dimanche 22 mars 2015

"La vie était là : dans la zone d'ombre qui séparait la perfection d'une part, et d'autre part, le chaos du flux et du reflux humains qui empêchaient de l'atteindre".

Voici un roman qui est un savant mélange des genres entre roman historique, saga familiale, chronique d'une époque et fantastique. De quoi dérouter certains lecteurs, sans doute, mais il se dégage tellement de choses de ce roman, il vit encore si longtemps après la fin de la lecture qu'il devrait aussi en ravir d'autres. Graham Joyce, son auteur, est décédé l'an passé, mais son oeuvre demeure et mérite qu'on la découvre. "Lignes de vie" est récemment sorti chez Folio SF et le choix de ce roman particulier, sur un monde qui renaît sur un tas de ruines, est judicieux pour saluer sa mémoire. Curieusement, le dernier livre paru chez Folio dont nous avons parlé évoquait une famille nombreuse et presque exclusivement féminine. Rebelote ici, puisqu'on plonge dans le quotidien d'une famille qui compte sept soeurs et leur mère. Mais, cette fois, ce n'est pas l'actuel pays Basque, mais le Coventry dévasté des années 1940 qui abrite cette histoire...



La IIe Guerre Mondiale se termine. Coventry, visée par les bombardements nazis dès 1940, n'est plus que décombres. Mais la vie continue, coûte que coûte. Cassie, jeune femme de 20 ans, vient d'avoir un enfant. Le deuxième depuis le début de la guerre. Mais, sa mère, Martha, estime que sa fille, un peu spéciale, pas très mature et à l'humeur instable, n'est pas apte à devenir mère.

Sa première petite fille, elle l'a abandonnée à un couple en mal d'enfants. Il était prévu qu'elle fasse de même avec ce garçon, mais, au dernier moment, Cassie a renoncé. Elle est repartie avec ce gamin, qu'elle va appeler Franck et qu'elle va élever au sein de sa fratrie, des six soeurs que préside donc Martha, mère inflexible, sévère mais juste.

Celle-ci va s'incliner devant le choix de sa benjamine. Difficile de faire autrement, maintenant qu'elle est rentrée à la maison avec le bébé. Mais Martha ne croit pas que Cassie puisse seule l'élever. Alors, elle va proposer à toutes ses filles de participer à l'éducation de Franck en s'occupant de lui à tout de rôle, lorsqu'il sera en âge de passer de l'une à l'autre.

Autour de Martha, les sept filles se réunissent régulièrement, aux fêtes, bien sûr, carillonnées ou pas, mais aussi pour des conseils de famille quand la situation l'exige. Il y a, outre Cassie, la petite dernière, qui n'a jamais vraiment grandi, Aida, Olive Beatie, Ina, Una et Evelyn. Quant au père, il a dit stop à la naissance de sa septième fille avant de s'effacer...

C'est au sein de cette famille incroyablement unie et qui le reste même lorsque, une à une, les filles font leur vie, tant bien que mal, que Franck va grandir, petit garçon discret, timide, secret. Mais aussi ouvert et curieux. Qui va se retrouver au fur et à mesure dans des univers extrêmement différents et déroutants pour un garçon de son âge.

A la ferme, dans une communauté où l'on révolutionne plus les moeurs que la politique, chez les jumelles, vieilles filles confites en dévotion, qui essayent de parler aux esprits, ou encore chez l'oncle thanatopracteur, le moins qu'on puisse dire, c'est que Franck va avoir, dès le plus jeune âge, l'occasion de faire des expériences étonnantes et enrichissantes, mais aussi parfois déroutantes.

Autant de situations que l'enfant aborde de façon assez stoïque. Pour cela, il tient beaucoup de sa mère. Comme si tout, ou presque, glissait sur lui comme l'eau sur les plumes d'un canard. Mais Franck n'a pas seulement hérité ce caractère particulier de sa mère. Il possède aussi quelques aptitudes qu'il ne comprend pas bien, forcément, à son âge.

Des aptitudes qui le plongent dans un monde d'esprits, de fantômes, avec lesquels il semble aussi capable de communiquer, tout du moins de façon rudimentaire. Franck n'est pas un garçon comme les autres, sur lequel veille sa grand-mère, elle aussi bien placé pour savoir que son petit-fils est un enfant qu'il faut protégé.

Sous l'excentricité de sa mère (qui, au vu de ce qui se passe chez ses soeurs, ne l'est peut-être pas autant qu'on l'imagine), se cache des secrets lourds à porter, qui feraient osciller n'importe quel esprit sain entre la raison et la folie. Cassie est borderline, c'est certain, qu'on appelle ça, avec des termes actuels, comme maniaco-dépressive ou schizophrène. Mais, en réalité, ce qu'elle vit est bien plus profond et difficile à gérer.

Au milieu de cette famille nombreuse, la grand-mère, les sept filles, les gendres, les enfants des uns et des autres, un axe fort se dégage, formé par Martha, Cassie et Franck. Trois complices muets qui ont scellé leur union sans rien exprimer ouvertement. La connaissance parfaite qu'a Martha de ses filles, et plus particulièrement de Cassie, fait qu'elle veille avec une acuité accrue sur l'enfant.

Mais le personnage de Franck a un autre intérêt. Né à la fin de la guerre, il grandi sur les décombres d'un pays qui doit se reconstruire, mais va aussi reconstruire toute sa société. Une nouvelle génération prend les commandes avec d'autres aspirations, une nouvelle vision du monde, de l'avenir qu'ils veulent bâtir.

Au sein même des Vine, entre les filles de Martha, il y a des désaccords, des rivalités profondes, entre la tradition et la modernité, entre une soeur ancrée profondément dans le monde d'avant, et celle, Beatie, qui veut tout chambouler, s'engage idéologiquement, politiquement et porte haut l'étendard des femmes, avant tout, mais aussi de pensées progressistes.

Un des personnages secondaires incarne parfaitement cette transition d'un monde ancien vers un monde nouveau. Il s'agit d'Annie-les-Chiffes, sage femme, sans doute rebouteuse et plein d'autres choses encore, qui travaille "à l'ancienne", on va dire, et qu'on va évincer pour instaurer des pratiques plus modernes, plus scientifiques et rationnelles.

Pourtant, comme elle le dit, elle a mis au monde au cours de sa carrière des centaines d'enfants, dont tous ceux de la famille Vine, sans jamais de souci, ni de plainte. Son savoir-faire ne correspond plus aux canons d'une époque qui veut tourner la page et entrer dans une nouvelle ère. La table rase a été faite à coup de bombardements, alors, effaçons tout.

Car "Lignes de vie", c'est aussi cela : un monde qui change, au sortir d'un épouvantable cataclysme. L'Angleterre n'a pas été protégée par son insularité, elle lui a même valu de terribles destructions et pertes. De la sueur, du sang et des larmes, pour citer Churchill. Désormais, il faut recommencer à vivre, et si possible, pour que ces horreurs ne se produisent plus. Pour qu'autre chose pousse dans les décombres.

Ne vous attendez pas du tout à un roman plein de suspense, d'action et d'effets fantastiques. Ce n'est pas du tout l'objet de ce roman, qui est plus une chronique de cette époque des années de l'après-guerre. Le fantastique, distillé avec parcimonie mais justesse, n'est pas là pour faire de l'esbroufe, impressionner, mais bien pour ajouter quelque chose de spécial.

Faire de Franck un petit bonhomme super attachant, renfermé, taiseux, capable même de quelques bêtises énorme, qui va devoir apprendre à faire son chemin dans ce monde nouveau, renaissant, imparfait, inquiétant, matérialiste, duquel on exclut peu à peu le merveilleux, qui peut aussi avoir des aspects effrayants.

D'une certaine façons, les aptitudes de Franck entrent parfaitement dans cette catégorie, car il ne les maîtrise pas, ne les comprends pas, ne provoque pas leurs manifestations. Mais c'est en lui. Et si tout cela a sans doute largement à faire de Cassie cette femme fragile, "instable", dirait Martha, il faut s'assurer que son éducation ancrera suffisamment le garçonnet pour qu'il puisse gérer au mieux cet état de fait.

Effrayant, inquiétant, et fascinant, aussi. A l'image d'une scène hallucinée, crépusculaire, éprouvante et pourtant pleine de magie et de luminosité, lorsque Cassie erre dans Coventry sous les bombes, cherchant à aider son prochain et faisant diverses rencontres qui vont changer sa vie. Un flashback plein d'ampleur, de danger et pourtant de douceur. Là où l'on voit sans doute pour une des rares fois la véritable Cassie...

Difficile de dire ce que Graham Joyce a mis de lui dans ce roman, car il était né en 1954, plus tardivement que Franck. Il a grandi dans un Coventry différent, sans doute pas guéri de toutes les séquelles de la guerre, mais dans un pays et un monde différents. Déjà établis. De tout cela, il nous raconte la genèse dans ce livre, à travers les yeux et les vies de cette famille Vine.

Il y instille toutefois une certaine nostalgie de l'enfance, mais aussi de cette Angleterre (et cela vaut certainement pour d'autres pays, comme la France) de cartes postales anciennes qui n'existe plus. Mais aussi la nostalgie de la vie de famille, qui, au fil des ans, s'éteint. Soit parce qu'on s'éloigne, soit parce que les lignes de vie s'arrêtent...

La famille Vine, malgré ses différences et ses différends, restent tout au long du livre incroyablement unie jusqu'au bouleversant dénouement de ce récit, qui se présente en plusieurs temps. Et chacun de ces moments, à sa façon, vient marteler un peu plus qu'une page se tourne, que le monde change, que l'avenir appartient à d'autres que ce qui ont vécu avant le cataclysme.

Ce roman, chose assez peu courante, a reçu deux fois le Grand Prix de l'Imaginaire, un des prix majeurs en France, pour les littératures de genres. Le premier lui a été décerné pour le roman lui-même, à sa sortie en version originale, puis, quelques années après, pour sa traduction, remarquable de sensibilité, signée Mélanie Fazi.

Merci à elle de nous faire ressentir la force, les émotions contrastées, les lignes de faille, les inquiétudes des personnages, leur bonhomie et leur confiance en l'avenir, aussi. Le roman, s'il est plutôt sombre, parfois dramatique, n'est pas exempt de fantaisie. Certains passages sont même très drôle, comme cette scène au funérarium lorsque le "mort" se réveille alors qu'on va l'embaumer.

Cette saga familiale est un roman d'aventures quotidiennes, un roman picaresque et une quête initiatique. pas seulement pour Franck, mais aussi pour sa mère, jamais vraiment entrée dans l'âge adulte. Mais, au-dessus de tout cela, il y a cette statue du commandeur qu'est Martha, formidable personnage de matriarche, fascinante par l'amour qui émane d'elle sans pour autant se départir d'une autorité qui permet de garder sa petite troupe particulièrement soudée autour d'elle.

Je découvrais l'univers de Graham Joyce à travers cette lecture, je m'y suis senti très à l'aise et j'espère m'y replonger un jour. Voilà encore un écrivain qui montre que les étiquettes, les genres, les classements peuvent être transcendés. Car, peu importe sur quelle étagère on le range, un grand écrivain est un grand écrivain, n'en déplaise aux grincheux qui croient encore que les genres de l'imaginaire son mineurs.

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