jeudi 2 mai 2013

"Someone told me it's all happening at the zoo..."

Simon et Garefunkel pour illustrer le livre du jour, on ne se refuse rien, ici ! Et un billet qui sera assez particulier, car il sera bien centré sur une, ou plutôt des histoires, mais il y sera aussi question d'un courant littéraire très important qu'on connaît peu voir mal. C'est vous dire si nous allons apprendre des choses au long de ces quelques lignes, et j'en vois déjà qui soupirent, franchement, vous me décevez... En route pour... eh bien, je ne peux pas vous dire où, exactement, mais promis, le voyage en vaut la peine, car c'est un endroit magique que nous allons visiter, un endroit où tout peut arriver, pour reprendre la phrase de "At the zoo" choisie pour titre de ce billet, tout, et surtout l'incroyable... Entrez, entrez dans le "Zoo des chimères", recueil de nouvelles signé Chantal Robillard et piblié chez Argemmios. Des nouvelles qui ont un fil conducteur dans le fond, mais aussi, dans la forme...




Quelque part, mais pas sur terre, était installé le plus magnifique zoo dont on puisse rêver. Les animaux, aussi bien ceux que l'on connaît sur notre orange bleue que ceux qui excitent notre imaginaire collectif, y bénéficiaient de grands espaces et de conditions de vie rêvées. Mais, j'ai employé l'imparfait. Car une tornade a ravagé les lieux, détruisant les infrastructures, décimant les effectifs, ruinant les efforts des responsables du zoo...

On a reconstruit, tant bien que mal, on reconstitue les contingents d'animaux, mais, pour financer tout cela, il a fallu recourir à de nouveaux investisseurs, un groupe spécialisé dans les parcs d'attractions à la sauce hollywoodienne. C'est dire qu'autour des animaux appartenant aux espèces les plus variées, c'est un nouveau parc qui voit le jour, dans ses décors et ses animations, comme dans sa philosophie, nettement plus... mercantile. Rentabilité, voilà le mot d'ordre, désormais.

Seulement, si cette révolution semble se faire en douceur, certains événements laissent craindre quelques soucis et les dernières acquisitions zoologiques, appelées à devenir les attractions majeures du parc, n'ont pas l'air de vouloir se montrer aussi... coopératives qu'on pourrait l'attendre de la part de créatures certes peu enclines à la captivité, mais qui, désormais, vont devoir en apprendre les règles. Ou pas.

Pendant que les loups rescapés de la tornade essayent de reformer une meute, que des visiteurs, parfois assez originaux, déambulent malgré tout dans les allées, allant d'enclos en enclos, que les cygnes orgueilleux font des leurs, que la vie reprend un cours cahin-caha, apparaissent aussi bien Pégâse que Nessie, une sirène ou un Yéti, et même, furtivement, la très discrète licorne, à la gracile majesté...

28 nouvelles, si j'ai bien compté, courtes pour la plupart, puisque le livre ne compte qu'une centaine de pages, pour découvrir ce monde enchanté du Zoo des Chimères, enchanté dans tous les sens du terme, car, bien vite, plus personne ne maîtrise rien... A tel point que les pauvres employés, débordés par les événements extraordinaires qui vont se succéder, vont passer un bon bout de temps au téléphone à essayer de savoir quoi faire quand des nains de jardin se mettent brusquement à pousser, que des enfants disparaissent dans le labyrinthe végétal après avoir atteint son centre et sa maison en friandises ou qu'un gamin blond, un poil insolent, met le souk et laisse du sable, un vrai désert, dans son sillage... Il y a même, et c'est loin d'être un simple hasard, quelques allusions à Star Wars à repérer par-ci, par-là.

Alternant les nouvelles graves, sombres, poétiques ou beaucoup plus drôles, parodiques et même bourrées de clins d'oeil, tant littéraires que liés à notre imaginaire collectif, ce court recueil bénéficie d'un bel équilibre tout en nous proposant, on le comprend au final, une réflexion sur certaines dérives de nos sociétés contemporaines.

Car, si le Zoo des Chimères n'est pas sur Terre, il risque bien, à terme, tant sur le plan écologique (une nouvelle sur l'effet de serre, traitée avec beaucoup d'humour) que sur le plan économique, de subir les mêmes avanies tellement humaines qu'ont connu d'autres initiatives aussi belles et utopiques que ce merveilleux parc.

Certaines nouvelles sont des singletons, indépendantes de tout le reste, mais il y a deux séries, une que j'ai déjà évoquée, sorte de running gag très efficace autour des échanges téléphoniques souvent affolés (et il y a de quoi, à plusieurs reprises !) du personnel du parc. Et puis, une autre série très différente, récit du voyage d'une particule à travers le système solaire et qui va nous apporter des informations indispensables pour comprendre pourquoi le Zoo des Chimères ne se trouve pas sur notre bon vieux plancher des vaches, enfin, si j'ose encore utiliser cette expression...

C'est délicat de parler d'un recueil de nouvelles, surtout aussi courtes, car elles méritent évidemment d'être lu pour les découvrir et les comprendre plus que de lire sur ce blog les pourquoi des comment... Et la lecture des textes de Chatnal Robillard est d'autant plus indispensable que cette écrivaine et poétesse a choisi de varier les plaisirs d'écriture tout au long de ce recueil.

Car, Chantal Robillard s'incrit dans une tradition littéraire très importante apparue au XXème siècle sous la houlette de Raymond Queneau ou Georges Perec, par exemple : l'Ouvroir de Littérature Potentielle, connue sous l'abréviation Oulipo. Autrement dit, et un ouvrage comme "Zoo des Chimères" est idéal pour cela, voilà une auteure qui adore se fixer des contraintes d'écriture, ce qui peut donner des résultats tout à fait surprenant, allant du poétique au loufoque, du plus évident au moins visible.

Quelques contraintes utilisées dans "Zoo des Chimères" :
- le lipogramme : on ne doit pas utiliser dans le texte un mot, une lettre de l'alphabet, ou, dans le cas qui nous intéresse, plusieurs. Le lipogramme concerne plus souvent les voyelles, d'ailleurs. L'exemple de lipogramme le plus célèbres est le roman de Georges Perec "la disparition", dans lequel la lettre e, pourtant la plus courante de notre langue, est bannie.

- le tautogramme : cette contrainte repose sur le principe de l'allitération, autrement dit une sonorité répétée, souvent liée à la présence d'une consonne. Mais, le tautogramme, lui, consiste à n'utiliser que des mots commençant par la même lettre (contrainte moins stricte que le lipogramme, les articles ou conjonctions restant autorisées), ici, un B. Ca m'a rappelé une chanson de Brigitte Fontaine et Noir Désir...

- une variation du tautogramme, sous forme d'abécédaire, cette fois, la contrainte étant, au coeur de la nouvelle, d'enchaîner les vers avec pour initiales, chacune des 26 lettres de l'alphabet dans l'ordre, bien sûr. Vous verrez d'ailleurs que cette nouvelle varie beaucoup la contrainte.

- Le texte à démarreur : chaque phrase doit commencer par le même mot ou la même formule, systématiquement. On se rapproche d'une figure de rhétorique qu'on appelle l'anaphore, que le candidat François Hollande avait immortalisée lors du débat face à Nicolas Sarkozy dans sa fameuse tirade "Moi, président...". Mais revenons à nos moutons, si, si, en cherchant bien, il doit y en avoir dans le Zoo des Chimères, peut-être même quelques moutons de Panurge...

Il y a deux textes à démarreurs, dans le recueil de Chantal Robillard dont le second est un hommage direct à Georges Perec, puisque le démarreur choisi est la phrase "je me souviens" mais aussi à un autre célèbre oulipien, Italo Calvino, dont une des phrases conclut la nouvelle. Et comme il y est question de Venise, dans de "Diomirage", je ne doute pas une seconde que Chantal Robillard, amoureuse de la Sérénissime, se soit fait triplement plaisir en l'écrivant...

- Le monovocalisme : pas besoin d'être grand clerc pour comprendre le principe de cette contrainte, c'est un peu l'inverse du lipogramme : au lieu de bannir une ou plusieurs voyelles, on n'en autorise qu'une seule. Dans "Zoo des Chimères", il s'agit d'un monovocalisme en e, chose logique, puisque le e est justement une des deux voyelles bannies des lipogrammes évoqués plus haut. Si j'osais... Hum... Le texte ne recèle que des e, hé, hé... Hop, carrière oulipienne lancée !

- la contrainte du prisonnier : imaginez un prisonnier voulant envoyer un message. Petit problème, il n'a pour cela sous la main qu'un minuscule bout de papier... Alors, comme il doit absolument écrire sans pour autant gaspiller la place. Donc, il décide de se passer de toutes les lettres à jambages, qui utiliserait de l'espace en haut et en bas. Il ne lui reste donc que les lettres a, c, e, i (malgré le point), m, n, o, r, s, u, v, w, x, z... Soit une moitié d'alphabet à disposition.

Enfin, pour terminer, sachez que la série des conversations téléphoniques, au cours desquelles les employés du parc exposent des problèmes carrément délirants, répondent eux aussi à une contrainte : le nombre de mots. Je ne me suis pas amusé à compter, je ne suis pas consciencieux à ce point, et de toutes façon, ce (ou ces) nombre(s), car peut-être diffère-t-il selon les nouvelles de cette série, n'a pas été choisi par hasard. Mais c'est la seule précision que nous donne Chantal Robillard à ce sujet...

Précision utile, si vous lisez ce billet : je vois vos yeux briller d'admiration devant mon savoir encyclopédique sur l'Oulipo et ses contraintes. Calmez-vous, détendez-vous, pour dresser la liste que je viens d'achever, je suis simplement allé voir l'annexe de "Zoo des Chimères", à laquelle je renvoie volontiers ceux qui voudront lire ces nouvelles, et qui explique quelles contraintes concernent quelles nouvelles.

Quant aux définitions et explications, je suis allé sur le site www.oulipo.net, le site officiel de l'Ouvroir de Littérature Potentielle, déjà cité dans ce billet, et qui est une mine d'informations sur le sujet. Modestement, j'ai nourri tout cela de quelques informations de mon cru (euh, non, pas de contrepèterie... cette fois...) et de quelques facéties dont j'ai le secret et sans lesquelles ce blog n'aurait pas ce succès planétaire que tant de personnes m'envient... En toute modestie, vraiment...

Allez, cessons les cabotinages, revenons au "Zoo des Chimères", de Chantal Robillard. Car, même si ces contraintes peuvent effrayer, même si on se demande quels textes on va découvrir, on finit par s'habituer et ces jeux, car ces contraintes doivent êtres prises ainsi, pour l'auteur, comme pour le lecteur, sont très amusants, au final.

Avec un avantage pour le lecteur que je suis et qui n'aime pas trop les nouvelles (c'est trop court, ça frustre le lecteur de romans bien épais que je suis habituellement), c'est que cela contribue à briser la monotonie qui peut s'installer insidieusement au cours de la lecture d'un recueil de nouvelles. A chaque nouvelle nouvelle, si je puis dire, on ne sait pas à quelle sauce nous serons mangés. Tant sur le fond que sur la forme, donc, qui varie énormément.

Sans oublier les références, les clins d'oeil, dont j'ai déjà parlé, qui donnent du corps à tout cela et ajoute au côté ludique de cet ouvrage. Et le sens, profond, humaniste et fin sans être donneur de leçons, est omniprésent lorsqu'on referme le livre. Petit à petit, cela se construit sous nos yeux, par touches, presque pointillistes.

Enfin, et parce qu'il faut bien mettre des étiquettes partout, qualifions ces nouvelles de fantastiques. Pas seulement du fait du contexte particulier dans lequel se déroulent ces nouvelles, et qui pourrait justifier le mot à lui seul. Mais aussi parce que c'est tout un imaginaire qui nous est présenté par Chantal Robillard. Sans doute est-il personnel, cet imaginaire, mais il se trouve qu'il colle parfaitement à un imaginaire collectif dans lequel nous pouvons tous aisément nous reconnaître.

En jouant, là encore, avec ces personnages sortis de la mythologie, des contes, du cinéma, des légendes urbaines ou des références incontournables de nos sociétés, Chantal Robillard nous emmène ailleurs sans nous perdre en route, sans nous dépayser complètement, juste en transposant des situations dans un contexte différent, dans lequel le lecteur se coule et dont il devient un spectateur émerveillé ou attristé par la vue des uns ou le sort des autres...

Et je m'en voudrais de finir ce billet sans saluer le travail de Mathieu Coudray, talentueux illustrateur et auteur de cette splendide couverture, avec cette magnifique licorne sur fond bleu... Une licorne qui traverse tout le recueil, y laisse ses empreintes un peu partout, mais se montre peu, finalement, comme si, plus encore que toutes les autres créatures embarquées dans l'aventure du "Zoo des Chimères", il lui fallait conserver son mystère...


1 commentaire:

  1. merci Joyeux Drille pour cette belle lecture attentive de mon petit zoo !

    et pour info, les conversations téléphoniques sont toutes calibrées sur 100 mots, pile. n'ayant pas tweeter je ne donne pas dans les 140 signes !

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