dimanche 11 février 2018

Tu ne peux pas échapper à ta nature, coco. T'es un prédateur, toi aussi".

Nous continuons à nous intéresser à des romans traitant de la question des réfugiés, avec un nouveau thriller dont on parle pas mal. Après des livres se déroulant en région, "Entre deux mondes", d'Olivier Norek, ou "Merhaba", de Julien Heylbroeck, direction la capitale, et en particulier ce quartier de la Chapelle qui a tant défrayé la chronique ces derniers mois. Ce n'est pas le cadre exclusif de notre roman du jour, mais c'en est un des points de départ. Dans "Fantazmë" (en grand format aux éditions Calmann-Lévy), Niko Tackian ne propose pas une simple intrigue policière, mais également une vraie trame psychologique impliquant son personnage central, le commandant Tomar Khan, chef de groupe à la Crime, qui doit démêler une affaire délicate et dangereuse, mais aussi affronter ses propres démons. Ses propres fantômes. Un roman où se pose la question de la justice, du lien terrible qui unit bourreaux et victimes. Ne soyez pas surpris par ce titre apparemment un peu étrange, l'explication arrive. Et je signale que "Fantazmë" est la deuxième enquête de Tomar Khan, après "Toxique", qui vient de sortir en poche. Il me semble qu'il vaut mieux les lire dans l'ordre, moi qui n'ai pas lu "Toxique".



L'année 2017 commence mal pour Tomar Khan, assailli par des cauchemars récurrents et morbides. L'homme n'est pas vraiment du genre à confier ses soucis, alors il fait le dos rond, mais redoute chaque fois ses retrouvailles avec Bob, ce curieux fantôme qui le visite bien trop souvent à son goût pour lui imposer de macabres comédies.

Peu importe, quand on est chef de groupe à la Crime, on voit des horreurs bien réelles et autrement impressionnantes que ces vilains rêves, mais Khan n'en est pas moins ébranlé. Il n'a pas peur, non, c'est plutôt une sorte de culpabilité que diffusent ces cauchemars. Et comme ils se terminent toujours mal, il ne faudrait pas que cela s'avère prémonitoire...

Mais au diable Bob et ces rêves envahissants, il y a du pain sur la planche. Dans une cave d'un immeuble du XVIIIe arrondissement, à deux pas de la ligne de métro aérien et en plein quartier de la Chapelle, un corps a été découvert, nu et ligoté sur une chaise. L'homme a été massacré, sans doute battu à mort après avoir été torturé.

Un indice capital est retrouvé sur les lieux : un papier administratif au nom d'Assan Barazi. En fait, une demande d'asile. S'il se confirme que l'homme de la photo et l'homme sur la chaise ne font qu'un, ce qui est difficile à dire, étant donné l'état du cadavre, alors, la victime est un migrant. Et il se pourrait bien que son assassin aussi...

Dans le froid mois de janvier, cette affaire à tout d'un bâton merdeux : s'il s'agit d'un règlement de comptes entre réfugiés, pour une raison quelconque, alors, il sera quasiment impossible de la résoudre. Khan et son équipe poursuivront des ombres et le dossier finira au bas d'une pile et alimentera les statistiques des affaires non élucidées...

Pourtant, presque à la surprise générale, l'enquête va rebondir. Grâce à l'ADN. En dépit de leur crainte de se retrouver devant une affaire insoluble, les flics ont fait le job. Et, parmi les prélèvements effectués, un va "matcher", comme on dit. On retrouve sa trace dans les fichiers, en lien avec un autre meurtre. Une affaire de stupéfiants sur fond de mafia albanaise...

Le suspect reste une ombre, mais une ombre qui a laissé des traces. Il y a maintenant du grain à moudre et, si l'affaire ne s'annonce pas plus facile pour autant, si elle pourrait mener Khan et son équipe dans des territoires fort dangereux, elle remonte de quelques crans dans la pile des dossiers à résoudre. Et de manière urgence, pour éviter que le sang ne coule encore...

Je ne vais pas plus loin, parce qu'il faut laisser aux lecteurs découvrir le déroulement de cette enquête. Parce que "Fantazmë" est un roman d'une grande densité, dans lequel on plonge complètement lorsqu'on se lance. Promis, on va essayer de ne pas spoiler, même si certains thèmes que nous aborderont pourront aller un peu loin au goût de certains lecteurs.

Avant toute chose, un mot du contexte de ce livre. "Toxique" se déroulait exactement un an plus tôt. En janvier 2016, quelques semaines à peine après les attentats du Bataclan et du Stade de France. C'est dire si la tension était forte, dans une capitale encore sous le choc, apeurée et méfiante. Et c'est dire si Niko Tackian est attentif au contexte qui entoure ses récits.

Pour "Fantazmë", on est donc en janvier 2017, cette fois, et un autre sujet met Paris en émoi : l'afflux de migrants, comme on dit, ces réfugiés contraints de fuir leur pays natal à cause des guerres, des dictatures sanglantes, du terrorisme, qui ne tue pas qu'en Europe, ou tout simplement d'une misère devenue insupportable.

Le quartier de la Chapelle, dans le nord de Paris, est devenu un lieu de rassemblement pour ces déracinés, et cela ne fait pas plaisir à tout le monde. Cette tension, on la ressent très vite dans ce polar, à travers un des premiers chapitres mettant en scène la mère de Toma Khan. Une scène quotidienne, hélas, qui en dit long sur les a priori et la suspicion qui règnent désormais...

Ce qui est pratique, avec "Fantazmë", c'est qu'on peut s'écarter de l'intrigue centrale et donc ne pas risquer de mettre à mal le suspense, sans tomber à court d'idées. La construction narrative du livre, l'entrelacement de fils narratifs primaires et secondaires, est tout à fait remarquable, car les interactions sont permanentes.

Ara Khan est d'origine Kurde. Elle a défendu cette cause dans sa jeunesse, les armes à la main. C'était en Iran, mais peu importe, on le voit encore en ce moment, les Kurdes ne sont guère populaires dans toute cette région, Turquie, Iran, Irak, Syrie, alors qu'ils en sont originaires... Ara s'est donc battu, avant de choisir une autre voie : l'exil.

En devenant mère, elle ne pouvait pas risquer d'être emprisonnée ou tuer et elle a préféré une autre vie dans un pays où ses origines n'en ferait pas une terroriste ou une ennemie. Ce pays, ce fut la France, et voilà comment Tomar Khan, grand costaud taciturne, a pu devenir un des fleurons du 36 (en attendant de rejoindre le Bastion, nouveau QG de la Crime).

C'est dire si la famille Khan est sensible aux questions que posent l'afflux de réfugiés en France, mais aussi à tout ce que cela entraîne, les doutes, les peurs, les rejets, les violences... Et c'est dire si cette affaire impliquant des migrants touche le commandant de police au plus profond de son être. Ces trajectoires humaines, cette misère, ces errances, ce sont aussi celles de sa famille.

Petit à petit, pourtant, l'intérêt de Tomar Khan pour cette affaire va se décaler. Au fil des investigations, alors que le profil du meurtrier se dessine, prend de l'épaisseur, certaines évidences viennent frapper le policier. Il ne se sent pas personnellement impliqué dans cette enquête seulement en raison de ses origines, mais aussi parce que ce qu'il pressent résonne en lui. Le fait vaciller.

Je l'ai dit plus haut, Tomar Khan n'est pas un tendre, du moins au boulot. C'est un homme assez sombre, peu causant mais possédant une autorité naturelle et un instinct qui en fond un chef, un meneur d'hommes. Son groupe lui est dévoué, un peu trop même, puisque sa liaison avec sa seconde, Rhonda, pourrait s'avérer problématique. Mais, ils en avaient besoin l'un et l'autre...

Et puis, il y a ces fameux cauchemars... Khan n'est pas au mieux et cette affaire vient faire écho à ses problèmes personnels du moment. Plus son enquête avance et plus Tomar Khan commence à s'identifier au tueur qu'il poursuit... La formule est lapidaire, mais elle est pourtant claire : le policier est en pleine perte de repères. Flic ou assassin, ordre ou chaos, il ne sait plus où il en est...

Avant d'aller plus loin, un mot sur le titre de ce roman, dont l'étrange orthographe vous a forcément frappés. Ne brandissez pas vos dictionnaires, ne hurlez pas au crime de lèse-orthographe, fantazmë est un mot albanais, qui veut dire "spectre" ou "fantôme". C'est le surnom que les mafieux originaires de ce pays ont donné au tueur avec qui ils ont eu maille à partir.

Une appellation qui en dit long sur la cible de l'enquête que mène le groupe dirigé par Tomar Khan : ils poursuivent un adversaire d'une remarquable discrétion, qui semble insaisissable jusqu'à susciter les rumeurs les plus folles. Et, le corollaire, c'est que c'est un adversaire qui fait peur à ces gros durs de mafieux, qui sont pourtant loin d'avoir froid aux yeux.

"Fantazmë", c'est donc bien une histoire de fantômes, au sens figuré, je précise. Il y a ce fantôme qui est au coeur de l'enquête et que Tomar Khan veut démasquer, et puis, il y a les fantômes intimes du commandant lui-même. Et l'on va se rendre compte qu'ils sont bien plus nombreux qu'on ne l'imaginait et que Bob, finalement, n'est que leur... représentant.

Le polar très noir, très violent de Niko Tackian pose la question de la justice. De son principe même, de la manière dont on la rend... ou pas. Le sujet du lien qui unit inéluctablement les bourreaux et leurs victimes est un thème classique de littérature. Il induit celui de la vengeance, éternel et offrant des possibilités presque infinies à l'imaginaire des écrivains.

Car, en fonction du point de vue, on a vite fait de passer de l'un à l'autre, et réciproquement. La justice, dit-on traditionnellement, est aveugle. Peu lui chaut qu'un assassin soit motivé par la soif de justice, il reste un assassin. Peu lui importe que la victime ait elle-même été un monstre et un meurtrier, un crime est un crime...

Entre le droit et la philosophie, entre les lois et les principes, beaucoup de choses se télescopent dans cette affaire, et dans l'esprit d'un Tomar Khan déboussolé, fragilisé. Oh, nul doute qu'il le soit, mais c'est aussi l'empathie qu'il ressent qui le fait cogiter. Tout cela vient réveiller des histoires plus ou moins anciennes qui titillent la mauvaise conscience du policier...

Au-delà de l'intrigue elle-même et de sa résolution, il y a tout ce combat intérieur que mène le policier et qui est vecteur de tension et de suspense. Et il y a de quoi se poser des questions, il y a de quoi douter du flic et de ses actes ! Niko Tackian instaure, avec un petit truc, assez classique, c'est vrai, mais intelligemment utilisé ici, une ambiguïté très lourde, dans laquelle personnage et lecteur se retrouvent plongés.

Niko Tackian n'est pas un ami de Franck Thilliez pour rien, on retrouve chez lui aussi cette capacité à ne pas ménager ses personnages, à les mettre au supplice, même. Physiquement comme mentalement. A les placer dans des situations plus qu'inconfortables, pénibles, même, desquelles il est difficile de se sortir.

Je ne sais pas ce que nous réserve la prochaine enquête de Tomar Khan, mais tous ses fantômes ne me semblent pas encore bannis. Juste repoussés, attendant un moment de faiblesse propice pour resurgir. L'ambiguïté qui entoure le commandant de la Crime est-elle levée pour tout le monde, à commencer par lui-même ? Je n'en suis pas certain...

Et voilà comment je suis entré dans cet univers très sombre, et pas uniquement en raison de son sujet central. Il plane sur "Fantazmë" une impression de désespérance qui attrape le lecteur. Même la "happy end" que devrait entraîner la résolution de l'enquête, le sentiment du travail bien fait, est ternie, obscurcie...

Tomar Khan fait bel et bien partie de ces personnages récurrents que nous offre la littérature policière et qu'on brûle de retrouver. Parce qu'on s'attache à eux, c'est vrai, mais aussi parce qu'ils ne sont pas infaillibles, monolithiques. Parce que leur côté sombre s'impose à leur côté héroïque et qu'ils sont sans cesse en équilibre précaire au bord du gouffre.

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