samedi 17 novembre 2012

"You say you want a revolution, well, you know, we all want to change the world." (Les Beatles, Revolution).

Patty Hearst... Un nom resté dans la mémoire collective. Une héritière devenue révolutionnaire après avoir été enlevée par un groupuscule radicale, l'ALS... Un traumatisme pour l'Amérique des années 70, un pays en pleine mutation, dont l'unité se lézardait, mise à mal par la guerre au Vietnam, des tensions raciales fortes et le mal-être d'une jeunesse inquiète de l'avenir qu'on lui promet. Plus qu'un thriller, genre auquel nous ont habitués, et avec beaucoup de flair, les éditions Sonatine, le roman que nous allons évoquer reprend tous ces éléments pour esquisser une chronique de cette Amérique prise de soubresauts, dresser une galerie de portraits de cette génération qui a choisit de se défier de l'American Way of Life et observer attentivement cette frange révolutionnaire (ou présenter comme telle), devenue le véritable ennemi numéro 1 du pays. Embarquez dans "Transes", premier roman de Christopher Sorrentino publié en France. Un roman qui tient à la fois du roman noir et du roman de littérature générale. Une vraie découverte.


Couverture Transes


En ce milieu des années 70, les Etats-Unis, superpuissance mondiale, engagée dans une impitoyable Guerre Froide avec l'Union Soviétique, vacille sur ses bases... Le président Nixon, dont l'implication dans le scandale du Watergate ne fait plus beaucoup de doute, voit le spectre de l'impeachment se rapprocher inexorablement... Mais ce n'est pas tout. Le fossé se creuse entre les générations du baby-boom et leurs parents et grands-parents nés avant la IIème Guerre Mondiale. La guerre du Vietnam, la crise économique, les tensions raciales croissantes, tout cela contribue à attiser les tensions entre la jeunesse américaine et ses aînés... Les idées subversives d'extrême-gauche, pourtant honnies, se diffusent via certaines universités et beaucoup de jeunes issues des classes moyennes aisées y sont sensibles...

C'est dans ce contexte que se produit un évènement qui va marquer durablement les esprits : Alice Galton, petite fille d'un richissime magnat de la presse, héritière désigné d'un empire des médias, tout juste 20 ans, est enlevée alors qu'elle passait la soirée chez son fiancé. Un kidnapping bientôt revendiqué par un groupe révolutionnaire armé, l'Armée de Libération Symbionaise, ou ALS.

Mais les Américains, déjà choqués par ce fait divers, ne sont pas au bout de leurs surprises. Car, très vite, l'ALS refait parler d'elle en braquant une banque. Braquage auquel, ô scandale, participe Alice... Et bientôt, c'est confirmé, Alice a bien participé de son plein gré à cet acte au cours duquel deux personnes ont été touchées par balles. L'héritière a rejoint les rangs des révolutionnaires !

Lorsque "Transes" débute, les membres de l'ALS, devenus les hors-la-loi les plus recherchés du pays, essayent de se faire discret, même si, par petits groupes, ils continuent à mener des actions moins spectaculaires que le hold-up. Alice, qui se fait désormais appeler Tania, appartient à une cellule de 3 membres aux côtés de Yolanda et Teko, un couple marié qui a embrassé les idées révolutionnaires avec fureur (ils passent leur temps à se disputer) et passion (ils sont inséparables).

Mais parfois, même les plus engagés (enragés ?) commettent des erreurs. Et Teko, par un geste stupide, un vol inutile dans une grande surface, va mettre l'ALS en grand danger. Intercepté et menotté à la sortie du magasin, Teko ne devra son salut qu'à l'intervention de Tania, restée dans la voiture, et qui va arroser de balles la façade du magasin. Un coup d'éclat de trop pour l'ALS qui va pousser une police remontée à bloc et pas franchement prête à faire dans la dentelle, à tout mettre en oeuvre pour en finir une bonne fois pour toute avec l'ALS.

La traque s'organise alors, tandis que Tania et ses deux complices ne parviennent pas à rejoindre le reste du groupe... Tandis que les 6 autres membres de l'ALS, emmenés par leur leader charismatique, Donald De Freeze, alias le Field Marshal Cinque, se cherchent une planque, les 3 autres volent diverses voitures afin de semer d'éventuels poursuivants en uniforme, n'hésitant pas à enlever les propriétaires des véhicules et à les détenir un certain temps avant de les relâcher.

Tania, Yolanda et Teko vont échapper à la police. Pas le reste de l'ALS. Retranchée dans une maison du ghetto noir de LA, l'ALS va subir un siège d'une violence inouïe qui va s'achever dans un incendie mortel... Les 6 membres de l'ALS présents dans la maison, dont Cujo, jeune homme timide, devenu l'amant de Tania, meurent brûlés vifs...

Apprenant la nouvelle, les 3 survivants vont choisir de fuir pour panser les plaies et surtout essayer de redonner un second souffle à une ALS moribonde... La deuxième partie de "Transes" commence alors. Une errance qui va emmener les 3 survivants à travers les Etats-Unis, de planque en planque, pour une vie plus clandestine que la clandestinité... Vivant dans des lieux isolés, soutenus par des sympathisants qui embrassent leur cause mais n'ont pas la même fibre violente que Teko et Yolanda, les derniers membres de l'ALS vont s'installer dans une routine marquée par des discours idéologiques de plus en plus délirants, des entraînements quasi militaires imposés par l'ancien GI Teko et une violence latente de plus en plus difficilement contenue.

Pendant une année, alors que la police a desserré l'étreinte, pensant avoir décapité l'ALS, et ne faisant plus de l'arrestation d'Alice sa priorité, malgré la pression médiatique qui, elle, ne se dément pas, pendant que les Gailton, le père, soucieux du sort de sa fille, la mère, trahie et d'une grande sévérité envers sa fille, essayent à distance de ramener leur héritière à la raison, pendant que l'Amérique se remet de la démission de Nixon, l'ALS est au vert, mûrissant un retour éclatant...

Il aura lieu sous forme d'un nouveau braquage, très violent, qui aboutira à la mort d'une femme, la goutte d'eau qui fers encore une fois déborder le vase et remettra l'ALS au coeur des priorités policières, jusqu'à ce que les vantardises et bavardages de leurs soutiens n'aboutissent finalement à une dénonciation et à l'arrestation du groupe...

Voilà survolée le récit de Sorrentino, très fidèle, dans la partie factuelle, à la réalité des faits. Parlons maintenant de sa narration. Car Sorrentino a choisi de nous présenter une vraie galerie de personnages : Alice, bien sûr, mais, étonnamment, si elle est le centre du livre, l'astre autour duquel sont en orbite tous les autres personnages, le roman n'est pas centré directement sur elle. Et puis, les membres de l'ALS, les sympathisants qui vont les aider, comme Joan, américaine d'origine japonaise, proche des milieux révolutionnaires de longue date, Guy Mock ou Susan Rorvik, qui les aideront dans leur mise au vert et dans leur retour aux affaires... On va reparler de Mock un peu plus tard, c'est un personnage-clé du roman. Sans oublier les parents d'Alice et les flics charger de la retrouver, un peu assis entre deux chaises, ne sachant trop si Alice doit être considérée comme une terroriste ou une victime...

Avec ce mode de narration, Sorrentino réussit à nous parler à la fois d'Alice, mais aussi à bien nous montrer les différents types de personnes sensibles aux idées "révolutionnaires" (je mets des guillemets, parce que ce terme est un peu galvaudé, aussi). Leurs parcours, les raisons qui les ont poussés à se rapprocher de l'ALS, mouvement ayant pourtant une très mauvaise réputation, y compris et surtout, au sein de l'extrême-gauche américaine qui s'en est toujours méfié.

Il y a un petit côté Altman, chez Sorrentino, avec ce roman choral (bon, c'est le terme consacré quand il y a multiplicité de personnages, comme ici, mais ça sonne un peu bizarre...) qui nous offre une diversité d'angles de vue. Et parmi tous ces personnages, il y a donc Guy Mock. Journaliste sportif, engagé dans les idées de gauche radicale jusque dans son appréciation du sport, il semble fasciné à la fois par l'ALS et par le sort d'Alice Galton. Au point de se démener pour se rapprocher d'eux...

Mais, au fur et à mesure qu'on suit ce curieux personnage, on découvre que Guy Mock, tout imprégné des idéaux révolutionnaires qu'il soit, n'en est pas moins intéressé dans sa démarche... Il a flairé un bon coup : et s'il parvenait à écrire ou faire écrire un grand livre sur l'ALS, avec le témoignage de ses membres, y compris Alice, comme coeur de l'ouvrage ? Il s'imagine déjà touchant le pactole, un nombre à 6 chiffres, pas moins, de la part d'un grand éditeur new-yorkais...

Pas vraiment une démarche révolutionnaire... Et c'est une des choses les plus intéressantes du livre de Sorretino, je trouve, sans pour autant être la plus visible : le manque de détachement des personnages à la société de consommation dans laquelle ils ont, certes, grandi, mais dont on pourrait penser qu'ils veulent la remettre en question...

Entre De Freeze qui se balade les poches pleines de billets verts, fruit du casse de la banque effectué par l'ALS. Et on ne se prive de rien, ni de nourriture, ni de boisson, ni de tabac, on rémunère les gens dont on réquisitionne les logements, etc. L'argent fait partie de la révolution en marche, on dirait... Mais Teko, lui, ne succombe-t-il pas aussi à la tentation en volant un paire de chaussettes ou une cartouchière, on ne sait pas, dans ce grand magasin, déclenchant le drame ? Lors de la mise au vert, le groupe ne vit pas en auto-suffisance. Là encore, l'argent est utile pour tout, devient un enjeu majeur et le retour à l'action de l'ALS est autant pour donner un signe fort au pouvoir que pour renflouer des caisses qui commencent à sonner le creux...

Autre signe de cette, comment dire ?, non-renonciation à la société de consommation, l'abondance de marques citées au cours du roman. Là encore, ces symboles du capitalisme ne sont pas délaissées par les différents acteurs, comme on aurait pu s'y attendre... On traverse les USA d'ouest en est et d'est en ouest au volant de voitures qui consomment gros, en ces temps de choc pétrolier, on se loge non pas en squattant, mais en payant des loyers, etc. Une espèce de clandestinité light, presque...

Et si la première phalange de l'ALS, tuée dans l'assaut de la police de Los Angeles, semblait posséder un côté presque fanatique, cohérent avec cette mort en martyrs de la cause, la cellule Teko, elle, fonctionne bien différemment : on cherche à exprimer des idées fortes qui, plus elles sont développées, plus elles paraissent floues, on cherche à faire régner l'ordre dans le groupe par une autorité excessive, en particulier à l'encontre d'Alice, malmenée régulièrement, moralement, comme physiquement.

Les objectifs de l'ALS semblent alors fluctuer au gré du vent... Après le second braquage, qui a coûté la vie à une innocente, Teko et les autres semblent vouloir mettre un terme à l'aventure clandestine, de partir chacun de son côté et se recycler chacun dans des luttes plus visibles et moins susceptibles de dégénérer en actions violentes.

Et pourtant, ce que j'appelle la mise au vert est tout sauf ça. La violence domine les relations entre Teko, Yolanda, Jade et Alice, manquant de tourner au drame à plusieurs reprises. Teko semble se méfier de Joan et plus encore d'Alice, dont il doute de l'engagement aux côtés de l'ALS. Sa reprise en main du groupe est terrible, comme déjà évoqué, et il paraît prêt, à l'image de son modèle, De Freeze, à agir jusqu'à y laisser sa vie pour la cause...

Enfin, dernier point, la mégalomanie de Teko et Yolanda. L'idée de Mock d'un livre sur eux les fait saliver. Quand il évoque Tom Wolfe ou Norman Mailer pour l'écrire, les yeux brillent... Quand il parle de Lennon et de Yoko Ono et de leur envie d'écrire une comédie musicale sur eux, alors, là, c'est le nirvana... Pour des clandestins, on se rêve vite idole des foules... Comme si la grande société du spectacle servait vraiment la révolution...

Une société du spectacle très présente, elle aussi. Bien sûr, les Galton sont à la tête d'un groupe de médias. Mais la télévision est en plein essor. Les grandes chaînes couvrent ainsi en direct le siège qui va aboutir à la mort des membres de l'ALS. Les journalistes campent littéralement devant chez les Galton à la recherche du scoop qui fera la une. Et même les membres de l'ALS sont imprégnés de cette culture populaire : certes, il y a des références à des textes politiques, mais on remarque aussi pas mal de références à des séries télévisées, à des feuilletons radiophoniques, à des personnages de fictions, symboles de la société qu'ils sont pourtant censés combattre... Nouveau paradoxe...

Et puis, il y a Alice. Un mystère, cette jeune femme. Rien ne la prédispose avant son enlèvement, à ce qu'elle bascule ainsi dans la clandestinité et l'engagement politique extrême. Pourtant, on sent aussi dans ses déclarations qu'elle réalise, malgré les mauvais traitements, malgré la faible confiance que les autres ont en elle, que cette expérience lui a fait réaliser qu'elle n'avait pas en mains les rênes de sa vie, que son destin avait dès sa naissance été tout tracé...

Pour autant, peut-on dire qu'elle adhère à 100% aux idées de l'ALS ? Rien n'est moins sûr... Certes, l'usage des armes a l'air de bien lui plaire, tant qu'il ne s'agit pas de tirer sur des gens. Certes, elle dit et redit son attachement au mouvement, mais on sent que tout cela vacille lorsque se multiplie les brimades de Teko, lorsque Jade  l'influence en refusant le recours à la violence, lorsque ses compagnons perdent peu à peu de leur crédibilité. Lorsqu'enfin, l'ALS assassine froidement une femme pendant un braquage. Elle ne reniera rien, ne trahira pas, mais semblera au final bien moins fanatisée que la description d'elle qui fit vendre tant de papiers, assura les audiences télé...

Pourtant, à la fin du livre (et si l'on regarde, cette fois, les faits réels et ce qui s'est passé après l'arrestation de Patty Hearst), j'ai eu l'impression qu'elle venait de se réveiller d'une longue nuit, qui avait oscillé entre rêve et cauchemar, qu'elle revenait à la réalité, qu'elle reprenait conscience de qui elle était vraiment...

"Transes", c'est la relation des soubresauts violents et des mutations fortes traversés par la société américaine à la fin des années 60 et durant les années 70. Et le talent de Sorrentino, outre un style fluide qui se lit aisément, c'est d'avoir su utiliser une histoire extraordinaire comme prisme pour nous offrir un tableau détaillé et passionnant de cette époque complexe.


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