mercredi 17 avril 2019

"Ecoute le chant du monde. Il gémit chaque jour de ces amours impossibles".

Le roman dont nous allons parler aujourd'hui a reçu un prix de la Société des Gens de Lettres. Un prix de la révélation pour un ouvrage, pour reprendre la nomenclature précise, car la SGDL remet chaque année une palanquée de prix et de mentions. Je l'évoque aussi d'emblée, car sur le site de la SGDL, l'éloge faite à notre roman du jour est signé Pierrette Fleutiaux, récemment disparue. Sans doute une source d'émotion supplémentaire pour Laurine Roux, qui signe avec "Une immense sensation de calme" (aux éditions du Sonneur). Et des émotions, ce roman en regorge, en nous entraînant dans un univers aussi magnifique qu'il peut se montrer hostile, à la suite de personnages en quête d'amours impossibles... Un roman récompensé par la SGDL, qui s'aventure rarement vers ce qu'on appelle "les mauvais genres", et pourtant, "Une immense sensation de calme" a toutes les caractéristiques d'un roman de fantasy, en nous emmenant dans un univers imaginaire, même si l'on reconnait aisément ce qui l'a inspiré, et parce que le conte y tient une place centrale, bien soutenu par une écriture pleine de poésie.


Un pays immense, une nature sauvage et pourtant tellement belle. Des forêts, des lacs, des montagnes, ici, l'être humain n'est qu'une simple partie d'un tout qui le dépasse largement. A lui de s'adapter, de plier devant cette grandeur écrasante, où les animaux sauvages et les maladies sont une menace qu'il ne faut pas prendre à la légère.

Dans ce pays, les villages, presque des hameaux, sont éparpillés, foyers de vie fragiles qu'on ne relie que grâce à de longues marches au milieu de ces décors à couper le souffle. Des villages qui sont peuplés presque uniquement de femmes, car les hommes ont été décimés à la guerre et ceux qui ont survécu, souvent parce qu'ils ont refusé d'y participé, ont été bannis et sont devenus des "Invisibles".

Cette guerre a redessiné complètement ce grand pays. De ce qui s'est passé avant, on a fait table rase. Ceux qui ont connu cette période n'en parlent plus, pour permettre que s'opère le Grand-Oubli. Pourtant, des souvenirs se transmettent de génération en génération, mais il s'agit le plus souvent d'histoires merveilleuses ou dramatiques, de vrais contes racontés comme des vérités.

C'est dans ce monde que vit la narratrice, une jeune femme née bien après la guerre, qui doit trouver comment subvenir à ses besoins. Car elle a longtemps vécu avec sa grand-mère, qui l'a élevée, mais la vieille dame vient de mourir et, après l'avoir mise en terre, la narratrice a choisi de laisser derrière elle ses maigres possessions pour démarrer une nouvelle existence.

Alors qu'elle remonte les nasses du lac où elle pêche pour gagner quelques sous, elle rencontre Igor. Drôle de personnage, celui-là, qui semble surgir de nulle part, une allure de sauvage, un comportement plus animal qu'humain, comme s'il était retourné à la nature. Et surtout un regard d'un bleu si particulier, magnétique, hypnotique, aussi séduisant qu'inquiétant.

S'il s'est approché du lac, c'est parce que son gagne-pain pendant l'hiver, c'est de récupérer le poisson fraîchement sorti de l'eau pour s'en aller le porter dans les montagnes, aux vieilles femmes les plus éloignées des rives et leur éviter de trop fatigants périples, et leur rendre de menus services en accomplissant certaines tâches qu'à leur âge, elle ne peuvent plus remplir.

Igor et la narratrice n'ont pas échangé le moindre mot. Juste des regards, et un signe de la part de l'homme. Sans hésiter, elle l'a suivi et, lorsqu'il reprend la route, elle lui emboîte le pas, créant de fait une sorte de couple improbable, lié par une attirance mutuelle que l'un comme l'autre est bien incapable d'exprimer.

Ainsi commence un surprenant voyage, au cours duquel la narratrice va faire de nouvelles rencontres marquantes, va écouter des histoires, qui mêlent souvenirs et légendes, dans lesquelles elle va découvrir d'étranges créatures, mas aussi des souvenirs douloureux de ceux qui ont connu un monde sensiblement différent de celui dans lequel elle est née et a grandi.

Elle va surtout s'éloigner un peu plus chaque jour de sa grand-mère et de ses récits, qui ont accompagné toute sa jeunesse, pour entamer une nouvelle période de son existence. Comme si, brusquement, elle avait quitté l'enfance pour l'âge adulte. Et, tandis qu'elle doit apprivoiser ses nouveaux sentiments pour Igor, elle va en apprendre plus sur elle-même et ses origines...

Un résumé assez court, et pour cause : "Une immense sensation de calme" est un court roman (moins de 130 pages), on pourrait même parler de novella, puisqu'il faudra évoquer ces questions d'appartenance à un genre ou à un autre. Un résumé assez court pour essayer de planter ce décor si particulier qui va nous accompagner au fil de cet étrange voyage.

Je l'ai dit en ouverture de ce billet, la première impression est assez curieuse, car on ressent une certaine familiarité à cet univers que viennent démentir un certain nombre de mots, d'expressions, de situations, aussi. Mais ce "monde" dans lequel se déroule le roman de Laurine Roux rappelle la Russie, pas celle des villes, qui sont complètement absentes, mais celle des grands espaces.

Russie, ou Scandinavie, mais le doute se dissipe vite : les noms des personnages comme ceux des lieux évoqués renvoient tous aux sonorités de la langue russe, sans qu'on puisse jurer qu'il s'agisse effectivement de ce pays. En quelques clics, on voit bien que c'est une Russie imaginaire, rêvée, ou du moins réinventée.

Ajoutez à cela ces expressions, "le Grand-Sommeil", pour qualifier la mort, "le Grand-Oubli", pour évoquer la période d'avant-guerre, ce conflit lui-même qui pourrait rappeler la IIe Guerre mondiale. Et pourtant, le pays que nous décrit Laurine Roux a des allures archaïques : la technologie n'est pas rudimentaire, elle semble presque complètement absente, par exemple.

Et puis, il y a ces histoires qu'entend et reprend la narratrice tout au long de son récit. Des histoires riches et fortes, parfois très réalistes, d'autre fois fortement imprégnées d'onirisme. Entre légendes et souvenirs, entre merveilleux et noirceur, car tout n'est pas joyeux dans ces histoires, comme d'ailleurs dans l'ensemble du livre.

De véritables contes, qui vont contribuer à élargir l'horizon de la narratrice, en évoquant d'autres aspects de ce monde qui est le sien et dont elle ne sait pourtant pas grand-chose. Des histoires qui vont aussi jalonner la nouvelle partie de son existence. Et jalonner cette quête involontaire, presque inconsciente, qui va l'amener à se considérer de façon bien différente.

Bref, cela fait beaucoup d'éléments qui peuvent nous amener à penser que "Une immense sensation de calme" est un véritable roman de fantasy, pas dans sa dimension épique, mais dans un registre plus doux (le plus dur étant derrière, quoi que...), ce qui n'exclut pas une dimension tragique, sombre, et même assez violente.

Violente, parce que la vie quotidienne est rude, quelle que soit la saison, mais plus encore quand arrive l'hiver. Violente, parce que la nature l'exige, il faut se défendre. Violente, parce que ce monde nouveau est né d'une guerre. Violente, parce que cette société repose aussi sur l'exclusion, celle des Invisibles en premier lieu, mais pas seulement. Violente, parce que les lendemains sont toujours incertains...

Tout cela est exprimé à travers le regard ingénu de la narratrice. Le Passage du Grand-Sommeil de sa grand-mère a chamboulé son existence, ne la laissant pas uniquement seule au monde, mais démunie face à l'existence et face au vaste pays dans lequel elle va devoir évoluer. Son choix de tourner la page est d'ailleurs aussi courageux que judicieux, mais non sans difficulté.

Ce n'est pas Igor qui va l'aider, avec son caractère si particulier, son côté ours, au sens figuré, mais quasiment au sens propre. C'est bien à travers ces récits qui vont lui être faits, par une nouvelle Baba, une nouvelle femme protectrice, qui possède, comme Igor, certains comportements proches de l'animal, tout en conservant sa vie passée des souvenirs très humains.

L'ensemble donne lui-même une sorte de conte, à la fois plein de poésie et de dépaysement, dans ces décors impressionnants, que le climat contribue à rendre à la fois plus beau et plus menaçant. L'écriture de Laurine Roux, légère, visuelle, donne aussi cette tonalité très particulière à cette histoire, qui semble assez fidèle à l'esprit de cette culture slave tellement riche et passionnante, à laquelle elle rend un bel hommage.

D'emblée, on est dans l'inattendu : cette rencontre entre la narratrice et Igor se produit dès les premières lignes, sans nous laisser le temps d'appréhender le contexte, qu'on va découvrir ensuite progressivement. Et le merveilleux, le mystérieux, aussi, vont suivre le mouvement, un peu à la manière de ces brumes vues en couverture du livre.

Les thèmes sont finalement très classiques, l'amour, la mort, la nature plus forte que l'homme, le merveilleux contre la fatalité d'une existence éphémère. Mais, pour son premier roman, l'ai-je d'ailleurs mentionné, je ne crois pas, Laurine Roux s'en empare avec une vraie force narrative et un imaginaire tout à fait intéressant.

Je dois préciser un élément avant de clore ce billet : "Une immense sensation de calme" est arrivé entre mes mains par le biais du nouveau prix mis en place par les Imaginales depuis l'an dernier, le Prix des Bibliothécaires. Laurine Roux en est finaliste, aux côtés d'auteurs plus attendus, lorsqu'on évoque les littératures de l'imaginaire, mais elle mérite cette place.

Bravo à celles et ceux qui ont élaboré cette sélection (à retrouver ici) et sont allés dégoter ce livre auprès des éditions du Sonneur (maison créée en 2005, qui a déjà décroché le prix Erckmann-Chatrian en 2017 ; la Lorraine lui réussit décidément) et vont permettre à d'autres que moi de se lancer dans cette lecture, qui se serait peut-être perdue dans la masse de livres publiés...

Et permet à des curieux férus d'imaginaire de se pencher sur ce livre d'imaginaire (ou pas, certains pourront contester mon analyse) publié par une maison d'éditions généraliste, en tout cas ne faisant pas partie du secteur de l'imaginaire. Une dualité qui perdure et cloisonne, hélas, souvent au détriment des livres...

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