger, parfois jouant sur le comique de situation et une belle histoire de rédemption sur fond d'amour filial. Voici une brève introduction pour vous donner envie de découvrir le deuxième roman de Pierre Szalowski, "Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul ?" (aux éditions Héloïse d'Ormesson).


Couverture Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul ?


Martin Ladouceur, alias Ladouce, est une star du hockey sur glace professionnel. Enfin, je devrais plutôt dire "était une star"... Après avoir fait les beaux jours de la mythique franchise des Canadiens de Montréal et être devenu le digne successeur du légendaire Maurice "the Rocket" Richard, Ladouce a connu un sacré revers de fortune...

Oh, un revers qui n'est pas dû à ses performances sportives, mais à son comportement en dehors de la glace, car Ladouce, dans ses premières années professionnelles, s'affirma vite comme un joyeux luron, amateur de soirées très arrosées et en galante(s) compagnie(s) qui firent bientôt sa (mauvaise) réputation. Au point que le patron du club choisit de l'envoyer jouer à Winnipeg pour qu'il cesse de ternir la réputation d'une équipe aux 24 titres de champions NHL.

Voilà 7 années que Martin Ladouceur a entamé un exil sportif loin de Montréal. Sans pour autant changer ses habitudes... Partout où il passe, ses orgies font causer... Pourtant, à 36 ans, Ladouce se voit proposer de rejouer sous son maillot fétiche (floqué du n°69...). Les Canadiens de Montréal ont choisi de passer l'éponge sur le passé de la star vieillissante, à condition qu'il s'amende, bien sûr.

Et cette mission rédemption doit commencer dès sa première soirée dans la cité montréalaise. Car, même si c'est la veille de Noël, Ladouce devra se passer de fête, sous quelque forme que ce soit. Ordre du patron. Un ordre répercuté auprès du personnel du palace où Ladouceur doit passer cette nuit si particulière pour tant de monde, mais pas pour Ladouceur, monstre d'égoïsme, solitaire par choix.

Sous aucun prétexte, le hockeyeur, seul client du palace en cette soirée de réveillon, ne doit faire entrer quoi que ce soit qui pourrait alimenter ses goûts festifs. Et, plus particulièrement, des bouteilles d'alcool et des demoiselles court vêtues... Ladouceur, pas franchement près à se plier à ces diktats, risque donc de passer une soirée bien tristounette pour son retour à Montréal...

Pourtant, la soirée va prendre une tournure bien différente. Malgré l'insupportable, obséquieux Maxime, maître d'hôtel du genre petit caporal aux tendances un tantinet cafteuses... L'homme est le gardien du temple pour la nuit et entend bien se faire respecter de son turbulent client. D'autant qu'il doit organiser l'arrivée d'un charter de couples japonais récemment mariés, qui viennent passer leur lune de miel à Montréal.

Ladouceur va sympathiser avec Charles-David, jeune groom débutant, timide et inexpérimenté, plus impressionné par la carrure du hockeyeur que par sa carrière, car le garçon, chose rare, déteste le hockey... Il va aussi user et abuser des services d'un chauffeur de taxi d'origine haïtienne, Pierre-Léon, qui semble avoir choisi le palace comme point de chute pour sa nuit de travail. Il est d'une serviabilité, ce chauffeur, un vrai rêve !

Et puis, dans l'hôtel, travaille aussi une femme de ménage, très discrète, presque invisible, la douce (pour de vrai, ce coup-ci) Louise. Une Louise exploitée par un Maxime sans scrupule qui profite allègrement de son rôle de seul maître après Dieu (ou le Père Noël) dans le palace pour se conduire comme un dictateur...

N'oublions pas Georges d'Amour (oui, les hockeyeurs québécois ont souvent des noms mal assortis à leurs talents...), coéquipier de Ladouceur lorsqu'ils jouaient ensemble sous les couleurs montréalaises. Les deux hommes s'entendaient alors comme larrons en foire, surtout en dehors de la patinoire, car Ladouceur, plus âgé que d'Amour, a fait l'éducation de son cadet, de clubs de strip-tease en chambres d'hôtel saccagées... De quoi faire du timide Georges un sacré coureur de jupons...

Un coureur qu'on croit d'abord rangé des voitures, puisqu'il s'est marié, qu'il est désormais père de 4 filles, tout ce que Ladouceur a toujours refusé d'être, pour garder son indépendance et poursuivre ses frasques sans risquer trop gros, mais un coureur chez qui le naturel va revenir bien vite au galop, dans le courant du roman.

Voilà le décor planté. un peu longuement, mais je pense qu'il le faut, car je vais être beaucoup plus discret sur les évènements qui vont se dérouler au cours de cette nuit de Noël pas comme les autres que nous raconte avec humour et bienveillance Pierre Szalowski. A priori, à part l'hôtel, l'hiver et l'isolement, pas grand chose à voir avec "Shining", et pourtant, au détour d'un couloir...

Non, j'exagère. Mais c'est l'apparition soudaine d'un enfant qui va mettre sens dessus dessous. Mais qui est-il ? Je laisse le mystère sur cet aspect. En revanche, je peux vous dire que Ladouceur et le gamin vont s'enticher l'un de l'autre quasi immédiatement. Une relation comme le hockeyeur n'en a jamais connu jusque-là, lui qui ne considère les enfants que comme des réceptacles à autographes et qui s'en méfie comme la peste, parce qu'après la signature, si on laisse faire, il faut faire une photo, un bisou, se montrer humain, ouvert, sincère, autant de choses que Ladouceur a toujours évité soigneusement d'être.

Cette rencontre complètement inattendue avec un gamin redoutablement attendrissant va chambouler cette grosse brute sans coeur qui va en apprendre énormément sur lui-même au cours de cette nuit. Lui, pour qui "être père" n'avait jamais eu de sens jusque-là, va peu à peu se sentir submergé par un instinct paternel dont il n'imaginait même pas l'existence.

Il faut dire que Martin Ladouceur, s'il n'a pas eu une enfance malheureuse à proprement parler, n'a pas non plus été un enfant roi. Son père a projeté sur lui sa passion pour le hockey, ses ambitions déçues de joueur professionnel et a, dès son plus jeune âge, formaté le gamin pour en faire un Canadien de Montréal. Sous les yeux d'une mère effacée, aimante mais incapable de s'opposer à ce destin tout tracé.

Voilà aussi, amis de la psychologie de bazar, bonjour, ce qui explique peut-être la réticence de Ladouceur à envisager une paternité. Jusqu'à cette nuit-là. Mais, il va falloir encore surmonter pas mal d'obstacles avant que cette nouvelle lubie prenne forme et devienne une ambition. Et c'est cette nuit délirante, pleine de situations drôles, grotesques mais aussi émouvantes que ce roman raconte.

A travers la transfiguration de Martin Ladouceur, c'est chacun des autres personnages qui va changer au cours de la nuit, en bien... ou en mal. Chacun voit sa nature profonde affleurer et va devoir assumer les conséquences de ses actes.

Mais c'est bien ce colosse plus habituer à marquer des buts d'un tir puissant qu'à faire la démonstration de ses sentiments qui sortira de cette nuit complètement folle (l'arrivée des couples de Japonais en rut est à mourir de rire) le plus changé. Jusqu'à faire le point sur sa vie et se rappeler qu'avant de devenir père, si cela est possible, il doit aussi apprendre à redevenir fils.

Le deuxième roman de Pierre Szalowski est un hymne à la famille. Pas sur un ton moralisateur, comme certains discours actuels, mais juste en rappelant que la famille peut aussi être source de bonheur, de plénitude et d'épanouissement. Ce n'est pas pour rien si Szalowski se présente lui-même comme "bonheuraturge". Et son roman fait du bien au moral, c'est évident. on rit, on est ému, on réfléchit, c'est sérieux sans se prendre au sérieux.

Ladouceur, au-delà du rôle de brute sans coeur, cynique et égocentrique, qu'il s'est imposé depuis de longues années, est surtout un garçon épouvantablement seul. Paradoxal quand on pratique un sport collectif, mais la gloire, le succès, le statut de star rendent sans doute incompatible la vie avec l'amour, l'amitié, les valeurs familiales, etc. Pourtant, Szalowski veut croire que son hockeyeur, malgré tous ses défauts, peut fendre l'armure (ou plutôt, les protections obligatoires dans ce sport de contact) et comprendre enfin qu'il a manqué beaucoup de belles choses en choisissant de se couper ainsi de ses congénères, de rejeter toute forme de sentiment.

Voilà pourquoi je suis sorti de cette lecture en me disant que cette phrase "Mais qu'est-ce que tu fais là, tout seul ?" n'est pas seulement la phrase que Ladouceur pourrait dire au mystérieux gamin aperçu devant la porte de sa chambre d'hôtel mais que c'est la phrase que Ladouceur se pose à lui-même, lorsqu'il réalise la vacuité de son existence...

Et c'est grâce à un gamin inconnu, dont il se verrait bien devenir le père, qu'il va obtenir des réponses. Réponses qui vont lui ouvrir les portes d'une vie plus saine et enfin heureuse.

Enfin, c'est tout ce qu'on lui souhaite, à Ladouce !


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