mercredi 21 novembre 2012

"Nola, j'suis qu'un fantôme quand tu vas où j'suis pas..." (D'après Renaud).

Amusant, alors qu'on zappe paresseusement à l'heure du déjeuner, de tomber sur l'annonce en direct du lauréat d'un prix littéraire et de constater que ce prix est remis au livre justement ouvert sur vos genoux... Ca m'est arrivé la semaine dernière, avec le Prix Goncourt des Lycéens, qui récompense un jeune romancier suisse, Joël Dicker, pour son deuxième roman "La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert", publié aux éditions de Fallois. Après "Transes", nous allons rester dans l'Amérique des années 70, mais avec une vision radicalement différente et des références littéraires totalement assumées (comprendrai-je un jour pourquoi on reproche cela à Dicker ?), pour un suspense qui a pour principale qualité son efficacité. En clair, on se laisse prendre parce qu'on a envie de savoir le fin mot de cette histoire...


Couverture La vérité sur l'Affaire Harry Québert


Marcus Goldman a connu la gloire à 26 ans avec un premier roman qui a connu un immense succès. Avec la gloire, sont venus l'argent, la médiatisation, la reconnaissance du grand public, les fêtes, les filles... Mais, deux ans après tout cela, une évidence s'impose : l'inspiration fuit l'écrivain dont on attend une confirmation du talent sous la forme d'un second roman, à la hauteur du premier. Son éditeur en tête, qui attend que le juteux contrat signé par Goldman soit honoré, et qu'en retour, les bénéfices atteignent des sommets...

Impossible d'aligner quelques phrases, de trouver le sujet qui permettra d'amorcer la rédaction du "grand roman" que rêve d'écrire Goldman pour asseoir sa position. Une position forcément fragilisée quand les échéances approchent à grands pas et que les feuilles restent désespérément blanches. Alors, Goldman décide de prendre du recul, de quitter New York et son tumulte et de partir se ressourcer auprès deson ami et mentor, Harry Quebert.

Plus de 30 ans auparavant, Quebert a connu un destin similaire à celui de Goldman : un premier roman, "les origines du mal", qui est vite devenu un phénomène littéraire et médiatique, installant Quebert au sommet des ventes et de la popularité. Aujourd'hui, Quebert est professeur de littérature dans une petite université de Nouvelle-Angleterre, terre d'écrivains fameux s'il en est.

Dix ans plus tôt, c'est cet homme qui a appris à Goldman comment devenir écrivain. Le jeune homme espère qu'à son contact, il retrouvera l'inspiration perdue. Mais, même à Aurora, New Hampshire, dans cette maison où Quebert a écrit son chef d'oeuvre, rien ne vient... Goldman se disperse à nouveau et, par hasard, en cherchant des documents appartenant à Quebert et pouvant l'aider à trouver une recette miracle pour relancer sa carrière vacillante.

Mais, au lieu de trouver des carnets, des notes, des brouillons ou un manuscrit, Marcus tombe sur des photos de Harry jeune homme, en compagnie d'une jeune femme et une lettre signée Nola. Jamais Quebert ne lui a parlé de cette Nola... Bizarre... Dans cette boîte des articles de presse relatent la disparition d'une certaine Nola Kellergan, tout juste 15 ans, à la fin de l'été 1975. Voilà 33 ans que cette adolescente a disparu et on n'a jamais pu retrouver sa trace...

Lorsque Goldman essaye d'en savoir plus, Quebert lui avoue des sanglots dans la voix que Nola, malgré son jeune âge, fut l'amour de sa vie. Le seul amour de sa vie... Devant la révélation de ce crime, Goldman reste pantois mais accepte de promettre de garder le secret sur cette relation illégale qui, en cas de révélation, pourrait détruire la vie, la réputation et la carrière de son mentor.

Sur ce, il décide de rentrer à New York, son séjour dans le New Hampshire n'ayant pas porté les fruits escomptés, toujours aussi incapable d'écrire et devant affronter un éditeur de plus en plus nerveux qui exige au plus vite la présentation d'un nouveau manuscrit signé par son auteur vedette.

Mais, quelques mois plus tard, en juin 2008, tout va basculer... Des jardiniers venus planter des hortensias dans le jardin de Harry Quebert ont mis au jour une tombe. Et, dans cette tombe, un corps qui ne peut qu'être celui d'une adolescente enterrée là depuis longtemps. On a retrouvé Nola, morte sans doute depuis sa disparition au milieu des années 70. Et à côté du corps, un manuscrit, celui du roman-culte de Quebert, "les origines du mal"...

Nola a été assassinée, un autre femme, témoin de son agression, également, et tout semble accuser Harry Quebert, idole d'Aurora depuis plus de 30 ans, le Grand Ecrivain venu vivre ici pour le bien de toute une communauté, fière de cette célébrité, et qui, en quelques jours, va se voir rabaisser au rang de détenu, de pervers, de monstre... Pour Goldman, c'est inconcevable, jamais son mentor et ami n'aurait pu commettre un tel acte !

Alors, envoyant paître son éditeur, Goldman décide de retourner dans le New Hampshire et de se consacrer à une enquête qui, il en est certain, innocentera Harry Quebert. Mais pour cela, il va falloir se replonger dans les évènements qui ont émaillé l'été 1975 à Aurora. Et entraîner avec lui une communauté locale bouleversée par les récents évènements...

S'immergeant dans cette communauté qu'il a fréquentée assidûment pendant ses années d'étudiants passées dans l'université voisine où enseigne Quebert, Goldman va réveiller bien des fantômes sommeillant là depuis des décennies, bien cachés derrière l'apparente harmonie de cet endroit si calme...

Alternant  flash backs et recherche de témoignages, "la Vérité sur l'Affaire Harry Quebert" prend aussitôt des allures de polar, Goldman réussissant petit à petit à convaincre un des flics chargés de l'enquête, Perry Gahalowood, que Quebert constitue un coupable un peu trop idéal...

Et puis, il y a Nola. Elle semble au coeur de toute cette histoire. Jeune fille sans histoire, apparemment, mais qui, à son jeune âge, semblait posséder un charisme et un pouvoir de séduction qui faisaient tourner beaucoup de têtes à Aurora, et sans doute bien des jalouses, dans le même temps. Qui était-elle vraiment, cette fillette presque femme, arrivée à Aurora quelques années plus tôt avec sa famille, lorsque son pasteur de père est venu reprendre les rênes d'une communauté en pleine déliquescence ?

Au fur et à mesure de témoignages, de découvertes, de on-dit, parfois, se dessine le profil d'une étoile très brillante (malgré elle ?) devenue le centre d'un véritable système solaire, comme si chaque habitant d'Aurora, ou presque, ne vivait qu'en lien avec les faits et gestes de Nola. Et, de son père à la propriétaire du "diner" local, en passant par le milliardaire local et son étrange factotum, les mobiles pouvant aboutir à l'assassinat de Nola vont commencer à fleurir, offrant de nombreuses alternatives à l'hypothèse Quebert, mais compliquant la tâche d'un Goldman décidé à découvrir la vérité.

D'autant plus décidé que, sous "l'amicale" pression de son éditeur, l'écrivain a choisi de consacrer son deuxième livre à cette affaire. Attention, tout en gardant son intégrité : des faits, rien que des faits, aucune dérive voyeuriste ou sensationnaliste comme le réclame l'éditeur. Juste le récit de ce qui s'est passé en août 1975 à Aurora, New Hampshire et la preuve que Harry Quebert, malgré son amour interdit pour Nola, n'est pour rien dans sa mort...

Peu à peu, la présence de l'écrivain dérange. Il pose trop de questions, il n'est plus le bienvenu à Aurora, des lettres anonymes et des actes de malveillance le visant se multiplient, mais Goldman est en croisade pour Quebert, rien ne le fait flancher. Pas même les cadavres qu'il va faire sortir des placards et qui vont en éclabousser plus d'un... Plus aucun secret ne pourra résister à cette enquête, jusqu'à la découverte du véritable coupable.

Le deuxième roman de Joël Dicker, auteur suisse pas encore trentenaire, est une espèce de poupée gigogne. Plus on avance dans l'histoire et plus on découvre des aspects différents. Roman de littérature générale qui tourne au polar, chronique d'une certaine Amérique rurale (pas étonnant de retrouver en couverture un tableau de Hopper), pas franchement progressiste, encore très puritaine et assez fermée sur elle-même, hommage au métier d'écrivain plein de références (Roth, tout le monde l'a dit et redit, ok, on a bien compris, mais pourquoi ne jamais parler de truman Capote ou de Vladimir Nabokov ? Et comme je suis un tantinet Cyrano-addict, j'y ai même vu un clin d'oeil à Rostand...)...

Chaque personnage, qu'il soit principal ou secondaire, a son importance, apporte sa pierre à l'édifice et chacun, du plus extraverti au plus insignifiant (en apparence) se dessine peu à peu, avec de l'épaisseur, avec ses qualités et ses défauts, ses failles et les erreurs qu'il a pues commettre, au moment des faits et même après. A la manière d'une Agatha Christie, Dicker finit par brouiller les pistes à l'envi en fournissant à tous ses personnages de bonnes raisons d'avoir tué Nola.

Une option intéressante mais qui amène des difficultés narratives, ce sera mon seul véritable bémol : quand Hercule Poirot dénoue l'intrigue, il rassemble tous les protagonistes dans un lieu unique en même temps et, un par un, expose mobiles et raisons d'innocenter tel ou tel, jusqu'au coup de théâtre final où il démasque le coupable. Là, Dicker ne joue pas cette carte.

C'est petit à petit, de rebondissement en rebondissement que Goldman élimine (euh, seulement dans le sens figuré du terme...) les suspects. Mais, ce mode de narration nous amène à un dénouement un peu trop emberlificoté, comme si l'auteur nous disait : "vous allez voir ce que  vous allez voir". Il enquille alors les surprises et les exonérations, sans ce côté théâtral cher au détective de cette chère Agatha... J'aurais aimé une approche un peu plus directe, simple goût personnel !

En revanche, j'ai beaucoup aimé le parcours parallèle entre les deux écrivains Quebert et Goldman. A trente ans d'écart, chacun a connu un succès fulgurant pour l'une de ses premières publications, chacun a connu la gloire, l'argent, la célébrité et la chute (et "la vie est une longue chute. Le plus important est de savoir tomber"), l'absence d'inspiration... Mais, plus intéressant encore, les deux, sans doute par manque de confiance en eux, ont connu l'imposture. Quebert s'est installé à Aurora entouré d'une aura d'auteur connu et reconnu qu'il n'était pas encore. Goldman, lui, s'est forgé de toutes pièces et avec une certaine ruse (pour ne pas dire sournoiserie) l'image du Fantastique, ce surnom tout à fait immérité qui l'a suivi durant toutes ces études et même au-delà.

Si Goldman se sent si proche de Quebert, s'il le considère comme un mentor, un ami, un père de substitution, presque, c'est sans doute parce qu'ils ont plus en commun qu'il ne l'imagine. D'ailleurs, c'est en appliquant "la méthode Quebert", que Goldman a connu le succès avec son premier roman. Et cette méthode, nous en profitons aussi, nous lecteurs. Car, elle sert d'architecture au propre roman de Dicker ! Vous me suivez ?

Pour être plus clair, Quebert a donné 31 conseils à Goldman, lorsqu'il lui a appris (si tant est qu'on puisse apprendre ce genre de choses) à devenir écrivain. Quand j'emploie le terme "architecture", ce n'est pas au hasard, ces conseils vont du gros oeuvre aux finitions. Avec une nuance : dans son enquête, et pour découvrir la vérité sur l'affaire Harry Quebert, Goldman va devoir faire le cheminement inverse : partir des détails pour reconstruire son récit à partir de rien... Voilà pourquoi le livre de Dicker, lui, se décline selon 31 chapitres dans l'ordre... décroissant.

A chaque chapitre, un conseil en exergue, visant à aider l'apprenti écrivain à devenir un véritable écrivain. Comme un hommage d'un jeune romancier, publié à 26 ans, Joël Dicker, à ceux qui l'ont précédé, qui lui ont donné un jour envie de devenir lui-même écrivain, qui l'ont inspiré (ne revenons pas là-dessus, le pauvre en a déjà entendu des vertes et des pas mûres à ce sujet). Mais aussi sans doute ses affres et ses doutes, car comment ne pas rapprocher Dicker de ce qui arrive à Goldman, tant il semble y avoir de ressemblances entre eux ?

Je ne vais pas bouder mon plaisir, j'ai passé un agréable moment de lecture avec cette envie permanente d'avancer pour savoir, comprendre. Dicker a su nous proposer une histoire efficace qui captive le lecteur (en tout cas, une bonne partie des lecteurs, mais il y a toujours quelques râleurs, hein...) et je me mets facilement à la place des lycéens qui lui ont décerné leur Goncourt. Je comprends, par rapport à d'autres romans en lice, ce qui a pu leur plaire, dans l'histoire comme dans la manière de la raconter. J'ai été entraîné dans cette histoire sans pouvoir prendre de répit, et ça, j'aime !

"La vérité sur l'Affaire Harry Quebert" pourrait-il être le Grand Roman que rêve d'écrire Goldman tout au long du livre de Dicker ? Je suis bien incapable de répondre à cette question... Je ne sais pas si je le souhaite à Dicker, puisque, comme le dit le président de l'université qui embaucha Quebert comme professeur le dit : "au fond, les écrivains n'écrivent qu'un seul livre par vie".

Mais je sais que je ai dévoré ce roman et j'en ai apprécié la chute, malgré le bémol sus-évoqué. On a en mains une histoire d'amours impossibles (j'insiste sur le pluriel) avec du suspense et, en filigrane, toute la gamme des petites bassesses qui font aussi les humains...

Puisse l'inspiration ne pas (plus ?) fuir Joël Dicker qui a tout pour devenir un romancier populaire, un excellent raconteur d'histoires et qui a le mérite de briser les codes, de transgresser les genres.


2 commentaires:

  1. Voilà un blog qui est bien fourni en lectures !
    Je n'ai pas lu ton billet, car ce livre est sur ma table de chevet ! Je reviendrai le lire plus tard !

    Bonne continuation,

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  2. Merci !

    N'hésite pas en effet à revenir donner ton avis, c'est ce que je cherche en priorité avec ce blog : l'échange. Même lorsqu'on n'est pas forcément d'accord, c'est toujours intéressant de partager nos avis.

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