samedi 21 janvier 2017

"Je faisais tout à coup partie d'une organisation sociale fondée sur le clan, sans pour autant connaître ma place. Ni les règles qui la régissaient".

Beaucoup d'entre nous avons certainement découvert la situation des Sames (ceux qu'on appelle péjorativement les Lapons) grâce aux romans d'Olivier Truc, et cela semble entraîner une certaine tendance : Canal+ a récemment diffusé la première saison d'une série intitulée "Jour polaire" et sort en poche, chez Folio, un polar suédois qui nous emmène une nouvelle fois dans cette région du monde, à la rencontre des dernières populations aborigènes d'Europe. "La loi des Sames", de Lars Pettersson (traduction d'Anne Karila), est un polar nordique, ne vous attendez pas à une profusion d'effets et à un rythme endiablé, qui nous offre un point de vue à la fois proche et pourtant très différent du "Dernier Lapon" et de ses suites. Mais avec une évidence qui apparaît au fil des pages : la confrontation violente entre les Sames, qui continuent à vouloir vivre selon leurs traditions, leurs règles, et les lois des pays scandinaves, qui n'en ont cure. Avec, à la clé, un difficile retour aux racines, pour une prise de conscience douloureuse...



Anna travaille comme procureure à Stockholm. Mais, cet hiver-là, elle va quitter la capitale suédoise pour gagner le Grand Nord et franchir la frontière norvégienne. Elle a en effet été appelée pour donner son avis sur une affaire criminelle impliquant son cousin, Nils Ante, accusé d'un viol. Toute la famille, ou devrais-je dire le clan, attend le point de vue de la juriste.

Car Anna est originaire d'une famille same, même si sa mère, mariée à un Scandinave, a rompu les liens de longue date avec les siens. Anna n'a pas du tout été élevée dans cet univers, dans cette culture, elle n'y a passé que quelques périodes de vacances quand elle était enfant, au cours desquelles elle avait rencontré Nils Ante et joué avec lui, mais depuis 20 ans, elle est restée loin de tout ça.

Avec le récent décès de sa mère, ce sont les derniers liens, déjà ténus, avec ses racines sames qui ont disparu, jusqu'à cette demande très particulière. Persuadée qu'il ne lui faudra que quelques jours pour faire le point sur les accusations visant son cousin, pour donner quelques conseils en fonction de la situation, elle accepte de prendre un bref congé pour régler tout ça.

Mais, une fois sur place, elle se demande si elle ne s'est pas fait piéger en acceptant l'invitation de sa grand-mère, qui est la véritable chef du clan, intransigeante et autoritaire, incarnation véritable de la communauté same. Car, rapidement, l'examen des faits et le comportement de Nils Ante lui laisse penser qu'il est bien coupable des faits qu'on lui reproche.

Au point que, se détachant des consignes tacites transmises par les siens, elle conseille à la jeune femme violée par son cousin d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au procès. Et peu importe si sa grand-mère aurait voulu qu'elle agisse à l'inverse, et convainque certainement la victime présumée d'en rester là et d'enterrer l'affaire...

Les pressions, si elles sont discrètes, n'en sont pas moins évidentes et Anna n'apprécie pas du tout. Elle se sent instrumentalisée par ce clan auquel elle n'a pas l'impression d'appartenir, cette famille avec qui elle n'a plus de lien depuis un bail et qui se rappelle à elle lorsqu'elle peut lui être utile... De quoi la faire fulminer et rejeter un peu plus ses origines sames...

Mais voilà que les événements vont se précipiter et Anna, malgré ses griefs, décide de prendre les choses en main. Face à une police qui ne semble guère concernée, elle se lance dans une enquête difficile, dangereuse, pour découvrir la vérité sur ce qui se passe dans cette région perdue au milieu d'une nature qui devient rapidement hostile.

Son court séjour va s'allonger, s'allonger et Anna va s'impliquer de plus en plus dans cette histoire, un peu par culpabilité, aussi, avec une colère qui enfle en elle... Sauf que, petit à petit, elle va, presque par la force des choses, renouer ces liens plus que distendus, avec sa famille maternelle, comprenant bien des choses au sujet des Sames. Et plus encore à son propre sujet...

Je l'ai dit d'emblée, je le redis, "la loi des Sames" est un polar nordique, avec tout ce qu'on peut attendre de ce genre particulier : un rythme spécial, assez lent, une préférence pour la dimension psychologique des événements, quelques pics de tension, mais loin des standards hollywoodiens dans ce domaine... Bref, amateurs de thrillers endiablés, ceci n'est pas forcément pour vous.

Je l'ai dit aussi en introduction, Lars Pettersson choisit d'adopter un point de vue assez particulier sur la communauté sames. Disons-le tout net, on ne la découvre pas sous son meilleur jour, il y a même quelque chose d'oppressant, de dérangeant dans ce monde à part que rejoint le lecteur aux côtés d'Anna. Une entrée dans un univers clos, où il est impossible de se faire une place si on n'y est pas invité.

Précisons que cette impression vient avant tout du choix narratif utilisé par Lars Pettersson : c'est Anna qui est la narratrice du roman et on ressent sa propre méfiance à l'égard de cette communauté avec laquelle elle a des liens, mais des liens plus que distendus. Précisons encore que Lars Pettersson a travaillé sur les Sames, communauté pour laquelle il s'est pris de passion au point de venir passer ses hivers dans la région, à leurs côtés.

Mais, on parle bien là d'une des composantes essentielles de ce roman, cette sensation qui colle aux basques d'Anna pendant un long moment de ne pas être à sa place, de redevenir same contre son gré et uniquement parce que cela arrange son clan... Il faut ajouter le rappel pesant et quasi systématique de la mère d'Anna, de son passé, de leur ressemblance... Lourd à porter et douloureux pour la procureure...

Non, le clan sames dont est originaire Anna par sa mère est tout sauf sympathique de prime abord. Mais, Anna reste aussi très extérieure à ce clan, refusant par exemple, d'aller vivre chez ses grands-parents. Ce sont les événements qui vont inverser la tendance. Et, une fois au coeur du clan, forcément, son regard va changer.

Bon, je ne suis pas certains que le personnage de la grand-mère paraisse plus sympathique (au contraire du grand-père vieillissant, très touchant), mais il est certain que Anna va changer de regard sur la communauté same à travers son séjour bien plus long que prévu. Et elle va mesurer la situation catastrophique de ce peuple qui ne veut pas renoncer à son mode de vie traditionnel.

Allez, il va nous sortir son habituel couplet sur l'opposition tradition/modernité... Oui, j'en vois qui soupirent déjà, et pourtant, c'est bien de cela qu'il s'agit, en grande partie. La grand-mère d'Anna incarne complètement cette culture traditionnelle, elle est same à 100%, mais elle sent bien que, à sa mort, elle laissera une communauté qui a déjà entamé une certaine acculturation.

Un des enjeux du romans, c'est la difficulté à vivre au XXIe d'une activité aussi spécifique que l'élevage traditionnel de rennes. Ce n'est plus rentable, la plupart des éleveurs sont condamnés à la misère et le clan de Nils Ante n'échappe pas à cette règle. La mère d'Anna a eu ce courage, celui de partir, de choisir le monde tel qu'il est ; rares sont ceux qui sont près à suivre son exemple.

Ils restent donc au milieu de ce gué très particulier. Une page qui se tourne et voit, hélas, car il faut le déplorer, évidemment, la culture same perdre du terrain, s'effacer, être absorbée par la modernité. Une lutte inégale, face aux Etats scandinaves, forces coloniales, rappelons-le, qui font tout pour imposer leur mode de vie à ces nomades.

Ce n'est pas pour rien si le titre français est "la loi des Sames" (mon suédois étant assez limité, je ne suis pas allé voir ce que signifiait exactement le titre original, je le reconnais). Ce que Anna découvre, c'est la volonté des Sames de conserver leur autonomie, y compris concernant des actes aussi graves que ceux qu'on reproche à Nils Ante.

Anna, avec son regard de juriste chargé d'appliquer la loi suédoise, se retrouve alors forcément en porte-à-faux, coincé entre ce qu'elle considère son devoir et les pressions que sa famille fait peser sur elle. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas d'excuser Nils Ante, ce que ne fait pas Anna, mais bien de comprendre qu'elle a mis les pieds dans un endroit où s'exercent des forces contraires qui risquent de l'écraser.

En fait, les accusations visant son cousin sont l'extrémité d'un fil formant un terrible écheveau que Anna va tenter de démêler, envers et contre tous. Anna n'a que son intégrité pour s'opposer aux deux parties, dans ce conflit insidieux et diffus, dans ce monde qui s'effrite. qui s'éteint. Et là, on retrouve parfaitement les thèmes que développent Olivier Truc dans ses propres polars.

L'enquête d'Anna devient alors quête, une quête d'identité, un retour à ces racines qu'elle n'a jamais vraiment considéré comme étant les siennes. Un cheminement lent, pas évident, mais il est certain qu'entre l'Anna qu'on rencontre au début du roman, venant dans le Grand Nord par obligation et sans enthousiasme, et l'Anna que l'on quitte à la page 523, il y a un monde. Une prise de conscience.

En fait, c'est une sorte de rééquilibrage qui s'opère : Anna, qui n'a quasiment connu que Stockholm, à l'exception de quelques semaines de vacances, qui n'est plus venu chez les Sames depuis une bonne vingtaine d'années, qui n'a pas entretenu de liens avec cette partie de sa famille, redécouvre la part same qui est en elle. Et, forcément, cela influe sur son enquête, autant que sur son parcours personnel.

J'en parle peu, de cette enquête, mais elle est bien là, touffue, difficile, inquiétante, aussi. Si Anna était attendue par les siens pour améliorer les choses, il semble que sa venue ne ravisse pas tout le monde, loin de là. Une menace plane sur elle, se manifestant à travers des événements curieux, dont il est difficile de dire s'il s'agit d'une forme d'intimidation ou des facéties d'un destin à l'humour particulier...

Mine de rien, on est dans un roman assez violent, dans les actes, dans les attitudes, dans les mots. Et dans les faits, aussi. On sent bien qu'on est dans une région où la vie est dure, où l'on ne laisse pas impressionner. Et aussi, où tous les coups sont permis. Une région d'une âpre beauté, avec des habitants taillés dans la glace et la pierre.

Je parle du décor, car il n'est pas anodin. Cette géographie, ce climat, extrêmement rude, sont aussi des éléments-clés du livre. Anna doit aussi s'y faire, apprendre à vivre dans cette région très peu dense démographiquement parlant et battue par les vents, la neige, le froid... A plusieurs reprises, elle va se faire piéger par ces éléments qu'elle sous-estime, ou qu'on va utiliser contre elle.

Ce froid, le lecteur le ressent lui aussi (et pas uniquement parce qu'on se gèle en ce moment, croyez-moi). Le Général Hiver est en campagne, allié autant qu'ennemi des Sames, un contexte avec lequel tout le monde doit composer, qui rythme l'existence de ce peuple depuis des siècles et qui n'épargne rien à celui qui n'y est pas habitué...

Alors, non, "La loi des Sames" n'est pas un pur thriller mené tambour battant, mais son atmosphère lourde, glaciale, frigorifiante et menaçante en fait un livre qui donne le frisson. Le personnage d'Anna, inflexible, intègre, intelligente et sensible, est très intéressant, comme la plupart des personnages qui gravitent autour d'elle et qu'on ne cerne pas toujours très bien.

Elle est en terre inconnue, elle n'y a aucun appui, elle doit se méfier de tous, mais elle va réussir à imposer certaines de ses vues et, avec son caractère bien trempé, elle va s'imposer parmi cette communauté repliée sur elle-même, où tout le monde connaît tout le monde, où des règles spécifiques s'appliquent. Et mettre au jour des vérités dérangeantes. En taire d'autre, par esprit de justice...

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